2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Marges
Edgar Morin, sociologue et théoricien de la complexité :
des cultures nationales à la civilisation européenne
Ali AÏT ABDELMALEK
[*]
Je tiens Edgar Morin pour une des personnalités les plus
marquantes, les plus surprenantes et les plus accomplies de sa génération
sociologique et philosophique. Dans son extrême complexité d’Européen, il
apparaît sur notre « front » occidental comme le plus représentatif – avec
Denis de Rougemont, dans le champ littéraire – de ce que pourrait être, au
regard de l’Histoire, une figuration scientifique de « l’homo-europeanus ».
Écrivain remarquable, dans un style très pur et des plus exigeants, de parfaite
élégance, E. Morin est un homme de pensée ; son inlassable curiosité et son
agilité d’esprit, son avidité même, à vouloir tout saisir, tout embrasser et
tout entendre, dans son amont et dans son aval, sont toujours pour de nombreux
étudiants le sel de discussions et d’échanges. As~soiffé de futur, sans rien
céder à l’abstraction, cet implacable et souriant « inquisiteur » de haute
sécurité (au C.N.R.S.) a toujours su garder son humanisme à hauteur de son
huma~nité. Puisse sa théorie de la complexité nous tenir en éveil sur les rives
menacées de la démocratie.
«Je tiens impossible de connaître
les parties sans connaître le tout, non plus de connaître le tout sans
connaître les parties…» (Pascal; ce principe est aussi, pour Edgar
Morin, l’un des paradigmes de la méthode de la complexité.)
«Chaque homme porte la forme
entière de l’humaine condition.»
(Montaigne).
La sociologie d’Edgar Morin est, dans mes recherches, une
référence omniprésente. Ainsi, la transdisciplinarité n’a cessé d’être, chez
moi, une tentation : n’est-il pas temps, en effet, de réconcilier les savoirs
et jeter des ponts, d’établir des correspondances entre des disciplines qui
jusqu’ici refusaient de communiquer entre elles ? Il reste, sans doute, que la
pensée complexe est moins la clé du monde – ou une recette – qu’un défi à
affronter.
Ce faisant, qu’est-ce que l’approche systémique ? Une question
lancinante, souvent associée à un sentiment de curiosité mêlée d’irritation
devant son caractère complexe, flou et fuyant. Tentons tout de même d’en tracer
les traits essentiels, après quelques remarques générales.
Au sens courant, réducteur et inexact de complication, le terme
« complexité » servait d’excuse au manque de théorie et d’explication. De
justification, il est devenu problème, lui-même objet d’étude. La complexité a
évolué dans le contexte scientifique et épistémologique contemporain et a pris,
dans les sciences sociales, une ampleur considérable.
Avant de tenter de présenter la conception d’Edgar Morin
[1], il faut noter les mises en
garde contre la tentation d’appliquer aux sciences sociales les idées utilisées
dans les théories scientifiques modernes en oubliant les caractères
particuliers des faits sociaux (les valeurs) et leurs propres
traditions.
L’objet de cet article est de présenter :
- la figure de la complexité (en sociologie);
- la méthode, la
pensée scientifique et humaniste, et
la réforme de la connaissance
proposées par un auteur, Edgar Morin ;
- quelques réflexions sur l’Europe comme « unité multiple et complexe
unissant les contraires de façon inséparable ». Les principes seront d’abord
exposés, de manière accessible, puis illustrés, très brièvement, par une
recherche que je mène actuellement sur l’Europe, comme « utopie communautaire
».
Autrement dit, mon propos se présente comme une pièce de
théâtre classique, en trois actes et plusieurs tableaux. Pour comprendre
l’articulation des étapes, il nous faut tout d’abord dire quelques mots des
principes de la « complexité » que la pensée d’Edgar Morin propose et de la
logique qui les unit.
1 Penser la complexité du réel
Le mot « complexe » – du latin complectere: embrasser – est le contraire de
simple, puisqu’il renvoie à l’idée d’éléments divers. Le complexe, c’est aussi,
dans le langage courant, un sentiment d’infériorité, que la cure
psychanalytique aurait pour but d’éliminer. La notion a perdu son sens d’étape
de la personnalité pour s’appliquer à une multitude de cas particuliers. Pour
le économistes, il s’agit de grands ensembles industriels groupés sur un
territoire restreint (complexe sidérurgique de la Ruhr, par exemple).
Les sciences humaines et sociales utilisent, de plus en plus
couramment, la notion de « complexité ». Cependant, la signification est loin
d’être claire et donne lieu, le plus souvent, à de faux problèmes. L’importance
prise par cette notion est un symptôme intéressant des changements qui
affectent la connaissance scientifique de la culture et de la nature. Il est
devenu vital de sauver la diversité biologique, mais aussi la démocratie, dans
le respect de la pluralité y compris des idées et opinions minoritaires, voire
marginales. À notre époque centrée sur l’information, la communication et la
réalité virtuelle, la pensée complexe doit enseigner aussi, sans aucun doute,
la critique des images (sémiologie). Sous l’appellation de « mouvement
systémique », on regroupe, en fait, un ensemble d’activités de recherche
scientifique concernant la dynamique des systèmes naturels et culturels. Ces
activités, théoriques et pratiques, reposent sur un certain nombre de
présupposés dont les plus importants sont les suivants :
- Il existe des lois générales communes, transdisciplinaires,
régissant les systèmes complexes et fortement interactifs, qu’ils soient
physico-chimiques, biologiques, écologiques, économiques, sociaux, cognitifs,
naturels…
- Ces lois sont essentiellement de nature relationnelle (ou
cybernétique : interactions internes ou externes).
- Certaines propriétés sont de caractère « holistique », dans
le sens qu’elles concernent l’ensemble du système comme une entité unitaire.
Certaines propriétés émergentes n’ont d’existence et de sens qu’au niveau du
système comme totalité indivisible ; le degré d’autonomie dépend de la
structure dans l’espace et le temps et de l’organisation logique de l’ensemble
du système impliqué.
Finalement, l’existence de lois générales et d’invariants
transdisciplinaires n’implique pas que les systèmes soient déterministes et
prédictibles. Bien au contraire, les systèmes sont très sensibles au jeu entre
contingence locale et nécessité relationnelle. L’approche systémique est,
ainsi, une grille qui prépare au changement de paradigme. Même si certaines
disciplines s’occupant de systèmes complexes, la biologie ou l’économie par
exemple, ont développé chacune des outils conceptuels adaptés à leur propre
champ de préoccupation, il manquait encore une épistémologie commune, générale,
bien adaptée à rendre intelligibles tous les systèmes naturels et
culturels.
Edgar Morin, sociologue et philosophe des sciences (C.N.R.S.)
a, ainsi, prolongé les efforts de N. Wiener (cybernétique) et du biologiste L.
von Bertalanffy, qui avaient marqué les débuts de la « science des systèmes ».
