2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Les sociologies du quotidien et la mélancolie
Alessandra Ciccarelli
[*]
Cet article propose de faire le point sur les sociologies du
quotidien. Il s’agit notamment de préciser la notion de quotidien dans son
rapport avec l’événement, puis de montrer le rapport étroit entre mélancolie et
quotidien. En dernier lieu, il conviendra de faire un détour par la
psychanalyse et la littérature susceptibles de nourrir la réflexion sur le
quotidien.
Mots-clés :
Quotidien, événement, mélancolie, inquiétante étrangeté, fantastique.
This article proposes to give a progress report on sociologies
of everyday life. It is in particular a question of specifying the concept of
everyday life in his relationship with event, then to show the close
relationship between melancholy and everyday life. Lastly, it will be advisable
to make a turning by psychoanalysis and literature to nourish the reflexion on
everyday life.
Keywords :
everyday life, event, melancholy, worrying strangeness, fantastic.
Je voudrais d’une part préciser le sens du mot quotidien,
d’autre part proposer une brève synthèse des principales théories sociologiques
sur le quotidien, posant l’hypothèse qu’on ne peut saisir pleinement le sens du
quotidien que dans son rapport contradictoire et complémentaire avec un autre
terme, en l’occurrence l’événement. Il s’agira ensuite d’exposer l’ambivalence
du quotidien et son rapport avec la mélancolie.
Sociographie et critique du quotidien
Pour définir le mot quotidien, on peut commencer par examiner
sa construction étymologique. Le terme quotidien est dérivé du latin
quotidie, qui signifie « chaque jour
», le terme est formé de
quot « combien » et de
dies « jour ».
Dans un premier sens, le mot désigne simplement une unité de
mesure du temps composée de 24 heures, c’est-à-dire la durée d’une
journée.
Par extension, parler du quotidien, c’est donc parler de ce qui
se produit et se reproduit pendant ces 24 heures. Dans ce sens, le quotidien
désigne aussi l’ensemble des faits et gestes qui constituent la réalité sociale
dans sa dimension la plus ordinaire.
C’est dans cet esprit que les premières études sociologiques
abordent le quotidien ; je pense notamment à la méthode dite des budgets-temps
introduite en URSS par Stanislav G. Stroumilin et Pitirim A. Sorokin en 1922.
Le quotidien est alors réduit à sa stricte durée chronométrique qu’il s’agit de
décrire par des observations statistiques. On mesure la durée moyenne de chaque
activité qui occupe une journée, en décomposant par exemple le temps de
travail, le temps de loisir et le temps de sommeil pour décrire l’emploi du
temps moyen d’une journée type.
« L’utilisation même de la notion de budget (avec son caractère
fallacieux de prévision) indique bien la direction économiste dans laquelle ces
travaux sont engagés. […]
Budget
renvoie bien à la simple idée de calcul, de maximisation de ressources »
[1], note Claude Javeau.
La limite de cette perspective économétrique est qu’elle est
incapable de saisir tous ces temps minuscules qui échappent à l’emploi du temps
rationalisé ou encore les temps morts de l’inactivité sociale, tout ce temps
incommensurable qui fait pourtant la richesse concrète du quotidien vécu. Mais
la limite la plus importante de cette approche réside surtout dans le fait que
le minutage précis des activités sociales ne dit rien sur le sens que les
acteurs donnent à leurs activités. En voulant appliquer à l’observation
sociologique des méthodes directement empruntées à la statistique et à
l’économie, cette approche du quotidien risque de s’enfermer dans une
sociographie strictement comptable et de rater ainsi l’épaisseur sensible et
signifiante du quotidien.
Dans un second sens, un sens plus figuré, le mot perd sa
neutralité et prend une valeur péjorative. Le quotidien se trouve alors
identifié à une routine, il est réduit à un ensemble d’actions mornes et sans
relief qui se répètent perpétuellement, toujours égales à elles-mêmes.
Cette acception est au centre de la théorie d’inspiration
hégélo-marxiste résolument critique que propose Henri Lefebvre sur le
quotidien.
Le quotidien dans le cadre social de la modernité, explique
l’auteur, n’obéit plus au temps rythmique de la répétition cyclique de la
nature, il obéit désormais au temps cadencé de la répétition linéaire imposé
par la production.
