2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
« Aimez-vous les uns les autres ou bien disparaissez... » :
Sur une expérience d’aujourd’hui dans la chanson
française
Laurent Cugny
[*]
Hyacinthe Ravet
[*]
Catherine Rudent
[*]
Comment s’élabore un album de variétés comme celui tout récent
de Juliette Gréco chez Universal, qui mêle les pratiques professionnelles de
personnages variés : le producteur, l’ingénieur du son (re-qualifié «
réalisateur »), les arrangeurs et surtout de l’in~terprète chanteuse elle-même
? L’article resitue la multitude de musiciens participant à cette élaboration,
chacun avec un héritage et des vécus différents, qu’ils sont contraints de
faire converger, grâce à des « conventions » souvent renégociées. L’œuvre
résultante, l’album, est le résultat d’une collaboration multiforme, dont peu
d’acteurs se font une idée globale : le « réalisateur » avec ses choix
techniques, et pour les décisions et les sélections à toutes les étapes, le
producteur, l’artiste chanteuse et son entourage direct. Enfin, dans une
activité aussi hétéroclite, l’article interroge le sens des pratiques musicales
profession~nelles des acteurs, en particulier pour son acteur principal
(Juliette Gréco), et pour l’un des multiples musiciens participants : Laurent
Cugny, l’un des arrangeurs.
Mots-clés :
musique, chanson, création, œuvre, auteur, arrangeur, interprète, profes, sions artistiques, Juliette Gréco.
What is the meaning of the professional musical pratices in «
Aimez-vous les uns les autres ou bien disparaissez... » by Juliette Gréco
(Universal, 2003)? This paper gives informations about the different
professional roles in this kind of musi~cal production : the producer, the
sound engineer (an professional occupation which is given here an aesthetic
aspect), the arranger, and mostly the singer. Each of this characters has his
own musical experience and past, and has to deal whith those of the other
musicians involved : « conventions » here have to be recreated. The album
resultes of a complex collaboration, and few of the actors there have a global
idea of what it will sound like : the sound engineer, because he takes the
technical decisions about the sound ; and, because they make choices at every
stages of the work, the producer, the singer and the few persons she usually
works with. Finally, in such an heterogeneous activity, the paper deals with
the meaning of the musical pratices for the main character (Juliette Gréco) and
for one of the various musicians involved : Laurent Cugny, one of the
arrangers.
Keywords :
music, song, creation, work, composer, arranger, interpreter, artistic pro, fessions, Juliette Gréco.
« Lorsqu’Universal m’a contacté, début 2003, pour travailler
comme arrangeur*
[1] sur
le dernier disque de Juliette Gréco – explique Laurent Cugny – je n’avais pas
d’expérience du milieu de la chanson. Comme musicien de jazz, je me suis tôt
spécialisé dans la grande formation* et l’écriture* en général (notamment à la
tête de l’Orchestre National de Jazz de 1994 à 1997). En février 2003,
Jean-Philippe Allard, le producteur* français de la chanteuse de jazz Abbey
Lincoln a décidé d’ajouter des cordes* au dernier enregistrement de celle-ci et
a commandé cette tâche à deux arrangeurs, dont je faisais partie. C’était la
première fois que j’écrivais pour un ensemble de cordes. L’expérience ayant été
jugée concluante, ce même producteur, par ailleurs directeur du label Polydor
me rappelait un mois plus tard pour me demander d’être l’un des arrangeurs d’un
disque de Juliette Gréco, sorti finalement fin 2003 sous le titre « Aimez-vous
les uns les autres ou bien disparaissez… ». J’ai pu ainsi voir de l’intérieur
comment fonctionnait l’élaboration d’un tel enregistrement.
» À partir de ce témoignage d’une expérience professionnelle
particulière, nous proposons de réfléchir à la multiplicité des enjeux et à la
complexité des rapports au musical des divers acteurs d’une pratique collective
de création.
Il faut souligner, en préliminaire, que la relation à la
musique de nos contemporains (dans les sociétés occidentales) se construit
fréquemment sur des albums de chansons ayant passé en partie par les mêmes
étapes que celui-ci. Car la confection d’un album de ce type est une situation
caractéristique et banale dans l’industrie musicale
[2].
Mais c’est surtout la relation à la musique des acteurs de
l’album, qui est interrogée ici. Pourquoi? Parce que ces acteurs sont bien mal
connus en généralet que leur façon de collaborer dans le long processus de
cette création à plusieurs n’a guère été décrite jusqu’à présent. Mais aussi
parce qu’ils ont des compétences et des références musicales aussi diverses que
leur rôle dans la réalisation de l’album. Celle-ci est le fruit d’une activité
collective de création : un « monde de l’art »
[3] se constitue et mobilise des énergies multiples le
temps de l’élaboration de l’album (monde de l’art lui-même qui rencontre et
évolue en fonction des logiques à l’œuvre dans le champ artistique).
L’analyse proposée insistera sur le travail spécifique de
l’arrangeur (II), après avoir resitué son rôle dans l’ensemble du dispositif de
création (I); elle interrogera enfin le sens musical de la construction de
l’œuvre pour les différents protagonistes (III).
1 Témoignage : un univers de création, ses protagonistes, leur
fonction et leur rôle
La caractéristique principale de ce cas de création musicale
porte sur le nombre d’acteurs plutôt élevé, conséquence de la conception même
de l’album, qui s’est déterminée en concertation entre l’artiste – Juliette
Gréco – et son producteur, Jean-Philippe Allard. Il semble que celui-ci ait été
le moteur principal, c’est-à-dire qu’il ait conçu une idée d’ensemble de la
production, et l’ait ensuite proposée à l’artiste. À partir de cet instant, les
choix se sont opérés dans une constante concertation entre les deux
parties.
Quelle est donc cette idée principale ? Faire travailler de
nombreux participants dans des combinaisons variées. Deux grandes phases se
succèdent globalement dans la réalisation d’un album de chansons : la
conception et l’écriture des chansons, leur enregistrement. La première phase
fait intervenir deux types d’acteurs : les auteurs et les compositeurs. La
seconde les arrangeurs et les musiciens de studio. Il peut être utile de
préciser que si la nouvelle se répand qu’une artiste de la notoriété de
Juliette Gréco prépare un album, beaucoup de gens souhaitent écrire et
proposent leurs services spontanément, lorsque d’autres sont sollicités par la
production. Arrivent alors textes seuls, musiques seules et œuvres complètes
avec paroles et musiques. Des choix sont alors opérés, certaines chansons sont
enregistrées, et une ultime sélection décide de celles qui seront sur
l’album.
