2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Activités sociologiques
Activités sociologiques
• Compte rendu : « Aller habiter un temps le lieu de leur aurore… »
Galibert, Charlie, 2004, La Corse, une île et le monde, Approche
ethnohistorique de l’insularité, Paris, PUF, collection « Ethnologies ».
Galibert, Charlie, 2004, Guide non touristique d’un village corse, Ajaccio,
Albiana, collection « Prova ».
Christian Papilloud, 2002, Le Don de Relation. Georg Simmel –
Marcel Mauss, Paris, L’Harmattan, Collection « Logiques Sociales », 192 p., 17
euros.
Christian Papilloud présente un travail comparatif inédit et
d’envergure sur les apports théoriques du philosophe et sociologue allemand
Georg Simmel et de l’ethnologue français Marcel Mauss relatif au problème de la
relation humaine. La thèse de l’auteur a l’évidence pour elle : la relation
humaine représente la condition sine qua
non de tous dons ; les manières quotidiennes de donner, recevoir et
rendre s’enchaînent au fil du développement de la relation. Reste à interroger
cette évidence, en se demandant d’abord si les apports de Simmel et Mauss sont
comparables.
Papilloud propose de mener sa comparaison en partant des deux
concepts centraux de chaque auteur : la Wechselwirkung de Simmel et le don de Mauss. En
traduisant heureusement le terme de Wechselwirkung par effet de réciprocité, Papilloud couple à la
lettre simmélienne l’un des topoi du
don maussien, la réciprocité, et parvient ainsi à tracer une première ligne
comparative entre les deux auteurs. Cette première piste ne suffirait toutefois
pas à justifier la viabilité de la comparaison Simmel-Mauss « […] si Mauss et
Simmel ne s’étaient pas eux-mêmes intéressés le premier à la
Wechselwirkung et le second au don »
(p. 32). Car en effet, que cherche Mauss dans le don si ce n’est une façon de
rendre compte non seulement des formes, mais aussi des raisons de l’échange ?
Simmel lui emboîte le pas, en localisant ces raisons dans les effets matériels
de réciprocité, qui lui donnent prise sur le relationis in statu nascendi dont il analyse
ensuite les formes.
Toutefois, Wechselwirkung et don ne se situent pas au même
niveau épistémologique. Le don est une forme relationnelle ; la
Wechselwirkung est un registre
d’énergies relationnelles ou de pulsions à faire-relation. Or, même à ce
niveau, les méthodes de Mauss et Simmel se ressemblent, et tout le mérite du
second chapitre de Papilloud (pp. 49-75) est de le montrer de manière
systématique. Mauss part certes du don et des formes de dons pour voyager à
travers les multiples significations sociales des faits totaux, en déplier les
facettes, en montrer le caractère chaque fois relatif et pluriel. Mais il
rejoint ainsi la sphère du relationnel, dont il essaye de tirer toute la
substance à partir des faits ethnographiques qu’il analyse. Simmel procède à
l’inverse. Il remonte de la sphère des expériences primaires du relationnel
pour examiner la mise en forme de ces relations, ce que l’auteur rend par le
concept de Vergesellschaftung. Cette
complémentarité des méthodes de Simmel et Mauss s’inscrit dans un cadre
épistémologique qu’ils partagent en commun. Ils rejettent tout dogmatisme au
profit d’une méthode compréhensive destinée à l’analyse des conditions de
possibilité du fait relationnel. Il n’en fallait pas plus à l’auteur pour
étendre la comparaison Simmel-Mauss à l’objet de leur analyse, le relationnel.
C’est ici qu’apparaît l’originalité de son livre.
Simmel et Mauss isolent trois conditions de possibilité du
relationnel dont ils donnent une analyse convergente : le sacrifice (pp.
75-86), l’engagement des hommes pour la relation (pp. 86-100) et la durée (pp.
100-113). Papilloud précise qu’à l’instar de Simmel et Mauss, il faut moins
s’arrêter sur ces termes mêmes que sur les logiques qu’ils supposent.