« [Le quotidien se trouve] au croisement des deux modalités de
la répétition : le cyclique, dominant dans la nature, et le linéaire, dominant
dans les processus rationnels. […] Dans la modernité, le second aspect [la
répétition] tend à masquer, à écraser le premier. Le quotidien impose sa
monotonie. »
[2] « Cette
vie quotidienne mécaniquement répétitive se décompose principalement en deux
temps bien différenciés : le travail d’une part et les loisirs d’autre part, le
temps des loisirs étant moins un temps libéré, qu’un temps lui-même soumis à la
logique productive du temps de travail. Partout s’impose la passivité :
passivité du travailleur qui est obligé d’exécuter des ordres, passivité du
consommateur, car “le consommateur ne désire pas. Il subit”. »
[3] La limite de cette sociologie
de la quotidienneté, c’est que, en réalité, Henri Lefebvre réduit le quotidien
à sa dimension aliénante et aliénée. Il instrumentalise le quotidien pour
introduire à l’analyse de la vie aliénée caractéristique selon lui des villes
modernes industrialisées. Il refuse d’envisager la moindre activité créatrice
dans la vie quotidienne en dehors d’un projet révolutionnaire qui seul serait
capable de libérer le quotidien.
Phénoménologie du quotidien
La perspective phénoménologique apporte un changement
fondamental dans la façon de considérer le quotidien : on s’interroge désormais
sur le sens, la signification subjective que l’action revêt aux yeux de
l’acteur. On entre ainsi de plainpied dans le domaine de la compréhension
(Verstehen).
Au croisement entre la phénoménologie d’Edmond Husserl et la
démarche compréhensive de Wilhelm Dilthey et Max Weber, Alfred Schütz est le
premier à appliquer les concepts de la phénoménologie aux sciences
sociales.
Dans son recueil d’articles, Le
Chercheur et le quotidien (1971), l’auteur s’interroge sur les
méthodes à appliquer pour comprendre le rapport entre le chercheur en sciences
sociales et son champ d’observation, le monde de la vie quotidienne, qui
s’avère être aussi le propre monde du chercheur.
Alfred Schütz part du postulat que le monde social est
fondamentalement intersubjectif et que toute connaissance possible de ce monde
est basée sur des constructions mentales. Il fait la distinction entre les
objets de pensée construits par la pensée courante et ceux de la pensée
scientifique, c’est la fameuse « rupture épistémologique » ; cependant, il
insiste sur le fait que les secondes se déclinent nécessairement à partir des
premières.
« Les objets de pensée construits par le chercheur en sciences
sociales se fondent sur les objets de pensée construits par la pensée courante
de l’homme menant sa vie quotidienne parmi ses semblables et s’y référant.
Ainsi, les constructions utilisées par le chercheur en sciences sociales sont,
pour ainsi dire, des constructions au deuxième degré… »
[4] Il faut donc examiner attentivement les
constructions courantes utilisées par l’homme dans sa vie quotidienne, chacun
ayant à sa disposition une « réserve d’expériences préalables », soit acquises
directement, soit transmises par les parents ou les professeurs, qui, sous
forme d’un stock de « connaissances disponibles », permet d’interpréter le
monde de la vie quotidienne.
C’est sur ce socle de la réalité sociale toujours déjà
interprétée par les acteurs, autrement dit le sens commun, que doivent prendre
appui les constructions théoriques du chercheur en sciences sociales.
Le chercheur en sciences sociales se trouve alors confronté à
un double problème d’ordre méthodologique. D’abord il y a une difficulté à
saisir les significations subjectives des acteurs dans la mesure où elles se
réfèrent à des situations biographiques singulières et donc uniques ; ensuite,
il y a une difficulté à saisir ces significations subjectives dans un système
de connaissances objectives. Alfred Schütz résout le problème grâce au procédé
de typification, en écho à l’idéal-type wébérien. Par le biais de ce procédé
intellectuel, il s’agit de reprendre une activité fondamentale de la
connaissance quotidienne, qui consiste à se représenter une catégorie sociale à
travers un « type », pour considérer cette typification comme une construction
sociale objectivable.
