2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Une sociologie des attachements
D’une sociologie de la culture à une pragmatique de l’amateur
Antoine Hennion
[*]
En s’intéressant aux pratiques amateurs, il est possible de
produire une mise en mots du goût musical en acte, en situation, avec ses trucs
et ses bricolages, loin de tout espace de justification publique, mais attentif
à son propre succès. Le goût est une moda~lité problématique d’attachement au
monde. À partir d’entretiens et d’observations con~duits avec des amateurs,
l’objectif est de sortir la sociologie du goût d’une conception critique
devenue hégémonique, qui ne le voit que comme un jeu social gratuit et ignorant
de lui-même, et de restituer à la pratique amateur son espace propre.
Mots-clés :
Musique, attachement, goût, pragmatique, réflexivité.
By focussing on music lovers’ practices, this paper aims at
providing a verbal account of musical taste as an accomplishment, a situated
activity, with its tricks and bricolages, far from any public space of
self-justification but cautious to its own felicity. Taste is a problematic
mode of attachment to the world. Based on inter~views and observations with
music lovers, these analyses try and lead sociology of culture away from a now
hegemonic conception, which only understands taste as a gratuitous social game
ignoring of its own meaning. On the contrary, this approach attempts to give it
back its own space as a practice.
Keywords :
Music, attachment, taste, pragmatics, reflexivity.
Cette contribution à un numéro sur les pratiques musicales est
écrite à partir des enquêtes et analyses que, avec plusieurs chercheurs, je
mène depuis cinq ans sur divers types de passions, d’attachements, de
goûts
[1]. Ces recherches
ont tourné en particulier autour d’une comparaison que nous avons privilégiée
entre le vin et divers genres de musique, classiques, modernes ou « actuelles
». Par souci de complémentarité au sein de ce numéro, les exemples seront
surtout pris auprès d’amateurs de musique classique.
Notre angle d’attaque a consisté à traiter le goût musical non
comme une propriété, un attribut fixe dont la sociologie doit rendre compte en
lui trouvant des déterminations externes, mais comme une pratique, une activité
collective avec des objets, un « faire ensemble », passant par des savoir-faire
et n’ayant de sens qu’à cause des « retours » que les pratiquants en attendent
– et en obtien-nent souvent, même si ce n’est jamais exactement ce qu’ils
voudraient. Le but était de sortir la sociologie du goût d’une conception
critique devenue hégémonique, qui ne le conçoit que comme un jeu social gratuit
et ignorant de lui-même, pour restituer à la pratique amateur son espace
propre. Le goût est une modalité problématique d’attachement au monde. Il est
possible de l’analy-ser, selon cette conception pragmatique, comme une activité
réflexive, produi-sant dans le même geste les compétences d’un amateur et le
répertoire des objets auxquels il tient
[2].
La sociologie critique, centrée sur la dénonciation de l’accès
inégal à la cul-ture, nous a habitués à disqualifier une telle description du
goût comme proces-sus actif, produisant quelque chose de spécifique, passant
par des techniques collectives : une pratique, au sens où de Certeau, Giard et
Mayol
[3] en ont redéfini
les contours, justement en comparant des activités ordinaires, de lecteurs, de
promeneurs ou de cuisiniers du dimanche. Par une inversion critique
caractéris-tique, hautement contestable, la sociologie tend au contraire à ne
faire de l’expé-rience ordinaire des amateurs qu’une application inconsciente
des cadres officiels du goût, pour rapporter ensuite ceux-ci à leurs
déterminations sociales. C’est là renverser l’ordre des choses, faire du goût
une propriété bien déterminée, à tous les sens du terme : à la fois passive,
ferme, et « décidée ». Mais ce jugement stable, cohérent avec les facteurs qui
le déterminent, est fort rare, et ne se for-mule que dans des conditions très
particulières, précisément quand le goût est d’abord affirmation d’une identité
et réponse à un jugement social – en particu-lier devant un sociologue ou dans
un questionnaire
[4]. En
face d’un objet ou d’un événement inconnu, on est bien loin de retrouver cette
belle cohérence entre soi-même et ses propres sensations.
Ce n’est pas ce goût tout fait, la cible de nos analyses :
c’est l’acte de goûter, les gestes qui le permettent, les savoir-faire qui
l’accompagnent, les petits ajuste-ments en continu qui l’aménagent et
favorisent sa félicité. Avant de mesurer des relations entre des éléments
considérés comme fixes, déterminés – les pratiques culturelles d’un côté, leurs
pratiquants de l’autre, caractérisés par diverses variables – il faut
s’interroger de façon réflexive, à partir de l’expérience des amateurs, sur la
façon dont se forment ces relations, et sur ce qu’elles changent des êtres :
c’est pour cela que nous préférons parler d’attachements
[5]. Ce très beau mot casse l’opposition
entre une série de causes qui viendraient de l’extérieur, et
l’hic et nunc de la situation et de
l’interaction. Du côté des amateurs, il insiste moins sur les étiquettes et
plus sur l’état des personnes ; du côté des œuvres et des objets goûtés, il
laisse ouvert leur droit de réponse, leur capacité à co-pro-duire « ce qui se
passe ».
Autre façon de présenter ce texte, donc : il vise à produire
une mise en mots du goût musical en acte, en situation, avec ses trucs et ses
bricolages, loin de tout espace de justification publique, mais attentif à son
propre succès.
