2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Pression et dépression dans le système scolaire
Jean-Luc Roques
[*]
Le présent article se propose d’aborder la dépression scolaire.
Si le discours sur la faillite scolaire est récurrent, l’image de cette
dépression semble aujourd’hui sensi~ble. Forme aigu de la mélancolie, elle
s’inscrit dans une opposition entre des pressions et des ex-pressions
multiples. Or, actuellement, ces forces entrent dans de telles tensions
qu’elles engendrent une spirale, un tourbillon dans lequel les protagonistes
sont entraînés.
Mots-clés :
Pression, expression, dépression, système scolaire.
The object of this article is to propose an approach to
scholastic depression. The failure of the educational system is now commonly
recognized. The image of this depression has come into sharper focus. Acute
form of melancholy, it stems from opposition between diverse pressures and the
multiple reactions to these pressures. Currently these opposing forces engender
such tensions that they create a spiral, a maelstrom, drawing in all
protagonists.
Keywords :
Pressure, reaction, depression, educational system.
Les discours sur l’école en particulier, et sur le système
scolaire en général, renvoient souvent à la détresse, à la désillusion, à la
déprime. Certes, ces allusions ne sont pas récentes. Déjà Confucius, vers 500
avant J-C, écrivait : « Les professeurs aujourd’hui ne font que répéter les
mêmes choses. Ils ennuient les élèves avec des questions stupides. Comme
résultats, les jeunes se découragent devant les difficultés des études. Voilà
pourquoi l’éducation est en faillite complète. » Toutefois, si cette image de
la faillite s’inscrivait dans ces débats lointains, celle-ci semble aujourd’hui
particulièrement sensible. On l’explicite en parlant d’échec scolaire,
d’exclusion, de disqualification, de pathologie ou d’inadéquation entre
formation et emploi, bref d’anomie permanente. Si l’éducation est alors un
miroir de la société, ne serions-nous pas entrés dans la dépréciation, la
tristesse, le pessimisme et la mélancolie ? Pour donner un vocable à ces divers
éléments, nous parlerons de dépression scolaire. Celle-ci sera entendue comme
une forme de malaise collectif, où l’énergie vitale qui parcours l’ensemble du
corps social/ scolaire se verrait affectée. Comment alors arriver à comprendre
cette dépression sans entrer dans quelques jugements moraux ?
Pour répondre à cette question, cet article propose d’expliquer
la dépression scolaire à partir de deux antonymes. L’hypothèse que nous
émettrons sera de dire que la dépression scolaire provient d’un effet
d’entraînement entre des pressions et des expressions. Nous entendrons par «
pression » un construit social qui exerce sur les individus une activité
contraignante, semblable ou opposée à leurs propres désirs, motivations,
intérêts et représentations
[1]. Par effet de miroir, nous définirons une «
expression » comme une activité significative qui permet au sujet de lutter
contre la pression sociale pour recouvrer une certaine liberté ou une
reconnaissance sociale
[2]. La dépression sera alors conçue comme un tourbillon,
voire un cercle vicieux. Dans ce sens, nous nous éloignerons d’une pure vision
d’ordre psychologique qui traiterait de dépression mentale et de pathologie
individuelle. Nous n’aborderons pas non plus ce terme dans sa portée
économique. Ainsi, s’il faut rester vigilant sur la tonalité de certains mots
et éviter toute forme de naturalisme
[3], nous proposerons de présenter plutôt l’image d’une
dépression atmosphérique. C’est alors un jeu d’équilibre et de déséquilibre, où
le système scolaire est entraîné dans une spirale.
C’est à partir de plusieurs de nos travaux précédents que nous
porterons un regard sur une dépression particulière. Celle-ci s’intéressera à
l’interrelation qui existe entre les pressions qui s’exercent sur les jeunes et
les expressions que ceux-ci semblent mettre en scène. En cela, nous aborderons
le système éducatif par une entrée choisie. Nous ne traiterons pas, par
exemple, des pressions qui s’exercent sur le corps enseignant et des formes
d’expressions qui en résulteraient et qui sans nul doute relèveraient de la
même problématique.