Familier des physiciens, biologistes et cybernéticiens, le concept de « système
» est utilisé en socio-logie pour insister sur l’unité de la société et
l’interdépendance des éléments (les sous-systèmes) qui la composent. Talcott
Parsons est sans doute le sociologue qui a fait l’usage le plus approfondi de
ce concept. Il conçoit la société comme l’imbrication d’un système culturel et
d’un système social. Ces deux systèmes s’institutionnalisent dans une structure
qui confère à la société une grande stabilité.
1) Le concept de « système » appliqué aux sociétés
Le système culturel et le système social sont les deux
composantes de la société ; un système est une combinaison d’éléments dont la
réunion forme un ensemble. Appliqué à la société – au niveau de l’État-nation
ou de l’Union européenne (U.E.) –, ce concept met l’accent sur l’unité du
social et l’interdépendance des éléments (les sous-systèmes) qui la composent.
Une analyse en termes de système part de l’hypothèse selon laquelle la totalité
(ici la société) possède un degré de complexité supérieur à celui de
sous-systèmes qui la composent. Autrement dit, la société présente des
caractéristiques qui lui sont propres et que l’on ne retrouve pas dans chacun
des domaines sociaux ni, bien sûr, dans les individus. On peut distinguer,
ainsi, le sous-système culturel du sous-système social:
- le sous-système
culturel est composé des valeurs auxquelles il faut ajouter les
connaissances et les idéologies propres à une société. C’est donc un vaste
ensemble de symboles qui donne sens à l’action des individus ;
- les normes et les rôles sont parmi les principales
composantes du sous~système social qui
régit les interactions entre les individus. Ces normes et ces rôles sont la
traduction concrète des valeurs qui ont toujours un caractère très général.
Elles forment une « structure » car elles ont une relative permanence et
expliquent, en partie, la stabilité des comportements sociaux.
La société est, pour T. Parsons, formée de l’imbrication des
sous-systèmes culturels et sociaux. Les normes et les rôles résultant des
valeurs, l’auteur accorde au sous-système culturel la place la plus haute dans
la hiérarchie des sous-systèmes. Une société est, pour lui, d’abord
caractérisée par son système de valeurs. L’idée est ici que Morin dépasse
l’opposition entre « fonctionnalisme » et « structuralisme » ; en effet, le
marxisme peut, également, utiliser le concept de « système ». Par bien des
égards, on le sait, le fonctionnalisme est en opposition avec le marxisme.
Alors que Marx insiste sur le rôle prépondérant de l’
économie dans la société, les fonctionnalistes
accordent la priorité à la
culture.
Ils décrivent une société stable, cohérente, dans laquelle les individus
s’intègrent. Marx insiste au contraire sur les contradictions du social et sur
la lutte des classes. Il est pourtant possible d’intégrer le concept de «
système » dans une analyse marxiste en définissant la société comme un ensemble
cohérent de rapports sociaux organisés autour de l’exploitation d’une classe
par une autre. On parlera alors de « système capitaliste » pour insister sur
l’interdépendance entre l’infrastructure économique et la superstructure
culturelle, juridique, politique, religieuse, etc.
[2] En fait, il ne s’agit ni de surestimer
une vision « hyper-socialisée » de l’individu, ni de sous-estimer les
transformations sociales : la société change et, à la fois, se reproduit ! De
nombreux courants de pensée ont ainsi abandonné le concept de système, en
opposition au fonctionnalisme. On peut dire que Morin lui a rendu une certaine
actualité.
Figure 1
« La place du système »
Figure 1 : « La place du système »
Fonctionnalisme et culturalismeCulture (superstructure)CoopérationSociété
stable et cohérenteStructuralisme et marxisme Économie (infrastructure) Conflit
Contradiction du social
Des remarques précédentes, découle au moins une conséquence
pratique essentielle : il est indispensable de disposer de descriptions aussi
fidèles que possible du comportement des acteurs sociaux et, de ce point de
vue, l’analyse systémique se révèle essentielle. Cependant, la façon d’étudier
les actions (les normes, la régulation, la construction des identités et des
cultures…) se révèle essentielle :
- une délimitation plus ou moins restrictive et une
définition d’un objet d’étude ;
- un modèle (trop souvent implicite) théorique du
comportement. Ce modèle va dicter le recueil des données (méthodologie :
observations, entretiens…) et définir le cadre interprétatif des résultats de
l’enquête.
Un tel modèle a conduit logiquement l’auteur à ne pas ignorer –
comme le font trop souvent les sciences humaines (sociologie, anthropologie,
philosophie, etc.) – les sciences de la vie, telles que la biologie ou la
physique
[3] ;
réciproquement, ces sciences « exactes » sont trop souvent attachées à leur
objet pour pouvoir accueillir une réflexion philosophique qui pourrait portant
éclairer leurs principes et leur méthode. Or, il devient urgent, affirme E.
Morin, dans
Science avec conscience
(Fayard, 1982)
[4], que la
communauté scientifique admette le caractère éminemment transdisciplinaire de
la connaissance. Seule une raison ouverte, capable de travailler avec
l’irrationnel, saura relever « le défi de la complexité ». En effet, toutes les
sciences, sans exception, sont confrontées à la
complexité du réel. La nécessité de relier
l’objet au sujet et à son environnement, de traiter l’objet non plus comme
objet inerte et privé de forme, mais comme un
système doué d’organisation, de faire dialoguer
la théorie avec l’incertitude et le contradictoire oblige aujourd’hui l’homme
de science à respecter la « multidimensionnalité » des êtres et des choses.
Seule une connaissance qui tentera de se connaître elle-même, seule une «
science avec conscience » ne sera, à ce titre, ni mutilée, ni mutilante.
L’auteur élabore ici un nouvel humanisme, fondé sur trois qualités
essentielles, pour dépasser l’imperfection et l’« incomplétude » de l’ignorant,
et pour agir en homme libre :
raison,
imagination et
sens. Influencé par divers auteurs, en
particulier Saint Augustin, et par les humanistes, Edgar Morin a élaboré une
théorie originale, rehaussée par un style imagé et un ton inattendu.
Après la description de mythes et de la « culture de masse »,
l’auteur s’interroge, à l’instar de Max Weber, célèbre sociologue allemand, sur
la vocation scientifique, mais plus encore, sur la valeur de la science
relativement à l’ensemble de la vie humaine.
Le sens de la science a historiquement changé ; celle-ci
n’apparaît plus, aujourd’hui, comme le chemin qui conduit à l’être véritable, à
l’art vrai, à la vraie nature, au vrai Dieu ou au vrai bonheur. En réalité, la
science n’apporte aucune réponse à la question : « Comment devons-nous vivre ?
» À proprement parler, la science, indissociable de l’idée de progrès indéfini,
s’inscrit dans un mouvement général de rationalisation et
d’intellectualisation
[5],
mouvement qui revient fondamentalement à « désenchanter » le monde. Ce n’est
pas que la science puisse dire tout de tout ; elle s’appuie elle-même sur des
présupposés qui échappent à toute démonstration par des moyens scientifiques.