On peut dire de la sociologie d’Alfred Schütz que non seulement
elle envisage le monde de la vie quotidienne comme le principal objet de la
recherche en sciences sociales, mais qu’elle entend bien puiser dans la vie
quotidienne les ressources intellectuelles nécessaires pour mieux penser ce
quotidien.
Le quotidien et l’événementiel
Le discours phénoménologique apporte quelques précieuses clés
pour mieux approcher la réalité sociale du quotidien, notamment la notion
d’événement qui vient éclairer en contrepoint la notion de quotidienneté. C’est
pourquoi il convient de s’attarder sur ce point.
Il est peut-être plus facile de définir
a contrario le quotidien en exposant
ce qu’il n’est pas. En effet, le quotidien (Alltäglichkeit) est sans particularité, sans
qualité, il est sans surprise comme le note Martin Heidegger dans
Être et temps (1927).
Parfois, il peut arriver que la quiétude du quotidien soit
troublée par l’apparition d’un événement. L’événement est ce qui vient rompre
le quotidien. Mais il s’agit là d’une rupture qui procède à partir du quotidien
même, car c’est à l’intérieur du quotidien que l’événement se produit, il ne le
brise pas définitivement, il le perturbe, le suspend. L’événement introduit de
la dynamique dans le cadre statique du quotidien, il crée une tension, une
torsion.
Il s’agit ici d’essayer de clarifier ce rapport entre la
banalité du quotidien et l’étrangeté de l’événement, tout en reconnaissant dans
cette tension un des fils conducteurs de cette recherche.
On peut noter l’existence d’une relation dialogique entre
quotidien et événement.
1 Le quotidien se présente comme horizon nécessaire à
l’événement : c’est au sein du quotidien que l’événement surgit et trouve son
inscription. Comme le pinceau trace un trait de couleur sur la toile, le trait
de couleur apparaît et en apparaissant, il fait apparaître et tranche avec le
fond blanc de la toile ; de la même façon, la couleur de l’événement survient
dans la grisaille du quotidien et par effet de contraste lui donne une
visibilité.
L’événement n’est pas sans conséquence sur le quotidien, il
vient le perturber, le bousculer, le bouleverser, mais il ne vient pas le
détruire. Le quotidien s’interrompt, puis progressivement se réinstalle, il
reprend ses droits, et même si c’est un quotidien transformé qui revient, c’est
toujours le quotidien.
Considérons le coup de foudre amoureux pour donner un exemple,
il fait événement dans la vie du célibataire et, s’il dure, peut aboutir à
l’instauration d’un nouveau quotidien, le quotidien d’une vie de
couple.
2 On peut aussi renverser la perspective et considérer que
l’événement se présente parfois comme le cadre du quotidien. C’est ce qui se
passe à chaque fois que l’événement est suffisamment important pour fonder une
nouvelle quotidienneté.
Considérons par exemple la vie quotidienne pendant les grands
événements historiques comme la guerre ou les camps d’extermination. On sait
bien que malgré de tels événements, il y a bien une vie quotidienne qui se
maintient. Je pense notamment à l’ouvrage de Primo Levi,
Si c’est un homme (1947), qui décrit
l’horreur quotidienne d’un camp d’extermination, ou encore un livre comme
Le journal d’Anne Frank (1942-44) qui
fait la chronique de ces journées de guerre du point de vue d’une
enfant.
Si je reprends l’exemple de la rencontre amoureuse, la
rencontre fait événement, tout est transformé dans la vie de celui qui est
amoureux ; il n’en demeure pas moins que les tâches quotidiennes sont toujours
là, l’amoureux continue à prendre ses repas, à travailler, à se laver,
etc.
À travers ces deux exemples, j’ai voulu montrer que l’événement
peut aussi servir de toile de fond au quotidien, même si progressivement
l’événement finit toujours par s’effacer au profit du quotidien. On peut dire
que le quotidien est de l’événement qui s’est sédimenté, qui s’est
solidifié.
Le travail fondateur d’Alfred Schütz sur la notion de quotidien
ouvre la voie à toute une série d’analyses sociologiques de type compréhensif
(Michel de Certeau, Michel Maffesoli, Edgar Morin, Erving Goffman…), qui vont
progressivement renouveler la perception du quotidien.
