2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Rapport au travail et renoncement de soi
Corinne Berger
[*]
Cet article s’appuie sur des notes et des entretiens réalisés
lors de conseils auprès de personnes en situation de travail ou de recherche
d’emploi. À partir de deux profils apparemment opposés, se dessine un besoin de
reconnaissance sociale. Les indi~vidus, dans les deux cas, subissent une
violence institutionnalisée et anonyme. Cette situa~tion entraîne de la
souffrance mais aussi des formes de renoncement de soi.
Mots-clés :
Travail, chômage, souffrance, violence.
This article is based upon notes and interviews from sessions
with persons either in work or seeking employment. Starting from two apparently
opposed profi~les, there appears a similar need for social recognition. In both
cases, individuals sustain anonymous and institutionalized violence. A
situation which brings not only suffering, but also froms of
self-renunciation.
Keywords :
Work, unemployment, suffering, violence.
Bien loin des travaux qui portent sur les seules analyses des
attitudes au travail, cet article aura pour objet de montrer que le travail
comme le chômage peuvent entraîner des formes de renoncement de soi
[1]. Chez les penseurs
classiques, comme Durkheim et Smith, la division du travail engendre non
seulement de la spécialisation, mais aussi la solidarité, c’est-à-dire une
organisation qui coordonne les fonctions et lie les individus les uns aux
autres. Or, ce point a fait l’objet de critiques par nombre de sociologues. Le
travail n’est pas toujours facteur de lien social et d’épanouissement. Et le
chômage de longue durée n’est pas non plus le seul facteur d’exclusion. Nous
pensons que le travail, pour les uns, ou l’exclusion du monde du travail, pour
les autres, peuvent être tous deux source de pathologie. Dans ces deux cas
extrêmes, il existe une impression de détresse, de désillusion,
d’insatisfaction, voire de mélancolie. Ainsi, dans un monde moderne toujours
marqué par le changement, nous tenterons de montrer que le rapport au travail
n’est pas si facile à vivre pour chaque individu.
Le développement de la précarité et de la pauvreté au travail a
rendu plus poreuses les frontières entre l’emploi et le non-emploi. Si certains
auteurs pronostiquent la fin du travail, nous pensons plutôt que celui-ci s’est
transformé. Nous pourrions nous contenter d’exposer le découpage du monde du
travail en deux catégories bien distinctes et particulières séparant deux
sphères, celle des actifs d’une part et celle des inactifs d’autre part. Il
existerait en cela un noyau dur et une zone périphérique. La catégorie des
salariés permanents, c’est-à-dire en contrat à durée indéterminée qui
travaillent à temps plein, répondrait au premier critère. Autour, graviterait
la catégorie de ceux qui ne sont liés par aucune relation de travail, ou de
manière occasionnelle seraient en contrat à durée déterminée et travailleraient
à temps partiel. Nous admettrons que ceux-ci pourraient répondre au second
critère. À partir de cette structuration, nous devrions avoir deux types
d’attitudes. D’un côté, le travailleur serait uniquement participatif, empreint
d’intérêt, motivé et mobilisé. Cette conception se retrouve nettement dans la
sacralisation du travail. D’un autre côté, le chômeur serait empreint de
désintérêt, de lassitude et démobilisé. Cette attitude se retrouve, par
exemple, dans la difficulté pour les chômeurs à saisir des opportunités
d’emploi. Or, cette dichotomie ne paraît pas si évidente et bien des études
l’ont montré. Comment expliquer la faible adhésion aux mouvements syndicaux ?
Comment expliquer par ailleurs les mobilisations éphémères, mais réelles, des
chômeurs ? Avec le revenu minimum d’activité (RMA), des emplois sont créés sans
qu’aucune protection sociale ne soit attachée au contrat de travail. Le
sentiment d’insécurité, grandissant dans le monde du travail, isole les
salariés comme les demandeurs d’emploi. Les personnes sont de plus en plus
livrées à elles-mêmes ; elles se sentent parfois inutiles, dépréciées et
dévalorisées.
C’est à partir de mon expérience de consultante et de conseil,
auprès des collectivités ou des particuliers, que je traiterai du problème du
rapport au travail. Lors de mes diverses interventions, j’ai été amenée à
rencontrer là des personnes qui étaient en situation de travail, là d’autres
personnes qui étaient au chômage. Cet article s’appuie en grande partie sur des
notes (rencontres, dossiers) mais aussi sur des entretiens que j’ai pu mener
dans ce cadre. De ce corpus, je retiendrai surtout deux profils particuliers.