Juliette Gréco n’est ni compositrice ni auteure (à de rares
exceptions – passées – près) : c’est l’interprète par excellence (c’est ainsi
qu’elle se présente elle-même). Au cours de sa longue et prestigieuse carrière,
elle a chanté les textes de Boris Vian, Louis Aragon, Jacques Brel, Serge
Gainsbourg, et de bien d’autres personnalités, jusqu’à Jean-Paul Sartre. Les
compositeurs, au fil du temps, ont été également très nombreux à travailler
pour elle. Deux musiciens, pourtant, ont acquis une place privilégiée : le
pianiste Gérard Jouannest et l’arrangeur François Rauber
[4]. Tous deux ont été les collaborateurs
exclusifs de Jacques Brel tout au long des années 1960, puis se sont mis au
service de Juliette Gréco à partir des années 1970. Ils sont devenus très
rapidement pianiste – compositeur (pour le premier) et arrangeur (pour le
second) de prédilection de la chanteuse. Le premier axe du présent album est
donc ainsi fixé. Les idées viennent du producteur, de l’artiste, et dans une
moindre mesure de Gérard Jouannest. Elles sont discutées et avalisées par ces
trois personnes. L’idée principale de départ était que les deux collaborateurs
privilégiés – Gérard Jouannest et François Rauber – ne devaient pas être les
seuls (comme cela avait pu être le cas dans de précédents albums), mais
entourés de nombreux autres acteurs, de façon à varier et renouveler le style
de l’interprète. La production était ainsi placée sous le signe d’une
(relative) expérimentation
[5].
Après la phase de composition et de choix des chansons, vient
celle de leur réalisation sonore, de leur enregistrement. Un autre personnage
entre alors en scène : le réalisateur*.
Dans des temps plus anciens (et c’est parfois encore le cas),
la réalisation sonore se faisait en concertation entre un directeur artistique
et un ingénieur du son. Le premier exprimait plus ou moins précisément l’idée
qu’il se faisait de l’aspect sonore et le second était en charge de la traduire
dans la réalité et d’assurer une bonne réalisation technique de la prise de
son. Comme les intitulés l’indiquent, la distinction restait assez nette entre
l’« artistique » et le technique. Les technologies et les mentalités évoluant,
cette frontière s’est brouillée. Une nouvelle fonction s’est ainsi créée, celle
de « réalisateur ». Celui-ci est chargé de la globalité de l’image sonore d’un
album, dans ses aspects à la fois artistiques et techniques. Son rôle est
proche, dans le processus global, de celui des arrangeurs (le réalisateur est
d’ailleurs ici crédité comme arrangeur sur certains titres). Mais au contraire
des arrangeurs qui n’interviennent que sur certaines chansons, il est un des
rares acteurs à être en charge d’un aspect de la production pour l’album
entier. Il peut être assisté d’un ingénieur du son ou bien assumer lui-même
cette fonction (ce qui est le cas ici avec Jean Lamoot).
On voit donc se dessiner une première hiérarchie. C’est
l’interprète, bien sûr, qui donnera son caractère principal à l’ensemble, la
signature, c’est elle qui endossera la responsabilité artistique. De leur côté,
le producteur veille à une cohérence globale et le réalisateur à l’unité sonore
de l’album. On peut dire ainsi que ce sont les trois acteurs-clé, qui portent
le projet dans son ensemble. Tous les autres sont des intervenants, plus ou
moins importants, mais partiels. Une hiérarchie parallèle, plus proprement
artistique, se distingue. Elle place encore l’interprète en premier, suivie des
auteurs-compositeurs d’un côté, du réalisateur et des arrangeurs de l’autre,
dans un ordre qui peut justement faire l’objet d’une discussion
[6].
Le choix des arrangeurs
[7] correspond à des options de style sonore,
de couleur, s’appuyant sur des façons de travailler différentes. François
Rauber est l’arrangeur « historique ». Il a travaillé avec Jacques Brel et a
largement contribué à forger le son du chanteur. Son style d’orchestration
sophistiqué, est très caractérisé et immédiatement reconnu des connaisseurs. Il
représente une forme de classicisme en la matière. François Rauber travaille
avec des effectifs importants (jusqu’à trente musiciens) et enregistre
rapidement en peu de prises* sans recours au re-recording* ni aux possibilités
des technologies d’enregistrement récentes. Gérard Jouannest son ami de
toujours, procède de la même esthétique et des mêmes façons de
travailler.
À l’autre extrémité, une équipe d’arrangeurs a été engagée pour
apporter un son entièrement nouveau fondé sur une exploitation des techniques
récentes, notamment le direct-to-disk*
et le traitement sonore. Un certain nombre de sons « acoustiques » sont
recueillis un par un. Ils sont ensuite organisés et retraités
via le logiciel
Pro Tools, devenu le standard du
travail en studio, y compris pour l’enregistrement conventionnel. Entre ces
deux pôles, deux arrangeurs – Benjamin Biolay et Laurent Cugny – travaillent
avec l’une ou l’autre technique, et sont censés apporter chacun une couleur
distincte, celle de Laurent Cugny étant supposée s’appuyer sur arrière-plan
jazz.
Reste enfin un dernier groupe d’acteurs : les musiciens de
séance*. Le personnel détaillé est mentionné sur la pochette, ce qui indique
qu’on leur reconnaît un rôle artistique. Ils ne sont cependant pas
décisionnaires, puisque placés sous l’autorité des différents arrangeurs, qui
sont toujours chefs d’orchestre lors de l’enregistrement des chansons sur
lesquelles ils ont travaillé. Chacun de ces arrangeurs peut donc demander à
travailler avec ses musiciens. La réalité est cependant un peu différente. Un
premier groupe de musiciens est constitué par les membres de l’orchestre de
scène*, en particulier le pianiste (Gérard Jouannest) et l’accordéoniste, que
Juliette Gréco souhaite avoir avec elle. L’ensemble de cordes (une vingtaine de
musiciens) est en principe le même pour toutes les séances. On remarque ici un
degré hiérarchique intermédiaire, puisque l’ensemble est placé sous la
responsabilité d’un chef
[8] qui recueille les volontés du chef d’orchestre pour
les transmettre aux membres de son effectif (c’est lui notamment qui choisit et
coordonne les coups d’archet*). Autour de cette base commune, chaque arrangeur
est libre de venir avec ses musiciens. François Rauber avait ainsi son équipe
d’une douzaine d’instrumentistes en plus des cordes, avec lesquels il
travaillait régulièrement. De son côté, Laurent Cugny a fait appel à quelques
musiciens dont il avait besoin pour leurs compétences en matière de jazz,
certains étant en charge d’interventions improvisées.
Trois mondes coexistent donc dans les mêmes studios, ceux de la
chanson, du jazz et de la musique symphonique. Trois mondes qui doivent
coopérer et travailler de concert pour donner naissance à l’objet musical. Nous
analyserons plus loin les objectifs et les possibles motivations des divers
protagonistes qui peuvent se trouver en décalage et en discordance mais qui,
pourtant, finissent par s’accorder dans une telle action de création
collective. Précisons, pour le moment le travail et le rôle spécifique de
l’arrangeur, l’une des figures de cette collaboration. Nous montrerons
particulièrement les prérogatives et les contraintes de cet acteur dans le
processus de création de l’album.
