2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
La mélancolie au creux de la modernité
Stéphane Hampartzoumian
[*]
Il s’agit à partir de la tradition sociologique et à travers
l’éclairage psychanaly~tique d’envisager la tonalité mélancolique de l’époque
contemporaine comme la consé~quence psychologique d’une évolution sociale de
fond, caractéristique de la modernité et induite par la perte de la
communauté.
Mots-clés :
Modernité, ennui, mélancolie, psychanalyse, individu, communauté.
It acts starting from the sociological tradition and through
psychoanalytical lighting to consider the dial tone melancholic of the
contemporary time. It’s psychological consequence of the basic social
evolution, of modernity and it induced by the loss of the community.
Keywords :
Modernity, trouble, melancholy, psychoanalysis, individual, community.
Division du travail, désenchantement du monde, urbanisation,
individualisation… ou encore aseptisation, on remarque que les grandes thèmes
fondateurs de la tradition sociologique visant à caractériser la modernité
convergent pour dessiner une réalité sociale assez sombre. Le monde social de
la modernité semble prédisposé à sombrer dans la grisaille de l’ennui, ou du
moins suscite-t-il une atmosphère propice à la mélancolie, cette autre manière
de dire l’anomie
[1].
C’est cette tonalité affective mélancolique propre à la
modernité qu’il s’agit d’examiner ici. Prenons donc au sérieux cet aspect
négligé, cette implication apparemment fortuite induite par la modernité et
essayons d’en tirer toutes les conséquences. Car il bien semble que cet ennui,
que l’on peut aisément observer, à peine dissimulé sous le voile pudique de
l’agitation contemporaine, est probablement la vérité secrète de la modernité.
Pour résumer cette idée en une formule, je dirais que la modernité, c’est
l’institutionnalisation de l’ennui, c’est l’institutionnalisation de la
mélancolie.
Dans toutes les analyses sociologiques de la modernité affleure
la question de l’ennui, mais curieusement cette question n’est jamais traitée
comme un véritable objet sociologique. Chaque fois, l’analyse sociologique
s’arrête prudemment à la frontière du territoire de la psychologie et fait
l’impasse sur l’expérience de l’ennui qui apparaît pourtant centrale pour
l’individu dans la modernité, comme une sorte d’aboutissement, de conséquence
ultime. Aussi, considérons qu’il faut poursuivre l’analyse de la modernité et
s’autoriser à penser l’ennui, quels que soient les découpages disciplinaires ;
il ne s’agit pas de tout mélanger, mais peut-être de procéder à une lecture
sociologique de ce que peuvent
apporter les discours philosophique, littéraire ou bien psychanalytique sur
cette question. Retenons donc que le discours sociologique cultive l’idée selon
laquelle l’individu de la modernité est non seulement (pré-)disposé à faire
l’expérience de l’ennui, mais que cette expérience est fondamentalement liée à
son identité d’individu. Il s’agira alors de penser
sociologiquement cette
(pré-)disposition particulière de la modernité.
On a parlé longtemps d’
acedia avant que le mot ennui n’apparaisse et
s’impose dans le vocabulaire, construit à partir du verbe ennuyer, de
l’expression latine :
in odio esse qui
veut dire « être un objet de haine » ; cette filiation étymologique entre
l’ennui et la haine nous indique que le sentiment d’ennui s’inscrit dans une
problématique relationnelle, problématique éminemment sociale. Il est alors
temps de penser ce fameux
mal du
siècle que ressasse la littérature romantique, il est temps de
penser ce fameux
mal de l’infini dont
parle parfois Émile Durkheim
[2], il est temps de ne plus chercher à éluder mais au
contraire de chercher à élucider cette question de l’ennui ambiant suscité par
la modernité.
Je pense, donc je suis… mélancolique
Revenons un instant sur la démonstration philosophique
fondatrice opérée par René Descartes d’où émerge le sujet moderne. On ne peut
pas ignorer qu’elle est déjà, dans son dispositif, l’expérience d’un individu
solitaire niché dans son poêle, expérience dont autrui est singulièrement
absent, tout le contraire d’un Socrate dialoguant avec ses interlocuteurs dans
les rues d’Athènes. Attention, le cogito est un précieux repère historique, une
brillante démonstration intellectuelle, mais il doit lui aussi être articulé à
un contexte sociologique plus général; le grand penseur ne parle pas
ex nihilo, il vient cristalliser une
tendance de fond, et c’est aussi là une part de son génie.
« Lorsque Descartes écrivit son fameux
Cogito, ergo sum, il était le pionnier
d’une tendance croissante à une nouvelle pondération de la perception de
l’homme par lui-même, la prédominance de l’identité du moi sur l’identité du
nous. »
[3] Lorsque René
Descartes, dans les
Méditations
métaphysiques, fonde philosophiquement le sujet moderne sur fond de
doute hyperbolique, il semble, au terme de la démonstration, que le sujet s’en
trouve d’autant plus renforcé ontologiquement que les objets et le monde autour
de lui s’en trouvent affaiblis. On se trouve un peu comme lors d’une prise de
vue photographique, lorsque l’on règle l’image sur le sujet de la photographie
et que l’arrière-plan devient flou.
En effet, une fois découvert le cogito, il faut à René Descartes tout le détour
visant à prouver l’existence de Dieu pour échapper au doute et s’assurer de
retrouver l’objet perdu, et non seulement l’objet, mais le monde et aussi son
propre corps mis en doute auparavant pour les besoins de la démonstration.
