2005
Sociétés
Dossier
La recomposition religieuse black metal
Parcours et influx religieux des musiciens de black
metal
Nicolas Walzer
[1]
Parmi les diverses recompositions religieuses de grande envergure
à l’œuvre dans notre société, le mouvement black metal présente indubitablement
à l’observateur attentif une recherche de transcendance, d’élévation mystique
via l’écoute comme
via la composition. L’auteur démontre
ici dans quelles circonstances se crée le religieux des musiciens de black
metal en rupture avec l’homogénéisation culturelle actuelle. La dimension
religieuse dépasse ici la simple addiction à une musique et à ses pourvoyeurs
de charisme comme pouvait l’engendrer le rock, elle est inscrite au plus
profond de l’imaginaire religieux, nietzschéen, négativiste et satanique
déployé par les musiciens.
Mots-clés :
black metal, religion, recomposition religieuse, volonté de puissance, imaginaire satanique.
The black metal subculture sets up a will to power, a neverland’s
search with music and composition. The author talks about the circonstances
where the religious fact is created in opposite against the actual cultural
homogeneisation. The religious dimension overlines the simple musical addiction
and its stars as rock could create. It is written in the deepest way of the
religious, negativist and satanic imaginary of the musicians.
Keywords :
black metal, religion, religious recomposition, Wille Zur Macht, satanic imaginary.
Le black metal comme les musiques dites « sombres » en général
prouve, selon divers degrés, toute la recherche de transcendance qui peut
animer une catégorie alternative de la
jeunesse d’aujourd’hui en rupture avec une homogénéisation culturelle
castratrice. À l’heure où les recompositions du religieux se multiplient et
prennent diverses formes comme celle d’un bricolage religieux teinté de
mysticisme oriental, les musiciens et fans des musiques sombres illustrent
toute la force du croire qui anime une certaine frange de la jeunesse actuelle.
C’est un croire axé sur le Believing without
Belonging, qui resurgit encore une fois ici (Davie, 1990). Alors que
le christianisme semble moribond, les musiques sombres deviennent plus que
jamais une voie prisée pour cultiver l’idéal, la transcendance, le religieux
qui semblent présents dans le cœur de chacun de ces jeunes « musiquants »
(Seca, 2001). À partir de visions désenchantées, parfois désabusées et même
nihilistes, s’opère un « réenchantement du monde » dirait Michel Maffesoli. La
question qui surgit alors et qui concerne toutes les musiques sombres y compris
le black metal est la suivante. Est-ce la musique qui révèle et travaille le
religieux pour eux ou est-ce que celui-ci est intrinsèquement présent en eux ?
Dans quelle mesure sont-ils prédisposés à croire ? Comment s’est formé
leur religieux ?
Sens et rôles conférés à la pratique musicale
Les paramètres de l’attachement : cds, concerts, tee-shirts… :
des fans expérimentés et émancipés
En regard du tableau quantitatif résumant parcours et
pratiques métalliques dressé dans notre mémoire de DEA
[2], les musiciens apparaissent
avant tout comme des fans particulièrement collectionneurs des différents
supports ayant trait au black metal et au metal en général. Comme l’a démontré
Bettina Roccor dans son étude sur les métalleux allemands, s’opère une «
métallisation du quotidien et de la vie » une fois que la passion est
définitivement implantée (Roccor, 2002, p. 218). Celle-ci n’est pas vécue sur
le mode de l’intime ou dans le cadre de la sphère privée mais elle se doit
d’être extériorisée dans une perspective de recherche d’identité (Le Bart,
2000). « Métalliser sa vie suppose l’appropriation et la mobilisation d’une
multitude d’objets de célébration metal tels que les posters, les stickers, les
disques, les tee-shirts, etc. » (Hein, 2003, p. 249)
[3]. En premier lieu, les cds semblent être
le moyen le plus fiable pour mesurer le degré de l’attachement. Se basant sur
l’enquête régionale et pionnière de Gérôme Guibert et Xavier Migeot sur les
dépenses octroyées à la musique
[4], Fabien Hein souligne que « l’investissement
économique semble être un indicateur particulièrement fiable permettant de
mesurer l’attachement d’un individu ou d’un collectif à un objet d’amour, au
même titre qu’il permet de saisir les implications artistiques, affectives ou
sociales qu’il recouvre » (Hein, 2003, p. 224). Dans un premier temps, les
musiciens détiennent des collections souvent monumentales de compacts disques :
1000 en opérant la moyenne. De 100 pour Achernar
[5] à plus de 5000 pour N. En pleine crise de la vente du
cd – conséquence du piratage et du gravage intempestif –, les musiciens
possèdent 1000 cds originaux en moyenne. De fait, alors que cette passion peut
être financièrement très coûteuse, elle peut même en devenir un
problème.
– Combien de cds originaux possèdes-tu ?
– Entre 5 et 6000 ! Ma nana elle crise, c’est devenu un
problème. J’ai une étagère complète, même plusieurs épaisseurs, des colonnes de
boîtes de 25 empilées : pff c’est honteux… ! (N.)
Le cas de N. est particulier puisqu’il travaille dans la
musique en tant que représentant de deux labels provinciaux spécialisés en
metal. Il est également chargé d’écouter les albums des groupes en quête de
signature sur ses labels. Ceux-ci peuvent être des groupes qui débutent et qui
lui envoient leur première autoproduction comme des groupes plus anciens qui
souhaitent changer de maison de disque et intégrer
Adipocere ou
Season Of Mist (ses deux labels).
Signes de grands thuriféraires, les démos et les vinyles s’érigent en objet de
collections.
400 démos 1000 vinyles, 2000 cds, mais c’est sur une
période (avant 1996). J’ai aucun cd, je les jette. Même quand un groupe
m’envoie leurs cds, je les jette, je ne supporte pas ça. Et je dois avoir
quatre ou cinq mp3 chez moi, ça doit être Johnny Winter et Johnny Cash, des
trucs que tu trouves pas même en vinyles. Ça m’arrache la gueule. C’est pas le
fait que ça tue la musique, c’est juste : putain, merde, écouter de la musique
devant un PC ! Maintenant, les mecs sont connectés au net et ils tripent leur
musique devant un écran (MkM).
Via cette
collection, MkM souligne le conflit de génération qui semble opposer les
métalleux : entre les anciens, détenteurs de démos, de vinyles et d’une grande
quantité de cds et les jeunes fans qui découvrent et piratent massivement les
albums des groupes via le format du
mp3 en n’achetant que très peu de cds.
Les tee-shirts sont également des objets de collection à la
différence qu’ils fonctionnent en publicité non seulement gratuite mais
rémunérée pour les groupes. En effet, ces maillots sur lesquels figurent les
noms et titres d’albums des groupes avec l’imagerie et l’artwork qui y sont
attachés, satisfont la passion de leur détenteur. Il les porte comme signe de
reconnaissance dans les lieux métalliques et publics. En contrepartie, cela
favorise la volonté de se faire connaître des groupes qui les font fabriquer.
Leur nom, leurs imageries et leurs symboliques sont visibles dans tous les
lieux où leur fan se rend. Ainsi y a-t-il des tee-shirts des groupes français
les plus connus et parmi ceux-ci : Nydvind (le groupe d’Hingard),
Anorexia Nervosa (Hreidmarr) ou
Your Shapeless Beauty (N.). Même
Funerarium, avant même d’avoir une
discographie, s’était fait floquer des tee-shirts de manière à faire circuler
le nom du groupe. Notons que cette industrie s’est grandement développée et
que, tout comme l’économie des produits dérivés pour les films, elle représente
une part de marché croissante dans les ventes de metal aujourd’hui, avec
notamment les tee-shirts long sleeve
(tee-shirt à manches longues) ou les girly (maillot féminin moulant) profitant du
nombre croissant de filles investissant le milieu metal. Aujourd’hui avec la
crise du cd, certains groupes comme Horresco
Referens ont pu vendre bien plus de tee-shirts que d’exemplaires de
leur album. « Cette forme de communication non verbale permet l’économie de la
prise de parole en même temps qu’elle facilite les rencontres et les échanges,
à moins qu’elle ne serve à les empêcher (…) : un processus de cristallisation
identitaire » (Hein, 2003, p. 249).
Le métalleux arbore un groupe-emblème qui le fixe, le
compartimente dans un sous-genre particulier : porter un tee-shirt d’un groupe
de black metal signifie avoir peu ou prou des affinités avec ce style. Si le
groupe est très underground et satanique, une couche supérieure de
signification propose au regard d’autrui que l’individu est
supporter de l’underground avec tous
les idéaux anticommerciaux et parfois misanthropiques qui peuvent être
suggérés. Bettina Roccor propose l’analogie avec les supporters de foot portant
fièrement les couleurs de leur club (Roccor, 2002, p. 221). Nos onze musiciens
semblent avoir passé le cap de cette identification au milieu de pairs du fait
de leur ancienneté et de leur visibilité dans la scène (en particulier pour MkM
et Hreidmarr). Pour autant, la moyenne d’une trentaine de tee-shirts détenus
démontre la passion qu’ils ont entretenue dans leurs plus jeunes
années.
– Combien de tee-shirts metal possèdes-tu ?
– Une centaine. J’étais un gros collectionneur. C’est des
collectors (MkM).
On note que seuls les plus anciens ont une collection
impressionnante de tee-shirts metal – MkM : 100 et Hreidmarr : 50 – et qu’à
l’inverse les plus jeunes tels Moon ou Fog n’en ont que respectivement 7 et 5.
Outre le fait qu’ils pourraient être amenés à en acheter d’autres tout au long
de leur carrière, le processus d’identification au metal semble avoir changé
depuis les prémices du mouvement. La grande période des années 1980 et du début
des années 1990 véhiculait un désir fort de s’afficher métalleux dans sa
quotidienneté. Une lente évolution dans les critères de reconnaissance semble
admettre d’après ce que l’on peut observer dans les choix esthétiques,
qu’existent d’autres moyens plus subtils de s’afficher métalleux en rupture
avec le cliché que peut représenter
aujourd’hui le port d’un vieux tee-shirt d’un groupe connu. Arrêtons-nous
quelques instants sur ces signes distinctifs à plusieurs tiroirs qui
normalisent l’appartenance métallique. Il apparaît fort heuristique de subsumer
le milieu metal sous trois unités de différenciation sur l’exemple des poupées
russes :
- une unité générale qui identifie l’individu comme
métalleux dans la société. Elle englobe tous les genres de metal ;
- une sous-unité qui le différencie cette fois-ci de la
gent des métalleux : il arbore le look du sous-style qu’il affectionne : black,
death, gothic, heavy… il est alors un blackist, un deathist, un
heavist…
- une troisième sous-sous-unité : le blackist ou le
deathist se différencie de son sous-style d’appartenance par un look qu’il veut
propre à lui-même. Untel va porter ses symboles dans sa poche, untel va porter
une croix égyptienne inversée, une veste à épaulettes par souci de faire plus
adulte… On est ici dans un troisième ensemble particulièrement
identitaire.
Les processus de différenciation qui définissent ces unités
successives concernent autant les tenues vestimentaires, les cheveux longs ou
non, les bagues, croix et symboles que l’aspect comportemental ou langagier.
Ils prouvent encore une fois que le metal est un « fait social total » (Mauss,
1997).
Concernant la fréquentation de lieux de sociabilité
métalliques, les musiciens sont, à l’inverse, loin d’en être friands. Les bars
metal parisiens comme le Katabar, le
Black Dog, les
Furieux ou encore les
Caves Saint-Sabin ne sont pas des
endroits où ils aiment se retrouver.
Jamais. Je cours pas derrière. C’est un peu ce que je te
disais pour la musique. J’ai pas envie de baigner tout le temps dans le même
milieu, avant oui, mais maintenant j’ai l’impression d’étouffer quoi. Et donc
j’évite (Hreidmarr).
Le cas de Hreidmarr en tant que chanteur d’Anorexia
Nervosa, groupe fer de lance de la scène française, est particulier
puisque ses musiciens avouent un statut de semi-professionnels qui n’est pas à
la portée de beaucoup en France. Malgré tout, les conditions semblent changer
puisque le metal connaît un succès sans précédent en France depuis quelque
temps. La renommée en France et maintenant à l’étranger d’Anorexia Nervosa fait jouir Hreidmarr d’un
statut de célébrité (dans le milieu metal et gothique) qui lui vaut d’être
suivi par des groupies qui vont
jusqu’à assister à tous ses concerts et scruter tous les bars dans lesquels lui
et ses collègues musiciens sont susceptibles de se rendre avant ou après les
concerts. Cela peut expliquer que ce chanteur comme d’autres musiciens tels
Amduscias évitent de se rendre dans les lieux de sociabilité métalliques de
façon à ne pas subir une certaine pression.
Jamais, j’aime pas ça. J’aime pas les gens là bas, ils me
saoulent, ils sont là, ils se la jouent. C’est un défilé de mode. Et puis quand
y savent que y a quelqu’un qui va venir… C’est marrant, c’est paradoxal parce
que c’est mon public. Les gens sont pas des stars. Je préfère aller à un
concert me bourrer bien la gueule devant, bien m’éclater devant. Si jamais y a
un mec qui vient et qui me dit : Ah, t’es Amduscias ! – Vas-y, arrête, viens
prendre une bière ! L’autre jour Fred me présentait à des gens et tout ; je lui
ai dit : Vas-y, c’est bon. Mais il me disait : Ne sois pas si modeste ! Même un
mec qui vend des millions de cd, je comprendrais pas… (Amduscias).
