2005
Sociétés
Dossier
Syncrétisme stylistique et unité thématique dans les subcultures
dark et fetish. Observations transversales
Philippe Rigaut
[1]
Une approche transversale et synthétique des différentes sphères
de la culture underground
contemporaine met en évidence un fil rouge des « états limites » impliquant une
reformulation plus ou moins symbolique du réel compris dans ses instances
biologiques, anatomiques, cérébrales et sensorielles. Les scènes Dark et Fetish
et leurs multiples satellites respectifs tendent à fusionner autour d’une
méta-esthétique fortement érotisée dont le point nodal apparaît clairement
comme la question des rapports du corporel et du psycho-imaginaire.
Mots-clés :
subcultures, perversions sexuelles, Dark, Gothique, body art, spiritualité, psychanalyse.
A synthetic and cross-disciplinary approach of the various realms
of contemporary underground culture
shows a clear continuity of borderline states. This continuity implies a
Symbolic reformulation of the Real through its biological, anatomical, mental
and sensorial instances. The Fetish and Dark scenes, as well as their
subgeneric nebulas, intertwine and revolve around a highly eroticized
meta-aesthetics which nodal point seems to be the link between the body and the
psycho-imaginary.
Keywords :
subculture, sexual perversion, Dark, Gothic, body art, spirituality, psychoanalysis.
L’âge classique du bizarre
Au cœur d’un XIXe siècle nourri de certitudes
positivistes et de scientisme, deux figures littéraires
dissidentes font leur apparition : le
savant fou (avec Victor Frankenstein, Jekill, ou un peu plus tard le docteur
Moreau de Herbert George Wells) et le revenant (avec sa variante vampirique du
« non-mort »). À l’opposé des valeurs incarnées par un Sherlock Holmes, les
œuvres ordinairement répertoriées dans la catégorie du roman « gothique »
déploient tout un imaginaire dans lequel vont vite s’entrecroiser d’autres
thématiques qui, pour le dire schématiquement, ont toutes pour horizon une
condition extrahumaine souvent liée au surnaturel, à la magie, aux forces
occultes. Plusieurs grands axes relativement indépendants les uns des autres
organisent cet imaginaire éclectique dédié aux formes les plus sombres de
l’irrationnel : un fantastique traditionnel orienté vers le légendaire et le
magique ; une proto-science-fiction apocalyptique ; la thématique des
civilisations secrètes, celle des démons et des malédictions, celle encore des
décrochages temporels et des réalités parallèles. Edgar Poe, Lovecraft,
Villiers de l’Isle-Adam, mais aussi Oscar Wilde avec
Le portrait de Dorian Gray, ou
Maupassant, avec Le Horla, témoignent
de la diversité de cette mouvance.
Quelques décennies plus tard, c’est toute une « jungle
cinématographique truffée de totems à la gloire de
Thanatos » (Grim, 2004, p. 85) qui
achèvera de familiariser le grand public avec la face obscure de notre
psyché.
Tout autant que les artistes, les scientifiques commencent
alors à traquer le tératologique, et en particulier ses manifestations
psycho-sexuelles. Les études médico-légales qui forment la proto-sexologie des
années 1880-1910, la Psychopatia
sexualis de Krafft-Ebing par exemple, envisagent les formes
perverses de l’instinct sexuel dans un effort nosographique minutieux. Leurs
schémas explicatifs sont assez rudimentaires, et privilégient très largement
l’atavisme, l’alcoolisme, mais aussi, plus psychologique, un « excès
d’imagination » dû notamment au rythme trépidant de la ville moderne. Ils
posent fréquemment l’hypothèse d’une relation structurelle entre sadomasochisme
et fétichisme ; hypothèse que Freud et la psychanalyse envisageront dans une
perspective beaucoup plus élaborée sur le plan théorique.
