2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Une « Communication musicale »
Une étude de la pratique
collective de la musique techno, à partir d’Alfred Schütz
Anne Petiau
[*]
Cet article interroge la pratique collective de la musique
techno en situation festive. Dans un premier temps, il s’agit de saisir comment
la musique participe à l’établis~sement de la fête techno, en contribuant à
délimiter son cadre spatio-temporel. Dans un second temps, il s’agit d’aborder
la réception collective de la musique techno. En nous référant notamment à un
article d’Alfred Schütz, nous verrons comment la participation commune à la
dimension temporelle instaurée par la musique techno est à même de fonder une
relation sociale.
Mots-clés :
Musique techno, fête, temporalité, danse, « syntonie ».
This article deals with the collective practice of techno music
in a festive situation. First of all, one has to understand how the music takes
part in the setting of the rave party, determining its spatiotemporal borders.
Secondly, we will move on to the collective reception of techno music. More
particularly by referring to an arti~cle written by Alfred Schütz, one will see
how the joint participation to the musical temporality creates a social
relation.
Keywords :
Techno music, party, temporality, dance, « syntonia ».
Dans un article intitulé « Faire de la musique ensemble », A.
Schütz étudiait, à travers le cas de la communication musicale, la possibilité
même de tout rapport social
[1]. C’est en se référant à sa thèse que l’on aborde la
pratique collective de la musique techno en situation festive. Le terme de
pratique musicale est ici entendu en un sens large ; il désigne aussi bien
l’acte de faire de la musique proprement dit que l’audition d’un fait
musical
[2]. En ce sens,
dans la fête techno, participants et musiciens sont engagés dans une pratique
musicale collective. Nous verrons, avec A. Schütz, comment peut s’établir un
lien social entre les acteurs de la fête techno, par le biais de la
participation individuelle de chacun au flux musical techno, et à la dimension
temporelle qu’il instaure. Cette perspec-tive se révèle en effet très riche
pour saisir les relations sociales qu’on pourrait qualifier de silencieuses, en
ce qu’elles ne passent pas par une interaction verbale.
Mais si la communication musicale est participation commune à
une dimension temporelle, il faut déjà saisir comment la musique peut installer
celle-ci durant la durée de la fête. On sait que, de Durkheim à Caillois, en
passant par Duvignaud et Wunenburger, tous les auteurs qui se sont attachés à
penser la fête mettent l’accent sur ses cadres sociaux, c’est-à-dire sa
constitution comme espacetemps singulier. On a affaire, pour ce qui est des
relations de la musique avec les cadres sociaux de la fête, à un double
mouvement : la musique contribue à borner la fête dans le temps et dans
l’espace mais, en même temps, la fête constitue un espace-temps singulier où
peut se déployer la musique techno et sa temporalité particulière.
La perception d’un son désigne un espace habité, un espace où
il se passe quelque chose. C’est souvent au son que les participants trouvent
le lieu de la fête. L’accès aux fêtes techno, surtout quand elles sont
clandestines (raves dans un premier temps, puis free parties) n’est pas
toujours aisé. Les raves étaient en effet annoncées par le biais de flyers (de
tracts), qui n’indiquaient pas le lieu de la fête, mais un point de rendez-vous
où se trouvait un « passeur » qui donnait les indications ou organisait des
convois pour s’y rendre. Pour les free parties, un numéro de téléphone et un
code sont inscrits sur les flyers annonçant les fêtes. Ceux-ci permettent
d’interroger une boîte vocale où sont enregistrées les informations relatives
au lieu de la fête. Celui-ci doit rester confidentiel le plus longtemps
possible, afin de limiter le risque d’intervention policière. Les participants
doivent donc attendre, parfois jusqu’à une heure tardive, que les informations
soient disponibles lorsqu’ils appellent la boîte vocale. On leur indique sur
celle-ci soit le lieu de la fête, soit un point de rendez-vous, où se trouve un
« passeur ». À ce point, soit on délivre aux participants les dernières
informations nécessaires pour trouver le lieu, soit on organise des convois qui
y mènent dès qu’un nombre suffisant de voitures se trouve sur place. C’est
parfois une véritable errance avant d’atteindre enfin le lieu convoité, lieu du
rendez-vous ou lieu de la fête. Il n’est pas toujours aisé de trouver telle
route départementale, puis tel chemin de terre après telle bâtisse, en pleine
campagne, la nuit. Les informations sont parfois peu claires ou fragmentaires.
