2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Sur la mélancolie dans l’art
Ursulla Guarrigue
[*]
L’iconographie de la mélancolie (mains portant le poids de la
tête, insignes du savoir) traverse tous les siècles de la Grèce classique à nos
jours et reçoit, des codes succes~sifs de la société, des connotations
diverses. À partir du XVIIIe siècle libertin, dépouillé de repères fixes
religieux, elle s’enrichit notamment de l’image de l’artiste en clown
tragique.
Mots-clés :
Attitude mélancolique, geste traditionnel, pesanteur, plomb, théorie des hu, meurs, acédie, géométrie, prophétie, péché originel, savoir, finitude, clown, autoportrait.
The iconography of the melancholy (hands carrying the weight of
the head, badges of the knowledge) crosses every century from traditional
Greece to our days and receives various connotations from society’s codes.
Starting from the 18th century libertine, stripped religious fixed reference
mark, it grows rich in particular by the image of the artist as a tragic
clown.
Keywords :
Melancholic person attitude, traditional gesture, gravity, lead, theory of moods, acédie, geometry, prophecy, original sin, knowledge, finitude, clown, self, portrait.
Comment parler de la mélancolie dans l’art sans partir du geste
caractéristique de l’iconographie de la mélancolie : la tête appuyée sur une
main (voire les deux) pour contrebalancer sa propre lourdeur
[1] ? Dans le mot allemand
Schwermut, tout est dit : c’est une
humeur lourde, pesante
[2]. Et nous voilà tout de suite au cœur de l’histoire de
la mélancolie : Saturne-Chronos, le dieu de la mélancolie a toujours été
associé au plomb
[3], à la
lourdeur et à la lenteur. Si nous pensons à des locutions comme « une tristesse
de plomb », ou « se sentir les jambes en plomb », ou encore « les années de
plomb », nous percevons la persistance de cette conception dans le langage
d’aujourd’hui.
C’est un fait que le geste typique de la mélancolie traverse
tous les siècles de l’histoire de l’art occidental, depuis l’Athéna
mélancolique ou l’Alcmène sur le bûcher
[4], œuvres de la Grèce classique, jusqu’à notre époque
(que l’on pense à la
Mélancolie de
Munch, à celle de Sérusier, à
New York
movies de Hopper), en passant par ce qui en est devenu la version
archétypale : la
Mélancolie de Dürer.
Ce geste se trouve également confirmé dans la littérature : cf. le
Minnesänger (équivalent allemand du
troubadour occitan) Walter von der Vogelweide, et Laurent de Médicis :
«
Io mi sto spesso sopra un duro sasso e lo col
braccio alla guancia sostegno… »
[5] Toutefois, ce geste typique de la mélancolie n’est
pas réservé à la tristesse. C’est également, comme l’indique déjà Walter von
der Vogelweide, le geste des prophètes, des devins (cf. le
Jérémie de Rembrandt aussi bien que le
devin d’Olympie), ou encore des penseurs en général (Rodin). Peut-être la
tristesse n’est-elle que le résultat du fait d’en savoir plus que les autres
?
De toute façon, la mélancolie, dit Aristote, est l’humeur par
excellence des hommes d’exception. Il souligne ainsi le côté positif de la
mélaina cholè, la bile noire (pour
Hippocrate, c’est d’abord un déséquilibre des quatre humeurs, donc un état
maladif puisque la santé réside dans leur équilibre).
Il est alors très intéressant d’observer comment les
différentes époques de l’histoire des civilisations ont réagi envers la
mélancolie : ce qui pour la Grèce classique fait partie, selon Aristote et bien
d’autres, de la nature des génies
[6], même si la face inquiétante de la folie est toujours
proche, acquiert au MoyenÂge une connotation moralisatrice sous le nom
d’
acedia, « l’acédie », une maladie,
certes, mais pire encore, un péché. L’être atone, inactif pour ne pas dire
paresseux, morne, immobile, s’isolant de la société et de Dieu (ce qui revient
au même), est prédisposé à entrer en contact avec le diable. Luther dira encore
:
melancolia balneum diaboli. Les
anachorètes, ceux qui, avant de faire retour à et aux quatre saisons (pour la
mélancolie, la terre et l’automne). C’est Abu di Msar qui va associer de son
côté les quatre humeurs (ou tempéraments) à quatre astres, Saturne étant celui
de la mélancolie. Dieu, osent douter, mettre en question, ceux qui, tout
simplement, se posent des questions, sont assaillis par des monstres, des
légions de diables
[7].