Comment tout d’abord rendre compte de cette
opposition? C’est ce que nous
aborderons dans la première partie avec l’instauration d’une discussion
fictive, certes bien éloignée d’une forme d’intercompréhension
[4], mais qui paraît relever d’un
débat originel. Si ce jeu entre pressions et expressions est récurrent, si
cette contradiction est permanente
[5], comment leur opposition entraîne-t-elle une
tension si forte ? C’est ce que nous
présenterons dans une seconde partie, en montrant que d’un côté les pressions
se multiplient et que de l’autre les expressions s’amplifient. Cela entraîne
une nouvelle dynamique éducative. Enfin, comment ce lien entre les deux
contraires peut-il engendrer une forme de
dépression scolaire ? Dans la troisième partie,
nous montrerons que celle-ci est une partie en creux et provient d’un effet
d’entraînement inexorable, un quasi-cercle vicieux.
Raymond Aron, en forme de boutade, disait que le lien commun à
tous les sociologues était d’admettre la difficulté de définir la sociologie.
Un autre lien pourrait aussi unir l’activité sociologique. Celle-ci serait de
mettre en évidence la relation ambivalente, et parfois tendue, qui existe entre
ce que l’on peut nommer d’une part la société, ou le collectif, et de l’autre
l’individu. D’un côté, la société moderne postule l’intérêt de développer
l’individualité. Dans cette perspective, l’individu doit être autonome. De
Montaigne à Kant, on voit poindre paradoxalement cette théorie a-sociale. Dans
un même temps, elle rappelle à ce même individu qu’il fait partie d’un
collectif. Dans ce cas, l’individu est contraint d’accepter certaines formes de
socialisations proposées, d’intérioriser les normes et d’incorporer les
valeurs. Si celui-ci rechigne, il se voit réprimandé, sanctionné, puni, voire
rejeté ou exclu par ce même collectif. C’est ici toute une tradition qui va
d’Aristote à Rousseau et qui montre que l’individu à besoin des autres
[6]. D’un autre côté, les femmes
et les hommes, les jeunes et les adultes, ceux qui sont dedans ou ceux qui sont
dehors aspirent à prendre en charge personnellement leur existence. Or, cela se
fait en exprimant une demande sociale et en désirant un soutien
collectif
[7]. C’est en
fin de compte une dynamique classique et récurrente qui subsiste entre la
dimension collective et la dimension individuelle où tout s’entrecroise et se
percute, se lie et se sépare. Mais en quoi l’une fait-elle pression et l’autre
peut-elle être source d’expression ?
Pour cela, revenons quelques instants sur ce débat originel qui
rythme la pensée sociologique. Durkheim posait le problème en ces termes : « En
chacun de nous, peut-on dire, il existe deux êtres qui, pour être inséparables
autrement que par l’abstraction, ne laissent pas d’être distincts. L’un est
fait de tous les états mentaux qui ne se rapportent qu’à nous-mêmes et aux
événements de notre vie personnelle : c’est ce qu’on pourrait appeler l’être
individuel. L’autre est un système d’idées, de sentiments et d’habitudes qui
expriment en nous, non pas notre personnalité, mais le groupe ou les groupes
différents dont nous faisons partie… Leur ensemble forme l’être social.
»
[8] Le sociologue
reconnaîssait en fait deux êtres spécifiques : l’un « individuel» et l’autre «
social». On connaît l’intérêt que portait cet auteur sur le second
aspect
[9]. Ainsi,
l’éducation est un phénomène social fondamental, car le milieu tend à façonner
le jeune à son image. Cela permet une restriction sociale des pulsions. Cela
contribue à intérioriser des rôles sociaux. L’éducation est alors un objet de
transmission, d’épanouissement et permet « la socialisation de la jeune
génération »
[10].