Les participants tournent alors en voiture, se croisent, s’interrogent. Des
convois de voitures se forment, on n’emprunte plus les chemins déjà essayés par
d’autres, on suit celui qui semble avoir la bonne intuition. Et finalement on
s’arrête, on écoute les sons dans la nuit. Les sons qui résonnent faiblement
annoncent que là-bas, il se passe bien quelque chose. Il faut alors, par essais
et erreurs, se rapprocher de la source sonore pour trouver l’espace en
mouvement. « Comme le son de la parole, le son de la musique définit l’espace
où je me trouve comme un espace habité par des hommes et du même coup me situe
d’une certaine manière dans cet espace. Le silence est le signe d’un espace
vide ou immobile – mort ou endormi. Le son est le signe d’un espace plein et en
mouvement. […] Les sons que j’entends jalonnent l’espace et me permettent de
m’y intégrer
[3]. » D’une
manière générale, le son détermine l’espace en dessinant un périmètre à
l’intérieur duquel il est perceptible. Pour celui qui erre dans la nuit, être
entouré de silence ou des bruits de la nature environnante signifie qu’il s’est
fourvoyé. Le résonnement de la pulsation enfin perceptible, il pourra tant bien
que mal s’orienter vers la source d’émission sonore. La perception auditive est
ici antérieure à la perception visuelle. L’espace de la fête s’entend bien
avant de se voir.
Dans la fête même, les espaces sont délimités par des
périmètres de puissance sonore variable. Dans les fêtes en plein air, le dance
floor (piste de danse) est immatériellement circonscrit par l’intensité de la
musique. Les danseurs forment un cercle, aussi sûrement que s’ils étaient
ceints par une clôture matérielle. Il est faux qu’on ne parle pas en fête
techno, car l’espace festif – surtout lorsque les fêtes se déroulent en plein
air – est extensible et gradué. On ne parle pas ou presque sur le dance floor,
justement limité par la plus grande puissance sonore. Mais plus on s’éloigne de
l’intensité sonore, moins l’activité est dédiée à la danse. D’une certaine
manière, l’espace de la fête se prolonge jusqu’où porte le son. Bien d’autres
activités peuvent alors avoir lieu en fête techno, y compris la conversation.
Les autres espaces de l’espace festif, circonscrits et définis par leur moindre
intensité sonore, sont offerts à la discussion et à la déambulation. »
La musique techno contribue également à borner la fête dans le
temps. Il faut rappeler à cet égard que la fête techno ne tolère aucune
interruption dans la diffusion musicale. Par le mixage des disques, mais aussi
par le relais des DJ derrière les platines, un continuum sonore est assuré du
début à la fin de la fête. Il n’y a en quelque sorte qu’un seul morceau techno
durant toute la durée de la fête. Contrairement aux concerts de musique
populaire, aucune pause ne vient sanctionner le passage d’un morceau à un
autre, d’un musicien à un autre. Ce qui compte est l’instauration d’un flux
musical ininterrompu. La musique techno ouvre en quelque sorte une parenthèse
temporelle, et ne la referme que lorsque la fête se termine.
La musique pose les bornes qui délimitent le temps de la fête,
et instaure une temporalité particulière, celle de la matière musicale. La
musique techno joue ici le même rôle que celui des tambours dans un rituel de
transe observé par Gilbert Rouget au Bénin : « Tout indique que son rôle [le
jeu des tambours] est d’entretenir une certaine résonance et d’assurer ainsi la
continuité de l’action. En somme, d’instaurer un autre ordre de durée. Ou, si
l’on préfère, d’opérer une sorte de cristallisation du temps. Ici, il s’agit de
cristalliser le temps pour une période relativement longue (une demi-journée),
sur un espace relativement large (le sanctuaire et les lieux alentour) et au
profit d’un nombre élevé de personnes (une bonne vingtaine de protagonistes et
plusieurs centaines de spectateurs). Dans ces conditions, la cristallisation du
temps ne peut pas se maintenir constamment au même degré. Elle passe
nécessairement par des périodes de resserrement et de relâchement. Mais cela
importe peu.