Sa grande expérience des réseaux de sociabilité metal, longue
de plus de quinze ans, lui a permis d’identifier toutes les tares d’un
mouvement underground sujet aux rumeurs relatives à son caractère
microcosmique. Dans leur dénigrement de la logique de starification, les
musiciens reproduisent l’anticonformisme qu’ils prônent dans leur production
musicale. Ils souffrent de ce caractère microcosmique dans lequel ils
étouffent, et cela se ressent dans leur production musicale qui s’ouvre à des
thématiques et à des concepts nouveaux. Ils rejettent ce fait que la star soit
« sur-personnalisée ». Cette sur-personnalisation qui établit une pression sur
leurs épaules est difficilement supportable (Morin, 1972, p. 120).
Le budget des musiciens pour le metal tous éléments confondus
– du coût des répétitions (essence et location du studio) à l’achat
d’instruments et de divers ustensiles en passant par les cds – est relativement
élevé. Il se monte à près de 250 euros par mois en moyenne. Induisant donc un
sacrifice financier tout spécialement pour les trois étudiants et le
non-salarié, il quantifie bien le degré de passion et l’importance du black
metal dans la vie de chacun. Il est à mettre en parallèle avec le temps
quotidien réservé au metal. L’autre sacrifice, mais qui n’en est un qu’a moitié
puisqu’il nourrit une passion, est justement celui des heures consacrées au
metal. Par jour, en moyenne, les musiciens y consacrent trois heures et demie
en ne prenant pas en compte les cas spécifiques d’Amduscias et de N.
– Au total, combien de temps consacres-tu au metal dans une
journée (écoute, compositions, répétitions…) ?
– Tout le temps. C’est vraiment ce que je voulais vivre
dans la musique en général. J’ai été vendeur de musique classique et j’y
reviendrai peut être. Ça fait 15 ans que je suis dans le metal et je me suis
pas lassé. Tu vois le néo [néo-metal, sous-genre médiatisé très récemment
apparu, caractérisé par un fort public de « skateurs » âgés de 12 à 18 ans], ça
me gonfle et je suis obligé d’en vendre, donc peut être que ça me saoulerait.
Si jamais un jour je me retrouve à vendre majoritairement des trucs qui me
saoulent, je reviendrai à la musique classique parce que ça bouge moins
(Amduscias).
– Tout le temps ! C’est sept jours sur sept puisque les
jours où je travaille pas je répète. Ouais, je bouquine à côté, voir mes amis
c’est important, ciné, sortir ma nana aussi. Elle est pas férue de musique et
puis c’est bien, ça me permet de m’aérer aussi. Je lis beaucoup, je mate un
maximum de films aussi chez moi, j’en regarde en moyenne deux par jours,
regarder mes dvd… (N.).
N. est sans aucun doute l’interrogé dont le metal rythme le
plus la vie. Chanteur pour deux groupes (Your
Shapeless Beauty et Hegemon) et représentant de deux labels, il
officie dans le milieu toute la semaine. Or, justement, il est celui qui tend à
s’écarter le plus des dogmes iconographiques, textuels, conceptuels et
comportementaux du black metal en ralliant, via
sa production musicale, l’hybrid
school. Il insuffle dans sa musique un imaginaire « frais » et très
personnel. À 29 ans, c’est aussi l’un des plus vieux de notre échantillon, ce
qui joue un grand rôle dans son besoin de s’« aérer » en fréquentant des
milieux différents en rupture avec l’enfermement et le cloisonnement
identitaire. La fréquentation des concerts est un autre signe du relatif
étouffement que subissent les musiciens dans la sphère metal. En moyenne, ils
assistent à un concert par mois. La région parisienne étant pourtant l’une des
régions les plus actives dans ce type d’organisation avec en moyenne trois ou
quatre concerts metal par mois, il semble qu’ils choisissent avec parcimonie
leurs concerts, sachant qu’ils en réalisent déjà avec leurs propres
formations.
Un conformisme obligatoire dans un mouvement se prétendant
anticonformiste
Les musiciens sont très conscients d’être vus étrangement par
le grand public et sont très au fait des clichés qui leur collent à la peau : «
le black metal est un repère de satanistes, de néo-nazis, de machos… ces
musiciens ne font pas de la musique mais du bruit, ils hurlent au lieu de
chanter… ils s’habillent comme des vampires, ils hantent les cimetières… » Tous
ces termes reviennent fréquemment dans les articles de journaux. À Toulon, en
1996, quatre jeunes, dont deux membres du groupe local
Funeral et une fille cassèrent le
caveau d’une sépulture pour en extraire un corps. Les journaux s’emparèrent de
l’affaire en stigmatisant le mouvement :
Profanations. À la suite de la profanation d’une tombe au
cimetière central de Toulon dans la nuit du 8 au 9 juin, quatre jeunes gens ont
été arrêtés. Trois d’entre eux, accusés d’avoir planté un crucifix dans la
dépouille d’une femme décédée en 1976, se sont dits fascinés par Satan et la
mort [6].
La presse a titré durant tout le mois de juillet sur ces
jeunes gens en parlant de death metal, de musique gothique, de
musique des corbeaux, mais jamais de
black metal (le style du groupe Funeral). Citons un dernier exemple :
Les petits soldats de Satan. Ils ont 17, 18 et 20 ans. Des
jeunes gens « ordinaires ». Leurs parents et leurs proches ne soupçonnaient
rien. Qui aurait pu deviner que ces adolescents étaient des créatures du Diable
? Et que, par une nuit de juin, ils exhumeraient un cadavre pour lui planter un
crucifix dans le cœur ? [7]
Face à cette stigmatisation qui résume sous couvert
l’ensemble d’un mouvement en prenant l’exemple de quatre personnes désaxées, la
plupart des musiciens s’évertuent à répéter qu’ils sont normaux.
Je peux me tromper sur ce que tu veux, mais niveau
comportement en tant que fan de black metal, je suis quelqu’un de tout à fait
normal. J’ai une vie normale, j’ai une copine, un boulot, un enfant avec mon
ex- femme, je vais au cinéma, au resto… Bref, si je te raconte tout ça, c’est
pour essayer de faire comprendre que le black metal, le death metal ou toute
autre musique ne sont que du folklore, il ne faut pas croire que les black
métalleux sont les méchants qu’ils veulent faire paraître (Manylaethurius,
guitariste de Spectrums Of Oblivion et
cofondateur de l’association Metal
Chaos).
Ainsi, lorsqu’ils ont l’occasion d’expliquer leur point de
vue sur le milieu black metal et ses critères marginaux devant un profane ou un
intéressé, les musiciens cherchent à se défaire de cette étiquette négative.
C’est ce que Howard Becker nomme la « justification de la déviance »
[8]. Ils veulent faire savoir
qu’ils respectent les codes conventionnels de conduite en société, qu’ils sont
« tout à fait norm[aux] ». On note donc que le statut de déviant ou de marginal
engendre chez les musiciens une réflexivité sur leur rapport à la société. Ces
questionnements font qu’ils « demeurent tourmentés » par leur statut, voire
qu’ils en souffrent (Seca, 2001, p. 2). Il n’empêche que la plupart savent en
retirer des avantages. Ceux-ci sont bien supérieurs aux inconvénients
puisqu’ils ne seraient pas musiciens blackists dans le cas contraire.
De toute façon, le black metal a toujours eu un rapport
très ambigu avec les médias. D’un côté, on se plaint du coté sensationnaliste
(ne s’attarder que sur les profanations, etc.), d’un autre côté, passer pour
effrayant aux yeux de la presse (et donc du grand public) nous est
particulièrement jouissif… De toute façon, ce qui est clair, c’est que la
médiatisation, on la subit. Alors, quoi qu’on en pense, ça n’a jamais rien
changé… (Necrowarrior, leader de Duael).
« À l’image de la société globale, [le blackist] se construit
dans une oscillation constante entre norme et écart à la norme, opte tantôt
pour les signes extérieurs d’appartenance, tantôt pour le repli sur soi et
l’affirmation de son individualité » (Durafour, 2001, p. 124). C’est dans un
jeu d’aller et retour entre la norme qui socialise et la marge qui attire et
particularise qu’agissent les blackists. « Nous confondons régulièrement
culture marginale et marginalité sociale, celle-ci renvoyant très précisément à
la délinquance, aux drogués, aux inadaptés sociaux. Ceux qui conservent un tel
style dans leur vie professionnelle doivent choisir un métier qui tolère ces
extravagances en ce qui concerne le look, notamment ; mais, on ne peut pas les
associer à des marginaux car, comme le prouvent les entretiens, ils expriment
le désir d’être socialement et professionnellement intégrés. Et c’est ce qu’ils
sont généralement » (ibid.). Tout
comme Antoine Durafour le démontrait pour les membres du milieu gothique, nous
devons souligner que les musiciens de black metal ne sont pas affectés à la
marge pour le simple choix de l’être. Ils le sont par un jugement et des goûts
différents de ceux de la société en général. C’est un constat qui se fait
extérieur à eux. « Les formes caractéristiques de la déviance observée parmi
les jeunes ne sont que les prolongements souterrains des perspectives adoptées
sous une forme moins extrême par des membres ordinaires de la société »
(Becker, 1963, p. 197). Comme le déclarent les blackists, ils sont donc «
normaux » mais avec une sensibilité artistique, esthétique et musicale peu
commune.
Leur goût pour les thématiques sombres est simplement plus
aiguisé que la moyenne. Malgré tous les excès qu’ils peuvent avoir, ils
s’inscrivent dans la sphère mondaine et présentent simplement des sensibilités
plus atypiques qui les éloignent de « la
masse », selon leur expression. Pour autant, le lien social agit sur
eux et les socialise. Preuve en est leur bonne insertion dans la société. C’est
un besoin presque vital pour eux, qui leur permet de sortir du milieu black
metal par trop normatif. « Pour éviter les désagréments à la fois personnels et
collectifs, l’individu se conforme de son propre chef aux attentes de ses
partenaires selon les codes d’interaction ou de conduites affectives. Son
groupe d’appartenance exerce une pression à la normativité des comportements »
(Le Breton, 1998, p. 77). Le groupe d’appartenance black metal se vivant par
moments comme un poids à supporter pour faire partie de ce milieu. Il y a un
certain conformisme à admettre à l’intérieur de ce mouvement qui se prétend
anticonformiste pour se faire accepter. Le poids du milieu à supporter consiste
à reproduire des codes vestimentaires très ciblés, une attitude esthétique
parfois provocante : les tenues sont uniformément noires avec des croix
inversés particulièrement visibles, de grandes redingotes en cuir noir, des
bracelets avec des clous et pics en métal, des chaussures à semelle compensée.
Le maquillage blanc au talc, quelquefois utilisé, sert à parachever justement
tous ces attributs mortuaires. Ils sont dénommés corpsepaints ou warpaints (peintures de cadavre, peintures de
guerre). Ils proviennent d’un rite ancestral des chevaliers teutons qui
consistait à arborer ces visages au teint blafard pour signifier à l’adversaire
lors du combat que l’on n’avait pas peur de la mort puisqu’on prétendait l’être
déjà. Même si tous les blackists n’affichent pas pareilles tenues tous les
jours, il résulte que la tenue uniforme noire et les perfectos de cuir sont
très présents.
Ce principe de conformisme dans l’anticonformisme, est le
paradoxe principal auquel « les satanistes » et les néo-païens sont confrontés.
Il y a un code évident au niveau vestimentaire et linguistique (langage
soutenu) qui permet d’unifier les groupes de personnes (Ayperos, guitariste de
Spectrums Of Oblivion, cofondateur et
webmaster de l’association Metal
Chaos).
Avec du recul, on peut donc parler de « poids » du milieu à
supporter pour en faire partie. Les tenues vestimentaires s’affirment aussi
péremptoires que les propos sont élitistes. Il y a ici un besoin d’affirmation
de soi pour être visible et clairement
identifié comme « blackist » parmi la société.
De plus tu parles de « poids » de la tribu sur les
personnes voulant en faire partie. Cette idée est très vraie, car pour faire
partie d’une tribu ou d’un clan, il faut passer par des « rites initiatiques »
pour être accepté par les autres. Le tout étant de prouver que l’on existe et
que l’on est capable de grandes choses (même si ce n’est pas toujours le cas).
Personnellement je ne suis pas de ceux qui essaient de rentrer dans un moule
pour être acceptés. Avec mes amies et en concert (hors de la scène où il faut
garder une certaine image), je garde une image non métalleuse. Et inversement,
j’ai plus tendance à m’habiller en noir pour aller au travail. Le tout dans le
souci d’être en décalage avec les autres. C’est une manière de se distinguer
(Ayperos).
Les codes vestimentaires sont particulièrement identitaires.