Disons qu’il reste des séquelles de cette fondation philosophique du sujet et
de la modernité, il reste définitivement un soupçon ontologique qui pèse sur
l’existence du reste du monde, ce piège logique lié à la démonstration
cartésienne, c’est le piège du solipsisme, l’hypostase du sujet
individuel.
« Je n’aurai aucun argument qui me puisse convaincre et rendre
certain de l’existence d’aucune autre chose que de moi-même. »
[4] La puissance logique de la
démonstration concentrée sur le
cogito
contraste avec la lourdeur de la démonstration visant à prouver l’existence de
Dieu et du reste du monde. Le sujet est fondé, mais d’une certaine manière, le
monde est perdu, il perd définitivement de son épaisseur ontologique.
L’ordonnancement cosmologique d’un monde religieusement garanti
se dégrade alors en simple étendue, en une réalité contingente scientifiquement
exploitable. Il faut comprendre que cette rupture ontologique a
a fortiori des conséquences
sociologiques profondes. S’il est difficile pour le sujet de se mettre en
rapport avec les objets, que dire alors de la difficulté de se mettre en
rapport avec autrui?
« L’extraversion totale, l’objectivité
en soi supposent une indifférence qui,
par un choc en retour paradoxal, coupe l’homme de son milieu et le condamne à
la solitude. Le monde édifié par le rationalisme, où s’affirme le primat de la
pensée théorique et de la puissance technique, et au sein duquel la
subjectivité est aussi rationnellement fondée, ce monde-là est difficilement
habitable. »
[5] Il y a
une filiation assez nette entre l’héritage cartésien et une philosophie plus
proche de notre époque, comme l’existentialisme qui justement tente d’échapper
à l’aporie. Le roman sartrien
La
Nausée expose une expérience, expérience solitaire et mélancolique
de la découverte de l’insupportable absurdité de la réalité. Il semble que
lorsque Jean-Paul Sartre expose dans son roman la lente et décisive prise de
conscience de la contingence de l’existence par son héros, de la difficulté
qu’il y a à être au monde, eh bien, il prolonge les méditations de René
Descartes, même si dans ce prolongement, le ton est sensiblement différent. «
Quand j’avais vingt ans, je me soûlais, et ensuite, j’expliquais que j’étais un
type dans le genre de Descartes. »
[6] Le roman raconte combien la conscience intellectuelle
de la stricte contingence du monde s’accompagne d’un pénétrant ennui qui vient
miner la possibilité d’être au monde, c’est ce qu’il nomme la nausée.
« De temps en temps, je baille si fort que les larmes me
roulent sur les joues. C’est un ennui profond, profond, le cœur profond de
l’existence, la matière dont je suis fait. »
[7] L’ennui n’est plus simplement une humeur vague,
superficielle et futile, elle est l’étoffe même de la modernité, la conséquence
affective de la modernité. Elle est le
Stimmung de la modernité.
Il ressort de cette petite généalogie cavalière de l’individu
moderne une triple incapacité pour ce dernier à se lier, incapacité à se lier
aux objets, incapacité à se lier à autrui, et incapacité à se lier à soi-même.
Ce détour par la philosophie vise à asseoir l’hypothèse sociologique avancée
précédemment sur la condition de l’individu dans la modernité ; il s’agit ici
d’insister sur le retentissement psychologique de cette hypothèse. Mais
revenons au fait que l’individu de la modernité est délié, il est délié avec le
monde, délié avec autrui, délié avec lui-même ; il tire de cette déliaison une
immense liberté, mais celle-ci s’accompagne aussi d’une forme de souffrance
psychologique inédite : l’ennui.
« Ce que nous dit d’abord l’ennui, et que nous n’aimons pas
entendre, c’est que la liberté est douloureuse. »
[8]
Une émancipation individuelle subie
L’individualisme exacerbé de la modernité, strictement
intransigeant avec la promotion de la liberté individuelle, est souvent aveugle
sur les conséquences dévastatrices de ses propres revendications sur l’individu
lui-même. Il ne voit pas à quel point couper l’individu de ses appartenances
est aussi une mutilation, ni à quel point l’impératif d’épanouissement
individuel est aussi une idéologie collective socialement construite et
encouragée.
« Un subjectivisme total et parfaitement conséquent tend vers
le vide : aucun accomplissement n’aurait de valeur dans un monde où
littéralement rien n’aurait d’importance que l’accomplissement personnel.
»
[9] Qui plus est,
l’immense privilège socialement accordé à l’individu par rapport à la
communauté dans les sociétés contemporaines ressemble à un cadeau empoisonné,
une libération piégée. L’individu, soi-disant maître et possesseur de son
individualité, doit impérativement choisir, voter, s’engager, répondre de… Sur
la plupart des activités de la vie quotidienne, il doit décider du choix de son
conjoint, il doit décider de son activité professionnelle, il doit décider de
son lieu d’habitation, mais aussi de sa religion, de sa nationalité, voire de
son nom. Il semble que la société se défausse sur l’individu en lui demandant
de se prononcer sur des situations qui le dépassent et, sous couvert
d’émancipation, l’individu se trouve accablé par le fait de devoir prendre une
infinité de décisions sur les moindres détails de sa vie comme sur des actes
dont les conséquences le débordent amplement.
