Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4763-0
156 pages

p. 125 à 133
doi: 10.3917/soc.088.0125

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Dossier

no 88 2005/2

2005 Sociétés Dossier

Syncrétisme stylistique et unité thématique dans les subcultures dark et fetish. Observations transversales

Philippe Rigaut  [1]
Une approche transversale et synthétique des différentes sphères de la culture underground contemporaine met en évidence un fil rouge des « états limites » impliquant une reformulation plus ou moins symbolique du réel compris dans ses instances biologiques, anatomiques, cérébrales et sensorielles. Les scènes Dark et Fetish et leurs multiples satellites respectifs tendent à fusionner autour d’une méta-esthétique fortement érotisée dont le point nodal apparaît clairement comme la question des rapports du corporel et du psycho-imaginaire. Mots-clés : subcultures, perversions sexuelles, Dark, Gothique, body art, spiritualité, psychanalyse. A synthetic and cross-disciplinary approach of the various realms of contemporary underground culture shows a clear continuity of borderline states. This continuity implies a Symbolic reformulation of the Real through its biological, anatomical, mental and sensorial instances. The Fetish and Dark scenes, as well as their subgeneric nebulas, intertwine and revolve around a highly eroticized meta-aesthetics which nodal point seems to be the link between the body and the psycho-imaginary. Keywords : subculture, sexual perversion, Dark, Gothic, body art, spirituality, psychoanalysis.
 
L’âge classique du bizarre
 
 
Au cœur d’un XIXe siècle nourri de certitudes positivistes et de scientisme, deux figures littéraires dissidentes font leur apparition : le savant fou (avec Victor Frankenstein, Jekill, ou un peu plus tard le docteur Moreau de Herbert George Wells) et le revenant (avec sa variante vampirique du « non-mort »). À l’opposé des valeurs incarnées par un Sherlock Holmes, les œuvres ordinairement répertoriées dans la catégorie du roman « gothique » déploient tout un imaginaire dans lequel vont vite s’entrecroiser d’autres thématiques qui, pour le dire schématiquement, ont toutes pour horizon une condition extrahumaine souvent liée au surnaturel, à la magie, aux forces occultes. Plusieurs grands axes relativement indépendants les uns des autres organisent cet imaginaire éclectique dédié aux formes les plus sombres de l’irrationnel : un fantastique traditionnel orienté vers le légendaire et le magique ; une proto-science-fiction apocalyptique ; la thématique des civilisations secrètes, celle des démons et des malédictions, celle encore des décrochages temporels et des réalités parallèles. Edgar Poe, Lovecraft, Villiers de l’Isle-Adam, mais aussi Oscar Wilde avec Le portrait de Dorian Gray, ou Maupassant, avec Le Horla, témoignent de la diversité de cette mouvance.
Quelques décennies plus tard, c’est toute une « jungle cinématographique truffée de totems à la gloire de Thanatos » (Grim, 2004, p. 85) qui achèvera de familiariser le grand public avec la face obscure de notre psyché.
Tout autant que les artistes, les scientifiques commencent alors à traquer le tératologique, et en particulier ses manifestations psycho-sexuelles. Les études médico-légales qui forment la proto-sexologie des années 1880-1910, la Psychopatia sexualis de Krafft-Ebing par exemple, envisagent les formes perverses de l’instinct sexuel dans un effort nosographique minutieux. Leurs schémas explicatifs sont assez rudimentaires, et privilégient très largement l’atavisme, l’alcoolisme, mais aussi, plus psychologique, un « excès d’imagination » dû notamment au rythme trépidant de la ville moderne. Ils posent fréquemment l’hypothèse d’une relation structurelle entre sadomasochisme et fétichisme ; hypothèse que Freud et la psychanalyse envisageront dans une perspective beaucoup plus élaborée sur le plan théorique.
Une production artistique spécifiquement consacrée aux hérésies érotiques commence à l’époque à se développer ; photographies prises dans des maisons closes ou récits écrits mettant en scène de manière totalement explicite des relations de domination sexuelle, sur fond de fétichisme des corsets ou des cuissardes. Même si elles sont rares, certaines œuvres littéraires se plaisent à naviguer entre les rives de l’étrange et celles de la perversion sexuelle. On peut citer Le jardin des supplices d’Octave Mirbeau et, un peu plus tard, les récits du Japonais Ranpo Edogawa. Dans le domaine de la peinture, symbolistes comme Gustave Moreau et décadents comme Frantz von Stück ou Félicien Rops, déploient un imaginaire érotique trouble duquel émerge une figure du féminin vénéneuse, tantôt lascive, tantôt hiératique.
 