À la même époque pourtant, Palante, auteur bien moins connu et
mis à l’écart, développe une approche du social opposée. Il s’inscrivait dans
une perspective plus individualiste et écrivait : « Du rapprochement des
vouloir-vivre individuels se forme un vouloir-vivre collectif qui devient
immédiatement oppressif pour les vouloir-vivre individuels et qui s’oppose de
toutes ses forces à leur épanouissement. »
[11] Certes, son discours révolté est situé
historiquement et lié à sa propre histoire. Mais reconnaissons-lui une vision
bien différente de ce que prônait, à l’époque, l’école durkheimienne. Pour lui,
il existe des antinomies puissantes entre l’individu et la société
[12]. Cette dernière est un
système plus ou moins complexe de relations sociales où l’individu est appelé à
vivre. Or, si le milieu social exerce sur ce dernier un nombre considérable
d’influences
[13], il
subsiste pourtant un résidu irréductible à chaque individu. Il existe à
l’intérieur de chaque personne une quelconque liberté d’action. De plus, la
société exerce une compression sociale, qui est une cause pour lui de
perpétuels froissements et de révoltes. En cela, l’excès d’intégration et la
pression sociale qui en résulte engendrent de la part des individus des
réactions de mécontentements. L’individu devient désobéissant et s’inscrit dans
une morale de la résistance et du refus
[14]. Il veut être soi-même, se préserver, et être « son
propre fabricateur, son propre fournisseur de vérité et d’illusion ; son propre
bâtisseur de rêves ; son propre constructeur et son propre destructeur
d’idéal»
[15].
L’individu recherche une liberté d’action et de pensée, une indépendance
quotidienne, et développe des « tactiques pour louvoyer avec la société et
passer à travers les mailles du filet dont elle l’enserre »
[16]. Enfin, à côté de cette
pression exercée par la conscience collective, il existe une action voulue.
C’est ce qu’il appelle « l’éducationisme » qui se fonde sur la raison et tend à
imposer un conformisme moral
[17]. Ce système est alors opposé à l’intuition, à la
spontanéité et par-delà à la liberté de pensée.
Durkheim voyait dans la société un aboutissement moral; Palante
y détecte au contraire l’assujettissement de l’individu. Durkheim reconnaît
dans l’individu, même s’il défend l’autonomie de celui-ci, essentiellement un
réceptacle de l’ordre social qu’il le veuille ou non
[18] ; Palante y perçoit à la
fois « la seule source d’énergie, la seule mesure de l’idéal»
[19]. En conséquence, l’image
de l’éducation est, pour les deux auteurs, divergente. Toutefois, si la pensée
de Durkheim et la pensée de Palante semblent s’opposer, ne peut-on pas les
combiner pour comprendre certaines formes de troubles ? En effet, on pourrait
admettre que les pressions sociales et les expressions individuelles peuvent
être imbriquées. Elles s’entrelacent, se mêlent et se démêlent, dans une
dialectique entre socialisation et indépendance, entre incorporation et lutte,
entre coercition et résistance. C’est donc à travers ce schéma d’interférence
que nous proposerons de parler des tensions scolaires.
Avec l’avènement du positivisme, les pressions sociales ont
tenté d’être cohérentes par le biais de la légitimation des grandes
institutions
[20]. Ces
dernières relevaient d’une volonté de contrôler. À chaque moment de sa vie,
l’individu était pris en charge et avait un statut et un rôle prédéterminé.
L’obsession de l’ordre recouvrait la peur d’une société en miette, la peur du
désordre social. Tout tendait à se confondre, le manque de propreté, les
troubles de la santé et les désordres politiques
[21]. L’État instituteur proposait une
autorité commune qui se fondait sur un idéal républicain. Il permettait
d’englober l’ensemble des individus dans ce grand tout. L’armée instaurait le
service universel. La famille socialisait dès le plus jeune âge. L’Église
donnait à la France une image universelle. L’école et les hussards noirs, comme
le disait Péguy, avaient pour leurs parts la tâche d’éduquer les enfants dans
le patriotisme. Le maître, comme l’adjudant, le père, ou le prêtre exerçaient
une pression sur l’ensemble du corps social. La volonté d’intériorisation de la
morale et la répression des pulsions étaient fortes
[22]. L’homme et ses droits exerçaient leurs
autorités.
