2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Marges
L’acteur et le local
Pour une approche trans-disciplinaire du quotidien
Charlie Galibert
[*]
« Il y a tout lieu de penser que le moment historique est venu de
considérer l’ethnologie comme une théorie de l’agir. Il est patent que cette
discipline s’est constituée et continue de se déployer sur une tâche aveugle :
l’action. »
(Affergan, 1991, p. 178.)
Si Francis Affergan entend plutôt par là une remise en question
du statut de l’ethnologue, nous n’hésiterons pas, dans la mesure où cette
interrogation repose celle de l’acteur, à la retourner à l’ethnologie au nom
d’une « théorie de l’acteur », ou plus exactement des rapports de l’acteur et
de l’observateur : une véritable théorie du terrain dont l’objet serait la
conjonction de l’acteur et du local dans le quotidien, et le sujet, la
rencontre de l’acteur et de l’observateur dans cette conjonction.
Présentation : le quotidien comme conjonction du local et de
l’acteur
Le local, vécu dans sa réalité sociale, ne peut que se situer
dans le temps, comme il se situe dans l’espace. En témoignent le rapprochement
avec l’histoire, la géographie d’analyse régionale ou la microéconomie. Ce «
réchauffement » des sociétés locales rejoint l’ethnologie du présent (Althabe
et coll, 1992), la socioanthropologie du contemporain (Bouvier, 1995), la
sociologie du quotidien (Javeau, 1980, 1988, 1992 ; Juan, 1995) et les théories
constructivistes (Corcuff, 1996). Maffesoli (1988) en souligne l’importance,
lorsqu’il met l’accent sur « la puissance impersonnelle de la proxémie » et sur
« l’aspect indispensable du substrat quotidien (…), matrice à partir de
laquelle se cristallisent toutes les représentations : échanges de sentiments,
discussions de café du commerce, croyances populaires, visions du monde et
autres bavardages sans consistance qui constituent la validité de la communauté
de destin ».
Également dans cet ordre de recherche, Moles et Rohmer (1977 ;
1982) évoquent les coquilles de la quotidienneté, Fischer (1992) l’espace
psychosocial, Berque (1982) les relations qui fondent l’identité d’une société
sur son substrat matériel autant que symbolique, Noschis (1984) la
signification affective du quartier, De Certeau (1980)
l’invention du quotidien et Rolin
(1993) « l’invention du monde ». Autant de formes particulières de la socialité
s’accompagnant de la mise en avant de l’altérité du local, du renversement de
point de vue (le local vécu), et qui poussent à considérer les spécificités du
local en tant que domaine scientifique. De la mise en scène de la vie
quotidienne de Goffman (1973) aux recherches contemporaines, le quotidien
apparaît bien comme un objet local, voire hyper- ou microlocal.
En effet, si le local n’est pas un objet en soi, puisque, selon
Geertz (1986) l’analyse porte moins sur le local qu’elle ne se déroule
dans lui, on ne vise plus à
l’élaboration d’un modèle, voire d’une théorie du local, mais à son utilisation
comme « révélateur critique des savoirs disciplinaires particuliers, de leurs
états et de leur perspective d’évolution future » (Sorbets, 1993, p.
34).
Puisqu’en anthropologie, chaque enquête de terrain nécessite «
un type particulier d’implication selon la position la plus adéquate pour
saisir un phénomène social de l’intérieur » (Barreyre, 1993, p. 386),
l’observateur, sur le terrain du quotidien, peut moins se replier derrière une
certaine extériorité qu’il ne le faisait en pays exotique. En effet, les
positions assignées aux observateurs et aux acteurs par les acteurs et les
observateurs s’élaborent en permanence sur le terrain. L’expérience de la
proximité « attire » l’observateur vers l’acteur et vers leur interaction,
l’espace interactionnel pouvant devenir l’unité observable même.