Actualité des subcultures Dark
 
 
Un siècle plus tard, les amateurs d’ambiances étranges ont à leur disposition un ensemble d’œuvres livresques et cinématographiques, ainsi qu’un réseau de sociabilité, particulièrement féconds et inventifs. L’univers Dark se révèle extrêmement protéiforme, dans lequel voisinent, et se recoupent au gré d’emprunts et d’amalgames esthétiques et scénaristiques plus ou moins chaotiques, différents registres : épouvante, thriller, fantasy médiévale ou mythologique, vampirisme, fantastique urbain, steampunk, cyber-punk, space opera…
Une grande ligne de partage peut être établie néanmoins, entre un horizon gothique tourné vers l’ésotérisme, l’occulte, l’irrationnel, et une orientation plus science-fictionnesque. Mais entre ces deux territoires, une même thématique de fond est à l’œuvre ; celle de l’altérité ontologique radicale et de ses manifestations physiques et/ou psychiques les plus inquiétantes. Les artistes Dark, qu’ils s’inscrivent dans le mainstream gothique ou qu’ils explorent des contrées plus hétérogènes, et quel que soit leur médium, jouent avec une thématique générale qui est celle du borderline.
Les esthétiques de l’obscur, avec leur cortège de magie noire, de crimes démentiels, d’intrigues mystiques, de phénomènes paranormaux, avec leurs décors médiévaux, décadents ou futuristes, tendent, depuis plusieurs années déjà, à se populariser. Elles apportent à quantité de scénarios de séries télévisées un supplément d’âme de type fantastique et/ou horrifique. Parmi ces fictions on peut citer Buffy contre les vampires, Charmed, ou, moins burlesques, X files, Profiler, Millenium, Dead Zone… La récente adaptation au cinéma par Jean-Paul Salomé des aventures d’Arsène Lupin (2004) illustre bien la fascination que l’esthétique et les atmosphères gothiques peuvent exercer dans la création filmique contemporaine, en dehors du seul genre de l’épouvante et du fantastique proprement dit.
Dans le domaine littéraire, le succès d’auteurs comme Stephen King, Anne Rice, Poppy Z. Brite, Mario Evangelisti ou, sur un registre a priori plus enfantin, le « phénomène » Harry Potter témoignent à leur tour d’un véritable revival de l’étrange, entre inscription dans un certain classicisme et inventivité syncrétique.
Les formations et les artistes des scènes musicales les plus trash voient progressivement leur notoriété dépasser la sphère des fans de metal, de hardcore ou d’electro. Leurs excès et leurs provocations sont relayés par des médias généralistes qui trouvent là matière à nourrir leur logique du spectaculaire.
L’underground contemporain se développe dans une très large mesure autour d’univers musicaux dont une des caractéristiques essentielles est l’importance qu’ils accordent à la dimension visuelle. Les pochettes des albums, les affiches, les clips, les accoutrements et les attitudes scéniques qui caractérisent le domaine là encore particulièrement éclectique de la musique Dark, déploient une esthétique tournée vers le malaise et l’effroi. Photographes, illustrateurs, cinéastes, performers et autres plasticiens associés aux mouvances Dark élaborent une iconographie aux multiples aspects, tantôt flamboyante et baroque, tantôt glaciale, sépulcrale ; toute de ruines, de rouille et de brume, de chrome, de couleurs oppressantes et de végétation morbide. Dans le domaine musical comme dans celui de l’image, l’esthétique Dark se partage (très schématiquement) entre deux grands pôles : le chtonien et l’éthéré, respectivement incarnés par exemple par le black metal et par le courant heavenly voices.
Les notions d’œuvre totale, de projet artistique englobant, forment un leitmotiv du discours des créateurs Dark. Au mélange des registres stylistiques s’ajoute en effet de manière très fréquente l’association de différents supports d’expression, sonores et visuels. Marylin Manson, pour ne citer que le plus médiatique, exploite désormais les ressources que l’art pictural offre à son imaginaire du grotesque et de l’atroce. Qui plus est, de nombreux artistes Dark, qu’il soient plus spécifiquement gothiques ou qu’ils s’inscrivent dans une orientation black metal, cyber-punk ou techno-indus, revendiquent, au fil des interviews, une absence de distanciation à l’égard des paysages mentaux auxquels se rattachent leurs œuvres, et donnent à celles-ci une coloration mystique très appuyée. Certains se réfèrent explicitement au satanisme et à la magie noire. D’autres, dans la mouvance musicale dark folk par exemple, privilégient une religiosité panthéiste nourrie des paganismes celte ou nordique. Les « goths » plus traditionalistes s’inspirent, quant à eux, de l’univers médiéval et de sa spiritualité sombre.
Ces subcultures sont souvent accusées d’irrationalisme, mais aussi de complaisance pour les idéologies d’extrême droite. Il est indéniable que les mythes indo-européens, les décorums fascistoïdes, l’intérêt pour les sociétés féodales, font partie de la légende Dark. Mais l’utilisation de codes esthétiques ambigus n’empêche pas, comme l’a démontré le groupe allemand de metal indus Rammstein, de revendiquer un positionnement politique à gauche.
 