Sacrifice, engagement et durée sont des « mots-valises », des termes évocateurs
que Simmel et Mauss utilisent comme autant de prismes ou de révélateurs de la
naissance du relationnel. À travers une comparaison serrée, parfois trop serrée
pourront regretter certains, Papilloud indique que sous le sacrifice, Simmel et
Mauss repèrent une substitution à l’œuvre au cœur du relationnel, sous
l’engagement une régulation du relationnel, et sous la durée un devenir humain
et social du relationnel. Ces trois conditions se supposent l’une l’autre
socio-logiquement. Prises ensembles, elles favorisent la possibilité du
relationnel et elles en ouvrent l’accès aux hommes. Que l’une d’elles vienne à
manquer, et il n’y a alors pas de relation, ou nous n’y avons pas accès. S’il
peut donc y avoir des relations
humaines et partant
sociales, ce pouvoir demeure
vulnérable.
Papilloud rappelle que Simmel et Mauss ont eu le mérite de
soulever ce problème de la possibilité/impossibilité du relationnel et d’en
faire l’un des enjeux centraux de la sociologie. L’auteur renoue avec cette
même intuition en se demandant à la fin de son livre si la marginalité du
questionnement convergent de Simmel et Mauss sur la relation n’a pas desservi
la sociologie contemporaine. Ayant trop misé sur un relationnel
toujours-déjà-là, la sociologie aurait omis sa problématique majeure en faisant
du relationnel l’a priori
(métaphysique, ontologique, anthropologique, etc.) de sa démarche. Papilloud
propose de renverser la perspective : interroger le concret, la quotidienneté
sociale, revient à s’interroger sur la relation dans sa possibilité d’advenir
au quotidien et d’y durer, ce que la sociologie ne pourra entreprendre qu’à
condition de s’attaquer à l’ultime a
priori à la base de ses questionnements, la relation. Simmel et
Mauss ont posé les premiers jalons d’un tel programme de recherche. Papilloud
propose de systématiser cette première piste et de l’étendre au sein d’une
problématique plus générale, qu’il résume en une question : la société est-elle
possible ? Cette prometteuse ouverture conclut le riche ouvrage de Papilloud,
dont elle rappelle l’idée clé. À n’en pas douter, la sociologie gagne ici l’une
de ses très stimulantes contributions.
Klaus Latzel, Turmstras. 7, D-33615 Bielefeld
Compte rendu : « Aller habiter un temps le lieu de leur aurore… »
Galibert, Charlie, 2004, La Corse, une île et le monde, Approche
ethnohistorique de l’insularité, Paris, PUF, collection « Ethnologies ».
Galibert, Charlie, 2004, Guide non touristique d’un village corse, Ajaccio,
Albiana, collection « Prova ».
Choisir la corse comme terrain d’investigation anthropologique
pose un certain nombre de préalables méthodologiques, théoriques, éthiques. Au
fond, depuis les premiers voyageurs et observateurs jusqu’aux analystes
contemporains, est-on si sûr de connaître cette terre – à la fois la plus
proche des îles lointaines et la plus lointaine des îles proches ? Ces quelques
choses que l’on sait d’elle ne cons-tituent-elles pas un écran de savoirs qui
épaissit encore le mystère ? Ne sont-elles pas comme les pièces d’un puzzle
dont on aimerait qu’une fois assemblé il projette l’image attendue, celle d’une
cohérence soupçonnée, désirée, rassurante ? Et le tableau final est-il réel ou
simplement l’aboutissement du regard de l’observateur ? Un regard
tout-puissant, parce que bâtisseur de sens…
La question qui se pose à l’anthropologue impétrant est ici –
comme ailleurs – de nature à le renvoyer aux fondements de l’exercice même de
sa discipline. Comment appréhender un positionnement vis-à-vis de cet objet
tentant sans le nier ou l’exalter ? Comment respecter la distance nécessaire et
suffisante sans le détruire ou l’éloigner fatalement ? Comment voir ce qui est
visible et connaître ce qui, par essence, restera invisible ? Et si le
commencement relevait plutôt de l’étude et du questionnement (i.e. de l’anthropologie) du regard
anthropologique ?