Corrélativement, des formes d’expressions ont tenté de lutter
contre cette force d’imposition. Pensons plus particulièrement ici à une face
inversée de l’école de Jules Ferry, où des pédagogues développaient une autre
vision de l’enseignement. C’est notamment le cas de Freinet ou de Montessori,
qui proposaient de développer une pédagogie centrée sur l’expression libre des
enfants ou sur la maîtrise de soi. Dans ce cadre éducatif de l’époque, tous les
jeunes n’avaient pas leur place. Il existait une indéniable sélection en amont,
où seuls les héritiers ou les boursiers pouvaient intégrer le système
[23]. Pour leur part, les jeunes étudiants
n’étaient pourtant pas si dociles et il existait parfois des révoltes. Les
formes d’expression du romantisme présentées par Flaubert, Hugo ou Musset
montraient des jeunes en lutte entre le bien et le mal, entre le légal et
l’illégal
[24], dans un
double entraînement entre le chaos et l’harmonie
[25]. Toutefois, par-delà ces formes
d’expressions, il existait globalement un système de représentation du monde à
forte valeur identitaire
[26].
Après le grand big-bang, le baby-boom, puis le grand bond et
les années glorieuses, la massification et l’explosion scolaire, les grandes
institutions sont entrées en déclin
[27]. La chute du programme institutionnel, en tant
qu’imposition de rôles, a entraîné à la fois quelques doutes, mais surtout à
notre sens un éclatement des sources de pressions. Un ensemble d’instances
créatrices a pénétré le système éducatif. On a tendance à dire qu’il n’y a plus
d’autorité, qu’il n’existe plus de contrôle. Nous dirons plutôt que nous sommes
en présence d’une multiplicité d’instances qui font autorité et qui veulent
dire ce qui est le bien et ce qui est le mal. Toutes exercent des pressions.
Elles alternent. Elles cohabitent. Elles contrôlent ou surveillent. S’il
subsiste un pluralisme des valeurs, on pourrait admettre qu’il existe un
pluralisme des pressions
[28]. Les chefs d’établissement, les CPE, les conseillers
d’orientation, les professeurs, les inspecteurs, mais aussi les communautés
familiales, religieuses ou associatives, les nombreux pairs ou amis, ou encore
des personnages locaux
[29] comme les maires, les conseillers généraux ou
régionaux exercent une multiplicité de pressions. On pourrait ajouter les
pressions économiques et les influences médiatiques. La tentative de
programmation moderniste se démultiplie en exacerbant leurs prospectives. Le
progrès, qui était une dimension idéale, fait place au projet comme dimension
pratique. Les figures du projet se propagent. On va parler de projet personnel,
de projet de formation, de projet éducatif, de projet d’orientation, de
pédagogie du projet. Ainsi, dans cet entraînement, celui qui n’a pas de projet,
ou qui n’a pas de projet réaliste, est alors considéré comme un individu sans
passé, sans histoire et donc sans avenir. Le projet rassure tout en réduisant
l’horizon temporel
[30], tout en dénigrant les écarts qui sont de plus en
plus importants entre les moyens et les fins. C’est alors qu’intervient la
culture de l’évaluation pour mesurer les évolutions, les coûts, les
apprentissages.
Parallèlement, les modes d’expressions se multiplient. Ils
sont, dans un jeu de miroir, le reflet des pressions sociales. Les jeunes ne
sont pas totalement déterminés, ils sont singuliers et disposent en effet d’un
système d’alerte qui est assez sensible
[31]. Ils se retrouvent dans les cafés, dans les rues,
dans les concerts. En fait, dans un ensemble de lieux partagés. De plus, qu’ils
se réfèrent à une idée chrétienne et au salut personnel, qu’ils se pensent
comme cartésiens où il est possible de s’affranchir de la tradition, qu’ils se
retrouvent dans les confessions de Rousseau et qu’ils se représentent comme des
individus singuliers, qu’ils se concentrent sur une idée juridique où ils
peuvent agir sur leurs statuts, dans tous ces cas, chacun se retrouve dans une
sorte de labyrinthe, dans ce
labor-intus qui exprime le travail intérieur, et
revendique la réalisation d’un travail sur soi et d’une conquête de soi-même.