Pour donner juste un exemple, le fait de laisser entièrement la
liberté à la mère de mener à terme ou non une grossesse, cette disposition va
certes dans le sens d’une plus grande liberté individuelle, mais on peut aussi
percevoir dans cette disposition une manière détournée pour la société
d’escamoter le problème de l’eugénisme, une manière de diluer un problème qui
concerne l’espèce en l’individualisant. Finalement, on peut dire qu’avec la
modernité, l’individu est un homme libre, mais que, paradoxalement, il n’a pas
le choix, il est socialement tenu d’être un homme libre.
« Dans le cadre des sociétés étatiques de plus en plus
diversifiées, les individus se dégagent en tant que tels des groupes plus
restreints et plus étroitement liés des communautés pré-étatiques de naissance
ou des groupes protecteurs, ils ont le choix entre un plus grand nombre de
possibilités. Et ils disposent d’une large liberté de choix. Ils peuvent bien
plus librement décider de leur sort. Mais aussi doivent-ils décider de leur
sort. Non seulement ils peuvent devenir plus autonomes, mais ils le doivent. À
cet égard, ils n’ont pas le choix. »
[10] En brisant la confortable illusion d’optique de la
vision du monde égocentrique propre à l’individu, et en cherchant au contraire
à montrer la précarité originelle dans laquelle se trouve l’individu dès le
départ, la sociologie permet de mieux comprendre comment aujourd’hui, dans la
modernité avancée, on constate à quel point l’individu se trouve désemparé et
de plus en plus exposé à l’effondrement psychologique. La dépression qui frappe
l’individu contemporain, comme le diagnostiquent la psychanalyse et la
psychiatrie aujourd’hui, est la forme pathologique et psychologique d’un ennui
socialement construit.
« L’individu dépressif souffre d’autant plus des libertés
acquises qu’il n’en sait plus l’usage […]. Se donnant à lui-même l’illusion
d’une liberté sans contrainte, d’une indépendance sans désir et d’une
historicité sans histoire, l’homme d’aujourd’hui est devenu le contraire d’un
sujet. Loin de construire son être à partir de la conscience des déterminations
inconscientes qui le traversent à son insu, loin d’être une individualité
biologique, loin de se vouloir un sujet libre, dégagé de ses racines et de sa
collectivité, il se pense le maître d’un destin dont il réduit la signification
à une revendication normative. »
[11] L’épidémiologie la plus récente établit le constat
alarmant suivant lequel la dépression est le trouble mental le plus répandu
dans les sociétés occidentales ; ce trouble est l’aveu d’impuissance d’un
individu incapable d’assumer l’écrasante liberté qui pèse sur lui et le
paralyse. Car cette liberté acquise par l’individu moderne est lourde, elle
implique la responsabilité, une responsabilité individuelle absolue qu’il faut
assumer absolument sur chacun de ses actes, alors que simultanément, les cadres
institutionnels de référence laisse l’individu à l’abandon, l’individu est
littéralement désemparé, il se trouve dans une situation qui peut parfois lui
apparaître proprement inassumable, insurmontable. L’individu contemporain est
hanté par un sentiment durable de défaite, l’individu contemporain est dé-fait.
Aussi, il est impossible de ne pas songer à rapprocher l’explosion des
pathologies liées à la dépression de l’évolution sociale récente, de mettre en
perspective la défaillance dépressive qui atteint l’individu contemporain avec
les exigences toujours plus pesantes qui pèsent sur lui. Cet individu exacerbé
est d’autant plus disposé à faire les frais d’une dépression qu’il est grisé
par l’illusion de sa propre souveraineté. Le fait que la dépression soit le
trouble pertinent de notre époque est révélateur d’une certaine évolution de
l’individualité dans les sociétés occidentales.
Pour résumer l’hypothèse théorique à laquelle aboutit cette
réflexion, on peut dire que dans un monde où modernité se conjugue avec ennui,
plus l’individu s’individualise, plus il s’expose à l’effondrement,
effondrement psychologique dont la dépression est la forme la plus
courante.
Une sorte d’équation apparaît alors entre la structuration
sociale de la société moderne et la structuration psychologique de l’individu,
et avant d’avancer dans l’exploration de cette équivalence, il faut admettre la
difficulté qui s’éprouve à fixer les termes de ce champ intellectuel peu
exploré par la sociologie.
Ennui, neurasthénie, dépression, mélancolie… autant de termes
et autant de définitions qu’il y a de discours ; aussi, pour ne pas sombrer
dans l’imprécision, choisissons délibérément un terme à partir duquel il sera
possible de prononcer clairement ce discours.
Le terme retenu ici est le terme mélancolie. Il s’agira de livrer d’abord
quelques éléments justifiant l’élection de ce terme, puis de s’efforcer de le
rendre opératoire, pour ensuite proposer une interprétation de la modernité,
bilan de cette partie consistant à ré-actualiser les savoirs relatifs à la
modernité.
Pour commencer, il y a cette proximité des termes les uns avec
les autres qui invite à ce glissement de la dépression et de l’ennui vers la
mélancolie.
« Il y a un rapport entre la mélancolie et la dépression, elles
sont toutes deux le malheur d’une conscience de soi aiguisée à l’extrême, une
conscience de n’être
que soi-même.
»
[12] « Mélancolie
vague, lassitude morale qui fait que l’on ne prend d’intérêt, de plaisir à
rien, » telle est la quatrième entrée de la définition du mot
ennui consignée dans le
Dictionnaire encyclopédique de la langue
française.