C’est en racontant dès lors le quotidien de deux personnes que je tenterai de
présenter leurs sentiments et leurs vécus respectifs. Avant de relater
successivement ces deux parcours banals et ces deux expériences apparemment
ordinaires, il semble important d’évoquer dans un premier temps le profil
statutaire de chacune des deux personnes. Enfin, je me demanderai quel a été le
processus qui les a entraînées dans une situation d’enfermement puis dans
quelques conduites de renoncements.
Deux profils statutaires ordinaires
Afin de simplifier la démarche, Madame L incarnera la première
personne et Mademoiselle B, la seconde personne. Madame L exerce la profession
de kinésithérapeute. Elle possède également un diplôme de psychomotricienne.
Nous pouvons sans risquer de nous tromper classer celle-ci dans la catégorie
des actives. En effet, voilà bientôt vingt ans qu’elle travaille dans le même
établissement. Elle est en contrat à durée indéterminée à temps partiel. Elle
choisit pourtant de recourir à une structure extérieure à son entreprise car
elle était entrée dans une phase conflictuelle avec son employeur et nous
demandait un soutien juridique. Lors des premiers entretiens avec elle, en
2003, celle-ci ne cachait pas son émotion et s’effondrait régulièrement en
larmes. Mademoiselle B est une jeune femme, diplômée de l’université qui est
sans travail. Celle-ci est classée dans la catégorie des inactives
[2]. Voilà bientôt dix ans
qu’elle est inscrite à l’Agence Nationale pour l’emploi. Elle n’est liée par
aucune relation quotidienne de travail durable et de qualité. Elle avait pour
sa part décidé de participer à une rechercheaction que nous avions mise en
place en 1996 en partenariat avec la Direction du travail de l’emploi et de la
formation professionnelle
[3]. Elle avait également voulu recourir à une structure
extérieure au service public. Cette activité ponctuelle lui permettait que
cesse ce harcèlement qu’elle ressentait, quand à chacune de ses rencontres,
elle entendait toujours la même question : « Elle travaille ? », à la troisième
personne.
Précisons immédiatement plusieurs points. Si ces deux personnes
ne sont pas deux hommes mais deux femmes, nous ne nous engagerons pas dans
l’analyse des rapports entre le masculin et le féminin
[4]. De plus, elles ne sont pas
dans une situation de précarité et ne font pas partie de la nouvelle pauvreté.
Ces deux femmes disposent d’un bon capital scolaire, d’une position sociale
bien assise au moment où nous les avons rencontrées. Enfin, toutes deux ne sont
pas originaires de l’endroit où elles vivent leurs expériences. Elles ne sont
pas de ce fait des enracinées ou des implantées et ne possèdent localement que
peu ou pas de réseaux de relation. Or, dans les deux cas, il existe de la
détresse mais aussi une demande sociale.
Alors que Madame L, au cours de sa carrière, glisse petit à
petit vers un deuxième emploi de psychomotricienne, sa démarche est hésitante.
Dans un premier temps, elle souhaitait renégocier son contrat
[5] pour que lui soit reconnue
une double qualification. Toutefois, dans un courrier, son employeur écrivait :
« Je ne peux pas tenir compte de votre formation de psychomotricienne, c’est
une richesse supplémentaire, mais aucun professionnel ne peut être ceci et cela
en même temps. » Sa demande semblait simple au départ. Mais face au refus de sa
direction, elle finira par demander à se détacher de son lien contractuel, à
l’amiable, avec son employeur. Celle-ci va chercher, en effet, à se faire
licencier par son établissement au motif que son contrat initial ne prend plus
en compte son travail effectif. Ce motif en cachera d’autres plus personnels
parmi lesquels celui-ci, qu’elle évoque souvent parlant de son employeur : « Il
n’a jamais tenu compte de mon point de vue. » Un salarié peut avoir un emploi
stable, mais il peut aussi souffrir au travail. Il peut avoir de plus en plus
besoin d’être soutenu face à l’épreuve de l’indifférence
[6]. Parallèlement, elle cherchera à défendre
ses droits en recourant aux délégués du personnel et syndicaux de son
entreprise. Le problème est qu’elle ne pourra jamais se sortir du poids ou de
la pression que lui impose sa hiérarchie. « J’ai l’impression de vivre tous les
jours dans un étau ; la menace d’une rupture de contrat de travail, est pour
moi, une épée de Damoclès si un de mes comportements dans l’avenir était jugé
comme une récidive », nous confiera-t-elle. Celle-ci va petit à petit se sentir
étouffée.