Une figure centrale : le body art
 
 
Les milieux gothiques et assimilés s’organisent autour d’un réseau de sociabilité formé de bars, de soirées, de concerts, d’expositions, de librairies ou de boutiques de vêtements, mais aussi de revues culturelles et de communautés on line. Ils offrent la possibilité d’un activisme culturel plus ou moins régulier et prononcé selon chacun. On parlera alors de « scène » pour désigner des univers de création et de rencontre où il est davantage question d’appartenance, d’implication, que d’une réception purement univoque, restreinte au livre, au disque ou au film.
La mise en scène de soi est un des éléments essentiels de l’agir Dark, et ce aussi bien chez les artistes que chez leur public, comme on le remarque dans les soirées, concerts et autres rassemblements dont l’accès requiert le port d’un dress code conforme à l’une ou l’autre des multiples esthétiques de l’obscur et du bizarre. Les pratiques de type piercing et tatouage, de même que les modifications corporelles plus radicales, connaissent un réel succès dans l’univers des cultures « alternatives », via notamment une certaine inspiration Punk. Le thème global de l’altération des chairs et/ou des modes de perception sensorielle s’intègre parfaitement aux horizons supra-humains auxquels aspirent, sur un registre certes assez artificiel, les acteurs des subcultures Dark. Une même logique démiurgique est à l’œuvre chez les créateurs de mondes parallèles, d’ordre religieux occulte, d’hybrides « bio-mécaniques » (à la façon de H.R. Giger) et chez les body artistes qui entreprennent de reformuler, par le biais des techniques traditionnelles d’ascèse ou par celui de la nanochirurgie la plus high-tech, l’œuvre de la nature.
Les deux tendances les plus connues du body art contemporain, celle des Primitifs Modernes de Fakir Musaphar et celle des « body hackers », représentée entre autres par le Français Lucas Zpira, s’inscrivent dans une même dimension spirituelle. La figure du cyborg n’est pas différente en effet de celle du shamman ; le techno-futurisme implique lui aussi un mysticisme puissant (Dery, 1997). À titre d’illustration, on peut évoquer le musicien et body artiste « pandrogénique » Genesis P.Orrige, créateur d’un projet artistique global intitulé Tranart dont le but est de démontrer que « l’être humain est prévu pour changer, contrôler son propre ADN, et finalement atteindre l’intelligence sous la forme d’une biotechnologie radicalement améliorée » (in D-Side nº 25, nov-déc. 2004).
Les rituels de modification corporelle peuvent également relever d’une troisième catégorie, celle de la catharsis intime, avec ses procédures de marquage, scarifications, cutting, branding, mais aussi émasculation, souvent autoréalisées et dont le but est d’atteindre à un sentiment de vie plus intense (Le Breton, 1999). Cet univers plus personnel, minimaliste sur le plan stylistique, dégagé des considérations métaphysiques du body art, a lui aussi conquis une certaine notoriété dans l’univers Dark, avec par exemple des auteurs comme Marie L.
Sur son versant trash, le fétichisme de la blessure peut aussi se nourrir de photographies de morgues, de charniers ou de séances sadomasochistes extrêmes. Le film de David Cronenberg Crash (1996), d’après le roman de James Graham Ballard, propose une plongée d’un réalisme insoutenable dans un univers de ce type : celui de l’érotisation des corps accidentés, des cicatrices et des prothèses. Dans le domaine de la photographie, Peter J. Wittkin entreprend un travail d’esthétisation d’inspiration expressionniste, sur fond de décor de cabaret ou de cirque, autour de modèles véridiques amputés ou difformes de nature.
 