Ils permettent de se fondre au milieu lorsqu’on est présent à un concert ou à
une soirée ou encore dans un bar metal. Les blackists sont justement très
conscients de ces codes et certains en éprouvent un certain malaise. Or, bien
que ce conformisme soit obligatoire pour se faire reconnaître comme blackist,
il y a là – comme le fait remarquer Baalberith – un grand paradoxe puisque le
milieu prétend justement vitupérer contre le conformisme ambiant de la masse,
qui s’habille toujours de la même façon et entretient toujours les mêmes goûts
grand public :
Excellente question ! Tu as posé le doigt sur l’un des gros
paradoxes du black : un mouvement qui se dit et se veut individualiste et
rebelle mais qui est lui-même une sorte de « secte ». Il n’y a rien d’étonnant,
dans certains mouvements d’extrême gauche qui se prétendent anarchistes, on
retrouve exactement le même paradoxe, sans citer de nom ! Il y a donc un
conformisme certain dans le black, déjà naturellement car les gens ont
naturellement besoin de se donner des marques de repères, d’appartenance, pour
se reconnaître et s’identifier au mouvement, voire se faire identifier par les
profanes qui n’appartiennent pas au mouvement. C’est aussi une manière en
soi-même de se marginaliser en disant : « Attention, ne m’approche pas ! ». En
effet, le blackist de base qui va arborer un antéchrist autour du cou,
s’habiller en noir, les cheveux longs et la mine sombre, il n’y a rien de
traditionnellement accueillant dans notre société ! Voilà un paradoxe qui vise
à la fois à se marginaliser de la société, tout en se conformant à une sorte
d’« élite » black metal à laquelle il se revendique d’appartenir (Baalberith,
membre du groupe Mystic Forest,
directeur du site www. postchrist. com).
Par conséquent un souci d’originalité anime chaque membre.
Comme chacun a sa propre définition de la musique metal extrême, cela rejoint
un esprit critique parfois très élaboré. Dans une condamnation unilatérale de
la musique « commerciale » et des modes qui animent la jeunesse, les métalleux
conscients du microcosme « fashion » qu’ils reproduisent malgré tout veulent se
différencier entre eux sans pour autant toucher aux incontournables vêtements
et groupes cultes.
Maintenant, est-ce une pression de cette « tribu » ou une
volonté naturelle de l’initié ? Là, c’est plus ambigu. Il y a des deux, je
crois : la volonté de s’intégrer, donc d’adopter ce conformisme, mais dans un
deuxième temps seulement, il y a la pression de ce conformisme qui fait que
l’on ne veut plus faire autrement. Mais, dans l’ensemble, les blackists sont
des personnes souvent à caractère marqué et fort (ce qui ne va pas contre leur
naïveté et leur idiotie, pour une partie importante d’entre eux) et donc ils
sont très souvent tentés naturellement d’adopter ce conformisme, qui va de
pair, tout aussi naturellement, avec la musique black metal. Il ne viendrait
pas à l’idée d’un pur blackist de se ramener avec une chemise rose et des
tongues en public, comme il ne viendrait pas à l’idée d’un prêtre de venir en
costard cravate le jour de la messe… (Baalberith).
Le look des musiciens apparaît refléter à la fois un
sentiment d’appartenance et une contestation esthétique. Les musiciens
interrogés justifient la nature de leurs jugements par l’utilisation de
critères esthétiques partagés par le milieu. Mais dans le même temps, une fois
qu’ils sont reconnus comme blackists, ils peuvent vouloir se faire reconnaître
comme individus à part dans le milieu black metal. Il faut faire référence ici
aux trois unités de différenciation que nous évoquions dans les premières
pages.
Oui ma croix renversée c’est une négation de toutes les
religions. Ça veut dire que j’ai conscience que les religions existent parce
qu’y en a plein qui croient encore dans le monde et c’est juste que je dis NON
c’est tout. Tout ce que je porte, c’est en général symbolique, c’est pas pour
faire rebelle. Par exemple, j’ai pas les cheveux longs par esthétisme, ça peut
m’aller, ça peut ne pas m’aller du tout, je m’en fous. Je fais pas beaucoup les
choses par esthétisme à part du black. C’est juste que je pense qu’on peut
faire sa vie sans forcément croire à une divinité qui n’a pas forcément existé
(Fog).
Forme d’expression personnelle, le look est chargé de
significations, dont surtout celle d’exprimer son individualité, son autonomie,
d’affirmer sa différence. Notre identité sociale se bâtit en partie sur cette
dimension expressive, car « le look est devenu un langage, ayant le pouvoir de
véhiculer des attitudes et des croyances plus complexes qu’il n’y paraît »
(Polhemus, 1995). Fog communique par son look une négation des religions. Il
est étonnant qu’il avoue justement ne pas être mu par l’esthétisme, alors que
justement le critère de différenciation vis-à-vis du regard d’autrui (et du
profane surtout) n’est qu’esthétique. Car « la déviance n’est pas une propriété
caractéristique de l’acte d’une personne mais plutôt la conséquence des
réactions des autres à cet acte
[9]. »
Maintenant, le but du jeu c’est d’être normal dans la
hors-normalité. Du coup t’es anormal par rapport à ces gens. Les apparences,
c’est tellement chiant, ça sert à rien. Y a bien un conformisme qui est même
pire que les autres. Du coup, tu te retrouves paria d’un mouvement qui se veut
paria à la base. C’est évident qu’il y a une normalisation dans une
hors-normalité. C’est toujours le besoin d’appartenir à quelque chose. T’es pas
obligé de te reconnaître, d’avoir des pairs. C’est un truc qui m’énerve. Plus
le mec il est looké moins il a de disques chez lui ! L’achat de fringues pour
le paraître bien avant l’élaboration de ta culture musicale, ça c’est con
(N.).
Dans sa vision interactionniste des « mondes sociaux »,
Anselm Strauss s’intéresse à la notion d’authenticité en s’interrogeant sur le
fait que « certains participants sont perçus (ou se perçoivent) comme étant
plus authentiques de ce monde, ou plus représentatifs » (Strauss, 1992, p.
275).
J’adorais, mais je le fais plus, me pointer aux concerts
avec des tee-shirts minables. La musique, c’est pour toi, t’as pas besoin de
prouver quoi que ce soit ! C’est vraiment les moutons de Panurge. Tu fais les
choses parce que t’as envie ! Je me rappelle d’un concert de
Dark Funeral à Toulouse, j’étais avec
Patrick de Stille Volk. On est allé là-bas en godasses pourries ! Entre chaque
titre, il jouait du pipeau, moi j’avais un tee-shirt Mickey ! C’est vrai que tu
vois dans le regard les a priori des
gens. Ca me faisait rigoler les gens qui pensaient : « C’est quoi ces merdes
habillées comme ça. » (N.)
C’est un sujet très présent dans le discours des musiciens
puisque la plupart d’entre eux se font une idée propre de ce que peut signifier
l’authenticité d’un acte, d’une activité, d’un comportement. Cette idée est en
relation avec leur statut underground. Il incombe une certaine catégorie de
pensée. Ils se sentent ainsi capables de reconnaître la personne la plus
authentique ou la plus représentative du mouvement, en évaluant la qualité de
sa « valeur sociale légitime ».
Parmi les composantes du statut de musicien, hormis la
question de son look et de sa reconnaissance dans la tribu, se pose celle de
son rapport à l’argent. Dans les milieux underground, cette question est très
conflictuelle. Les musiciens sont « très tourmentés » à ce niveau (Seca, 2001,
p. 2), essentiellement parce qu’ils ne gagnent pas beaucoup ou presque pas. Si
la majorité des musiciens de notre échantillon sait qu’il faut un emploi
parallèle stable et bénéficie en conséquence d’une activité rémunérée,
Hreidmarr, par exemple, navigue entre deux statuts précaires, celui de musicien
semi-professionnel et celui de chercheur d’emploi.
– Le coté usant c’est pas le manque de cadre ?
– Non, le côté usant pour moi ça a été mon mode de vie
complètement débridé pendant ces années-là et en plus le côté matériel. Parce
que quand tu fais un groupe semi-pro, disons, ça te bouffe tout ton temps, pas
mal d’argent, t’en gagne pas des tonnes, enfin quasi rien. T’es obligé de
fonctionner en même temps comme un vrai groupe qui gagne beaucoup d’argent,
t’es obligé de te maintenir à niveau d’acheter des tonnes de matos, de tester…
Comme là, on a testé plein de guitares. On achète une gratte, ça va pas, on en
rachète une autre, on achète plusieurs amplis, faut acheter en permanence plein
de matériel, faire des déplacements, pendant ce temps-là tu peux pas bosser,
donc t’as pas de fric. Et y a un côté (et là MkM est exactement comme moi)
super-usant parce que tu te dis : je vis pas à côté de ça et je sacrifie tout
pour ça. Et a un moment donné, tu te dis : est-ce que ça en vaut la peine ?
(Hreidmarr).
On cerne ici le sacrifice qu’engendre la pratique musicale,
un sacrifice qui est avant tout matériel et occasionne un rapport frustré avec
l’argent. Fort logiquement en découle un questionnement existentiel sur la
condition de blackist.
– Est-ce qu’ y a pas un rapport frustré avec l’argent
?
– Si complètement. Si y a des groupes qui arrêtent, c’est
souvent à cause de ça. Parce que quand t’as entre 20 et 25 ans ça va très bien,
mais après tu te dis : bon qu’est-ce qui a changé dans ma vie ? Et ben rien,
j’ai toujours pas de boulot, je suis toujours pas autonome financièrement. Je
peux pas faire de projets, je peux rien envisager et je sais pas ce que je
ferai dans un mois ou deux, où je serai… Et au bout d’un moment t’as
l’impression d’avoir fait du surplace, même si t’as sorti des albums et tout
parce que ça t’en es toujours fier. Moi, je le ressens comme ça après dans
Anorexia, Stefan a organisé sa vie
autour de la musique, il le vit très, très bien puisqu’il a un boulot qui est
très bien payé, il est ingénieur du son, il bosse à France 3. Il est
intermittent d’audiovisuel, c’est-à-dire qu’il bosse dix jours par mois. Et ça
lui suffit largement à vivre. Et il s’organise comme il veut, il fait son
planning, il appelle, il passe ses jours de boulot et après il passe sa vie
dans son studio. Lui, il a aucun problème, sa vie elle est faite, moi j’ai
l’impression qu’elle a toujours pas commencé en fait (Hreidmarr).
Alors que notre dernier entretien tirait à sa fin et que bon
nombre de questions nous avaient travaillé tout au long de notre enquête,
sentant que nous étions bien en confiance avec Hreidmarr et que le fil de la
conversation relevait finalement de questions existentielles sur le sens de sa
vie de musicien, nous avons tenté de le placer dans une « posture
extraordinaire », de tirer une conclusion finale sur sa pratique en le
bousculant quelque peu vis-à-vis de sa manière d’être pour le pousser à exercer
un travail « véritablement théorique » (Bourdieu, 1993, p. 12). Un travail
théorique sur sa propre existence.
– Qu’est-ce que tu répondrais à un vieux qui observe tout
ça de sa petite lunette et qui dit : « Putain mais ils foutent rien, c’est une
bande de branleurs, faut leur foutre une bonne guerre sur le dos pour les
activer, ils foutent rien de leur vie, c’est n’importe quoi ! » ?
– Ben, je pense qu’il aurait raison. C’est exactement ça.
Il faudrait une bonne guerre. Non mais c’est vrai en plus. C’est inéluctable de
toute façon. Donc ça arrivera tôt ou tard (Hreidmarr).
Il s’avéra donc que cette question que nous avions conçue
comme une petite provocation en laissant agir « une part sauvage », une volonté
de transgression et d’invention sans laquelle « il n’y a que tautologie »
(Crettaz, 1987, p. 79) toucha très juste. Alors que toute autre personne dans
une toute autre enquête se serait insurgée violemment et aurait été choquée par
un enquêteur concluant finalement que son activité est insignifiante,
Hreidmarr, lui, en répondant clairement par l’affirmative nous permet
maintenant de toucher la vacuité dont il souffre vis-à-vis de son existence
débridée de blackist. En tout état de cause, il est clair qu’il souffre du
manque de cadre que sa pratique musicale engendre et d’une absence d’activité
salariée. Il traverse une phase où il est grandement désabusé.
– Est-ce que, justement, toi tu n’es pas un symbole de la
décadence de l’Occident ?
– Bien sûr que si. C’est ça qui me terrorise justement.
Moi, je suis justement l’archétype de l’homme de la fin du monde ou du « monde
de la fin », comme dirait Dantec. C’est vraiment ça et moi ça me pose d’énormes
problèmes de conscience puisque c’est quelque chose contre lequel à la limite
je me bats. Et je suis complètement nostalgique du XVIIIe siècle ou des choses comme ça et de
quelque part de l’ordre et de tout ça. Je suis bien symptomatique de tout ça,
de toute la décadence occidentale, de la fin de la civilisation occidentale…
complètement ouais. Ça c’est dur à vivre ! [rires étouffés un peu gênés]
(Hreidmarr).
De gros problèmes de conscience ayant ainsi été soulevés par
nous-même dans le cadre de l’entretien, nous nouâmes une belle amitié avec le
musicien et nos échanges informels ultérieurs tournent maintenant autour du
sens de la vie de musicien et de ce complexe d’homme décadent emblématique
d’une société décadente. Cet échange particulièrement fort que nous avons eu la
chance de nouer, nous a permis à cette époque de faire office de confident de
Hreidmarr.
Après avoir cerné le rapport à l’extramusical que peuvent
entretenir les blackists, il convient de se pencher sur la manière si
particulière dont ils vivent l’« intramusical ».