Lorsqu’on dit à un chômeur de retrouver un emploi, on est en
droit de se demander dans quel espace socioprofessionnel on envisage de
l’insérer. Mademoiselle B souhaitait obtenir la concordance de ses diplômes
avec l’emploi qu’elle recherchait. Sa demande paraissait aussi réaliste que
précédemment : participer à la vie active sans renoncer aux compétences qu’elle
souhaitait mettre en valeur. Toutefois, en situation de recherche d’emploi,
Mademoiselle B, se sentant isolée, n’étant pas originaire de la région, saisira
les opportunités de formation et de stages en entreprise qui lui seront
proposées par l’ANPE. Puis l’opportunité d’un travail se présentera à elle.
Elle finira par l’accepter mais à quel prix ? « Je crois que dans toute cette
histoire, je me suis fait piéger ; je regrette qu’il n’y ait pas eu une
relation contractuelle plutôt qu’un cadre de recherche d’emploi», nous
dira-t-elle.
Madame L et Mademoiselle B ont toutes les deux le même âge, à
l’époque des faits. Elles ont quarante ans, au moment où nous les rencontrons
et les suivons tout au long de leur parcours, quand elles pensent qu’elles sont
tombées prendre. La législation du travail fait bénéficier au salarié d’un
régime de protection de ses droits. Il y est considéré comme la partie la plus
faible. Or, on peut faire dériver ce lien du « contrat d’apprentissage » qui
date de 1851 et est à l’origine de la mise en place du droit du travail. Il
apparaît initialement, comme un droit bourgeois adapté aux nouvelles lois
sociales. Il s’agit en effet, à travers la construction du droit du travail, de
mettre en place un système de protection de la partie contractante la plus
faible. Le contrat d’apprentissage est avant tout un acte de tutelle. dans une
trappe, une sorte de cage. Elles se sentent victimes d’une forme de
rationalisation qui les dépasse, et d’une sorte d’enfermement statutaire
[7]. « Tous cela me dépassait
complètement ; je ne savais plus à quelle porte frapper. » (Madame L). Elles
s’y retrouvent comme figées, voire statufiées. « J’ai été petit à petit
enfermée et je ressentais une certaine pesanteur face à cette réalité que je
vivais au quotidien. » (Mademoiselle B).
Deux processus d’enfermement
Madame L n’était pas dans le cadre des personnes ayant une
faible qualification professionnelle. Elle avait une relation de travail
apparemment stable et de qualité. Engagée en 1984 comme kinésithérapeute, elle
avait parallèlement peu à peu rempli les fonctions de psychomotricienne. Son
double emploi réellement et habituellement exercé ne correspondait plus en
effet à la qualification unique initialement négociée dans son contrat de
travail. Dans un courrier adressé à la DDASS
[8] à propos de sa classification, Madame L écrit : « Je
réalise, par la nécessité de mise à jour de ce répertoire, la situation confuse
dans laquelle m’a placée mon employeur. » Le formulaire-type ne correspondant
plus à la situation de l’intéressée, l’administration se demande elle-même s’il
faut ou non l’inscrire comme inactive.
Dans le cadre de son travail, Madame L avait en charge
plusieurs groupes d’enfants dont elle avait la responsabilité. Elle semblait
très soucieuse du projet d’établissement qu’elle entendait mettre à profit dans
son groupe. Or, Madame L, après avoir reçu quelques observations de sa
direction et sans s’opposer frontalement à celle-ci, écrit : « Pourquoi la
rencontre de fin d’année, sous forme d’un pique-nique chaleureux, doit-elle
être l’objet d’une autorisation spécifique de travail? » Mais les lettres qui
lui sont adressées mettent le ton. Ainsi, son employeur lui écrit : « Je vous
confirme par la présente que je vous adresse un avertissement car vous avez
modifié votre planning de prise en charge des enfants sans en référer au
préalable au médecin-psychiatre. » On ne peut que constater toute la difficulté
des relations entre un salarié et l’aire d’autorité de l’employeur
[9]. Pourtant, Madame L reste
impliquée, participative, motivée, malgré le recours à deux reprises à une
cessation d’activité. « J’ai commencé à comprendre qu’il y avait vraiment un
problème, et m’arrêter deux fois, ça m’a permis de respirer. » Elle obtiendra
en effet un congé sabbatique d’un an, puis un congé individuel de
formation.
Mademoiselle B, inscrite à l’agence locale pour l’emploi, était
répertoriée comme demandeur d’emploi depuis 1991. La question de sa
qualification ne se pose pas. Elle n’en a initialement aucune ne pouvant
justifier d’un emploi stable dans une profession. Elle n’entre dans aucun grade
hiérarchique. Suivant la logique issue d’une période où le chômage n’était
qu’un état transitoire, les chômeurs étaient classés en fonction de l’emploi
qu’ils ont occupé. Elle est inactive. Elle n’obtient qu’une succession de
petits boulots peu rémunérateurs. Mademoiselle B, parmi les cinq catégories de
demandeurs d’emploi, entrait dans la catégorie des personnes sans emploi
immédiatement disponible
[10]. « Je suis immédiatement libre », nous dira-t-elle.