Ce qui importe, c’est qu’elle ne
s’abolisse jamais complètement
[4]. » Comme les tambours de Rouget, la musique dans la
fête techno peut varier en rythme et en intensité, mais ne s’interrompt jamais.
La parenthèse temporelle ainsi constituée peut être plus moins large. Il faut
rappeler ici que ce qui fait la saveur des fêtes techno pour les participants
est aussi l’amplitude de la rupture qu’elles instaurent avec le quotidien.
Celle-ci est en effet accentuée par le choix de lieux non conventionnels et par
la durée de la fête. Raves et free parties durent bien plus longtemps qu’un
concert, ou même qu’une sortie en discothèque. C’est bien sûr en situation de
clandestinité (raves des années 90, puis free parties) que les fêtes techno
peuvent le plus s’affranchir des limitations horaires imposées aux
organisateurs par les préfectures. Les fêtes clandestines débutent souvent tard
dans la nuit et se prolongent souvent jusque dans la matinée ou l’après-midi
suivants. L’after (littéralement « après »), prolonge encore la festivité.
L’
after désigne la fête techno qui
prend le relais de la festivité nocturne. Elle se tient sur le site même, où
sur un autre site, à l’initiative d’un autre organisateur. Dans les grandes
villes, les clubs d’after ouvrent leurs portes lorsque les clubs de nuit
ferment les leurs, permettant aux participants de prolonger la fête durant la
matinée ou la journée suivante. La parenthèse temporelle de la fête techno peut
donc être de plus ou moins grande amplitude. Elle peut s’étendre jusqu’à
plusieurs jours dans les teknivals
[5]. Durant ceux-ci, la musique varie bien sûr en
intensité selon l’espace (les sounds systems rassemblés sur le site étant
autant de périmètres sonores différents) et le moment, mais le continuum sonore
n’est jamais interrompu.
3 Instaurer une temporalité
La musique borne la fête dans le temps, mais impose également
son architecture sonore. A. Schütz souligne ainsi combien la musique modifie la
durée (Bergson) ou temps interne (le
temps vécu). Il donne pour exemple l’audition de deux disques de 30
centimètres, l’un contenant un mouvement lent d’une symphonie, l’autre un
mouvement rapide. Bien que les deux disques aient tous les deux une durée de
trois minutes et demie dans le temps externe (le temps susceptible d’être
subdivisé en parties homogènes, mesurable par les montres), l’auditeur aura une
perception temporelle de chacun des deux disques bien différente : « pour lui
il n’est pas vrai que le temps qu’il a passé pendant qu’il écoutait le
mouvement lent était d’une “longueur égale” à celle qu’il avait consacré au
mouvement rapide »
[6].
Si l’évènement musical prend place dans le temps externe, c’est
bien sur le temps interne, le temps subjectif, le temps vécu, que la musique
agit : « la “durée” de Bergson […] est la forme même de l’existence de la
musique »
[7]. Les divers
genres et formes musicales modifient de manière différente le temps interne. La
perception d’une forme temporelle qu’est la musique renvoie à deux dimensions.
En effet, elle renvoie au processus de perception du temps par la conscience et
à la structure temporelle de la musique même, en tant que celle-ci est un
agencement de sons dans le temps : « le contenu de la conscience temporelle est
un mixte de l’objet source et de l’acte, plus précisément de la structure
temporelle de l’objet et de la réceptivité de l’acte à cette structure
temporelle »
[8]. Si la
musique agit de manière générale sur le temps interne, chaque musique installe
sa propre architecture sonore. Ainsi, C. Accaoui précise que les techniques
d’écriture musicale peuvent favoriser une perception de l’écoulement temporel
(« saveur de passage ») ou au contraire tendrent vers la synthèse, vers un «
élargissement du présent » (« saveur de la rétention »)
[9].
» Pour A. Schütz, l’audition musicale est donc avant tout
participation à une dimension temporelle, celle induite par le flux musical.
Mais revenons à notre objet. On peut donc appréhender la relation de chacun des
participants dans l’espace de la fête techno comme participation à la dimension
temporelle instaurée par la musique techno. On ne développera pas ici trop
longuement la dimension temporelle spécifique induite par la musique techno,
abordée ailleurs
[10].