C’est ainsi que les jeunes vont tenter de multiplier de nouvelles
expérimentations. Dès lors, on peut se demander s’il existe véritablement une
crise des identités ou la mise en place d’identités multiples, d’une
pluri-identité ou une d’une multi-indentité. Tous vont osciller entre la
participation et le retrait, à la recherche de quelques équilibres. Il existe
en fait un processus d’engagement entraînant sans cesse du désengagement
[32], une dose d’implication
et une dose de retrait
[33]. L’individu veut être à plusieurs endroits en même
temps, à la recherche du stable et de son contraire qui lui permet de se
confronter à son existence
[34]. Il n’existe pourtant pas de schizophrénie sociale,
mais plutôt une volonté d’ubiquité sociale. Désir d’être ici et être ailleurs
au même moment. Sentiment de vouloir être seul et avec les autres dans un même
instant, mélangeant immédiatement ce besoin de sympathie et cette pulsion
formelle d’hostilité
[35]. Ces expressions sont bien éclatées, désordonnées,
multiples, mais permettent de comprendre les différentes résistances face aux
pesanteurs sociales
[36]. On voit bien qu’il existe un effet d’entraînement,
une spirale, où le don et le contre-don
[37] se mêlent au rejet et au contre-rejet. C’est dans ce
phénomène d’engrenage et de spirale que nous apprécierons la
dépression.
On pourrait parler d’interrègne comme le proposaient Hobbes ou
Machiavel. On pourrait partir d’une situation anomique chère à Durkheim. On
pourrait parler de crise ou de mutation. On pourrait proposer une forme de
radicalisation de la modernité. Nous parlerons plutôt de dépression scolaire
comme élément de compréhension de cet effet d’enroulement entre pressions et
expressions. Ainsi, nous entendons des aphorismes comme mettre sous pression,
faire pression, exercer une pression, maintenir la pression, être sous
pression, mais aussi, par effet de miroir, nous allons parler d’expressivité,
d’expression de joie, d’expression corporelle, comme d’un ensemble de signes
d’évacuation des pressions. Un cercle vicieux pourtant se construit entre les
diverses pressions et les multiples expressions, dans une sorte de décalage et
de tension. D’un côté, le mépris favorise l’idée d’une interchangeabilité des
individus, l’indifférence bureaucratique remet au goût du jour
l’unidimensionnel, le cynisme et l’hypocrisie tentent d’aseptiser les
établissements scolaires, en séparant, en isolant. Pensons simplement au
traitement de la violence ou des incivilités à l’école. Un nombre incalculable
d’acteurs proposent de prendre la parole
[38]. Ils sont juges, policiers, professeurs,
inspecteurs, chefs d’établissement, médecins, assistants sociaux, éducateurs,
parents et bien d’autres. Par contre, l’élève n’est jamais présent, ou
seulement dans des débats qui sont déjà organisés, orientés, programmés. Or, il
existe une part d’ombre
[39]. On peut dès lors comprendre, les pieds de nez qui
sont réalisés face à ces diverses instances lorsque les jeunes disent
s’éclater. S’éclater en multiple n’est-il pas la meilleure façon de ne pas être
pris ? Osciller entre normalité et liberté, entre conformité et déviance
n’est-il pas une capacité à résister contre ces diverses pressions ? L’individu
tend vers l’accomplissement de son être propre. Il n’y a pas simplement de
l’égoïsme mais plutôt une tendance à se réaliser en termes de
personnalité
[40] ou
d’authenticité
[41].
Mais l’idée émise ici est que les pressions s’accroissent et se transfigurent
en re-pression, alors que les expressions en s’accentuant, se transforment en
impression. De là, la mise en acte de la dépression s’inscrit dans le
tourbillon.