Sa disponibilité est prouvée car elle accepte systématiquement les entretiens
proposés par son agence locale. Celle-ci organise un stage de création
d’entreprise. Même si « la convocation de l’ANPE prenait parfois l’allure d’une
injonction dans la mesure où elle spécifiait qu’un refus de donner suite au
courrier entraînerait une radiation immédiate », Mademoiselle B se pliera au
règlement. Elle y participe après avoir été sélectionnée. « Au royaume des
aveugles, les borgnes sont rois », nous dira-t-elle avec ce qui lui restait
d’humour. L’activité principale de Mademoiselle B est la recherche d’emploi.
Elle n’a pas d’autre choix que de chercher sans s’arrêter afin d’éviter que ses
repères temporels ne soient totalement affectés
[11] et qu’elle entre dans la spirale de
l’ennui. « Je savais qu’il fallait que je garde un certain rythme, autrement je
crois que j’aurais sombré définitivemen. » Partant, sa situation est immuable,
jour et nuit, matin et soir ; malgré cela, elle reste impliquée, participative,
et semble encore motivée. « J’ai accepté de faire des stages par incitation
financière mais aussi par curiosité ; surtout pour refaire connaissance avec
moi-même. » Mademoiselle B dispose d’une ancienneté étant « chômeur de longue
de durée » qui va lui ouvrir paradoxalement d’autres portes. En effet, une
personne en fin de droit répond à de nouveaux critères de classification. De
nouvelles opportunités s’offrent à elle. Mademoiselle B entre dans cette
nouvelle catégorie, c’est-à-dire « inscrite à l’ANPE depuis plus d’un an ».
Comme elle justifie qu’au cours des dix dernières années précédents son
inscription au chômage, elle a travaillé pendant au moins un an, elle peut
prétendre à une allocation formation reclassement. Cette indemnité est plus
intéressante qu’une fin de droit, signifiant l’arrêt du versement de ses
allocations chômage. Son AFR
[12] lui permet également d’intégrer une entreprise où
elle y fait un stage pendant une année. Elle n’obtient aucune rémunération de
la part de l’employeur. À deux reprises, elle s’inscrit au CNED
[13] pour passer un brevet de
technicien supérieur et dans un Institut de Formation Spécialisé pour entrer
dans une école supérieure afin de trouver un emploi à la sortie. « Ces deux
inscriptions me permettaient surtout d’occuper mon temps, et de me fixer
quelques échéances ; je prenais conscience cependant que mon statut était
équivoque et que les opportunités d’emploi restaient limitées.»
La dégradation des conditions d’emploi et de travail semble
coïncider avec la dégradation des conditions d’indemnisation des chômeurs.
L’ANPE qui prenait figure de médiateur était devenu un funambule. « Très vite
la situation s’est dégradée et je voulais rompre mon isolement ; le manque de
réel soutien a généré un vif sentiment d’insatisfaction, de déception et de
frustration ; j’étais livrée à moi-même. » (Mademoiselle B) On voit bien que
les clivages « actif » et « inactif », « emploi qualifié » et « chômeur
indemnisé » portent en eux des contradictions. Malgré leurs statuts opposés, il
apparaît que les deux personnes vivent leur situation de manière pénible.
Madame L tente de se justifier auprès de son employeur : « Je n’assure pas la
toilette de cet enfant en étant dans une carapace derrière mon statut
professionnel, mais aussi avec ce que je suis personnellement : mon corps, ma
sensibilité, ma propre éducation. » Madame L comme Mademoiselle B souhaitaient
simplement être gratifiées : « J’espère que mes tâches professionnelles de base
pourront évoluer non pas vers la démotivation et l’usure, mais vers
l’amélioration de mes prises en charge et l’optimisation de mes compétences,
pour le bien être de ces enfants », sans être stigmatisées. Nous avons, d’un
côté des individus qui tentent de résister – « Mes agissements qualifiés
d’intolérables ont été des réactions face à l’impossibilité d’améliorer la
qualité de mes prestations » (Madame L) –, de l’autre une forme de
rationalisation qui enferme. Nous avons aussi, d’un côté des motivations qui
paraissent légitimes : « Ce que je voulais me semblait réaliste. » (Madame L)
De l’autre il n’existe aucun retour équitable : « De nulle part il n’y avait de
retour ; il est nécessaire de pallier une éventuelle démobilisation de la part
des demandeurs d’emploi, mais il est réellement déplacé, voire cruel, de
laisser entendre que cette situation relève de la seule responsabilité du
chômeur. » (Mademoiselle B) Un abîme se creuse. Quels vont être, dans ces
conditions, les comportements des deux personnes ?