Disons tout de même que la musique techno semble privilégier la « saveur de la
rétention ». Elle use en effet de procédés d’écriture musicale qui tendent à
élargir le champ de présence. D’une part parce qu’elle est davantage construite
dans l’épaisseur, la verticalité, que comme un déroulement linéaire. Sa
construction se présente en effet comme une superposition de couches sonores,
qui sont toutes d’une égale importance
[11]. Comme le précise G. Kosmicki, la techno rompt en
cela aussi bien avec la forme mélodie-accompagnement (une piste principale, que
les autres accompagnent) qu’avec la forme couplet-pont-refrain, formes usuelles
des musiques populaires. D’autre part, elle est basée sur un principe de
répétition. Ce principe ne régit pas en effet la seule pulsation, mais aussi
toutes les autres pistes sonores. Or, la répétition a pour efficacité de «
cristalliser le temps », d’installer l’auditeur dans un « présent élargi»
(Accaoui). G. Kosmicki remarque, sur la base de cette structure répétitive qui
« cristallise » le temps, la techno propose ensuite ce qu’on pourrait appeler
des « effets de temps ». En effet, par un travail sur la matière musicale, sur
les timbres, la techno produit des « effets de contraction du temps,
d’étirement, de suspension, d’élasticité ». L’auteur relève ainsi la dimension
éminemment ludique de la musique techno. Car outre ces jeux sur le temps, la
techno joue aussi d’effets de surprise. En effet, la structure répétitive
provoque chez l’auditeur une attente du retour des sons. Le jeu de la techno
consiste alors tantôt à satisfaire les attentes des auditeurs, tantôt à déjouer
celles-ci et à les surprendre. « Il faut considérer comme ludique la volonté
souvent consciente de la part des créateurs et des DJ de déstabiliser les
auditeurs, et plus encore les danseurs qui, en retour, répondent par leur
volonté de se prêter au jeu
[12]. » Participer au flux musical techno, c’est donc
rentrer dans la dimension temporelle induite par sa structure spécifique, et
accepter la proposition de jeux avec les sons qu’elle propose (jeux sur les
temps et effets de surprise). Et c’est en dansant que les participants
acceptent cette proposition.
Car en effet, la pleine participation à une dimension
temporelle instaurée par une musique demande une attention soutenue. Pour C.
Accaoui, la qualité de l’écoute d’une œuvre musicale dépend de la « disposition
de l’auditeur », c’est-à-dire de son « degré d’attention et de réceptivité » et
de la « compétence de l’auditeur », c’est-à-dire de « la familiarité de
l’auditeur au code, au style
[13] ». La pleine participation à la dimension temporelle
instaurée par le flux musical demande donc en premier lieu une attention
soutenue (par opposition à une musique écoutée en « bruit de fond »). Et dans
la fête techno, celle-ci se réalise dans la danse. Il faut préciser que, dans
un espace de réception collective tel que celui de la fête techno, les
participants peuvent avoir, selon les moments, des degrés différents
d’attention. La fête techno n’est en effet pas seulement un lieu de danse.
C’est aussi un espace de convivialité et, outre la danse, les participants
s’adonnent à d’autres activités, telles que la conversation, la déambulation,
etc. Des participants occupés à discuter ou à boire un verre, a fortiori s’ils
sont éloignés de la source d’émission du son, n’auront pas la même qualité
d’écoute que les danseurs rassemblés sur le dance floor. Quoiqu’il en soit,
c’est bien dans la danse, en tant que modalité particulière de réception d’un
fait musical, que se réalise en fête techno l’attention soutenue.
En second lieu, la participation au flux musical, et donc à la
dimension temporelle induite par la musique techno, est donc facilitée par le
degré de familiarité aux formes musicales. C’est en effet la connaissance des
formes récurrentes dans le genre musical techno qui permet aux danseurs de
participer au flux musical, d’accepter la proposition de jeu offert par la
techno, en accompagnant corporellement ses variations, dans un savant mélange
d’attentes comblées et d’effets de surprise. On retrouve ici le rôle des
conventions, mis en valeur par H. S. Becker, comme condition de l’appréciation
musicale
[14]. Mais la
notion de convention semble désigner une connaissance abstraite et
a priori de la structure musicale.
C’est en effet ce qu’induit H. S. Becker lorsqu’il distingue le public averti
du public occasionnel par sa connaissance de l’histoire du genre, la
personnalité des artistes, etc.