Comment se vit la musique : la volonté de puissance de
Nietzsche
Le déclin du christianisme, observable dans nos sociétés
contemporaines occidentales, a été mis en lumière par les thèses
nietzschéennes, des thèses qui s’érigent en référence pour les satanistes. En
s’entretenant avec les acteurs du milieu, on apprend que
Pour une généalogie de la morale,
L’Antéchrist ou Par-delà le bien et le
mal constituent des références pour les blackists mais aussi pour
les satanistes. Clevdh, qui n’est pourtant pas sataniste, y a dédié sa maîtrise
de philosophie. Sur le plan de l’environnement littéraire des musiciens, on
peut citer quelques autres références : Howard Phillips Lovecraft et
Les mythes de Cthulhu ; les contes
d’Edgar Allan Poe ; Joris Karl Huysmans, Là-Bas, et sa fascination pour le satanisme ;
Les fleurs du mal (avec notamment «
Les litanies de Satan ») de Charles Baudelaire ; le romantisme avec
Les Chants de Maldoror de Lautréamont
; Lord Byron ; Gérard de Nerval ; Jean-Jacques Rousseau (Hingard) ; les romans
gothiques d’Anne Rice, tel le film adapté de son œuvre la plus célèbre
Entretien avec un vampire, avec Tom
Cruise et Brad Pitt. Dans une moindre mesure, l’existentialisme de Jean-Paul
Sartre (L’existentialisme est un
humanisme) est apprécié pour sa philosophie athée et
nietzschéenne.
Ainsi donc, certains blackists ne font pas que se documenter
sur leurs racines celtiques ou sur le satanisme, ils lisent des œuvres
philosophiques et fantastiques. Il est intéressant de constater que celles-ci
contiennent elles aussi une certaine forme de théâtralité (Edgar Poe ou
Lovecraft, par exemple). Parmi ces lectures, Nietzsche tient une place de
choix, avant tout pour sa critique virulente du christianisme, mais aussi pour
son idéal de volonté de puissance. En effet, le philosophe allemand a un point
commun avec le monde du black metal. Il a, bien avant nos musiciens, critiqué
de manière très sévère le christianisme (cf. L’Antéchrist, dont les blasphèmes et la rudesse
du style ont formé des générations d’athées). Bien entendu, les musiciens ne
sont pas les premiers à avoir vitupéré contre le christianisme – même si bon
nombre d’associations catholiques semblent l’oublier dans leurs condamnations
parfois aveugles du phénomène.
La doctrine nietzschéenne du
Wille Zur Macht, traduite (maladroitement, selon
le psychologue et père de la morphopsychologie, Louis Corman) par
volonté de puissance, joue un grand
rôle dans l’imaginaire du black metal et dans les thèses satanistes modernes
dont s’inspirent les groupes. Ces thèses s’élaborent autour d’une force
d’expansion vitale intrinsèque à chaque individu. Chacun est régi non pas par
un instinct de conservation mais par un instinct d’expansion (Corman, 1982, p.
107). Les satanistes se disent héritiers de ce genre de doctrine, mais semblent
mal l’interpréter en décrétant que « l’homme est un animal comme les autres,
parfois meilleur mais souvent pire » (citation de la bible satanique d’Anton
Lavey) et en assimilant cette doctrine à la loi du plus fort. Nietzsche ne
défendait pas du tout la
lex talionis
ou le darwinisme social, et ce n’est que moyennant une falsification de ses
thèses que celles-ci furent reprises par le nazisme
[10].
Le truc qu’il faudrait que les satanistes comprennent ainsi
que tout le monde metal, c’est que Nietzsche n’est pas pour une théorie
darwinienne du fait que ce soit le fort qui s’impose. Au contraire, la
sélection naturelle elle se fait pas en privilégiant le plus fort, c’est
justement le faible qui s’impose et c’est le fort qu’il faut protéger, c’est
lui l’homme qu’il faut protéger parce que c’est cette espèce d’homme qu’il faut
mettre pour l’avenir c’est ce type d’homme là qu’il faut produire !
(Clevdh)
Or la principale définition du metal pour les fans est bien
sa puissance musicale. La saturation extrême de la guitare alliée avec
basse-batterie à un son très élevé amène un état particulier. L’auditeur initié
est galvanisé (headbanging,
pogo…).
La volonté de puissance a toujours été inhérente au black
metal (et à notre musique). Elle se retrouve souvent dans la matérialisation de
la nature sous différents éléments comme les montagnes, les mers, le feu… ou
des choses plus occultes. La puissance est ce que beaucoup de métalleux
recherchent (Ayperos).
Donc, la volonté de puissance semble se jouer sur deux plans
pour les musiciens : celui de l’imaginaire et celui de la musique. De par ces
déclarations, ils semblent fusionner. Autre exemple dans l’album
Blizzard Beasts du groupe norvégien
Immortal, où se trouve une allusion à
cette volonté de puissance. En effet y figure le titre
Moutains Of Might (les montagnes de la
force) ainsi qu’au dos du booklet la citation :
« We convoke nebular dimensions real as the realms we ride
with none above and none at side. » / Nous convoquons des dimensions nébulaires
réelles comme les royaumes que nous parcourons sans personne au-dessus et
personne à côté (Immortal,
Blizzard Beasts, Osmose Productions,
1997).
Dans ce cas, le sentiment de puissance semble se conjuguer
avec une visée élitiste. Les termes restent abstraits, laissés à l’imagination
du fan. Cette idée de puissance, de force de frappe, habite les musiciens à la
fois dans leur musique et dans leurs idéaux.
Comme je l’ai déjà dit, le black metal se veut puissant et
donc est un facteur, un vecteur de puissance. Cette puissance musicale, comme
tu le dis, est le principal attrait du black metal, mais elle est également
conceptuelle et c’est justement cela qui pousse l’auditeur dans les bras de
cette musique. (…) Ainsi je ne crois pas que la violence, disons la puissance à
l’état brut, soit la principale caractéristique du black metal, mais plutôt
cette puissance d’ordre conceptuel, mise en valeur par une musique qui touche
psychologiquement, qui met mal à l’aise et qui se base sur une atmosphère, une
ambiance malsaine. C’est là que réside toute la magie du black metal ! Est-ce
une forme de puissance ? Oui. Et oui, elle syncrétise puissance et imaginaire,
car l’imagination du blackist est essentielle pour qu’il rentre en communion
avec le black metal, sa musique, son monde. Mais il s’agit d’une puissance,
plus au sens subtil du terme qu’au sens brut (Baalberith).
Donc, le parallèle avec le philosophe n’est pas uniquement
d’ordre philosophique. Sur un autre plan plus général, alors que les blackists
sont obsédés par un désir de renversement (symboles et dogmes judéo-chrétiens
mais aussi conformisme), là encore ils semblent épouser les théories du
philosophe, révolutionnaires pour leur époque. « Nietzsche a l’un des premiers
opéré (…) un renversement complet de perspective. Pour lui, le critère de la
valeur, ce n’est pas la vérité, c’est l’utilité pour la vie ; ce n’est pas la
conformité aux lois logiques, mais la conformité aux besoins essentiels de
l’existence humaine » (Corman, 1982, p. 75). Plus que par la teneur de
l’idéologie nietzschéenne, les blackists sont attirés par son caractère
subversif.
Je pense que le bm est avant tout un mouvement qui fonde
son « action idéologique » sur une inversion de valeurs (en l’occurrence des
valeurs conformistes et bien pensantes) et non sur une ligne de conduite
intrinsèquement fondée qui se veut au final une opposition à certaines valeurs
établies. Il ne faut pas non plus prendre les blackists des débuts pour des
philosophes ou même des idéologues, ce sont juste une forme de grands rebelles
(Baalberith) [11].
Soulignons, pour éviter les confusions, que c’est la manière
dont est perçue la doctrine dans le black metal qui nous amène à effectuer ce
parallèle et non la vision de tel ou tel exégète. La volonté de puissance dans
la musique se relie, pour certains musiciens, à la doctrine du philosophe. Ils
se la sont appropriée, même s’ils la déforment souvent. Même si leur vision
peut être philosophiquement défaillante, elle semble néanmoins proche du
sentiment profond de Nietzsche qui voyait la vie comme puissance.
Mais si t’es assez fidèle aux écrits de Nietzsche tu te
rends compte que la volonté de puissance est présente partout ! Si t’accordes
un minimum de crédibilité à cette volonté de puissance, ce qu’on pourrait
répondre aux musiciens de black, c’est que la volonté de puissance est présente
partout et même dans le christianisme, même dans les puissances les plus
décadentes, c’est un fait, c’est la base de sa philosophie. C’est ce qu’il
recherche dans toute la première partie de son œuvre jusqu’au
Gai savoir et c’est ce qu’il met en
place dans Par-delà le bien et le mal,
paragraphe 36 : « La vie est volonté de puissance ». Moi je considère que la
volonté de puissance est une théorie qui était déjà en place chez Schopenhauer
avec le vouloir vivre et que Nietzsche a repris un peu. En fin de compte, elles
sont assez proches ces théories. Dans la musique ? Oui, moi, je la ressens
totalement dans la musique. La musique du black metal, elle transparaît plus.
C’est pas humain la volonté de puissance, c’est quelque chose qui s’applique à
tout ce qu’on considère qui n’est pas organique : le déplacement d’une faille
sismique, c’est la volonté de puissance (Clevdh).
Ces théories puissantes s’expriment sur le plan de
l’inspiration artistique comme sur celui du symbolisme fantasmagorique. Les
blackists déclarent souvent qu’ils ont conscience d’appartenir à une élite et
c’est d’ailleurs sous cet angle qu’ils perçoivent les thèses du philosophe
allemand. Le fameux « Je suis de la
dynamite » du philologue reconverti pourrait bien être un emblème
pour eux, rejoignant un désir de puissance : « ma musique est de la dynamite ».
Or l’on retrouve, parmi les effets de la découverte du black metal, des effets
physiologiques qui entrent en ligne de compte.
Énergie, force, puissance… mais pas pour détruire, pas la
haine, plus une idée… t’as envie de taper du pied quoi (Hingard).
Le ressenti « puissant » est l’une des caractéristiques qui
revient le plus dans les discours. Puissance, brutalité, agression,
galvanisation sont les maîtres mots. L’étendue si particulière du langage
métaphorique utilisé constamment par les blackists et les métalleux en général
semble mesurer la musique comme une entité physique réelle qui viendrait faire
corps avec l’auditeur, voire le heurter.
Moi, je recherchais de l’agression. J’ai pris une claque…
Reign In Blood : la première fois que
je l’ai écouté, j’ai fait : « c’est nul, c’est du bruit », et puis le soir je
l’ai réécouté et j’avais franchement envie de taper quelqu’un. Et j’étais jeune
et j’ai fait : putain c’est ça ! (MkM)
On note encore une fois les divergences de point de vue
relatives à un vécu différent. Alors que Hingard serait plus sur un rendu
galvanisant, MkM a pour sa part éprouvé le metal extrême comme une excitation,
un sentiment violent le parcourant. Il est difficile, pour le profane, de
rendre compte de ces sentiments induits par l’écoute. Le black metal est un
style qui s’écoute très fort pour magnifier la sensation de violence et
d’agression. Pour beaucoup, il doit agresser l’auditeur. Le cerveau et tout au
moins l’oreille ne peuvent être indifférents, et des problèmes auditifs liés à
des écoutes prolongées peuvent survenir. La nocivité est dans la durée d’écoute
à haut volume plutôt que dans dix secondes à un très haut volume. Les blackists
ont une oreille conditionnée, formée par la musique. De l’avis du musicologue
de la Sorbonne François Madurell, expert de l’oreille musicale, que nous avons
contacté pour l’occasion, ce que l’on a tendance à appeler le sentiment de
puissance s’explique davantage par le fort volume sonore auquel s’écoute la
musique que par sa structure propre. Le metal extrême n’est pas ce que l’on
peut appeler une musique easy
listening ; et donc, comme pour les mélomanes d’horizon jazz, par
exemple, il faut un certain temps avant de comprendre et d’apprécier la
musique. Au premier abord, il est très difficile de la décomposer (un mélange
assourdissant et cacophonique, selon l’avis habituel des profanes). Il semble
qu’il faille pouvoir la décomposer et identifier chaque instrument pour pouvoir
l’apprécier par la suite.
En tant que musicien et fan de black metal, nous avons des
prédispositions à écouter et comprendre ce fouillis de sons, qui, je suis sûr,
pour quelqu’un de tout à fait « normal », ne ressemble qu’à du bruit
incohérent. Pour ma part, j’arrive à dissocier chaque instrument, je peux tout
aussi bien me concentrer sur la batterie que sur la basse ou la guitare. Par
contre, je ne sais pas si quelqu’un de non-musicien peut le faire ou tout
simplement s’intéresser à faire cela (Manylaethurius).
En définitive, le black metal prend ici la forme d’une
corporéité dans le sens où il prend vie dans la galvanisation, la puissance
qu’il confère à l’initié. Le blackist conquis, traversé par la musique, met
simplement des mots sur des sensations. La violence sonore a pour lui comme
définition : le metal extrême. Il suscite chez ses auditeurs un peu
particuliers une sorte de « transe » qu’on serait en peine de définir avec
précision autrement que par les figures métaphoriques.
Je vais te dresser un parallèle : tu prends ta moto, une
sportive, le soir sur le périph (je suis motard), tu roules à 300, tu sens la
puissance. C’est la vitesse ça, non ? La vitesse, les limites quoi, la force,
l’adrénaline. Dans un blast de black metal, y a de la force et de la vitesse.
Tu te sens « surexister ». Oui tu te sens puissant, mais pas forcément pour
dominer quelqu’un (Hingard).
Le fameux headbanging (secouer la tête de bas en haut en
rythme en faisant participer parfois le corps entier) et le
pogo (se percuter dans toutes les
directions au milieu d’un concert) en sont la résultante visuelle la plus
flagrante. Il est une constante : la musique metal galvanise les métalleux. Un
sentiment de puissance est engendré dans la tête de l’auditeur, dont est
responsable pour une grande part le volume sonore. Sur ces sensations qui, pour
certains, font participer le corps entier, les fans mettent des mots qui sont
leurs mots à eux, leur langage. À leur tour, les musiciens inscrivent leur
création dans ce cadre puissant et violent. Ils ont vécu leur black metal de
cette manière, ils adressent aux auditeurs leur propre interprétation de la
musique violente.