Une production artistique spécifiquement consacrée aux hérésies
érotiques commence à l’époque à se développer ; photographies prises dans des
maisons closes ou récits écrits mettant en scène de manière totalement
explicite des relations de domination sexuelle, sur fond de fétichisme des
corsets ou des cuissardes. Même si elles sont rares, certaines œuvres
littéraires se plaisent à naviguer entre les rives de l’étrange et celles de la
perversion sexuelle. On peut citer Le jardin des
supplices d’Octave Mirbeau et, un peu plus tard, les récits du
Japonais Ranpo Edogawa. Dans le domaine de la peinture, symbolistes comme
Gustave Moreau et décadents comme Frantz von Stück ou Félicien Rops, déploient
un imaginaire érotique trouble duquel émerge une figure du féminin vénéneuse,
tantôt lascive, tantôt hiératique.
Actualité des subcultures Dark
Un siècle plus tard, les amateurs d’ambiances étranges ont à
leur disposition un ensemble d’œuvres livresques et cinématographiques, ainsi
qu’un réseau de sociabilité, particulièrement féconds et inventifs. L’univers
Dark se révèle extrêmement protéiforme, dans lequel voisinent, et se recoupent
au gré d’emprunts et d’amalgames esthétiques et scénaristiques plus ou moins
chaotiques, différents registres : épouvante, thriller, fantasy médiévale ou
mythologique, vampirisme, fantastique urbain, steampunk, cyber-punk, space
opera…
Une grande ligne de partage peut être établie néanmoins, entre
un horizon gothique tourné vers l’ésotérisme, l’occulte, l’irrationnel, et une
orientation plus science-fictionnesque. Mais entre ces deux territoires, une
même thématique de fond est à l’œuvre ; celle de l’altérité ontologique
radicale et de ses manifestations physiques et/ou psychiques les plus
inquiétantes. Les artistes Dark, qu’ils s’inscrivent dans le
mainstream gothique ou qu’ils
explorent des contrées plus hétérogènes, et quel que soit leur médium, jouent
avec une thématique générale qui est celle du borderline.
Les esthétiques de l’obscur, avec leur cortège de magie noire,
de crimes démentiels, d’intrigues mystiques, de phénomènes paranormaux, avec
leurs décors médiévaux, décadents ou futuristes, tendent, depuis plusieurs
années déjà, à se populariser. Elles apportent à quantité de scénarios de
séries télévisées un supplément d’âme
de type fantastique et/ou horrifique. Parmi ces fictions on peut citer
Buffy contre les vampires,
Charmed, ou, moins burlesques,
X files, Profiler, Millenium, Dead
Zone… La récente adaptation au cinéma par Jean-Paul Salomé des
aventures d’Arsène Lupin (2004) illustre bien la fascination que l’esthétique
et les atmosphères gothiques peuvent exercer dans la création filmique
contemporaine, en dehors du seul genre de l’épouvante et du fantastique
proprement dit.
Dans le domaine littéraire, le succès d’auteurs comme Stephen
King, Anne Rice, Poppy Z. Brite, Mario Evangelisti ou, sur un registre
a priori plus enfantin, le « phénomène
» Harry Potter témoignent à leur tour
d’un véritable revival de l’étrange,
entre inscription dans un certain classicisme et inventivité
syncrétique.
Les formations et les artistes des scènes musicales les plus
trash voient progressivement leur
notoriété dépasser la sphère des fans de metal, de hardcore ou d’electro. Leurs
excès et leurs provocations sont relayés par des médias généralistes qui
trouvent là matière à nourrir leur logique du spectaculaire.
L’underground
contemporain se développe dans une très large mesure autour d’univers musicaux
dont une des caractéristiques essentielles est l’importance qu’ils accordent à
la dimension visuelle. Les pochettes des albums, les affiches, les clips, les
accoutrements et les attitudes scéniques qui caractérisent le domaine là encore
particulièrement éclectique de la musique Dark, déploient une esthétique
tournée vers le malaise et l’effroi. Photographes, illustrateurs, cinéastes,
performers et autres plasticiens associés aux mouvances Dark élaborent une
iconographie aux multiples aspects, tantôt flamboyante et baroque, tantôt
glaciale, sépulcrale ; toute de ruines, de rouille et de brume, de chrome, de
couleurs oppressantes et de végétation morbide. Dans le domaine musical comme
dans celui de l’image, l’esthétique Dark se partage (très schématiquement)
entre deux grands pôles : le chtonien et l’éthéré, respectivement incarnés par
exemple par le black metal et par le courant heavenly voices.