[15] La notion « d’horizon d’attente » est plus proche de
la compétence que nous voudrions saisir. C’est par cette notion que H. R. Jauss
répond à la question de la production des effets de l’œuvre (littéraire, pour
le cas qui l’intéresse) sur son récepteur
[16]. La notion d’horizon d’attente a l’avantage, par
rapport à la notion de convention, de saisir la nécessaire présence d’un socle
de connaissance pour que l’œuvre produise son effet, pour qu’elle touche son
récepteur, mais sans ramener celle-ci a une maîtrise abstraite du langage
formel et des procédés techniques spécifiques au genre. L’horizon d’attente est
plutôt une prédisposition à un certain mode de réception, prédisposition
acquise par le » récepteur dans ses contacts antérieurs avec des œuvres
similaires. Pour reprendre les termes de H. R. Jauss lui-même, on peut dire
qu’une musique, « par tout un jeu d’annonces, de signaux – manifestes ou
latents –, de références implicites, de caractéristiques déjà familières,
[prédispose le public] à un certain mode de réception. Elle évoque des choses
déjà lues [ici, entendues], met le lecteur [ici, l’auditeur] dans telle ou
telle disposition émotionnelle, et dès son début crée une certaine attente de
la “suite”, du “milieu” et de la “fin” du récit (Aristote)
[17] ». Mais il faut insister plus encore,
pour le cas de la réception collective de la musique techno en situation
festive, sur la dimension sensible de cette connaissance. Il s’agit là d’une
compétence acquise par expérience, une mémoire du corps aussi qui, sans recul
réflexif, se meut pour faire prise sur le flux musical.
L’attention soutenue dans la danse et la connaissance sensible
de la musique techno nous semblent donc, sinon des conditions indispensables,
tout au moins des facteurs favorisant la pleine participation au flux musical,
et donc la pleine participation à la dimension temporelle qu’il
instaure.
4 La « syntonie » : un rapport social bruyant et silencieux à la
fois
On a jusqu’à présent abordé la réception de la musique techno
en situation festive comme un processus individuel, au sens où chacun, par
l’attention soutenue réalisée dans la danse, « rentre » dans la musique et dans
sa dimension temporelle. Il nous faut ici reprendre le fil de la thèse d’A.
Schütz. Nous avons vu que la musique, par son architecture sonore, modifie la
perception du temps, instaure un temps interne spécifique. A. Schütz ne s’en
tient pas à la modification du temps interne provoquée chez l’auditeur de
musique. Lorsqu’un auditeur écoute une œuvre musicale, un lien social
particulier s’instaure entre celui-ci et le compositeur, de par le partage de
la dimension temporelle induite par le flux musical. Cette relation, l’auteur
la désigne par le terme de
syntonie: «
Même s’ils sont séparés par des centaines d’années, ce dernier [le récepteur]
s’associe d’une façon presque simultanée au courant de conscience du premier
[le compositeur] parce qu’il exécute pas à pas l’articulation continue de sa
pensée musicale. Donc le récepteur se joint au compositeur par le moyen d’une
dimension temporelle commune à eux deux, et qui n’est rien d’autre qu’une forme
dérivée de présent très fort partagé par les partenaires dans un rapport face à
face authentique, pareil à celui qui existe entre locuteur et auditeur
[18]. » Cette relation de
syntonie, établie par le partage d’une dimension temporelle, d’un courant de
conscience, peut s’établir entre le compositeur et le récepteur, mais aussi
entre ceux-ci et les exécutants : « [Imaginons] un auditoire constitué par une
seule personne, ou un petit groupe de personnes dans une salle privée, ou une
foule qui remplit une grande salle de concert, ou des auditeurs entièrement
inconnus d’une exécution à la radio-diffusion ou d’un disque distribué
commercialement. Dans toutes ces circonstances, l’exécutant et l’auditeur se
“syntonisent” l’un sur l’autre, vivent ensemble dans le même flux, et
vieillissent ensemble pendant la durée du procès musical
[19].