Au-delà de cette synonymie, l’histoire sinueuse du mot
mélancolie est étonnante. Le terme apparaît dès l’Antiquité, du grec
melan kholia, c’est un terme technique
de la physiologie qui désigne la bile
noire. Celle-ci est une des quatre humeurs et, combinée avec le
flegme, la bile jaune et le sang, elle détermine le caractère d’un individu. On
se demande alors si la fluctuation de la bile noire influence provisoirement
l’humeur ou bien si la prépondérance de la bile noire dans la constitution d’un
individu produit un mélancolique de nature. Le mot mélancolie relève alors du
registre de la physiologie, mais la possibilité de traduire l’étymologie par
kholos ou par
kholé laisse ouverte l’alternative
sémantique entre une notion proprement médicale et une notion plus
psychologisante. À partir de là, l’histoire du mot mélancolie est l’histoire
d’une complexe dévalorisation/revalorisation.
Le triomphe d’une appréciation revalorisée de la mélancolie est
consacré à la Renaissance par une foule d’images, dont la gravure de Dürer,
Melencholia (1517). Il s’avère que
cette image marque le basculement décisif d’une conception médicale et morbide
vers une conception artistique et créatrice de la mélancolie.
« L’idée que recouvre la gravure de Dürer […] pourrait être
celle de Geometria s’abandonnant à la mélancolie, ou de la Mélancolie
s’adonnant à la géométrie. Or, cette union de deux figures en gravure,
incarnant l’une l’idéal allégorisé d’une faculté mentale créatrice, l’autre
l’image terrifiante d’un état d’esprit destructeur, signifie plus qu’une simple
fusion de deux types ; en fait, elle établit une signification entièrement
nouvelle, une signification qui, si l’on tient compte des deux points de
départ, équivaut presque à une double inversion du sens. Quand Dürer fondit le
portrait d’une “ars geometrica” avec celui d’un “homo melancholicus” (acte qui
équivalait à la fusion de deux mondes différents de pensées et de sentiments),
il dota l’un d’une âme, l’autre d’un esprit. »
[13] Ce qui est remarquable, c’est que cette
survalorisation de la mélancolie intervient au moment de la Renaissance et
passe par une association avec les sciences géométriques, sommet de la
connaissance scientifique de l’époque.
« La géométrie était la science par excellence, pour Dürer
comme pour son siècle. »
[14] Cette ré-évaluation de la mélancolie à un des
moments inauguraux de la modernité ne tient pas du hasard, elle est révélatrice
d’une nouvelle perception du monde, nouvelle vision du monde qui révise la
position du sujet.
Peu de temps après Albrecht Dürer, paraît un épais ouvrage
intitulé
Anatomie de la mélancolie
1621
[15]
dans lequel l’auteur, Robert Burton, se fait fort d’analyser l’idée de
mélancolie. Sur cet ouvrage d’une grande érudition, retenons simplement ce
commentaire, qui invite à poursuivre l’hypothèse selon laquelle la mélancolie
serait un élément métonymique de la modernité.
« Dans son examen des symptômes de la mélancolie, Robert Burton
avait avancé l’hypothèse que la mélancolie serait une maladie sociale et, en
résumant son œuvre, il proposait comme traitement un changement de toute la
texture de la société. »
[16] Hypothèse pré-sociologique qui trouve sa
confirmation dans la thèse aujourd’hui classique du désenchantement du monde
chez Max Weber. « La thèse de ce dernier est bien connue :
l’intellectualisation et la rationalisation ne se définissent pas par un
accroissement quantitatif et cumulatif des connaissances qui délimitent notre
cadre de vie. Elles conditionnent un état d’esprit qui oriente, à tort ou à
raison, notre comportement et le sens des activités socialisées. […] Et c’est
précisément la rupture mentale de ce processus, l’affrontement entre
l’intellectualité et sa puissance sociale reconnue face à l’incertitude
fondamentale de l’exister, qui caractérisent l’être mélancolique. »
[17] Avant d’explorer cette
hypothèse d’une modernité mélancolique, il faut à présent définir précisément
ce que signifie la mélancolie. Pour ce travail de définition, s’impose une
excursion du côté de la psychanalyse, puisque c’est là que se trouve la
thématisation la plus aboutie de ce terme. Aussi, bien que ce discours soit un
discours prononcé depuis la sociologie, il se prononcera, sur la mélancolie du
moins, à partir d’une lecture serrée de Sigmund Freud.
En 1917, Sigmund Freud publie un livre intitulé
Métapsychologie; ce livre est une
sorte de synthèse intellectuelle dans laquelle l’auteur, persuadé de ne pas
survivre à la guerre qui déchire l’Europe, souhaite fixer les principaux
concepts de la psychanalyse. Il se trouve que Sigmund Freud survit à la guerre
et que la théorie psychanalytique évolue par la suite. Le livre conserve
cependant l’intérêt de dresser le premier bilan d’une science en train de
s’inventer. Ce moment théorique correspond à ce que l’on nomme couramment la
première topique, qui s’effacera par la suite au profit de la seconde
topique.
Le terme « métapsychologie » ou encore « psychologie des
profondeurs » désigne le travail de fondation théorique de la psychanalyse
élaborée par Sigmund Freud.
