2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
La mélancolie et le tragique sociétal
Extrait de La Conquête du présent
Michel Maffesoli
La répétition et le tragique
Il est temps de prendre en compte cette tristesse collective
qui se manifeste avec plus ou moins d’acuité constamment dans le cours des
histoires humaines. La mélancolie, la morosité, etc., ne sauraient être
interprétées, uniquement en termes psychologistes ; nous avons affaire à une
donnée anthropologique qui est la conséquence de la tension qui existe entre la
conscience de la limite et le vouloir vivre irrépressible dont est constitué le
social. En tenant compte de ce fait, on peut cerner d’un peu plus près la
caractéristique de cette limite tragique dont nous disons qu’elle constitue un
horizon naturel du rituel social. En se référant à une remarque de l’étude de
Durkheim sur le suicide, on se rend compte plus précisément que l’existence
sociale est un « mélange », un mixte de sentiments variés et qu’il convient que
ceux-ci puissent s’exprimer d’une manière intrinsèque. En effet, dans une
civilisation et une idéologie du bonheur (du bonheur planifié), chaque
existence est programmée dans ses moindres détails pour le bonheur. La
sécurisation de la vie est une des caractéristiques majeures du monde
contemporain et, bien que ce ne soit pas ici notre propos, l’on sait qu’un tel
projet conduit immanquablement à l’établissement d’un totalitarisme, on ne peut
plus strict. C’est le complexe du « Grand Inquisiteur » ; en voulant faire le
bonheur du peuple, on construit sûrement les plus parfaits des camps de
concentration. Ainsi, c’est en oubliant que la mélancolie est une conséquence
du tragique sociétal que l’on arrive à la construction d’une société totalement
aseptisée. E. Durkheim remarquait que « la mélancolie n’est donc morbide que
quand elle tient trop de place dans la vie ; mais il n’est pas moins morbide
qu’elle en soit totalement exclue »
[1].
Une telle remarque et la suite de l’analyse dans laquelle elle
s’insère montrent bien combien est profondément enraciné le sentiment de
limite, de relativisation, le complexe polythéiste qui pondère dans une
admirable harmonie l’organicité de la vie et de la mort dont nous avons
parlé.
Il est vain de nourrir un optimisme béat, l’optimisme du
bonheur qui fonde une organisation domestiquée de la vie, il est parfois
dangereux de miser sans contrepartie sur un catastrophisme unilatéral, le
tragique de la limite reste une pluralité de sentiments et de situations qui
tient compte à la fois de la rudesse et de la douceur de ce tout ordonné qu’est
la vie sociale. Dans ce tout, l’ennui, la morosité, la répétition,
l’exaltation, l’intensité, etc., tout cela trouve une place relative, tout cela
se contrebalance, se court-circuite, se neutralise et c’est une telle
neutralisation qui est la condition de ce que nous avons appelé plus haut une
passivité féconde, c’est ce qui fait qu’il y a du plaisir à éprouver de la
mélancolie, tout comme certaines traditions culinaires apprécient fortement le
mélange de l’âcre et du doux. Nous ne faisons ici qu’indiquer une piste qui
éclairera nos remarques ultérieures sur le gestuel quotidien, mais il faut être
conscient de l’importance du mélancolique dans les affects et les situations
sociales. C’est en prenant une telle conscience que l’on peut d’une manière non
normative comprendre les moments paroxystiques de cette mélancolie. Le
terrorisme qui périodiquement et rituellement secoue le corps social, ou encore
les
massenmorders
[2] qui défraient régulièrement la chronique,
toutes ces attitudes (et la liste est longue à tenir) qui repoussent et
fascinent à la fois s’intègrent dans la mélancolie sociale et, en tant que
telles, doivent être analysées avec le plus grand des détachements. Il est en
effet délicat de juger les diverses formes que prennent la sagesse des limites
(telle que nous l’avons définie) ou le sens du tragique, il suffit de savoir
qu’ils sont toujours présents, peu ou prou, banalement ou d’une manière
paroxystique dans tous les actes de la vie courante. En effet, c’est en
s’arrimant fortement à ces points que l’on peut, hors des catéchismes et des
divers « devoir-être », se comprendre une multitude de minuscules attitudes,
actes ou situations qui, dans la grisaille ou l’exubérance, constituent le
terreau de la vie sociale, de notre vie.
Michel MAFFESOLI, extrait de La
Conquête du présent,
Paris, PUF, Sociologie d’aujourd’hui, 1979, p. 108-110
[1]
Cf. E. DURKHEIM,
Le Suicide,
Étude de sociologie, Paris, PUF, 1973, p. 419.
[2]
H. STROHL, Une certaine Allemagne des année vingt, in
Traverse, n° 9, 1977.