Le goût comme activité réflexive
Les pratiques des amateurs étudiés font varier de façon
contrastée les éléments de base du goût, que l’analyse a dégagés : le rapport à
l’objet, l’appui sur un collectif, l’entraînement de soi, enfin la constitution
d’un dispositif technique (compris au sens large d’ensemble plus ou moins
organisé de conditions favorables au déroulement de l’activité ou de
l’appréciation). Le goût n’est ni le conséquent (automatique ou éduqué) des
objets goûtés eux-mêmes, ni une pure disposition sociale projetée sur les
objets ou le simple prétexte d’un jeu rituel et collectif
[6], c’est un dispositif réflexif et
instrumenté de mise à l’épreuve de nos sensations. Il n’est pas mécanique, il
est toujours « tentatif », c’est un « accomplis-sement », comme disent les
anglophones, qui utilisent mieux le latin que les Fran-çais…
Le point crucial, c’est la façon dont le goût dépend des «
retours » de l’objet goûté, de ce qu’il fait et de ce qu’il fait faire.
L’évidence n’est un paradoxe que pour les sociologues, qui considèrent tout
dans la relation de goût, sauf la pré-sence et les effets du produit goûté ;
pour autant, l’objet ne « contient » pas ses effets, il se découvre précisément
à partir de l’incertitude, de la variation, de l’approfondissement des effets
qu’a le produit, lesquels effets ne tiennent pas qu’à lui, mais aussi à ses
moments, à son déploiement, et aux circonstances. C’est l’idée de
médiation
[7] : les moyens
mêmes qu’on se donne pour saisir l’objet – le disque, le chant, la danse, la
pratique collective… – font partie des effets qu’il peut produire.
Notre recherche a donc mis l’accent sur l’analyse du goût comme
activité collective, instrumentée, réflexive – avec l’idée sous-jacente que la
sociologie a bien du travail à faire, d’abord sur elle-même, sur ses
présupposés théoriques et peut-être surtout sur ses méthodes d’enquête et le
type de relations qu’elle entre-tient avec ce qu’elle observe, si elle veut
être à même de rendre compte des attachements.
Trio : le chanteur, le professeur et le sociologue…
C’est par là que je commencerai ce parcours. L’engagement
variable du sociologue dans la pratique qu’il observe est un problème
classique, que nous avons soumis à une expérience
[8].
Elle portait sur des cours particuliers de chant, que l’une
d’entre nous (musicienne, « sans plus »…) est allée observer, carnet de notes
et magnétophone à la main, sur une longue période. C’est donc moins l’écoute
qui posait problème, que l’« entente » : le fait même de percevoir ce dont il
était question entre le professeur et l’élève.
La consigne était restée la même, tout au long de l’expérience
: tout noter. Nous défiant des effets de séduction et de projection, nous
voulions pouvoir revenir sur les moindres impressions faites sur le tas sans
trop savoir alors à quoi elles rimaient. Ces notes suivent un chemin
étonnamment rectiligne : au début, toutes portent sur les corps, les postures,
les mimiques, les gestes, les mots clés incompréhensibles et les borbo-rygmes,
les raclements de gorge, les hésitations, les échanges de signes entre le
professeur et l’élève. À la fin, il n’est plus question que de voix, de
sonorité, d’effets sur l’auditeur, de qualité des voyelles, de beauté rela-tive
(« c’est mieux », « c’est moins beau que juste avant »…), de succès ou d’échecs
de telle reprise, avec un recours fréquent aux termes des ac-teurs : ouverture,
couverture, fermeture, résonance, voile, etc.
Ce constat en dit plus sur les
a
priori des sociologues que sur le chant. En simplifiant, on passe
d’un compte rendu à 100 % de social et 0 % de musical à un rapport inverse.
L’expérience a mis en évidence l’effet pervers d’une théorie sociologique qui
transforme toutes les activités en prétextes indifférents de jeux dont le
principe est social, parce qu’elle traduit en un problème de
croyance un problème de
pertinence. Ce qu’a peu à peu acquis
l’observatrice, ce n’est pas une initiation rituelle, c’est une capacité à
sentir ce qui compte pour les chan-teurs. En insistant sur l’opposition entre
l’enjeu d’une activité, auquel les partici-pants sont exclusivement sensibles,
et l’installation sociale de cet enjeu, ou
il-lusio, pour reprendre la célèbre étymologie
soulignée par Bourdieu, investissement arbitraire qu’au contraire les
participants ne veulent et ne peuvent pas voir (le sociologue le révélant
malgré leur résistance), la théorie du social comme croyance généralisée a fini
par transmuer miraculeusement en compétence sociologique l’ignorance technique,
rebaptisée prise de distance et recul réflexif – refus reven-diqué par la
sociologie critique, qui y voit le signe même de la scientificité d’une
démarche qui veut s’affranchir des facilités et des illusions de la
subjectivité parta-gée
[9]. Moins on s’y connaît, moins on risque de se « faire
avoir » par la croyance des acteurs.
Mais cette critique radicale de l’engagement des acteurs
suppose, en amont, une bien grande naïveté sur la nature des objets. Il
n’existe rien de tel qu’un « objet » de la musique, si évident qu’il ne serait
plus vu comme tel de l’intérieur, par les initiés, et si facile à isoler qu’il
n’y ait plus à se préoccuper que du travail social qui l’entoure, pour les
sociologues. Il n’y a pas d’issue à trouver du côté d’une telle extériorité du
sociologue, parce que l’objet n’est pas « la musique », un donné fixe, qu’on
pourrait isoler de l’activité, mais ce qui surgit avec elle, à travers elle. La
sensibilité à des différences de qualité n’est pas donnée au départ, elle
s’acquiert avec le temps. L’observatrice apprend à entendre pendant les cours,
en même temps que le chanteur apprend à chanter. Réciproquement, une fois
qu’elle entend, elle n’accorde plus guère d’attention à ce qui la frappait
exclusivement au début, quand toute cette gesticulation lui paraissait
largement arbitraire – pour reprendre
un mot clé de la sociologie critique : les codes, les postures, le « chiqué »,
ou, pour le dire plus franchement, le caractère un peu ridicule des attitudes,
au contraire non perçu par le professeur et son élève.