Mais ce qui est certain, c’est qu’elle ne peut rien dire sur les questions «
axiologiques » : ni sur la valeur de la culture, ni sur la manière dont il faut
agir dans la cité ou au sein des groupements politiques. Le savant – et en
particulier, le sociologue – ne doit se comporter ni en démagogue ni en
prophète, car, comme l’a dit Weber, « dans un amphithéâtre, aucune vertu n’a
plus de valeur que celle de la probité intellectuelle
[6] ». On reprendra, ici, la distinction
qu’il a rendue classique entre l’
éthique de la
responsabilité (où l’on doit répondre de ses actes, comme dans
l’action rationnelle en vue d’une fin où s’articulent les moyens et les fins)
et l’
éthique de la conviction (où,
orientant son action vers des valeurs, on a simplement à cœur « de veiller sur
la flamme de la pure doctrine »). Certes opposées, ces deux éthiques se
complètent pourtant ; mieux, selon Weber, elles constituent ensemble « l’homme
authentique », c’est-à-dire un homme qui peut prétendre à la « vocation
politique ». Dans une série d’articles et d’ouvrages consacrés à l’étude de la
démocratie, Edgar Morin observe, avec Claude Lefort, que, contrairement aux
sociétés totalitaires, qui affirment sans difficulté leur identité, la société
démocratique s’appuie sur une hétérogénéité des comportements sociaux et sur la
conviction qu’il n’y a pas plus de fondement dernier dans le domaine du pouvoir
politique que dans celui de la connaissance
[7].
2) La méthode (1977-2004)
La méthode cartésienne devait permettre à l’homme de « bien
conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences » ; Edgar Morin, en
entreprenant la rédaction de cette monumentale Méthode (5 tomes), n’avait pas d’autre ambition.
Sauf que la vérité que poursuit Morin ne se cantonne pas dans les « idées
claires et distinctes ». La Méthode
qu’il élabore ici ne craint pas, en effet, d’appréhender la complexité du réel:
le fait que :
- l’homme est tout à la fois un individu biologique et un
acteur social;
- dans la nature, l’ordre peut naître du désordre, et
réciproquement ;
- ce qui limite la connaissance – comme l’avait bien vu Kant
– porte la marque du sujet qui le connaît et, qu’inversement, tout sujet
connaissant porte l’empreinte du monde extérieur.
Un tel dessein, on l’aura compris, ne s’accommode guère d’une
méthode réductrice et simplificatrice, d’une méthode qui entend isoler les
phénomènes de leur environnement, éliminer l’observateur de l’observation,
exclure de la science tout ce qui n’entre pas dans le schéma linéaire pris pour
modèle par Descartes : l’aléatoire, l’incertain, l’anormal, le compliqué. Il
s’agit, au contraire, d’adopter le paradigme de
complexité qui permette de concevoir comme lié ce qui, jusqu’ici,
était considéré comme disjoint. Et l’auteur de battre en brèche les
cloisonnements et alternatives dont l’histoire de la philosophie a fait de
véritables dogmes : dualisme de l’homme et de la nature, de la matière et de
l’esprit, du sujet et de l’objet, de la cause et de l’effet, du sentiment et de
la raison, de l’un et du multiple…
La méthode adoptée par l’auteur repose sur un certain nombre de
principes, qui sont eux-mêmes en interaction les uns les autres : le principe «
dialogique », le principe « récursif » et le principe « hologrammique ». Pour
Edgar Morin, il s’agit de rendre les théories plus ouvertes, complexes et
autocritiques, et aptes à dialoguer les unes avec les autres, en dehors de tout
dogmatisme ou endoctrinement. L’information, la connaissance et la pensée sont,
à cet égard, des capitaux précieux pour l’individu et la société. Ainsi, le
cheminement d’Edgar Morin à partir des années 1990 le conduit vers
l’éducation
[8].
Concernant l’éducation, l’auteur préconise, dans «
La tête bien faite » (Seuil, 1999), de «
réformer la pensée pour réformer l’enseignement et de réformer l’enseignement
pour réformer la pensée » ; dans le sens de cette réforme de la pensée, il
propose les principes qui permettraient de suivre l’indication donnée par
Pascal: « Je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout,
non plus que de connaître le tout sans connaître les parties… » Ainsi, en
voyant des globalités, il s’agit de ne perdre le contact avec le particulier,
le singulier et le concret. La science, dans cette perspective, n’a pas
seulement à organiser la connaissance, mais à « initier à vivre, affronter
l’incertitude, apprendre à devenir citoyen ».
Pour en revenir à la « complexité », on notera que loin d’être
un « remède à tous les maux de l’esprit » ou encore une « potion magique »,
elle est, pour Edgar Morin – et pour nous tous – un défi; encore fallait-il
proposer de le relever ! Tous ceux qui ont lu Edgar Morin savent – parce qu’ils
ne le jugent pas selon les « ragots du microcosme » – que les défis sont
nombreux et que la réalité est complexe. Aujourd’hui, les problèmes sont de
plus en plus transversaux, multidimensionnels, transnationaux, globaux,
planétaires. Or les problèmes particuliers ne peuvent être posés et pensés
correctement que dans leur contexte. En fait, le défi de la globalité est, en
même temps, un défi de la complexité ; en effet, il y a bien complexité lorsque
sont inséparables les composants différents constituant un tout (comme
l’économique, le politique, le culturel, etc.). Une pensée incapable
d’envisager le contexte et le complexe planétaire rend aveugle et irresponsable
; l’intelligence doit non seulement découper, cloisonner et isoler, mais aussi
relier et recomposer.
On peut dire que la connaissance progresse principalement par
capacité à contextualiser et à globaliser. Concernant l’enseignement et
l’éducation, le défi est, pour Edgar Morin, triple :
-
culturel: il faut
relier la culture humaniste et la culture scientifique, la nature et la culture
;
-
sociologique:
l’information est une « matière première » que la connaissance doit maîtriser
et intégrer » ;
-
civique: plus la
politique devient technique, plus la compétence démocratique régresse, et le
citoyen perd le droit au savoir et à la parole.
Quelle est la finalité de l’enseignement ? Montaigne l’avait
très bien formulée : « Mieux vaut une tête bien faite que bien pleine. »
[9] Comme le suggère E. Morin,
plutôt que d’accumuler des savoirs, il est beaucoup plus important de disposer
à la fois :
- d’une aptitude générale à poser et traiter des
problèmes,
- de principes organisateurs qui permettent de relier les
savoirs et de leur donner sens
[10].
Autrement dit, la connaissance comporte à la fois analyse et
synthèse ; mais, comme l’enseignement conventionnel disjoint les objets – et
les disciplines – entre eux, il nous faut concevoir ce qui les relie ! Une
telle pensée devient inséparablement pensée du complexe, car il ne suffit pas
d’inscrire toute chose et événement dans un « cadre ». Il s’agit de rechercher
les relations entre tout phénomène et son contexte, les relations réciproques «
tout/parties » : comment un changement local se répercute sur le tout et
comment une modification du tout se répercute sur les parties. Il s’agit, en
même temps, de reconnaître l’unité au sein du divers, le divers au sein de
l’unité, de reconnaître par exemple l’unité
humaine (à l’échelle de l’Europe, par exemple, voire de la planète)
à travers les diversités individuelles et
culturelles (les territoires locaux, les régions et les nations),
les diversités individuelles et culturelles à travers l’unité humaine.
