2005
Sociétés
Dossier
Participation
Michel Maffesoli
[1]
S’accorder à la plasticité des choses. Saisir le dynamisme
interne prévalant dans les interactions sociétales est certainement la bonne
clef pour apprécier l’étonnant changement de mœurs s’opérant dans les sociétés
contemporaines. Mais, comme dans toutes les grandes césures civilisationnelles,
il est difficile de procéder de manière argumentative. Il faut trouver quelques
intuitions adéquates. Car le grouillement culturel se vit, s’agit. Et tout à
leur créativité, ses divers protagonistes sont peu enclins à le théoriser, ou
même à le verbaliser.
L’excès même de ce changement invalide nos habituelles méthodes
d’enquête. Mais, pour peu que l’on sache faire preuve d’une audacieuse
lucidité, l’on sait d’antique sagesse que, pour reprendre le mot de Platon, «
tout ce qui est grand se dresse dans la tempête » (République, 497d, 9). Et si l’on sait voir
ce qui est, il est, dès lors, aisé de
repérer, dans le champ magnétique des attractions et des répulsions sociales,
quelques lignes de force autour desquelles celles-ci s’articulent.
Une de ces « idées-forces », au-delà de la
séparation, d’essence théologique,
propre à la tradition judéo-chrétienne, est bien la
participation, quasiment au sens
mystique ou magique du terme, de chaque chose ou de chacun à un ensemble qui
lui donne sens. Perspective « holistique » qui signe le retour des forces
primitives, quelque peu ténébreuses. Celui des divinités propres à la « Grande
Mère ». Puissances féminines que le monothéisme patriarcal s’était employé à
chasser ou à marginaliser. Pour reprendre une expression chère à Fernando
Pessoa, retour du « paganisme comme principe vital »
[2].
Principe de l’union des contraires, processus dynamique des
correspondances tel qu’on peut le voir dans l’œuvre picturale d’un Arcimboldo,
où les hommes, les fruits, les légumes et les fleurs se conjuguent en une
architectonique sans limites précises. Dans celle de Jérôme Bosch, également,
où tous les délires, jusqu’aux plus effrayants, se donnent libre cours en une
joyeuse sarabande.
Lignes de force que l’on retrouve chez Klimt et sa façon
d’encadrer en un châssis d’or des corps et des situations scabreuses, et
pourtant terriblement humaines. Le cadre (d’or) et les postures (si sombres)
sont parties prenantes d’une même réalité. Ils font, ensemble, ressortir
l’intime vibration des choses. Ils épiphanisent la totale organicité de l’ombre
et de la lumière.
Parmi bien d’autres exemples en ce sens, celui, encore, de la
peinture néo-réaliste américaine, ainsi celle de E. Hopper, où l’accentuation
des traits réalistes va conférer à ce réel un effet imaginaire
[3]. Dans tous ces cas, le jeu
des métamorphoses, que l’on peut également repérer dans le « pointillisme » de
Seurat ou, d’une manière plus générale, dans le « fauvisme », renvoie à un
primitivisme, une remontée à l’archaïsme de l’humaine nature s’illustrant de
multiples manières dans l’actualité sociale.
L’ombre de Dionysos,
en ses aspects grouillant et,
stricto
sensu, fourmillant, se projetant sur nos mégapoles, est bien
l’expression d’une sauvagerie que l’on avait cru éradiquée. Mais cet « homme
sauvage » brisant les chaînes d’une domestication de longue haleine peut aussi
être le « chiffre » d’un nouveau rapport à la nature. Une sorte d’entièreté de
l’être par lequel tout un chacun se sent et se vit
impliqué dans un environnement lui
servant d’écrin
[4].
La deep ecology, telle
qu’elle fleurit un peu partout de par le monde, les techniques du
New Age également, le développement de
la sensibilité écologique qui outrepasse, de beaucoup, les partis politiques
s’en réclamant, l’attention aux nourritures naturelles, l’importance des
médecines douces, sans oublier l’utilisation des éléments naturels (bois,
pierre) dans l’architecture, tout cela accentue une autre manière d’habiter ce monde.
Au-delà ou en deçà de la domination de la nature, de son
explication, l’implication propre à tous ces phénomènes traduit une remontée
aux sources. Non pas, certes, comme nostalgie, vaguement réactionnaire, d’un
paradis perdu, mais bien comme un
enracinement
dynamique. Anamnèse d’un substrat se rappelant à notre bon souvenir.