Notre but avant avec Drudenhaus [deuxième album d’Anorexia Nervosa], c’était de faire comme tu
disais la musique la plus violente et la plus puissante possible. Maintenant,
ça a changé, on n’essaie pas forcément de faire le truc le plus violent qui
soit. C’est la manière d’aborder la musique qui a changé, on essaie de faire
quelque chose de violent mais différemment. Le fond est toujours très violent
de toute façon, quel qu’il soit c’est toujours des émotions très fortes qui
passent. Entre parenthèses, on s’est toujours considéré comme un groupe
violent, pas forcément brutal mais violent, et y a pas mal de groupes de black
metal qui mélangent un peu les deux. Pour moi, ça sert à rien d’aller super
vite si y a pas le truc derrière qui passe, qui doit transpirer des enceintes
quand t’écoutes le disque (Hreidmarr).
Clevdh, apprenti et même spécialiste de Nietzsche, fut, grâce
à sa maîtrise de philosophie, un interlocuteur de choix pour mesurer le poids
de ces doctrines dans le black metal et pour mesurer aussi toutes les
falsifications dont elles ont été victimes. Ces réflexions philosophiques sont
à mettre directement en lien avec l’antichristianisme prôné par les
blackists.
Le rapport frustré au christianisme : un conditionnement pour
intégrer la cause négativiste de l’imaginaire satanique ?
L’une des spécificités des blackists est d’avoir des jugements
très arrêtés sur la religion, les monothéismes, le fait de croire. Les
iconographies et leur ordonnancement, les symboles et les polices d’écriture du
black metal constituent une ornementation religieuse tandis que les textes
présentent de nombreuses réflexions sur les religions. Ceux-ci sont axés sur
l’anti-religion et surtout sur l’antichristianisme. Pour justifier cette haine
du christianisme et des trois religions « du désert » (qui peut être symbolique
mais qui est le plus souvent palpable), le black metal présente des arguments
historiques (les crimes de l’Inquisition, l’atavisme et le culte des ancêtres
morts sous les épées chrétiennes…), des idéologies inverses (le satanisme) et
toute une série de concepts plus belliqueux les uns que les autres. L’histoire
a ici un rôle prépondérant et les réflexions historiques sont légion car elles
permettent aux musiciens de pointer selon eux toutes les exactions et
hypocrisies commises par la religion au fil du temps
[12]. De fait nous leur avons
réservé dans le cadre de nos entretiens, de nombreuses questions relatives
aussi bien aux problèmes religieux actuelles (montée de l’Islam, problème du
voile, chute du christianisme, intégrisme musulman et terrorisme) qu’au
parcours religieux qu’ils ont empruntés eux-mêmes. Le but fut de nous permettre
de comparer ce parcours avec leurs croyances actuelles et surtout les idéaux
qu’ils véhiculent dans leur production musicale, ce qu’ils présentent dans les
albums qu’ils publient tant au niveau textuel qu’iconographique.
Des acteurs fortement christianisés
Le fort impact qu’a connu le satanisme chez les musiciens de
black metal dès leur découverte de cette musique ainsi que leurs sentiments
antireligieux parfois violents ne sont pas anodins et semblent provenir
d’antécédents spécifiques, conséquences d’un rapport singulier avec la religion
chrétienne. En interprétant notre échantillon, une des grandes impressions que
nous pouvons en retirer est que la majorité des enquêtés noua à l’adolescence
un contact étroit avec le christianisme. En effet, 8 musiciens sur 11 ont reçu
une éducation chrétienne : 6 catholiques et 2 protestants, tous ayant été
baptisés. Seuls 3 en ont été dispensés et ne sont pas baptisés. En comparant
ces origines chrétiennes et les croyances actuelles des musiciens, un grand
écart est manifeste puisqu’un seul musicien en la personne de Hreidmarr se
déclare chrétien aujourd’hui. Les 9 autres sont athées, 2 étant même
satanistes, alors qu’un autre peut être mis un peu à part puisqu’il se dit
croire « en la vie et tout ce qu’elle apporte ». Un tel revirement de croyance
de la petite enfance à l’âge adulte ne manque pas de nous interroger. Sur les 7
musiciens nés et élevés dans le christianisme, un seul revendique l’être encore
aujourd’hui. À ce stade, beaucoup de questions nous interpellent :
- Dans quelle mesure l’adhésion au black metal est-elle
intervenue dans ce revirement des musiciens ?
- Le black metal en lui-même pousse-t-il à rejeter
radicalement tout dogme religieux ?
- Quels éléments internes au christianisme ont déplu à ces
musiciens, voire les ont frustrés et quelles réponses le black metal leur
a-t-il données en retour ?
- Au-delà de ce rejet manifeste du christianisme, dans
quelle mesure l’imaginaire satanique (pour ne pas parler de satanisme, puisque
seulement deux musiciens avouent cette croyance) a-t-il eu un sens pour eux
?
Constatons d’abord que nos sources se recoupent bien : les 9
athées déclarent bien dans une autre question (subsidiaire) ne pas croire en
Dieu, hormis Achernar qui se dit croire en tous les dieux mais davantage par
respect pour le croire que par réelle conviction personnelle.
J’ai une grande théorie là-dessus [rire] ! Je crois en tous
les dieux, dans le sens où observer l’impact que peut avoir la croyance de
certains en ce dieu fait que pour moi il existe. C’est l’idée que chaque dieu
existe quelque part dans certaines pensées, chez certains individus. Je ne le
reconnais pas en tant que réalité, dans le sens où l’entendent les chrétiens
(tu peux pas nier l’influence que Dieu a eue sur l’histoire, les guerres). Je
crois en tous les dieux quels qu’il soient, étant donné qu’ils ont un impact à
un moment donné, ils n’existent pas forcément en tant que réalité dans le sens
ou on l’entend habituellement, en tant que créateurs. Je crois pas en dieu du
tout en tant que ça, mais en tant que force motrice de certains individus, et
tu peux pas le nier, y a des gens qui sont mus que par ça. Force motrice dans
les deux sens, ouais. Les intégristes religieux en ont forcément un avec une
soumission totale. Je pars d’un principe, une espèce de jeu où tu peux jouer
avec les croyances à l’infini, tu peux croire en ce que tu veux et le modeler,
tu peux créer si ça te chante ton propre dieu (Achernar).
Si les religions ont existé, c’est qu’elles avaient un rôle à
jouer dans la vie des hommes, semble déclarer le musicien. Il est intéressant
de souligner qu’il adhère par là même à la thèse fondatrice de Durkheim selon
laquelle « il n’y a donc pas au fond de religions qui soient fausses. Toutes
sont vraies à leur façon : toutes répondent, quoique de manières différentes, à
des conditions données de l’existence humaine » (Durkheim, 1991, pp. 41-42).
Hormis ce cas un peu particulier qui démontre parfaitement le travail réfléchi
de la question religieuse chez les musiciens et le cas de Hreidmarr, tous
semblent plutôt dans un rapport d’opposition avec la religion. Par le prisme de
l’expérience des musiciens, c’est un peu de la frustration de la jeunesse
vis-à-vis de l’éducation chrétienne que nous observons. Modestement, car nous
sommes à très petite échelle, des défauts, des critiques récurrentes se font
jour.
La frustration vis-à-vis du catéchisme
Parmi les quatre questions que nous posions aux musiciens, il
est nécessaire de commencer par la troisième en la reformulant ainsi : quels
ont été le ou les facteurs qui les ont conduits à ce rejet massif ? Il ne
fallut pas la leur poser, car la plupart en expliquèrent spontanément la
raison.
Je suis victime d’une éducation catholique, j’ai pas vécu
ça comme une torture mais assez rapidement vers 11-12 ans je me suis rendu
compte que je croyais pas en Dieu malgré tous les efforts que faisaient mes
proches à ce niveau-là. Et est-ce que c’est à cause de ça que je suis allé vers
le metal ? Je pense pas, parce que j’ai découvert le metal comme la plupart des
jeunes en écoutant des cassettes chez des potes, sans savoir que cette musique
était tout sauf chrétienne. C’est pas le rejet de la religion qui a fait de moi
un métalleux, mais avec les années, à force d’entendre un discours très
moralisateur, très chrétien, ça m’a forcément conduit vers tout ce qui était
black metal, satanisme, même si je n’ai jamais été sataniste de ma vie. Mais
quand j’étais au lycée, j’ai porté des croix renversées comme la plupart des
mecs de 17 ans (Hingard).
Hingard conclut lui-même, dans un retour réflexif dont il
nous fait part, que sa frustration vis-à-vis du catéchisme l’a conduit à ce
qu’il considérait comme l’inverse : le black metal. Notons que derrière ce
paravent ecclésiastique se cachent en réalité les autorités morales. À l’époque
de l’adolescence, il n’est pas rare aujourd’hui de voir un jeune refuser le
catéchisme sous prétexte de la contrainte que celui-ci opère sur lui. La
différence chez nos musiciens réside dans le fait que ce rejet de l’autorité
morale ne s’est pas limité à la période rebelle de l’adolescence mais a du sens
encore aujourd’hui dans ce refus de toute religion. Ils semblent cerner des
impuretés dans le catholicisme et se montrent très prolixes quant aux défauts
de cette religion.
Y a deux types de croyants pour moi, le catholique et le
chrétien : le catholique, c’est le Vatican, c’est le dogme, c’est le curé,
c’est la messe, et le chrétien, c’est plus celui qui a son chapelet et qui se
recueille et qui cherche dans la spiritualité un salut, un bien-être, quelque
chose de positif et ça j’ai du respect pour ces gens… En fait, je suis
profondément optimiste, je suis pas du tout pessimiste comme la plupart des
métalleux qui disent : ouais, je suis pessimiste, vive le chaos. Non, moi, je
suis optimiste et croire en quelque chose, c’est faire avancer
(Hingard).
Même s’ils refusent les dogmes catholiques, ces musiciens ont
du respect pour le « croire ». Nous montrerons qu’ils ont de grandes affinités
avec ce « croire » qui désigne, pour eux comme pour beaucoup, « l’ensemble des
convictions, individuelles et collectives, qui ne relèvent pas du domaine de la
vérification, de l’expérimentation, et, plus largement, des modes de
reconnaissance et de contrôle qui caractérisent le savoir, mais qui trouvent
leur raison d’être dans le fait qu’elles donnent sens et cohérence à
l’expérience subjective de ceux qui les tiennent » (Hervieu-Léger, 1993, p.
105). Or l’imaginaire satanique véhiculé s’incarne sous la représentation du
Maître du Non, d’une force très puissante pour dire non et présenter son refus
dans sa production musicale. La frustration vis-à-vis du catéchisme en a
sûrement été un effet catalyseur ; le black metal l’a entretenue tout au long
des années que les musiciens lui ont dévoué.
Clevdh, l’un des trois musiciens qui n’a pas reçu d’éducation
catholique, sans donc avoir été baptisé, présente un cas singulier.
– As-tu été baptisé ?
– Non, quelle fierté ! Mes parents sont pas du tout
croyants… ils chient sur l’Église ! Ça m’interroge parfois cette origine. On
m’a pas interdit de côtoyer la religion, j’ai même fait un an de catéchisme
pour faire comme mes copains. J’étais dégoûté, mes copains partaient tous les
mercredis et donc mes parents m’ont dit : « Si tu veux, vas y. »
(Clevdh)
Pour rejoindre ses amis adolescents, Clevdh suivit pendant un
an le catéchisme alors que rien ne le prédisposait à pareil investissement, ses
parents (éducateur spécialisé et institutrice) lui ayant laissé le
choix.
J’en ai un souvenir… y a des petits trucs qui m’ont marqué
négativement. Je sentais une rancune de la part du curé du fait que mes parents
n’étaient pas investis. Je sentais que j’entrais dans une communauté sur
laquelle il devait y avoir une filiation. Et moi, j’ai tout pris en cours alors
que j’avais rien fait avant. Moi j’ai ouvert les yeux sur un truc : c’est quoi
ce truc débile. Je me rappelle quelques scènes mémorables : cet enculé de curé
à la fin de la messe il donnait des petits cartes chrétiennes aux enfants du
catéchisme : oui, toi, c’est Jésus… une petite carte chrétienne avec ton nom
marqué dessus ça montrait que t’appartenais à l’Église…. Moi, j’avais pas de
carte ! J’arrivais chez mes copains, je me retrouvais sans carte. Un curé pas
méchant mais y a quelques petits trucs qui m’ont marqué. Ça doit être
inconscient mais je me souviens très bien de ces deux trois fois où j’étais pas
servi de la même manière que les autres, j’avais un statut différent, j’étais
un peu mis à part. Il voyait que mes parents s’investissaient pas dans le truc.
Je faisais une petite intrusion dans le truc, j’étais pas baptisé. Mes parents
ne sont pas du tout croyants, ils m’ont laissé le choix. C’est moi-même qui me
suis rendu compte qu’il fallait lâcher l’affaire. Au bout d’un an, j’ai fait :
ben, le mercredi j’ai mieux à faire qu’aller parler de Jésus autour d’une
table… (Clevdh)
Il semble donc que ce soit un ensemble de facteurs
concordants – et en priorité, semble-t-il, le dédain de ses parents pour
l’Église – qui ont motivé Clevdh à devenir athée et incroyant. Soulignons ici
que les idées qu’il a développées l’amènent à consacrer son mémoire de maîtrise
de philosophie à Nietzsche, emblème de l’athéisme moderne – ce qui peut être
considéré comme une filiation. Le philosophe allemand et ses théories
occupèrent d’ailleurs une grande partie de notre entretien avec lui. La
frustration envers le catéchisme ne concerne pas seulement une petite minorité,
elle semble, pour les individus concernés, avoir été le souvenir d’une certaine
oppression, à l’image de ce que Hingard en disait.