Face aux expressions juvéniles qui apparaissent ambivalentes,
contradictoires ou bizarres, les diverses pressions semblent perturbées. Lors
de nos entretiens, nous avons saisi des assertions comme « il est difficile
aujourd’hui de faire pression » ou « on ne peut plus faire pression » ou encore
« les pressions sont difficiles à maintenir ». Dès lors, les discours vont être
étayés par deux types d’explications. Dans la première, nous avons entendu,
dans nombre d’établissements scolaires, des phrases comme : « X fait sa crise,
ça va passer », « X est en crise, et dans quelque temps ça ira mieux ». Ce type
d’approche tente d’appréhender les comportements juvéniles, en termes de crise
d’adolescence. L’identité de l’individu ne devient apparente qu’en situation de
crise. Les perturbations sont expliquées à partir de causes biologiques,
physiologiques et psychologiques. L’individu n’est plus maître de lui-même. Il
bouillonne sous l’effet de facteurs qu’il ne contrôle pas. « Ce n’est pas de
leur faute », avons-nous parfois entendu. L’élève n’est plus apte à agir, il
manque de vigueur, il est aliéné. Dans la seconde approche, les comportements
sont perçus comme étant conditionnés par des éléments environnementaux et
sociaux. Le milieu social est la cause de tous les problèmes. On va alors
appréhender des phrases comme : « tu as vu dans quel milieu il vit », « ce
n’est pas étonnant ses parents sont ». On peut aussi saisir des formules comme
« c’est normal, les parents s’en désintéressent », ou encore « ils sont abrutis
par la télé ». Dans cette perspective, les attitudes des jeunes sont le
résultat de ce que Bourdieu aurait pu nommer l’intériorisation de
l’extériorité. Dans ces deux cadres d’analyse, l’individu y est décrit comme
étant toujours déterminé. Il est manipulé par des pulsions qui le dépassent et
par son inconscient qui le dirige. Il est aussi conditionné par son
habitus.
Ainsi afin de limiter cette aliénation sourde, il existe un
appel à la repression. C’est alors un retour nostalgique qui mobilise les
vieilles vertus de la République. On va faire un retour aux sources
[42], dans une forme de
naturalisation du passé
[43]. Avant, c’était mieux. Il y avait plus de morale,
plus de propreté, plus de lien. Avant, il y avait moins de bruit, moins
d’étrangers, moins de tensions. D’autres en appellent aux moyens, en demandant
plus de surveillants, plus d’aides, plus d’éducateurs, voire quelques
policiers. C’est la nostalgie de l’image de l’élève défini comme étant celui
qui croît. C’est l’
adolescens pris
dans son assertion latine qui est mis en perspective. L’élève, par analogie,
est celui qui doit s’élever et être élevé. L’adulte devient le seul étalon de
mesure. C’est ce dernier qui peut dire et qui peut agir. C’est lui qui porte un
jugement objectif. C’est alors le « si vous ne travaillez pas, vous irez en LP
», comme forme d’exclusion, qui met au ban de ce que les jeunes nomment le
cycle normal.
Depuis quelques décennies, les recherches montrent que la
situation juvénile s’est fortement détériorée. Les pressions qui s’exercent sur
eux sont de plus en plus nettes et les incertitudes à l’égard de leur avenir
sont importantes. Pourtant, la scolarité est pour eux essentielle
[44]. Elle exprime la
possibilité de poursuivre leur chemin, certes bien périlleux, et d’envisager
une place. C’est l’espoir de trouver sa voie, mais aussi l’espérance d’obtenir
un emploi
[45]. Elle
favorise aussi cette image de la mobilité ascendante. Or, tout ceci permet
aussi de rester attaché à une communauté juvénile. Pour d’autres, par contre
lorsqu’ils subissent des échecs, quand ils ont des difficultés, l’école n’est
plus perçue comme quelque chose qui inclut, mais au contraire exclut, met au
ban, met à distance, se transformant en drame personnel
[46]. Au-delà de ce clivage, bon nombre
d’entre eux semblent fatigués. Certes, le cartable est lourd, mais ce qui est
lourd, ce sont les pressions multiples et diffuses. Dans certains cas, ils
s’ennuient à rester assis dans des classes trop petites alors qu’on leur dit :
« Il faut que tu sois acteur de ta formation. » Ils s’ennuient car l’école n’a
que peu de sens, même s’ils veulent continuer, même s’ils réussissent. Ils
s’ennuient car les autres le disent : « L’école c’est chiant, tous mes copains
le disent.
» Alors, tous tentent de sortir de ces pressions. Les
expressions vont alors se transmuer en impression. C’est l’impression de
pouvoir s’évader, et de se sous-traire aux pressions, même pour un instant.