» C’est bien cette relation de syntonie qui s’instaure dans la
fête techno, par le biais du partage d’une dimension temporelle, celle induite
par le flux musical. L’absence de communication verbale dans la fête techno, à
tout le moins sur le dance floor, fait peser un doute sur la réalité de
l’instauration d’un quelconque lien social entre les participants. Comme le
souligne M. Maffesoli, « on peut considérer que la communication, à la fois
verbale et non verbale, constitue un vaste filet qui lie les individus entre
eux. Naturellement la prévalence d’une perspective rationaliste faisait
considérer que seule la verbalisation avait statut de lien social. Dès lors, il
était facile d’observer que de nombreuses situations “silencieuses” échappaient
à ce lien
[20]. »
Contre l’image d’un rassemblement d’individus isolés puisque ne communiquant
pas verbalement, fréquemment mobilisée lorsque l’on parle de l’établissement
d’un lien social dans la fête techno, il faut saisir combien le partage d’une
dimension temporelle peut fonder l’agrégation sociale. Ce qui fonde le lien
social, c’est le partage d’un courant de conscience commun à tous ceux qui font
de la musique ensemble dans la fête techno. Il faut bien sûr entendre ici les
termes « faire de la musique ensemble » dans un sens large, en comprenant tous
ceux qui sont pris dans cette communication musicale, qui participent au
contenu du flux musical, qu’ils soient d’ailleurs effectivement co-présents
dans l’espace de la fête techno (les danseurs, le DJ) ou non (les producteurs
des morceaux techno), bien que, comme le précise A. Schütz, c’est aussi le «
rapport face à face, c’est-à-dire un espace commun […] qui lie les flux des
temps internes et ordonne leur synchronisation dans un présent très fort
[21] ». On peut donc
requalifier la pratique musicale collective de la musique techno en situation
festive comme instauration d’une relation de syntonie entre les participants :
tous sont pris individuellement dans le flux musical et dans la dimension
temporelle induite par la musique, et tous alors partagent un même courant de
conscience. C’est ce rapport de syntonie que les participants s’expriment,
précisément au moyen d’une communication tout à la fois bruyante et
silencieuse, celle de la musique même et des multiples interactions non
verbales. »
On a donc vu comment la musique techno, tout en contribuant à
délimiter le cadre spatio-temporel de la fête, instaure sa temporalité propre.
Puis comment chacun, par le biais de la danse, participe de la dimension
temporelle instaurée par la musique techno. Et on a finalement saisi le
collectif des participants dans la fête techno sous les traits d’une relation
de syntonie. L’étude menée par A. Schütz est évidemment mobilisable pour
l’étude de toute autre pratique musicale, qu’elle soit individuelle ou
collective. En somme, il s’est agit d’étudier un cas particulier d’instauration
d’une « communication musicale ».
Il faut pour finir rappeler la thèse principale de l’auteur
dans cet article. Pour A. Schütz, cette relation de syntonie précède
nécessairement toute communication, ou, pour le dire autrement, cette relation
de syntonie constitue la base de tout rapport social, tel qu’il peut s’établir
dans le temps externe, dans la coprésence et l’interaction d’acteurs dans un
espace commun. La communication musicale constitue pour A. Schütz le moyen de
saisir que « toute communication possible présuppose un rapport de “syntonie”
entre celui qui fait la communication et le récepteur de la communication
»
[22]. Tout rapport
social se fonderait ainsi en amont sur un courant de conscience partagé. Bien
sûr, l’étude de A. Schütz est féconde pour étudier la pratique collective de la
musique techno, puisqu’elle s’appuie sur le cas de la communication musicale.
Mais cette étude, en saisissant la possibilité d’un « rapport social
précommunicatif » permet plus largement de saisir les rapports sociaux
silencieux, et même s’ils sont finalement aussi bruyants que dans la fête
techno.
·
Accaoui, Christian, Le temps
musical, Paris, Desclée de Brouwer, 2001.
·
Becker, Howard S. [1982], Les
mondes de l’art, traduit de l’anglais par Jeanne Bouniort, Paris,
Flammarion, 1988.
·
Hennion, Antoine, Maisonneuve, Sophie, Gomart, Emilie,
Figures de l’amateur. Formes, objets, pratiques
de l’amour de la musique aujourd’hui, Paris, La Documentation
Française, 2000.
·
Jauss, Hans Robert [1975], Pour
une esthétique de la réception, traduit de l’allemand par Claude
Maillard, Paris, Gallimard, 1978.
·
Kosmicki, Guillaume, « La musique techno : une relecture
utopique de l’urbanité », conférence prononcée au 7th Doctoral and Post-doctoral Seminar on Musical
Semiotics, Juin 1999, Finlande.