Une mémoire collective reprenant force et vigueur. Ainsi que l’indique
Heidegger, « le commencement
est
encore. Il ne gît pas derrière nous… mais il se dresse devant nous »
[5].
C’est bien cela qui est en jeu dans les mœurs en gestation. Non
plus une morale d’essence purement rationnelle, mais une éthique où l’affect a
sa part. « Ethos » enraciné qui, subrepticement, souterrainement, tisse un lien
solide entre les individus à partir d’une commune participation à un ensemble
plus vaste dont ils ne sont que des éléments, importants, certes, mais pas
dominants. Le Monde comme « intimation objective » (G. Durand) avec laquelle il
faut compter !
C’est cette commune participation, ce
Lebenswelt, monde de la vie, enracinée
dans des valeurs proxémiques, qui favorise l’intensité des relations. Et l’on
voit, régulièrement, dans les histoires humaines la valorisation de la
communauté, émotionnelle, au détriment de la société beaucoup plus rationnelle.
Périodes accentuant le sentiment d’appartenance avec les mythes, les petites
histoires et les affects partagés comme autant de vecteurs communiels.
Densification des rituels, des codes particuliers, des manières
d’être spécifiques qui entrent en conflit avec les normes établies. On s’est,
par exemple, interrogé sur les raisons ayant suscité le « Herem »,
l’excommunication farouche prononcée contre Spinoza. Et, dans un ouvrage d’une
rare érudition et d’une acuité d’analyse remarquable, l’historien des idées
Steven Nadler montre que l’on pouvait en trouver l’origine dans la
fréquentation de ces groupes religieux en rupture avec les églises officielles
qui furent, aux Pays-Bas, les « collégiants »
[6].
Ceux-ci privilégiaient une interprétation théologique non
dogmatique, un culte non hiérarchique. Ils formaient des « conventicules »,
devenaient des « chrétiens sans Église » et, au-delà des doctrines, mettaient
l’accent sur la dimension émotionnelle de la religion. C’est en suivant ce
modèle et en s’affranchissant des contraintes normatives que Spinoza devint
l’hétérodoxe que l’on sait. Hétérodoxie dont l’influence ultérieure sur la
pensée est loin d’être négligeable.
De son côté, dans son livre sur
La Morale de Spinoza, le sociologue René Worms
montre bien l’importance, chez celui-ci, de la sympathie pour les émotions
humaines, celle des « affections passives ». Et que c’est sur cette base qu’il
avait rompu avec la tradition religieuse qui avait été la sienne. Rupture avec
le dogmatisme qui a conduit à en faire le génie original proposant, pour la
conduite humaine, des règles provisoires, toutes d’humanité, d’humilité,
s’accordant aux situations d’un vécu qu’il entendait régler avec sagesse
[7].
Cette hardiesse contre l’orthodoxie, contre les dogmes
surplombants, est un état d’esprit, on pourrait dire une constante
anthropologique qui ne manque pas de s’exprimer à certains moments. Par
compensation. En particulier lorsque
la rigidification de la Loi lui a fait oublier « l’esprit » qui en était
l’origine. Et, certes, avec des modalités différentes, l’on peut se demander si
les « collégiants » contemporains, les « conventicules » et autres tribus
qu’ils suscitent, ne sont pas une reviviscence d’un désir de vie ne se «
sentant » plus en accord avec des règles abstraites et désincarnées.
En bref, trop de lois tuent la Loi. Et il n’est que voir, si
l’on prend l’exemple français, ce qu’il en est de l’application des trente
mille lois formant le cadre légal censé régir la vie sociale ! Qu’en est-il de
la loi interdisant l’usage du cannabis ? Des règlements du code du travail, de
ceux de l’environnement, sans parler du code de la route, des droits des
malades et autres législations tatillonnes qui sont en déphasage total avec ce
qui est, empiriquement, vécu. Il y a de l’anomie dans l’air du temps. Signe
évident de l’abstraction de la légalité.
Signe non moins évident qu’une morale publique fondée sur la
sérialisation – celle d’individus isolés en leur raison et « contractant » par
raison – n’est plus de mise quand ce qui prévaut est la mise en commun
d’émotions comme moyen de conforter le groupe. Et se contenter, pour décrire un
tel état de fait, de stigmatiser le soi-disant « communautarisme », est une
facilité à courte vue peu à même de comprendre l’aspect généreux, créatif,
éventuellement prospectif, des modes de vie fondés sur un tel partage des
affects.