Il n’est guère étonnant que quand les choses, les effets et les
affects ne comp-tent pas, l’activité des amateurs ne puisse être perçue que
comme la répétition arbitraire de codes, de rites, d’habitudes et de
conventions observés de façon obsessionnelle par des pratiquants formant un
groupe et tendant à exclure les non membres. Tant qu’on n’est pas sensible à ce
qui compte pour les partici-pants, on fait de la sociologie. On déchiffre des
codes, on repère des rituels, on relève des interactions. On voit des indigènes
s’agiter avec leurs gris-gris. Seul le sociologue trouve que tout compte dans
le vin – le lieu et les amis autour de la table, le rite collectif et le
snobisme, les verres utilisés et les gestes théâtralement accomplis, les
étiquettes et les modes, les réputations et les prix, les prédisposi-tions du
goût et les codes sociaux de la consommation… – tout, sauf ce qu’il y a dans le
verre.
Si au contraire on s’engage, dans le temps et avec son corps,
dans le com-merce avec l’objet en cause, c’est ce rapport qui prend le dessus,
et rend bientôt frivoles (ou, pour mieux le dire, « sans objet ») les éléments
relevés par l’observa-teur non initié. L’écoute est bien aussi un défi à la
sociologie : que peux-tu dire de la musique, sans mettre en jeu ton propre
amour de la musique, et d’abord, sans écouter toi-même ? Le mot écoute est
parfait, pour cela, il évite la dualité du rapport à l’objet (s’y connaître ou
non, l’aimer ou non, se « faire avoir » en y croyant ou montrer la croyance en
l’objet), pour rameuter une large palette d’aspects variés de l’activité
musicale : l’attention d’un « je », la présence-réfé-rence à d’autres,
l’appareillage de l’oreille, les instruments de la production so-nore, la
réaction corporelle et le développement réflexif d’une sensibilité.
« Tu es trop ce que tu as été… »
Mais il y a du narcissisme dans cette façon qu’a la sociologie
de réduire le pro-blème à ses interrogations sur la place du sociologue dans ce
qu’il observe. Il faut aussi analyser les effets de la sociologie elle-même sur
les goûts, chez les ama-teurs. Lorsqu’on demande à quelqu’un ce qu’il aime,
désormais il s’excuse : sa famille était très bourgeoise, sa sœur joue du
violon, bien sûr tout le monde n’a pas les moyens de s’acheter ainsi de grands
Bordeaux… Nous sommes parvenus à la pointe ultime, paradoxale, de la critique,
lorsqu’elle devient la doxa et non le paradoxe, et qu’elle fait disparaître la
réalité même de ce qu’elle critique chez les acteurs qu’elle veut analyser.
Cette vulgarisation de ses thèses déterminent aujourd’hui l’accueil fait au
sociologue : l’amateur se sent coupable, soupçonné, il a honte de son plaisir,
il décode et anticipe le sens de ce qu’il dit, il s’accuse d’une pratique trop
élitiste, il surassume le caractère rituel de ses sorties rock, de ses
dégustations de vin entre amis ou de son amour pour l’opéra. Pis, il ne parle
plus des objets, des gestes, des sentiments qu’il éprouve, de ses incertitudes.
Au lieu de cela il se range lui-même dans les cases qu’il suppose qu’on lui
tend et n’a qu’un souci: ne pas paraître ignorer que son goût relève de la
sociologie. Loin de révéler le caractère social caché de goûts que les amateurs
tiendraient pour personnels, irréductibles ou absolus, la sociologie est
désormais, pour certains amateurs, le premier répertoire disponible pour en
parler, et ils n’ont aucune résistance, bien au contraire, à présenter (parmi
bien d’autres registres il est vrai, selon les circonstances et leurs
interlocuteurs) leurs objets d’attachement comme des signes arbitraires,
déterminés par l’origine sociale, qu’ils savent relatifs, his-toriques, et
prétextes à des rituels divers.
Curieux paradoxe : c’est donc au sociologue de «
dé-sociologiser » l’amateur pour qu’il reparle non de ses déterminismes mais de
ses façons de faire, moins de ce qu’il aime (et moins encore des avertissements
qu’il n’est pas dupe de ce que ces choix ont de déterminé) que de ses façons
d’écouter, de boire, de jouer, et de son plaisir, de ce qui le tient, des
formes que prennent ses pratiques, des techniques étonnantes qu’il développe
pour réunir les conditions de sa félicité, sans garantie de succès. Loin d’être
l’agent manipulé de forces qu’il ignore, l’amateur est un virtuose de
l’expérimentation esthétique, sociale, technique, corporelle et mentale. Il
n’est pas le dernier à discuter des effets de croyance et de prise de distance
: l’amateur lui aussi se demande si une trop grande proxi-mité à son objet ne
l’aveugle pas. À la poursuite d’un curieux enjeu, la vérité de ses goûts, il
dose selon les moments la participation et le recul, l’immersion enthousiaste
et l’appui sur des mécanismes d’objectivation, des analyses, des guides et des
références. Autrement dit, il n’est pas de débat si interne à la sociologie
qu’il échappe à l’activité réflexive des amateurs.