Les notions d’œuvre totale, de projet artistique englobant,
forment un leitmotiv du discours des créateurs Dark. Au mélange des registres
stylistiques s’ajoute en effet de manière très fréquente l’association de
différents supports d’expression, sonores et visuels. Marylin Manson, pour ne
citer que le plus médiatique, exploite désormais les ressources que l’art
pictural offre à son imaginaire du grotesque et de l’atroce. Qui plus est, de
nombreux artistes Dark, qu’il soient plus spécifiquement gothiques ou qu’ils
s’inscrivent dans une orientation black metal, cyber-punk ou techno-indus,
revendiquent, au fil des interviews, une absence de distanciation à l’égard des
paysages mentaux auxquels se rattachent leurs œuvres, et donnent à celles-ci
une coloration mystique très appuyée. Certains se réfèrent explicitement au
satanisme et à la magie noire. D’autres, dans la mouvance musicale dark folk
par exemple, privilégient une religiosité panthéiste nourrie des paganismes
celte ou nordique. Les « goths » plus traditionalistes s’inspirent, quant à
eux, de l’univers médiéval et de sa spiritualité sombre.
Ces subcultures sont souvent accusées d’irrationalisme, mais
aussi de complaisance pour les idéologies d’extrême droite. Il est indéniable
que les mythes indo-européens, les décorums fascistoïdes, l’intérêt pour les
sociétés féodales, font partie de la légende Dark. Mais l’utilisation de codes
esthétiques ambigus n’empêche pas, comme l’a démontré le groupe allemand de
metal indus Rammstein, de revendiquer
un positionnement politique à gauche.
Une figure centrale : le body art
Les milieux gothiques et assimilés s’organisent autour d’un
réseau de sociabilité formé de bars, de soirées, de concerts, d’expositions, de
librairies ou de boutiques de vêtements, mais aussi de revues culturelles et de
communautés on line. Ils offrent la
possibilité d’un activisme culturel
plus ou moins régulier et prononcé selon chacun. On parlera alors de « scène »
pour désigner des univers de création et de rencontre où il est davantage
question d’appartenance, d’implication, que d’une réception purement univoque,
restreinte au livre, au disque ou au film.
La mise en scène de soi est un des éléments essentiels de
l’agir Dark, et ce aussi bien chez les
artistes que chez leur public, comme on le remarque dans les soirées, concerts
et autres rassemblements dont l’accès requiert le port d’un
dress code conforme à l’une ou l’autre
des multiples esthétiques de l’obscur et du bizarre. Les pratiques de type
piercing et tatouage, de même que les modifications corporelles plus radicales,
connaissent un réel succès dans l’univers des cultures « alternatives »,
via notamment une certaine inspiration
Punk. Le thème global de l’altération des chairs et/ou des modes de perception
sensorielle s’intègre parfaitement aux horizons supra-humains auxquels
aspirent, sur un registre certes assez artificiel, les acteurs des subcultures Dark.
Une même logique démiurgique est à l’œuvre chez les créateurs de mondes
parallèles, d’ordre religieux occulte, d’hybrides « bio-mécaniques » (à la
façon de H.R. Giger) et chez les body artistes qui entreprennent de reformuler,
par le biais des techniques traditionnelles d’ascèse ou par celui de la
nanochirurgie la plus high-tech,
l’œuvre de la nature.
