2005
Sociétés
Dossier
Pour une approche musicologique du black metal
Frédérick Martin
[1]
Le black metal est une musique extrême exprimant un dégoût
profond de la réalité. Mais son esthétique colle à son projet, ses musiciens
ayant réussi à inventer un genre qui, en une quinzaine d’années, a fait florès
sur tous les continents – un genre paradoxalement malsain à cause du son qui le
caractérise et émouvant par la mélancolie s’en dégageant.
Mots-clés :
paganisme, déferlement sonore, marginalité revendiquée, blastbeat, mélancolie.
Black Metal is an extreme music expressing a profound distaste of
reality. But its aesthetics sticks to its draft, its musicians having brought
off a genre, which, within fifteen years bloomed over every continent – a genre
paradoxically unwholesome because of its caracteristic sound and rousing from
the melancholy it frees.
Keywords :
paganism, sonic flood, claimed marginality, blastbeat, melancholy.
La cristallisation autour de la guitare, de la basse et de la
batterie comme ensemble instrumental propre à exprimer un art populaire remonte
aux balbutiements du rock, lui-même enfant de parents immédiats tels le jazz et
le blues. On peut la comparer à la naissance des formats instrumentaux de la
tradition chambriste à partir des consorts de violes : un format basique
demeure latent, qui s’enrichit selon les œuvres. Du reste, l’extrême rareté de
groupes de rock pour ne rien dire du metal, à jouer sans l’un ou l’autre de ces
composants, atteste de la difficulté à concevoir la vie d’un tel
projet.
De la même manière que le trio à cordes (violon, alto et
violoncelle) débouche sur l’équilibre mystérieux du quatuor et de toutes les
manières que celui-ci sonne, l’équilibre du trio guitare, basse et batterie
résume le devenir de la musique populaire authentique. Évitons un malentendu,
populaire signifie oral, et non massivement étendu, par opposition à l’art
savant, qui s’écrit. La distinction est particulièrement importante en musique.
Elle ne présume ni hiérarchie de genre, ni patente dans la répartition du
génie.
Il s’ensuit une quantité prodigieuse de façons de faire sonner
ce noyau auquel s’ajoute une deuxième guitare comme s’ajoute un deuxième violon
au trio pour former le quatuor à cordes. Alors que le format n’existe comme tel
que depuis une cinquantaine d’années, ses avatars ne se comptent plus et ont
créé à partir du noyau des entités musicales incomparables et incompatibles
acoustiquement : impossible de confondre des groupes de rockabilly avec des
groupes de black metal (BM ou black, disent aussi les acteurs) ou de jazz.
C’est là la marque de l’authenticité de l’art populaire, les différences de son
produites pourtant par un même ensemble impliquent tout le mode de vie des
musiciens derrière la création musicale.
Ayons à l’esprit que, lorsque de jeunes musiciens se réunissent
pour monter un groupe, l’idée de ce qu’ils font n’est pas forcément claire. On
s’accorde sur le style, mais pas sur les raisons menant à le jouer, l’envie se
situe au premier degré, on n’en discute pas plus que ne se discute l’origine
sociale que désigne généralement un style musical.
La sonorité spécifique d’un groupe de BM ne relève pas de cette
catégorie : ceux qui l’ont promue, Quorthon, Fenriz, Euronymous,
Vikernes
[2], se
référaient à un fond mystique et politique. Le son de leur musique correspond à
un projet de vie inédit, quelque macabre qu’il paraisse, de résurgence de la
culture viking.
Un dernier instrument détermine le son final : la voix,
évidemment. De la place qu’elle occupe dépendent les consignes instrumentales.
Dans notre cas, elle exprime non pas des états d’âmes ou des réflexions sur le
monde tel qu’il va, ou des conseils dans un domaine quelconque, elle vibre des
hurlements de démons, des colères de dieux archaïques, remue la boue d’humanité
qu’affectionnent les écrivains psychanalysés et pose à la base un déni de tout,
car on ne peut répondre à une voix comme celle-là. La voix compte d’autant plus
qu’autour d’elle la musique compacte et homogénéise les instruments.
