2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Socialité corporelle et corporéité sociale
Stéphane Hampartzoumian
[*]
Il s’agit d’introduire à une réflexion sur la danse dans la fête
techno, considé~rant la pratique de la danse techno aussi bien comme une
manière de dévoiler le corps propre que le corps communautaire.
Mots-clés :
fête techno, effervescence, danse, corps, transe.
It acts to introduce to one reflexion about dancing during rave
party, considering the practice of the dance as well like a manner of reveal
the own body and the community body
Keywords :
rave party, effervescence, dance, body, trance.
Si l’association danse et fête techno va de soi pour les
participants, il semble cependant que la danse soit rarement abordée pour
elle-même dans l’ensemble des réflexions théoriques portant sur le phénomène
techno. Il s’agira donc ici d’essayer de s’interroger sur cet oubli et
d’essayer de le réparer, en proposant quelques hypothèses théoriques sur les
enjeux sociologiques de la danse dans la fête techno.
Parler de la fête techno de manière générique, c’est surtout
ici parler du dispositif formel de la fête techno, de la procédure rituelle
riche et complexe que l’on retrouve d’une certaine manière dans toutes fêtes
techno. À partir de la richesse et de la complexité de cette procédure
rituelle, on peut cependant dégager l’idée simple que la fête techno offre aux
participants un espace et une temporalité dédiée à la danse, elle s’offre comme
une invitation à danser. Ce qui se donne à voir d’emblée et de manière
frappante lorsque l’on pénètre dans une fête techno, c’est d’abord la
manifestation d’une danse. On peut d’ailleurs affirmer que la danse est
véritablement une condition nécessaire à l’accomplissement d’une fête techno.
Sans danse, il n’y a pas de fête techno. Lorsque la danse est absente, c’est
que les participants se trouvent soit dans une fête techno ratée, soit devant
un spectacle techno, ce qui est toute autre chose. La danse est essentielle
dans le dispositif rituel de la fête techno, dans la mesure ou elle est la
principale manière d’exprimer en acte la participation de chacun et la
communion de tous dans l’effervescence festive.
Danser ! apparaît être l’impératif catégorique de la
techno.
Pour entrer dans la danse comme il se dit ordinairement, je
voudrais partir d’un témoignage littéraire, en l’occurrence celui de l’écrivain
Vincent Borel, qui raconte sa découverte de la danse et de la fête techno lors
d’un voyage en Espagne au début des années 90. Ce précieux témoignage vaut ici
comme ressource sociographique.
« Une intensité étrange, faite de concentration et de
souplesse, habite les participants. À Paris, on dansote du bout des pieds pour
ne pas se faire d’auréoles sous les bras, eux s’immergent dans la déferlante
sonore. Rien à voir avec les timides menuets pour chiens de faïence des
Bains-Dou-ches et du Palace, ces antithèses de la liberté festive. Il n’y a
guère que les afters homo du dimanche pour connaître un semblant de sincérité
physique (…) Mais là aussi personnes n’iraient danser en groupe pour construire
enfin, par-delà son indécrottable individualité, ce parfait concerto physique
où l’on me convie ce soir
[1]. »
De cette citation je retiendrais deux points qui me semblent
particulièrement pertinents par rapport à la question de la danse dans le cadre
de la fête techno, et à partir desquels je vais développer mon argumentation.
Ces deux points sont d’une part la sincérité physique exigée par la danse
techno et d’autre part la synchronie sociale produite par la danse
techno.
1 Sincérité physique de la danse techno
Ne perdons pas de vue que la danse techno se pratique
principalement à l’intérieur du cadre ritualisé de la fête techno et que la
fête techno est fondamentalement une fête, une « teuf » comme disent en verlan
les participants. Le choix de ce terme inversé pour désigner cette pratique
festive n’est pas anodin puisqu’il énonce silencieusement la nature même de
l’événement festif, c’est-à-dire cette capacité de renversement, de
retournement par rapport à la réalité sociale ordinaire.
Pour m’en tenir à la danse, je dirai que la danse dans la fête
techno est l’élément de la procédure rituelle par lequel s’inverse le statut du
corps. En effet, le statut du corps est retourné, renversé dans la fête techno
par rapport à son statut ordinaire dans la réalité sociale quotidienne. La
procédure rituelle de la fête techno vient dégager et aménager un espace et un
temps dans lequel le corps se trouve (re)mit en scène, (re)mit en avant.
Déplacé, le corps est replacé au cœur de l’action festive, il est exposé au
milieu de la piste de danse, alors qu’il est perpétuellement dissimulé voir
dénigré le reste du temps.