Dans ces deux essais, la Corse – et plus particulièrement le
petit village de Sarrola-Carcopino – devient le moteur heuristique d’une
anthropologie en mouvement s’intéressant à l’infini dialogue entre l’observant
et l’observé, l’analyste et son objet, curieux couple à la naissance d’une
épistémologie résolument non touristique.
« Trop souvent, l’histoire de la discipline donne le sentiment
qu’elle s’est fourvoyée, soit dans les sables mouvants et filandreux d’un
empirisme dont l’aveuglement le dispute au caractère aléatoire, soit dans les
limbes de la pensée spéculative. Il est rare qu’on se soit attaché à penser la
théorisation de ce qui les unit ou de ce qui les sépare. Un objet de terrain,
examiné en soi, ne dit pas, fût-il pris dans des considérations contextuelles,
l’horizon de sens qu’il est censé viser. Encore faudrait-il produire une
théorie de l’observation, de la vue et du regard. » (Affergan, 1997,
La pluralité des mondes, Paris, Albin
Michel, 272.) Telle est très précisément l’ambition du
Guide non touristique d’un village
corse qui constitue une véritable initiation à la pratique et à la
réflexivité simultanées de l’anthropologie. À l’origine tentative d’entrer sans
effraction dans l’objet, ce petit guide méthodologique rejoue la rencontre de
l’Autre et son incessante construction/déconstruction, une expérimentation
méthodologique, théorique et épistémologique de l’anthropologie. Il oppose au
regard facile de l’ethnologue contemporain pressé qu’est le touriste le doute
de ce vieux touriste flâneur qu’est l’ethnologue traditionnel. Cette
expérimentation anthropologique tente de montrer comment un terrain suscite (sa
propre théorie) des méthodes d’approche (tout en les interrogeant et en les
soupesant à l’aune de leurs présupposés et de leurs résultats), et sa propre
épistémologie locale (la problématique de l’œil, les figures insulaires des
finzione – vision, apparition, –
interpellent le visualisme et le regard anthropologiques) mais aussi globale
(la claudication locale de l’ethnologue sur son terrain fait sens vers la
problématique du commencement en anthropologie).
Il s’agit tout du long de dénouer et mettre à plat la question
de l’impossible commencement, obstacle épistémologique au « passage à l’acte »
anthropologique, d’éveiller une volonté de comprendre ou, plus modestement, de
cerner la résistance et l’opacité de l’île à l’investigation, par la mise en
pratique halfique du vécu de vingt
années au village et la transformation d’un lieu de vie en un objet d’étude,
tout en gardant à l’esprit la volonté de pratiquer une anthropologie qui ne se
ferait pas en l’absence de l’homme,
selon le titre d’un ouvrage de Fernand Dumont (Paris, PUF, 1981).
Dans toute science, écrivait en substance Hegel, le plus
difficile est le commencement. L’anthropologie ne peut échapper à cette
fatalité lors même que le discours sur
l’homme apparaît avec le discours de
l’homme. Ne reposant pas sur « une notion vraie de son être », pour le dire
comme Kant, il est toujours ailleurs, légitimant ainsi l’entreprise
anthropologique même, de faire glisser la pensée toujours ailleurs qu’en un
lieu circonscrit comme « le réel». Cet habitus créateur de chemins (haxis hodopoïetiké) constitue une route sans
départ déterminé et sans horizon anticipé. Il n’est plus de nostalgie des
origines, de nappes idéales de sens brut au menu de l’ethnologue, pas de couche
primordiale corrélative d’un être sauvage et innocent, car c’est dans le tissu
lacunaire du présent inachevé que l’originaire est à ressaisir. Chaque langue
et chaque culture restaurent chaque fois une origine, sont, deviennent et se
laissent connaître seulement à partir d’elles-mêmes et du dialogue que l’on
instaure avec elles ; chaque fois, il faut entreprendre le voyage, et, si l’on
veut réveiller les imaginaires constitutifs, aller habiter un temps le lieu de
leur aurore. L’anthropologie est donc rencontre de créations, d’esthétiques,
rencontre des modes d’être dans le monde à travers leur variété et leur
vertigineux contenu – depuis les formes religieuses cosmologiques et les
économies jusqu’aux gestes et à la façon de pleurer, de l’éternité à
l’éphé-mère, du tout au peu, et cela, dans la forme sensible même de la
quotidienneté vécue et partagée.
