Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4487-9
134 pages

p. 69 à 78
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Contributions

no 86 2004/4

2004 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Contributions

Les sociologies du quotidien et la mélancolie

Alessandra Ciccarelli  [*]
Cet article propose de faire le point sur les sociologies du quotidien. Il s’agit notamment de préciser la notion de quotidien dans son rapport avec l’événement, puis de montrer le rapport étroit entre mélancolie et quotidien. En dernier lieu, il conviendra de faire un détour par la psychanalyse et la littérature susceptibles de nourrir la réflexion sur le quotidien. Mots-clés : Quotidien, événement, mélancolie, inquiétante étrangeté, fantastique. This article proposes to give a progress report on sociologies of everyday life. It is in particular a question of specifying the concept of everyday life in his relationship with event, then to show the close relationship between melancholy and everyday life. Lastly, it will be advisable to make a turning by psychoanalysis and literature to nourish the reflexion on everyday life. Keywords : everyday life, event, melancholy, worrying strangeness, fantastic.
Je voudrais d’une part préciser le sens du mot quotidien, d’autre part proposer une brève synthèse des principales théories sociologiques sur le quotidien, posant l’hypothèse qu’on ne peut saisir pleinement le sens du quotidien que dans son rapport contradictoire et complémentaire avec un autre terme, en l’occurrence l’événement. Il s’agira ensuite d’exposer l’ambivalence du quotidien et son rapport avec la mélancolie.
 
Sociographie et critique du quotidien
 
 
Pour définir le mot quotidien, on peut commencer par examiner sa construction étymologique. Le terme quotidien est dérivé du latin quotidie, qui signifie « chaque jour », le terme est formé de quot « combien » et de dies « jour ».
Dans un premier sens, le mot désigne simplement une unité de mesure du temps composée de 24 heures, c’est-à-dire la durée d’une journée.
Par extension, parler du quotidien, c’est donc parler de ce qui se produit et se reproduit pendant ces 24 heures. Dans ce sens, le quotidien désigne aussi l’ensemble des faits et gestes qui constituent la réalité sociale dans sa dimension la plus ordinaire.
C’est dans cet esprit que les premières études sociologiques abordent le quotidien ; je pense notamment à la méthode dite des budgets-temps introduite en URSS par Stanislav G. Stroumilin et Pitirim A. Sorokin en 1922. Le quotidien est alors réduit à sa stricte durée chronométrique qu’il s’agit de décrire par des observations statistiques. On mesure la durée moyenne de chaque activité qui occupe une journée, en décomposant par exemple le temps de travail, le temps de loisir et le temps de sommeil pour décrire l’emploi du temps moyen d’une journée type.
« L’utilisation même de la notion de budget (avec son caractère fallacieux de prévision) indique bien la direction économiste dans laquelle ces travaux sont engagés. […]Budget renvoie bien à la simple idée de calcul, de maximisation de ressources » [1], note Claude Javeau.
La limite de cette perspective économétrique est qu’elle est incapable de saisir tous ces temps minuscules qui échappent à l’emploi du temps rationalisé ou encore les temps morts de l’inactivité sociale, tout ce temps incommensurable qui fait pourtant la richesse concrète du quotidien vécu. Mais la limite la plus importante de cette approche réside surtout dans le fait que le minutage précis des activités sociales ne dit rien sur le sens que les acteurs donnent à leurs activités. En voulant appliquer à l’observation sociologique des méthodes directement empruntées à la statistique et à l’économie, cette approche du quotidien risque de s’enfermer dans une sociographie strictement comptable et de rater ainsi l’épaisseur sensible et signifiante du quotidien.
Dans un second sens, un sens plus figuré, le mot perd sa neutralité et prend une valeur péjorative. Le quotidien se trouve alors identifié à une routine, il est réduit à un ensemble d’actions mornes et sans relief qui se répètent perpétuellement, toujours égales à elles-mêmes.
Cette acception est au centre de la théorie d’inspiration hégélo-marxiste résolument critique que propose Henri Lefebvre sur le quotidien.
Le quotidien dans le cadre social de la modernité, explique l’auteur, n’obéit plus au temps rythmique de la répétition cyclique de la nature, il obéit désormais au temps cadencé de la répétition linéaire imposé par la production.
« [Le quotidien se trouve] au croisement des deux modalités de la répétition : le cyclique, dominant dans la nature, et le linéaire, dominant dans les processus rationnels. […] Dans la modernité, le second aspect [la répétition] tend à masquer, à écraser le premier. Le quotidien impose sa monotonie. » [2] « Cette vie quotidienne mécaniquement répétitive se décompose principalement en deux temps bien différenciés : le travail d’une part et les loisirs d’autre part, le temps des loisirs étant moins un temps libéré, qu’un temps lui-même soumis à la logique productive du temps de travail. Partout s’impose la passivité : passivité du travailleur qui est obligé d’exécuter des ordres, passivité du consommateur, car “le consommateur ne désire pas. Il subit”. » [3] La limite de cette sociologie de la quotidienneté, c’est que, en réalité, Henri Lefebvre réduit le quotidien à sa dimension aliénante et aliénée. Il instrumentalise le quotidien pour introduire à l’analyse de la vie aliénée caractéristique selon lui des villes modernes industrialisées. Il refuse d’envisager la moindre activité créatrice dans la vie quotidienne en dehors d’un projet révolutionnaire qui seul serait capable de libérer le quotidien.
 