Deux conduites de renoncement
À la suite des premiers accrocs avec sa hiérarchie, Madame L
s’aperçoit que le poste de kinésithérapeute a disparu du budget de
l’établissement, travail pour lequel elle avait été embauchée vingt ans
auparavant. À aucun moment, elle n’a été consultée
[14]. Il apparaît que tout s’est joué dans
l’indifférence et l’incompréhension de la personne elle-même. « À force, on
finit par craquer », dira-t-elle. Madame L semble avoir été victime de
l’évolution des coûts supportés par son établissement. Elle demande, dans uns
de ses courriers adressés à son employeur : « Le poste de kinésithérapeute
n’existe plus depuis combien de temps ? » Elle ne reçoit aucune réponse. Des
suppressions de charges ont été opérées sur le poste de kinésithérapeute et des
ouvertures de crédit ont été faites uniquement sur le poste de
psychomotricienne. « Il n’y a jamais eu mon consentement et on a fait fi de ma
capacité à contracter. » (Madame L) On voit bien que l’absence de concertation
préalable avec la salariée, de gestion prévisionnelle de l’emploi écarte
celle-ci. L’employeur propose à Madame L d’adopter un avenant à son contrat
initial. Il va tenter de lui faire renoncer à sa qualification initiale de
kinésithérapeute et se réfugie dans l’emploi de moyens qui seront à sa portée :
la menace de sanctions. C’est lui qui détient en dernier ressort la parole
parce que c’est lui qui détient le pouvoir
[15]. Ainsi, la violence est monopolisée par une
structure surplombante
[16]. Elle tente d’inhiber la personne, de la rendre
inerte et pour cela, elle met tout en œuvre pour couper chacun des autres et
aggraver les divisions
[17]. La proposition se résume ainsi : « Ce n’est plus en
qualité de kinésithérapeute que vous remplirez vos fonctions au sein de
l’établissement mais en qualité de psychomotricienne. » L’établissement face à
la personne a alors un discours décalé. Madame L se sentira humiliée. « On
s’est joué de moi. » Comment ne pas tomber dans la mélancolie lorsque des
conditions de travail bafouent les qualités de l’individu ?
Accéder à sa demande d’une double qualification, c’était pour
elle obtenir des droits supplémentaires. « Je demandais une clarification à la
fois sur mon contrat et ma feuille de paie ; je ne peux pas, sur mon temps
partiel, continuer à jongler entre deux registres. » Mais la lutte pour la
reconnaissance est lourde et pesante. Parce que la renégociation de son contrat
initial n’a pas été possible et qu’une rupture amiable lui est refusée, Madame
L va tenter de résister. Elle voulait trouver le moyen d’être indemnisée tout
en se détachant de son lien contractuel. Or, à la suite d’un accident du
travail, elle entrevoit une possibilité qui lui permettrait de bénéficier d’une
législation favorable, notamment de règles forfaitaires d’indemnisation. Elle
finit par faire appel à un avocat, pour qu’une procédure allant dans ce sens
lui soit appliquée. Elle envisage alors une procédure devant les prud’hommes.
Ce recours pourrait constituer une phase ultime et exceptionnelle. Elle aurait
pu choisir la voix du contentieux à défaut de pouvoir négocier avec son
employeur, mais elle réagit par le repli sur soi et la résignation. « J’ai
commencé à sentir que je tombais. » Madame L se retrouve en congé maladie pour
état dépressif. N’aurait-elle pas fait le choix du sacrifice physique ? La
maladie n’apparaît-elle pas comme l’ultime projet
[18] pour celle-ci? Les conditions d’accès à
une assurance-chômage ayant été durcies, opter délibérément pour une démission,
c’était pour elle entrer dans l’insécurité.
Pour Mademoiselle B, l’AFR apparaîtra uniquement comme soupape
de sûreté. Elle pensait n’avoir nullement besoin de formation supplémentaire
disposant d’un Bac plus cinq. Or, elle recourt à différents stages de formation
professionnelle qui n’aboutiront à aucune embauche. En effet, dans la petite
région concernée, « l’entrepreneur utilise prioritairement ses relations pour
embaucher et plus de 70 % des petites entreprises recrutent à un niveau
inférieur au baccalauréat »
[19]. Elle disposait de temps libre, elle échappait à la
contrainte des horaires ou de la hiérarchie attachée au travail. Un système
solidaire, comme le régime des ASSEDIC, lui permettait d’avoir un minimum de
ressources. Or, même avec la prolongation de ses droits (en sursis), elle
s’enferme dans un état de malaise ou de stress permanent et systématique.