Hildegarde de Bingen nous explique ainsi d’emblée le caractère mélancolique de
l’homme : au moment où Adam a pris la pomme, la mélancolie s’est coagulée dans
son sang, autrement dit, c’est le péché originel qui a rendu les hommes
mélancoliques. Les multiples exemples d’Adam et Ève figurés en couple
mélancolique exclu du Paradis sont parlants. Or, la pomme est le fruit de
l’arbre du savoir : ainsi l’
acedia
médiévale elle-même nous renvoie-t-elle au lien entre mélancolie et savoir
(est-il alors
sapientia?)
[8].
Comme déjà dans l’Antiquité, la mélancolie revêt donc au
Moyen-Âge un caractère double : c’est une maladie provoquée par le péché
originel qu’on peut guérir avec l’aide de Dieu au moyen de la foi, et c’est
aussi l’attribut de ceux qui ont le désir de savoir, de méditer, de réfléchir.
Nous trouvons encore confirmation de cet aspect dans la langue courante : une
phrase comme « ça lui mettra du plomb dans la cervelle » (ça lui apprendra à
réfléchir) illustre bien le caractère ambigu du phénomène
mélancolique.
Le meilleur exemple du lien entre la mélancolie et le savoir
est bien sûr la Mélancolie de Dürer
(1514), gravure sur cuivre où cet état d’âme est plus précisément associé,
comme c’était l’usage, à la géométrie. Pourquoi cela ? Une réponse probable se
dessine : une fois réalisée la fusion Chronos (Saturne), « le réalisateur » –
Chronos (dieu du temps), ce dieu convenait également aux sciences de la mesure,
parmi lesquelles la géométrie, un des artes
liberales, arts libéraux, considérés comme très nobles.
Dans la fameuse gravure de Dürer, nous voyons la Mélancolie
(Théophile Gautier n’est pas le seul à avoir vu en elle un autoportrait),
assise, sous l’aspect d’un ange féminin aux ailes rentrées, au visage foncé
(facies nigra), comme l’exigeait pour
les mélancoliques la théorie des humeurs, passive, morne, comme arrêtée, oui,
mais par quoi? Autour d’elle, quantité d’instruments de géométrie et, à ses
côtés, un putto qui, lui, s’applique à
griffonner assidûment, tandis que la Mélancolie, distraite, les yeux tournés
vers un ailleurs, tient mollement un compas.
Tout ce qui a été avancé dans le labyrinthe des
interprétations
[9] n’a
fait que rendre cette figure encore plus énigmatique. Une seule chose est sûre
: sa science ne lui sert à rien, elle le sait, et c’est probablement ce qui la
rend si triste. Tout l’arrière-plan semble indiquer que le savoir de l’homme
est impuissant face aux catastrophes naturelles envoyées par Dieu
[10]. À quoi bon la science et
la métaphysique des nombres, si l’Apocalypse (voir la comète, le déluge) menace
l’homme de toute façon ? Et ne faut-il pas élargir le raisonnement et dire : si
la finitude (la mort de l’homme) est constamment présente ? « Dürer, dit Böhme,
juxtapose sans transition un premier plan où apparaissent les signes de ce qui,
dans le sens traditionnel, appartient à la technique et un arrière-plan qui met
en scène… le cosmos, et peut-être la sphère divine qui délimite le savoir
humain.
» Ce qu’une telle Mélancolie nous enseigne serait donc une
prise de conscience de soi dans les limites du savoir. Dans cette optique, la
Mélancolie de Dürer est davantage ancrée dans l’esprit faustien germanique, tel
que l’exprimera Goethe, qui associe encore le désir, la soif du savoir, au
diable (comme l’Église chrétienne l’avait fait) et donc à la punition divine,
et qui en souffre.