1 L’acteur au quotidien : l’anthropologie entre l’individuel et le
collectif
Paradoxalement, c’est à Foucault qu’il faut attribuer la
réintégration de l’individu dans le champ des sciences sociales, du moins en
France. Ses travaux sur la folie, la prison, ou le sexe, l’ont conduit à
contourner l’omniprésence des appareils et des normes institutionnelles par
l’analyse des modes action. Désinstitutionnaliser et déglobaliser la démarche
anthropologique conduiraient donc nécessairement à porter plus d’attention aux
parcours individuels. On pensera ici, par exemple, à l’approche en termes
d’espaces et d’individualité de Moles, De Certeau ou Fischer, pour laquelle le
lieu, de simple surface géométrique, devient pratique du lieu, lieu
anthropologique. Le déplacement vers les dispositifs et procédures techniques,
les instrumentalités mineures, les détails, les procédures et les ajustements
individuels pourraient également participer de ce retour à/de l’acteur et
remettre en question l’appréhension de la culture comme une totalité dont il
faudrait partir pour comprendre les singularités. La préoccupation,
d’ethnologues de terrain cette fois, pour les représentations et leur efficace,
participe aussi de ce mouvement, à un point tel que, dans le déroulement même
de l’enquête, « la nécessité du recours à l’individu est aujourd’hui un constat
empirique et une nécessité de méthode » (Augé, 1994, p. 134). Pourtant,
l’observateur et l’acteur sont placés dans une situation partielle parce que «
chacun d’entre eux est à l’intersection d’une pluralité d’espaces de
communication et se protège dans une sphère privée d’où les autres sont
maintenus à distance » (Althabe, 1990, p. 131). De ce fait, la façon dont un
individu participe au jeu social étudié « ne peut être comprise d’une manière
satisfaisante de l’intérieur de celui-ci, à partir de l’espace de communication
où l’investigation s’est déroulée. Un prolongement de l’enquête intervient dont
l’essentiel n’est plus la communication, mais les sujets qui en sont les
acteurs » (id.).
Nous retrouvons alors ici l’exigence d’une présence sur le long
terme de l’observateur, condition indispensable, d’une part, à la possibilité
d’un apprentissage de la société-hôte (plus modeste qu’une visée d’«
intégration »), et, d’autre part, à la saisie, chez l’acteur, de la
construction d’une image de lui-même qui intègre ses représentations et celles
des autres acteurs (sur eux et sur lui-même), à travers les situations et
actions qu’il traverse et multiplie, unifiant et ordonnant le récit de son
existence. Cette exigence, loin d’être seulement méthodologique, est
essentielle : il s’agit de laisser produire par le sujet (se produisant
lui-même en acteur social) une image de la société dans laquelle il vit. Et ce
d’autant que la planétarisation des villages locaux, si elle a pour vérité la
globalisation médiatique et informationnelle, a pour sens l’exacerbation de
l’individualisation et de l’individualisme, produisant le paradoxe contemporain
de la coexistence du singulier et de l’universel, visible dans des performances
individuelles au sein de cultures ésotériques (Hewett, 1992) orientées vers le
milieu local qui en partage la connaissance spécifique. En atteste le
développement médiatisé d’histoires ou de tranches de vies, voire de « brèves
», en guise de témoignages anthropologiques d’une ethnologie du quotidien, du
banal (du « peu » dans le sens où l’entend par exemple Sansot (1996)). Il
s’agit ici de montrer, « au rebours de la tradition durkheimienne, que
l’analyse du singulier et de l’individuel peut avoir une portée générale et
qu’elle peut produire des effets de connaissance originaux » (Augé, 1994, p.
24).
On comprendra que nous ne retenions pas le modèle idéal typique
de Weber et de ses épigones, modèle extrêmement simplificateur destiné à
expliquer une réalité extrêmement complexe. L’explication macroscopique de la
bataille de Marathon par Simmel est ainsi obtenue au prix de la distribution
des individualités concrètes en grandes catégories pour lesquelles un petit
nombre de traits paraît suffire à l’explication. Weber (1965) lui-même n’a
d’ailleurs jamais nié que l’idéal-type était une fiction.
Or, la connaissance du monde et du monde de la construction
subjective et intersubjective du social par le quotidien ne saurait faire
l’économie du fait que le quotidien est aussi et surtout banal et routinier,
fragmentaire et diversifié. On ne saurait donc s’en tenir à l’auto ou
hétéro-typification d’individus rationnels, stratégiques et comptables. Au
contraire, il faudrait ambitionner de toucher à des situations biographiques
déterminées et concrètes, à « la troisième dimension, celle de la vie »
(Malinowski, 1985, p. 126), tissée des affects et des actions formant «
l’essentiel de ces attitudes minuscules qui sont les fondements de la vie de
tous les jours » (Maffesoli, 1985, p. 151).