Phénoménologie du quotidien
 
 
La perspective phénoménologique apporte un changement fondamental dans la façon de considérer le quotidien : on s’interroge désormais sur le sens, la signification subjective que l’action revêt aux yeux de l’acteur. On entre ainsi de plainpied dans le domaine de la compréhension (Verstehen).
Au croisement entre la phénoménologie d’Edmond Husserl et la démarche compréhensive de Wilhelm Dilthey et Max Weber, Alfred Schütz est le premier à appliquer les concepts de la phénoménologie aux sciences sociales.
Dans son recueil d’articles, Le Chercheur et le quotidien (1971), l’auteur s’interroge sur les méthodes à appliquer pour comprendre le rapport entre le chercheur en sciences sociales et son champ d’observation, le monde de la vie quotidienne, qui s’avère être aussi le propre monde du chercheur.
Alfred Schütz part du postulat que le monde social est fondamentalement intersubjectif et que toute connaissance possible de ce monde est basée sur des constructions mentales. Il fait la distinction entre les objets de pensée construits par la pensée courante et ceux de la pensée scientifique, c’est la fameuse « rupture épistémologique » ; cependant, il insiste sur le fait que les secondes se déclinent nécessairement à partir des premières.
« Les objets de pensée construits par le chercheur en sciences sociales se fondent sur les objets de pensée construits par la pensée courante de l’homme menant sa vie quotidienne parmi ses semblables et s’y référant. Ainsi, les constructions utilisées par le chercheur en sciences sociales sont, pour ainsi dire, des constructions au deuxième degré… » [4] Il faut donc examiner attentivement les constructions courantes utilisées par l’homme dans sa vie quotidienne, chacun ayant à sa disposition une « réserve d’expériences préalables », soit acquises directement, soit transmises par les parents ou les professeurs, qui, sous forme d’un stock de « connaissances disponibles », permet d’interpréter le monde de la vie quotidienne.
C’est sur ce socle de la réalité sociale toujours déjà interprétée par les acteurs, autrement dit le sens commun, que doivent prendre appui les constructions théoriques du chercheur en sciences sociales.
Le chercheur en sciences sociales se trouve alors confronté à un double problème d’ordre méthodologique. D’abord il y a une difficulté à saisir les significations subjectives des acteurs dans la mesure où elles se réfèrent à des situations biographiques singulières et donc uniques ; ensuite, il y a une difficulté à saisir ces significations subjectives dans un système de connaissances objectives. Alfred Schütz résout le problème grâce au procédé de typification, en écho à l’idéal-type wébérien. Par le biais de ce procédé intellectuel, il s’agit de reprendre une activité fondamentale de la connaissance quotidienne, qui consiste à se représenter une catégorie sociale à travers un « type », pour considérer cette typification comme une construction sociale objectivable.
On peut dire de la sociologie d’Alfred Schütz que non seulement elle envisage le monde de la vie quotidienne comme le principal objet de la recherche en sciences sociales, mais qu’elle entend bien puiser dans la vie quotidienne les ressources intellectuelles nécessaires pour mieux penser ce quotidien.
 