La sociologisation des acteurs eux-mêmes fonctionne aussi dans
l’autre sens, comme ressource pragmatique pour travailler les goûts. Un
exem-ple m’est venu par hasard, indépendamment des enquêtes. Dans une
discussion entre rockers (qui n’avait pas été déclenchée par moi, le
so-ciologue), j’ai entendu un soir l’un dire à l’autre : « toi, tu n’aimes que
ce que tu as été ». Je n’y avais pas fait attention, mais apparemment la
remarque m’avait frappé. Elle m’est revenue beaucoup plus tard, lors de
discussions sur ce thème. Quoi de plus réflexif en effet que cette… ré-flexion
? D’un côté, elle mobilise bien une sociologie des déterminismes sociaux – tes
goûts sont ton passé sédimenté (familial, scolaire, social…), ils font ton
identité. Une fois qu’on s’est débarrassé de la tentation de dire que le social
est une dimension cachée qui détermine tout, le fait que derrière n’importe
quelle micro-affirmation des gens sur le goût, il y a immédiatement des
identifications sociales fait partie du common
knowledge très riche des acteurs. Mais cette mobilisation en change
complètement le statut : elle peut être nommée, d’abord ; et surtout, cette
détermination première ne termine pas l’affaire, elle peut elle-même être
travaillée (ou non), prise comme appui ou juste comme signe, ren-forcée ou
dépassée. Bref, elle fait partie du goût lui-même, ainsi que sa disponibilité
pour entrer dans un débat avec des proches : si le rocker en question fait la
réflexion à son copain, c’est qu’il pense aussi que les goûts se négocient dans
l’échange avec les autres. Cela fait beaucoup, pour des acteurs censés juste «
croire » à l’objet de leur goût et être aveu-gles à ses déterminations
sociales. Les amateurs ne se battent pas contre les déterminismes, parmi tous
les déterminismes possibles ils en sélec-tionnent un, ici l’histoire du goût
comme définition de soi-même, repé-rée par les autres comme une sorte de
répétition trop figée, le reproche d’un retour perpétuel de leur copain au rock
des années 70, constat qu’ils rendent actifs en le lui retournant, dans
l’espoir incertain que cela peut peut-être le faire bouger…
En somme, nous voilà contraints d’opérer une bien curieuse
réparation. Elle consiste à rendre à l’amateur ses compétences de sociologue,
et au sociologue son droit et son devoir d’être aussi amateur. Mais le jeu en
vaut la chandelle : le même interlocuteur qui se méfiait, se « positionnait »
lorsqu’on parlait de ses goûts, devient incroyablement inventif pour décrire ce
qu’il fait, moins ce qu’il aime que comment il aime, avec qui, comment il fait,
ce qui le « prend » plus ou moins selon les moments ou dans telles
circonstances.
Philippe : la discothèque comme harem imaginaire
L’un des tout premiers amateurs que j’ai interrogés, au début
de l’en-quête, m’avait alors livré une caricature du bon entretien pour
étudiant en DEA : ses origines familiales, sa sœur qui faisait du violon,
l’oncle qui l’emmenait petit au concert, la première fois qu’il est allé à
l’opéra (une expérience inoubliable), son métier actuel (médecin), ses goûts –
le grand opéra et la musique de chambre.
Par chance, comme c’est un ami d’amis communs, j’ai eu
l’occasion non pas de refaire l’entretien, mais d’installer un autre type
d’entretien avec lui, deux ans plus tard, après un repas pris avec des amis
chez lui. Il m’a emmené, à la suite de nos conversations à table, dans le salon
de musi-que qu’il s’est aménagé, interdit à l’épouse, aux enfants et au chien.
Là, en situation, devant les objets et dans les lieux de sa passion, un autre
homme s’est livré, à un autre amateur. Non plus pour prouver à un sociologue
qu’un interviewé n’est pas plus bête que lui et qu’il peut décli-ner
complaisamment la série des déterminismes de son propre goût. Ni pour commencer
à réciter la liste plate de ses classiques favoris, tout en guettant mes
réponses, selon le rituel des amateurs prenant contact en-tre eux. Mais pour
montrer ce qu’il faisait, ses gestes, ses manies, ses « trucs », son
installation. Et la gestion de ses moments de plaisir, le choix de ses disques,
innombrables, les façons dont il s’approvisionnait, jus-qu’à ses petites listes
de critiques cochées (mais jamais suivies dans le magasin), ou sa façon de
caractériser ses humeurs et de traduire son état de fatigue en termes de
répertoire possible.
Et il m’a montré les deux murs couverts de rayonnage de sa
discothèque, remplis de disques, de CD et de cassettes. C’est alors qu’en
riant, il m’a expliqué son classement : « comme tout le monde », il avait
commencé par la combinaison de chronologie et d’alphabet qui fait ressembler
les rayons des particuliers à une mini FNAC à domicile. Il est médecin, il est
débordé, et il achète beaucoup. Il avait donc laissé des rayons vides, en bas à
droite de son meuble, où empiler les achats récents, « à classer ». Mais aussi
à écouter en priorité, comme nouveautés. Et c’est là qu’il a eu l’idée de
transformer en principe de rangement ce non-classement. Dé-sormais, il met en
bas à droite les enregistrements qu’il vient d’écouter, et il laisse peu à peu
remonter ses disques à l’intérieur de sa bibliothèque, en fonction des faveurs
plus ou moins récentes qu’ils ont reçues. D’abord instauré pour les coffrets
d’opéra, son genre favori, ce système lui a tellement plu qu’il l’a généralisé.
Sa discothèque se transforme peu à peu en une photographie sédimentée de ses
goûts. L’espace physique de sa bibliothèque est devenu la trace de l’histoire
personnelle de l’amateur. Il l’utilise comme telle, sachant qu’il va aller
plutôt à droite pour écouter des choses nouvelles ou familières, mais qu’il
veut répéter, plutôt en haut à gauche pour réécouter des choses plus rares, ou
oubliées depuis long-temps. Il me fait lui-même remarquer qu’il a trouvé
le classement qui soit absolument
personnel: qui d’autre que lui (et encore…) peut désormais savoir, dans l’autre
sens, où est un disque précis ? Mais le principal, c’est que l’amateur a
triomphé du musicologue. Son goût préside au classe-ment, non l’histoire de la
musique. Entre l’entretien d’une mémoire amu-sée de ce qu’il s’est passé, la
satisfaction de se tromper et de mesurer ses fausses impressions sur la
dernière fois qu’il a écouté un disque, le plaisir de se forcer à sortir de ses
propres routines grâce à son dispositif, quand il doit se rabattre sur le
disque à côté, il est facile de lire à sa jubilation qu’il n’a rien perdu à
l’affaire.