Michel de Certeau remet profondément en question la supposée
passivité du quotidien que l’on trouve notamment dans les théories d’Henri
Lefebvre. En effet, il y a, selon Michel de Certeau, une irréductible
créativité sociale qui se niche dans le quotidien.
Du côté de la consommation, par exemple, il y aurait
parallèlement à la production standardisée, une autre production, qui ne se
caractérise pas par ce qu’elle produit, mais par l’usage qu’elle fait de ce qui
est produit. Toute consommation est aussi production d’un usage.
Michel de Certeau fustige les études statistiques incapables,
selon lui, de saisir l’inventivité de ces usages sociaux, véritable culture du
quotidien. Les études statistiques mesurent précisément les objets utilisés,
mais manquent les utilisations au quotidien.
« Elle [la statistique] saisit le matériau de ces pratiques, et
non leur
forme; […] elle reproduit le
système auquel elle appartient, et elle laisse hors de son champ la
prolifération des histoires et opérations hétérogènes qui composent les
patchworks du quotidien. »
[5] Michel Maffesoli, pour sa part, met l’accent sur la
complexité du quotidien, et s’il ne nie pas la part envahissante d’occupations
aliénantes, c’est pour mieux souligner qu’à tous moments, celle-ci peut se
retourner et céder la place à une irrépressible inventivité sociale capable de
se manifester dans les moindres gestes du quotidien. Quand bien même il
s’agirait de minuscules gestes de réappropriation et/ou de détournement, ces
gestes n’en demeurent pas moins des gestes émancipateurs.
« La vie quotidienne dans toute sa grisaille et dans son aspect
le plus banal est (toujours) riche d’imprévu et ouverte à de multiples
potentialités. »
[6] «
Au-delà de l’“imposition mortifère”, il y a toujours une réappropriation (de
manière perverse ou de manière directe), il y a toujours une création minuscule
dont on ne peut pas sous-estimer l’efficace. »
[7].
Michel Maffesoli attire l’attention sur le fait que la
quotidienneté n’est pas qu’une relation au temps, elle est toujours aussi une
relation à l’espace, ce qui permet d’affirmer que la proximité est
véritablement la dimension spatiale du quotidien. Le marchand de journaux, le
trajet pour aller travailler, le parc où l’on va se promener…, l’ensemble de
ces lieux ordinaires dessinent un territoire du quotidien pour tout un
chacun.
« L’espace façonne d’une manière contraignante les habitudes et
le coutumes de tous les jours. »
[8] Une fois reconnu le rôle joué par l’espace, il s’agit
maintenant de s’interroger sur le rapport entre quotidien et temps.
L’idée de temps est essentielle pour aborder la vie quotidienne
; comme on l’a déjà vu, cette notion intervient directement dans la formation
du mot quotidien. Le temps du quotidien, c’est d’abord le temps infini de la
répétition. Les journées se succèdent égales à elles-mêmes selon un calendrier
invariable, pour former des semaines, des mois, des années. Et si les jours de
fête semblent déranger cette perpétuelle réitération, s’ils semblent faire
exception, il s’avère qu’ils ne font finalement que confirmer la règle immuable
de la répétition, notamment en inscrivant le rythme des journées quotidiennes
dans le cycle plus large du retour des semaines, des mois et des
années.
Il est possible de repérer ici le thème de l’éternel
retour.
« Répéter revient à nier le temps, c’est le signe d’un «
non-temps » qui caractérise le concret de la vie quotidienne, l’instant vécu.
»
[9] La maîtrise du
temps à travers la répétition permet alors de se protéger contre l’angoisse du
temps qui s’écoule, contre la mort qui s’approche.
Si, d’un côté, la répétitivité du quotidien répond à un profond
besoin de sécurité, de l’autre, elle engendre inévitablement une certaine
monotonie. C’est là que se noue le paradoxe du quotidien, qui est en dernière
analyse le paradoxe même de l’homme, éternel Janus
[10] écartelé entre la volonté rassurante de
maîtrise et le désir grisant de lâcher prise.
Le temps du quotidien apparaît à la fois comme un temps asile
qui protège et comme un temps prison qui étouffe.