Car, en relativisant
la paranoïa de la modernité, qui a présenté ses valeurs, élaborées dans un tout
petit canton du monde, comme étant universelles et intangibles, on peut être à
même de saisir l’énergie spécifique animant la créativité de ces petits «
collèges » postmodernes.
« Conventicules » sexuels, religieux, musicaux, sportifs,
culturels, ils sont légion à montrer, in
actu, que l’individu et l’individualisme théorique lui servant de
justification, sont choses quelque peu datées. En « participant » à la
communauté, la personne fait mémoire d’un pré-subjectif lui servant de
substrat. En ce sens, le mimétisme ambiant, que l’on retrouve en tout domaine,
jusque et y compris chez ceux qui, vertueusement, le dénient, peut être
considéré comme une manière, concrète, d’être responsable de l’altérité
naturelle et sociale.
Responsabilité éthique, en son sens fort : répondre avec les
autres, en écho avec le donné naturel, en fonction de ce que les choses
sont. Reconnaître qu’il y a dans
celles-ci une force spécifique. Reconnaître que le corps social est bien
corps alliant le matériel et le
spirituel, et qu’il est bien plus que les éléments individuels le composant.
Sorte de « corps mystique » ayant une « aura » originelle, et s’exprimant dans
les multiples communions dans lesquelles tout un chacun est « pris », dans
lesquelles il se perd et, ainsi selon l’adage « qui perd gagne », acquiert un
surplus d’être.
Dans les Formes élémentaires de
la vie religieuse, Émile Durkheim, quoique non spécialiste en la
matière, nous a rendu attentifs à l’importance des catégories religieuses pour
la compréhension de la vie sociale. Actuellement, la
religiosité s’étant, en de nombreux
domaines, développée, la référence à ces catégories reste pertinente et devient
même de plus en plus nécessaire. Non pas en tant que « sociologie de la
religion » – tout enfermement disciplinaire témoignant d’une mentalité
comptable de « propriétaire » –, mais bien comme mise en perspective, afin de saisir ce que le
fait religieux lato sensu apporte
comme éclairage dans le développement sociétal.
En la matière, ce processus de « participation magique » à une
entité plus vaste, cette transcendance
immanente favorisant l’union à l’autre, la communion à l’altérité,
l’intégration en soi de l’étranger, l’incorporation de l’étrangeté aboutissant
à la réalisation d’un Soi collectif.
C’est en ce sens que l’on peut parler de « corps mystique » ou
encore, pour reprendre la terminologie de la théologie catholique, de «
communion des saints ». C’est-à-dire une liaison spirituelle – on pourrait dire
virtuelle – transcendant l’espace, outrepassant l’enclosure identitaire.
Trivialement « s’éclater » dans l’autre. Les réseaux informatiques favorisant
un tel éclatement.
Et c’est ainsi qu’à certains moments de l’année, tel le comput
d’un calendrier liturgique, on observe des rassemblements en des « hauts lieux
» spécifiques (lieux « branchés » pour utiliser un jargon à la mode). Par
exemple Barcelone, Londres, Berlin où la jeunesse, en quête de ce Graal qu’est
l’effervescence, va se rassembler pour vibrer ensemble au son de la musique, de
la prise de « produits » interdits, ou tout simplement pour être ensemble. «
État de congrégation » (Durkheim) postmoderne. Pulsion animale que rien ne
justifie sinon le besoin inconscient d’exprimer et de vivre la nécessaire
sortie de soi.
Rappelons la fonction que Durkheim attribuait aux « rites
piaculaires », par lesquels une communauté se structurait uniquement en
laissant s’exprimer les pleurs et autres humeurs collectives
[8]. C’est bien ainsi que l’on peut
interpréter tous les affoulements contemporains. Ces errances instinctives
ponctuées par ces rassemblements en des « hauts lieux » à la mode. C’est bien
ainsi que l’on doit, aussi, interpréter le succès des émissions de
télé-réalité, et autres migrations touristiques ou pèlerinages
religieux.
En chacun de ces cas s’exprime une
analogie affective. On « vibre », on a
le « feeling », on se reconnaît dans l’autre, comme sorte d’expérience de
l’être collectif. Rostand montre comment Cyrano en écrivant à Roxane au nom de
Christian de Neuvilette se prend pour ce dernier :
Roxane, adieu, je vais mourir !…
C’est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
J’ai l’âme lourde encore d’amour inexprimée…
Mais une telle identification émotionnelle tend à devenir
collective. Et, en de multiples transes, les « fans » communient à leurs héros
sportifs, musicaux, religieux, politiques ou même intellectuels.