Le quotidien et l’événementiel
 
 
Le discours phénoménologique apporte quelques précieuses clés pour mieux approcher la réalité sociale du quotidien, notamment la notion d’événement qui vient éclairer en contrepoint la notion de quotidienneté. C’est pourquoi il convient de s’attarder sur ce point.
Il est peut-être plus facile de définir a contrario le quotidien en exposant ce qu’il n’est pas. En effet, le quotidien (Alltäglichkeit) est sans particularité, sans qualité, il est sans surprise comme le note Martin Heidegger dans Être et temps (1927).
Parfois, il peut arriver que la quiétude du quotidien soit troublée par l’apparition d’un événement. L’événement est ce qui vient rompre le quotidien. Mais il s’agit là d’une rupture qui procède à partir du quotidien même, car c’est à l’intérieur du quotidien que l’événement se produit, il ne le brise pas définitivement, il le perturbe, le suspend. L’événement introduit de la dynamique dans le cadre statique du quotidien, il crée une tension, une torsion.
Il s’agit ici d’essayer de clarifier ce rapport entre la banalité du quotidien et l’étrangeté de l’événement, tout en reconnaissant dans cette tension un des fils conducteurs de cette recherche.
On peut noter l’existence d’une relation dialogique entre quotidien et événement.
1 Le quotidien se présente comme horizon nécessaire à l’événement : c’est au sein du quotidien que l’événement surgit et trouve son inscription. Comme le pinceau trace un trait de couleur sur la toile, le trait de couleur apparaît et en apparaissant, il fait apparaître et tranche avec le fond blanc de la toile ; de la même façon, la couleur de l’événement survient dans la grisaille du quotidien et par effet de contraste lui donne une visibilité.
L’événement n’est pas sans conséquence sur le quotidien, il vient le perturber, le bousculer, le bouleverser, mais il ne vient pas le détruire. Le quotidien s’interrompt, puis progressivement se réinstalle, il reprend ses droits, et même si c’est un quotidien transformé qui revient, c’est toujours le quotidien.
Considérons le coup de foudre amoureux pour donner un exemple, il fait événement dans la vie du célibataire et, s’il dure, peut aboutir à l’instauration d’un nouveau quotidien, le quotidien d’une vie de couple.
2 On peut aussi renverser la perspective et considérer que l’événement se présente parfois comme le cadre du quotidien. C’est ce qui se passe à chaque fois que l’événement est suffisamment important pour fonder une nouvelle quotidienneté.
Considérons par exemple la vie quotidienne pendant les grands événements historiques comme la guerre ou les camps d’extermination. On sait bien que malgré de tels événements, il y a bien une vie quotidienne qui se maintient. Je pense notamment à l’ouvrage de Primo Levi, Si c’est un homme (1947), qui décrit l’horreur quotidienne d’un camp d’extermination, ou encore un livre comme Le journal d’Anne Frank (1942-44) qui fait la chronique de ces journées de guerre du point de vue d’une enfant.
Si je reprends l’exemple de la rencontre amoureuse, la rencontre fait événement, tout est transformé dans la vie de celui qui est amoureux ; il n’en demeure pas moins que les tâches quotidiennes sont toujours là, l’amoureux continue à prendre ses repas, à travailler, à se laver, etc.
À travers ces deux exemples, j’ai voulu montrer que l’événement peut aussi servir de toile de fond au quotidien, même si progressivement l’événement finit toujours par s’effacer au profit du quotidien. On peut dire que le quotidien est de l’événement qui s’est sédimenté, qui s’est solidifié.
 