Les continents noirs de l’érotisme Fetish
 
 
Les subcultures Dark entretiennent des liens esthétiques, mais aussi organisationnels et commerciaux, de plus en plus étroits avec l’univers des hérésies érotiques. À force d’emprunts mutuels, ces deux grands îlots de l’underground finissent parfois par voir leurs identités propres se diluer.
Le sexe hard a commencé à gagner en visibilité au cours des années 1990, avec l’organisation de soirées mélangeant happenings sadomasochistes plus ou moins improvisés et sophistiqués, programmation musicale alternative et travestissement vestimentaire codifié mais néanmoins ouvert à des influences hétérogènes. L’appellation « Fetish » s’est progressivement imposée pour désigner cette galaxie inventive vouée aux multiples formes d’imbrication possibles entre pulsions érotiques et (représentations de la) douleur.
Défini sobrement, le sadomasochisme constitue un champ d’expérimentation sexuelle au travers duquel les adeptes « jouent de leur corps en lui imposant des contraintes habituellement évitées » (Poutrain, 2003, p. 49). Immobilisation, contention, altération de la respiration, coups, humiliations, forment les médiums singuliers d’une opération alchimique de métamorphose de l’inconfort en source de jouissance. Sur le plan clinique, le masochiste est le grand bénéficiaire de la relation SM ; de manière paradoxale en apparence son plaisir est conditionné en effet par une montée de la tension qui doit demeurer à proprement parler irrésolue (André, 2000). Qui plus est, il est le grand ordonnateur d’un scénario dont le/la dominateur(trice) n’est en définitive que l’exécutant docile, réduit, selon la formule de Freud, à « (jouir) masochistement dans l’identification avec l’objet souffrant » (Freud, 1996).
Bondage, fessées, combinaisons de latex et cuissardes, cravaches et croix de Saint-André, allures martiales et ordres proférés impérieusement, sortent progressivement de la clandestinité, grâce notamment à la vogue du « porno chic » dans les domaines de la mode et de la publicité, qui les met en scène sur un mode hyper-esthétisé en les associant à d’autres imaginaires, d’inspiration gothique entre autres (Rigaut, 2004). Dans une veine proche, le film de Stanley Kubrick Eyes wide shut (1999) insiste sur la dimension liturgique de ces érotismes noirs dont les adeptes mettent fréquemment en avant en effet les notions de cérémonie, de rituel, d’initiation, élevant les pratiques SM ou assimilées au rang d’expériences mystiques.
La culture SM-fétichiste est voisine des scènes précédemment envisagées : même noirceur d’âme, même fascination pour le trouble et le malsain, et même idéal aberrant d’un corps et de sensations situés au-delà du réel, qu’elle ne fait que conjuguer sur un registre plus explicitement sexuel. Cette culture, avec ses soirées, ses créateurs, ses revues, donne parfois l’impression de subsumer les autres, d’en rassembler tous les codes en une fresque bigarrée à l’extrême, où l’érotique se mêle au nécrologique, le festif à l’effroyable, les ambiances de donjon moyenâgeux aux décors d’hôpital psychiatrique.
La fantasmatique SM-fétichiste a pour fil conducteur l’inconfort et l’hostilité. Dans les soirées, les sons saturés, stridents, hachurés de la musique hardcore, les chants ténébreux du black metal ont pour fonction d’aider les participants à s’abandonner totalement à l’illusion d’un outre-monde radicalement étranger à ce par quoi nous définissons ordinairement le beau et le plaisant, mais aussi le vrai.
La programmation musicale, les performances réalisées en live, les photos, toiles, compositions numériques ou sculptures exposées aux murs, les vidéos projetées sur écran au-dessus du dance-floor, les parures et les attitudes des participants, organisent une implication dans laquelle c’est essentiellement le regard, davantage que la matérialité du contact physique, qui est sollicité. Toutefois, la réceptivité du regardeur n’engage pas que la cérébralité : elle est affaire de sensations qui se jouent à fleur de nerfs, mais aussi au fond du ventre, de crispations et de sentiments d’oppression. Les films de Maria Beatty, les photographies numériques de ReedO13 ou de Yann Minh, les toiles de Denis Grrr, avec leur nonnes SM concupiscentes, sollicitent de la part de leur public le désir hors-norme de se confronter (d’une manière plus ou moins distanciée et ludique selon les cas) à nos tabous les plus puissants.
Qu’elles relèvent de l’ordre de la représentation fictive, du simulacre, du pur artefact (auquel les techniques numériques offrent à présent des possibilités infinies) ou bien de celui de l’authentique, les mises en scène SM-fétichistes s’inscrivent tout à fait dans la continuité des performers des années 1960-1970, tels les Actionnistes viennois, qui inaugurèrent « une réciprocité artiste-regardeur, acteur-participant, (dont) le corps se devait d’être le médiateur » (Baqué, 1998, p. 16).
 