Dans les représentations sociales contemporaines, le corps est
essentiellement envisagé dans sa matérialité de res extensa, c’est-à-dire comme
une machine, comme un objet, et bien souvent comme un objet superfétatoire. Et
quand bien même le corps est sollicité, par exemple dans différentes pratiques
corporelles contemporaines telles que la musculation ou le tatouage, et bien là
encore, il s’agit moins de le retrouver, que de l’objectiver davantage. Par la
sollicitation même de ces différentes pratiques corporelles, c’est
l’objectivation du corps qui ne cesse de se prolonger, le corps n’est alors que
l’instrument d’une plus grande individualisation.
Dans la situation restreinte de la fête techno, le participant
peut faire à travers la danse une expérience corporelle particulière, une «
expérimentation corporelle » ai-je envie de préciser pour mieux dire le
caractère aléatoire et incertain de cette aventure. J’ajoute que cette
expérience si elle est toujours possible, n’est jamais pour autant nécessaire.
Cette expérience corporelle vérifie une sorte de vérité phénoménologique
première, puisqu’elle permet au participant de (re)découvrir son corps propre,
c’est-à-dire de découvrir qu’il n’A pas de corps, mais qu’il EST un
corps.
« Je ne suis pas devant mon corps, je suis dans mon corps, ou
plutôt je suis mon corps
[2]. » note Maurice Merlau-Ponty.
Dans l’épreuve de la danse techno, le participant éprouve un
corps, s’éprouve en un corps. Le corps est alors vécu sur un nouveau mode, non
plus comme l’outil d’une maîtrise sur le monde, sur autrui et sur soi, mais
plutôt comme le foyer rayonnant d’une pleine présence au monde, à autrui et à
soi. À la formule cartésienne du je pense donc je suis, qui fait l’impasse sur
le corps, la techno rétorque à partir du corps et par le corps un irréductible
je danse donc je suis. Socle d’un sujet moins raisonnable, mais plus incarné.
Dans la fête techno, le participant n’est plus une identité sans corps mais un
corps sans identité, il est un corps dansant dans une masse de corps
dansant.
Il faudra un jour prendre le temps de construire une
description détaillée de l’unité chorégraphique de la danse techno, pour
l’instant je me contenterais simplement d’en dégager quelques caractéristiques,
en commençant par souligner ce que la danse techno n’est pas, avant de dire ce
qu’elle semble être.
La danse techno n’est ni un art, ni une parade amoureuse, elle
est affranchie du geste esthétique autant que du geste séducteur. La danse
techno se danse à corps perdu, c’est d’abord un geste inutile, une pure dépense
physique, où le corps est sacrifié, car il faut bien le perdre pour le
retrouver. Il convient vraisemblablement d’envisager la danse techno comme une
technique du corps efficace pour sortir de soi et accéder à la transe. La
danse, exactement comme la musique et la drogue le sont elles aussi, est
indéniablement un élément inducteur de transe. Dans le cadre rituel de la fête
techno comme dans la plupart des rituels festifs plus traditionnels, ces
éléments sont promus éléments inducteurs de transe. On peut donc affirmer que
la danse techno se présente comme une technique du corps qui vise
essentiellement à produire une transe.
Peut-être est-il opportun de préciser le sens du mot transe. Je
dirais que la transe est une altération transitoire de la conscience, vécu
bruyamment et collectivement contrairement à l’extase, pour paraphraser Gilbert
Rouget. La transe est donc cette expérience limite, phénoménologiquement
paradoxale, puisque le sujet « décide » de ne plus être sujet, il abandonne sa
position de sujet, il s’abandonne. La fête techno brise la subjectivité, elle
produit un « déracinement de l’ego » indique Michel Maffesoli
[3].
Le corps n’est alors ni véritablement le sujet, ni
véritablement l’objet de cette expérience, disons qu’il en est simplement le
terrain propice. La transe fonctionne comme une sorte de pure expérience
empirique dont le sujet serait suspendu, absent, écarté, retranché dans la plus
extrême passivité. Dans cette mise à nu du sujet, renvoyé à son propre corps,
se dévoile et se dérobe un instant, une vérité ressentie, une vérité du
ressentie, plus vraie que les artifices culturels qui médiatisent tout notre
rapport au corps.
« Il y a plus de raison dans ton corps que dans l’essence même de
ta sagesse
[4]. » enseigne
Zarathoustra.