Comprendre le quotidien
 
 
Le travail fondateur d’Alfred Schütz sur la notion de quotidien ouvre la voie à toute une série d’analyses sociologiques de type compréhensif (Michel de Certeau, Michel Maffesoli, Edgar Morin, Erving Goffman…), qui vont progressivement renouveler la perception du quotidien.
Michel de Certeau remet profondément en question la supposée passivité du quotidien que l’on trouve notamment dans les théories d’Henri Lefebvre. En effet, il y a, selon Michel de Certeau, une irréductible créativité sociale qui se niche dans le quotidien.
Du côté de la consommation, par exemple, il y aurait parallèlement à la production standardisée, une autre production, qui ne se caractérise pas par ce qu’elle produit, mais par l’usage qu’elle fait de ce qui est produit. Toute consommation est aussi production d’un usage.
Michel de Certeau fustige les études statistiques incapables, selon lui, de saisir l’inventivité de ces usages sociaux, véritable culture du quotidien. Les études statistiques mesurent précisément les objets utilisés, mais manquent les utilisations au quotidien.
« Elle [la statistique] saisit le matériau de ces pratiques, et non leur forme; […] elle reproduit le système auquel elle appartient, et elle laisse hors de son champ la prolifération des histoires et opérations hétérogènes qui composent les patchworks du quotidien. » [5] Michel Maffesoli, pour sa part, met l’accent sur la complexité du quotidien, et s’il ne nie pas la part envahissante d’occupations aliénantes, c’est pour mieux souligner qu’à tous moments, celle-ci peut se retourner et céder la place à une irrépressible inventivité sociale capable de se manifester dans les moindres gestes du quotidien. Quand bien même il s’agirait de minuscules gestes de réappropriation et/ou de détournement, ces gestes n’en demeurent pas moins des gestes émancipateurs.
« La vie quotidienne dans toute sa grisaille et dans son aspect le plus banal est (toujours) riche d’imprévu et ouverte à de multiples potentialités. » [6] « Au-delà de l’“imposition mortifère”, il y a toujours une réappropriation (de manière perverse ou de manière directe), il y a toujours une création minuscule dont on ne peut pas sous-estimer l’efficace. » [7].
Michel Maffesoli attire l’attention sur le fait que la quotidienneté n’est pas qu’une relation au temps, elle est toujours aussi une relation à l’espace, ce qui permet d’affirmer que la proximité est véritablement la dimension spatiale du quotidien. Le marchand de journaux, le trajet pour aller travailler, le parc où l’on va se promener…, l’ensemble de ces lieux ordinaires dessinent un territoire du quotidien pour tout un chacun.
« L’espace façonne d’une manière contraignante les habitudes et le coutumes de tous les jours. » [8] Une fois reconnu le rôle joué par l’espace, il s’agit maintenant de s’interroger sur le rapport entre quotidien et temps.
 
Dialogique du quotidien
 
 
L’idée de temps est essentielle pour aborder la vie quotidienne ; comme on l’a déjà vu, cette notion intervient directement dans la formation du mot quotidien. Le temps du quotidien, c’est d’abord le temps infini de la répétition. Les journées se succèdent égales à elles-mêmes selon un calendrier invariable, pour former des semaines, des mois, des années. Et si les jours de fête semblent déranger cette perpétuelle réitération, s’ils semblent faire exception, il s’avère qu’ils ne font finalement que confirmer la règle immuable de la répétition, notamment en inscrivant le rythme des journées quotidiennes dans le cycle plus large du retour des semaines, des mois et des années.
Il est possible de repérer ici le thème de l’éternel retour.
« Répéter revient à nier le temps, c’est le signe d’un « non-temps » qui caractérise le concret de la vie quotidienne, l’instant vécu. » [9] La maîtrise du temps à travers la répétition permet alors de se protéger contre l’angoisse du temps qui s’écoule, contre la mort qui s’approche.
Si, d’un côté, la répétitivité du quotidien répond à un profond besoin de sécurité, de l’autre, elle engendre inévitablement une certaine monotonie. C’est là que se noue le paradoxe du quotidien, qui est en dernière analyse le paradoxe même de l’homme, éternel Janus [10] écartelé entre la volonté rassurante de maîtrise et le désir grisant de lâcher prise.
Le temps du quotidien apparaît à la fois comme un temps asile qui protège et comme un temps prison qui étouffe.
Il convient donc de reconnaître la dialogique fondamentale du quotidien, à la fois source de création incessante, « parsemée de merveilles » [11] et de minuscules plaisirs, mais aussi source de nombreuses frustrations et générateur d’ennui.
 