L’idéal-type, en tant que sa signification dépend du problème
qui occupe le chercheur, va de soi (c’est-à-dire du chercheur) à l’acteur, en
tant que vérification d’une hypothèse et d’un modèle. Une ethnologie qui se
réclamerait du point de vue de l’acteur, viendrait, elle, de l’autre (des
actions de l’acteur), pour aller vers le chercheur. Une théorie de l’action se
doit de « retenir le point de vue subjectif en toute sa force, sans quoi une
telle théorie perd ses fondements profonds et en particulier sa référence au
monde social de la vie et de l’expérience quotidienne. La sauvegarde du point
de vue subjectif est la seule garantie, mais elle est suffisante, que le monde
de la réalité sociale ne sera pas remplacé par un monde fictif et inexistant
que l’observateur scientifique aura construit » (Schutz,1987, p. 96).
L’anthropologie deviendrait ainsi singulière, d’un côté, de ce que l’on ne
saurait expliquer un phénomène, quelles qu’en soient l’échelle, la nature ou la
forme, sans y voir la présence d’actions ou d’attitudes individuelles et
interindividuelles et, d’un autre côté, de ce que les acteurs nous offrent,
dans leurs actions (et les explications qu’ils en donnent), le sens que leur
activité sociale prend pour eux-mêmes et pour les autres.
De même, le quotidien est traversé de cette irrationnalité
émotionnelle des acteurs, saisissable par l’attention que porte l’observateur
aux moments de la dynamique sociétale, en associant toute donnée scientifique à
l’expérience humaine qui la produit sous ce « coefficient d’humanité » cher à
Thomas et Znaniecki (1998, p. 45). L’analyse des actions les plus hétérogènes,
de leur interaction, des codes et des sens qui surgissent dans les commentaires
qui en sont faits par et entre acteurs ou consociés permet, sans prétendre
prendre la place ou le rôle de l’autre pour voir son monde depuis son point de
vue, d’acquérir le sens des significations attribuées aux actions, événements,
personnes, choses (et à leurs relations), non à partir d’un processus de
catégorisation externe ou de représentation de représentations (Sperber, 1985,
1989), mais par assignation de sens par les acteurs eux-mêmes.
Comme le souligne Boudon (1989), l’exploration des singularités
peut être un objectif aussi intéressant que la recherche d’introuvables
régularités. En effet, le problème de l’agrégation des intérêts et
comportements individuels, posé en termes de régulations repérées au niveau
statistique, compose des agrégations statistiques et non des lois déterminant
l’action ou le choix des individus – d’autant que la conscience d’un intérêt
commun ne suffit pas à déclencher une action collective ou que la logique des
membres d’un groupe latent ne débouche pas nécessairement sur une logique
d’action.
2 Le local au quotidien : l’anthropologie entre histoire et
psychologie
Dans le croisement du local et de l’acteur, l’accent se déplace
vers le problème de la production, modification ou transformation du quotidien,
sa dynamique. Cette possible unité d’analyse peut être décomposée en « vie sans
histoire(s)» (par opposition à l’événement), en pratiques diversifiées
(opposées aux idées de typologie et de normalité), et en trivialité, par
opposition à l’extra-ordinaire. Il ne s’agit pas de procéder à l’examen des
budgets-temps, d’établir des séries, listes ou typologies, ces « genres et
formes de la vie quotidienne » auxquels fait référence Juan (1995, p. 205), ni
d’étudier les relations inter-individuelles dans l’optique de rituels, de mises
en scène, voire d’une « symbolique du domestique » (
id., p. 227). On n’y traitera pas non plus des
normes ou valeurs en usage dans un groupe, objets dont une certaine sociologie
et une certaine ethnologie font leur pâture. Le quotidien tel qu’envisagé ici
n’est pas une catégorie en essence distincte du social; il concentrerait même
plutôt la socialité. Si la vie quotidienne est l’objet d’une mise en scène,
c’est d’être, au sens premier du terme, un
drame, c’est-à-dire… une action. Que l’acteur
agisse seul ou non, pour lui ou pour d’autres, n’empêche pas que le quotidien
soit vécu au plan de l’individu et qu’à cet égard, « ce à quoi l’anthropologue
est d’abord confronté, ce n’est pas à des “ensembles sociaux” mais à des
individus, ou pour le dire autrement, ce n’est qu’à travers les comportements –
conscients et inconscients – d’êtres humains particuliers que nous sommes en
mesure de saisir cette totalité sans laquelle il n’y a pas d’anthropologie
possible. C’est la raison pour laquelle la dimension psychologique est
absolument indissociable du champ (de l’anthropologie)» (Laplantine, 1987, p.