Nous sommes loin, même si Dürer en avait eu connaissance, de la
noble melancolia generosa de Pic de la
Mirandole ou de Marsile Ficin, de ces néoplatoniciens qui réussissaient, à
l’aide d’un syncrétisme habile, à réconcilier les sciences et la foi
chrétienne.
Aux siècles classique et baroque, l’iconographie de la
mélancolie est toujours présente. Citons, pour nous en tenir à quelques
exemples, le Jérémie pleurant la destruction de
Jérusalem de Rembrandt, les Madeleine de Georges de la Tour, maintes œuvres
de Zurbaran ou de Guido Reni, et bien sûr les multiples
Vanités dont le
XVIIe siècle regorge et dont l’objectif est de nous
confronter à notre finitude.
Mais le XVII
e siècle nous introduit aussi
à un autre aspect de la mélancolie : Robert Burton, dans son
Anatomy of Melancholy de 1618,
constate que la mélancolie est une maladie sociale et se réfère, pour le
prouver, à la fameuse histoire de Démocrite et Hippocrate. Le philosophe, qui
vivait seul et retiré, passait aux yeux de ses compatriotes d’Abdère pour fou,
mélancolique et malade. Ils lui avaient donc envoyé Hippocrate, le père de la
médecine, qui leur revient avec ce message surprenant : « Ce n’est pas lui qui
est fou, c’est vous, c’est nous, les autres, qui le sommes. »
[11] Cette nouvelle approche
de la mélancolie, révélant des structures maladives dans la société humaine,
va, dans le domaine de l’art, faire ressortir une autre iconographie : celle du
clown / acrobate, de l’Arlequin. C’est justement au début de l’époque rococo,
dont le sujet de prédilection est les fêtes galantes et qui ne véhicule que
gaîté et légéreté, que Watteau, avec son
Gilles (1719), va inaugurer la longue série des
clowns tragiques, qui, en passant par Rouault et Picasso, ira rejoindre Hopper
et servira de base à leurs derniers autoportraits
[12].
Sous réserve des éléments autobiographiques (Watteau gravement
atteint de tuberculose, Rouault souffrant de « nos âmes égarées », Picasso
sentant décliner son génie pictural, Hopper, à la fin malade, lui aussi proche
de la mort), il est évident que le clown mélancolique est porteur d’un message
universel. Comme le formule Starobinski: « À nous de nous apercevoir qu’il nous
représente tous, que nous sommes tous des pitres… Le clown est le révélateur
qui porte la condition humaine à l’amère conscience d’elle-même. L’artiste…
éveillera le spectateur à la connaissance du rôle pitoyable que chacun de nous
joue à son insu dans la comédie du monde.
[13] » Chez Hopper, qui, dans son tableau
Soir bleu (1914), se présente comme un
bouffon, le clown est aussi isolé des autres que le
Gilles de Watteau du public auquel il
est censé faire face. Il accentue ainsi la place marginale de l’artiste dans la
société. Lorsqu’en 1965, Hopper peint son dernier tableau des deux comédiens
prenant congé devant un public imaginaire, il ne fait pas seulement allusion à
sa mort proche, mais aussi au fait d’avoir toujours été, comme artiste, isolé,
même si la présence à ses côtés de sa femme Jo, elle-même peintre, l’aidait
dans cet isolement.
Ce déracinement vis-à-vis de la société et du monde en général
apparaît plus évident encore dans Maison au bord
de la voie ferrée (1925), maison arrachée à tout contexte, symbole
du vide, sans aucune ouverture vers l’intérieur, sans points de repère puisque
la base n’est pas visible. Hopper lui-même n’a jamais nié l’influence sur sa
peinture du romantique allemand Caspar-David Friedrich qui, comme lui, montre
des personnages vus de derrière, énigmatiques, isolés, perdus dans un paysage,
certes romantique chez Friedrich, alors qu’il est urbain chez Hopper.
Caspar-David Friedrich a eu de même un grand impact sur Egon
Schiele. Quelques tableaux de ce peintre mort à 28 ans nous confrontent à des
arbres dénudés, aussi maigres que Schiele lui-même qui renouvelle également
dans de nombreux autoportraits l’iconographie traditionnelle de la mélancolie.
Et, dans son Prophète, il rejoint
cette identification qui remonte à l’Antiquité entre le mélancolique et celui
qui a la capacité de savoir, de prévoir.