La mélancolie du quotidien, la mélancolie au quotidien
 
 
On a déjà posé le rapport complémentaire et contradictoire du quotidien et de l’événement, ce qui permet d’avancer que dans une certaine mesure le quotidien procède du non-événement et de dire que le quotidien se caractérise par cette non-événementialité essentielle. Manière technique de dire l’ennui, cet ennui qui habite clandestinement le quotidien, qui se dévoile lorsque la réitération uniforme des jours et des activités sans intérêt vient progressivement plomber tout l’horizon du quotidien. Alors l’asile protecteur que constitue le monde du quotidien risque fort de se retourner en une prison étouffante.
« Je suis dans un jour où me pèse, comme si j’allais en prison, la monotonie de toute chose » [12], écrit Fernando Pessoa dans Le Livre de l’intranquillité, phénoménologie de la mélancolie nichée au cœur du quotidien. Dans cet ouvrage, le protagoniste, Bernardo Soares, le comptable hétéronyme du poète, expérimente dans son magasin de tissus « la monotonie, la morne identité des jours succédant aux jours, la différence absolument nulle entre hier et aujourd’hui » [13]. Pris dans la routine ennuyeuse du quotidien, lorsque s’impose le sentiment que rien ne peut plus arriver, plus rien de neuf, plus rien d’imprévu, commence à peser la mélancolie, cet état d’abattement et de tristesse vague, accompagné de rêverie [14]. Lorsque la mélancolie apparaît dans le quotidien, elle n’y fait pas irruption brutalement, elle s’y installe lentement, comme si elle était chez elle, comme si elle était là depuis longtemps, simplement en attente, dissimulée derrière l’illusoire agitation des activités quotidiennes.
Toute la difficulté pour celui qui veut penser le quotidien consiste alors à penser cette foncière inactivité sociale, là même où la méthodologie sociologique prescrit précisément de s’atteler à penser l’activité sociale [15]. En effet, comment penser ce non-événement silencieux et invisible qui probablement caractérise au mieux la réalité vécue du quotidien, à savoir ce climat mélancolique qui imprègne la réalité quotidienne ? Comment saisir l’insaisissable mélancolie qui se niche dans le quotidien le plus ordinaire ?
 
Autres regards sur le quotidien
 
 
Une fois de plus, le sens du quotidien semble échapper à l’attention de l’observateur et se dérober à l’analyse sociologique. Pour sortir de l’ornière méthodologique dans laquelle s’enlisent la plupart du temps les sociologies du quotidien, je propose un double détour par la psychanalyse et par la littérature, afin de recourir à deux notions susceptibles de conjurer les difficultés auxquelles une pensée du quotidien s’expose.
Il s’agit en premier lieu de reprendre la notion freudienne d’inquiétante étrangeté, traduction approximative du terme allemand intraduisible : Unheimlich. « L’inquiétante étrangeté est cette variété particulière de l’effrayant qui remonte au depuis longtemps connu, depuis longtemps familier. » [16] Cette notion permet à Sigmund Freud de dire de manière saisissante et concrète le registre émotionnel sur lequel est vécu le retour du refoulé pour un sujet, soulignant ainsi le paradoxe de cet effet de surprise face au surgissement non pas de l’inconnu, mais du déjà connu, ce rappel à l’ordre de ce que l’on croyait oublié.
D’un point de vue épistémologique, je propose de considérer l’inquiétante étrangeté comme une ligne de conduite à adopter par le sociologue à l’égard du quotidien. Cette attitude permet de préserver l’étonnement intellectuel nécessaire au chercheur face à la banalité triviale du quotidien, face à son aveuglante évidence. Elle permet d’essayer de conjurer la double erreur de perspective qui entrave une véritable pensée du quotidien ; la première trop proche ne permet pas au discours sociologique de se dégager de la familiarité avec l’objet, et la seconde trop distante ne permet pas de restituer la familiarité propre à l’objet. La notion d’inquiétante étrangeté reconduit et maintient cette tension ; il convient au chercheur non pas de l’escamoter mais au contraire de s’en nourrir pour rendre compte de son objet, si loin et si proche à la fois.
Il s’agit ensuite, en second lieu, de recourir à l’idée de fantastique. Ce genre littéraire mérite l’attention de celui qui s’intéresse au quotidien dans la mesure où le fantastique requiert nécessairement le quotidien. En effet, le fantastique est ce genre littéraire qui invariablement met en récit un trouble, le trouble de l’apparente tranquillité du quotidien. La fiction fantastique met systématiquement en scène l’irruption d’un désordre, l’interruption de l’ordre quotidien.
« La démarche essentielle du fantastique est l’apparition : ce qui ne peut pas arriver et qui se produit pourtant, en un point et à un instant précis, au cœur d’un univers parfaitement repéré et d’où l’on avait à tort estimé le mystère à jamais banni. Tout semble comme aujourd’hui et comme hier : tranquille, banal, sans rien d’insolite, et voici que lentement s’insinue ou que soudain se déploie l’inadmissible. » [17] Tout l’effet du fantastique repose sur le choc de cette rencontre contre-na-ture entre l’événement surnaturel et l’univers confortable et désenchanté du monde quotidien dans la modernité. Cette situation typique du fantastique est de nature à nous renseigner sur la réalité du quotidien.
Ce double détour par l’inquiétante étrangeté de la psychanalyse d’une part et le fantastique dans la littérature d’autre part vise à affûter le regard sociologique sur cette objet faussement accessible qu’est le quotidien.
 