19). Il ne s’agit pas de relancer le débat anthropologie/psychologie et
l’interface psychisme/socioculture auquel participent la psychologie culturelle
(Camilleri, 1985 ; Camilleri et Vinsonneau 1996) ou la
cross cultural psychology
[1], ni d’opposer à
l’anthropologue Lévi-Strauss (1962) parlant d’une ethnologie qui est avant tout
une psychologie, le psychologue social Moscovici (1989) qui n’hésite pas à
poser qu’en étudiant les représentations sociales, la psychologie sociale
devient une anthropologie de la culture moderne.
Concernées par le même objet, mais jouant d’un curseur qui va
des petites sociétés aux petits groupes, et produisant par là même une analyse
différente de la réalité, les sciences sociales, dans leurs objectifs et
méthodes, sont volontiers complémentaires, comme le montrent, parmi d’autres,
l’étude de Le Wita sur la culture bourgeoise (1988), celle de Jodelet sur les
représentations de la folie (1989) ou celle de Kalaora sur l’image des paysans
(1997).
Plus modestement, on peut se proposer d’atteindre à une «
explication compréhensive » (Juan, 1995, p. 15) de la socialité quotidienne par
l’analyse conjointe des actions quotidiennes et des trajectoires biographiques
« sociovitales » (selon l’heureuse expression de Juan,
id., p. 15) des acteurs, analyse
susceptible de produire une socioanthropologie de la vie quotidienne dont le
visage dynamique n’oppose plus aspects diachronique et synchronique. La
conjonction de l’acteur et du local se situe au cœur même d’un chiasme qui voit
se croiser, sinon se rejoindre, les mouvements inverses et quasi concomittants
de l’histoire et de l’anthropologie. L’histoire passe progressivement de
l’étude privilégiée des grands hommes et des hauts faits, de « la chronique des
Princes et des batailles scandant la vie des Nations » (Lenclud, 1992, p. 334),
à l’étude des formes larges de la vie collective, cependant que, dans le même
moment, « l’individu et l’événement sont entrés dans l’atelier de
l’anthropologue » (
id.) sans que
l’anthropologie renonce pour autant à l’étude des structures et des logiques.
Ce lent passage de l’
état à
l’action, de la
structure à
l’événement, couplé avec les exigences
de la
microstoria et son insistance
sur le local (Levi, 1989) et l’individuel (Ginzburg et Poni, 1989), donnerait
simultanément le droit d’induire, à partir des qualités sensibles d’un
individu, les qualités ou traits non apparents de toute une culture, et le
droit de déduire des qualités ou des traits d’une culture ou d’un groupe, les
qualités circonscrites chez un individu
[2].
Le développement parallèle de l’histoire locale permet
d’expérimenter « une histoire exploratoire » (Thuillier et Tulard, 1992, p.
66). Pourcher (1994) traitant de la vie des Français au jour le jour durant la
guerre de 1914-1918 sur l’ensemble du territoire national, et Corbin (1998)
reconstituant la vie d’un anonyme entre 1798 et 1876 dans la commune d’Origny
Le Butin (Orne), illustrent la rencontre d’une anthropologie historique et
d’une histoire anthropologique, au sens où l’entend Laplantine (1987), d’« une
histoire des mentalités et des sensibilités, une histoire de la quotidienneté
matérielle » (p. 154).
3 La conjonction de l’acteur et du local dans le quotidien
Le croisement de l’acteur et du local, variant la focale
d’approche du local jusqu’au niveau des interactions individuelles, aux bribes
d’expériences et aux communications, constitue la socialité quotidienne. Cette
anthropologie « au ras du sol», à l’exemple de Lévi (1989) ou de Corbin (1998),
n’en donne pas moins accès à des logiques sociales et symboliques. À la
question de Weber : « Comment se montrer à la hauteur du quotidien ? » (1959,
p. 85), elle répond : « en pratiquant une anthropologie à hauteur d’homme
».