Journal de terrain, index de pratiques – testées, essayées,
abandonnées, reprises, conseillées, déconseillées –, sans volonté d’exemplarité
ou de modélisation, mais plutôt au sens d’une marche (methodos = chemin) à la fois volontaire et
erratique, tournant autour de son objet dans l’attente que celui-ci lui
fournisse une clé d’entrée, le Guide non
touristique d’un village corse (Albiana, 2004) complète la
connaissance ethnologique du village étudié sur plus de 20 ans, livrée dans
l’expérience immédiate, les interactions de tous les jours, et restituée sous
la forme d’un essai d’ethnographie historique sur la Corse et l’insularité :
La Corse, une île et le monde (PUF,
2004).
Si l’on veut bien dépasser les ambivalences de fermeture et
d’ouverture, de repli sur soi et d’opacité, caractéristiques de bon nombre
d’îles, l’insularité présente l’apparence, mais l’apparence seulement, d’un
miroir. Ce qui signifie qu’elle réfléchit pour l’extérieur ce que celui-ci
projette et attend, mais qu’elle garde, à l’intérieur de sa société même, une
autre organisation et un autre fonctionnement. L’image la plus parlante serait
celle des boules chinoises d’ivoire sculpté, qui dissimulent sous leur surface
un monde complet de motifs inaccessibles.
Certes, cette image est applicable à toute microsociété, à
toutes les insularités identitaires contemporaines, des groupes de supporters
aux tribus technétroniques des nouveaux médias. Mais un microcosme spatial et
humain d’interconnaissance tel qu’un village insulaire offre une unité
d’observation plus immédiate et plus sensible.
C’est en effet à travers le sens qu’ils assignent aux humains,
aux objets, aux symboles qui les entourent, que les villageois fabriquent leur
monde social. Comprendre équivaut alors à partager un temps, des vies, un
monde, s’écoulant. Le problème de l’altérité devient celui du sens (du monde de
l’ethnologue, du monde de l’autre, de leur rapport possible), donc aussi celui
du temps et de l’intersubjectivité. La question du sens partagé a structuré et
conditionné pour une très large part les possibilités même du travail
anthropologique sur le village. Car ce sont alors deux mondes qui entrent en
interaction, s’obligent mutuellement, échangent leur traduction,
s’interpénètrent. Ce qui était « objet » accède à un statut majeur dans
l’œuvre anthropologique, donnant sens
et portée à ce qui est fait dans cette action commune, il en devient
véritablement le co-producteur. Les
positions d’étranger, d’ethnologue et de villageois cristallisent dans leur
faisceau, convergeant le système de regard et d’écoute, autorisant des
possibilités de retour, regroupement, mises en perspective, pendant le temps
même de la vie commune, donnant corps à des expériences et rythmes, des
réflexions, empiétant sur l’aventure individuelle et l’élaboration collective
pour déboucher sur différentes manières d’entrer en contact avec le monde
invisible (quel qu’il soit) ou, si l’on veut, avec la face invisible du monde.
L’invisible, le caché, le secret à connaître, se développent sur les confins de
l’objectif et du subjectif, du villageois et de l’ethnologue, de l’interaction
et de l’interlocution. Ils relèvent autant de qui les découvre que de qui les
crée, d’une confrontation à l’évidence du sens qu’élaborent les autres,
individus ou collectivités, dans une science-monde qui fait de l’anthropologie
une anthropologie de l’anthropologie des autres (Augé, 1994,
Le sens des autres, Paris,
Fayard).
La question posée – de l’acteur et du local – ne peut susciter
d’emblée une réponse adéquate ou vraisemblable qui soit à vérifier, sur le
terrain même. Au contraire, ce sont le matériau, l’historicité des
interactions, la recherche même, qui permettent de produire des hypothèses au
fur et à mesure de l’apparition de phénomènes signifiants ou des explications
au fil des développements analytiques. « C’est ce va-et-vient rétrospectif
entre le point de départ d’une recherche et ses développements ultérieurs qui
permet de faire émerger des questions qui n’étaient pas données avant le début
de l’enquête. Nos collègues sociologues s’étonnent parfois de notre empirisme :
pour eux, l’enquête vise surtout à valider ou infirmer un questionnement
préalablement construit. Or, tout le prix du terrain ethnographique consiste
dans cette patiente élaboration d’une problématique, au cœur d’une relation
complexe, dont l’ethnographe n’est qu’un des éléments. » (Abélès, M. (2002). Le
terrain et le sous-terrain. Dans C. Ghasarian (dir.).