L’essai Deuil et
mélancolie est le dernier des cinq essais qui composent cet ouvrage,
il est relativement court mais particulièrement dense. Il s’agit de porter mon
attention sur cet essai, car j’estime qu’il est susceptible d’apporter un
éclairage décisif sur mon hypothèse.
Dans ce texte qui semble être un texte fondamental, Sigmund
Freud a pour intention de penser la mélancolie, qui est selon lui la forme
pathologique du deuil. Il commence par poser quelques réserves sur l’unité
nosographique de la mélancolie, évoquant la multiplicité des formes qu’elle est
susceptible de prendre, puis il envisage de procéder à une étude comparative en
confrontant le non-encore-connu de la mélancolie avec le déjà-connu du deuil,
dont la mélancolie n’est finalement qu’une forme dérivée,
pathologique.
« Nous allons tenter d’éclairer l’essence de la mélancolie en
la comparant avec l’affect normal du deuil. »
[18] Sigmund Freud dresse un tableau clinique de la
mélancolie à partir duquel s’impose le rapprochement avec le deuil. Ce
rapprochement permet de dévoiler aussitôt ce qui distingue la mélancolie du
deuil, c’est-à-dire la dimension narcissique.
« La mélancolie se caractérise du point de vue psychique par
une dépression profondément douloureuse, une suspension de l’intérêt pour le
monde extérieur, la perte de la capacité d’aimer, l’inhibition de toute
activité et la diminution du sentiment d’estime de soi qui se manifeste en des
auto-reproches et des autoinjures et va jusqu’à l’attente délirante du
châtiment. Ce tableau nous devient plus compréhensible lorsque nous considérons
que le deuil présente les mêmes traits sauf un seul: le trouble du sentiment
d’estime de soi manque dans son cas. En dehors de cela, c’est la même chose.
»
[19] Ce qui est
remarquable aussi dans ce tableau clinique, c’est cette capacité particulière
de la mélancolie de se retourner en manie, ce qui se traduit pour le patient
par la succession de phases de dépression et de phases d’exaltation, de phases
de tristesse et de phases de joie ; on parle alors de psychose
maniaco-dépressive.
« La particularité la plus singulière de la mélancolie, celle
qui a le plus besoin d’être élucidée, c’est sa tendance à se renverser dans
l’état dont les symptômes sont opposés, la manie. […] Il n’est donc pas
seulement permis, il est exigé d’étendre à la manie aussi une explication
analytique de la mélancolie. »
[20] Entendons par manie non pas cette insupportable
mesquinerie qui attache certains à leurs petites habitudes, comme l’entend le
langage ordinaire, mais bien ce trouble de l’humeur qui entraîne un état
d’excitation psychomotrice et d’exaltation psychique, comme elle s’exprime
parfois dans l’ivresse alcoolique. Ces sautes d’humeur énigmatiques, que l’on
nomme aussi cyclothymie, correspondent chez Sigmund Freud à la fois à une
observation empirique et à une intuition théorique. Selon lui, ces variations
d’humeur rendent compte des conflits titanesques que se livrent au fin fond du
psychisme les pulsions contradictoires qui animent notre inconscient, avec tout
le jeu des retournements et des détournements pulsionnels. En clair, ce serait
du côté de la crise maniaque que se trouve vraisemblablement une issue pour
sortir de la mélancolie.
« Le maniaque nous démontre, de façon évidente, en partant
comme un affamé en quête de nouveaux investissements d’objets, qu’il est libéré
de l’objet qui l’avait fait souffrir. »
[21] La démarche intellectuelle de Sigmund Freud repose
sur le pari suivant lequel, si l’on considère avec attention ce qui se passe
lors d’un deuil, alors on comprendra mieux la mélancolie, car c’est bien
l’avantage du deuil de s’offrir à l’observation, là où la mélancolie se
dérobe.
« La seule différence [avec le deuil], c’est que l’inhibition
mélancolique nous fait l’impression d’une énigme, parce que nous ne pouvons pas
voir ce qui absorbe si complètement les malades. »
[22] Le deuil est une réaction psychologique
difficile qui suit immédiatement la perte d’une personne aimée. Cet état,
caractérisé par une grande passivité, marque notre incapacité à reporter
directement notre affection sur un autre objet. Refusant de se rendre à
l’évidence, le sujet endeuillé persévère alors à aimer le défunt comme un
vivant, jusqu’à ce que progressivement il accepte la réalité, surmonte cette
perte irréversible et puisse à nouveau s’investir affectivement et
effectivement. À ce moment-là, on dit que le travail du deuil est
achevé.
« Cette rébellion [contre le principe de réalité] peut être si
intense qu’on en vienne à se détourner de la réalité et à maintenir l’objet par
une psychose hallucinatoire de désir. Ce qui est normal, c’est que le respect
de la réalité l’emporte. Mais la tâche qu’elle impose ne peut être aussitôt
remplie. En fait, elle est accomplie en détail, avec une grande dépense de
temps et d’énergie d’investissement. »
[23] Cette position, pourtant intenable, de rébellion
contre la réalité, que préfère adopter le sujet endeuillé plutôt que de réviser
le lieu de son investissement affectif, laisse entrevoir la puissance des liens
libidinaux qui unissent le sujet à l’objet aimé.
« On peut observer d’une façon générale que l’homme n’abandonne
pas volontiers une position libidinale même lorsqu’un substitut lui fait déjà
signe. »
[24]
Conformément à l’hypothèse d’étude comparative initiale, Sigmund Freud applique
à la mélancolie le savoir issu de l’observation du deuil, il s’applique donc à
décrypter celle-ci comme une réaction difficile faisant suite à une
perte.