J’ai jamais aimé aller à l’Église, j’ai fait ma communion
par obligation car mes parents sont croyants, je l’ai bien vécu. À vrai dire,
je m’en tape complètement car ça ne veut rien dire. Lorsque j’allais à
l’Église, j’avais une motivation c’était l’hostie, ouais c’est con mais
j’aimais bien ça, mais franchement est-ce qu’un bout de carton vaut une heure
de bourrage de crâne ? (Manylaethurius)
Dans un cas inverse, Hreidmarr, le seul musicien se déclarant
chrétien, n’a pas eu cette frustration vis-à-vis du catéchisme et déclare
l’avoir bien vécu.
– As-tu été baptisé ?
– Oui, j’ai fait ma communion.
– Quel souvenir tu en as ?
– J’en garde relativement un bon souvenir.
– Ça ne t’embêtait pas trop ?
– Non, non il y avait des filles [rires].
– Pratiques-tu encore ?
– Non, mais ça m’arrive d’aller à la messe. Si je vais y
aller, cela va être pour des occasions… La dernière fois, c’était pour le
Vendredi Saint. Oui, ça m’arrive une fois par an. J’aime bien des fois, mais
c’est plus du snobisme.
– Du snobisme ?
– Oui, tu vois aller à la messe je trouve ça très classe
[rires] (Hreidmarr).
Ces dernières paroles démontrent néanmoins que le musicien
n’a pas de conviction réelle, il n’a pas la foi. Il prend cette question à la
légère, on sent le côté désincarné qui incombe ici à sa pratique. En
définitive, si les questions religieuses l’intéressent, cela semble relever
davantage de considérations politiques et mondaines que d’un réel engagement
cultuel.
– Je suis partagé… tout le décorum je trouve ça très beau,
très classe. Et en même temps, je trouve pas que ce soit nécessaire pour avoir
la foi. C’est pas parce que tu vas pas à l’Église que… Je suis vraiment partagé
parce que l’Église catholique a toujours eu un côté grandiose… enfin qu’elle a
perdu depuis Vatican II, enfin ça c’est un autre débat. Enfin, moi je n’adhère
pas à tous ces rites.
– C’est juste l’esthétisme qui t’intéresse ? Par exemple,
j’ai vu une photo du groupe sur www. sect. fr.
st, où vous posiez devant une cathédrale…
– Oui, c’est la cathédrale de Limoges. Oui je trouve ça
très chouette, c’est clair. Tout le côté grandiloquent que je trouve admirable
dans cette religion-là quoi, le côté sombre, beau, je sais pas trop comment
expliquer. Y a quelque chose de vachement profond, même derrière l’esthétisme,
ça dégage vraiment une force et ça je trouve ça super impressionnant. Comme je
te le disais, l’Église a perdu du sacré depuis le concile de Vatican II. On
essaie maintenant de la faire devenir une religion sympa, jeune et c’est
n’importe quoi, ça perd tout ce qui a fait que cette religion elle est ce
qu’elle est (Hreidmarr).
Il nous avoua d’ailleurs au fil de la conversation que cette
pseudo-affiliation en tant que « catholique ancienne école » est en réalité le
fruit d’un choix politique empreint d’identitarisme : le catholicisme comme
seul rempart face à la montée de l’Islam.
Oui la montée de l’Islam me fait super peur. L’Islam a deux
mille ans de retard, c’est une religion qui est originellement expansionniste
et belliqueuse. Ça c’est pas de l’invention. Dans le Coran, c’est écrit que les
infidèles doivent être asservis ou exterminés. Dans la Bible, c’est écrit que
les païens il faut prier pour eux. Après évidemment les chrétiens ont converti
à grand coup de glaive. Mais c’est une interprétation, alors que dans le Coran
c’est écrit noir sur blanc c’est les fondements de la religion. C’est ce que
disait un imam anglais : un musulman modéré est un mauvais musulman ! Oui ça me
terrorise, surtout que le monde occidental a pas les moyens de répliquer à ça
justement, il est tellement engoncé dans son athéisme bourgeois, décadent. Et
on peut pas répliquer à des fanatiques comme ça avec la laïcité parce que des
fanatiques comme ça ils en ont rien à foutre de la laïcité. C’est pas avec un
régime aussi tiède qu’une république vaguement démocratique et un système
laïque qui va jouer de toute façon sur la carte de la tiédeur qu’on peut
répliquer à ça. C’est une des raisons qui font que je me sens de plus en plus
catholique à l’heure actuelle. C’est Charles Mauras de l’Action Française qui
disait « catholique par nécessité », parce qu’il était pas du tout croyant
(Hreidmarr).
Le musicien rentre davantage dans une catégorie de catholique
par conviction quasi identitaire que par réelle foi et croyance dans le Christ
et la papauté par exemple. Par conséquent, aucun des musiciens n’est impliqué
dans un culte chrétien ou monothéiste. Ils ont bien plus tendance à le rejeter
comme symbole d’une autorité morale en déliquescence. Pourtant, malgré le refus
des dogmes judéo-chrétiens, ils magnifient le fait de croire en arborant une
ornementation religieuse inversée et un art extrême
via leur musique, ce qui n’a pas
manquer d’attirer dans ce milieu un jeune prêtre catholique (preuve
supplémentaire du travail religieux qui s’opère).
L’expérience atypique d’un prêtre catholique fan de metal
extrême et son action auprès des blackists
Alors qu’un prêtre dénonçait récemment, dans un ouvrage
portant sur la musique gothic et metal, les travers sataniques que celle-ci
véhicule (Domergue, 2000)
[13], voici pourtant un cas unique et radicalement
différent dans l’univers normé des réseaux de sociabilité du metal en France :
un prêtre catholique de Provence âgé d’une trentaine d’années fan de metal
extrême et de black metal. Robert Culat découvrit le metal par hasard, alors
qu’il était vicaire et s’occupait des jeunes de sa paroisse. En charge
d’adolescents, il fut vite préoccupé par quelques-uns d’entre eux au look et à
la démarche singulière. Il apprit très vite qu’ils étaient musiciens et fans de
metal. Curieux de nature, il assista à une répétition de leur groupe local
baptisé
Cortège et se passionna
rapidement pour cette musique dont il rappelle qu’il faut y être initié pour
l’apprécier. Plus encore, il entreprit la rédaction d’un ouvrage à portée
sociologique sur son aventure avec les métalleux
[14]. Il lança ainsi en 2000, dans des
revues spécialisées, un questionnaire quantitatif visant à dresser le portrait
type des métalleux en France. Il en recueillit 550 réponses. Dans les premiers
contacts que nous nouâmes avec lui, nous voulions savoir le motif d’une si
intense immersion dans ce milieu pourtant à l’opposé de toutes les réactions de
l’Église vis-à-vis du metal.
Premièrement, il me paraît évident que le but premier d’une
étude est de connaître une réalité. J’ai souvent affirmé que mon intérêt se
portait davantage sur les black métalleux que sur le black metal lui-même. Donc
mon étude est autant sinon plus sociologique que musicologique. Il me
paraissait totalement incongru d’étudier le metal de manière théorique et
universitaire ! Ce qui a eu pour conséquence inévitable que je me suis mis à
écouter moi-même cette musique dans toute sa variété, c’est-à-dire sans exclure
l’écoute de groupes profondément anti-chrétiens. Une autre conséquence tout
aussi inévitable pour moi a été la recherche active de contacts réels avec des
métalleux de tout bord. Je dirai même que ce dernier aspect constitue l’élément
le plus passionnant de mon étude. Deuxièmement, il est indéniable que je suis
prêtre catholique et pas seulement quand je célèbre la messe le dimanche ! Pour
des raisons d’objectivité scientifique, j’ai tenu à cacher mon identité
sacerdotale lorsque j’ai lancé le questionnaire « Étude sur la planète metal ».
Je ne voulais en aucun cas que mon identité sacerdotale influence dans un sens
ou dans un autre les réponses des métalleux. Cette précaution méthodologique
n’implique en aucun cas de ma part une honte par rapport à ce que je suis. Je
tiens à préciser que chaque fois que j’ai pu rencontrer un métalleux je l’ai
fait habillé en tenue ecclésiastique et avec une croix autour du cou. Donc
aucune équivoque n’était possible. Le seul concert de metal auquel j’ai
assisté, je l’ai vécu dans les mêmes conditions, c’est-à-dire en ne dissimulant
pas mon identité sacerdotale (Père Robert Culat).
Alors que de multiples ouvrages d’ecclésiastiques se sont
succédés pour dénoncer le rock ou le metal comme attributs du Malin, ce prêtre
curieux de nature a voulu se renseigner plus profondément sur la question,
prenant acte de l’inconnaissance des auteurs précédents qui condamnaient sans
connaître. C’est ainsi qu’il a pu s’initier au metal et l’apprécier ensuite
jusqu’à faire la démarche d’aller assister à des concerts de metal extrême
(chaque fois en tenue de prêtre). Lors de ceux-ci, il lui arrive de demander
des autographes à des musiciens réputés « satanistes ». Pour l’heure, il n’a
rencontré aucun problème
[15]. Les seuls déboires qu’il pourrait avoir à subir
viendraient paradoxalement de ses pairs et de sa hiérarchie.
Il faut que tu saches, ainsi que tous les métalleux, que ma
démarche est loin d’être approuvée par la majorité des catholiques. Mon évêque
m’a certes encouragé et compris, ce qui est tout à son honneur pour un homme
qui est maintenant à la retraite. Par contre, je sais très bien que certains
prêtres et certains laïcs voient d’un mauvais œil ma démarche qu’ils
considèrent comme naïve, trop ouverte et dangereuse pour moi-même, comme si je
vendais mon âme au Diable (Père Robert Culat).
Soulignons que l’expérience de Robert Culat est pour nous
particulièrement riche d’enseignements, car elle nous apprend dans quelle
mesure les blackists se disent satanistes, athées, païens… Son action et ses
conversations entamées avec ses nombreux amis métalleux creusent pour nous
l’imaginaire antichrétien prôné par le mouvement. Elles nous en apprennent
aussi beaucoup sur la manière dont les musiciens vivent « leur » black metal.
Son parti pris semble révéler le fond populaire que recèle cette communauté qui
fonctionne avant tout comme un groupe d’amis, avec certes des idéaux marginaux
et théâtralisés (comme le démontre parfaitement la photo jointe). De manière
fort paradoxale, ce prêtre a noué des amitiés avec bon nombre de blackists se
prétendant pourtant à l’origine antichrétiens ou du moins contre les religions.
Ainsi, en août dernier, alors qu’il se rendait en Allemagne, faisant escale en
Suisse, un musicien d’un groupe de black metal local nommé
Paysage d’Hiver l’accueillit chez lui
et l’hébergea pour une nuit. Le lendemain, il nous confia dans un entretien
rédigé, l’expérience de cette nuit un peu particulière dans ce qu’il faut bien
appeler la masure d’un blackist « intègre ».
Alors que je faisais étape en Suisse allemande pour mon
voyage vers l’Allemagne, Tobias m’a permis de passer une nuit dans son gîte
montagneux retiré de la civilisation, près de Berne. Il vit dans une maison
paysanne suisse typique toute en bois en plein cœur de la forêt suisse. Je fus
frappé par l’aménagement de son intérieur, les épées renvoyant au culte viking,
bon nombre d’ustensiles étaient tout noirs : le lit et les draps, le frigo, des
cds de partout formaient un capharnaüm. Il me confiait que sa douche n’avait
pas fonctionné pendant plusieurs mois. Le chat de Tobias se prénommait Aragorn
(un des membres humains de la communauté de l’Anneau dans le fameux ouvrage de
Tolkien). Symbole typique du blackist intègre : une croix de saint Pierre d’une
trentaine de centimètres trônait dans le salon. Paradoxe : un proverbe chrétien
suisse d’époque était gravé dans le bois juste à côté. Tobias recherche une
communion avec la nature, il se nourrit d’aliments et de bière biologiques
(Père Robert Culat).
Tobias est le seul musicien de son
one man band Paysage d’Hiver
[16]. Vivant dans un chalet,
il est vraiment retiré du monde. Cette tendance à la misanthropie est fréquente
chez les musiciens de black metal. La mouvance pagan black metal, à laquelle il
appartient prône une fusion avec la nature et un rejet des institutions
humaines et ses rassemblements. Soulignons d’emblée que Tobias présente un cas
paroxystique du musicien de black metal de l’école pagan. En effet, les
musiciens sont habituellement bien socialisés. Les onze musiciens qui forment
notre échantillon résident tous en milieu urbain et possèdent une activité
salariée pour la plupart. Cependant, il existe des cas de musiciens qui, comme
Tobias, vivent assez écartés des grandes aires humaines pour se recentrer sur
la nature. Il faut préciser, pour éviter toute analogie avec d’autres études
(Hervieu-Léger, 1983), qu’ils vivent loin des communautés de néo-ruraux et sont
très éloignés de leurs mentalités. Ce genre de démarche se veut absolument
indépendante et personnelle.