De l’ethnographie à l’anthropologie réflexive.
Nouveaux terrains, nouvelles pratiques, nouveaux enjeux. Paris,
Armand Colin, 35-43, p. 42.)
De l’ensemble de documents suscités et non suscités collectés,
naît en fin de compte un tableau qui, sous forme de puzzle, reconstitue une
société et un territoire. Avec ceci de particulier que le puzzle, ici, n’est
pas l’univers de pièces en désordre attendant en leur boite un démiurge, mais
un jeu à deux partenaires : l’acteur (le natif) et l’observateur
(l’ethnologue). Ce jeu est moins une réponse possible aux questions du
chercheur, réponse qui consisterait à inférer l’existence d’une relation entre
les faits (telle que la présence ou la modification de l’un entraîne et
explique la présence ou la modification de l’autre), que la compréhension d’une
réponse possible aux questions que se posent les acteurs (et auxquelles ils
répondent par leurs actions).
Les choix d’options (participation ou détachement, implication
ou retrait, engagement ou distanciation) ne sont pas ici des pièces de puzzle
équivalentes : le sens d’un discours ou d’une action n’est jamais préexistant,
mais pour une large part à venir. Il émerge de la multitude des images, du
quadrillage du terrain, des heures passées à échanger les pièces avec les
acteurs, à multiplier les points de vue et parfois à… attendre. Savoir ne pas
faire de l’ethnologie, c’est encore faire de l’ethnologie. Si le point de vue
rend visible d’abord celui qui regarde, alors le travail d’analyse et de
récusation (le choix de la prochaine pièce à poser) serait cette vigilance qui
consiste, dans le regard porté sur le monde, à se déprendre de ce que le
discours prédispose à voir dans un champ visuel porteur de sens. Ainsi, en
permettant une analyse in situ et in
vivo de situations réelles, l’enquête à deux protagonistes révèle
son originalité d’approche des conduites humaines : elle est multiforme, ce qui
fait qu’à chaque fois, c’est une partie plus ou moins grande de la société
locale qui est mise en scène et se laisse entrevoir, des scènes de la vie
quotidienne qui acquièrent une dimension symbolique, dans un mode de
fonctionnement par capillarité ou par contiguïté. C’est cette complicité qui
apparaît comme un analyseur possible des lignes de force qui parcourent et
inventent une société locale, livrant, dans la forme de cette progression, une
cartographie toujours provisoire. Recueillir des témoignages subjectifs, faire
état des interactions ou des recoupements entre ces témoignages, c’est
approcher une situation sociale non pas en tant qu’elle permet la vérification
d’un modèle a priori, mais, à
l’instigation des acteurs du système social, par ce qui en est signifiant et, à
l’instigation de l’observateur, par son interprétation. Pour reprendre l’image
de l’homme que proposait Deligny, on pourrait considérer que l’anthropologie a
quatre mains : celles de l’observateur et celles de l’acteur. La variation des
points de vue, la mise en lumière de l’intersubjectivité des acteurs ainsi que
de leurs interactions, paraissent constituer une stratégie de recherche
anthropologique dont il restera à approfondir les ramifications avant d’en
proposer une théorisation sous la forme provisoire d’une interobjectivité de
l’ethnologie de l’acteur et de l’observateur. Si l’ethnologie de la Corse en a
constitué le terrain, ce n’est qu’un « pré-texte » expérimental visant au
développement d’analyses applicables à toute culture.