Peut-être convient-il, ici, de préciser l’
idée systémiste, qu’il faudrait réintroduire
dans nos analyses et réflexions, et qui a commencé progressivement depuis les
années 1950, à saper la validité d’une connaissance réductionniste. Formulée
par von Bertalanffy, la théorie générale des systèmes, partant du fait que la
plupart des objets de la physique, de l’astronomie, de la biologie, de la
sociologie, atomes, molécules, cellules, organismes, sociétés, astres…
formeraient des systèmes, c’est-à-dire des ensembles de parties diverses
constituant un tout organisé, retrouva l’idée qu’« un tout est plus que
l’ensemble des parties qui le composent ». À la même époque, la cybernétique
établissait les premiers principes concernant les structures de communication,
dont la connaissance ne pouvait se réduire à celle de leurs parties
constitutives. Comme l’a dégagé E. Morin –
La
méthode, t. 1 /
La Nature de la
nature, Éd. du Seuil, « Points Essais », n°123, pp. 101-116 –,
l’organisation en système produit des qualités ou propriétés inconnues des
parties conçues isolément : les
émergences. Les propriétés inconnues à l’échelle
des constituants émergent dans
et par
cette organisation
[11]. Ainsi, toutes les disciplines scientifiques – des
sciences de la terre aux sciences sociales – sont, selon Edgar Morin, poly- ou
transdisciplinaires : elles ont pour objet non des secteurs, mais un système
complexe formant un tout organisateur. On peut parler de sciences « systémiques
» à travers quelques exemples :
-
L’écologie: l’idée
de système s’est imposée rapidement sous la forme de la notion d’écosystème
dans une science fondée à la fin du XXe siècle – qui
signifie que l’ensemble des interactions entre populations vivant au sein d’une
unité géophysique déterminable constitue une unité complexe de caractère
organisateur. À noter que, pour concevoir le « biotope », les disciplines
physiques (zoologie, botanique, microbiologie) font de plus en plus appel aux
sciences humaines pour considérer les interactions entre le monde humain et la
biosphère.
-
La géographie:
l’essor de l’écologie a revitalisé la géographie qui, marginalisée dans les
sciences sociales, a retrouvé ses perspectives multidimensionnelles, complexes
et globalisantes
[12].
« Nous sommes nécessairement des généralistes » écrit Jean-Pierre Allix,
transformant la géographie en « science de la Terre des hommes » pour reprendre
la formule d’Edgar Morin.
-
La psychologie:
dans la psychothérapie systémique, on sait que les progrès ont été importants ;
il n’y a pas un malade, plus un autre malade, c’est un groupe donné qui est
psychiquement malade et, dans ce groupe (familial), tel individu ou tel autre
va fixer la maladie du groupe
[13]. Du même coup, cela permet une évolution par rapport
à l’individualisme de la psychologie, y compris chez Freud ; il y a une réalité
continue individu/groupe et non seulement on ne peut plus penser l’individu
comme isolé, mais on doit associer deux notions, on l’a dit, antagonistes :
l’autonomie et la dépendance. Par là, on évite l’inconvénient majeur des
pensées conventionnelles qui tombent dans le piège de la réification de
l’individu, de la société, de l’identité ou de la culture.
- Ainsi, pour Hubert Reeves, astrophysicien célèbre qui fait sienne cette
phrase de Lacan, « La nature est structurée comme un langage », les différents
éléments qui forment l’univers constituent des « alphabets superposés »
[14], dans une pyramide dite
de la complexité depuis les particules élémentaires jusqu’aux êtres vivants.
Les étoiles naissent, vivent et meurent ; pourtant, le destin des étoiles ne
s’arrête pas à leur mort, puisque, grâce à leur chaleur interne, elles ont
recréé des conditions qui n’existaient plus dans l’espace pour permettre
l’apparition de nouveaux noyaux, plus complexes.
On aurait pu évoquer d’autres disciplines : André Burguière
parle, par exemple, du passage de l’« histoire évolutionniste » à l’« histoire
complexe »
[15]. Si
l’histoire tend à devenir une science de la complexité humaine, les autres
disciplines des sciences proprement humaines restent souvent compartimentées :
sociologie, économie et psychologie, en particulier, ne communiquent que chez
certains chercheurs marginaux.
La pensée complexe a bien une valeur heuristique, mais elle ne
saurait être qu’une nouvelle pensée démystifiante et élucidante ou encore, un
outil critique. En effet, au-delà de la rationalité critique – y compris de la
critique de la critique
[16] –, Edgar Morin souligne, à juste titre, son accord
pour une pensée critique capable de se critiquer elle-même. Le produit de la
rationalité occidentale, c’est en effet la rationalité critique et autocritique
; dénuée d’autocritique, la rationalité risque de se dogmatiser.
2 De Gaston Bachelard à Edgar Morin : un nouvel esprit
scientifique
Rappelons, d’abord, les traits essentiels de la mission
enseignante et scientifique, selon Edgar Morin :
- fournir une culture qui permette de distinguer, globaliser,
contextualiser et aborder les problèmes fondamentaux ;
- préparer les esprits, d’une part, à répondre aux défis que
pose, à la connaissance humaine, la complexité croissante des problèmes,
d’autre part, à affronter les incertitudes ;
- éduquer pour la compréhension entre les citoyens et les
groupes ;
- enseigner l’affiliation à l’État-nation, à son histoire et
à sa culture, mais aussi introduire l’affiliation à l’Europe et à la «
citoyenneté terrestre ».
Il nous faut donc nous réarmer intellectuellement en apprenant
à penser la complexité, afin d’affronter les défis sociaux et de freiner le
dépérissement démocratique que suscite, dans tous les champs de la politique,
l’expansion de l’autorité des experts et spécialistes de tous ordres, qui
rétrécit progressivement la compétence des citoyens. Comme disait Pierre
Bourdieu, « le monde me comprend et je comprends le monde » ; en reprenant la
phraséologie d’Edgar Morin, « nous sommes à la fois dans et hors de la nature
»
[17]. La pensée, qui
nous fait connaître le monde physique, nous en éloigne autant.
Cette nouvelle culture scientifique, de G. Bachelard à E.
Morin, pose le même problème, déjà évoqué par Montaigne ou Camus, celui de la «
condition humaine » : l’être humain, à la fois naturel et sur-naturel, doit
être situé dans la nature vivante et physique, mais « il en émerge et s’en
distingue par la culture, par la pensée et la conscience ». Tout cela nous met
en face, encore une fois, du caractère double et complexe de ce qui est humain
: l’humanité (culture) et l’animalité (nature) ; l’être humain nous apparaît
dans sa complexité, à la fois totalement biologique et totalement culturel.