Moi, je me vois évoluer de plus en plus loin de tout ce qui
ne sert pas à servir la musique. C’est pas par snobisme et encore une fois je
suis pas au-dessus, je suis pas en dessous, je suis pas à coté, je suis
ailleurs. Pour moi, le metal, c’était égoïste au départ et ça sera égoïste à la
fin (N.).
Les musiciens de black metal sont égoïstes et le revendiquent
fièrement : pour ceux qui sont de sensibilité pagan, ils vivent la nature pour
eux-mêmes. De manière extrapolée, ils vivent leur musique pour
eux-mêmes.
Je suis pas militant vert. Je vis ça de manière très
individuelle. Quelque part, être militant écologique ça sous-entend une
certaine adhésion à une corporation, à un parti, alors que c’est pas du tout
mon cas : moi je suis apolitique. Je vis en fait de manière assez égoïste et ce
que je cherche c’est l’équilibre entre mon être et mon environnement, voilà.
C’est naturiste, si tu veux (Hingard).
La Suisse allemande présente des paysages vallonnés,
particulièrement sauvages et excentrés de la civilisation. Il y a quelque
temps, Tobias avait lui-même construit son chalet avec l’aide d’un ami. Le nom
de son groupe fort évocateur retrace sa passion pour une nature vierge et
sauvage, bercée dans l’atmosphère sombre caractéristique du black metal. Il
recrée simplement sa passion pour le pagan black metal dans sa vie de tous les
jours. Comme l’écrivait le père Robert Culat, sa passion pour le black metal et
tout son décorum (croix chrétienne inversée, pentagrammes et épées vikings)
l’accompagnent à chaque instant. Sa mentalité de blackist pagan n’est plus
théâtralisée comme pour les onze musiciens qui forment notre échantillon, elle
est réelle. Son alimentation biologique parachève cet idéal fusionnel.
Il prolongeait son concept musical voué à la rudesse de
l’hiver dans sa vie quotidienne tout comme la plupart des Norvégiens, comme on
a pu voir Nocturno Culto et Fenriz de Darkthrone dans un reportage télévisé norvégien,
qui vivent dans un chalet retiré du monde. Une description typique du blackist
et de son environnement à forte connotation païenne ! Tobias est inscrit
fortement dans la tradition paysanne suisse (Père Robert Culat).
Les deux musiciens Nocturno Culto et Fenriz du groupe
norvégien Darkthrone sont presque des
mythes dans le milieu puisqu’ils figurent parmi les pionniers du black metal.
Cette musique a pour particularité d’être née en Scandinavie et de s’inspirer
depuis son avènement de ces paysages froids, glacés, empreints d’une nature
ténébreuse. La fantasmagorie du black metal a eu très tôt pour point d’ancrage
« ce Nord que spiritualise de toute éternité le froid, le Nord absolu »
(Martin, 2003, p. 35). Tobias, par l’intermédiaire de son groupe, continue
cette lignée « froide » dédiée à la nature vengeresse et ténébreuse. L’« aura
froide » qui avait impressionné les interrogés lors de leur découverte de la
musique, ils la redistribuent dans leurs productions. La rencontre avec Tobias
s’est donc bien passée, même si le père Culat avait quelques appréhensions
étant donné la nature prétendue antichrétienne des musiciens. Celle-ci dépend
de chaque blackist, il s’agit là des normes véhiculées par l’imaginaire
satanique. Elle présente plusieurs degrés, certains antécédents le rappellent
fort bien.
J’ai appréhendé cette rencontre comme risquée vu
l’assassinat en Alsace du prêtre Jean Uhl par David Oberdorf, un blackist
proche d’Anthony Mignoni, leader du groupe Funeral [un groupe de nationaux-socialistes
black metal qui avaient profané en 1996 le cimetière de Toulon]. Par
conséquent, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Ma couche se trouvait sous un
baldaquin à même le sol. Au-dessus de ma tête se trouvait une épée et au-dessus
de mes pieds une draperie. Une caricature représentait un diable sous terre
avec ses deux cornes comme fondations d’un lieu cultuel chrétien. L’homme a une
philosophie très bizarre, qu’il a eu l’occasion de développer dans une
interview sur Age Of Fire webzine
alsacien (Père Robert Culat).
Robert Culat tente ainsi de nouer des contacts avec les
métalleux de tout horizon et en particulier avec des blackists, auxquels il
achète les albums et demande des photos dédicacées. Ensuite, il lui arrive
fréquemment de les rencontrer et de passionnants débats sur le croire, la
recherche de transcendance mais surtout sur les crimes et exactions du
christianisme animent les conversations. Le père Culat nous confiait qu’il
progressait justement dans sa foi en menant pareille aventure.
De mes diverses et multiples pérégrinations métalleuses
j’ai été en contact avec Guillaume, un blackist qui s’est suicidé depuis. Il
faisait parti de Mordicator, un groupe
de true black metal provençal : il chantait en provençal avec la voix black ! À
mourir de rire ! Il avait répondu à mon questionnaire EPM (étude sur la planète
metal) et j’ai trouvé que ses réponses étaient profondes et développées.
J’avais l’occasion de passer près de chez lui et je lui ai téléphoné pour
savoir si on pouvait se rencontrer. Il ne savait pas que j’étais prêtre. Il
était 16 h, j’attendais sur un parking avec ma voiture, tout seul. Il est
arrivé à pied, look typique : cheveux longs, tout de noir vêtu, baladeur, on
s’est rapproché comme dans les westerns. Moi, j’étais en tenue de prêtre avec
la croix chrétienne autour du cou et le col romain. – C’est toi Guillaume ? –
Oui. – C’est toi Bob ? – Oui. Il a marqué une halte et j’ai vu qu’il était très
dubitatif en m’observant. On est allé chez lui, il parlait pas beaucoup. Grand
silence pendant le trajet, je suis arrivé dans sa chambre : des cds de partout,
des affiches, posters… Il me regarde et me dit : « Qu’est ce que tu es
courageux ! » – Pourquoi, ai-je dit naïvement ? – Si tu étais tombé sur des
potes blackists à moi, la rencontre se serait déroulée très, très mal ! Je lui
ai dit : « Quand on croit en Dieu, on n’a pas peur ! » À 22 h, j’étais toujours
chez lui ! Une fois que la glace était brisée, il ne voulait plus me lâcher. On
s’est revu plusieurs fois (Père Robert Culat).
Le prêtre n’en finissait pas de nous surprendre en nous
narrant la suite de son amitié avec le chanteur provençal de
Mordicator (cf. la photo où ils posent ensemble).
Je l’ai invité plusieurs fois chez moi, il venait le week
end. « Je veux assister à une de tes messes ! » qu’il m’a dit un jour. J’avais
la messe à 8 h 30 du matin. Ils sont partis de la gare de Toulon à 5 h du matin
pour venir me voir ! La deuxième fois, ils ont passé une demi-journée dans une
abbaye bénédictine : rencontre avec les moines, repas avec eux plus la
rencontre avec l’exorciste. Il a acheté une croix dans le monastère (sûrement
pour la mettre à l’envers), il était enchanté de sa journée ! Pendant les
vêpres, je ne lui disais rien, il s’est mis à genoux pendant le salut du
Saint-Sacrement. Il a suivi les fidèles et s’est mis à genoux ! J’en ai déduit
tout de suite que ce n’était pas un sataniste, pourtant il n’écoutait que des
groupes satanistes extrêmes. Il avait une collection extraordinaire de cds. Sa
croix renversée était sur le frigidaire : sur les ronds aimantés, il avait
dessiné une croix à l’envers ! Je la remettais à chaque fois à l’endroit, cela
constituait un petit jeu entre nous ! Un jour, son ami m’a téléphoné pour me
dire qu’il s’était suicidé ! C’était à plus de 100 km de chez moi, je n’ai pas
pu aller à son enterrement. Dans ses lectures de chevet, il y avait bien sûr
Nietzsche mais aussi les Pensées de
Blaise Pascal : un philosophe chrétien mystique sur le chevet d’un blackist !
(Père Robert Culat)
Il semble sourdre de ce type de comportement une certaine
déférence devant la religion, devant un certain absolu. Pour autant, ceci reste
un cas particulier, même si le père a pu nous confier d’autres exemples allant
dans le même sens. En définitive, très rares sont les individus qui l’ont
rejeté à cause de son sacerdoce.
Le prêtre Robert Culat à droite arborant une parfaite
tenue antithétique au black metal : le col romain et un sweet-shirt du groupe
de black metal Darkthrone : un des
piliers de l’Inner Circle comme nous
l’avons vu et fer de lance satanique. « Une photo unique », comme aime à le
préciser ironiquement le prêtre, d’autant plus qu’à bien y regarder le
pentagramme inversé, partie intégrante du logo du groupe, se trouve juste en
dessous du col romain ! On remarque également les signes typiques de l’index et
du petit doigt : véritable signe de reconnaissance entre métalleux. Une photo
sympathique qui véhicule l’aspect « bon enfant » et amical du metal en France.
Malheureusement, comme pour certains rares cas pathologiques (aux statistiques
relativement égales à celles de la société française selon une enquête
criminologique), le blackist à gauche s’est suicidé depuis.
De tous mes contacts, je n’ai eu une qu’une fille qui se
prétendait sataniste pure et dure. On a correspondu sur quatre lettres. Elle
faisait tout pour stopper la correspondance. « Ouais, jamais je rencontrerais
un prêtre, c’est contre mes convictions. » Dans ses lettres, il y avait des
citations de Lavey [Anton Lavey est le fondateur du satanisme moderne
organisé], des 666, des citations de Nietzsche partout en rouge (Père Robert
Culat).
Une question importante est sous-jacente : pourquoi donc ces
personnes a priori aux idéaux si
différents se rencontrent-elles et nouent-elles parfois de grandes amitiés ? Ne
faut-il donc pas que deux personnes aient quelques ressemblances, quelques
affinités à partager pour être amis ? Robert Culat nous expliquait que les
discussions et amitiés qu’il contracte sont possibles parce que justement les
deux parties s’entendent autour d’un fond commun : une recherche commune de
transcendance, une certaine mystique. Simplement, le père trouve celles-ci à
travers sa pratique sacerdotale, tandis que les blackists les trouvent
via leur goût profond pour le black
metal et l’imaginaire qu’il véhicule.
Je prends les rencontres avec les blackists presque comme
un dialogue interreligieux ! Notre analyse de la société décadente avec les
blackists est la même ! Il y a vraiment une recherche d’idéal chez ces gens-là.
Ce sont des mystiques retournés. Il y a un dépassement de soi propre à une
quête religieuse, ils ne se contentent pas de faire comme les autres. Ihshan
d’Emperor [autre leader d’un groupe culte norvégien] se lamentait du fait que
les jeunes Norvégiens s’ennuyaient profondément et qu’ils ne se préoccupaient
que de leurs voitures. Le chrétien voit bien que c’est débile et il a tendance
à dire : « Ils me font pitié, j’ai de la compassion pour eux ». Le chrétien
reconnaît qu’il a la même humanité que ces gens là. Par compassion il va
essayer de leur faire connaître autre chose que métro-boulot-dodo. Or les
blackist disent : je les hais et je ne veux aucun contact avec eux. On n’a pas
les mêmes solutions, mais on a les mêmes analyses ! (Père Robert
Culat)
Nous avons pu noter que sa présence et le fait qu’il soit
aujourd’hui relativement « connu » dans le milieu black metal renforce
expressément le constat sur la religiosité du mouvement. Le religieux,
via ses expériences, se donne à voir
au chercheur. Il permet de mettre le doigt sur un grand paradoxe : alors que le
black metal vitupère tant contre « les religions du désert »
[17], de manière théâtralisée
certes mais de plus en plus par réelle conviction et de manière argumentée, il
est lui-même travaillé par le religieux, tant chez les musiciens que dans sa
musique elle-même. Danièle Hervieu-Léger cernait fort à propos pour nous ce «
jeu mobile des échanges entre religions historiques et religions séculières,
souligné par Jean Séguy ». En s’appuyant sur la religion métaphorique (Séguy,
1988), ce commentateur de Weber affirmait que « les religions historiques
servent de référent aux religions séculières qui se substituent à elles en
réinterprétant symboliquement leurs contenus » (Hervieu-Léger, 1993, p. 109).
Robert Culat, par sa seule présence semble déceler et même révéler le besoin de
croire qui anime les blackists, la force d’un croire non dogmatisé et
sauvage.
Un blackist m’avait dit qu’il percevait en moi une joie de
vivre et un sourire permanent (ce qui l’agaçait) et il avait été marqué et il a
même failli se convertir au catholicisme ! On se rejoint dans cette vision
mystique. Il y a un idéal détourné chez ces gens-là. Ihshan d’Emperor a une
vraie recherche de spiritualité. Il cultive un satanisme philosophique. C’est
plus intéressant de parler religion avec un blackist qu’avec une personne
quelconque. C’est beaucoup plus intéressant de parler avec un blackist qu’avec
un jeune moyen qui va en boîte et qui fait du tuning avec sa voiture (Père
Robert Culat)
C’est donc parce qu’ils partagent la même vision incarnée de
la vie qu’ils s’entendent au-delà du simple partage d’une passion musicale
commune. Suite à notre amitié avec Robert Culat et animés toujours par la même
quête de procédés heuristiques, nous avons pris le parti de l’inviter sur notre
site PostChrist pour qu’il puisse s’exprimer à loisir avec les blackists, en
particulier sur les fameux points de divergence que sont le passé historique de
l’Église et la croyance en une religion. S’ensuivirent de féconds débats sur la
nature d’une religion et son essence. Alors qu’
a
priori deux visions différentes se seraient opposées, on a pu
constater que des points communs ont pu être mis en lumière
[18], certains blackists se
proposant même d’héberger le prêtre s’il venait à passer près de chez
eux.