2 Analyse sociomusicale : confusion des limites entre arrangement
et création
La distinction entre les rôles des différents protagonistes a
des conséquences concrètes sur la façon dont ils mènent leur travail, les
conditions matérielles dans lesquelles ils sont placés, les libertés dont ils
bénéficient et les contraintes qu’on leur impose. En même temps, cette
distinction des rôles entre les différents protagonistes n’est pas aussi simple
qu’elle peut d’abord le sembler. L’on peut finalement se demander si elle ne se
redéfinit pas, en partie, au moment de l’action. Le témoignage direct de
Laurent Cugny, permet de mettre ces deux points en évidence concernant le rôle
de l’arrangeur, rôle qu’il lui a été ici donné de jouer. D’une part, en tant
que rôle de second plan dans les « hiérarchies » mentionnées plus haut, un
certain nombre de contraintes viennent cadrer et limiter son action et ses
choix de musicien. Mais d’autre part on peut se demander si la frontière entre
composition et arrangement ne doit pas être questionnée, sur un plan plus
général. Cela contrarierait alors ces hiérarchies, en vertu desquelles le rôle
de l’arrangeur est en retrait par rapport à celui du compositeur. Il y aurait
un décalage entre la marge de manœuvre qui est accordée à l’arrangeur et
l’importance effective du rôle musical qu’il joue.
Qu’est-ce qui motive ces hiérarchies ? C’est que l’arrangement
est le traitement d’un matériau musical inventé, créé, au préalable, et souvent
par quelqu’un d’autre. L’arrangement remanie, là où la composition initie (elle
intervient la première dans l’ordre des tâches musicales) et invente (elle
part, pense-t-on, « de rien »). C’est donc la composition qui bénéficie du
double prestige de l’originel et de l’original
[9]. De plus la composition est stable en
principe (c’est ce qui restera de la chanson à travers tous ses arrangements),
alors que l’arrangement est par définition fugace, labile, soumis lui-même à
l’éventualité d’autres remaniements. Or cette hiérarchie se répercute sur les
revenus, les droits et les bénéfices symboliques : la rétribution du
compositeur se fait de nos jours par perception de droits sur sa chanson, celle
de l’arrangeur est, sauf exception, versée une fois pour toute, quand sa tâche
est accomplie. Le nom du compositeur apparaît en meilleure place que celui de
l’arrangeur sur les pochettes de disques. La mention écrite d’un titre de
chanson enregistrée est fréquemment suivie d’un couple de noms : celui de
l’auteur et celui du compositeur ; mais le nom de l’arrangeur n’apparaît
qu’exceptionnellement. C’est le cas par exemple des chansons enregistrées par
Jacques Brel, à côté desquelles apparaît rarement le nom de son arrangeur
François Rauber. Et pourtant c’est en grande partie par son travail qu’elles
ont acquis la couleur orchestrale qui contribue à marquer, de façon indélébile,
ces chansons dans la mémoire sonore de leurs admirateurs. La subordination de
l’arrangement à la composition se traduit aussi par une série de situations
contraignantes pour l’arrangeur (beaucoup moins pour le compositeur). Ils ne
travaillent pas dans la même relation au musical dans la mesure où il y a une
soumission plus grande de l’arrangeur à des décisions prises en dehors de lui.
Par exemple, dans l’album qui nous intéresse, on peut mentionner les
contraintes suivantes : l’arrangeur ne choisit pas les chansons de l’album
qu’il aura à arranger (ce ne sont donc pas nécessairement celles qui «
l’inspirent »); il se voit donner des contraintes strictes de temps (moins de
48 heures, pour la première chanson confiée à Laurent Cugny); il n’a qu’une
emprise limitée sur l’effectif instrumental à employer (Laurent Cugny, pour
Déjeuner de soleil, devait employer
l’orchestre qui serait sur place dans le studio, donc les cordes, ainsi que les
artistes qui constituent l’équipe de Juliette Gréco, mais il a pu faire venir
le bassiste et le batteur de son choix); il ne choisit bien évidemment pas
l’interprète chanteur pour qui il travaille, étant recruté par le producteur
dans le cadre d’un projet précis, d’un album donné. Parfois même l’arrangeur
n’a qu’une liberté limitée pour l’arrangement lui-même, au sens le plus étroit
du terme. Ainsi, dans la chanson
Comme si de rien
n’était
[10], la partie de piano était entièrement réalisée par
Gérard Jouannest, le compositeur qui est aussi le pianiste de l’équipe. Il
était donc délicat – quoique pas impossible – d’en modifier le contenu. Si on
la conservait telle quelle, il ne restait guère comme option que l’ajout de
couleur (un violon en l’occurrence), loin des remaniements en profondeur
réalisés sur d’autres chansons.
L’arrangeur dépend donc étroitement de ceux qui se trouvent «
en amont » de son travail musical. Mais il n’est pas non plus maître du bout de
la chaîne, de ce qui se passe « en aval», avec l’intervention en particulier de
l’ingénieur du son et, dans notre cas, du réalisateur. Ceux-ci transforment
également la matière musicale, complétant à leur tour le travail du compositeur
ou de l’arrangeur, et brouillant encore les frontières entre les différentes
tâches de création. Ainsi c’est à la post-production (travail réalisé en studio
après l’enregistrement, alors que l’arrangeur intervient avant) que l’on a
décidé de modifier la conclusion d’une des versions de
Je jouais sous un banc.
Ce jeu avec les contraintes, que nous venons ici de décrire
concernant l’arrangeur, se retrouve en fait pour les autres acteurs intervenant
sur la musique de l’album. Chacun d’entre eux dispose d’une part de décision
plus ou moins grande, jamais totale, mais jamais inexistante. C’est ainsi que
se dessine le rôle musical du producteur, même s’il n’intervient normalement
pas directement sur la musique, ce qui est peut-être la limite spécifique de ce
rôle : car en tant que décideur ultime (tri parmi les auteurs et compositeurs
proposant un texte ou une musique, recrutement des arrangeurs, sélection des
chansons qui finalement constitueront l’album) il est en fait largement
responsable du résultat sonore proprement dit, de l’album en tant qu’objet
musical. En même temps, malgré ce faisceau de contraintes, la patte de
l’arrangeur est nette, perceptible, ce qui prouve que la marge de manœuvre
restante permet bel et bien à l’arrangeur de faire œuvre de créateur.
En réalité, on peut s’interroger sur les frontières entre
composition et arrangement, dans le cas de la chanson en général. Tout d’abord,
dans le contexte de la chanson destinée au grand public, « composer » a un sens
particulier, puisqu’il s’agit dans bien des cas d’une simple charpente musicale
initiale : la mélodie associée au texte, avec les principales harmonies*
accompagnant cette mélodie. Il est difficile de parler véritablement d’une «
œuvre préexistante », cette forme d’existence étant pour le moins incomplète et
provisoire. On peut questionner également le degré d’innovation ou d’invention
artistique présent dans la composition ainsi comprise (il arrive que ce soient
des éléments mélodiques et harmoniques déjà entendus mille fois). Dans les cas
d’une composition particulièrement peu innovante, c’est à l’arrangement de
donner une couleur sonore spécifique et plus originale au matériau de base.