En Scandinavie, où se forge l’identité de cette esthétique, des
traditions se maintiennent, traditions de mélodies sombres et complexes,
accompagnements répétitifs de sagas, qu’une part non négligeable de la
population entretient lors de rencontres officielles.
Le black puise ouvertement là-dedans. L’une de ses différences
radicales d’avec les mouvements rock précédemment illustrés se noue dans le
rapport à un passé hors de portée, alors que le rock se nourrit de quotidien
(mais le blues aussi se nourrissait initialement d’un passé hors de portée, la
différence majeure résidant dans le fait que le BM est autochtone tandis que le
blues naît d’une diaspora). L’invocation de divinités vikings participe du même
souffle épique et nostalgique, les mots de la tradition sont pris au premier
degré et les textes de chansons évoquent et relatent les aventures de
personnages mythologiques.
Évidemment, le BM évolue, comme tout genre, et les données
techniques qui suivent se réfèrent aux modes de jeu typiques du black originel,
appelé « true black », qui se déclinent en un foisonnement de rameaux, mais
dont on peut dire qu’ils ont servi au développement de la technique et du
répertoire des musiciens venant après, comme le blues aura servi à Page ou à
Hendrix. Notons que la plupart des musiciens de BM ne s’intéressent guère à ces
guitaristes – leur monde commence vraiment avec le metal extrême.
Comme dans le rock, pour des raisons symboliques, le guitariste
et le chanteur dominent. Ils représentent chacun les deux seules véritables
autonomies de la musique ; ils sont la teneur.
La guitare scie l’espace sonore. Le son idéal d’une guitare
black éventre l’espace. Le trémolo
[3] est fréquent et, comme, en dehors de la production de
studio, les guitaristes jouent sans effets, en n’utilisant que le son qui sort
de l’ampli, du mélange du trémolo et du son cru, nimbé de la réverbe de
l’ampli, résulte une acidité qui dérange d’abord l’oreille, c’est-à-dire qui
lui fait perdre d’abord ses repères. La volonté sous-jacente de dérangement est
également claire par les attaques frénétiques du médiator que tient la main
droite, métaphore de mitraillage. Si le guitariste ne joue pas une chaîne
d’accords, les mélodies contiennent d’office des éléments mélancoliques, qui
sont à la fois la tentative de retrouver des racines et la complainte de les
avoir perdues. Il y a là une correspondance avec l’origine ethnique revendiquée
des créateurs du genre, et même une adéquation de propos : les mélodies
reflètent la pureté revendiquée des traditions dont le manque, comme réalité du
monde, nourrit musicalement la revendication – « musicalement », c’est-à-dire
qui n’a pas besoin d’un support logique complémentaire pour se concrétiser,
même sous la forme d’une revendication, la musique est un but logique pur et
par conséquent apte à exprimer une revendication comme son et pas comme
idéologie.
Ou encore : même si l’idéologie
[4] est discutable, la musique ne l’est pas parce qu’elle
n’a pas besoin de secours idéologique pour manifester une esthétique.
Des modes rythmiques et mélodiques articulent cette musique.
Les rythmes ternaires
[5]
sont fréquents. Ils favorisent la combinatoire des deux archétypes métriques
iambe et trochée, brève/longue et longue/brève, symbolique de la course et de
l’effort physique, ainsi que les thèmes héroïques – Wagner, pour caractériser
Siegfried, choisit le mètre ternaire, ne pouvant pas le caractériser autrement
: depuis l’Antiquité, le ternaire induit spontanément le sentiment d’assaut. Et
héroïsme et mélancolie abondent dans la mélopée BM. La rythmique ternaire signe
cette musique ; aucune autre musique populaire postmoderne n’y a aussi souvent
recours.