Les deux tendances les plus connues du body art contemporain,
celle des Primitifs Modernes de Fakir Musaphar et celle des « body hackers »,
représentée entre autres par le Français Lucas Zpira, s’inscrivent dans une
même dimension spirituelle. La figure du cyborg n’est pas différente en effet
de celle du shamman ; le techno-futurisme implique lui aussi un mysticisme
puissant (Dery, 1997). À titre d’illustration, on peut évoquer le musicien et
body artiste « pandrogénique » Genesis P.Orrige, créateur d’un projet
artistique global intitulé Tranart
dont le but est de démontrer que « l’être humain est prévu pour changer,
contrôler son propre ADN, et finalement atteindre l’intelligence sous la forme
d’une biotechnologie radicalement améliorée » (in D-Side nº 25, nov-déc. 2004).
Les rituels de modification corporelle peuvent également
relever d’une troisième catégorie, celle de la catharsis intime, avec ses procédures de
marquage, scarifications, cutting, branding, mais aussi émasculation, souvent
autoréalisées et dont le but est d’atteindre à un sentiment de vie plus intense
(Le Breton, 1999). Cet univers plus personnel, minimaliste sur le plan stylistique,
dégagé des considérations métaphysiques du body art, a lui aussi conquis une
certaine notoriété dans l’univers Dark, avec par exemple des auteurs comme
Marie L.
Sur son versant trash, le fétichisme de la blessure peut aussi
se nourrir de photographies de morgues, de charniers ou de séances
sadomasochistes extrêmes. Le film de David Cronenberg
Crash (1996), d’après le roman de
James Graham Ballard, propose une plongée d’un réalisme insoutenable dans un
univers de ce type : celui de l’érotisation des corps accidentés, des
cicatrices et des prothèses. Dans le domaine de la photographie, Peter J.
Wittkin entreprend un travail d’esthétisation d’inspiration expressionniste,
sur fond de décor de cabaret ou de cirque, autour de modèles
véridiques amputés ou difformes de
nature.
Les continents noirs de l’érotisme Fetish
Les subcultures Dark entretiennent des liens esthétiques, mais
aussi organisationnels et commerciaux, de plus en plus étroits avec l’univers
des hérésies érotiques. À force d’emprunts mutuels, ces deux grands îlots de
l’underground finissent parfois par
voir leurs identités propres se diluer.
Le sexe hard a commencé à gagner en visibilité au cours des
années 1990, avec l’organisation de soirées mélangeant happenings
sadomasochistes plus ou moins improvisés et sophistiqués, programmation
musicale alternative et travestissement vestimentaire codifié mais néanmoins
ouvert à des influences hétérogènes. L’appellation « Fetish » s’est
progressivement imposée pour désigner cette galaxie inventive vouée aux
multiples formes d’imbrication possibles entre pulsions érotiques et
(représentations de la) douleur.
Défini sobrement, le sadomasochisme constitue un champ
d’expérimentation sexuelle au travers duquel les adeptes « jouent de leur corps
en lui imposant des contraintes habituellement évitées » (Poutrain, 2003, p.
49). Immobilisation, contention, altération de la respiration, coups,
humiliations, forment les médiums singuliers d’une opération alchimique de
métamorphose de l’inconfort en source de jouissance. Sur le plan clinique, le
masochiste est le grand bénéficiaire de la relation SM ; de manière paradoxale
en apparence son plaisir est conditionné en effet par une montée de la tension
qui doit demeurer à proprement parler irrésolue (André, 2000). Qui plus est, il
est le grand ordonnateur d’un scénario dont le/la dominateur(trice) n’est en
définitive que l’exécutant docile, réduit, selon la formule de Freud, à «
(jouir) masochistement dans l’identification avec l’objet souffrant » (Freud,
1996).
Bondage, fessées, combinaisons de latex et cuissardes,
cravaches et croix de Saint-André, allures martiales et ordres proférés
impérieusement, sortent progressivement de la clandestinité, grâce notamment à
la vogue du « porno chic » dans les domaines de la mode et de la publicité, qui
les met en scène sur un mode hyper-esthétisé en les associant à d’autres
imaginaires, d’inspiration gothique entre autres (Rigaut, 2004). Dans une veine
proche, le film de Stanley Kubrick Eyes wide
shut (1999) insiste sur la dimension liturgique de ces érotismes
noirs dont les adeptes mettent fréquemment en avant en effet les notions de
cérémonie, de rituel, d’initiation, élevant les pratiques SM ou assimilées au
rang d’expériences mystiques.