Enfin la « fugacité » de l’arrangement, qui le fait apparaître comme
inessentiel au regard de la composition, est tout à fait contestable dans le
contexte actuel. Dans une diffusion musicale reposant sur l’industrie du
disque, soutenue par les situations de concert (et non l’inverse),
l’arrangement particulier qui caractérise l’enregistrement initial d’une
chanson, prend valeur de référence, par opposition aux avatars des scènes ou
des reprises ultérieures. L’arrangement enregistré se met alors à être perçu
comme partie intégrante de l’œuvre chanson, au cœur de son essence musicale, et
non comme l’un des mille costumes qu’elle peut être amenée à prendre au fil de
ses réinterprétations
[11].
Voici quelques exemples concrets, tirés de l’album de Juliette
Gréco, objet de cet article, pour illustrer la porosité de la frontière entre
composition et arrangement. Le travail d’arrangement sur
Déjeuner de soleil
[12] se fait en modifiant
considérablement les harmonies prévues par le compositeur Benjamin Biolay. Dans
la tradition savante, la composition forme un bloc mélodico-harmonico-rythmique
auquel on ne peut rien retrancher. L’harmonie en particulier, à tous les
échelons de la formation des musiciens de nos jours, en lien avec l’histoire de
la musique et les institutions musicales, joue le rôle du noyau dur, de l’idée
musicale, par opposition à des couleurs ajoutées, celles des instruments ou des
sons en général. L’une serait l’essence, l’autre l’apparence, l’une l’idée,
l’autre la mise en forme de l’idée. L’arrangement, dans cette tradition, se
réduit donc à de la réinstrumentation, révélant ainsi que l’aspect sonore
(l’instrumentation) n’est pas considéré comme faisant partie de ce bloc
compositionnel. Dans la chanson, il en va un peu différemment. Seule la mélodie
fait partie du cœur de la composition auquel l’arrangeur ne doit pas toucher.
L’harmonie et le rythme ont un statut plus hybride. L’arrangeur les conservera
le plus souvent, mais il peut tout de même les modifier significativement.
C’est ce qui s’est produit avec cette chanson. Mais l’enjeu du travail
d’arrangement n’est pas seulement de conserver ou non les harmonies. Ainsi, il
nous a été donné d’entendre plusieurs arrangements réalisés à partir de la
chanson
Je jouais sous un banc. Les
différences entre la maquette de départ et ces différentes versions
bouleversent totalement le contenu musical de la chanson et la perception que
peut en avoir l’auditeur. Il existe en particulier une version utilisant toutes
les ressources actuelles des technologies d’enregistrement et de traitement du
son. Elle repose entre autres sur la mise en boucle d’une formule répétitive
faite de sons abondamment retraités et déformés, sous la voix de la chanteuse.
Or cette mise en boucle est caractéristique des musiques électroniques
actuelles, et confère à la chanson une couleur « électro », ce qui est très
important dans le contexte d’aujourd’hui et au regard du personnage de Juliette
Gréco : un tel choix d’arrangement fait en quelque sorte franchir à la chanson
une frontière stylistique, et en même temps symbolique, de grande importance.
C’est une frontière qui sépare chanson acoustique et musiques électroniques,
donc le domaine perçu comme traditionnel et celui perçu comme actuel. Tout cela
alors qu’il s’agit, du point de vue du droit d’auteur, de la même « composition
».
La relation de l’arrangeur avec le musical est donc un bon
exemple de ce qui se joue dans une telle création musicale collective : d’une
part, une division des rôles et des tâches qui comporte des enjeux
hiérarchiques, se traduisant concrètement par les actes musicaux possibles ou
non, admis ou non, et par les différents modes de reconnaissance de ces actes
(financièrement, symboliquement). D’autre part, la relative instabilité des
frontières entre les rôles, avec des cas de figure sans cesse différents qui
amènent à repenser et à modifier les divisions, si bien que finalement, ce sont
les conséquences hiérarchiques et matérielles même de ces divisions qu’il
faudrait repenser… Soulignons encore une fois, au terme de cette « étude de cas
» que le public, quant à lui, est invité à se focaliser sur Juliette Gréco
seule. Il oublie en général que sa propre relation à l’album est en fait
médiatisée par une multitude d’acteurs, entre autres par un ou des arrangeurs
qui jouent un rôle déterminant.
3 Sens des pratiques : au cœur de l’élaboration collective d’une
œuvre musicale
On l’a vu : les acteurs sont multiples et doivent coordonner
leur action ; l’arrangeur joue un rôle spécifique qui contribue à brouiller les
frontières entre création et interprétation, entre « l’œuvre elle-même » et le
contexte de production, entre analyse interne et analyse externe… Or, un effort
de compréhension de la manière dont les protagonistes se perçoivent et se
situent par rapport aux autres dans le processus de création est nécessaire
pour saisir quelle relation au musical entretient chacun d’entre eux. Il
faudrait ainsi étudier comment se répondent « position, dispositions et prises
de position » de chacun des agents dans le champ artistique
[13]. Plus modestement, la
réflexion se contentera de prendre la mesure, à la fois, de ce qui sépare les
acteurs (univers de référence, implication, héritages et vécus musicaux) et de
ce qui permet aux énergies de se rallier et de « fabriquer » l’œuvre (figure de
l’artiste, conventions communes, visions d’ensemble), pour entendre des «
prises de position » (au travers du discours de deux des acteurs sur leur
rapport au musical).
Résumons-nous. D’un côté, se trouvent les
créateurs: auteurs et compositeurs.
Certains ont proposé spontanément leurs textes littéraires ou musicaux à
Juliette Gréco ; d’autres ont été pressentis et se sont vus proposer une
commande. À leurs côtés se trouvent les
interprètes et
co-créateurs qui ont eu à travailler
in situ ensemble ; les uns et les
autres ont été mis en présence et leur contribution musicale s’est nouée dans
une interaction de face à face
[14] : les « anciens », le noyau dur soudé autour de
Juliette Gréco (avec Gérard Jouannest et François Rauber) qui garantissent la
stabilité du « style Gréco » ; les « modernes » (arrangeurs au son plus «
électro ») qui proposent une palette sonore inhabituelle ; les « entre-deux »
qui apportent la nouveauté d’un autre univers pouvant s’intégrer au son connu
(avec Laurent Cugny venu du jazz) ; les « mercenaires », représentants
également d’un autre univers (les musiciens d’orchestre symphonique), qui
louent leur service le temps d’une chanson, sans proposer d’innovation
esthétique. Au centre des décisions se trouvent ceux qui garantissent la
cohésion d’ensemble : le producteur (initiateur de l’album), le réalisateur,
l’artiste (conseillée et entourée des « amis de toujours »).
Sans que se rejoue nécessairement une « guerre des anciens et
des modernes », on pressent combien les univers de référence de chacun des
groupes d’acteurs diffèrent : issus de trois domaines aux pratiques distinctes
– la chanson, le jazz et la musique symphonique – les divers acteurs ne
partagent
a priori « rien » en commun,
ni une vision de ce qu’est « la musique », ni la manière de concevoir le «
faire » musical. En séance d’enregistrement, l’implication des divers
instrumentistes dans la musique en train de se faire est elle-même variable.