Ce faisant, ils donnent libre cours à ce substrat qu’est
l’inconscient collectif qui, de temps en temps, se manifeste en des « figures
emblématiques » cristallisant des attentes, des désirs, des peurs et des
espoirs communs à l’espèce humaine. Communions autour d’images archétypales qui
vont favoriser, mystérieusement,
l’adhésion à tel produit, à telle musique, à telle star. Images fondamentales,
cause et effet de la mode en général.
L’analogie affective est, certainement, le fil rouge de l’éthos
postmoderne. Elle renoue avec la situation prémoderne qui considérait le monde
comme un tissu de métaphores qu’il convenait de déchiffrer. Elle repose sur le
fait qu’il y a du « donné ». Des « intimations » objectives avec lesquelles il
faut compter. En bref, il y a une précession des mythes pouvant être considérés
comme le vrai fondement de toutes expériences existentielles et, plus
généralement, de toute culture.
Universel symbolique, aux racines profondes. Pour actualiser,
et peut-être détourner, un terme un peu ésotérique de Karl Jaspers, des «
chiffres »
[9] s’incarnant
dans la réalité quotidienne. À la fois originaires et actuels, ces « chiffres »
sont à l’œuvre dans les nouvelles formes d’érotisme, dans la création
artistique, dans la vie courante, dans la publicité, dans la mode, dans les
jeux de rôles et la production cinématographique.
Tout est « chiffre » ou symbole. Et c’est cela qui fonde les
nouveaux liens sociaux formés non plus par la simple clarté de la raison
contractuelle, mais bien par « l’obscure clarté » des émotions et des passions.
Nouveau et ancien ciment d’un sens incarné.
C’est la communion à ces figures originaires qui fonde les
diverses fascinations autour des monstres, l’attirance du bestiaire, les
diverses formes de fétichisme, le développement des actes de possession. En
bref, l’ensauvagement de la vie sociale. Mais la reconnaissance en ses «
figures incisives » (Nietzsche) est
une manière de redonner une vitalité perdue à la culture moderne
languissante.
En effet, il y a de la densité dans la socialité qu’elles
instaurent. Elles participent d’une création commune. De proche en proche
s’élabore une ambiance que l’on peut qualifier de « spirituelle ». Très
précisément en ce qu’elles unissent en esprit des individus qui peuvent être
éloignés dans l’espace. Les nouveaux moyens de communication interactive y
participent qui peuvent être considérés comme expression de la « communion des
saints » postmodernes
[10].
Internet ou le téléphone cellulaire suscitent une « aura »
spécifique. Ils rejouent ce que Louis Massignon appelait la « substitution
mystique », véritable union de prières permettant d’être unis en esprit, avec
l’efficace qu’une telle union ne manque pas d’avoir dans la vie de tous les
jours. Pour comprendre l’autre, on se met dans son axe, et ce à partir de cette
intériorité que sont les symboles
originaires
[11].
Il suffit de transposer cette méthode « intérioriste » pour
éclairer toutes ces dilatations
effervescentes que nous livre l’actualité. Elles suscitent, soit par les
agrégations réelles, soit par des unions virtuelles, de nouvelles
sodalités, des véritables
compagnonnages qui, échappant aux formes sociales instituées, n’en sont pas
moins réelles ou « hyperréelles ». Véritable centralité souterraine annonçant
la (re)naissance d’un homo estheticus
pour lequel l’invisible (sous toutes ses formes) a une force
spécifique.
Ainsi, à côté de la société officielle, s’élabore une socialité
« au noir » étrange et étrangère aux valeurs établies. C’est en ce sens que la
religiosité, les syncrétismes religieux ou philosophiques constituent ce que
j’ai appelé le fil rouge : stricto
sensu, il est au cœur du cordage et, quand il apparaît, c’est
l’indice que celui-ci est usé et qu’il faut le renouveler. En même temps, cela
signifie que le désir d’union reste entier et entend investir une nouvelle «
forme ». Être relié reste un souci prégnant. Il faut en suivre les mystérieux
méandres.
Ces communions « idéelles », cette dilatation de soi dans le
Soi m’incite à revenir sur ce qui en est le fondement : la pluralisation de la
personne.
