2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Marges
Le processus de rationalisation chez Max Weber
Françoise Mazuir
[*]
Max WEBER commence à s’interroger sur le principe de
rationalisation à l’œuvre dans les sociétés occidentales à partir des années
1910 et en s’appuyant largement sur les théories économiques qui lui servent de
socle épistémologique.
Au capitalisme moderne qui repose, quant à lui, sur une
rationalisation en matière juridique et politique, Max WEBER va opposer, dans
Histoire Économique (
Wirtschaftsgeschichte : abriss der universalen sozial – und
wirtschaftsgeschichte) un capitalisme « non rationaliste ».
Convaincu du poids des traditions, Max WEBER reconnaît que l’histoire
économique doit prendre en compte des « éléments de type extra-économique »,
c’est-à-dire ceux ayant trait au
salut, au
pouvoir, aux
honneurs.
[1] C’est dans
L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme
(
Gesammelte Aufsätze zur
Religionssoziologie) que l’on trouve, à côté d’un capitalisme
externe ou sociétal, un capitalisme
interne ou individuel, privé. Ce
dernier est constitué, en fait, des principes fondateurs qui gouvernent nos
pensées et nos actions individuelles et collectives.
Ainsi, selon Max WEBER, chaque domaine de la vie privée et
publique connaît un processus de rationalisation qui lui est propre,
spécifique, singulier, ce processus œuvrant dans le sens d’une finalité
recherchée. Il va ainsi se créer différentes formes de rationalisation
déterminées par des systèmes de valeurs et des modes de représentation qui vont
parachever leurs singularités. Il va s’ensuivre, de fait, des divergences –
voire des oppositions – tant sur le fond (le contenu) que sur la forme
(l’apparence, l’extérieur). D’une manière générale, ces formes sociales (ces
rationalités) vont alors s’affronter,
rentrer parfois en conflit. En effet, ces systèmes de valeurs possédant leurs
propres modes de représentation, constituent des sphères
différenciées qui vont alors rentrer
en tension les unes les
autres.
Ainsi, Max WEBER nous montre comment la sphère religieuse
s’oppose à la sphère économique, politique, mais également intellectuelle.
C’est d’ailleurs la rationalité de cette sphère intellectuelle (la rationalité
scientifique) qui est à l’origine du « désenchantement du monde » (die Entzauberung der Welt).
Dans
Le métier et la vocation de
savant (
Wissenschaft als
Beruf)
[2], Max
WEBER propose de « voir clairement ce que signifie en pratique cette
rationalisation intellectualiste que nous devons à la science et à la technique
scientifique »
[3]. En
fait, pour Max WEBER, « l’intellectualisation et la rationalisation croissantes
ne signifient [donc] nullement une connaissance générale croissante des
conditions dans lesquelles nous vivons »
[4], mais plutôt notre croyance en la
maîtrise des choses par la
prévision,
l’anticipation et ce pour autant que
nous le
voulions (notre volonté étant
là convoquée).
Il s’agit, en fait, d’une autre compréhension et d’une autre
approche du monde et de ce qui nous entoure, d’un autre rapport entre
nous-mêmes et l’extérieur, qu’il s’agisse du monde des choses ou de celui des
idées. Notre vision du monde a changé et nous n’abordons plus les questions
matérielles et spirituelles de la même façon, ceci étant valable pour les
réponses que nous y apportons (modifications sensibles dans le domaine de nos
représentations, de nos schèmes d’accès et donc de notre démarche de
conceptualisation).
Ainsi, pour Max WEBER, le processus d’intellectualisation peut
être défini par notre capacité à recourir à la technique et à la précision, ce
processus ratifiant également l’amorce du « désenchantement du monde
».
Le thème du « désenchantement du monde » (
die Entzauberung der Welt) apparaît dans
L’Éthique protestante et l’esprit du
capitalisme (
Gesammelte Aufsätze zur
Religionssoziologie) à plusieurs reprises et Max WEBER en donne la
traduction suivante : l’élimination de la magie en tant que technique de salut.
Ce processus de
désenchantement « qui
avait débuté avec les prophéties du judaïsme ancien et qui, de concert avec la
pensée scientifique grecque, rejetait tous les moyens
magiques d’atteindre au salut comme
autant de superstitions et de sacrilèges »
[5] trouvait un point final avec le puritanisme.
La signification première du « désenchantement du monde » se
retrouve dans la Wirtschaftsgeschichte
(Histoire économique) pour bénéficier
d’un sens plus large dans Le métier et la
vocation de savant où Max WEBER évoque un détachement de l’emprise
du religieux dans les représentations mentales de l’homme et dans son rapport
au monde.