La danse techno est un élément central du dispositif rituel de
la fête techno puisqu’elle met en condition à la fois mentalement et
physiologiquement le participant, jusqu’à ce que lui-même soit disposé à
basculer. Il faut dire que la danse est toujours à la fois inducteur de la
transe et expression de la transe, à la fois déclencheur et révélateur de la
transe, à la différence de la musique et de la drogue.
« La musique est la condition
sine qua non du vécu de la transe. Et ceci, pour
deux raisons. La première est que la transe (de possession) est un changement
d’identité, que celui-ci n’a de sens pour le sujet que si son autre identité
est reconnue de tous et que c’est la musique qui la signifie. La seconde est
qu’il faut que cette identité se manifeste. », note Gilbert Rouget
[5].
Nietzsche écrit quelque part à propos des bacchanales de
l’antiquité grecque que « L’homme en chantant et en dansant se révèle être
membre d’une communauté supérieure idéale : il a désappris le marcher et le
parler. Plus encore : il se sent enchanté et est réellement devenu quelque
chose d’autre
[6].»
Il semble bien que ce soit le même mécanisme rituel qui soit à
l’œuvre pendant la fête techno, effectivement par le biais de la danse techno
et de la transe, le participant désapprend le marcher et le parler, il tend à
s’arracher aux pesanteurs culturelles et sociales ordinaires qui clouent le
corps au sol.
J’ajoute que la musique techno étant une musique non discursive
qui brise le discours, qui brise la possibilité même d’un discours, elle induit
une danse non figurative, une danse qui brise les figures culturelles convenues
qui contraignent et enferment le corps. Je n’ose pas dire que la danse techno
libère le corps du participant, c’est une formule trop galvaudée, je dirais
cependant que la danse techno permet au participant de se (re)-trouver
désincarcéré des contraintes culturelles les plus incorporées qui recouvrent le
corps propre.
Voilà ce que j’entends lorsque je pointe l’exigence de
sincérité physique contenue dans la danse techno, en contrepoint de toutes les
hypocrisies culturelles qui (dé)-nient le corps.
2 La synchronie sociale de la danse techno
Le second point sur lequel je voudrais insister est le suivant
: la danse et la transe en général, et dans le cadre de la procédure rituelle
de la fête techno en particulier, sont des activités éminemment sociales, ainsi
c’est par le même geste que le participant découvre une nouvelle relation au
corps et découvre le corps comme nouveau mode de relation sociale.
Là encore, il faut percevoir, dans la convocation des
participants et l’apparition d’une communauté dansante, un retournement
proprement festif. En effet, la sortie hors de soi produit, par la transe
pendant la fête techno, renvoie à une dés-individualisation ou
re-communautarisation ce qui est identique, à rebours de la simple
juxtaposition des corps de la réalité sociale ordinaire. Si le participant
re-noue avec un corps propre, il convient de remarquer qu’il re-noue aussi avec
un corps social, un corps social quasi archaïque d’avant le dé-nouage moderne.
Ce qui importe, c’est de constater la dimension sociale de ce nouage.
Pour préciser brièvement ce qui fait événement ici dans la
situation festive techno, rappelons que dans les sociétés traditionnelles à
solidarité organique, le corps se présente comme un faisceau de correspondances
symboliques qui lient chacun avec tous, qui me relie quasi substantiellement au
monde. Le corps n’est alors ni objectivé, ni objectivable, il est un liant, il
est ce par quoi je suis au monde. C’est seulement avec la modernité que tout se
délie et que s’interrompt simultanément le corps comme pleine présence au monde
et le corps social comme communauté. Avec la modernité, le corps ne se présente
plus comme la marque d’une liaison, mais au contraire comme la marque d’une
déliaison, d’une coupure. Le corps devient l’instrument privilégié de
l’individuation puis de l’individualisation.
« Il faut un facteur d’individuation, c’est le corps qui joue ce
rôle », énonce avec perspicacité Émile Durkheim
[7].
Avec la modernité, le corps ne marque plus mon inscription au
monde, au contraire il est le principal levier de ma démarcation du monde. Le
corps devient ainsi une frontière avec le monde, mais aussi avec autrui et avec
soi.
Le corps incarne très précisément ce point de césure, notamment
envers soi-même. Lorsque Norbert Élias tente de saisir la clé de la philosophie
des Lumières, véritable soubassement intellectuel de la modernité, il écrit : «
Le schéma fondamental consistait à dire en simplifiant un peu : je suis une
personne et je possède un corps. Mon corps a une réalité matérielle, il a des
dimensions et occupe donc une position dans l’espace. Mais ma raison, mon
esprit, ma conscience, mon je ou mon moi ne sont pas matériels et n’ont pas de
réalité dans l’espace. La raison et l’entendement, l’esprit et la conscience
ont leur siège dans mon corps, mais ils sont différents de mon corps
[8]. »
L’époque de la modernité est donc l’époque où le corps est
définitivement distinct du sujet. Il acquiert alors un statut d’objet sur
lequel peut s’exercer une propriété individuelle. Dorénavant, l’individu
fraîchement émancipé se découvre maître et possesseur de SON corps. Le corps
devient alors l’attribut singulier d’un individu singulier, le corps appartient
alors à un individu, mais un individu sans appartenance.