Les deux musiciens de l’orchestre de scène sont évidemment très concernés par
une musique qu’ils rejoueront à de nombreuses reprises en public. Parce que
leur participation est individualisée et souvent le fruit d’une improvisation,
les musiciens de jazz sont également très impliqués dans le résultat de la
prestation. Il en est de même de l’équipe habituelle de François Rauber, soudée
par une sorte d’esprit de famille. Les choses sont un peu différentes pour
l’ensemble de cordes dont les membres sont tous employés d’une institution
symphonique française renommée. Ils accomplissent donc ce travail de studio en
plus de leur service contractuel comme musiciens professionnels d’orchestre, et
pour la plupart, ne s’investissent pas de la même façon dans la musique, même
si leur compétence ne peut jamais être mise en cause
[15].
En outre, les héritages et les vécus musicaux – sans parler
même des appartenances sociales – séparent les acteurs : des différences
générationnelles (par exemple, un demi-siècle sépare Gérard Jouannest de
Benjamin Biolay), de formation (par exemple, entre un passage par le
Conservatoire Supérieur de Paris pour certains musiciens d’orchestre mais aussi
Gérard Jouannest et certaines formes d’autodidactie, pour Laurent Cugny
notamment), de carrière et de notoriété (parmi les représentants de la «
nouvelle chanson française », Benjamin Biolay ou Christophe Miossec ont une
trajectoire musicale en pleine ascension alors que les « anciens » sont
présents depuis plus de cinquante ans sur la scène française ; d’autres encore
voient la confirmation de leur carrière musicale alors que certains demeurent
les « anonymes » de l’orchestre et du studio
[16]). Cependant, la présence des uns et des autres sur
l’album compose un ensemble de références qui s’étayent mutuellement : la
gloire passée des figures éternelles et disparues
[17] n’est-elle pas une forme d’adoubement
des jeunes étoiles montantes ? D’autres ne voient-ils pas leur nom briller d’un
nouvel éclat ? Malgré tout, comment, dans ces conditions, peuvent-ils
travailler ensemble et avoir un intérêt particulier à participer à
l’élaboration d’une œuvre commune ?
Pourtant, ils y contribuent tous, à leur manière, et
parviennent à s’entendre le temps de l’enregistrement d’une chanson
[18]. Tout d’abord, la figure
de Juliette Gréco constitue « un phare », un point de ralliement des énergies,
un dénominateur commun (on joue « pour elle »)
[19]. Mis à part peut-être les « mercenaires
»
[20], tous les autres
acceptent de participer au jeu ou demandent à en faire partie parce qu’il
s’agit de
cette artiste ; ou alors,
ils acceptent l’aventure parce qu’un acteur éminent leur propose (le producteur
par exemple). Chacun trouve un intérêt à sa participation, si ce n’est d’ordre
musical ou symbolique, tout au moins financièrement.
Par ailleurs, ils partagent implicitement des compétences qui
leur permettent de travailler ensemble. Les uns et les autres ont à leur
disposition un certain nombre de connaissances musicales et de savoir-faire en
commun, ces fameuses « conventions » nécessaires à une quelconque coopération
selon Becker : la capacité à travailler un matériau de base, une maquette*
transmissible à un arrangeur ; l’écriture pour celui-ci puis la lecture de
partitions (pour les musiciens d’orchestre) ou de grilles d’accords (pour les
musiciens de jazz); des codes musicaux (comme des règles d’improvisation
adaptées au cadre d’une chanson, ou le format même d’une chanson), pour ne
citer que quelques éléments. Les langages musicaux et les habitudes de
réalisation peuvent cependant diverger complètement : là où Laurent Cugny
aurait personnellement improvisé, il « écrit son improvisation » à destination
du pianiste habitué à exécuter une composition entièrement écrite au préalable
; ou encore, sur l’une des chansons, le chef des cordes estime que l’écriture
comporte des éléments injouables et le fait savoir à l’arrangeur. Cependant, au
terme d’une négociation (parfois âpre) où chacun rappelle l’univers de
référence qui est le sien et où se jouent également des rapports de pouvoir
(comme dans toute activité de travail), les positions s’accordent et la
coopération se réalise : pour reprendre les exemples précédents, le chef des
cordes réarrange le texte musical à sa manière et le pianiste apprivoise la
partition, pour lui, inhabituelle ; dans ce dernier cas, la négociation s’est
aussi conduite « de soi à soi» puisque Laurent Cugny a tenu compte d’habitudes
pianistiques différentes des siennes et les a anticipées en écrivant ce que,
usuellement, il ne fixe pas par avance.
De nouveau, le rôle de l’arrangeur (qui dirige le travail en
séance) et celui du réalisateur (qui retravaille complètement le matériau
enregistré) apparaissent essentiels. Le premier doit réagir au fur et à mesure
de l’enregistrement, pour mettre en œuvre une idée d’ensemble préexistante à la
séance mais qui ne se réalise véritablement que sur le moment, en « jeu » (où
il faut négocier une seconde prise avec les cordes, où tel instrumentiste
propose une autre manière de jouer la mélodie, où certains improvisent, etc.).
Quant au second, il entend seul la globalité de la trame sonore qu’il a le
pouvoir de modeler à sa façon ; le travail de post-production lui permet
éventuellement de transfigurer complètement le matériau sonore (on ajoute ici
une boîte à musique, là une partie de l’arrangement remis à l’envers…). Enfin,
après le mixage, le produit sonore ainsi obtenu comporte vingt-deux chansons ;
ensemble, le producteur, l’artiste et son entourage réalisent un choix de
composition véritable de l’album, où
quatorze chansons sont retenues au final. L’album est ainsi davantage le
résultat d’un long processus multiforme de création, d’une démarche élaborée
pas à pas, d’une série de micro décisions contingentes, que le produit d’une
vision artistique globale.
Reste ainsi à tenter d’éclairer le rapport au musical
qu’entretiennent les protagonistes à l’occasion de cette élaboration
collective, tel qu’ils le mettent chacun en mots, en se demandant également si
cette relation se fonde sur une quelconque représentation du public
(absent/présent, imaginé/oublié). En effet, lorsque l’on étudie « l’art en
action » et l’œuvre « en train de se faire », il est nécessaire d’analyser la «
pluralité des registres de valeurs » des acteurs en présence comme de ceux qui
paraissent plus éloignés du processus de production mais qui vont recevoir
l’œuvre et accomplir, à leur manière, l’ultime acte créateur à travers leur
écoute
[21].