Dans la conférence qu’il consacre en 1919 au
métier et à la vocation de savant, Max
WEBER insiste sur le fait que le désenchantement du monde est le pur produit de
la rationalisation et de l’intellectualisation du monde moderne, d’un monde
désormais dépourvu de sens.
Faisant référence aux diverses sciences, Max WEBER s’exprime
ainsi: « Qui donc encore, de nos jours, croit – à l’exception de quelques
grands enfants qu’on rencontre encore justement parmi les spécialistes – que
les connaissances astronomiques, biologiques, physiques ou chimiques pourraient
nous enseigner quelque chose sur le sens du monde ou même nous aider à trouver
les traces de ce sens, si jamais il existe ? S’il existe des connaissances qui
sont capables d’extirper jusqu’à la racine la croyance en l’existence de quoi
que ce soit ressemblant à une “signification” du monde, ce sont précisément ces
sciences-là. En définitive, comment la science pourrait-elle nous “conduire à
Dieu” ? »
[6] C’est à
partir de cette perte, de cette vacance du sens, que naît le
polythéisme des valeurs, c’est-à-dire
la perte de la croyance en un dieu unique et tout-puissant.
Ce polythéisme des valeurs engendre une multiplicité des
valeurs mais aussi des paradoxes. À la perte du sens fondateur, à
l’impossibilité de consensus, à la déliquescence de tout lien unificateur (les
valeurs entrent dans le domaine de « sphères différenciées »), nous sommes
confrontés aux antinomies de l’action et, de fait, à la question du choix (qui
donne à la condition humaine cette dimension tragique).
Pour Catherine COLLIOT-THELENE, « le constat de l’antagonisme
indépassable des valeurs occupe [ainsi] une place décisive dans l’économie
d’ensemble de la pensée wébérienne de l’histoire »
[7].
Dans
Économie et
société, au chapitre consacré aux
Concepts fondamentaux de la sociologie, Max
WEBER nous donne la définition telle qu’il l’entend de la notion de sociologie
et du « sens » de l’activité sociale.
[8] La sociologie wébérienne est une sociologie «
compréhensive » puisque l’objet de son étude est l’action humaine et que
celle-ci possède un sens.
Max WEBER s’intéresse à l’agir. Pour lui, l’agir est ce qui détermine le sens d’une action
humaine. Il n’est « réellement et effectivement significatif » que lorsqu’il
est « pleinement et consciemment » écrit-il dans Économie et société.
Pour Max WEBER, l’agir
social, c’est-à-dire l’agir envers ou impliquant autrui, peut être
déterminé de manière :
- rationnelle en finalité,
- rationnelle en valeur,
- affectuelle,
- traditionnelle.
Soulignant les antinomies de la condition humaine, il existe
selon Max WEBER une antinomie fondamentale de l’action entre éthique de la
responsabilité (verantwortungsethik)
et éthique de la conviction (gesinrungsethik).
Nos sociétés modernes, constituées de ruptures successives, se
confrontent sans cesse à cette antinomie fondamentale de l’action.
Les concepts de
communalisation et de
sociation que Max WEBER définit dans
Économie et société ne sont pas sans
rappeler la distinction faite par Ferdinand TONNIES entre
Gemeinschaft et
Gesellschaft (communauté et société).
Il l’affirme lui-même, précisant que « toutefois TONNIES lui a aussitôt donné,
pour des fins qui lui sont propres, un contenu beaucoup plus spécifique qu’il
n’est utile pour nos propres fins »
[9].
Ce faisant, Max WEBER nous donne une définition de ces deux
concepts : « Nous appelons communalisation [Vergemeinschaftung] une relation sociale
lorsque, et tant que, la disposition de l’activité sociale se fonde – dans le
cas particulier, en moyenne ou dans le type pur – sur le sentiment
subjectif (traditionnel ou affectif)
des participants d’appartenir à une même
communauté [Zusammengehörigkeit].
Nous appelons
sociation [
Vergesellschaftung] une relation sociale
lorsque, et tant que, la disposition de l’activité sociale se fonde sur un
compromis voques) une science qui se
propose de comprendre par interprétation (
deutend verstehenl) l’activité sociale et par là
d’expliquer causalement (
ursächlich
erklären) son déroulement et ses effets. Nous entendons par «
activité » (
handeln) un comportement
humain (peu importe qu’il s’agisse d’un acte extérieur ou intime, d’une
omission ou d’une tolérance), quand et pour autant que l’agent ou les agents
lui communiquent un sens subjectif et par activité « sociale », l’activité qui,
d’après son sens visé (
gemeinten sinn)
par l’agent ou les agents, se rapporte au comportement d’
autrui, par rapport auquel s’oriente son
déroulement. » [
Ausgleich] d’intérêts
motivé rationnellement (en valeur ou en finalité) ou sur une
coordination [
Verbindung] d’intérêts motivée de la même
manière. »
[10] La
distinction de ces deux concepts détermine le mode de structuration du lien
social selon une dominante (affective ou traditionnelle, rationnelle en valeur
ou en finalité).