C’est pour cela que les actions collectives des jeunes sont si éphémères mais
régulières. Ils sont là où on ne les attend pas. C’est le monde du rêve d’être
à son tour sujet de pression. Ils s’évadent entre eux, car « les amitiés et les
amours enfantins et juvéniles, les enthousiasmes et les blessures, les échecs
et les succès participent autant de la formation des individus que les seuls
apprentissages scolaires »
[47]. Ils s’échappent vers d’autres réseaux « avec
l’informatique, je peux faire ce que je veux, je suis totalement libre et je
peux rencontrer des gens… sur internet on peut dire bonjour si on veut, et
c’est plus facile de faire des connaissances ». Ils s’envolent avec la
télévision
[48],
puisque « c’est un moyen de penser sans qu’on me demande ce que j’ai». D’autres
vont tenter d’être pour leur part impressionnants et vont impressionner par
leur look gothique, punk ou autre. D’autres vont enfin tenter de fixer leur
parole et reconstruire un territoire fictif qui leur est propre. C’est alors le
règne de l’impression, des tags, des graffiti, mais aussi des multiples petits
écris qui jalonnent les salles de classes, qui envisagent une distance critique
par rapport à l’institution
[49].
Pour conclure, nous nous permettrons de considérer quelques
mots de ViolletleDuc lorsqu’il écrivait : « Faites entrer un homme dans une
crypte basse, étendue, soutenue par de nombreux piliers courts, trapus ; bien
qu’il s’y puisse promener et y respirer à l’aise, il baissera la tête, il ne
naîtra dans son esprit que des idées tristes, de sombres images ; il éprouvera
une sorte d’oppression intime, un désir de lumière et d’air. Faites entrer cet
homme dans un monument dont les voûtes s’élèvent à une grande hauteur, inondé
d’air et de lumière, il lèvera ses regards, sa figure reflétera les idées de
majesté qui se pressent dans son sein. »
[50] La dépression scolaire s’inscrit nettement dans la
première partie du discours quand la pression engendre des images sombres. Nous
pourrions dire que c’est alors l’ambiance scolaire d’une époque
[51] qui est prise de vertige,
face à cette spirale et ce tourbillon. C’est une dépression qui se développe à
partir de cet entraînement entre les pressions et les expressions puis les
répressions et les impressions. Pensons à cette jeune fille qui nous disait : «
Je regarde le monde s’effondrer. » Pensons à ce professeur qui nous expliquait
que « le monde est culturellement vide. C’est la déliquescence générale ». On
voit alors que nombre d’acteurs du système scolaire paraissent pris dans cette
atmosphère bien mélancolique.
[*]
Chercheur à l’IRSA, Montpellier III.
[1]
Jean-Luc Roques,
La Petite ville
et ses jeunes, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 181.
[2]
Axel Honneth,
La Lutte pour la
reconnaissance, Paris, Éd. du Cerf, 2002.
[3]
Michel Forsé,
L’Ordre
improbable, Paris, PUF, 1989.
[4]
Jürgen Habermas,
De l’éthique de
la discussion, Paris, Flammarion, 1991.
[5]
Michel Maffesoli,
Essais sur la
violence, Paris, Librairie des Méridiens, 1984, p. 78.
[6]
Tzvetan Todorov,
La Vie
commune, Paris, Seuil, 1995.
[7]
Voir à ce titre l’ouvrage récent de Pierre Rosanvallon,
Le Modèle politique français, Paris,
Seuil, 2004.
[8]
Émile Durkheim,
Éducation et
sociologie, Paris, PUF, 1966, p. 51.
[9]
Émile Durkheim,
L’Éducation
morale, Paris, PUF, 1963.
[10]
Émile Durkheim,
Éducation et
sociologie,
op. cit., p.
92.
[11]
Georges Palante,
L’Individualisme
aristocratique, Les Belles Lettres, 1995, p. 46.
[12]
Georges Palante,
Les Antinomies
entre l’individu et la société, Éd. Folle Avoine, 1994.
[13]
Georges Palante,
L’Individualisme
aristocratique,
op.
cit.
[16]
Ibidem, p.
170.
[17]
Ibidem, p. 111 et
suite.
[18]
Émile Durkheim,
Les Règles de la
méthode sociologique, Paris, PUF, 1993, p. 4.
[19]
Épitaphe sur la tombe de Georges Palante.
[20]
Dominique Schnapper,
La France de
l’intégration, Paris, Gallimard, 1991, p. 209.
[21]
Jean-Pierre Goubert,
La Conquête
de l’eau, Paris, Robert Laffont, 1986.
