2005
Sociétés
Excursus heuristiques
Metal versus gothic
[1]
Alexis Mombelet
[2]
Dans un souci de clarté et pour prévenir des malentendus, nous
proposons au lecteur de retracer à grands traits les principales tendances de
ces deux faits sociaux. En réalité, il s’agit ici d’évacuer les confusions les
plus courantes qui sont opérées entre metal et gothic
[3]. La réflexion est axée sur trois points
principaux qui ont fait l’objet d’investigations diverses et multiples : les
thématiques mobilisées par les acteurs, les signes d’appartenance ainsi que les
rassemblements.
Au préalable, il convient de faire une présentation générale du
fait social gothic. Cette présentation s’appuie sur le travail de recherche
d’Antoine Durafour
[4]. Il
écrit : « À l’origine, le genre gothique correspond à une esthétique qui a plus
de dix siècles d’âge mais le mouvement gothique actuel tire une grande partie
de ses influences du XIX
e
siècle avec le romantisme noir au sein, notamment, de l’Angleterre victorienne
caractérisé par une littérature de l’excès, de la décadence et privilégiant les
atmosphères sombres et morbides. Ces qualificatifs se retrouvent dans “une
culture musicale gothique”, née à la fin de années 1970 en Angleterre. Issu du
punk, tout au moins pour quelques éléments stylistiques, ce mouvement subira
plusieurs appellations au cours des deux décennies, suivant l’orientation
musicale de ses représentants :
batcave,
coldwave,
darkwave, rock gothique,
heavenly voice, néo-classique, metal
gothique… Cette mouvance musicale réunit donc une pluralité de styles, pourtant
unis par une thématique que l’on qualifierait de
sombre
[5]
ainsi que par une portée symbolique relative aux problèmes existentiels. Les
caractéristiques esthétiques de ces musiques ajoutées à leur distance prise
avec les circuits traditionnels de production et de la masse-médiatique en font
un univers
underground, un genre à
part… Par ailleurs, on peut reconnaître ses influences dans le monde de la
mode, celui du cinéma (
Dracula,
Sleepy Hollow), des jeux de rôles
(
Vampires : La Mascarade) et de la
littérature (Poppy Z. Brite, Anne Rice), ces différents champs artistiques se
nourrissant mutuellement. Bien que restant un phénomène marginal et peu connu
du grand public, le mouvement gothique connaît une activité intense en son sein
: soirées organisées, concerts, distribution de disques, magazines, fanzines,
sites internet font vivre le milieu et contribuent à sa relative autonomie »
(Durafour, 2000, pp. 6-7).
D’un point de vue musical, dans le désordre, les groupes qui
représentent le plus justement la musique gothique sont
The Cure,
Joy Division,
Bauhaus, Sisters Of Mercy, Siouxies And The Banshees, Alien Sex
Fiend, Dead Can
Dance, Das Ich, Rosa Crux…
La musique gothique est jouée, en règle générale, sur un tempo lent, dans une
atmosphère imbibée de noirceur. Depuis quelques années, musique metal et
musique gothique empruntent l’une à l’autre et fusionnent. Les groupes
Moonspell, Therion, Theatre of Tragedy,
Tristania, The Gathering… illustrent cette hybridation
musicale.
Par conséquent, tout d’abord, il est un caractère commun
essentiel entre gothic et metal : la tension vers le noir, vers le « régime
nocturne », dirait G. Durand. Gothics comme métalleux affectionnent les images
et les thématiques tournées vers la mort, la nuit, l’obscur, etc. De fait, les
esthétiques goth et metal sont voisines.
Néanmoins, d’après notre connaissance du terrain, il apparaît
que les gothics tendent vers des sentiments tels que la tristesse, la
mélancolie, le spleen, alors que les métalleux se réclameraient davantage de la
colère ou de la rébellion.
Cette dissemblance pourrait expliquer en partie pourquoi le
fait social gothic compte plus de femmes en ses rangs que le metal. Pour
grossir le trait, le metal s’en remet à une esthétique « guerrière » et le
gothic à une esthétique « mélancolique ». Hadès commente en ce sens :
Il y a beaucoup plus de mecs que de filles dans le metal par
rapport au gothic, ça je le comprends tout à fait, c’est l’imagerie metal : le
côté virilité. Ça fait pas top pour une fille de se dire j’suis viril, donc du
coup on retrouve beaucoup plus de gothics filles que de filles qui écoutent du
metal… Aussi, le couple qui se fait la plupart du temps, c’est le mec métalleux
et la fille gothic, ça c’est un grand classique.
Ensuite, à la proximité thématique entre gothic et metal
s’ajoute une proximité dans les looks affichés par les acteurs. En effet, ces
deux « centralités souterraines » affichent des vêtements dont la couleur la
plus représentative est le noir. De plus, les acteurs arborent des symboles
identiques : croix chrétiennes et pentagrammes inversés ou non, amulette de
Thor, le nombre 666. Toujours, ils
portent des accessoires similaires : bracelets cloutés en cuir, bagues
articulées, colliers cloutés.
Toutefois, les métalleux, pour caricaturer
[6] une nouvelle fois, seraient plutôt
habillés de manière négligée ou en référence à une esthétique « guerrière »
(rangers, treillis, cartouchière), alors que le goth serait vêtu de manière
élégante, précieuse conformément à une esthétique romantique (chemises à jabots
pour les hommes, longues robes complexes pour les femmes). Encore, on constate
que le look androgyne présent minoritairement dans le metal, est plus prégnant
chez les gothics.