·
Kosmicki, Guillaume, « Structures musicales et structures
sociales dans la musique techno », dans La
musique techno, approche artistique et dimension créative, Actes du
colloque des 22 et 23 janvier 1998, vol. 2, Poitiers, Le Confort
Moderne.
·
Maffesoli, Michel [1988], Le
temps des tribus, Paris, La Table Ronde, 2000.
·
Petiau, Anne, « Musique techno et postmodernité », dans
Religiologiques, n°24, Montréal,
Service des publications de l’UQAM.
·
Rouget Gilbert [1980], La musique
et la transe. Esquisse d’une théorie générale des relations de la musique et de
la possession, Paris, Gallimard, 2000.
·
Schütz, Alfred [1971], « Faire de la musique ensemble. Une
étude des rapports sociaux », dans Sociétés, n°1, Paris, Masson, 1984.
[*]
Université Paris V-Sorbonne, Centre d’Étude sur l’Actuel et le
Quotidien/Groupe de Recherche et d’Étude sur la Musique et la
Socialité.
[1]
A. Schütz [1971], « Faire de la musique ensemble. Une étude des
rapports sociaux »,
Sociétés, n°1,
Paris, Masson, 1984, pp. 22-27.
[2]
Ainsi que l’entend A. Hennion, pour qui une pratique musicale
englobe aussi bien l’écoute que la pratique proprement dite, voir, avec S.
Maisonneuve et E. Gomart,
Figures de
l’amateur, Paris, La Documentation Française, 2000, p. 36. Dans le
même sens, A. Schütz désigne par le terme de « récepteur » aussi bien « le
joueur, l’auditeur [que] le déchiffreur de la musique »,
art. cit., p. 25.
[3]
G. Rouget [1980],
La musique et
la transe. Esquisse d’une théorie générale des relations de la musique et de la
possession, Paris, Gallimard, 2000, p. 233.
[4]
Ibid., p. 235. C’est
moi qui souligne.
[5]
Les
teknivals sont des
festivals gratuits de musique techno. Ils étaient clandestins jusqu’en 2003,
date depuis laquelle ils sont organisés avec l’accord des autorités. Ils sont
ouverts à tous les sounds systems qui désirent y participer. Le
sound system désigne le système de
sonorisation servant à diffuser de la musique en fête techno. Le terme désigne
aussi le groupe de personnes qui le possède en commun.
[6]
A. Schütz,
art. cit.,
p. 25.
[8]
C. Accaoui,
Le temps
musical, Paris, Desclée de Brouwer, 2001, p. 48.
[9]
Ibid., pp.
43-44.
[10]
A. Petiau, « Musique techno et postmodernité », dans
Religiologiques, n°24, Montréal,
Service des publications de l’UQAM, pp. 66-69.
[11]
Je reprends ici l’analyse de la structure de la musique techno
faite par G. Kosmicki. Voir « La musique techno : une relecture utopique de
l’urbanité », conférence prononcée au
7th Doctoral and Post-doctoral Seminar
on Musical Semiotics, Juin 1999, Finlande et « Structures musicales
et structures sociales dans la musique techno », dans
La musique techno, approche artistique et
dimension créative, Actes du colloque des 22 et 23 janvier 1998,
vol. 2, Poitiers, Le Confort Moderne, pp. 44-48.
[12]
G. Kosmicki, « Structures musicales et structures sociales dans
la musique techno »,
art. cit., p.
45.
[13]
C. Accaoui,
op. cit.,
p. 50.
[14]
H. S. Becker [1982],
Les mondes
de l’art, Paris, Flammarion, 1988, pp. 64-88.
[16]
H. R. Jauss, [1975],
Pour une
esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978,notamment pp.
43-54.
[17]
Ibid., p. 50. A.
Schütz fait aussi allusion au « stock [d’] expériences musicales », à la«
préconnaissance » de l’auditeur, formée dans le contact antérieur avec des
formes musicales similaires, qui sous-tend l’appréhension d’une nouvelle
expérience musicale,
art. cit., p.
24.
[18]
A. Schütz,
art. cit.,
p. 25.
[20]
M. Maffesoli,
Le temps des
tribus [1988], Paris, La Table Ronde, 2000, p. 146.
[21]
A. Schütz,
art. cit.,
p. 27.