Leitmotiv, égrené de
diverses manières, mais que j’avais commencé à proposer au travers de la notion
de duplicité : être double comme structure anthropologique. Puis, en montrant
le glissement de l’individu, indivis univoque, à la personne (
persona) aux masques divers. Et enfin, en
rendant attentif à la porosité de l’identité et à l’émergence des
identifications multiples
[12].
Par la suite, on a vu quelques pickpockets chaparder ces
perspectives. Car l’incivilité intellectuelle est chose fréquente dans l’ordre
de l’esprit où l’honnêteté devrait être de mise. Mais, ce qui est plus grave,
ces mirlitons mal dégrossis ont assaisonné à leur manière, c’est-à-dire en
l’édulcorant, cette thématique pour faire oublier son goût sauvage et sa force
subversive. Mais ces « Canada dry » théoriques ne trompent personne. Et les
esprits lucides savent encore bien remonter aux sources vives de la pensée sans
s’arrêter aux eaux croupies de ces pensums de circonstance.
C’est pourquoi il est inutile de polémiquer. Le temps fait,
toujours, le tri. Il suffit, donc, sans être fanfaron, de poursuivre avec
hardiesse. Toute pensée authentique demande courage et nécessité une attitude
ferme et résolue. Face à l’excommunication qui le frappait, Spinoza n’entendait
pas poursuivre de vaines querelles : «
rixas
prorsus horreo », mais il brava, avec sérénité, les édits
inquisitoriaux et les pensées dogmatiques
[13]. C’est en ce sens qu’il faut poursuivre. Continuer à
narguer la
doxa intellectuelle, cette
demi-solde de la théorie. Résister aux injonctions. Refuser la soumission à la
bienpensance intellectuelle.
En la matière continuer à marteler qu’en deçà et au-delà de l’individualisme moderne –
celui d’un individu rationnel se dominant et dominant le monde, logique «
économique » s’il en est –, la personne plurielle puise, justement, dans sa
diversité, dans le profond pré-conscient et même pré-sentiment collectif. Et
c’est cela qui peut permettre de comprendre l’étonnant mimétisme ou la curieuse
« participation mystique » dont il a été question.
Il est, en effet, urgent de dépasser le
pont aux ânes qu’est ce fameux «
retour à l’individualisme », incantation paresseuse d’une intelligentsia en
panne d’idées. Je proposerais, pour ce faire, un nouvel argument. Ce qui peut
permettre, sinon de justifier, mais de comprendre la paresse dont il est bien
question, c’est que la saturation du sujet actif, de ce
subjectivisme qui fut la pièce
maîtresse des systèmes théoriques occidentaux, ne veut pas dire qu’il n’y ait
pas de la solitude. Peut-être même est-ce là la caractérisation essentielle de
la personne humaine. Mais le fait d’être solitaire ne signifie, nullement, être
isolé.
La référence à l’étymologie peut, à cet égard, nous éclairer.
Et tout à la fois dans l’ordre de la poésie comme dans celui de la pensée, P.
Celan et M. Heidegger rappellent que le terme « solitaire », en allemand «
einsam », se forme à partir de la
racine indo-européenne «
sem », d’où
vient aussi « ensemble » en français, «
sammele » en allemand. Avec la connotation de
recueillir, de rassembler que cela ne manque d’avoir
[14]. Il y a donc un rapport
étymologique entre la solitude et l’altérité.
Les racines de la pluralisation de la personne se trouveraient
dans une telle proximité. L’étrange et l’étranger en soi-même servant de pierre
de touche à l’accueil de ces mêmes qualités dans l’autre. Une prédisposition
native en quelque sorte. Et la « dilatation » de la personne, telle qu’on peut
l’observer dans le tribalisme pré- et post-moderne n’est, dès lors, que la
conséquence de cette caractéristique solitude à accueillir, à
rassembler.
En termes logiques, je dirai que le solitaire est une modalité
essentielle de la communauté. C’est bien ce que rappelle Heidegger : « ne peut
être solitaire que ce qui n’est pas seul ; pas seul c’est-à-dire pas séparé,
isolé, sans aucun rapport »
[15]. Le lien social reposant, dès lors, sur le fait de
s’entre-appartenir.