Les modes mélodiques ne se limitent pas au rappel de ceux qu’on
entend dans les musiques découlant du blues. On les y trouve aussi, mais
régulièrement on a des modes à intervalles altérés qui évitent les
polarisations tonales trop franches, permettent les emprunts intervalliques à
des modes étrangers et se prêtent aux torsions rythmiques.
Des ruptures cisaillent la forme, le module couplet-refrain est
banni du BM, ou alors on n’a qu’une chaîne d’accords égrenée jusqu’aux larmes,
mais pas de récurrences rhétoriques. Les ruptures intensifient le double
caractère héroïco-mélancolique comme une éviscération supplémentaire dans
l’éventrement du son. Ternaire et binaire se mélangent au fil des breaks et des
atmosphères ; un morceau sur un album de Darkthrone dure facilement plus de 6 minutes et
se déploie en plans parfaitement distincts. On lira une analyse d’un morceau de
ce groupe dans le chapitre « Propositions musicales » (pp. 35-50) de mon
ouvrage, Eunolie (voir supra, note
1).
La guitare conduit l’ensemble en ce qu’elle joue le(s) riff(s)
identitaire(s) du morceau, basé(s) sur une combinaison de modes, au(x)quel(s)
collent la basse et la batterie (dans les groupes à plusieurs guitares, le rôle
principal se partage en autant de parties) dans la mesure où les plans
respectifs ont une même durée. Il arrive que les plans se chevauchent et qu’il
y ait désarticulation. Ce sont des effets dramatiques qui métamorphosent une
chanson en mini-opéra. Comme durant l’Antiquité, à nouveau, les modes
mélodiques, classés ou inventés, signifient des états propres au récit. La
basse double la guitare thématique et les deux fusionnent en une pâte où il est
soudain difficile de séparer les bruits parasites de la musique.
Les claviers (synthés, orgue, piano…) se développent surtout
dans le « BM symphonique ». Le true black n’y recourt que lors de plages en
solo, désertes et réduites à quelques notes, obscures méditations sur l’absence
– on en reconnaîtra le modèle original dans les albums de
Burzum. Et au fond, ces landes gelées
de synthé disent la même chose que les déchaînements les plus durs, ils sont la
face de détresse de la rage chronique du BM.
Il existe aussi des groupes qui structurent harmoniquement le
rapport guitare-basse, mais initialement on a utilisé des masses verticales de
riffs, scandés par une batterie possédant sa panoplie d’accompagnement. La
batterie en BM se distingue des manières de jouer de l’instrument dans d’autres
styles bien plus que les cordes ou les claviers. Il fallait que la batterie
ressemble à une charge primitive, d’orques par exemple, et ne se contente pas
seulement d’ornementer une pulsation. Le débit du batteur ne fixe pas
nécessairement le tempo du riff, il aménage un fond cataclysmique symbolique de
la furie animant le groupe. De telles furies percussives se nomment
blastbeat, un mode de jeu où l’on joue
le plus vite possible sur la caisse claire, la grosse caisse et les cymbales
pour susciter l’impression d’un rouleau compresseur.
Le fracas des cymbales appuie le côté scie électrique de la
guitare ; il y a un gouffre entre ces sibilantes étreintes et le paquet morbide
des basses. Quelque part là-dedans la voix gronde. Elle ne fait pas que cela,
mais très souvent.
Si l’idée de transe nous est aujourd’hui familière par les
travaux d’ethnologues, si les images d’explosions festives extra-européennes ne
surprennent plus la part occidentale de notre conscience, le grondement d’un
chanteur de black doit nous être aussi froid que la transe semble chaude. Le
grondement exprime une distanciation hostile et une menace déclarée. En fait,
il n’y a pas de transe du tout. Il y a un mur de glace derrière lequel se tient
une cérémonie autoproclamée. Ce qui est évacué de la transe se mue en religieux
abstrait, et même en religieux funéraire, célébrant la réunion de l’esprit et
de la nature à travers la mort. Ou alors, si le BM était une transe, il serait
celle qui répond et retourne en particulier à ce que la chrétienté a refoulé de
transes celtes, franques ou vikings.