Méthodologiquement, l’approche locale se démarquera de
l’appréhension en termes de totalisation implicite ou explicite, en
privilégiant l’expérience des acteurs et en reconstruisant autour de celle-ci
les complexes de contextes qui lui donnent forme et sens, faisant varier les
unités minimales d’implication et d’explication de la société considérée, les
unités pertinentes constitutives de la socialité. L’approche locale ne
prétendra pas pour autant céder à un quelconque vertige de l’individuel ou de
l’exceptionnel, sinon au sens de cet « exceptionnel normal» qui, pour Grendi
(1977), permet de rendre compte de la logique et de la signification
d’expériences dans leur singularité, mais aussi d’une lecture de vies
minuscules en interaction. La diversité du social et l’efficacité des émotions
qui font de la communauté une multiplicité de parcours individuels n’autorisent
pas à opposer l’idée de culture à celle d’identité individuelle singulière, car
« chaque culture se donne pour objet la définition de l’individualité et la
détermination des identités » (Augé, 1994, p. 117).
S’il arrive que le point de départ des données soit un ou des
itinéraires individuels, l’analyse des comportements et des choix révèle des
chaînes de dépendances qui relient des sphères, des milieux et des dynamiques
traditionnellement (monographiquement) conçus comme séparés. L’explication,
déplacée du phénomène à l’individu et aux mécanismes interactifs, les
dynamiques reconstituées suivent les références symboliques et les espaces de
relations qui ont été pertinents dans les perspectives individuelles diverses
et successives. Ces perspectives traversent donc les espaces des individus,
groupes sociaux et institutions, de la communauté dans son extensivité et sa
rétractabilité, en faisant apparaître les assemblages, chaque fois
particuliers, qui pèsent tant sur le choix des acteurs singuliers que sur les
évolutions globales. Loin donc de ce « paradoxe du sandwich » que Firth (1957)
décrivait comme une couche de contexte, un peu d’existence individuelle et une
autre couche de contexte.
D’ailleurs, « la relation à l’environnement spatiosocial fait
partie intégrante de (la) définition comme personne individuelle » (Augé, 1994,
p. 41), relation qui est toujours l’objet de « formulations précises touchant
tant à l’hérédité qu’à l’héritage et à la transmission, donc au patrimoine
génétique, social, matériel et foncier » (id.). On voit la proximité de cette relation
avec l’existence « d’anthropologies locales » (id., p. 44) dont les ethnologues ont tenté de
rendre compte en parlant de la notion de personne pour laquelle c’est « la
composition même de l’individu humain, mixte de principes différents d’origines
diverses qui unit substantiellement (…) les hommes entre eux » (id.).
Ainsi, pour l’anthropologue, le sens est-il toujours le sens
local, d’être toujours le sens social, à l’image d’une cosmologie : un monde où
les complicités du langage et les sous-entendus (avec les repères du paysage)
permettent aux acteurs de se (et s’y) reconnaître et de partager une identité
commune – un univers de (re)connaissance.
Au cœur de l’approche locale, il peut donc y avoir l’individu,
en tant qu’il a un nom propre singulier (Ginzburg et Poni, 1989). Mais, du fait
de sa qualité d’interlocuteur, de son existence en relation sociale, il faut
insister sur son importance analytique, car il est le lieu même de l’activité
humaine intense, cognitive et émotive, sociale et individuelle, le lieu
d’interprétation et de construction du réel. Activité individuelle parce que
marquée de la perception singulière, particulière, limitée, de chaque acteur
social; activité sociale parce que développée à travers l’interaction avec un
environnement qui va du monde des proches à celui du pouvoir, du microcadastre
ou du souvenir, à la prédiction, au souhait ou à l’universel, en passant par la
gamme complète des ressources (économiques, politiques, symboliques) et des
protagonistes et interlocuteurs qu’il rencontre. Le local est l’atlas dynamique
des espaces enchevêtrés de biographies en interactions. « Au-delà des problèmes
qui sont ceux de toute restitution d’une expérience vécue, on peut s’interroger
sur la validité d’un témoignage qui est, et s’affirme, individuel. Dès lors
qu’un individu, dans le cadre d’une société quelle qu’elle soit, est
définissable comme le nœud singulier de multiples déterminations sociales qui
elles-mêmes ne se dévoilent que par la comparaison avec ce que nous donnent à
voir d’autres individus semblables et différents, le chemin qui va du singulier
au général – et le raisonnement par induction et analogie qui le constitue –
est constitutif du savoir et de la réflexion. Ce n’est qu’à ce prix qu’on peut
garder à la fois le réel et le sens. Et sans doute faut-il, pour y parvenir,
s’enfoncer dans le singulier jusqu’au point où il devient porteur d’un sens
plus général. » (Ravis-Giordani, 1996, pp. 7-8.)