NOTES
 
[*] Chercheuse à l’IRSA, Montpellier III.
[1] Claude JAVEAU, La Société au jour par jour, Bruxelles, La Lettre Volée, 2003, p. 79.
[2] Henri LEFEBVRE, « Quotidien et quotidienneté », dans E.U.
[3] Henri LEFEBVRE, Critique de la vie quotidienne, tome II, Paris, L’Arche, 1980, p. 16.
[4] Alfred SCHÜTZ, Le Chercheur et le quotidien, Paris, Méridiens Klincksieck, 1987, p. 11.
[5] Michel de CERTEAU, L’Invention du quotidien. Tome I : Arts de faire, 1980, rééd., Paris, Gallimard, 1990, p. XL V.
[6] Michel MAFFESOLI, La Conquête du présent. Pour une sociologie de la vie quotidienne, Paris, PUF, 1979, p. 31.
[7] Ibid., p. 21.
[8] Michel MAFFESOLI, op. cit., p. 63.
[9] Ibid., p. 96.
[10] Janus est l’un des plus anciens dieux du panthéon romain ; on le représente comme pourvu de deux visages opposés, l’un regardant devant lui, l’autre derrière.
[11] Michael de CERTEAU, La Culture au pluriel, 2e éd., Paris, Christian Bourgois Éditeur, 1980, p. 244.
[12] Fernando PESSOA, Le Livre de l’intranquillité, traduit par Françoise LAYE, Paris, Christian Bourgois Éditeur, 1999, p. 187.
[13] Ibidem, p. 193.
[14] Selon la définition du dictionnaire historique de la langue française.
[15] D’après la définition de Max Weber selon laquelle « nous appelons sociologie (au sens où nous entendons ici ce terme utilisé avec beaucoup d’équivoques) une science qui se propose de comprendre par interprétation [deutend verstehen] l’activité sociale… »,dans Économie et société (1). Les catégorie de la sociologie, traduit sous la direction de J. CHAVY et É. De DAMPIERRE Paris, Plon, 1995, p. 28.
[16] Sigmund FREUD, L’Inquiétante étrangeté et autres essais, traduit par B. FÉRON,Paris, Gallimard, 1985, p. 215.
[17] Roger CAILLOIS, « Fantastique » dans l’E.U.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Chercheuse à l’IRSA, Montpellier III. Suite de la note...
[1]
Claude JAVEAU, La Société au jour par jour, Bruxelles, ...
[suite] Suite de la note...
[2]
Henri LEFEBVRE, « Quotidien et quotidienneté », dans E....
[suite] Suite de la note...
[3]
Henri LEFEBVRE, Critique de la vie quotidienne, tome II...
[suite] Suite de la note...
[4]
Alfred SCHÜTZ, Le Chercheur et le quotidien, Paris, Mér...
[suite] Suite de la note...
[5]
Michel de CERTEAU, L’Invention du quotidien. Tome I : A...
[suite] Suite de la note...
[6]
Michel MAFFESOLI, La Conquête du présent. Pour une soci...
[suite] Suite de la note...
[7]
Ibid., p. 21. Suite de la note...
[8]
Michel MAFFESOLI, op. cit., p. 63. Suite de la note...
[9]
Ibid., p. 96. Suite de la note...
[10]
Janus est l’un des plus anciens dieux du panthéon romain ; ...
[suite] Suite de la note...
[11]
Michael de CERTEAU, La Culture au pluriel, 2e éd., Pari...
[suite] Suite de la note...
[12]
Fernando PESSOA, Le Livre de l’intranquillité, traduit ...
[suite] Suite de la note...
[13]
Ibidem, p. 193. Suite de la note...
[14]
Selon la définition du dictionnaire historique de la langue...
[suite] Suite de la note...
[15]
D’après la définition de Max Weber selon laquelle « nous ...
[suite] Suite de la note...
[16]
Sigmund FREUD, L’Inquiétante étrangeté et autres essais...
[suite] Suite de la note...
[17]
Roger CAILLOIS, « Fantastique » dans l’E.U. Suite de la note...