L’écoute n’est pas qu’instant, elle est aussi histoire. Sa
réflexivité, c’est aussi sa capacité à se construire elle-même comme le cadre
de sa propre activité. Non plus, cette fois, dans le présent d’un contact à des
sons qui passent, mais dans la durée improbable d’une lente invention, celle
d’un art et d’une technique de l’écoute pour l’écoute. Production d’espaces et
de durées propres, de scènes et de dispositifs « dédiés », constitution
progressive et évolutive d’un répertoire, en-traînement des corps et des
esprits, formation d’un milieu de professionnels, d’un métier de critique et
d’un cercle d’amateurs, c’est l’autre versant de sa réflexivité : la musique
comme délégation du pouvoir de nous émouvoir à un ensemble d’œuvres, devenu
cible d’une écoute privilégiée.
Cet aspect historique de l’écoute musicale est très dérangeant,
par sa fausse évidence : le fait même d’écouter la musique est une position
étrange, dont on a du mal à percevoir le caractère paradoxal une fois qu’on
l’occupe et qu’elle nous est devenue si naturelle
[10]. Se placer devant un objet identifié,
qui « doit » être écouté, dont on a, pour cet objectif, équipé la perception de
techniques, de mots, de toutes les prothèses nécessaires, et qui est capable de
répondre à cette attente, c’est à la fois, ce qui est le plus fondamental, le
geste qui fait la musique telle que nous l’entendons, et ce qui est la part la
moins visible de nos opérations musicales. Du moins lorsqu’on tourne autour des
musiques savantes : il suffit de s’éloigner de ses cercles étroits, et de
dériver soit vers les musiques dites actuel-les, soit vers les musiques
ethniques et populaires, pour retrouver la multiplicité hétérogène de relations
mêlées, d’« événements », au sens des producteurs de spectacle, dans lesquels
on serait bien en peine de faire le départ entre le plaisir d’un collectif, les
sensations des corps, les formats d’un moment organisé, et les éléments
musicaux d’une performance
[11].
Benoît: où me placer pour entendre la musique ?
« Je me suis formé à la musique par le chant choral. C’est une
banalité, pour bien des jeunes qui sont passés par là, mais je dis ça en un
sens très technique, si tu veux, je ne sais pas si c’est un truc à moi, mais
c’est là que j’ai appris à entendre la musique, en suivant exprès une voix du
milieu. Et je fais toujours ça maintenant, moi, la musique, je l’entends du
milieu ! Je t’explique, moi je n’ai jamais fait de solfège, j’étais perdu… tant
que j’ai juste suivi les autres ténors, un peu en retard, tout en étant écrasé
par la voix principale, au soprano, je n’ai rien compris. Et puis un beau jour,
je ne sais pas, pour m’amuser ou parce qu’elle sonnait bien, j’ai suivi la voix
des altos, tout en chantant la mienne, le ténor, et j’en suis resté estomaqué.
J’entendais tout, comme dans un espace à plusieurs dimensions, moitié hors de
moi, moitié en moi, ma stéréo à moi!
Après j’ai développé le truc, j’apprenais ces voix
intermédiaires et je les recherchais ensuite sur les disques, c’était une joie
intense. Maintenant je fais ça moins souvent, mais je me souviens d’avoir été
absolument émer-veillé par ces disques, enfin par cette façon de me passer des
morceaux comme ça, qu’on avait chantés, en « partant » d’une voix, la mienne ou
mieux une autre, mais une du milieu, ou la basse des fois, mais je n’en-tends
pas aussi bien les basses. Je me souviens de grands chœurs à la Haendel, d’un
motet de Bach, mais même des œuvres moins connues, et toutes ces polyphonies de
la Renaissance, bien sûr.
Oui, c’est ça qui m’a fait aimer la musique. Et supporter la
chorale ! »
Avant tout recours au disque, Benoît s’est servi du médium à sa
disposition, la grosse chorale de son école catholique de province, pour se
fabriquer une « prise » vers la musique
[12]. Tout est déjà dans ce « truc à lui» : l’appui sur
les autres, la redéfinition de son oreille et l’entraînement musical que cela
lui a donné, le retour de l’objet lui-même, en effet plus prêt à se laisser
domestiquer et à révéler ses richesses à Benoît ainsi que par une écoute
globale, indifférenciée, « écra-sée » par le soprano, comme il dit très
justement. Et puis la jubilation auto-valorisante de cette découverte, et
l’accès au monde « normal» de la musique classique, celui des disques et de la
radio, demeuré jusque là hors de portée de Benoît, même lorsqu’il
chantait.
Ahmed et le TGV : la musique mise en mouvement
« Je me suis acheté un baladeur pour CD, d’assez bonne qualité,
et un étui pour transporter 24 CD, et pendant les trois ans où j’ai fait
Paris-Lyon Lyon-Paris deux fois par semaine, une fois que j’ai accepté une fois
pour toutes que je n’arriverais pas à travailler dans le TGV après des cours,
j’ai commencé à écouter de la musique systématiquement, d’abord des choses que
je connaissais, de la musique dansante, brésilienne, arabo-andalouse, des
pots-pourris, puis de plus en plus des choses que je ne connaissais pas. Je
demandais à Annie, de plus en plus de classique, et hop, et alors pour moi
c’est définitivement associé au TGV, je suivais le paysage en associant à la
musique. C’est quelque chose qui passe, le fait de ne plus entendre autour de
moi, mais de voir défiler un paysage en entendant défiler la bande, quoi, je
lisais les rythmes dans les vallons, les changements de lumière… je dis ça de
façon poétique mais c’est plus simple que ça, en vrai, je suis architecte
aussi, c’est peut-être que j’avais trouvé enfin le truc pour « lire » la
musique dans un espace et la compren-dre, c’est ça, je m’étais fait mon écran à
moi.