L’ensemble social considéré peut ainsi être appréhendé dans son
dynamisme ou son ouverture aux stratégies des acteurs, reposant « le problème
fondamental de la place de l’individu (des individus) dans le social, problème
qui n’est rien moins, sans doute, que le problème central de la sociologie »
(Ansart, 1990, p. 77).
[3]
Car le monde quotidien est d’emblée un « monde intersubjectif de la culture »
(Schutz, 1987, p. 185), parce que, vivant en lui en tant qu’hommes parmi
d’autres hommes, nous leur sommes liés à travers un « monde-vie » partagé, fait
d’actions, instituant un univers d’interrelations et de significations
partagées. Il l’est également de ce que les acteurs sont conscients de son
historicité, du fait de la tradition et de l’habitude, d’un déjà-donné
renvoyant à leurs activités. « Moi, l’être humain né dans ce monde et vivant
naïvement en lui, je suis son centre, dans la situation historique de mon ici
et maintenant ; je suis le point zéro vers lequel sa constitution est orientée.
» (
id., p. 186.)
L’action, intériorisation ou incorporation de l’extériorité et
extériorisation de l’intériorité, pourrait constituer la dynamique sociale du
monde de la vie quotidienne. L’investigation anthropologique pourrait aller
jusqu’à l’individualité en tant que telle, tout comme elle est susceptible de
constituer des médiations entre les diverses instances de la vie sociale et les
conduites personnelles
[4]. Lorsque l’acteur est une source principale
d’informations, il convient de l’analyser en tant qu’il renvoie, implicitement
ou explicitement, à un corpus d’expériences passées ou présentes, à un complexe
d’interactions : « Les représentations de l’altérité intime, dans les systèmes
qu’étudie l’ethnologie, en situent la nécessité au cœur même de
l’individualité, interdisant du même coup de dissocier la question de
l’identité collective de celle de l’identité individuelle (…). Ce n’est pas
simplement parce que la représentation de l’individu est une construction
sociale qu’elle intéresse l’anthropologie, c’est aussi parce que toute
représentation de l’individu est nécessairement une représentation du lien
social qui lui est consubstantiel (du même coup, nous sommes redevables, à
l’anthropologie des sociétés lointaines, et plus encore à ceux qu’elle a
étudiés, de cette découverte : le social commence avec l’individu, l’individu
relève du regard ethnologique). Le concret de l’anthropologie est aux antipodes
du concret défini par certaines écoles sociologiques comme appréhendable dans
les ordres de grandeur d’où sont éliminées les variables individuelles. »
(Augé, 1992, p. 293.)
4 Pour une approche anthropologique de l’action
Il ne saurait, du coup, y avoir d’objet mineur dans l’existence
sociale. Tous ses éléments retentissent les uns sur les autres. D’où la
nécessité pour l’observateur d’enregistrer le pluriel, et, à l’image de
Lévi-Strauss avouant l’humilité du travail de terrain, de pister la redondance,
la répétition, la variation voire le bégaiement qui constitue aussi le
répertoire linguistique et fait partie du
code
switching du sociétal car « c’est bien ainsi que se construit la
texture de la vie quotidienne » (Maffesoli, 1985, p. 191). D’ailleurs,
l’ethnologue rencontre d’abord une grande diversité de comportements. Ce n’est
que progressivement qu’il parvient à discerner des intentions, stratégies ou
autres modalités, des actions comprises comme des actes communicatifs, mettant
en jeu des représentations, présentes dans la vie quotidienne et intervenant
dans « l’enchaînement de micromécanismes individuels et interindividuels
expliquant un fait culturel» (Sperber, 1989, p129). Certaines études
ethnologiques n’ont pas manqué de mettre en valeur ces microphénomènes de la
transmission culturelle. Le champ de l’anthropologie recoupe bien ainsi celui
des situations où l’action de l’individu et les forces du social interagissent.