Trois aspects interdépendants complètent cette vision fugitive
de l’art noir : le sens du son, la limitation ou modestie instrumentale et
l’intimité préservée de la création.
Malgré ce qui a été dit sur la volonté de pénétration, de
perforation, de l’esprit musical BM, le son d’origine en est tout aussi
volontairement limité. Le business a fait que progressivement les groupes se
sont adaptés aux standards internationaux de qualité, mais le son true se doit
d’être pauvre, non seulement à cause de limites techniques locales (les
musiciens ne disposaient pas toujours d’un excellent matériel), mais parce que
le son pauvre correspond au syndrome global de négativité. La pauvreté du son,
permanente chez les groupes underground, participe d’une stratégie du refus :
la batterie a l’air enregistrée sur des cartons, les guitares atrophiées dans
le grave et la basse tellement emboîtée dans la guitare qu’on ne l’entend
presque plus – en caricaturant, on peut identifier ainsi le son black, ce qui
n’empêche pas la violence de passer, la rendant même d’autant plus
comminatoire.
La philosophie instrumentale va de pair avec l’aspect
précédent, toute démonstrativité est suspecte et la massivité du son recherché
exige un minimalisme que contrepointent les ruptures et les oppositions de
riffs mutuellement irréguliers et irrationnels. Les riffs eux-mêmes peuvent
atteindre une grande complexité ; on sent toujours un retrait par rapport à la
virtuosité gratuite ou excessive, comme dans le death metal auquel les
fondateurs du BM réagissaient.
Enfin, en accumulant les couches de déni, en inversant les
pôles de la séduction musicale, les compositeurs de cette musique tentent
ultimement de masquer leur geste créateur. On entend effectivement quelque
chose, identifiable, analysable ; il appartient à la « chose » de ne se livrer
pas toute. Un créateur se met en avant dans ses œuvres. L’œuvre, dans le BM, ne
met rien ni personne en avant (je ne parle pas de l’ego des artistes)
puisqu’elle est comme telle le dégoût de tout ce qui pourrait primer – en
dehors du Maître, dont certains de ces artistes se réclament. Le BM comme
musique impose au musicien une création accablée et qui ne transmet pas son
humanité ; la sphère personnelle n’entre pas en jeu dans la composition, à part
peut-être les dimensions de la souffrance, du chagrin, de la haine ; le trait
artistique rejette le créateur et le nie comme humanité ni plus ni moins que le
reste.
Il n’y a donc aucun moyen de savoir d’où vient cette musique
sinon en expérimentant la fusion de ces données dans son geste de création.
Bien qu’on puisse le transcrire, le BM refuse aussi de s’écrire. Il ne doit pas
s’écrire, afin de laisser le moins de traces possible. D’ailleurs, les faibles
tirages d’un album de BM éclairent bien l’intention de toucher peu de public et
que ce public demeure marginal.
[1]
Frédérick Martin est compositeur de musique et musicien. Il est
l’auteur de
Eunolie. Conditions d’émergence du
black metal, paru en 2003 aux éditions Musica Falsa, Paris.
Cf.
http:// www. emepublish. com
[2]
Quorthon était le leader du groupe
Bathory (Suède) ; Fenriz est le leader
du groupe
Darkthrone (Norvège) ;
Euronymous était membre du groupe
Mayhem (Norvège) et Vikernes est le leader du
groupe
Burzum (Norvège).
[3]
Avec le médiator, il s’agit d’une répétition très rapide d’une
même note : le geste physique de la main droite représente aussi la furie
inhérente à cette musique.
[4]
NS (national-socialisme), néo-paganisme.
[5]
Ternaire : division du temps par trois.