Je ne vais plus à Lyon, quand je reprends le train je n’y pense
pas tou-jours, de toutes façons ce n’est plus ça, il fallait le côté régulier,
je crois… Côté musiques, ça a fait un truc bizarre, c’est que je connais plein
de musiques, surtout quand je reprends des disques d’Annie, mais je ne sais
absolument pas ce que c’est, je ne retenais pas les pochettes, et je n’y
connaissais vraiment rien, donc moi, même ce qu’elle croit évident, ba-roque ou
ancien, musique de chambre, opéra, moi je n’en sais rien, je les connais par
cœur mais je ne sais pas si c’est du Mozart ou du moderne ! » Une accroche
moins orthodoxe encore a ouvert à Ahmed tout un espace de musiques jusque là
totalement ignorées, et que sur le plan verbal, par une sorte de fidélité
ironique à son passé (il est à la fois fils d’immigrés algériens, et un
professionnel reconnu, comme il le signale au passage dans l’entretien), il
conti-nuera à laisser délibérément dans un anonymat original, contrastant avec
la pré-cision de ses souvenirs de voyageur – dans cette façon d’apprivoiser un
patrimoine tout en le maintenant à distance (en somme, il lui refuse le
baptême), il y a probablement une part de défi, difficile à mesurer avec
précision, en particulier vis-à-vis du sociologue, liée à sa double identité
sociale, à laquelle il peut suppo-ser (réflexivité, là encore…) que son
interlocuteur est particulièrement attentif. Ahmed s’est inventé une sorte de
lanterne magique musicale. L’expression très personnelle avec laquelle il livre
son expérience, la dépendance assumée aux goûts de sa compagne, à qui il
délègue entièrement son approvisionnement, et le côté inhabituel d’un
attachement au classique obtenu par ce moyen, ne font que mieux mettre en
valeur le mode de fonctionnement comme écran « interne », comme il dit bien,
que l’écoute au baladeur favorise, sous des formats sans doute variés.
Dora : le divan de l’écoute
« Très souvent, j’écoute allongée, ça me fait un bien fou, j’ai
une bonne chaîne maintenant, ce que je n’avais jamais eu, et que j’avais
toujours un peu snobé, tu vois le genre, « la musique c’est pas la HiFi »,
etc., en fait c’est con, le son lui-même fait énormément, mais justement pas
sur le rapport intello à la musique, la partie œuvre, au contraire sur la
partie physique, corporelle, c’est hyper-physique, le son, ça vibre, on rentre
en résonance, on entend la musique autrement en se laissant faire par le
son.
J’éteins en général, je fais ça plus quand mon mari n’est pas
là, par exemple que je rentre tard et que je suis crevée, j’ai un truc à
plusieurs CD, je prends mes piles et j’en choisis comme ça, à l’impulse, j’en
ôte un, j’en reprends un – j’achète bien plus qu’avant, un peu au hasard, enfin
pas au hasard mais très ouvert, j’aime un peu tout – et quand j’ai mis mes six
disques, je m’allonge avec la télécommande et j’écoute, je saute la plage quand
je veux changer, ou que je cherche un air que j’aime, c’est le bonheur absolu…
Des fois c’est de la détente, ou je m’endors carrément, mais en général non,
j’écoute au contraire vraiment, beau-coup mieux qu’en concert, c’est ça que
permet le grand son, par rapport à un appareil lambda où tu as juste la musique
elle-même, la parto qui passe, quoi, où c’est très bien d’un point de vue
musical, l’œuvre… je ne sais pas comment dire, mais c’est plat pour le son, ça
passe devant toi… tandis que sur mon divan comme ça, ça se déroule en toi, tu
es dedans, c’est incroyable comme ça prend.
Moi ça me bouleverse, je suis très sensible, émotive, nerveuse,
c’est pres-que une drogue, ou au contraire une thérapie, je ne sais pas… J’aime
beaucoup aller au concert, aussi, mais ça n’a rien à voir, c’est pour voir les
musiciens, les chanteurs surtout, je m’identifie à eux, je les vois faire la
musique, c’est extra aussi mais ce n’est plus de l’écoute, c’est le con-cert,
quoi, on est avec eux. Alors qu’au contraire, on est tout seul avec la musique,
en écoutant comme ça. »
C’est ici, remarquablement analytique (pour une amatrice qui
reprend par ailleurs sans cesse le flambeau de l’anti-intellectualisme de la
musique, en particulier en face d’un sociologue, pour insister en souriant sur
l’intimité et la sensualité de son rapport à la musique), un véritable mode
d’emploi de l’écoute « HiFi»-isée en tant qu’elle se distingue radicalement de
l’écoute vivante. C’est d’autant plus intéressant que, sans se poser la
question de leur relation, Dora aime bien
aussi le concert, et qu’il n’y a donc dans sa
description aucun plaidoyer plus général, défendant la musique « en boîte »
contre la musique « vivante » : non, juste le récit d’une façon de démultiplier
les dispositions de corps et d’esprit les plus favorables aux effets, d’abord
sensoriels, mais aussi psychologiques et imaginaires, et pourquoi pas musicaux,
d’œuvres enfin « sous la main » – ce qui est en effet un élément clé de la «
discomorphose » de la musique
[13]. Sélection aléatoire ou pro-grammée, écoute
flottante ou sur-ciblée, modulation du volume, répétition à volonté, retours
arrière, classements et regroupements, insertion dans les activi-tés les plus
inattendues
[14] :
étroitement liée à l’équipement discographique et à ses développements
numériques, il existe désormais une véritable « fonction-écoute », qui se
décline sous de multiples modalités. De la disponibilité d’un ré-pertoire à
l’importance de la posture physique et de la « chaîne » qui va du corps au son
qui l’envahit, Dora prend au sérieux l’écoute comme un état qui doit
s’installer, dans son lieu et son temps, puis se « laisser faire » Tous les
facteurs de cette inversion du rapport entre le disque comme enregistrement et
le disque comme
producteur de musique
sont mis en place, et méticuleusement exploités. Comment mieux sentir que le
disque, en en faisant quelque chose à
écouter, a créé une nouvelle musique ? Jusque
là, comme elle le dit spontanément à propos du concert, la musique était
d’abord quelque chose à
faire (y
compris pour ses spectateurs), et le plus souvent à faire ensemble. Cette
première oppo-sition, entre un objet et une relation, est ici redoublée de
façon très forte par un autre contraste, bien dans le sillage de la révolution
discographique, entre la solitude recherchée de ses séances d’écoute et le
caractère social de la perfor-mance publique.