La culture SM-fétichiste est voisine des scènes précédemment
envisagées : même noirceur d’âme, même fascination pour le trouble et le
malsain, et même idéal aberrant d’un
corps et de sensations situés au-delà du réel, qu’elle ne fait que conjuguer
sur un registre plus explicitement sexuel. Cette culture, avec ses soirées, ses
créateurs, ses revues, donne parfois l’impression de subsumer les autres, d’en
rassembler tous les codes en une fresque bigarrée à l’extrême, où l’érotique se
mêle au nécrologique, le festif à l’effroyable, les ambiances de donjon
moyenâgeux aux décors d’hôpital psychiatrique.
La fantasmatique SM-fétichiste a pour fil conducteur
l’inconfort et l’hostilité. Dans les soirées, les sons saturés, stridents,
hachurés de la musique hardcore, les chants ténébreux du black metal ont pour
fonction d’aider les participants à s’abandonner totalement à l’illusion d’un outre-monde
radicalement étranger à ce par quoi nous définissons ordinairement le beau et
le plaisant, mais aussi le vrai.
La programmation musicale, les performances réalisées en
live, les photos, toiles, compositions
numériques ou sculptures exposées aux murs, les vidéos projetées sur écran
au-dessus du dance-floor, les parures
et les attitudes des participants, organisent une implication dans laquelle
c’est essentiellement le regard, davantage que la matérialité du contact
physique, qui est sollicité. Toutefois, la réceptivité du regardeur n’engage
pas que la cérébralité : elle est affaire de sensations qui se jouent à fleur
de nerfs, mais aussi au fond du ventre, de crispations et de sentiments
d’oppression. Les films de Maria Beatty, les photographies numériques de
ReedO13 ou de Yann Minh, les toiles de Denis Grrr, avec leur nonnes SM
concupiscentes, sollicitent de la part de leur public le désir hors-norme de se
confronter (d’une manière plus ou moins distanciée et ludique selon les cas) à
nos tabous les plus puissants.
Qu’elles relèvent de l’ordre de la représentation fictive, du
simulacre, du pur artefact (auquel les techniques numériques offrent à présent
des possibilités infinies) ou bien de celui de l’authentique, les mises en
scène SM-fétichistes s’inscrivent tout à fait dans la continuité des
performers des années 1960-1970, tels
les Actionnistes viennois, qui inaugurèrent « une réciprocité
artiste-regardeur, acteur-participant, (dont) le corps se devait d’être le
médiateur » (Baqué, 1998, p. 16).
Clive Barker : un romancier Fetish ?
Le travail d’élaboration esthétique Fetish procède d’une
dimension essentiellement scopique ; aussi, rares sont les écrits de fiction
dont on pourrait dire qu’ils s’inscrivent dans un effort de sophistication
comparable à celui des plasticiens et des performer SM-fétichistes. Un certain nombre de
romans policiers, de science-fiction ou d’heroic fantasy peuvent certes faire
intervenir des éléments propres à l’univers de la perversion sexuelle, mais
celle-ci n’est que rarement traitée de manière autonome, comme objet d’une
esthétisation pour elle-même
pourrait-on dire. Un auteur, toutefois, semble s’approcher de ce que pourrait
être une textualité Fetish : l’Anglais Clive Barker.
Âgé aujourd’hui de 53 ans, Barker a commencé sa carrière
créative dans le domaine de la réalisation cinématographique ; son film
Hellraiser a d’emblée renouvelé les
codes stylistiques de l’épouvante, en jouant notamment d’une esthétique
ouvertement inspirée de celle du SM. Au fil des vingt dernières années, il
s’est affirmé comme un romancier Dark de premier plan. Dans
Le livre de sang, une de ses premières
œuvres littéraires, il démontre au fil d’une trentaine de nouvelles la
diversité thématique d’un fantastique ancré dans le présent et le quotidien.