Pour Juliette Gréco
[22], le sens de sa pratique se noue avant tout dans le
fait de chanter et de porter un texte. Elle raconte ainsi combien lui importe
la découverte de jeunes auteurs et poètes, de nouveaux textes. La nouveauté
réside dans le « choc » de la rencontre avec un texte, qu’elle a alors « envie
de mettre dans sa bouche, dans son corps », puis vient le choc des rencontres
musicales. Sa passion est de rencontrer des auteurs : Brel, Béart, Gainsbourg,
il y a cinquante ans, avaient l’âge de Biolay ou de Miossec, une manière de «
boucler la boucle » expli-que-t-elle. Une « bonne chanson » est celle qui « dit
quelque chose », « qui parle à la tête, au corps, au cœur » ; c’est « un texte,
une idée à défendre, une écriture, une musique ». L’impression qu’elle retire
d’une première écoute, « à l’intérieur de soi», demeure primordiale. Dans le
discours de Juliette Gréco, le public n’apparaît pas comme un facteur de choix
de chansons ; celles-ci doivent lui plaire avant tout, à elle. La relation au
public se construit au moment du concert, sur scène, où la présence de ce
dernier « change tout » et « exacerbe les sentiments ». Si la question est si
peu importante, peut-on supposer, c’est aussi parce que, depuis cinquante ans,
se presse à la fois un public fidèle et sans doute renouvelé (attiré par un
charisme tel qu’il faudrait précisément l’étudier…).
Parmi les autres acteurs
[23], le témoignage de Laurent Cugny est éclairant.
Musicalement, il a cherché à faire sur cet album « ce qui [lui] plaît »,
parfois avec une chanson qui ne lui plaisait pas particulièrement. Il a dû
ainsi manœuvrer entre ce qu’il aime (côté jazz), ce qu’on lui demandait (apport
des cordes) et ce qu’il avait envie d’entendre ; avec cette conception en tête
qu’il ne faut qu’une idée (ou deux) de réalisation musicale, qu’il ne s’agit
pas de la développer comme dans le jazz et qu’il n’y pas d’exigence de
virtuosité ; il s’agit de « viser juste » explique Laurent Cugny. Dans sa
démarche transparaît également en filigrane l’image d’un public à qui
communiquer cette musique, sans en avoir pour autant de représentation
déterminée. Au moment de l’enregistrement, de forts enjeux prévalaient pour lui
: prévenu peu de temps à l’avance, s’attendant au jugement de tous les acteurs
présents en studio, il avait à cœur de réussir cette première expérience. Face
à ces impératifs, plusieurs possibilités de travail s’offraient alors,
plusieurs stratégies (tant musicales que professionnelles). Ainsi, sur l’une
des chansons, il voyait deux possibilités d’arrangement : soit s’effacer le
plus possible en proposant simplement un tapis de cordes, soit « tout changer »
et faire autre chose de la chanson, en lui donnant une couleur et une sonorité
jazz; ce dernier choix – affirmant sa
spécificité et sa personnalité musicale par rapport aux autres acteurs – s’est
révélé, semble-t-il, judicieux. Au final, le « sens de sa pratique » sur cet
album mêle à la fois un goût affirmé pour un style de musique et des enjeux de
carrière, la volonté de ne pas décevoir l’attente d’un ami qui est aussi le
producteur et la nécessité de se faire plaisir musicalement.
Ces quelques éléments de réflexion laissent imaginer combien la
relation au musical de chacun des acteurs prend une forme et des contours
diversifiés pour les uns et les autres. S’y dessine le rapport à la scène (ou
non), le contact direct (ou non) avec les publics, des investissements de
formes et de natures très diverses au moment même de l’acte musical, vécu selon
les cas plus ou moins comme tâche rétribuée, but en soi, ou moyen de
reconnaissance sociale ou symbolique. Le discours associé à la nécessaire
communication entre l’artiste et son public s’actualise alors grâce à une
multitude de maillons et de relais dans une longue « chaîne de coopération »
musicale qui font que Juliette Gréco peut « interpréter » et donner vie à un
texte, à une idée. « Une chanson », explique Juliette Gréco, « c’est une petite
pièce de théâtre en trois actes et trois minutes », toujours nouvelle et
renouvelée en fonction de ses combats, une pièce où intervient un nombre
insoupçonné d’acteurs et où se fabrique du lien social
[24].
La réflexion conduite dans cet article a montré une
multiplicité de paradoxes à l’œuvre dans la création musicale : unicité de
l’œuvre portée par un nom d’artiste
vs
pluralité des intervenants d’une action multiforme ; travail quasi-artisanal
d’élaboration mêlant des contraintes esthétiques
[25] et sociales
vs produit de l’industrie du disque
aux lourds enjeux économiques ; rôle théorique des acteurs
vs pratiques observées
in situ.
Ces paradoxes mettent en lumière le brouillage des frontières
usuelles entre ce qui relève ou non de la création ; ils interrogent ce qui est
couramment défini comme relevant de l’interprétation ou d’une fonction de
médiation. L’observation de l’apport spécifique du récepteur dans le processus
de naissance d’une œuvre rendrait plus floues encore ces distinctions.
En effet, chacun des acteurs – ici – donne un sens à sa
pratique et construit un rapport au musical qui varient en fonction de sa
socialisation musicale, de ses expériences successives, de sa position au sein
des « mondes de l’art », de la situation spécifique qui se noue à l’occasion de
l’élaboration de l’album de Juliette Gréco. La prise en compte des usages
sociaux des chansons ajouterait d’autant à la complexité perçue des relations
au fait musical.
L’étude de la création en train de se faire, de la manière dont
le musical et le social dépendent étroitement l’un de l’autre dans les
interactions les plus fines comme dans les décisions d’ensemble, invite ainsi –
d’un point de vue épistémologique – à interroger en retour les outils d’analyse
théoriques et empiriques à la disposition des chercheurs.
Arrangement: dans le cadre des musiques populaires et de
tradition orale (le sens est différent dans les musiques de tradition savante):
opération consistant à traiter un matériau sonore. Ce matériau peut consister
en une simple mélodie, une mélodie harmonisée ou une combinaison plus complexe.
Ce traitement peut aller de la simple réorchestration à une réécriture d’une
partie du matériau, par exemple l’harmonie ou la structure. Dans le cas de la
chanson, la mélodie ne doit pas, en principe, être modifiée, sinon dans des
détails. L’arrangeur est l’artisan de cette opération.
Auteur: créateur des paroles d’une chanson.
Compositeur: créateur de la musique d’une chanson.
Cordes: ensemble des instruments à cordes. Sens courant dans la
chanson : ensemble formé par les violons, altos, violoncelles et
contrebasses.
Coups d’archet: pour les instruments à cordes frottées,
l’instrumentiste « tire » et « pousse » alternativement l’archet sur les
cordes. Ce sont ces mouvements qui sont appelés « coups d’archet ». Selon la
répartition de ces deux gestes sur une phrase musicale, l’effet sonore est
différent. C’est en principe la responsabilité du premier violon de fixer les
coups d’archet, mais le compositeur ou l’arrangeur peuvent les préciser
eux-mêmes.
Direct-to-disk:
technique d’enregistrement consistant à numériser directement le son
enregistré. L’enregistrement numérique a succédé à l’enregistrement analogique
dans lequel on enregistrait le son magnétiquement. Le support était alors la
bande magnétique. Comme son nom l’indique, le direct-to-disk recueille le son numérisé
directement sur un disque dur qui constitue le support unique.
Écriture: opération consistant à préméditer l’organisation de
la musique et, le plus souvent, à la consigner sur un support graphique avant
de la réaliser.