Comme l’a montré Marcel Mauss, anthropologue, nos activités biologiques
élémentaires (boire, manger, déféquer) sont étroitement liées à des normes, à
des interdits, des rites et des symboles, c’est-à-dire à ce qu’il y a de plus
spécifiquement culturel. La « culture scientifique » et la « culture humaniste
» peuvent révéler, ensemble, la situation de l’être humain dans le monde, «
minuscule partie du tout mais portant la présence du tout dans cette minuscule
partie ».
Ainsi, l’initiation aux sciences nouvelles devient en même
temps initiation, par ces sciences de la complexité, à notre condition humaine.
Paradoxalement, les sciences humaines n’apportent qu’une faible contribution à
l’étude de la condition humaine : la pensée structurale de Claude Lévi-Strauss,
par exemple, tend à « dissoudre » l’homme dans des structures (la parenté, en
particulier) au lieu de le révéler. L’anthropologie, l’ethnologie et la
sociologie pourraient, plutôt, envisager l’humanité dans son unité et ses
diversités individuelles et culturelles.
En définitive, le concept d’« homme », comme l’indique Edgar
Morin, « a double entrée : une entrée bio-physique, une entrée
psycho-socio-culturelle, les deux entrées se renvoyant l’une à l’autre »
[18] ; en dépit de l’absence
d’une science de l’homme qui coordonne et relie les sciences de l’homme (ou
plutôt en dépit de l’ignorance des travaux effectués dans ce sens
[19]), l’enseignement de la
complexité pourrait plus efficacement tenter de faire converger les sciences de
la nature et les sciences humaines sur l’étude de la condition humaine. Il
pourrait, dès lors, déboucher sur une prise de conscience de la communauté de
destin propre à notre ère planétaire où tous les humains sont confrontés aux
mêmes problèmes vitaux et mortels
[20]. Qu’on me permette, ici, de dire que la pensée
d’Edgar Morin a beaucoup stimulé mes analyses (critiques) de la « citoyenneté
européenne », et encouragé à la compréhension de l’identité et de la culture ;
en montrant que l’histoire nationale française ne peut se comprendre isolée ni
de la provincialisation des ethnies au départ très hétérogènes, ni de
l’histoire européenne, l’auteur m’a suggéré une approche systémique et
organisationnelle, mais aussi des principes complémentaires et interdépendants
(le principe hologrammique, celui de la boucle rétroactive et récursive, et
dialogique).
Rompant avec le morcellement de l’humain, Edgar Morin – porteur
résolu de l’insolence et pourfendeur des préjugés
[21] – s’interroge : « Qui sommes-nous ? »
Plutôt que de juxtaposer les connaissances dispersées dans les sciences et les
humanités,
L’identité humaine (Seuil,
2001) se donne pour vocation de les relier et de les articuler, afin de penser,
encore une fois, la complexité humaine, dénominateur commun à tant de travaux
divers qui ont semblé à beaucoup dispersés. L’identité humaine (à la fois
biologique, subjective et sociale) ne se joue-t-elle pas dans la crise
planétaire en cours ?
3 États-nations et Europe : apprentissage citoyen et
poly-identité
Avant de rappeler, brièvement, quelques « principes guides »
pour une pensée qui relie (et ne privilégie uniquement les spécificités), on
rappellera que l’unité de l’Europe n’est qu’une idée, récente quoi qu’on en
dise, non une réalité. L’Europe n’a jamais été unie, dans aucune époque du
passé. La réalité de l’Europe est plutôt faite de divisions multiples qui se
sont accumulées, superposées, entrecroisées au cours de l’histoire : divisions
politiques, linguistiques, économiques, culturelles. Toutes ont laissé des
traces – particulièrement entre l’Est et l’Ouest – qui continuent d’influencer
la vie du continent. L’idée d’unité de l’Europe est fondée sur la volonté de
surmonter ces divisions ; elle est avant tout un projet politique : une «
utopie ». L’objet de l’essai d’Edgar Morin – du livre intitulé «Penser l’Europe» (1987) – est d’analyser et de
confronter ces deux thèmes : l’Europe, prise dans sa complexité spatiale et
temporelle depuis l’Antiquité, et la construction européenne, telle qu’elle
s’est engagée depuis quelques décennies. L’histoire et la culture constituent
les axes centraux de l’ouvrage en même temps qu’ils représentent des principes
explicatifs privilégiés dans l’étude de l’Europe, comme « unité multiple et
complexe », unissant, comme le dit encore l’auteur, « les contraires de façon
inséparable ».
Pour la sociologie (et l’anthropologie), l’Europe a toujours
été objet de réflexion et de débats, vu la complexité des rapports existant
entre citoyenneté et culture. Dans un moment de son histoire où l’anthropologie
a pour objet d’études, le plus souvent, sa propre culture, il est nécessaire
d’élaborer, à partir de nouveaux paradigmes, de nouvelles méthodes capables de
tenir compte de la complexité et du dynamisme propres à la société occidentale
contemporaine. L’Europe, caractérisée en partie par la fragmentation, la
dynamique, les nouvelles formes de sociabilité, exige des méthodes d’approche
passant par le symbole, dans la mesure où celui-ci contient les diverses
dimensions (affective, mythique…) du vécu social.
Edgar Morin invitant à « abandonner les discours rhétoriques et
les idées fragmentaires », fournit les bases de développement de nombreuses
analyses du symbolisme et de la complexité, constituant une méthode originale
qui se caractérise par sa capacité d’adaptation à chaque objet d’étude
sociologique. Cette systématisation, proposée par le sociologue Edgar Morin,
part des principes que l’Europe est « une unité multiple et complexe, unissant
les contraires de façon inséparable », et que la sociologie, comme discours
théorique, est une science de l’homme, du singulier, de la différence, de la
nuance. Il s’est, ainsi, attaché à la recherche d’une méthode de connaissance
apte à saisir la complexité du réel. Pour cette contribution, le processus
d’analyse se déroule en fait en deux temps et par étapes successives : il
s’agissait d’abord de situer l’auteur, directeur de recherche au C.N.R.S., mais
aussi acteur et témoin de la vie politique, « penseur de l’Europe » ; ce sont
les données biographiques, placées dans une réalité socioculturelle et
historique spécifique, qui devront éclairer la démarche. Edgar Morin est bien
un chercheur transdisciplinaire, un penseur de la complexité et un spécialiste
des problèmes de civilisation
[22]. Ensuite, on a évoqué l’analyse systémique : le
premier pas est la détermination des concepts qui sous-tendent l’œuvre d’Edgar
Morin, de façon à pouvoir interpréter correctement la complexité de la réalité
culturelle, de la construction des identités et de l’invention des territoires
; le deuxième est maintenant d’observer avec quels éléments et avec quelle
méthode l’auteur exprime sa singularité.