« Dans le deuil, nous trouvions que l’inhibition et l’absence
d’intérêt étaient complètement expliquées par le travail de deuil qui absorbe
le moi. La perte inconnue qui se produit dans la mélancolie aura pour
conséquence un travail intérieur semblable, et sera, de ce fait, responsable de
l’inhibition de la mélancolie. »
[25] Si le rapport de similitude entre le deuil et la
mélancolie est éclairant, il permet aussi et surtout de dégager une différence
essentielle, sur laquelle Sigmund Freud va par la suite concentrer toute son
attention, il s’agit du fait que la mélancolie s’accompagne d’une impudique et
décapante autocritique, d’une forte dépréciation du moi.
« Dans le deuil, le monde est devenu pauvre et vide, dans la
mélancolie, c’est le moi lui-même. »
[26] Sigmund Freud fait à ce point de son analyse une
remarque très étonnante, tragique ai-je envie de dire, selon laquelle c’est
probablement dans ces moments de mélancolie que l’on porte les pires jugements
sur soi, dans ces moments de dépression et de dépréciation de soi que l’on
accède au plus près de la vérité du sujet.
« Lorsque, dans son autocritique exacerbée, il se décrit comme
mesquin, égoïste, insincère, incapable d’indépendance, comme un homme dont tous
les efforts ne tendraient qu’à cacher les faiblesses de sa nature, il pourrait
bien, selon nous, s’être passablement approché de la connaissance de soi, et la
seule question que nous nous posions, c’est de savoir pourquoi l’on doit
commencer par tomber malade pour avoir accès à une telle vérité. »
[27] Cette constatation, que
l’on peut faire aisément lorsque l’on écoute les plaintes d’un sujet
mélancolique, laisse à penser que, du deuil à la mélancolie, la perte se soit
déplacée de l’objet vers le sujet, ce qui est perdu relève du sujet, révèle le
sujet.
« L’analogie avec le deuil nous amenait à conclure que le
mélancolique avait subi une perte concernant l’objet, ce qui ressort de ses
dires, c’est une perte concernant son moi. »
[28] Le scénario de la mélancolie ressemble à celui du
deuil, dans la mesure où il s’agit aussi d’une réaction à la disparition d’un
objet ; cependant, dans le cas de la mélancolie, cette perte est une perte
catastrophique pour le sujet. À l’occasion de cette perte, se dévoilent les
profondes motivations narcissiques du sujet, justifiant
a posteriori l’élection de l’objet
perdu. Dans le cadre de la mélancolie, le sujet se perd dans la perte de
l’objet, car celle-ci lui dévoile un aspect inconscient de sa personnalité. Le
sujet doit alors faire « le deuil d’un certain moi» pour ainsi dire.
« Parler de la dépression nous conduit dans la contrée
marécageuse du mythe narcissien. »
[29] La situation mélancolique provoque chez le sujet la
manifestation critique d’une partie du moi envers le reste du moi. Disons que
le sujet se prend lui-même pour un objet, l’objet de son ressentiment, c’est ce
que la psychanalyse nomme un clivage du moi (
Ichspaltung), c’est-à-dire un processus qui
affecte lourdement le sujet et menace son unité.
« L’ombre de l’objet tombe sur le moi qui peut alors être jugé
par une instance particulière comme un objet, comme l’objet abandonné. De cette
façon, la perte de l’objet s’est transformée en une perte du moi et le conflit
entre le moi et la personne aimée en une scission entre la critique du moi et
le moi modifié par identification. »
[30] Dans ces conditions, et poussant jusqu’au bout
l’analogie avec le deuil, on est en droit de se demander en quoi consiste le
travail du deuil, sachant qu’il est tout à fait inutile de vouloir convaincre
le mélancolique d’être plus indulgent avec luimême.
« Il serait scientifiquement aussi bien que thérapeutiquement
infructueux de contredire le malade qui porte de telles plaintes contre son
moi. Il doit bien avoir, en quelque façon, raison et décrire quelque chose qui
est tel qu’il lui paraît. »
[31] Il semble qu’il n’y ait d’autre solution que de
laisser patiemment le temps faire ce travail et dénouer peu à peu la
situation.
« L’accomplissement de ce retrait [de la représentation
inconsciente de l’objet] par la libido ne peut pas être un processus instantané
; c’est certainement, comme le deuil, un processus de longue durée progressant
pas à pas. »
[32] Le
sujet doit lentement apprendre à se libérer, se détourner de l’objet, sans se
retourner pour autant contre lui-même, pour trouver une issue, pour surmonter
la mélancolie.
« De même que le deuil amène le moi à renoncer à l’objet en
déclarant l’objet mort, et de même qu’il offre au moi la prime de rester en
vie, de même chacun des combats ambivalentiels singuliers relâche la fixation
de la libido à l’objet en le dévalorisant, en le rabaissant et même, pour ainsi
dire, en le frappant à mort. Ce processus a la possibilité de prendre fin dans
l’inconscient, soit que sa fureur finisse par s’épuiser, soit que l’objet
finisse par être abandonné comme sans valeur. »
[33]
Le deuil infini de la communauté ou la nostalgie de
l’effervescence
Tâchons de ramasser le propos pour essayer de faire apparaître
clairement l’enjeu. Le travail de (re-)mise en perspective des thèmes
classiques de la sociologie, à partir desquels j’ai ouvert cette réflexion en
vue de (dis-)cerner la tonalité affective propre à la modernité, (dé-)montre
que le passage d’une structuration sociale de type communautaire à une
structuration sociale de type individuel se paye au prix fort de l’atomisation
sociale. On peut dire de la modernité que, sociologiquement parlant, elle est
ce double mouvement simultané, qui en réalité n’en est qu’un,
d’individualisation et de dé-communautarisation. La modernité, c’est autant la
naissance de l’individu que la mort de la communauté, ou plutôt, c’est la
naissance de l’individu à partir de la mort de la communauté.