[22]
Norbert Elias,
La Civilisation
des mœurs, Paris, Calmann Lévy, 1973.
[23]
François Dubet,
Le Déclin de
l’institution, Paris, Seuil, 2003.
[24]
Jean-Claude Caron,
Générations
romantiques, Paris, Armand Colin, p. 166.
[25]
Patrick Tacussel,
Charles
Fourier, Le jeu des passions, Paris, Desclée de Brouwer, 2000, p.
31.
[26]
Dominique Schnapper,
La France de
l’intégration,
op. cit., p.
210.
[27]
François Dubet,
Le Déclin de
l’institution,
op.
cit.
[28]
Jean-Luc Roques, « Modes d’expression de jeunes de petites
villes »,
Sociétés, 2003, n° 81, pp.
105-115.
[29]
Jean-Luc Roques, « L’effet du local chez les projets de jeunes
»,
L’orientation scolaire et
professionnelle, 2003, 32 (1), pp. 3-30.
[30]
Patrick Tacussel,
L’Attraction
sociale, Paris, Librairie des Méridiens, 1984.
[31]
Jürgen Habermas,
Droit et
Démocratie, Paris, Gallimard, 1997, notamment le chapitre
VIII.
[32]
Georges Lapassade,
L’Entrée dans
la vie, Paris, Éd. de Minuit, 1963.
[33]
Jean-Jacques Rousseau déjà écrivait dans ce sens : « J’ai des
passions très ardentes, et tandis qu’elles m’agitent, rien n’égale mon
impétuosité ; je suis cynique, éffronté, violent ; prenez-moi dans le calme, je
suis l’indolence et la timidité même. » Jean- Jacques Rousseau,
Les Confessions, Paris, Hachette, Vol.
I, 1962, p. 56.
[34]
Michel Maffesoli,
Du
Nomadisme, Paris, Librairie générale, 1997.
[35]
Georg Simmel,
Le
Conflit, Paris, Circé, 1992, p. 28.
[36]
Michel Maffesoli,
Essais sur la
violence,
op. cit., p.
49
.
[37]
Marcel Mauss,
Sociologie et
anthropologie, Paris, PUF, 1983.
[38]
Voir à ce propos les vecteurs utilisés par la violence. Michel
Maffesoli,
Essais sur la violence, op.
cit., p. 67 et suite.
[39]
Michel Maffesoli,
Du
Nomadisme,
op. cit., p.
20.
[40]
Georg Simmel,
Sociologie et
épistémologie, Paris, PUF, 1991, p. 138.
[41]
François Dubet,
Les
Lycéens, Paris, Seuil, 1991.
[42]
Corinne Berger, Jean-Luc Roques, « Politiques locales et
imaginaires »,
Les Cahiers de
l’imaginaire, n° 21, 2004.
[43]
Bernard Debarbieux, Sylvie Lardon,
Les Figures du projet territorial, Éd.
de l’Aube, 2003.
[44]
Marie Duru-Bellat, Agnes Van Zanten,
Sociologie de l’école, Armand Colin,
2002, p. 45.
[45]
Christine Gamba-Nasica,
Socialisations, expériences et dynamiques
identitaires, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 69.
[46]
Jean-Yves Rochex,
Le Sens de
l’expérience scolaire, Paris, PUF, 1995, p. 84.
[47]
François Dubet, Danilo Martuccelli,
À l’école : sociologie de l’expérience
scolaire, Seuil, 1996, p. 13.
[48]
Jean Cazeneuve,
L’Homme
téléspectateur, Denoël, 1974.
[49]
Laurence Roulleau-Berger, « Jeunesse, urbanité et accessibilité
», in Alain Vulbeau, Jean-Yves Barreyre,
La
Jeunesse et la rue, Desclée de Brouwer, 1994, pp. 33-48.
[50]
Eugène Viollet-le-Duc, « Entretiens sur l’architecture », in
Charles Brunold, Jules Ja- cob (dir.),
De
Montaigne à Louis de Broglie, Paris, Belin, 1961, p. 293
[51]
Michel Maffesoli, « L’ambiance sociale », in P. Tacussel
(dir.),
Le Réenchantement du monde,
Paris, L’Harmattan, 1994, pp. 13-24.