Il convient donc de reconnaître la dialogique fondamentale du
quotidien, à la fois source de création incessante, « parsemée de merveilles
»
[11] et de minuscules
plaisirs, mais aussi source de nombreuses frustrations et générateur
d’ennui.
La mélancolie du quotidien, la mélancolie au quotidien
On a déjà posé le rapport complémentaire et contradictoire du
quotidien et de l’événement, ce qui permet d’avancer que dans une certaine
mesure le quotidien procède du non-événement et de dire que le quotidien se
caractérise par cette non-événementialité essentielle. Manière technique de
dire l’ennui, cet ennui qui habite clandestinement le quotidien, qui se dévoile
lorsque la réitération uniforme des jours et des activités sans intérêt vient
progressivement plomber tout l’horizon du quotidien. Alors l’asile protecteur
que constitue le monde du quotidien risque fort de se retourner en une prison
étouffante.
« Je suis dans un jour où me pèse, comme si j’allais en prison,
la monotonie de toute chose »
[12], écrit Fernando Pessoa dans
Le Livre de l’intranquillité,
phénoménologie de la mélancolie nichée au cœur du quotidien. Dans cet ouvrage,
le protagoniste, Bernardo Soares, le comptable hétéronyme du poète, expérimente
dans son magasin de tissus « la monotonie, la morne identité des jours
succédant aux jours, la différence absolument nulle entre hier et aujourd’hui
»
[13]. Pris dans la
routine ennuyeuse du quotidien, lorsque s’impose le sentiment que rien ne peut
plus arriver, plus rien de neuf, plus rien d’imprévu, commence à peser la
mélancolie, cet état d’abattement et de tristesse vague, accompagné de
rêverie
[14]. Lorsque
la mélancolie apparaît dans le quotidien, elle n’y fait pas irruption
brutalement, elle s’y installe lentement, comme si elle était chez elle, comme
si elle était là depuis longtemps, simplement en attente, dissimulée derrière
l’illusoire agitation des activités quotidiennes.
Toute la difficulté pour celui qui veut penser le quotidien
consiste alors à penser cette foncière inactivité sociale, là même où la
méthodologie sociologique prescrit précisément de s’atteler à penser l’activité
sociale
[15]. En effet,
comment penser ce non-événement silencieux et invisible qui probablement
caractérise au mieux la réalité vécue du quotidien, à savoir ce climat
mélancolique qui imprègne la réalité quotidienne ? Comment saisir
l’insaisissable mélancolie qui se niche dans le quotidien le plus ordinaire
?
Autres regards sur le quotidien
Une fois de plus, le sens du quotidien semble échapper à
l’attention de l’observateur et se dérober à l’analyse sociologique. Pour
sortir de l’ornière méthodologique dans laquelle s’enlisent la plupart du temps
les sociologies du quotidien, je propose un double détour par la psychanalyse
et par la littérature, afin de recourir à deux notions susceptibles de conjurer
les difficultés auxquelles une pensée du quotidien s’expose.
Il s’agit en premier lieu de reprendre la notion freudienne
d’inquiétante étrangeté, traduction approximative du terme allemand
intraduisible :
Unheimlich. «
L’inquiétante étrangeté est cette variété particulière de l’effrayant qui
remonte au depuis longtemps connu, depuis longtemps familier. »
[16] Cette notion permet à
Sigmund Freud de dire de manière saisissante et concrète le registre émotionnel
sur lequel est vécu le retour du refoulé pour un sujet, soulignant ainsi le
paradoxe de cet effet de surprise face au surgissement non pas de l’inconnu,
mais du déjà connu, ce rappel à l’ordre de ce que l’on croyait oublié.
D’un point de vue épistémologique, je propose de considérer
l’inquiétante étrangeté comme une ligne de conduite à adopter par le sociologue
à l’égard du quotidien. Cette attitude permet de préserver l’étonnement
intellectuel nécessaire au chercheur face à la banalité triviale du quotidien,
face à son aveuglante évidence. Elle permet d’essayer de conjurer la double
erreur de perspective qui entrave une véritable pensée du quotidien ; la
première trop proche ne permet pas au discours sociologique de se dégager de la
familiarité avec l’objet, et la seconde trop distante ne permet pas de
restituer la familiarité propre à l’objet. La notion d’inquiétante étrangeté
reconduit et maintient cette tension ; il convient au chercheur non pas de
l’escamoter mais au contraire de s’en nourrir pour rendre compte de son objet,
si loin et si proche à la fois.