Cette anthropodoxie – devoir d’exister parmi les hommes –
apparaît comme une opportunité contemporaine d’une anthropologie véritablement
humaniste. L’anthropologie, pour devenir une science humaine, ne peut ni se
passer de l’acteur concret – mutation de l’informateur traditionnel abstrait –
ni de l’anthropologue lui-même, mais consiste au contraire en une écoute, une
entente, un dialogue qui tire l’analyste du côté du colloque ethnographique
cher à Clifford (1996). Malaise dans la
culture, Paris, sans pour autant se prévaloir du formalisme du
post-modernisme. Il y a ainsi la place, semble-t-il, pour tenter une
anthropologie originale dont le statut de semi-villageois et semi-étranger,
presque-natif et pas-encore-ethnologue, donne à penser qu’elle est propice à
réunir l’acteur et l’observateur en un terrain qui pourrait du coup devenir
exemplaire des tensions constitutives de l’anthropologie
(distanciation/implication, science/art…) et ramasser du même coup l’histoire
de la discipline sous le regard nouveau d’une insularité propice à une
anthropologie de l’acteur et de l’observateur qui, d’un terrain particulier,
pourrait donner à réexaminer les méthodologies, les théories, l’épistémologie
et donc l’éthique disciplinaires. Les deux essais consacrés à Sarrola Carcopino
laissent flotter le village, bout de monde au bout du monde, s’insinuer un
village métaphorique et transhumant dans le texte premier du village visible,
et du coup flotter le sens au carrefour d’anthropologies possibles où les
questions ne sont pas données mais à chercher par les chemins qui veillent sur
l’interrogation.
On est amené à penser qu’il y a dans toute l’expérience corse
de l’auteur une véritable logique qui commence à prendre réellement existence
devant l’ethnologue et devant les Corses : celle d’une initiation
anthropologique, à la fois vécue et restituée. Aux hésitations et à la prudence
du Guide non touristique d’un village
corse où s’expose, in vivo,
la difficulté du commencement anthropologique et où l’ethnologue tourne autour
du village pour l’appréhender sans effraction en détaillant au fur et à mesure
les enjeux épistémologiques, théoriques et éthiques d’une telle approche,
répond La Corse, une île et le monde
et le choix d’une option ethnographique (contre et malgré les options
concurrentes) qui font ainsi passer l’ethnologue de l’extérieur, de
l’étrangéité, au premier cercle des admis, des hôtes, des initiés ; de la
familiarité à la distanciation puis de l’extériorité à l’intégration, dans ce
nécessaire mouvement de balancier représentatif de la démarche
anthropologique.
L’auteur se doit dès lors d’envisager de plonger davantage
encore à l’intérieur du village et des hommes, de faire plus que soulever les
toits comme l’Asmodée de Lesage, de
devenir le témoin et le récitant d’affaires qu’aucun-autre-être-que-d’ici ne
peut voir, et de décrire cela de l’intérieur. Il y a dans ce désir et cette
volonté de s’altériser ou de s’indigénéiser le souvenir obsédant d’Agee (1975,
Louons maintenant les grands hommes,
Paris, Plon), mais il y a aussi la prise en considération de la cognition –
individuelle et sociale – dans toute sa différence, pour produire une fiction
du point de vue de l’Autre, seule façon anthropologique cohérente de couronner
cette expérience existentielle du « terrain corse ». L’écriture de ce travail
constituerait, selon l’auteur, la première manifestation d’une anthropologie
fictionnelle du point de vue de l’acteur, le dernier volet d’une trilogie
conduisant du statut d’étranger professionnel (l’ethnologue du
Guide non touristique) à celui de
l’auteur d’une auto-fiction du point de vue de l’acteur, en passant par le
détour moitié villageois moitié visiteur de l’essai ethnohistorique sur l’insularité. À ses
yeux, il s’agit d’une expérimentation anthropologique qui conjoint la rigueur
de la discipline (« science…) à l’humanité de son appréhension de l’autre (…
humaine »). Entrer dans les mots de l’autre, dans ce qu’ils contiennent de
singularité, c’est tenter d’arracher le sens à la limite d’espace et de temps
qu’il circonscrit, faire l’expérience du devenirautre. Île terrain, île
laboratoire, île fabrique de fiction, île faisant commencement, concept,
définition : esquissant ce qui est le schème mental par lequel l’homme se
figure lui-même dans le monde, l’île y gagnerait à devenir le modèle de la
figuration de l’identité.