Grande formation: en jazz, terme s’appliquant aux orchestres
allant d’une dizaine de musiciens à vingt ou plus.
Harmonies: dans les musiques populaires et de tradition orale,
harmonisation d’une mélodie présentée le plus souvent sous forme d’une
succession d’accords. Ingénieur du son: responsable de la prise de son lors
d’un enregistrement. Maquette: enregistrement plus ou moins rudimentaire de la
première version d’une chanson. La maquette est faite par le compositeur pour
faire connaître la chanson aux autres acteurs, principalement l’artiste qui la
chantera et le producteur. Elle consiste souvent en un simple enregistrement
d’une voix accompagnée d’un piano ou d’une guitare. Elle peut aussi comprendre
un petit arrangement avec quelques pistes de re-recording.
Musiciens de séance: musiciens convoqués pour une séance
d’enregistrement et rétribués pour la durée de cette séance.
Orchestre de scène: ensemble des musiciens qui accompagnent
l’artiste lors de ses prestations scéniques. Ce ne sont pas nécessairement les
mêmes que ceux présents aux séances d’enregistrement (et inversement).
Piste: partie du signal sonore enregistré qui peut être traité
de façon autonome. Un enregistrement en soixante-quatre pistes permet de
répartir le son recueilli en soixante-quatre parties séparées (pistes). Lors de
l’opération de re-recording, des
pistes peuvent être ajoutées, d’autres réenregistrées tout en en conservant
certaines. Lors de l’opération de mixage, chaque piste peut recevoir un
traitement sonore et un niveau relatif distincts. Le
direct-to-disk rend pratiquement
infini le nombre de pistes disponibles.
Prise: enregistrement d’une interprétation d’une pièce. On
refait autant de prises qu’on souhaite avoir de versions différentes d’une
pièce, pour pouvoir en principe choisir la meilleure, et parfois monter des
fragments de différentes prises.
Producteur: responsable du projet d’enregistrement d’un album
dans tous ses aspects, artistiques, financiers, commerciaux,
promotionnels…
Réalisateur: responsable de l’aspect sonore d’un album dans sa
globalité.
Re-recording: cf. «
piste ».
·
P. Bourdieu, « Mais qui a créé les créateurs ? »,
Questions de sociologie, Minuit,
Paris, 1984, p. 207-221.
·
P. Bourdieu, Les règles de l’art.
Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Le Seuil,
1992.
·
H. S. Becker, Les mondes de
l’art, Paris, Flammarion, 1988, [1982].
·
H. S. Becker, Paroles et
musique, Paris, L’Harmattan, 2003.
·
F. Delalande, Le son des
musiques, Paris, INA-Buchet/Chastel, Pierre Zech éditeur,
2001.
·
E. Goffman, La mise en scène de
la vie quotidienne. 1. La présentation de soi, Paris, Minuit,
1973.
·
N. Heinich, Ce que l’art fait à
la sociologie, Paris, Minuit, 1998.
·
N. Heinich, La sociologie de
l’art, Paris, La Découverte, Paris, 2001.
·
A. Hennion, S. Maisonneuve, E. Gomart,
Figures de l’amateur. Formes, objets, pratiques
de l’amour de la musique aujourd’hui, Paris, La documentation
Française, 2000.
·
O. Julien, Le son
Beatles, Thèse de Doctorat, Université Paris IV-Paris Sorbonne,
1999.
·
B. Lehmann, L’orchestre dans tous
ses éclats. Ethnographie des formations symphoniques, Paris, La
Découverte, 2002.
·
R. Moulin, L’artiste,
l’institution et le marché, Paris, Flammarion, 1992.
·
R. Moulin (dir.), Sociologie de
l’art (Actes du colloque international, Marseille, 13-14 juin 1985),
L’Harmattan, Paris, [1986] 1998.
·
A. Schütz, « Faire de la musique ensemble. Une étude des
rapports sociaux. », Sociétés, vol.1
n°1, 1984, p. 22-27.
[*]
Chercheurs à l’Observatoire Musical Français, Université Paris
IV – Paris Sorbonne.
[1]
Les termes suivis d’un astérisque lors de leur première
apparition sont définis dans le glossaire en annexe.
[2]
Il s’agit néanmoins d’une situation particulière, de
fabrication d’un disque de chan- sons parmi d’autres. Il est bien évident que
toute la chanson ne s’enregistre pas d’une seule et même façon. Les artistes
concernés, leur notoriété, les publics visés, la taille de la maison de
disques, avec bien d’autres paramètres, déterminent des façons de faire très
variées. De nos jours, les nouvelles technologies transforment rapidement les
rôles et les façons de faire. Il n’en reste pas moins que de nombreuses
observa- tions peuvent être faites à partir de cette situation, qui représente
alors un exemple des pratiques en œuvre dans les dernières décennies.
[3]
H. S. Becker,
Les mondes de
l’art, Paris, Flammarion, 1988, [1982].
[4]
Qui devait malheureusement décéder quelques semaines après la
sortie du disque.
[5]
Si l’on examine le disque terminé on constate que huit
auteurs*, six compositeurs* et cinq arrangeurs* ont participé à l’élaboration
des quatorze chansons. Deux person- nalités ont pris une part prépondérante :
Gérard Jouannest qui signe huit composi- tions et un arrangement, et Benjamin
Biolay, responsable de cinq textes, deux musiques et deux arrangements. Quant
aux autres acteurs, aucun n’a participé à plus de quatre chansons, six
n’apparaissant que sur un seul titre. Seules deux combinaisons auteur –
compositeur – arrangeur se retrouvent à l’identique sur deux chansons chacune,
les douze autres titres ayant une combinaison propre. On peut donc conclure à
une grande diversité d’apports.
[6]
Par un long processus d’autonomisation d’un champ intellectuel
et culturel – qui a vu son aboutissement au cours du XIX
e
siècle et sa consécration au XX
e siècle avec le « mythe de
l’artiste » – l’univers artistique fonctionne sur une primauté accordée au
créateur, cf. P. Bourdieu, « Mais qui a créé les créateurs ? »,
Questions de sociologie, Minuit,
Paris, 1984, p. 207-221 ; dans les hiérarchies esthétiques/artistiques,
l’inter- prète vient après la plupart du temps. Pour autant, ici, « l’artiste »
est l’interprète : c’est elle qui est supposée donner vie à l’œuvre en lui
donnant existence, en la « créant » à sa propre manière. On retrouve ici les
débats sur l’interprétation comme forme de création ou comme partie prenante et
essentielle de la création, dans les arts du spectacle notamment, et qui
traversent les débats sur la possibilité d’une sociologie des œuvres : depuis
le colloque de Sociologie de l’art – cf. R. Moulin (dir.),
Sociologie de l’art (Actes du colloque
international, Marseille, 13-14 juin 1985), L’Harmattan, Paris, [1986] 1998 –
aux écrits récents de N. Heinich – cf.
La
sociologie de l’art, Paris, La Découverte, Paris, 2001 – ou H. S.
Becker – cf.