Ainsi, lors d’un stage, elle écrira : « La conclusion de notre rapport est le
miroir de ce qu’est notre groupe. Elle est l’image de notre pauvreté
économique, sociale et affective. » Elle se sent surtout dévalorisée, et finit
par ressentir de la honte
[20]. Pour elle, le marché local de l’emploi face à sa
recherche devient décalé. « Je vivais cela comme une grande injustice ; j’ai
été victime d’une imposture et suis restée dans une médiocrité affligeante ; je
reste profondément indignée qu’on m’ait utilisée comme objet d’échange avec
l’administration ; j’ai été trahie. » Elle ressent une grande frustration de
n’avoir reçu qu’une seule offre d’emploi pendant toute la durée de son
inscription au chômage.
Elle n’obtient pas son BTS parce que son AFR ne sera pas
renouvelée la deuxième année. Elle ne réussit pas à entrer sur concours dans
l’établissement spécialisé. Comment ne pas tomber dans l’amertume lorsque ses
échecs répétés s’associent à son image d’assisté et entravent ses comportements
stratégiques de recherche d’emploi? Entre autres difficultés qu’elle a pu
endurer, il y avait cette idée qui la poursuivait selon laquelle le chômage
pourrait être résorbé si les femmes retournaient à leur foyer. Elle finit alors
par comprendre qu’elle ne trouvera pas l’emploi recherché. Une opportunité de
travail se présente à elle. Accepter, c’était pour elle avoir un statut
enviable, avoir un emploi stable et une sécurité. Mais comme dans le cas de
Madame L, la lutte pour la reconnaissance est pénible et douloureuse.
Mademoiselle B accepte cet emploi au plus bas de l’échelle salariale de la
fonction publique territoriale. Il n’aura que peu de concordance avec ses
diplômes. Mademoiselle B qui va renoncer à ses compétences universitaires
n’aurait-elle pas fait le choix du sacrifice moral? « Je pense que j’ai
sacrifié beaucoup de mes aspirations, de mes projets, et peut-être un peu de
moi-même. » Le travail subalterne n’aurait-il pas été pour elle l’unique
alternative ? La précarité de ses droits a eu pour effet d’exercer une pression
sur elle ; celle de se porter plus « spontanément » sur le marché du travail et
de réduire ses prétentions.
Nous voyons que certains effets du système rationalisé et
bureaucratique ont de graves répercussions sur les individus. Les deux
personnes rencontrées ont changé leur comportement, allant même jusqu’à
détériorer leurs aspirations premières. L’une a été confrontée au système
hiérarchique de l’entreprise. L’autre a été ligotée par un service de
protection sociale minimum et sous condition. La première sera dans
l’impossibilité matérielle de sortir de sa relation de travail au motif qu’une
perte d’emploi non justifiée ne peut-être prise en charge par le régime des
ASSEDIC. La seconde finira par entrer dans le monde du travail, renonçant à ses
ambitions
[21] afin de
rompre avec l’image qu’elle pouvait donner d’elle ou celle que les autres
pouvaient porter sur elle. « Je devais trouver le juste équilibre entre la
préservation de ma propre individualité et le nécessaire oubli de soi. »
(Mademoiselle B)
Il semble qu’il y ait eu à travers ces deux histoires, que nous
avons mises volontairement en parallèle, un effet de « rouleau compresseur ».
Le salarié comme le demandeur d’emploi n’est plus soutenu par des collectifs de
travail ou une assistance permanente. Il semble bien que le mépris ait été une
cause importante du malaise ressenti par les deux personnes. Nous ne sommes pas
dans l’ordre du psychologique car ce ressenti est plus général, il est
institutionnalisé et anonyme. Celles-ci retraçaient des parcours bien distincts
voire opposés et nous ont interrogés sur la violence faite à l’individu
[22]. Quel a été l’objectif de
nos deux protagonistes ? La première cherchait à sortir d’une relation de
travail. « Je voulais absolument m’en sortir. » (Madame L) La seconde, au
contraire, souhaitait y entrer. « J’espérais tous les jours être dedans et
comme tout le monde. » (Mademoiselle B) Or toute la difficulté du rapport au
travail, ou du vécu de l’une et de l’autre, tenait sur l’absence de
discussion
[23] ou de
respect mutuel
[24].
L’idée de changement de situation était devenue oppressante.