Une fois les diverses analyses présentées et effectuées, il
sera nécessaire de déterminer les « tensions » culturelles, en observant s’il
existe des concordances entre la « culture européenne » et la « civilisation
européenne ». On sait que la pensée allemande a longtemps valorisé le terme de
culture (« génie spécifique d’un peuple ») et la pensée française celui de
civilisation (« universalité de la raison »).
La conscience de la complexité des relations entre ces deux
notions, et la nature même de mes recherches actuelles sur l’Europe comme «
utopie communautaire », m’amènent à ne pas m’attarder, comme l’avait d’ailleurs
suggéré Edgar Morin, sur leurs oppositions et, surtout, leurs démarcations. Par
contre, on maintiendra le terme de culture pour ce qui appartient en propre aux
ethnies, aux régions (provinces), aux nations. C’est ce qui devrait nous aider
à comprendre, au terme du voyage dans la pensée d’Edgar Morin, que si la
culture européenne est devenue civilisation, les nations européennes sont
restées des cultures désormais menacées par la civilisation même issue de
l’Europe !
Entre le mouvement de la société et les institutions, entre la
construction de l’Europe et une mondialisation économique, des espaces de
pensée sont, bien sûr, nécessaires. Quand Edgar Morin
[23] évoque la « société civile mondiale »
en gestation depuis Seattle jusqu’à Porto Alegre, et l’émergence d’une pensée
universaliste, a-t-on affaire à un « doux rêveur » ou anticipe-t-il le monde
qui vient ? Pour proposer un exemple concret de la méthode d’Edgar Morin, nous
avons donc choisi, parmi les multiples applications que lui-même en propose,
son livre
Penser l’Europe. Abordant la
géopolitique, l’auteur place tout de suite la notion d’« imaginaire » au centre
de l’enjeu : l’Europe est une entité qui est trop complexe pour être cernée par
des analyses historiques, statistiques, sociologiques, etc. qui se voudraient
exhaustives et totalement rigoureuses. Elle est condamnée à se donner à voir, à
elle-même et aux autres, à travers la représentation d’un imaginaire de
l’Europe en train de se constituer. Les instances qui le composent retrouvent,
dans leurs grandes lignes de force, la notion de
complexité (comme organisation entre des
antagonismes constitutifs), fondant ainsi l’Europe comme organisme collectif
complexe intégré dans les lois qui président à la structure du vivant. Car,
jusqu’au début du XX
e siècle, l’Europe n’a qu’une
existence virtuelle, à travers les divisions, antagonismes et conflits entre
les nations, qui mettent en évidence, d’une certaine façon, une forme de
réalité. C’est ainsi, négativement, qu’elle se définit. Il faut donc « réfuter
toute idée d’une essence ou d’une substance européenne première »
[24].
Donc, pour « penser l’Europe », il nous faudra renoncer au
monde classique de pensée, « jacobine » et centripète, où l’idée d’unité dilue
celle de la multiplicité et du changement, et en venir à ces paramètres de la
complexité, qu’Edgar Morin avait déjà définis, et qu’il retrouve, ici,
appliqués à la géopolitique. Développons, à travers l’européanité, deux
principes importants, parmi d’autres, de la pensée complexe : le principe
dialogique et le principe de
récursion.
1) Le principe dialogique
Le néologisme se justifie, en fait, car le terme de
dialogue est insuffisant pour exprimer
la conflictualité entre les instances constitutives, et le terme de
dialectique ne rend pas compte de la
persistance de l’opposition dualiste au sein de l’unité : le « métissage » de
Morin n’est pas le mélange. La dialogique rendra compte du fait que deux ou
plusieurs logiques différentes sont liées en une unité de façon complexe, sans
que la dualité se perde dans l’unité : unitas
multiplex… Pour prendre un exemple, ce qui fait l’unité de la
culture européenne, ce n’est pas la synthèse « judéo-christiano-romaine »,
c’est le jeu non seulement complémentaire, mais aussi concurrent et
antagoniste, entre ses instances, qui ont chacune leur propre logique, qui ne
la perdent pas, mais qui sont reliées par une structure organisationnelle et
une praxis qui en est le creuset.
Donc, l’« utopie communautaire » qu’est l’Europe n’est pas ici ou là (comme le
dit Maître Eckhart à propos de l’«esprit de
Dieu… »); elle est dans la relation entre ses instances
constitutives.
2) Le principe de récursion
[25]
Il nous faut concevoir les processus générateurs comme des
boucles productives ininterrompues, où chaque moment, composante ou instance de
processus, est à la fois produit
et
producteur des autres moments. Cela revient à dire qu’une civilisation est
vivante tant qu’elle maintient une relation en « feed-back », en aller et
retour, entre ses mythes fondateurs et son histoire, entre sa mémoire et sa
chair. Vienne cette circulation à s’interrompre et la structure s’autonomise,
c’est-à-dire qu’elle se coupe de ce circuit auto-régénérateur, et qu’elle
meurt, privée des représentations fondatrices auxquelles elle se reliait.
D’autre part, nous avons là, lorsque la boucle n’est pas interrompue, une
structure holiste (ou holistique), c’est-à-dire que chaque événement, chaque
élément de la structure est un résumé qui contient potentiellement, à lui seul,
toute la structure, suivant un principe assez proche des monades de Leibniz,
mais qui est encore mieux « métaphorisé » par la très belle image hindoue,
mentionnée par E. Morin, du collier d’
Indra, où « chaque perle reflète l’ensemble du
collier ». L’Europe apparaît, ainsi, comme un système qui émerge des ruptures
et du désordre ; elle en naît et s’en nourrit, et ses luttes se transforment en
alliances fécondes
[26]. En effet, l’Europe émergera comme entité à la fois
virtuelle mais devenant réelle par la présence de plus en plus prégnante d’un
imaginaire européen, puisqu’elle trouvera, dès les années 1950, une forme de
dynamisme organisateur pour se prolonger : elle se forme, selon Morin, de
l’éclatement, par l’éclatement
[27].
Dans cette construction, ce que l’Europe a donc le plus à
redouter, c’est bien elle-même, car chacune de ses instances constitutives –
les États membres – est ambiguë ; pour l’auteur, « c’est en elle qu’elle peut
être détruite, non par une barbarie extérieure, mais par sa propre barbarie,
désordre extrême qui l’autodétruira après avoir servi à son auto-organisation
». On retrouve l’idée que toute existence vit de ce qui la ronge et peut mourir
de ce qui la nourrit. Cependant, nous pensons, ici, que l’Europe n’est pas
devenue, simplement, « une grosse Suisse à l’échelle de l’ère planétaire
».
Nous ne rendrons compte, ici, que de quelques aspects de la
théorie de Morin dans son approche de la « complexité » et de la construction
des identités individuelles et collectives, le but, en effet, n’étant pas d’en
dresser un bilan complet et systématique – ce qui dépasserait les limites d’un
article – mais de donner un aperçu sur l’originalité et la pertinence de son
approche. On retiendra l’approche systémique proprement dite, qui repose sur le
concept de « système », ainsi défini : « C’est un ensemble d’éléments
interdépendants, c’est-à-dire liés entre eux par des relations telles que, si
l’un est modifié, les autres le sont aussi et que, par conséquent, tout un
ensemble est transformé. » (von Bertalanffy)
[28] On peut rappeler que les systèmes vivants sont
généralement des systèmes ouverts, c’est-à-dire en relation d’échanges avec un
environnement.