Il s’agit ensuite, en second lieu, de recourir à l’idée de
fantastique. Ce genre littéraire mérite l’attention de celui qui s’intéresse au
quotidien dans la mesure où le fantastique requiert nécessairement le
quotidien. En effet, le fantastique est ce genre littéraire qui invariablement
met en récit un trouble, le trouble de l’apparente tranquillité du quotidien.
La fiction fantastique met systématiquement en scène l’irruption d’un désordre,
l’interruption de l’ordre quotidien.
« La démarche essentielle du fantastique est l’apparition : ce
qui ne peut pas arriver et qui se produit pourtant, en un point et à un instant
précis, au cœur d’un univers parfaitement repéré et d’où l’on avait à tort
estimé le mystère à jamais banni. Tout semble comme aujourd’hui et comme hier :
tranquille, banal, sans rien d’insolite, et voici que lentement s’insinue ou
que soudain se déploie l’inadmissible. »
[17] Tout l’effet du fantastique repose sur le choc de
cette rencontre contre-na-ture entre l’événement surnaturel et l’univers
confortable et désenchanté du monde quotidien dans la modernité. Cette
situation typique du fantastique est de nature à nous renseigner sur la réalité
du quotidien.
Ce double détour par l’inquiétante étrangeté de la psychanalyse
d’une part et le fantastique dans la littérature d’autre part vise à affûter le
regard sociologique sur cette objet faussement accessible qu’est le
quotidien.
[*]
Chercheuse à l’IRSA, Montpellier III.
[1]
Claude JAVEAU,
La Société au jour
par jour, Bruxelles, La Lettre Volée, 2003, p. 79.
[2]
Henri LEFEBVRE, « Quotidien et quotidienneté », dans
E.U.
[3]
Henri LEFEBVRE,
Critique de la
vie quotidienne, tome II, Paris, L’Arche, 1980, p. 16.
[4]
Alfred SCHÜTZ,
Le Chercheur et le
quotidien, Paris, Méridiens Klincksieck, 1987, p. 11.
[5]
Michel de CERTEAU,
L’Invention du
quotidien. Tome I : Arts de faire, 1980, rééd., Paris, Gallimard,
1990, p. XL V.
[6]
Michel MAFFESOLI,
La Conquête du
présent. Pour une sociologie de la vie quotidienne, Paris, PUF,
1979, p. 31.
[7]
Ibid., p. 21.
[8]
Michel MAFFESOLI,
op.
cit., p. 63.
[9]
Ibid., p. 96.
[10]
Janus est l’un des plus anciens dieux du panthéon romain ; on
le représente comme pourvu de deux visages opposés, l’un regardant devant lui,
l’autre derrière.
[11]
Michael de CERTEAU,
La Culture au
pluriel, 2
e éd., Paris, Christian Bourgois
Éditeur, 1980, p. 244.
[12]
Fernando PESSOA,
Le Livre de
l’intranquillité, traduit par Françoise LAYE, Paris, Christian
Bourgois Éditeur, 1999, p. 187.
[13]
Ibidem, p.
193.
[14]
Selon la définition du dictionnaire historique de la langue
française.
[15]
D’après la définition de Max Weber selon laquelle « nous
appelons sociologie (au sens où nous entendons ici ce terme utilisé avec
beaucoup d’équivoques) une science qui se propose de comprendre par
interprétation [
deutend verstehen]
l’activité sociale… »,dans
Économie et société
(1). Les catégorie de la sociologie, traduit sous la direction de J.
CHAVY et É. De DAMPIERRE Paris, Plon, 1995, p. 28.
[16]
Sigmund FREUD,
L’Inquiétante
étrangeté et autres essais, traduit par B. FÉRON,Paris, Gallimard,
1985, p. 215.
[17]
Roger CAILLOIS, « Fantastique » dans l’E.U.