On pouvait penser que le statut de salariée de Madame L était
valorisant. A contrario, celui de
Mademoiselle B était dévalorisant. Nous avons constaté cependant que les deux
cas étaient tout aussi problématiques. Quels sont les avantages inhérents à la
qualité de salarié sinon la soumission à un ordre hiérarchique ? Quels sont les
avantages inhérents à la qualité de chômeur sinon la prise charge par la
société dans un système apparemment solidaire ? Une explication serait de dire
que les contraintes du monde du travail ont bel et bien poussé nos deux
individus dans une voie sans issue. L’espace socioprofessionnel qui articule
les dimensions du rapport à l’emploi et au travail est aujourd’hui « éclaté ».
Sans repères suffisamment visibles, il n’y aurait plus de remèdes possibles.
Cette explication paraît cependant insuffisante. Leurs demandes étaient surtout
liées à un besoin de reconnaissance sociale. « À travers mes démarches, il
s’agissait moins d’une comptabilité mesquine que d’une reconnaissance d’une
certaine orientation et qualité de travail. » (Madame L)
Nous avons tenté de montrer dans ces histoires de vie que le
travail reste une des formes importantes de reconnaissance sociale. Toutefois,
le système suit sa logique en plaçant du même coup les individus dans une
situation d’enfermement. Pour Madame L, le poids de sa hiérarchie va petit à
petit l’étouffer et la maintenir prisonnière. Et Mademoiselle B ne pourra
sortir de l’image dévalorisante qu’elle renvoyait aux autres qu’en changeant de
situation. Pourtant, les aspirations des individus ne semblent pas
a priori, insurmontables. Négocier ou
renégocier un contrat de travail, changer ou obtenir un statut professionnel,
ne font-ils pas parties intégrantes de ce rapport au travail? Quelles peuvent
être les stratégies des individus pour sortir de la dépression, lorsque ceux-ci
ne sont portés que par des sentiments d’aliénation au travail ou à l’idée qui
en est faite, celle de s’y sentir exclu ? Le travail reste-t-il un idéal? Et
pour quel statut recherché
[25] ? En fin de compte, si nous pensons communément que
le chômage pose problème, ne pourrions-nous pas ajouter que le travail pose
problème aussi? « Chacun doit pouvoir trouver sa place, si tel est son choix ;
la stimulation est toujours salutaire dans la perspective d’adéquation au monde
environnant. » (Mademoiselle B) Or, au lieu de fabriquer des individus
semblables en droits, la machine sociale ne fait qu’amplifier et multiplier les
inégalités mais surtout les frustrations, et cette forme de mélancolie qui
traverse le corps social.
[1]
S. Paugam,
Le Salarié de la
précarité, Paris, PUF, 2000.
[2]
R. Salais, N. Baverez, B. Reynaud,
L’Invention du chômage, Paris, PUF,
1986.
[3]
C. Berger, J-L. Roques,
Les
Femmes et le travail dans le bassin d’emploi de Bagnols-sur-Cèze,
Étude pour la DDTEFP de Nîmes, PEAL, 1996.
[4]
Voir ici plus particulièrement l’ouvrage entre autres de E.
Badinter,
L’Un est l’autre, Paris,
Odile Jacob, 1986.
[5]
Le terme de « contrat de travail» apparaît avec la société
d’études législatives créée en 1904 autour de professeurs d’économie et de
droit. Le louage de service, c’est l’expression utilisée par les juristes ; le
contrat de travail, tout le monde peut com-
[6]
C. Déjours,
Souffrance en France.
La banalisation de l’injustice sociale, Paris, Seuil, 1998.
[7]
Une classification réglementée a en principe pour effet de
mesurer le travail effectif et la qualification des personnes. Le statut
professionnel est un des éléments majeurs de différenciation sociale. Le
classement de l’INSEE, sur la population active, repose sur des critères
subjectifs et qui reflète une représentation des divisions de la société. Les
catégories sociales sont les rassemblements d’individus en groupes cohérents.
Cette classification a pour origine les corporations de métiers. On compte
souvent deux grandes classifications. La distinction maître-compagnons s’oppose
actuellement à celle de patron-salariés. Les cadres se distinguent des
travailleurs salariés par exemple. L’emploi public se sépare de l’emploi
privé.
[8]
DDASS : Direction Départementale de l’Action Sanitaire et
Sociale.
[9]
A. Supiot,
Critique du droit du
travail,
op. cit.