C’est bien cette entre-appartenance que l’on va retrouver dans
les expériences contemporaines de l’être collectif. Ce que j’ai rapproché de la
« communion des saints » de la théologie. Souvenons-nous d’ailleurs que la
vocation traditionnelle du moine (monos : seul) est, justement, d’être uni
structurellement à la catholicité, le monde en son entier. Et à l’image de la
lancinante mélodie du chant grégorien qui soude le moine à sa communauté, le
rythme syncopé que l’on retrouve dans les transes contemporaines et les divers
affoulements a, certainement, la même fonction.
Il y a donc participation à un ensemble plus vaste. La
personne solitaire est personne. Ou mieux une personne n’est personne. Elle est
porte-voix (per sonnare) d’une voix
(voie) originelle. Un vide, un creux (creuset) qui accueille, qui est, donc,
ouvert à l’altérité. CQFD.
Ainsi, en tant que creuset, « l’on en est » de cela même où
l’on est. On participe à un paysage. L’on est de son « pays ». On communie aux
produits du terroir. L’on emploie le « patois » de la tribu, et l’on use
d’idiomatismes qui intègrent fortement aux groupes auxquels l’on appartient. Il
n’est, à cet égard, qu’à se référer aux développements des spectacles
folkloriques, aux reconstitutions historiques, au succès des monographies
paysannes, aux divers festivals célébrant, en divers domaines, le localisme,
pour comprendre que ce qui est en jeu est bien cet « éthos » qui unit à l’autre
social et naturel.
Les veines profondes d’un lieu irriguent le corps social.
« Deep ecology » que l’on peut
comprendre, d’une manière métaphorique, comme ce qui conforte un être-ensemble
enraciné. Voilà bien la « participation magique » ou « mystique » qui, au-delà
de la séparation rationnelle va «
anthromorphiser » l’espace où l’on vit, les produits spécifiques que l’on
mange, les plats du terroir, pour en faire une partie de soi-même. Reviviscence
d’un cannibalisme originaire permettant, en imaginant l’Autre (naturel et
social), de se nourrir de la force dont il est le détenteur.
Il y a dans ce processus de participation un changement
d’importance. Et, à bien des égards, un retour à des valeurs archaïques. C’est
bien ce que la psychologie des profondeurs, d’inspiration jungienne, s’est
employée à faire ressortir. C’est ce que l’on voit, également, dans une
certaine psychanalyse mettant l’accent sur le transgénérationnel. C’est, aussi,
ce qu’une pensée du social redécouvre en montrant l’importance de l’imaginaire.
Ainsi, toute l’œuvre de Gilbert Durand souligne l’efficace des « structures
anthropologiques » dont les racines plongent profond dans l’inconscient
collectif.
En ses divers aspects, cette sensibilité théorique, sans la
nier, relativise la conscience de soi,
et montre en quoi elle ne peut être qu’une conscience malheureuse d’obédience
morale. Malheureuse, en ce que sur fondement de « péché originel » tout est
marqué du sceau de l’infamie. Aliénation structurelle. La « vraie » vie étant
ailleurs ou plus tard. « Mundus est
immundus ». Et le rejet de l’autre ou le souci de le corriger, de
l’amender, éventuellement de le soigner, participe de cette humeur que
Nietzsche avait, plaisamment, nommée la « moraline » et qui, selon Max Weber,
fonctionnait selon une « logique du devoir-être ». Le tout aboutissant à cette
mentalité de « dames patronnesses » voulant toujours faire le bien des autres à
partir d’une conception du bien édicté a
priori.
Mentalité que l’on retrouve dans tous les colonialismes et
diverses formes d’impérialisme, sociaux ou politiques, se parant toujours,
hypocritement, de bons sentiments. En fait issue, en ligne directe, du
ressentiment
[16]. La
haine de soi et la haine du monde sont de la même eau. Et voir, partout, la «
misère du monde » ou stigmatiser, ici ou là, un « axe du mal » est,
de facto, la conséquence d’une même
économie du salut obnubilée par la recherche de la perfection, nourrie d’un
fort sentiment de culpabilité, et reposant sur le fantasme de l’Un :
monothéisme ou mono-idéisme.
N’oublions pas, en effet, quelle est la dualité fondatrice de
la tradition judéo-chrétienne, ce que Heidegger appelle le «
christo-théologisme ». D’un côté il y a l’Œcumène, le monde connu et civilisé, dominé par
la raison et orienté vers un but lointain à atteindre (Paradis, société
parfaite). De l’autre l’Exotère, qui
est hors les murs de cette civilisation. Monde barbare s’il en est, quelque peu
sauvage et soumis aux instincts et aux émotions.