Par la suite, il a développé un genre et un style propres, avec des sagas
hallucinantes, aux structures scénaristiques fort complexes, comme
Imajica, Galilée ou Coldheart Canyon.
Le monde imaginaire de Barker est ambigu, cruel et merveilleux,
dément et sensuel, labyrinthique, envoûtant. Il procède d’une réinvention des
grands thèmes du fantastique au prisme d’un érotisme à la fois magique et
délétère que ne renieraient pas les plasticiens fétichistes les plus inventifs.
D’un récit à l’autre, l’obsession de l’auteur pour la corruption du corps, pour
le surnaturel et le mystique, pour la déliquescence mentale, mais aussi pour
les aberrations sexuelles (physiologiques et/ou psychiques) suit son cours avec
une maîtrise stylistique de plus en plus affirmée.
Une lecture psychanalytique de cette œuvre permettrait de
considérer que les êtres improbables qu’elle met en scène, ces « créatures sans
pareilles, miracles indicibles et interdits de notre espèce »(Barker, 2001, p.
14), relèvent de la logique des « néo-sexualités » décrite par Joyce McDougall,
c’est-à-dire de la croyance en un autre ordre du sexuel, et par-delà, de la
différence des genres et de la procréation (McDougall, 1996). Le personnage de
Pie’oh’pa est à cet égard emblématique, dont l’appareil génital appartient à un
troisième genre, « ni phallique, ni vaginal » (Barker, 2004, p. 404).
En guise de « diagnostic »…
Les atmosphères que
cultivent les micro-cultures envisagées dans le présent numéro procèdent d’une
fantasmatique de la transformation radicale du réel dont les manifestations
impliquent, à un niveau plus ou moins symbolique, une dimension
psycho-corporelle. On considérera par conséquent qu’elles relèvent de la
problématique socio-anthropologique plus générale des nouveaux usages du corps,
au même titre que le body art, les érotismes hard ou, sur des registres
différents, la chirurgie esthétique ou bien l’exploit sportif, compris dans ses
formes les plus explicitement masochistes (Assoun, 2003, p. 87).
De la performance extrême, celle qui marque, irrémédiablement
parfois, les chairs, aux simulacres en tous genres, des univers par ailleurs
complètement hétérogènes s’unissent autour d’une même thématique dionysiaque de
la démesure dont le corps constitue l’élément central.
L’effacement postmoderne des « méta-récits » (Lyotard, 1986)
semble avoir favorisé une multitude d’affiliations idiosyncratiques à des
formes de spiritualité caractérisées par leur dimension tout à la fois
doloriste et extatique. Les références au sacré présentes désormais des
subcultures gothiques à celles du SM et du fétichisme, en passant par certaines
avant-gardes artistiques (cf. les installations ésotériques de Matthew Barney),
sont au service d’imaginaires composites dont l’ambivalence, le narcissisme,
les fantasmes d’auto-engendrement forment le substrat psychique.
Entre archaïsme et hyper-sophistication, toute une utopie
tératologique s’élabore, dans laquelle le sujet puise les matériaux (en termes
de pratiques physiques, d’iconographies, d’ambiances, d’imaginaires) qui lui
permettront de construire sa propre légende, sa propre étrangeté, d’advenir à
lui-même par le biais de ce que le commun rejette : la douleur, l’effroi, la
perversion, l’obscurantisme. Peut-être faut-il voir dans toutes ces formes
d’appropriation du monstrueux l’expression d’une liberté retrouvée, la
célébration d’un en deçà de la civilisation anthropologiquement institué, ou à
l’inverse les symptômes sociologiquement contextualisables d’un nouveau «
malaise dans la civilisation ».
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[1]
Philippe Rigaut est docteur en sociologie (CEFRESS, Centre
d’Études de Formation et de Recherches en Sciences Sociales – Université de
Picardie – Jules Verne, Amiens). Il a publié en 2004 un ouvrage intitulé
Le fétichisme : perversion ou culture
?, publié aux Éditions Belin, collection Nouveaux Mondes.