L’analyse de cette interaction et de ses ramifications, pour le ou les groupes
et le ou les acteurs, ne saurait ressortir d’une analyse séparée des deux
systèmes. C’est justement pourquoi une anthropologie relationnelle de
l’observateur et de l’acteur pourrait faire de la situation concrète des
actions et des interactions une unité d’analyse permettant d’accéder au social
comme à la fois macro et micro, groupal et individuel.
[5] À s’infléchir dans le sens
d’une étude des actions individuelles, de leur agrégation, des émergences qui
en découlent, l’analyse se focalise moins sur le rôle qui, en tant que défini
par un système, imposerait aux individus des exigences fonctionnelles en ne
leur laissant qu’une autonomie réduite, que sur le comportement réel des
acteurs, à travers des rôles qui peuvent être multiples tout comme les normes
peuvent être contradictoires. Une approche locale, au lieu de décrire les seuls
fonctionnements ou dysfonctionnements d’un système, se doit d’examiner, sur le
vif, la composition et le déroulement des comportements, des attentes, des
aspirations d’individus qui ne sont plus des agents mais des acteurs en
interaction. Il s’agit de retrouver les processus complexes de changement à
travers et à partir des actions les plus élémentaires : « Le changement social,
même au niveau macrosocial, n’est intelligible que si l’analyse descend
jusqu’aux agents ou acteurs sociaux les plus élémentaires composant les
systèmes d’interdépendance auxquels ils s’intéressent. » (Boudon, 1979, p.
162.)
L’analyse des interactions qui décrivent une action – selon le
point de vue de l’acteur, de ses consociés, d’observateurs contemporains –
délivre le ou les sens de l’utilité sociale, de la valeur, de la fonction
symbolique qu’elle implique pour les différents consociés et observateurs : une
croyance, un désir, une explication deviennent intelligibles et prennent sens
pour les acteurs, à partir de la structure de l’enchevêtrement d’interactions
dans lequel ils apparaissent. Au lieu de considérer un changement comme
naturel, l’examen local de la diversité des situations de changement et de leur
historicité nous en montre le caractère local. Théoriquement, rien ne saurait
être accepté qui viendrait appauvrir et limiter les investigations : mener une
étude anthropologique sur une société historique ne peut empêcher un
questionnement sur les dynamiques sociales et l’animation de ses facettes,
signes et manifestations. Le fait social serait alors la résultante de
l’activité continuelle des acteurs qui mettent en jeu des savoir-faire, des
règles de conduite, toute une méthodologie qui devient le véritable objet
d’analyse. L’action est alors appréhendée comme (re)création du social
[6]. Maffesoli (1985) n’hésite
pas à invoquer une véritable invention des représentations qui, en tant que «
pendant du vouloir vivre sociétal» (pp. 159-160), ne sont pas forcément
produites d’une manière abstraite et volontariste, mais « surgissent
naturellement, d’une manière spécifique, des pratiques, des passions, des
affects, du bon sens, de ces différentes communautés plus ou moins importantes
qui constituent les sociétés » (
id.).
De plus, l’examen d’un choix, par exemple, ou d’une stratégie
en formation ou encore en balance, nous amène au plus intime de l’individu, là
où l’histoire devient la somme de toutes les histoires possibles, sujette au
nœud psychoaffectif et relationnel des décisions et des conséquences des
décisions sur les relations interpersonnelles. Nous touchons du même coup à
l’intrication de l’anthropologie la plus fine (c’est-à-dire voisinant avec la
psychologie individuelle) et de la fiction : celui que l’acteur aurait pu être
s’il avait fait tel choix ne manque pas de croiser celui que l’acteur est
devenu parce qu’il a fait tel choix, indexant les vies individuelles sur des
temps multiples et différentiels et mêlant effectivité et contrefactualité.
Nous touchons également à l’heuristique de l’hologramme (Morin, 1993) quand la
question est de savoir « comment le singulier porte le tout » (Morin,
id., p. 339), et que peut se présenter
le cas d’un individu engrenant son expérience individuelle à celle de son
groupe d’appartenance, malgré des milliers de kilomètres et des semaines de
distance, par l’intermédiaire de ses hésitations et décisions. Le renversement
de l’individuel le plus indexical dans le plus sociétal du groupe éloigne
autant d’un individualisme méthodologique, mettant en œuvre une psychologie du
calcul rationnel et de l’intérêt, que d’un holisme évoquant un déterminisme
strict. La conjonction de l’acteur et du local touche alors à deux points
d’importance où il s’agit de « saisir le scénario de la production d’une action
» (Arasse, 1992, p. 137) dans une sociologie de l’existence : « gérer le savoir
établi» et « sentir ce qui est en train de naître » (Maffesoli, 1985, p.