[10]
Les personnes inscrites à l’ANPE sont classées en cinq
catégories de demandeurs d’emploi. Parmi ces personnes, il y a celles qui sont
pourvues d’un emploi, à la recherche d’un autre emploi; parmi les personnes
sans emploi, il y a celles qui sont immédiatement disponibles, à la recherche
d’un emploi. Le chômage de très longue durée tout comme les parcours
d’insertion de jeunes sans qualification représente des situations où
l’identité professionnelle devient très incertaine. Pour autant, ces personnes
sont le plus souvent à la recherche d’un emploi et, de ce fait, appartiennent
bien à la population active.
[11]
V. Ambrosino, « Aider les chômeurs à construire leurs repères
temporels »,
L’Orien- tation scolaire et
professionnelle, 32 (1), 2003, pp. 123-144.
[12]
AFR : Allocation Formation Reclassement.
[13]
CNED : Centre National d’Enseignement à Distance.
[14]
La « qualification effective » du salarié est essentiellement
contractuelle et fixée par le chef d’entreprise, souvent moins en fonction des
diplômes que du poste occupé. Le changement de qualification constitue une
modification du contrat de travail exigeant l’accord du salarié. En cas de
changement de qualification, la rupture est imputable à l’employeur. La
nomenclature des emplois d’une branche détermine, pour une large part, les
droits des travailleurs. La qualification du salarié est confortée par les
énonciations du bulletin de paie. C’est généralement l’activité principale de
ce dernier. Elle indique la place dans la grille des salaires et définit la
tâche qui incombe au salarié.
[15]
M. Maffesoli,
Essais sur la
violence, Paris, Librairie des Méridiens, 1984.
[18]
T.C. Carreteiro,
Exclusion
sociale et construction de l’identité, Paris, L’Harmattan,
1993.
[19]
C. Berger, J-L. Roques, Les femmes et le travail dans le bassin
d’emploi de Bagnols- sur-Cèze,
op.
cit.
[20]
Honneth met en évidence que face au mépris les attitudes ne se
transforment pas systématiquement en lutte mais parfois en honte, en colère ou
en indignation ressen- tie. A. Honneth,
La Lutte
pour la reconnaissance, Paris, Éd. du Cerf, 2002.
[21]
F. Davis, « Professional Socialization as Subjective Expérience
», in H. Becker, B. Geer, D. Riesman, and R. Weiss (eds),
Institutions ans the Person : Essays in Honor of
Everett Hughes, Chicago, Free Press, pp. 235-251.
[22]
L’exemple de « l’affaire du lancer de nain » décrit bien la
situation de renoncement dans laquelle un demandeur d’emploi peut être amené.
Elle décrit également com- ment ce dernier va être ramené à la case départ
après avoir trouvé du travail. Passée devant le Conseil d’État, le 27 octobre
1995, elle opposait la Commune de Morsangsur-Orge et un individu. Aucune loi
n’interdisait jusqu’ici la pratique du lancer de nain dans une boîte de nuit.
Ce jonglage était rétribué directement par le spectateur au nain qui se faisait
propulser dans la foule. L’arrêté du maire, pris dans le cadre de ses pouvoirs
de police municipale, a été jugé légal. Cet arrêté interdisait une activité
portant atteinte au respect de la dignité de la personne humaine. Le contexte
communautaire, ici l’association de « défense des nains », et non pas
universel, est privilégié par le juge dans cette affaire, pour prétendre
dégager la bonne interprétation. Au final, le nain se retrouve inscrit au
chômage. Voir à ce propos l’article de O. Cayla, « Le coup d’État de droit ? »,
Le débat, n°100, mai-août 1998 pp.
122-133.
[23]
J. Habermas,
De l’éthique de la
discussion, Paris, Flammarion, 1991.
[24]
On peut faire référence ici à deux ouvrages séparés de plus de
50 années mais qui parlent du même problème de respect. J. Piaget,
Où va l’éducation, Paris, Denoël-
Gonthier, (1948) 1972 ; R. Sennett,
Respect, Paris, Albin Michel, 2003.
[25]
L’exemple du « statut des dockers » est intéressant et pourrait
être envisagé comme modèle. Les dockers y étaient reconnus dans un contexte de
lien au travail. Ce statut permettait de mettre en relation de manière
permanente (ou continue) un marché fluctuant, en termes de volume (ou de
quantité) de travail, et des personnes répondant aux critères requis pour
l’emploi. En 1947, une loi va en effet doter l’intermittence, celle qui se
distingue de la précarité, d’une véritable reconnaissance. Dans sa structure,
il y a bien un vrai marché du travail car la variation du volume du travail et
la bonne marche du port exigent une main d’œuvre disponible en permanence. Les
dockers sont prioritaires à l’embauche et en contrepartie sont présents au
port. Ils acceptent ce qu’on leur propose.