Si tous ces peintres, dans leur solitude d’artiste, prennent
sur eux l’image du « fou mélancolique » que leur renvoie la société, James
Ensor, pour sa part, se comporte en adepte de la théorie de Burton, quand, dans
son Christ entrant dans Bruxelles, il
donne à tous les visages de la foule cet aspect clownesque de fous malades de
mélancolie.
Que la peinture actuelle n’en a pas fini avec l’iconographie
traditionnelle de la mélancolie, c’est ce qu’illustre bien un tableau tout
récent de Martin Kippenberger, peintre mort trop jeune, qui figure parmi les
137 artistes du XXI
e siècle commençant retenus par Art
Now
[14]. Son
Sans-titre de 1996 qui est toutefois
sous-titré
Jacqueline devant les peintures que
Pablo ne pouvait plus peindre, nous montre une figure assise,
recroquevillée, exprimant le geste même de la mélancolie.
Et, puisque nous avons au début parlé du plomb comme substance
associée naturellement à la mélancolie, comment ne pas évoquer Anselm Kiefer
qui, dans de multiples œuvres, intègre le plomb dans sa matérialité, figurant
des ailes de plomb, comme pour nous montrer la vanité de nos élans, de nos
efforts pour nous élever ?
Je finirai, mélancoliquement, ces quelques réflexions sur la
mélancolie dans l’histoire de l’art, en citant Alain Ehrenberg
[15], qui nous parle du «
poids du possible ». Le choix est dur, l’excès des possibilités me pèse.
L’artiste apparaît bien, en tous cas, par sa position même dans la société, à
la fois en relief et en reflet, comme un sujet par excellence de la
mélancolie.
[*]
Enseigne l’histoire de l’art.
[1]
Maxime Préaud, dans
Mélancolies, Paris, Herscher, 1982, nous livre
une centaine d’images de ce geste.
[2]
La théorie des humeurs, développée par Hippocrate, distingue
les sanguins, les flegmatiques, les colériques et les mélancoliques, et lie ces
humeurs aux quatre éléments
[3]
Probablement du fait que Saturne est un astre peu mobile et
plus froid que les autres, parce que la planète la plus éloignée du soleil («
froide clarté »).
[4]
Statue d’Athéna et peinture d’un vase à figures
rouges.
[5]
Pour Walter von de Vogelweide, cf. le début du manuscrit
Manesse de Heidelberg
(XII
e siècle). Pour Laurent de Médicis,
Canzoniere, cité par Klibansky,
Panofsky et Saxl dans
Saturne et la
Mélancolie, Paris, Gallimard, 1989, p. 149.
[6]
Tout en soulignant que la mélancolie est équilibrée par le
génie, Aristote ne nie pas l’inquiétude de l’homme dans l’être (cf.
Problemata).
[7]
Voir, entre autres, Jérôme Bosch et Grünewald.
[8]
On trouve dans l’iconographie du Moyen-Âge d’autres figures
porteuses de la mélan- colie : Joseph, Lazare. Nous rencontrons même une vierge
Marie mélancolique dans l’accouchée de la belle fresque de Saint-Martin de
Fenollar (Pyrénées orientales).
[9]
Cf. par exemple Klibansky, Panofsky et Saxl:
op. cit. et Hartmut Böhme,
Dürer, Mélancolia Paris, Gallimard,
1990.
[10]
H. Böhme,
op. cit. p.
56.
[11]
Cf. Jean Starobinski, « Démocrite parle », in
Le Débat, mars 1989, p. 62 : « Au
jugement d’Hippocrate, le véritable malade est la collectivité, naïvement
soucieuse de guérir le grand homme. » Notons que La Fontaine faisait déjà la
même analyse dans la fable 26 du huitième livre :
Démocrite et les Abdéritains.
[12]
Voir par exemple Rouault,
Tête de
clown tragique (1909) ou Picasso,
Autoportrait (1965).
[13]
Jean Starobinski,
Portrait de
l’artiste en saltimbanque, Paris, Gallimard, 1970, p. 105.
[14]
Art now, Paris,
Taschen, 2002, p. 240.
[15]
Cf.
Le Monde du 23
septembre 1999.