Clive Barker : un romancier Fetish ?
 
 
Le travail d’élaboration esthétique Fetish procède d’une dimension essentiellement scopique ; aussi, rares sont les écrits de fiction dont on pourrait dire qu’ils s’inscrivent dans un effort de sophistication comparable à celui des plasticiens et des performer SM-fétichistes. Un certain nombre de romans policiers, de science-fiction ou d’heroic fantasy peuvent certes faire intervenir des éléments propres à l’univers de la perversion sexuelle, mais celle-ci n’est que rarement traitée de manière autonome, comme objet d’une esthétisation pour elle-même pourrait-on dire. Un auteur, toutefois, semble s’approcher de ce que pourrait être une textualité Fetish : l’Anglais Clive Barker.
Âgé aujourd’hui de 53 ans, Barker a commencé sa carrière créative dans le domaine de la réalisation cinématographique ; son film Hellraiser a d’emblée renouvelé les codes stylistiques de l’épouvante, en jouant notamment d’une esthétique ouvertement inspirée de celle du SM. Au fil des vingt dernières années, il s’est affirmé comme un romancier Dark de premier plan. Dans Le livre de sang, une de ses premières œuvres littéraires, il démontre au fil d’une trentaine de nouvelles la diversité thématique d’un fantastique ancré dans le présent et le quotidien. Par la suite, il a développé un genre et un style propres, avec des sagas hallucinantes, aux structures scénaristiques fort complexes, comme Imajica, Galilée ou Coldheart Canyon.
Le monde imaginaire de Barker est ambigu, cruel et merveilleux, dément et sensuel, labyrinthique, envoûtant. Il procède d’une réinvention des grands thèmes du fantastique au prisme d’un érotisme à la fois magique et délétère que ne renieraient pas les plasticiens fétichistes les plus inventifs. D’un récit à l’autre, l’obsession de l’auteur pour la corruption du corps, pour le surnaturel et le mystique, pour la déliquescence mentale, mais aussi pour les aberrations sexuelles (physiologiques et/ou psychiques) suit son cours avec une maîtrise stylistique de plus en plus affirmée.
Une lecture psychanalytique de cette œuvre permettrait de considérer que les êtres improbables qu’elle met en scène, ces « créatures sans pareilles, miracles indicibles et interdits de notre espèce »(Barker, 2001, p. 14), relèvent de la logique des « néo-sexualités » décrite par Joyce McDougall, c’est-à-dire de la croyance en un autre ordre du sexuel, et par-delà, de la différence des genres et de la procréation (McDougall, 1996). Le personnage de Pie’oh’pa est à cet égard emblématique, dont l’appareil génital appartient à un troisième genre, « ni phallique, ni vaginal » (Barker, 2004, p. 404).
 