Enfin, les différences les plus nettes, les plus visibles se
rencontrent le temps des rassemblements. Lors d’un concert gothique d’une part,
les personnes présentes assistent au « show » sans manifestations explosives
telles que le pogo, ou le
headbanging. Ceci est dû en partie au
tempo lent de la musique gothique qui invite plus au repli sur soi qu’à
l’explosion.
D’autre part, au cours des soirées dites gothiques, un DJ
diffuse la musique. Celle-ci mobilise des accents « technoïdes ». Elle
ressemble à la musique techno dans sa fréquence, mais est teintée d’une
atmosphère noire : il s’agit de musique electro-dark ou E.B.M. (Electro Body
Music). Les personnes présentes dansent, elles ne
pogotent pas, elles ne font pas de
headbanging. Par ailleurs, alors que
la danse gothique mobilise une dimension esthétique (gestes souples, parfois
empreints de sensualité), le metal et ses
pogos apparaissent bien étrangers à cette
qualification. De par leur manière de danser, les gothiques tâcheraient de
soigner leurs images enténébrées, alors que les
éclatements comportementaux
[7] des métalleux (
pogo,
headbanging,
slam…), loin de toute considération esthétique,
procéderaient d’une spontanéité explosive, d’une « régrédience »
[8] et d’un désir de « s’éclater
».
Quoi qu’il en soit, malgré ces dissemblances dans les
comportements lors des rassemblements, des métalleux assistent à des soirées
gothiques et réciproquement des goths assistent à des concerts de metal. On
fait la fête entre goths et métalleux. Cela est bien significatif de leur
proximité.
Ainsi, métalleux et gothics partagent un même attrait pour le «
non commun », ils tendent vers les mêmes interdits et fréquentent les mêmes
lieux. Ils ont des proximités esthétiques clairement identifiables mais aussi
quelques divergences. Ce sont aujourd’hui, et ce n’était pas le cas il y a
vingt ans, deux faits sociaux qui tendent à se rapprocher, qui empruntent l’un
à l’autre, musicalement notamment. En outre, seules les pratiques sociales et
vestimentaires qu’ils engendrent aident l’observateur à cerner les différences
de plus en plus ténues entre métalleux et gothiques. Comprendre les uns est une
porte d’entrée féconde pour comprendre les autres. Ce sont deux faits sociaux
apparentés.
·
Durafour, A., 2000, Le milieu
gothique. Sa construction sociale à travers la dimension esthétique,
mémoire de Maîtrise de sociologie (sous la direction de S. Pryen), Université
Charles de Gaulle, Lille 3.
·
Maffesoli, M., 2000a, Le temps
des tribus. Le déclin de l’individualisme dans les sociétés
postmodernes, Paris, La Table Ronde (La Petite Vermillon),
[1988].
·
Maffesoli, M., 2000b, Du
nomadisme. Vagabondages initiatiques. Paris, Le Livre de Poche,
[1997].
·
Mombelet, A., 2004, La religion
metal. Secte metal et religion
postmoderne, mémoire de DEA de sociologie (sous la direction de M.
Maffesoli et de M. Hirschhorn), Université René Descartes, Paris 5, La
Sorbonne.
[1]
Cf. Mombelet, 2004,
pp. 149-152.
[2]
Alexis Mombelet est jeune chercheur en doctorat de sociologie à
l’Université René Descartes Paris 5 – La Sorbonne. Il est membre du Centre
d’Étude sur l’Actuel et le Quotidien (CEAQ) et membre du Groupe de Recherche et
d’Étude sur la Musique et la Socialité (GREMES).
[3]
« Gothique » ou « gothic », les deux orthographes sont usitées
par les acteurs. Néanmoins, il semblerait que le terme « gothic » soit plus
particulièrement employé pour qualifier la « tribu » et ses acteurs (la « tribu
» gothic et ses gothics), on parle aussi de « tribu goth ».
A contrario, « gothique » renverrait
aux autres usages de la qualification.
[4]
Antoine Durafour est l’auteur de deux travaux universitaires
(mémoire de Maîtrise, mémoire de DEA) de sociologie sur la musique gothic.
Après son mémoire de DEA, il décida de se détourner de la recherche et opta
pour une formation professionnelle (DESS). Ses mémoires sont disponibles à
l’adresse suivante :
http:// cybergoth. free. fr/
memoire.
[5]
Souligné par nous-même.
[6]
Néanmoins, comme le précise Michel Maffesoli, « la caricature
est utile en ce qu’elle rend attentif à ces évidences bien trop évidentes pour
que l’on en prenne conscience » (Maffesoli, 2000a, pp. I-II).
[7]
Nous renvoyons présentement à notre article figurant dans ce
même numéro et intitulé « La musique metal : des “éclats de religion” et une
liturgie. Pour une compréhension sociologique des concerts de metal comme rites
contemporains ».
[8]
La régrédience est le « retour aux formes archaïques que l’on
avait crues dépassées » (Maffesoli, 2000b, p. 38). Le régrédience renvoie à
l’animalité et au primitif qui structure l’homme.