Un système peut être décomposé en sous-systèmes et appartenir
lui-même à un système. La théorie générale, notamment celle d’E. Morin, a
énoncé les diverses propriétés des systèmes ouverts. Nous ne retiendrons ici
que la transposition de ces propriétés aux fonctionnements de l’Union
européenne :
- l’Europe est un système dans la mesure où elle est un
ensemble qui est autre chose que la somme de ses États-membres (i.e.: les 25 membres de l’U.E., depuis mai 2004)
et où ceux-ci sont en interrelations constantes ;
- ces interrelations sont orientées vers le maintien de
l’équilibre du système politique, économique et culturel;
- elles sont propres à chaque nation et sont liées à leur
histoire, à leurs mythes, mais aussi à leur culture ;
- enfin, les informations qui sollicitent chacun des
Européens sont sous-ten-dues par des affects, des désirs, des jeux de pouvoir,
qui organisent des relations plus ou moins souples entre les membres
(individuels et collectifs) et entre le système et son environnement
(sur-système « mondial»); ces relations sont donc relatives à la perméabilité
des frontières du système et à leur flexibilité.
La théorie de la complexité, et notamment celle d’Edgar
Morin, a ainsi permis de théoriser plus spécialement la culture, voire la
citoyenneté, européenne. Parmi les monographies et études de cas, qui peuvent
être exploratoires ou descriptives, et servir de support à des analyses plus
globales, signalons ici sous cet angle – outre les recherches pionnières de
Frédéric Le Play, du docteur Louis-René Villermé ou de Maurice Halbwachs –
l’apport et la contribution d’Edgar Morin ayant trait à
la métamorphose de Plodémet (Plozévet,
1967) ou à la rumeur d’Orléans (1969).
Le réel, on l’aura saisi, ne se donne pas comme un spectacle : il ne se révèle
que dans le contexte de l’action, par la manière dont il doit réagir aux
opérations à travers lesquelles il est approché. Sa structuration, comme l’a
écrit Jean Ladrière, ne peut viser ce qui est éprouvé dans l’expérience que «
par un immense détour, par le biais de constructions de plus en plus
abstraites, par un effort ininterrompu de logos, dont l’accord avec la
physis demeure toujours incertain et
fragmentaire ». Les conclusions auxquelles on aboutit sont, dès lors,
susceptibles d’apporter des démentis aux incertitudes les mieux établies, de
confirmer – à l’opposé – les intuitions initiales, voire de renouveler nos
approches ou nos problématiques. Rappelons ici que toute découverte est aussi
un énoncé et qu’elle doit convaincre et remporter l’adhésion des esprits pour
gagner l’assentiment de la communauté (scientifique) et acquérir le statut
envié de paradigme.
Enfin, pour conclure, un mot sur un macro-concept complexe :
l’identité
[29] est
bien un processus actif, affectif et cognitif, de représentation de soi dans
son entourage, associé à un sentiment subjectif de sa permanence. Ce qui permet
de percevoir sa vie comme une expérience qui a continuité et une unité et
d’agir en conséquence ; l’identité prend place dans une lignée et inscrit les
legs du passé dans la construction d’un horizon temporel. L’identité
personnelle est sexuée ; la façon d’habiter son corps et d’assumer son identité
de gendre dépend de l’incorporation des objets libidinaux mais aussi des effets
d’attribution socioculturels des rôles masculins et féminins
[30]. Enfin, l’identité
sociale résulte d’un processus d’attribution, d’intervention et de
positionnement dans l’environnement ; elle s’exprime au travers de la
participation à des groupes ou à des institutions… locales, nationales et/ou
européennes !
·
Quelques ouvrages d’Edgar MORIN
·
Commune en France (la
métamorphose de Plodémet), Paris, Fayard, 1967.
·
La rumeur d’Orléans,
Paris, Seuil, 1969.
·
Le vif du sujet,
Paris, Seuil, 1969.
·
Science et conscience de la
complexité (textes rassemblés et présentés par Christian Attias et
Jean-Louis Le Moigne), Aix-en-Provence, Lirairie de l’Université,
1984.
·
Penser l’Europe,
Paris, Gallimard, 1987.
·
La Méthode (6 tomes),
Paris, Seuil, 1977 (t. 1), 1980 (t. 2), 1986 (t.3), 1991 (t. 4), 2001 (t. 5) et
2004 (t.6).
·
Science avec
conscience, Paris, Fayard, 1992.
·
Introduction à la pensée
complexe, Paris, E.S.F., 1990.
·
Avec PIATELLI-PALMARINI M., L’Unité de l’homme, 3 vol., Paris, Seuil (coll.
« Points Essais », n° 91, 92 et 93), 1994.
·
Terre-Patrie, Paris,
Seuil, 1993.
·
Mes démons, Paris,
Stock, 1994.
·
Relier les
connaissances, Paris, Seuil, 1999.
·
L’intelligence de la
complexité (avec Jean-Louis Le Moigne), Paris, L’Harmattan,
1999.
·
La tête bien faite,
Paris, Seuil, 1999.
·
Revue : Pratiques de formation –
Analyses, Numéro spécial « Réforme de la pensée, pensée de la
réforme » (Entretiens avec Edgar Morin sur l’éducation), Formation Permanente
de l’Université de Paris VIII, 2000, 120 p. Autres références
·
AÏT ABDELMALEK A., L’Europe
communautaire, l’État-nation et la société rurale…, Paris,
L’Harmattan, 1996 (rééd., 2001).
·
LACOSTE Y., Dictionnaire de
géopolitique, Paris, Flammarion, 1995.
·
LEFORT C., L’invention
démocratique, Paris, Fayard, 1981.
·
MAFFESOLI M., La connaissance
ordinaire. Précis de sociologie compréhensive, Paris,
Méridiens-Klincksieck, 1985 (rééd., Paris, Livre de Poche, 1991).
·
MENDRAS H. et SCHNAPPER D., Six
manières d’être européen, Paris, Gallimard, 1990.
·
Ouvrage collectif, Penser la
mutation, Paris, Éd. Cultures en mouvement, 2001.
·
PARSONS T., Théorie générale des
systèmes, Paris, Dunod, 1973 (trad. française).
·
ROUX M., Géographie et
complexité, Paris, L’Harmattan, 1999.
·
SCHNAPPER D., La communauté des
citoyens, Paris, Gallimard, 1994.
·
Sociétés, 42,
1993.
·
Vortex, Cahiers du
Centre interfacultaire d’études systémiques (C.I.E.S.), n° 1, Printemps
1994.