« L’individu n’est que le résidu de l’épreuve de la dissolution
de la communauté. »
[34] Maintenant, lorsque l’on considère la dimension
psychologique de l’individu de la modernité, on s’aperçoit qu’il se construit
essentiellement sur fond de mélancolie, de nostalgie et de deuil. Le profond
sentiment d’abandon et de détresse qu’éprouve l’individu dé-communautarisé
relève de ce que la psychanalyse désigne par le terme
Hilflosigkeit. Mon hypothèse consiste
alors à poser que l’objet perdu qui place l’individu de la modernité dans cette
situation d’incomplétude, c’est
la
communauté.
Aussi, elle sera au cœur de cette interrogation quand bien même
celle-ci ne serait qu’un mythe.
« On peut s’interroger sur la communauté, sur la nostalgie qui
lui sert de fondement. […] Qu’elle ait ou non existé en tant que telle importe
peu ; il suffit qu’à la manière d’une toile de fond, cette idée permette de
faire ressortir telle ou telle réalisation sociale qui peut être imparfaite,
ponctuelle même, mais n’en exprime pas moins la cristallisation particulière de
sentiments communs. »
[35] Attention, il faut aussitôt préciser que la
communauté défunte qui imprime son manque à l’individu moderne est un deuil
primordial, un deuil probablement insurmontable, sans lequel il n’y aurait
certainement pas d’individu possible. Disons que cette perte est constitutive,
elle est la condition nécessaire à l’émergence de l’individualité dans la
modernité.
À ce titre, il semble particulièrement justifié, d’un point de
vue heuristique, d’entrer dans cette problématique sociologique de la modernité
par la voie psychanalytique et notamment la théorie freudienne de la
mélancolie, pour entreprendre l’anamnèse de la modernité et en quelque sorte
psychanalyser le lien social.
Avec la modernité, l’individu est pris, prisonnier de son
devenir individuel. Il se trouve destitué, déchu de toute appartenance
communautaire, il est assigné à cette dés-assignation communautaire, et il sait
que c’est dans et par cette perte de la communauté que se joue son identité
d’individu. Il est dans cette situation psychologiquement inconfortable de
regretter la communauté pré-moderne (quand bien même celle-ci ne serait qu’une
figure imaginaire propre à la modernité), sans jamais pouvoir la retrouver, car
elle lui est définitivement forcluse,
comme diraient les psychanalystes. La tentation nostalgique est une impasse et
les tentatives pour revenir en arrière sont vouées à l’échec, puisque c’est à
partir de ce deuil premier de la communauté qu’émerge toute individualité,
puisque c’est ce deuil originaire qui est la condition de possibilité de toute
identité individuelle. Disons que le sentiment de détresse et de regret envers
la communauté (prémoderne) qui taraude l’individu (moderne) est un regret
proprement inconsolable, puisqu’il est le regret d’un individu qui regrette
l’individualité même.
Incontournablement, « la constitution de l’individualisme comme
valeur dominante passe par la désagrégation du lien organique. »
[36]
Force est de constater qu’une fatalité frappe le destin de
l’individu, c’est celle d’assumer son individualité tout en sachant que cette
individualité passe par le deuil de la communauté. En effet, si avec la
modernité l’individu est sevré de la communauté, il n’en est pas moins, malgré
son statut d’individu, fraîchement acquis, toujours plus ou moins en demande de
communauté, toujours plus ou moins à la recherche de la communauté perdue,
apparemment introuvable, (in-)retrouvable.
Cela ne veut pas dire qu’il soit strictement impossible de
trouver de nouvelles combinaisons communautaires, d’inventer des communautés de
substitution, des néo-tribus pour essayer de consoler des individus en manque
de communauté, pour essayer de dés-individualiser ou de re-communautariser les
individus de la modernité. Il est toujours possible pour l’individu orphelin de
s’adapter et d’être adopté.
C’est le mérite d’une sociologie attentive au grouillement
social de l’époque d’avoir su percevoir, sans rien préjuger, la saturation de
l’individualisme moderne, et, dans cette saturation, d’y avoir perçu le signe
non pas d’un déclin mais d’une vitalité du social, pour ensuite, à partir de ce
constat, proposer l’hypothèse féconde du néo-tribalisme.