Paroles et musique,
Paris, L’Harmattan, 2003 – notamment. On y rejoint également la question de la
« vedettarisation » de la musique qui place l’interprète au devant de la scène,
que l’on retrouve dans tout style de musique (comme H. von Karajan dans
l’univers de la musique dite classique).
[7]
Ou de groupes d’arrangeurs. On a évoqué le nombre de cinq, mais
l’un d’entre eux est constitué en réalité d’arrangeurs qui travaillent en
équipe, de même que deux auteurs ont cosigné le texte d’une des
chansons.
[8]
Il intervient également comme soliste sur certaines
chansons.
[9]
Prestige particulièrement accentué dans le domaine artistique
où la rareté et l’origina- lité, attestée par la signature, fondent la valeur
de l’œuvre, cf. R. Moulin,
L’artiste,
l’institution et le marché, Paris, Flammarion, 1992. Nous avons
abordé ces ques- tions à propos de la distinction entre interprète et créateur
; nous les retrouvons avec la hiérarchie des rôles entre compositeur et
arrangeur, où le plus haut degré de créa- tion est supposé venir du
compositeur, reconnu comme initiateur de l’idée musicale (et doté d’un « don »
comme « génie créateur »).
[10]
Plage 9. Auteur : Benjamin Biolay. Compositeur : Gérard
Jouannest. Arrangeur : Laurent Cugny.
[11]
Deux chercheurs actuels ont en France souligné l’importance
croissante de la couleur sonore comme paramètre musical primordial. Ils
rattachent tous deux cette évolution à l’essor des techniques et à la place
sociale de l’enregistrement : il s’agit d’Olivier Julien, dans sa thèse de
musicologie sur
Le son Beatles [Thèse
de Doctorat, Univer- sité Paris IV-Paris Sorbonne, 1999] et de François
Delalande, dans son ouvrage
Le son des
musiques [Paris, INA-Buchet/Chastel, Pierre Zech éditeur, 2001]. Ces
ques- tions sont également au cœur des interrogations sur une approche
sociologique de « l’œuvre elle-même ».
[12]
Plage 13 de l’album. Auteur : Benjamin Biolay. Compositeur :
Benjamin Biolay. Ar- rangeur : Laurent Cugny.
[13]
P. Bourdieu,
Les règles de l’art.
Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Le Seuil,
1992.
[14]
E. Goffman,
La mise en scène de
la vie quotidienne. 1. La présentation de soi, Paris, Minuit,
1973.
[15]
Bernard Lehmann analyse ce que représentent les « affaires »
(comme ces « cachets » obtenus lors de séances d’enregistrement) pour les
musiciens d’orchestre. En particulier, si, pour les cuivres, elles peuvent
constituer une activité parallèle valorisante, la plupart des cordes accordent
davantage de prestige symbolique au travail de musique de chambre (en formation
de quatuor tout particulièrement); certains instrumentistes vont jusqu’à
considérer d’un œil un peu méprisant ces activités lucratives (où le musicien «
perdrait son âme » à jouer de la variété, selon quelques « puristes »). Cf.
Bernard Lehmann,
L’orchestre dans tous ses
éclats. Ethnographie des formations symphoniques, Paris, La
Découverte, 2002.
[16]
C’est le cas des cordes tuttistes qui ne jouent jamais une
seule note en solo mais toujours avec d’autres musiciens. Rappelons cependant
qu’ils sont scrupuleusement nommés sur le livret de l’album.
[17]
Comme celle de Serge Gainsbourg.
[18]
Il faut pourtant préciser que, même le temps d’une chanson, les
collaborateurs ne se rencontrent pas forcément physiquement. Le compositeur
n’est pas toujours présent à l’enregistrement (Laurent Cugny, par exemple, n’a
pas rencontré Benjamin Biolay), de même que la chanteuse, qui peut enregistrer
sa partie après, en
re-recording.
[19]
C’est ainsi que selon la perspective d’Howard S. Becker : « les
œuvres d’art ne repré- sentent pas la production d’auteurs isolés, d’« artistes
» qui possèdent un don exceptionnel. Elles constituent bien plutôt la
production commune de toutes les personnes qui coopèrent suivant les
conventions caractéristiques d’un monde de l’art afin de donner naissance à des
œuvres de cette nature. Les artistes forment dans un monde de l’art un
sous-groupe de participants qui, de l’avis général, possèdent un don
particulier, apportent par conséquent une contribution indispensable et
irremplaçable et par là, font de l’œuvre commune, une œuvre d’art. »,
Les mondes de l’art, Paris,
Flammarion, 1988, [1982], p. 59. On peut ainsi considérer qu’un monde de l’art
s’est mobilisé pour donner naissance à cet album : composé d’un noyau
historique, en partie renouvelé par la participation de nouveaux acteurs, ce
monde l’art s’est soudé autour de la figure emblématique d’une « grande dame »
de la chanson.
[20]
Encore faudrait-il le demander personnellement à chacun d’entre
eux. Cependant, le témoignage de Laurent Cugny donne quelques indices quant à
leur degré de détachement à l’égard de « l’œuvre en train de se faire » : en
effet, lors des séances d’enregistrement, ces instrumentistes semblaient se
satisfaire de la première prise, quelle que soit sa qualité objective même
purement technique, ce qui laisserait à penser qu’ils privilégient une économie
d’efforts et de temps, plutôt qu’une recherche de la perfection (à rémunération
égale). En revanche, les autres musiciens avaient de temps à autres des
commentaires à faire sur la prise et des envies de refaire pour l’améliorer. De
cette différence d’attitude on ne doit pas cependant inférer une différence de
qualité : chacun s’efforce de faire au mieux son métier.
[21]
Cf. N. Heinich,
Ce que l’art fait
à la sociologie, Paris, Minuit, 1998 et
La sociologie de l’art, Paris, La
Découverte, Paris, 2001, ainsi que A. Hennion, S. Maisonneuve, E. Gomart,
Figures de l’amateur. Formes, objets, pratiques
de l’amour de la musique aujourd’hui, Paris, La Documentation
Française, 2000.
[22]
Les propos de Juliette Gréco cités dans ce paragraphe
proviennent de la transcrip- tion d’une rencontre entre l’artiste et les
étudiants et enseignants de l’université Paris IV, qui eut lieu en Sorbonne le
14 janvier 2004.
[23]
Dans les limites de cet article, le témoignage direct de
Laurent Cugny sera privilégié mais il faudrait analyser le discours de tous
ceux qui ont accompagné Juliette Gréco sur cet album.
[24]
A. Schütz, « Faire de la musique ensemble. Une étude des
rapports sociaux. »,
Socié- tés, vol.1
n°1, 1984, p. 22-27.
[25]
D’où la rencontre entre une pratique à visée artistique (c’est
Juliette Gréco, pas Nolwenn Leroy, la gagnante de la deuxième édition de
l’émission
Star Academy), héritant des
ambitions de la chanson rive gauche et un fonctionnement au sein d’une
structure éminemment commerciale, appartenant à la major
Universal, dans le contexte ac- tuel
difficile de l’industrie du disque.