[*]
Docteur de l’E.H.E.S.S., Maître de Conférences de Sociologie –
H.D.R. (Ladec-Las, U.F.R. « Sciences Humaines », Université de Rennes 2 –
Haute-Bretagne), contact : 19, Rue de Crozon, F-35760 – Saint-Grégoire – (33)
02 99 36 98 80. À l’Université (Rennes 2): 6, Avenue G. Berger, F-35043 –
Rennes-Cédex – Fax : (33) 02 99 14 19 05. e-mail: a
ali. aitabdelmalek@ uhb. frou
ali. ait-abdelmalek@ wanadoo. fr
[1]
Edgar NAHOUM, sociologue et philosophe français (Paris, 1921).
Observateur de la réalité sociale, il a principalement axé ses recherches sur
l’analyse des phénomènes de désordre socioculturel (l’irrégulier, l’aléatoire,
l’indéterminé, l’incertain, le déviant) et sur la connaissance de
l’organisation même des choses ; son œuvre comprend des ouvrages
d’anthropologie fondamentale, des études de sociologie contemporaine, des
récits politiques et autobiographiques. Sa collaboration avec Jean Rouch a même
donné le coup d’envoi du cinéma-vérité (
Chronique
d’un été, 1960). Dans ses tra- vaux empiriques, comme par exemple
l’enquête sur Plozévet,
commune en France (la
métamorphose de Plodémet) ou
la rumeur
d’Orléans, le sociologue (et philosophe) a pu observer le paradoxe
de l’universel qui est dans le singulier, en montrant « comment le singulier
porte le tout ».
[2]
Cf. infra., figure 1.
[3]
Peut-on évoquer les « sciences exactes » ou les « sciences
dures » ?
[4]
Cf. nouvelle publication : Seuil, coll. « Points »,
1990.
[5]
Nous pouvons maîtriser toute chose par la prévision.
[6]
M. WEBER,
Wissenschaft als
Beruf (la « vocation de savant »), conférence prononcée durant
l’hiver 1918 à l’Université de Munich.
[7]
À ce sujet, C. LEFORT,
L’invention démocratique, Paris, Fayard,
1981.
[8]
Voir en particulier l’ouvrage :
La tête bien faite, Paris, Seuil, 1999 et la
revue
Pratiques de formation –
Analyses, numéro spécial « Réforme de la pensée, pensée de la
réforme » (Entretiens avec Edgar Morin sur l’éducation), Formation Permanente
de l’Université de Paris VIII, 2000, 120 p.
[9]
Cité par E. MORIN,
La tête bien
faite, op. cit., p. 23.
[11]
Comme Edgar Morin l’a indiqué aussi dans l’ouvrage cité plus
haut, les notions de système et d’organisation se renvoient l’une à l’autre
(
La tête bien faite,
op. cit., pp. 94-106).
[12]
Cf. Michel ROUX
, Géographie et
complexité, Paris, L’Harmattan, 1999 et Yves LACOSTE,
Dictionnaire de géopolitique, Paris,
Flammarion, 1995.
[13]
À ce sujet, cf. travaux de Jean-Paul Gaillard, psychologue et
systémicien (Université de Besançon, puis Maître de conférences H.D.R. en
psychologie, Université de Haute-Savoie, Chambéry), et la revue
Vortex, Cahiers du Centre
interfacultaire d’études systémiques (C.I.E.S.), n°1, Printemps 1994, 82
p.
[14]
Cf.
Vortex, Cahiers du
Centre interfacultaire d’études systémiques (C.I.E.S.), n°1.
[15]
Cité dans :
Relier les
connaissances, Paris, Seuil, 1999.
[16]
On pense, ici, à la
Critique de
la raison pure, à la critique marxiste, etc.
[17]
E. MORIN,
La tête bien
faite, op. cit., p. 40.
[18]
Cf. E. MORIN,
La tête bien
faite, op. cit.
[19]
E. MORIN et M. PIATELLI-PALMARINI,
L’Unité de l’homme, 3 vol., Paris,
Seuil, 1994, coll. « Points Essais », n°91, 92 et 93.
[20]
Au sujet de la guerre, on lira utilement B.-H. LEVY
, Réflexions sur la Guerre, le Mal et la fin de
l’Histoire, Paris, Grasset, 2001, 406 p.
[21]
L’insolence sociologique a, semble-t-il, des vertus
particulières, et a sa place dans la production sociologique contemporaine (cf.
à ce propos, la contribution de P. ANSART, « Le sociologue, entre contrôle et
insolence »,
Sociétés, 40, 1993, pp.
131-138).
[22]
Cf. pour prendre connaissance de son œuvre abondante, les
ouvrages suivants :
Le vif du sujet,
Paris, Seuil, 1969 ;
Penser l’Europe,
Paris, Gallimard, 1987 ;
Terre-Patrie,
Paris, Seuil, coll. « Points-essais », 1993 ;
Mes
démons, Paris, Stock, 1994, ou encore,
La Méthode (5 tomes), Paris, Seuil, 1977 (t. 1),
1980 (t. 2), 1986 (t. 3), 1991 (t. 4) et 1995 (t. 5).
[23]
Cf. Ouvrage collectif
Penser la
mutation, Paris, Éd. Cultures en mouvement, 2001.
[24]
Cf.
Penser l’Europe,
op. cit., p. 27. Comme Jung, Edgar Morin est, avant tout, un
phénoménologue…
[25]
Ou
bootstrap (« lacet
de chaussure », bouclé sur lui-même)!
[26]
Par exemple, l’Europe se définit contre l’Islam, d’abord en
s’unissant pour le faire refluer à Poitiers, en 732, puis en s’isolant et se
refermant sur lui-même dans la partie occidentale du bassin méditerranéen : mer
des communications du monde antique, la Méditerranée devient pour longtemps une
barrière liquide, la frontière « introvertit » l’Europe sur sa masse
continentale. Sur ces questions, je renvoie aussi à H. MENDRAS et D. SCHNAPPER,
Six manières d’être européen, Paris,
Gallimard, 1990 ; D. SCHNAPPER,
La communauté des
citoyens, Paris, Gallimard, 1994, p. 13.
[27]
Cf. E. MORIN,
Penser
l’Europe, op. cit.
[28]
Cf. l’ouvrage :
Théorie générale
des systèmes, trad. française (1973). Concernantles questions de
méthodes posées par les sciences sociales, on lira utilement les contributions
de Edgar Morin, Michel Maffesoli et Martine Xiberras, « Approches
méthodologiques »,
Sociétés, 42, 1993,
p. 335 et suiv.
[29]
Cf. à ce sujet (mot « identité »), la définition de R. DORON et
F. PAROT,
Dictionnaire de psychologie,
Paris, Larousse, 1991, pp. 345-346.
[30]
Cf. à ce sujet, concernant l’approche (ethno-sociologique) du «
quotidien » des usages culturels : J. DENIOT,
Ethnologie du décor ouvrier. Le Bel Ordinaire
(préface de Michel Verret), Paris, L’Harmattan, 1995.