Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4487-9
134 pages

p. 5 à 6
doi: en cours

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no 86 2004/4

2004 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Contributions

La mélancolie et le tragique sociétal

Extrait de La Conquête du présent

Michel Maffesoli
 
La répétition et le tragique
 
 
Il est temps de prendre en compte cette tristesse collective qui se manifeste avec plus ou moins d’acuité constamment dans le cours des histoires humaines. La mélancolie, la morosité, etc., ne sauraient être interprétées, uniquement en termes psychologistes ; nous avons affaire à une donnée anthropologique qui est la conséquence de la tension qui existe entre la conscience de la limite et le vouloir vivre irrépressible dont est constitué le social. En tenant compte de ce fait, on peut cerner d’un peu plus près la caractéristique de cette limite tragique dont nous disons qu’elle constitue un horizon naturel du rituel social. En se référant à une remarque de l’étude de Durkheim sur le suicide, on se rend compte plus précisément que l’existence sociale est un « mélange », un mixte de sentiments variés et qu’il convient que ceux-ci puissent s’exprimer d’une manière intrinsèque. En effet, dans une civilisation et une idéologie du bonheur (du bonheur planifié), chaque existence est programmée dans ses moindres détails pour le bonheur. La sécurisation de la vie est une des caractéristiques majeures du monde contemporain et, bien que ce ne soit pas ici notre propos, l’on sait qu’un tel projet conduit immanquablement à l’établissement d’un totalitarisme, on ne peut plus strict. C’est le complexe du « Grand Inquisiteur » ; en voulant faire le bonheur du peuple, on construit sûrement les plus parfaits des camps de concentration. Ainsi, c’est en oubliant que la mélancolie est une conséquence du tragique sociétal que l’on arrive à la construction d’une société totalement aseptisée. E. Durkheim remarquait que « la mélancolie n’est donc morbide que quand elle tient trop de place dans la vie ; mais il n’est pas moins morbide qu’elle en soit totalement exclue » [1].
Une telle remarque et la suite de l’analyse dans laquelle elle s’insère montrent bien combien est profondément enraciné le sentiment de limite, de relativisation, le complexe polythéiste qui pondère dans une admirable harmonie l’organicité de la vie et de la mort dont nous avons parlé.
Il est vain de nourrir un optimisme béat, l’optimisme du bonheur qui fonde une organisation domestiquée de la vie, il est parfois dangereux de miser sans contrepartie sur un catastrophisme unilatéral, le tragique de la limite reste une pluralité de sentiments et de situations qui tient compte à la fois de la rudesse et de la douceur de ce tout ordonné qu’est la vie sociale. Dans ce tout, l’ennui, la morosité, la répétition, l’exaltation, l’intensité, etc., tout cela trouve une place relative, tout cela se contrebalance, se court-circuite, se neutralise et c’est une telle neutralisation qui est la condition de ce que nous avons appelé plus haut une passivité féconde, c’est ce qui fait qu’il y a du plaisir à éprouver de la mélancolie, tout comme certaines traditions culinaires apprécient fortement le mélange de l’âcre et du doux. Nous ne faisons ici qu’indiquer une piste qui éclairera nos remarques ultérieures sur le gestuel quotidien, mais il faut être conscient de l’importance du mélancolique dans les affects et les situations sociales. C’est en prenant une telle conscience que l’on peut d’une manière non normative comprendre les moments paroxystiques de cette mélancolie. Le terrorisme qui périodiquement et rituellement secoue le corps social, ou encore les massenmorders [2] qui défraient régulièrement la chronique, toutes ces attitudes (et la liste est longue à tenir) qui repoussent et fascinent à la fois s’intègrent dans la mélancolie sociale et, en tant que telles, doivent être analysées avec le plus grand des détachements. Il est en effet délicat de juger les diverses formes que prennent la sagesse des limites (telle que nous l’avons définie) ou le sens du tragique, il suffit de savoir qu’ils sont toujours présents, peu ou prou, banalement ou d’une manière paroxystique dans tous les actes de la vie courante. En effet, c’est en s’arrimant fortement à ces points que l’on peut, hors des catéchismes et des divers « devoir-être », se comprendre une multitude de minuscules attitudes, actes ou situations qui, dans la grisaille ou l’exubérance, constituent le terreau de la vie sociale, de notre vie.
Michel MAFFESOLI, extrait de La Conquête du présent,
Paris, PUF, Sociologie d’aujourd’hui, 1979, p. 108-110
 
NOTES
 
[1] Cf. E. DURKHEIM, Le Suicide, Étude de sociologie, Paris, PUF, 1973, p. 419.
[2] H. STROHL, Une certaine Allemagne des année vingt, in Traverse, n° 9, 1977.
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[1]
Cf. E. DURKHEIM, Le Suicide, Étude de sociologie, Paris...
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[2]
H. STROHL, Une certaine Allemagne des année vingt, in T...
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