En guise de « diagnostic »…
 
 
Les atmosphères que cultivent les micro-cultures envisagées dans le présent numéro procèdent d’une fantasmatique de la transformation radicale du réel dont les manifestations impliquent, à un niveau plus ou moins symbolique, une dimension psycho-corporelle. On considérera par conséquent qu’elles relèvent de la problématique socio-anthropologique plus générale des nouveaux usages du corps, au même titre que le body art, les érotismes hard ou, sur des registres différents, la chirurgie esthétique ou bien l’exploit sportif, compris dans ses formes les plus explicitement masochistes (Assoun, 2003, p. 87).
De la performance extrême, celle qui marque, irrémédiablement parfois, les chairs, aux simulacres en tous genres, des univers par ailleurs complètement hétérogènes s’unissent autour d’une même thématique dionysiaque de la démesure dont le corps constitue l’élément central.
L’effacement postmoderne des « méta-récits » (Lyotard, 1986) semble avoir favorisé une multitude d’affiliations idiosyncratiques à des formes de spiritualité caractérisées par leur dimension tout à la fois doloriste et extatique. Les références au sacré présentes désormais des subcultures gothiques à celles du SM et du fétichisme, en passant par certaines avant-gardes artistiques (cf. les installations ésotériques de Matthew Barney), sont au service d’imaginaires composites dont l’ambivalence, le narcissisme, les fantasmes d’auto-engendrement forment le substrat psychique.
Entre archaïsme et hyper-sophistication, toute une utopie tératologique s’élabore, dans laquelle le sujet puise les matériaux (en termes de pratiques physiques, d’iconographies, d’ambiances, d’imaginaires) qui lui permettront de construire sa propre légende, sa propre étrangeté, d’advenir à lui-même par le biais de ce que le commun rejette : la douleur, l’effroi, la perversion, l’obscurantisme. Peut-être faut-il voir dans toutes ces formes d’appropriation du monstrueux l’expression d’une liberté retrouvée, la célébration d’un en deçà de la civilisation anthropologiquement institué, ou à l’inverse les symptômes sociologiquement contextualisables d’un nouveau « malaise dans la civilisation ».
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  André, J., 2000, (sous la direction de), L’énigme du masochisme, PUF, Petite Bibliothèque de psychanalyse.
·  Assoun, P.-L., 2003, Leçons psychanalytiques sur le masochisme, Anthropos.
·  Baddeley, G., 2004, Gothic. La culture des ténèbres, Denoël/X-Trême.
·  Baque, D., 1998, La photographie plasticienne. Un art paradoxal, Éditions du regard.
·  Barker, C., 2001, Le livre de sang, Albin Michel (première édition : 1984).
·  Barker, C., 2004, Imagica, tome 1, Fleuve Noir (première édition : 1991).
·  Barker, C., 2004, Coldheart Canyon, J’ai lu - Millénaires (première édition : 2001).
·  Dery, M., 1997, Vitesse virtuelle. La cyberculture aujourd’hui, Abbeville Press, coll. Tempo.
·  Freud, S., 1996, « Pulsions et destins des pulsions », in Métapsychologie, Folio-essais (première édition : 1915).
·  Heuze, S., 2000, (sous la direction de), Changer le corps ?, La Musardine.
·  Le Breton, D., 2002, Signes d’identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles, Métailié.
·  Le Breton, D., 1999, L’adieu au corps, Métailié.
·  Lyotard, J.-F., 1986, Le postmoderne expliqué aux enfants, Galilée.
·  Grim, O., 2004, « Corps extrêmes et figures de l’entre-deux dans le cinéma fantastique hollywoodien, 1931-1935 », in Champs psychosomatique nº 35 « Corps extrêmes – 2 », pp. 75-87.
·  McDougall, J., 1996, Éros aux mille et un visages, Gallimard, Connaissance de l’inconscient.
·  Poutrain, V., 2003, « Modifications corporelles et sadomasochisme », in Quasimodo nº 7, « Modifications corporelles », pp. 347-359.
·  Rigaut, P., 2004, Le fétichisme. Perversion ou culture ?, Belin, coll. Nouveaux mondes.
·  Sammoun, M., 2004, Tendance SM. Essai sur la représentation sadomasochiste, La Musardine, coll. L’Attrape-corps.
 
NOTES
 
[1] Philippe Rigaut est docteur en sociologie (CEFRESS, Centre d’Études de Formation et de Recherches en Sciences Sociales – Université de Picardie – Jules Verne, Amiens). Il a publié en 2004 un ouvrage intitulé Le fétichisme : perversion ou culture ?, publié aux Éditions Belin, collection Nouveaux Mondes.
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