« On peut dire qu’au sein d’une masse multiforme, il existe une
multiplicité de micro-groupes qui échappent aux diverses prédictions ou
injonctions d’identité habituellement formulées par les analystes sociaux. Il
n’en reste pas moins que l’existence de ces tribus est flagrante. L’existence
de leurs cultures n’en est pas moins réelle. Mais naturellement, celles-ci et
celles-là ne s’inscrivent nullement dans un ordre politico-moral; et une
analyse se faisant essentiellement à partir de telles catégories est condamnée
au silence ou, ce qui est malheureusement plus fréquent, au bavardage. Je l’ai
dit, il n’est pas possible de sommer. Encore moins de réduire, ou de ramener la
socialité à telle ou telle détermination, fût-elle de dernière instance. Nous
vivons un moment des plus intéressants où l’efflorescence du vécu en appelle à
une connaissance plurielle, où l’analyse disjonctive, les techniques de la
séparation et l’apriorisme conceptuel doivent laisser la place à une
phénoménologie complexe qui sache intégrer la participation, la description,
les récits de vie et les diverses manifestations des imaginaires collectifs.
»
[37] La modernité
peut toujours miser sur l’individu et nier la communauté, elle peut toujours
jouer l’individu contre la communauté, elle n’en est pas moins confrontée
invariablement à la question de l’être-ensemble, à la question de l’être-avec.
Question d’autant plus brûlante lorsqu’il s’agit de trouver le dénominateur
commun d’individus dé-communautarisés n’ayant plus rien en commun.
À l’impossibilité de retrouver la communauté perdue, répond
l’impossibilité plus grande encore de ne pas trouver de nouvelles formes
communautaires, pour qu’enfin l’être-ensemble ne soit plus seulement subi mais
voulu, désiré. Finalement, il faut penser dialogiquement la mélancolie et
l’effervescence, la mélancolie individuelle étant le meilleur ferment de
l’effervescence collective qui périodiquement vient (ré-)animer la vie
sociale.
[*]
Chercheur au CEAQ, Paris V.
[1]
J’opte ici pour le terme « mélancolie » relevant du vocabulaire
psychologique, plutôt que le terme « anomie » relevant du vocabulaire
sociologique, car mon propos est précisément d’essayer de sociologiser une
humeur qui se présente usuellement comme exclusivement psychologique.
[2]
Émile DURKHEIM,
Le
Suicide, Paris, PUF, 1986, p. 304.
[3]
Norbert ÉLIAS,
La Société des
individus, traduit par J. Étoré, Paris, Fayard, 1997, p.
140.
[4]
René DESCARTES,
Méditations
métaphysiques, Paris, PUF, 1996, p. 65.
[5]
Bernard VALADE,
Introduction aux
sciences sociales, Paris, PUF, 1996, p. 14.
[6]
Jean-Paul SARTRE,
La
Nausée, Paris, Gallimard, 1991, p. 87.
[7]
Jean-Paul SARTRE,
ibidem, p. 222.
[8]
Didier NORDON, « Un sujet impossible », dans
L’Ennui, Paris, Autrement, n° 175,
janvier 98, p. 10.
[9]
Charles TAYLOR,
Les Sources du
moi. La Formation de l’identité moderne, Pa- ris, Seuil, 1998, p.
633.
[10]
Norbert ÉLIAS,
La Société des
individus, op. cit, p. 169.
[11]
Elisabeth ROUDINESCO,
Pourquoi la
psychanalyse ? Paris, Fayard, 1999, p. 14.
[12]
Alain ERHENBERG,
La Fatigue
d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Ja- cob, 2000, p.
276.
[13]
Raymond KLIBANSKY, Erwin PANOFSKY et Fritz SAXL,
Saturne et la mélanco- lie, traduit
par F. Durand-Bogaert et L. Évrard, Paris, Gallimard, 1989, p. 494.
[14]
Ibidem, p.
534.
[15]
Robert BURTON,
Anatomie de la
mélancolie, traduit par B. Hoepffner et C. Strarobinski, Paris,
Corti, 2000.
[16]
Raymond KLIBANSKY, « Avant-propos » (1989) à
Saturne et la mélancolie de Ray- mond
KLIBANSKY, Erwin PANOFSKY et Fritz SAXL,
op.
cit., p. 19.
[17]
Patrick TACUSSEL,
Mythologie des
formes sociales, Paris, Méridiens Klincksieck, 1995, p. 72.
[18]
Sigmund FREUD, « Deuil et mélancolie », dans
Métapsychologie, traduit par J.
Laplanche et J.B. Pontalis, Paris, Gallimard, 1995, p. 145.
[19]
Sigmund FREUD,
op.
cit., p. 147.
[20]
Ibidem, p.
163.
[21]
Ibidem, p.
165.
[22]
Ibidem, p.
150.
[23]
Sigmund FREUD,
op.
cit., p. 148.
[24]
Ibidem, p.
148.
[25]
Ibidem, p.
149.
[26]
Ibidem, p.
150.
[27]
Sigmund FREUD,
op.
cit., p. 151.
[28]
Ibidem, p.
152.
[29]
Julia KRISTEVA,
Soleil
noir, Paris, Gallimard, 1989, p. 15.
[30]
Sigmund FREUD, « Deuil et Mélancolie »,
op. cit., p. 156.
[31]
Sigmund FREUD,
op.
cit., p. 156.
[32]
Ibidem, p.
167.
[33]
Ibidem, p.
170.
[34]
Jean-Luc NANCY,
La Communauté
désœuvrée, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1986, p. 16.
[35]
Michel MAFFESOLI,
Le Temps des
tribus, Paris, La Table ronde, 2000, p. 36.
[36]
Michel MAFFESOLI,
La Violence
totalitaire, Paris, Desclée de Brouwer, 1999, p. 126.
[37]
Michel MAFFESOLI,
Le Temps des
tribus, op. cit, p. 271.