Ainsi que nous le rappelle Philippe RAYNAUD, « la typologie
wébérienne des formes d’activité doit beaucoup à la distinction introduite par
TONNIES lui-même entre “volonté organique” (
Wesenwille) et “volonté réfléchie”
(Kürwille)»
[11]. Pour
TONNIES, la « volonté organique » est « irréfléchie » et « entraîne une
temporalisation de l’activité en fonction du
passé; la « volonté réfléchie », tout au
contraire, « se fonde sur la réflexion, sur la décision et sur le concept » et
« ne se comprend que par l’avenir auquel seule elle se rapporte »
[12].
Or, chez Max WEBER, « la rupture qui sépare l’action
rationnelle de l’action affective et de l’action traditionnelle correspond à
une différence dans le degré de
réflexivité de l’action subjective »
[13].
En effet, si l’action rationnelle en finalité – contrairement à
l’action affective et à l’action traditionnelle – nécessite une projection dans
l’avenir, la différence des deux approches se situe au niveau de l’action
individuelle, soulevant par là même la question de l’autonomie du
sujet.
Ainsi, si le processus de rationalisation peut être
émancipateur à son origine, il peut, également, asservir l’homme, l’aliéner.
C’est bien ce qu’a voulu souligner Max WEBER en refusant d’appréhender celui-ci
comme un processus linéaire, inéluctable. À ce tragique destin, WEBER préfère
retenir la conception formelle et épistémologique de rationalités plurielles
œuvrant dans le sens d’une liberté de l’homme, même si celle-ci est
conditionnée par la question du choix. C’est précisément ce choix – qui
appartient désormais à l’homme rationnel – qui détermine sa liberté en la
limitant ou en l’exaltant.
·
COLLIOT-THELENE Catherine, Études
wébériennes : rationalités, histoires, droits, Paris, PUF, 2001,
Collection « Pratiques théoriques », 334 p.
·
COLLIOT-THELENE Catherine, Max
Weber et l’histoire, Paris, PUF, 1990, Collection « Philosophies »,
126 p.
·
RAYNAUD Philippe, Max Weber et
les dilemmes de la raison moderne, Paris, PUF, 1996, Collection «
Quadrige », 224 p.
·
WEBER Max, Économie et
société; traduit de l’allemand par Julien Freund, Pierre Kamnitzer,
Pierre Bertrand, Éric de Dampierre, Jean Maillard et Jacques Chavy (sous la
direction de Jacques Chanvy et d’Éric de Dampierre), Tome I, Paris, Librairie
Plon, 1971, 650 p.
·
WEBER Max, Histoire économique :
esquisse d’une histoire universelle de l’économie et de la société;
traduit de l’allemand par Christian Bouchindhomme, Paris, Gallimard, 1991,
Collection « NRF », 436 p.
·
WEBER Max, Le Savant et le
politique, Paris, Plon, 1990, Collection « 10/18 », 192 p.
·
WEBER Max, L’Éthique protestante
et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1985, Collection « Agora »,
288 p.
[*]
Docteur en sociologie, chargée d’enseignement à l’Université
Paul Valéry – Montpel- lier III.
[1]
Max WEBER.
Histoire économique :
esquisse d’une histoire universelle de l’éco- nomie et de la
société. Paris, Gallimard, 1991, p. 26.
[2]
Conférence de Max WEBER donnée en 1919 à Münich, devant la
Ligue des étu- diants libéraux.
[3]
Max WEBER,
Le Savant et le
politique, Paris, Plon, 1990, p. 69.
[4]
Ibid., p. 70.
[5]
Max WEBER,
L’Éthique protestante
et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1985, p. 117.
[6]
Max WEBER,
Le Savant et le
politique, Paris, Plon, 1990, p. 75.
[7]
Catherine COLLIOT-THELENE,
Max
Weber et l’histoire, Paris, PUF, 1990, p. 69.
[8]
Max WEBER,
Économie et
société, tome I, Paris, Plon, 1971, p. 336. « Nous appelons
sociologie (au sens où nous entendons ici ce terme utilisé avec beaucoup
d’équi-
[9]
Max WEBER,
Économie et
société, op. cit., p. 41.
[10]
Max WEBER,
Économie et
société, op. cit., p. 41.
[11]
Philippe RAYNAUD,
Max Weber et
les dilemmes de la raison moderne, Paris, PUF, 1996, p.
133.