29).
Dans le processus même de connaissance, gérer le savoir établi,
c’est, pour l’acteur, décliner les possibilités de choix de la structure
topologique de son « insularité » ; sentir ce qui est en train de se faire ;
c’est, pour l’anthropologue, s’efforcer de comprendre des conduites ou des
schèmes signifiants, dont il est implicitement posé qu’ils obéissent à des
choix entre des possibles. Il ne saurait manquer d’en chercher les raisons,
c’est-à-dire de « faire des hypothèses psycho-logiques sur ce que les auteurs
des conduites ou les dépositaires des schèmes signifiants ont “dans la tête” en
agissant comme ils agissent, en pensant comme ils pensent » (Lenclud, 1994, p.
24), ceci afin d’atteindre « à la connaissance des logiques sociales et des
configurations symboliques » (id.), à
la « science de la science des acteurs » (Boltanski, 1990, p. 147).
En revenant à l’expérience singulière, aux mécanismes
d’interaction, à la circulation des informations et des sentiments,
l’anthropologue réduit donc le fossé que Bourdieu (1972) et Maffesoli (1985)
relèvent entre fait sociologique et
fait sociétal. Les situations de la
vie quotidienne font ressortir ce savoir local ou indigène qui transparaît dans
les constructions symboliques du cru. « Son interrogation sur “l’être ensemble”
la conduit, dans le même temps, à revaloriser l’esthétique en tant que logique
communicationnelle, culture des sentiments et symbolisme, dans une
compréhension élargie qui permet d’accéder à la compréhension du lien social à
partir de paramètres non rationnels (rêve, imaginaire, ludique, plaisir des
sens). » (Chérubini, 1994, p. 271.)
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[*]
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[1]
Pour quelques pistes de réflexion sur un rapprochement entre
psychologie et anthro- pologie, on se reportera volontiers à Bonardi et
Roussiau (1999) et à Jahoda (1989, préface) qui liste les points de contact et
évoque, sous l’appellation de « psychologie anthropologique », l’idée d’une
psychologie qui étudierait le culturel en tant que sens construit et partagé
socialement.
[2]
Parmi d’innombrables illustrations, on se reportera aux «
conditions d’une science nomothétique » énoncées par Thomas et Znaniecki (1998,
45-46), à « l’histoire de vie d’un homme ordinaire » des mêmes auteurs
(
id., 93-96), ou à Elias : « Le
concept d’individu se réfère à des hommes interdépendants, mais au singulier,
et le concept de société à des hommes interdépendants, mais au pluriel. »
(1981, p. 150.)
[3]
N’est-ce pas le défi même des problématiques constructivistes
en tant qu’elles suppo- sent un déplacement de l’objet même de la sociologie :
« ni la société ni les individus, envisagés comme des entités séparées, mais
les relations entre individus (…) ainsi que les univers objectivés qu’elles
fabriquent et qui leur servent de supports, en tant qu’ils sont constitutifs,
tout à la fois des individus et des phénomènes sociaux » (Corcuff, 1996, p.
16).
[4]
Mieux, c’est bien plutôt « le structurel» qui serait un outil
abstrait forgé par le chercheur afin de saisir ce qui, stabilisé, ne s’invente
certes pas dans chaque nouvelle interaction, mais n’a toutefois de réalité
empiriquement saisissable qu’actualisé/ contextualisé dans l’action et
l’interaction d’acteurs situés.
[5]
Ce qui n’empêche évidemment pas l’existence d’une part cachée,
inaccessible, peut- être incommunicable, ce que l’ethnométhodologie appelle
l’indexicalité ou Urbain (1992) l’infra-ordinaire, et qui était déjà contenu
dans la philosophie de l’action de Blondel (1935).
[6]
Sans qu’il soit question de revendication d’obédience, notre
position rejoint ici celle d’une perspective constructiviste pour qui « les
réalités sociales sont appréhendées comme des constructions historiques et
quotidiennes des acteurs individuels et collectifs » (Corcuff, 1996, p.
17).