Or aucune société ne peut se dispenser longtemps
d’effervescence, l’éternel retour de la fête est toujours l’occasion pour une
collectivité quelle qu’elle soit de se présenter à elle-même en chair et en
acte, de faire corps, de s’incarner par delà tout ce qui la divise, par delà
l’individuation et l’individualisation.
La fête techno (r)-assemble, (r)-amasse des corps, elle crée
les conditions d’une proximité, d’une promiscuité des corps, dans l’exercice
physique de la danse. Elle organise l’incarnation, la somatisation d’un
consensus, dans le sens où elle exacerbe l’expression d’une sensibilité et
d’une sensation commune. La fête techno est l’expérience collective d’une mise
en commun des corps. Parler d’une communauté des participants à une fête
techno, c’est d’abord parler d’une communauté de corps, d’une communauté qui
fait corps, dans et par la danse, c’est parler du corps comme du dénominateur
commun.
« Quoi de plus commun que les corps ? Avant toute autre chose,
communauté veut dire l’exposition nue d’une égale, banale évidence souffrante,
jouissante, tremblante », écrit le philosophe Jean-Luc Nancy
[9].
Il s’avère que les communautés émotionnelles, les communions
effervescentes se font toutes sur fond de sueur et de transpiration partagée,
le corps reste le vecteur privilégié de ces moments forts de la vie sociale,
moment d’intensité où la socialité s’incarne et s’incorpore.
Le sociologue Olivier Cathus parle à juste titre de
l’âme-sueur, pour désigner ces éphémères moments de fusion sociale, et par le
rapprochement incongru de ces deux termes, il dit le télescopage nécessaire
qu’il y a dans toute effervescence sociale, entre d’une part une expérience
collective et d’autre part une expérience physique. Il dit le corps à corps
nécessaire de toute communauté festive.
« La traduction corporelle de l’effervescence est là (entre
autres), dans la transpiration (…) La transpiration est une forme du lien
social, cette viscosité du corps social en communion (Michel Maffesoli), la
glutinum mundi des alchimistes
[10]. »
Dans l’espace et la temporalité commune de la danse techno ce
qui se manifeste, de manière éclatante, c’est une coïncidence des corps en
mouvement, c’est une vibration commune, c’est la manifestation sensible et
concrète d’une communauté qui prend corps.
Voilà ce qu’il convient d’entendre lorsque l’on parle d’une
synchronie sociale produite par la danse techno.
En guise de conclusion, je dirais que l’attention portée sur la
danse dans le cadre rituel de la fête techno permet de dégager deux
propositions. D’une part, la danse techno offre l’occasion au participant de se
retrouver en retrouvant un corps propre et d’autre part, elle offre aux
participants l’occasion de retrouvailles collectives autour des corps.
[*]
Docteur CEAQ.
[1]
Vincent Borel,
Le Ruban
noir, Arles, Actes Sud, 1995, p. 30.
[2]
Maurice Merleau-Ponty,
Phénoménologie de la perception, Paris,
Gallimard, 2002, p. 175.
[3]
Michel Maffesoli,
Dans l’extase
des raves, Article publié dans Libération, 23/08/ 2001.
[4]
Friedrich Nietzsche,
Ainsi
parlait Zarathoustra, traduction de G. Bianquis, Paris, Flammarion,
1996, p. 72.
[5]
Gilbert Rouget,
La Musique et la
transe, Paris, Gallimard, 1980, p. 559.
[6]
Friedrich Nietzsche,
La Naissance
de la tragédie, traduit par Ph. Lacoue-Labarthe, Paris, Folio, 1995,
p. 291.
[7]
Émile Durkheim,
Formes
élémentaires de la vie religieuse, Paris, PUF, 1968, p.
386.
[8]
Norbert Élias,
La Société des
individus, traduit par J. Étoré, Paris, Fayard, 1997, p.
158.
[9]
Jean-Luc Nancy, Corpus, Paris, Métailié, 2000, p. 45.
[10]
Olivier Cathus,
L’Ame-sueur, Paris, Desclé de Brouwer, 1998, p.
211.