Tout le moralisme repose sur une telle
distinction. Logique de la séparation,
de la coupure.
Or il se trouve que les barbares sont dans nos murs.
Baroquus redivivus : la perle
imparfaite, à laquelle on reconnaît un charme certain. Et, d’une manière
inconsciente, c’est bien cette intégration de l’imperfection qui est à
l’origine d’une conception « holistique » de la vie. Coïncidence des choses
opposées. Organicité de la raison et du sensible. Naturalisme sauvage tel qu’il
s’exprime dans la mélomanie exacerbée de la musique techno, du rap, du metal.
Toutes choses rappelant les incantations des sociétés primitives. Cris sauvages
destinés à se donner courage face à l’inéluctabilité du destin. À se donner du
cœur pour vivre l’instant.
En fait, bruit des cuivres et des tambours qui s’emploient à
ajuster la respiration sociale à celle de la nature. À marquer le rythme de la
vie comme un exemple faisant signifiance hic et
nunc. C’est bien cet « ici et maintenant » qui donne sens à une
éthique de l’instant, à un situationnisme généralisé. Qui fait participer,
collectivement, aux heurs et malheurs d’un donné « mondain » bien imparfait
mais auquel, tant bien que mal, l’on s’accommode.
[1]
Michel Maffesoli est professeur à la Sorbonne. Cet article est
un extrait de son prochain livre.
[2]
F. Pessoa,
Proses, in
Œuvres complètes, Paris, Éditions de
la Différence, 1988, p. 427. J’ai développé cette thématique in M. Maffesoli,
Le Rythme de la vie, Paris, La Table
Ronde, 2004.
[3]
Cf. par exemple, M. Couffon,
Peter Altenberg. Érotisme et vie de la bohême à
Vienne, Paris, Presses universitaires de France, 1999 ; ou R.
Renner,
Edward Hopper. Métamorphoses du
réel, Cologne, Taschen, 2000, p. 7.
[4]
Cf. sur ce point S. Moscovici,
Hommes sauvages, hommes domestiques, Paris,
Bourgois, 1979 ; et E. Morin,
L’Éthique, Paris, Seuil, 2004.
[5]
M. Heidegger,
L’Auto-affirmation
de l’université allemande, Toulouse, T.E.R., 1987, p. 19.
[6]
Cf. S. Nader,
Spinoza,
Paris, Bayard, 2003, p. 169-171. Sur les communautés hérésiarques, cf. aussi R.
Vaneigem,
La Résistance au
christianisme, Paris, Fayard, 1993.
[7]
R. Worms,
La Morale de
Spinoza, Paris, Hachette, 1892, pp. 11-15.
[8]
Cf. É. Durkheim,
Les Formes
élémentaires de la vie religieuse, Paris, Librairie générale
française, coll. Le Livre de Poche, 1991, et la préface que j’ai faite à ce
propos. Sur « l’analogie affective », cf. C.G. Jung,
Métamorphoses de l’âme et ses
symboles, Genève, Georg, 1993, pp. 90 et 108.
[9]
Cf. les références que donne J.C. Gens,
Karl Jaspers, Paris, Bayard, 2003, pp.
148 sq.
[10]
Cf. F. Nietzsche,
Œuvres
complètes, et F. Casalegno, « De l’oral à l’aura(l) »,
Sociétés.
[11]
Cf. J. Keryell,
Jardin donné.
Louis Massignon à la recherche de l’Absolu, Fribourg, Éditions
Saint-Paul, 1993, pp. 42-44.
[12]
Je cite, pour mémoire, mes livres. M. Maffesoli,
La Conquête du Présent, ch. 7 et 8
(1979) ;
Le Temps des tribus, ch. 1
(1988) ; et
Au Creux des apparences,
ch. 7 (1990).
[13]
Cf. R. Worms,
La Morale de
Spinoza, Paris, 1892, p. 17.
[14]
Cf. l’analyse éclairante proposée par H. France-Lanord,
Paul Celan et Martin Heidegger, le sens d’un
dialogue, Paris, Fayard, 2004, p. 90.
[15]
M. Heidegger,
Acheminement vers
la parole, Paris, Gallimard, 1981, p. 254.
[16]
Cf. M. Scheler,
L’Homme du
ressentiment, Paris, Gallimard, 1970.