Conclusion : l’objet de la musique…
Sortir d’une conception objectiviste du goût, n’en faisant que
la conséquence des propriétés physiques des objets goûtés, n’implique pas de la
remplacer par une analyse sociale, rituelle et interactionniste, dans laquelle
la croyance en l’objet vient remplir le rôle de cause première auparavant
rempli par l’objet lui-même. Les analyses précédentes veulent suggérer le
contraire : la présence problémati-que de l’objet dans le goût. C’est bien en
définitive la place accordée ou non aux retours de la musique, à la «
répondance » des objets, qui fait la différence. Pour être « socialement
construit », l’objet n’en existe pas moins : il en est au contraire plus
présent. On ne peut continuer à osciller indéfiniment entre les interprétations
linéaires, naturelles (le goût vient des choses elles-mêmes), et les
interprétations circulaires, culturelles (les objets sont ce que nous en
faisons). Il faut abandonner ce jeu à somme nulle entre les objets et le
social, pour montrer comment le goût vient aux choses grâce à leurs amateurs.
En cela, nous rejoignons pleinement la pragmatique : c’est elle qui fait
quitter un monde dual, avec d’un côté des choses autonomes mais inertes, et de
l’autre de purs signes sociaux, pour entrer dans un monde de médiations et
d’effets, dans lequel sont produits ensemble et l’un par l’autre le corps qui
goûte et le goût de l’objet, le collectif qui aime et le répertoire des objets
aimés
[15]. Les
attachements, c’est tout cela, les corps et les collectifs, les choses et les
dispositifs, tous sont des médiateurs, ils sont à la fois déterminants et
déterminés, ils portent des contraintes et font rebondir le cours des
choses.
Cette co-production, la co-formation d’un objet et de ceux qui
le font advenir, appelle à une sociologie du goût plus équilibrée, où les
amateurs ont autant à en apprendre à la sociologie que l’inverse
[16]. La cible même de notre
enquête – les amateurs, et plus particulièrement encore les « grands amateurs »
– contenait bien une part de polémique vis-à-vis de la sociologie de la culture
: ses stratégies de recherche ont conduit à un véritable refoulement, celui du
goût comme expérience individuelle et collective, activité délibérée requérant
une très forte implication, multipliant l’invention de dispositifs et de
techniques corporelles et sociales. Le développement hautement productif d’un
attachement pour un objet, élaboré et partagé, était ainsi paradoxalement lu
comme son exact contraire, un jeu gratuit et déterminé avec des étiquettes
sociales, dans lequel les qualités et qualifications de l’objet d’appréciation
n’interviennent que de façon secondaire ou illusoire, tandis qu’il n’était
guère accordé plus d’intérêt aux cadres dans lesquels s’exerce ce goût ou cette
passion, aux dispositifs, aux temps et aux lieux qu’inventent les amateurs pour
développer l’appréciation collective et instrumentée de leur objet
commun.
Tout compte, dans le goût, non pas comme des variables
indépendantes à cumuler pour garantir un résultat, mais comme des médiations
incertaines, s’appuyant les unes sur les autres pour faire surgir des états,
faire répondre des objets, transformer des êtres, faire « cohérer » des moments
qui prennent. On peut rêver : et si la sociologie cessait de se battre
indéfiniment avec l’empire imaginaire que les objets auraient sur nous ? Si au
contraire, écoutant les amateurs, elle reconnaissait enfin cet empire, pour
mieux dire l’art d’un rapport plus intense et réflexif qu’à travers le goût,
les humains installent peu à peu, aux objets, aux autres, à leur corps et à
eux-mêmes ?
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[*]
Centre de Sociologie de l’Innovation, École des Mines de
Paris.
[1]
Voir A. Hennion, S. Maisonneuve & E. Gomart,
Figures de l’amateur. Formes, objets, pratiques
de l’amour de la musique aujourd’hui, Paris, La Documentation
française, 2000 ; S. Maisonneuve, G. Teil & A. Hennion,
Le goût comme un « faire ensemble »,
Paris, CSI/Mission du Patrimoine, Ministère de la culture, 2002 ; G. Teil &
A. Hennion,
Les protocoles du goût. Une
pragmatique de l’amateur, Paris, CSI/DEP-Ministère de la culture,
2003. Un livre de synthèse écrit avec G. Teil paraî- tra en 2005 chez Métailié.
Une première version de ce texte a paru (A. Hennion, « Les usagers de la
musique. L’écoute des amateurs »,
Circuits.
Musiques contempo- raines, 14-1, pp. 18-31).
[2]
Voir un exposé systématique de cette problématique dans A.
Hennion, « Pragmatics of taste », in Jacobs, M. & N. Hanrahan ed.,
The Blackwell Companion to the Sociology of
Culture, Oxford UK/Malden MA, Blackwell, 2004.
[3]
M. De Certeau, L. Giard & P. Mayol,
L’invention du quotidien, Paris, UGE,
1980.
[4]
À la fois sans cesse interrogé de façon réflexive, mais utilisé
de façon exclusive, c’est le mode d’interprétation des goûts mis en œuvre par
P. Bourdieu tout au long de
La
distinction (Paris, Minuit, 1979), mais à partir d’un questionnaire
particulièrement réducteur dans le cas de la musique.
[5]
Sur la notion d’attachement, voir E. Gomart & A. Hennion, «
A Sociology of Attachment : Music Lovers, Drug Addicts », in Law J. & J.
Hassard, ed. pp. 220- 247, 1999 ; B. Latour,
Petite réflexion sur le culte moderne des dieux
faitiches, Paris, Les empêcheurs de tourner en rond, 1996 et «
Factures/fractures. De la no- tion de réseau à celle d’attachement » in A.
Micoud & M. Peroni, éd.
Ce qui nous
relie, Éd. de l’Aube, La Tour d’Aigues, 2000, pp. 189-208.
[6]
Le grand intérêt des enquêtes du DEP sur les amateurs (O.
Donnat,
Les amateurs. Enquête sur les activités
artistiques des Français, Paris, DEP/Ministère de la Cul- ture-DAG,
1996) est de rompre avec ce modèle pour s’intéresser à des pratiques
effectives, comme les historiens l’avaient fait, par exemple pour la collection
(K. Pomian,
Collectionneurs, amateurs et curieux
: Paris-Venise, XVIe-XVIIIe
siècles, Paris, Gallimard, 1987) ou la lecture (R. Chartier,
Lecture et lecteurs dans la France d’Ancien
Régime, Paris, Seuil, 1987 et
L’ordre
des livres : lecteurs, auteurs, bi- bliothèques en Europe entre le
XIVe et le XVIIe siècle,
Aix-en-Provence, Alinea, 1992).
[7]
Voir A. Hennion,
La Passion
musicale. Une sociologie de la médiation, Paris, Métailié,
1993.
[8]
Dans le cadre du séminaire CSI-ÉHÉSS-CNRS « Aimer la musique.
Sociologie de la musique, histoire de l’amateur, musicologie du goût », animé
depuis 1997 par J.-M. Fauquet, A. Hennion et G. Teil, voir A. Hennion, «
L’écoute à la question »,
Revue de
Musicologie, 88-1, pp. 95-149, 2002.
[9]
Selon la posture ascétique du chercheur constamment mise en
scène par P. Bour- dieu, par exemple
Questions de
sociologie, Paris, Minuit, 1984.
[10]
L’historien social Weber posait crûment la question, à propos
du concert, se deman- dant tout simplement si on écoutait la musique au
XVIII
e siècle (W. Weber, W., « Did people listen in the
18th century ? »,
Early music,
november 1997, pp. 678-691, 1997). Il y a anachronisme à utiliser les mêmes
mots (écoute, musique, œuvre) pour décrire des situations historiquement aussi
opposées que la musique de cour, le con- cert moderne et le disque. Comme le
montre P. Szendy (
Écoute. Une histoire de nos
oreilles, Paris, Minuit, 2001), les oreilles ont une
histoire.
[11]
Au point qu’on peut se demander, en poussant peut-être le
raisonnement à sa limite, si aujourd’hui, sur les scènes de la techno, la
surpuissance des équipements sonores n’est pas d’abord un moyen d’
empêcher l’écoute, du moins cette écoute,
ciblée, pour refaire passer la musique du côté des techniques sociales du
transport et de la fusion collective en l’arrachant à l’attention sélective
inventée par les dispositifs clas- siques.
[12]
Sur la notion de prise, voir C. Bessy & F. Chateauraynaud,
Experts et faussaires, Paris,
Métailié, 1995. Faut-il préciser que l’interviewé ne s’engage dans une telle
description que s’il pense qu’elle a un sens pour son interlocuteur ? Celui-ci
doit donc trouver des moyens légers de lui signaler à la fois son intérêt pour
la pratique en question, et un minimum de connaissance de l’univers des
chorales.
[13]
Voir A. Hennion,
Les
professionnels du disque. Une sociologie des variétés, Paris, A.-M.
Métailié, 1981.
[14]
De l’aérobic aux parties-souvenirs, voir les exemples variés
donnés par T. DeNora,
Music in everyday
life, Cambridge, Cambridge University Press, 2000. Sur la créa- tion
de cette culture discographique de la musique, voir S. Maisonneuve, « De la
“machine parlante” à l’auditeur : le disque et la naissance d’une nouvelle
culture musicale dans les années 1920-1930 »,
Terrains 37, pp. 11-28, 2001.
[15]
La sociologie du goût doit ici beaucoup aux travaux conduits
sur les sciences et les techniques au CSI, et à l’Actor-Network Theory (ANT),
e.g. M. Callon, « Some Elements For A Sociology of Translation : Domestication
of the Scallops and the Fishermen of St-Brieuc Bay », in Law J., ed.
Power, Action and Belief : a New Sociology of
Knowledge ?, London, Routledge and Kegan Paul, pp. 196-229, 1986 ;
B. Latour,
Petite réflexion sur le culte moderne
des dieux faitiches,
op.
cit.; Law J. & J. Hassard,
Actor
Network Theory and After, Oxford/Malden MA, Blackwell Publishers,
1999.
[16]
Je concluais ainsi un parcours critique de la sociologie de
l’art et de la culture, in A. Hennion,
La passion
musicale, op. cit., en l’invitant à quitter sa soumission à ce que
j’ai appelé la théorie de la croyance généralisée. P. Bourdieu (
La distinction,
op. cit.) en a radicalisé une formulation
critique en sociologie de la culture, mais à travers la notion de convention,
c’est le même modèle de la croyance qui préside à la sociologie de l’art de
H.S. Becker (
Les mondes de l’art,
Paris, Flammarion, 1988), même si elle est plus « libérale » et proche des
acteurs.