Ce qui apparaît encore plus étonnant est le travail sur soi
qu’engendrent ces discours et rencontres « interreligieuses » (pour reprendre
l’expression du prêtre). En effet, il nous confiait qu’il progressait beaucoup
d’un point de vue personnel et sacerdotal en rencontrant les blackists. Les
reproches que ces derniers adressent à l’Église peuvent être assez convenus et
habituels, soulignant les exactions de l’Inquisition ou le refus du port du
préservatif, mais ils peuvent être aussi plus profonds et argumentés. En
l’occurrence, sur PostChrist, Baalberith, titulaire d’une maîtrise d’histoire
médiévale et thuriféraire de l’histoire du christianisme, croit pouvoir relever
les points faibles de tel ou tel discours de l’Église et prend soin de les
exposer lors de débats très animés. Robert Culat entérine certains défauts de
l’Église. Plus particulièrement, face à la frustration qu’ont éprouvée certains
jeunes en pratiquant le catéchisme ou la religion catholique par contrainte, il
est le premier à faire le mea culpa de
l’Église dans un texte qu’il avait adressé à un journal chrétien en vue de le
faire publier.
Il est facile de critiquer et de stigmatiser l’aspect «
satanique » qui existe dans certains styles de metal. Il est plus difficile de
comprendre le « pourquoi » des choses et de l’analyser objectivement. Et il est
encore plus difficile de se remettre en question en pensant que nous pouvons
parfois être responsables de ces dérives, nous qui aurions tendance à nous
considérer trop rapidement du côté des gens bien, du côté des « bons ». Nous
ferions mieux d’être humbles et de reconnaître que malheureusement l’Évangile a
été desservi et est encore desservi par ceux qui prétendent le promouvoir. Nous
avons à demander pardon à Dieu, comme l’a fait le pape Jean Paul II, pour tous
les contre-témoignages de l’histoire chrétienne. Il est inutile de dénoncer le
danger du satanisme dans le metal si nous ne sommes pas prêts à vivre
véritablement en chrétiens. Le meilleur rempart contre le satanisme, c’est
d’offrir aux jeunes générations une solide culture religieuse, ce qui est très
différent d’un endoctrinement sectaire, et de leur donner le témoignage de la
charité chrétienne [19].
Ce retour sur les défauts de l’enseignement catholique nous
permet de cerner en quoi les musiciens de notre échantillon ont pu déclarer
avoir souffert de leur éducation chrétienne (entre autres Hingard qui affirmait
être « victime d’une éducation catholique »). Or Robert Culat n’est pas le seul
aujourd’hui à pointer ces défauts. Ainsi Joseph Moingt (1990) pense que « la
profonde récession des croyances et des pratiques indique que la religion
chrétienne, non seulement a mal résisté aux assauts de la modernité, mais
encore et surtout qu’elle n’a pas su répondre, jusqu’à présent et à un degré
suffisant, aux nouveaux besoins engendrés par cette dernière, après les avoir
trop longtemps repoussés ». Allant plus loin, Philippe Berger, prêtre, défend
dans Bâtir sur le rock ? « que le rock
ne prêche évidemment pas sur le comment d’une célébration liturgique chrétienne
réussie, mais, simplement par le fait d’exister, il dit aux Églises sa propre
recherche et parfois son propre bonheur dans le domaine rituel » (Berger, 1997,
p. 194). L’auteur constate, comme Albert Piette a pu le faire dans
Les religions séculières, que le rock
a les atours d’une nouvelle religiosité (Piette, 1993). Son domaine rituel
étant particulièrement bien vécu et prisé par les fans de rock, « une opération
de métissage du rituel chrétien avec le récital rock ouvri[rait] de riches
perspectives » pour rendre plus attrayant et plus moderne le culte catholique
sans non plus le dénaturer (Berger, 1997, p. 195).
Le père Robert Culat dans le cas de figure du black metal
semble aussi, tout comme Philippe Berger, tirer des enseignements pour l’avenir
du catholicisme. Il s’attache à faire partager son expérience à ses collègues,
même s’il est rarement entendu. Mettons en exergue que, dans chaque cas de
figure, cet homme d’Église reste intègre vis-à-vis de ses croyances et défend
ses positions chrétiennes, ce que les métalleux apprécient beaucoup chez lui.
Il ne s’aventure pas à travestir sa foi en la mélangeant aux idéaux du black
metal fondés sur l’antireligion.
Pour répondre plus profondément encore à ta question, je
suis incapable de vivre un dédoublement de personnalité prêtre dans ma
paroisse, neutre avec les métalleux. Il est clair que ma foi chrétienne me
donne une manière spécifique d’envisager mes relations avec les métalleux. Pour
préciser, je dirai que cela implique de ma part un sincère effort de
compréhension, une capacité de me remettre en question si les arguments qui me
sont présentés me paraissent solides, de l’ouverture, de la tolérance,mais
surtout de la charité dans le sens le plus noble du terme. C’est ce que
j’appelle le dialogue. (Père Robert Culat)
En rupture avec le prêtre Philippe Berger, il ne milite pas
pour un métissage entre catholicisme
et black metal. Ce courant musical lui permet simplement de tirer les
conclusions sur les revers de l’Église et sur son avenir. Homme d’Église
également, n’a-t-il pas le devoir ou tout du moins l’espoir caché de convertir
les individus auxquels il s’intéresse ? Si ce n’est de mener une
infiltration commanditée par le
Vatican pour évangéliser ces âmes en peine que sont les blackists (comme nous
lui exposions non sans humour) ?
Je rappelle que, dans la théologie chrétienne, la
conversion à proprement parler est toujours l’œuvre de Dieu. Les hommes ne sont
que des instruments entre ses mains. Ce qui veut dire que même si je le voulais
je n’ai pas le pouvoir de convertir quelqu’un. Simplement, je suis un témoin de
la foi. Par définition, la foi doit être une démarche libre, même si au cours
de l’histoire chrétienne l’évangélisation a pu être pratiquée en contradiction
avec les consignes du Christ, donc par la force, la contrainte et la
violence.
Paul VI que je citais affirmait : « Notre époque a
davantage besoin de témoins que de docteurs », ce qui signifie que le
témoignage chrétien se situe davantage du côté de l’être et des actes que du
côté des paroles. Une rencontre avec un métalleux m’a fait toucher du doigt la
profonde vérité des paroles du pape. Nous avons entretenu une correspondance et
je l’ai invité à passer quelques jours chez moi. Très vite il m’a avoué être
dans l’étonnement en me disant qu’il trouvait en moi une joie et un amour
auxquels il n’était pas habitué dans sa vie ordinaire. Tout cela pour dire que
je ne lui ai pas fait de grands discours théologiques en vue de le convertir
mais que j’ai essayé de l’accueillir comme un frère en humanité, même s’il ne
partageait pas ma foi et c’est ce qu’il a retenu. Donc, si pour toi cette
attitude est de l’évangélisation, alors je n’ai pas peur ni honte de dire que
j’évangélise les métalleux (Père Robert Culat).
Au total, il résulte que cette action atypique et sincère
démontre à la fois les quelques paradoxes qui ont cours dans le milieu black
metal, mais aussi et surtout toute l’importance que ses musiciens attribuent à
la question de la religion et du croire. Le travail des questions religieuses
n’est pas anodin. Les blackists sont mués par une transcendance et un rapport à
l’altérité spécifique. La part sombre que recèle en lui chaque individu est non
pas magnifiée ou encensée par les métalleux comme pourraient s’en indigner
certains journalistes peu scrupuleux, mais elle est simplement acceptée. Il
s’agit d’accepter avant tout « l’entièreté de l’être » (Maffesoli, 2002). En
cela la figure de l’altérité est immanente aux musiques métalliques.
Un ami blackist m’avait dit un jour quelque chose de très
vrai : « La haine que nous avons contre la religion ne fait que la magnifier.
La meilleure arme contre la religion, c’est de l’ignorer ! » Le black metal
pour moi est la preuve la plus flagrante de l’homme « animal religieux ». Dans
nos sociétés d’Occident, les jeunes baignent dans l’indifférence religieuse et
le fait que des jeunes qui n’ont aucune culture religieuse se mettent dans le
black et cultivent une recherche mystique, c’est bien la preuve que le
sentiment religieux est inscrit au plus profond de nous. L’homme
intrinsèquement cultive un sentiment religieux (Père Robert Culat).
Musiciens interrogés dans le cadre de nos mémoires de Maîtrise
et de DEA
Clevdh : du groupe Orakle
Achernar : Orakle
Kraban : Nydvind,
Heol Telwen,
In Born Suffering,
Mipien An Douar,
Bran Barr
Hingard : Nydvind,
Bran Barr,
Nunkthul,
Black Orchid,
Despond, Monolithe
Amduscias : Temple Of
Baal, Bran Barr
Aed Morban : Bran
Barr
MkM : Antaeus
Gérald : Funerarium
Fog : Fogzard
Hreidmarr : Anorexia
Nervosa, Crack Of
Dawn
N. : Your Shapeless
Beauty, Hegemon
Supports audio utilisés pour notre démonstration
Antaeus, Cut Your Flesh And
Worship Satan, Battl’ersk, 2000
Antaeus, De Principii
Evangelikum, Osmose Productions, 2002
Anorexia Nervosa, Drudenhaus, Osmose Productions, 2000
Anorexia Nervosa, New
Oscurantis Order, Osmose Productions, 2002
Anorexia Nervosa, Redemption
Process, Listenable Records, 2004
Black Orchid, Dark
contemplations of a mesmerizing cosmic Kingdom, Haceldama
Productions (tape), 1996
Bran Barr, Les Chroniques de
Naerg, Autoproduction, 2001
Despond, Supreme Funeral
Oration, Haceldama Productions, 2004
Fogzard, Extreme
atheism, Autoproduction, 2004
Funerarium, A.M.O.R.C, Great White North, 2004
Nehemah, Light Of A Dead
Star, Oaken Shield, 2001
Nydvind, Eternal Winter
Domain, Sacral Productions, 2002
Orakle, L’ineffable émoi… de ce
qui existe, mcd, Autoproduction, 2002
Orakle, Neath The Rapture
Shadows, démo, Autoproduction, 2002
Temple Of Baal, Black Unholy
Presence, Chanteloup Créations, 2001
Temple Of Baal, Servants Of The
Beast, Oaken Shield, 2002
Your Shapeless Beauty, Sycamore
Grove, Adipocere, 1999
Your Shapeless Beauty, My Swan
Song, Adipocere, 2003
Your Shapeless Beauty, Terrorisme Spirituel: Insoumission Complète,
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[1]
Nicolas Walzer est jeune chercheur en doctorat de sociologie à
l’Université René Descartes Paris 5 – La Sorbonne. Il est membre du Centre
d’Étude sur l’Actuel et le Quotidien (CEAQ) et membre du Groupe de Recherche et
d’Étude sur la Musique et la Socialité (GREMES).
[2]
Walzer, N., 2004,
L’imaginaire et
les parcours des musiciens de black metal : des acteurs undergound travaillés
par le religieux, mémoire de DEA de sociologie des religions (200
pages), École Pratique des Hautes Études, Paris-Sorbonne.
[3]
L’ouvrage de Fabien Hein, titulaire d’un doctorat sur le rock
en Lorraine : Hein, F., 2003,
Hard Rock, Heavy
Metal, Metal… Histoire, cultures et pratiquants, Paris, Mélanie
Séteun et Irma Éditions, est une étude ethnographique du metal publiée peu
après notre maîtrise d’histoire culturelle. Si elle est bien menée malgré
quelques erreurs stylistiques dommageables, on regrettera qu’elle n’obéisse pas
aux attentes minimales de tout travail scientifique et sociologique :
problématique, ancrage théorique et impartialité. Elle n’est donc en rien la
première étude sociologique du metal comme son éditeur s’en targuait mais
constitue plutôt une entrée en matière dans le monde du metal pour le curieux
ou le néophyte. Le problème réside dans le ton « défensif » adopté par
l’auteur, qui ruine immédiatement toute possibilité d’aval scientifique. Notre
rigueur scientifique depuis notre maîtrise n’est justement pas de défendre ou
de condamner le metal mais simplement de le « donner à penser »
(Maffesoli).
[4]
Guibert, G. et Migeot, X., 1999, Les dépenses des musiciens de
musiques actuelles. Éléments d’enquêtes réalisées en Pays-de-Loire et
Poitou-Charentes. In
La Scène.
Hors-série. Avril 1999.
Politiques publiques et
musiques amplifiées/actuelles. Actes des 2
es rencontres nationales. Nantes 1998,
pp. 117-121.
[5]
L’échantillon de onze musiciens choisi se veut représentatif du
musicien de black metal français de telle sorte qu’il soit possible d’en
esquisser une première réflexion typologique : « il doit être soit
représentatif ou s’approchant de la représentativité, soit défini autour de
catégories précises » (Kaufmann, 1996, p. 40). Par commodité géographique, tous
les onze musiciens qui ont formé le matériau des entretiens résident en région
parisienne, hormis un seul logeant à Limoges. Leur âge varie de 19 ans pour le
plus jeune à 30 ans pour le plus vieux. Aucune musicienne n’a été interrogée
puisque, sur la centaine de groupes de black metal à l’œuvre en France et ses
près de 300 musiciens, elles n’en représentent qu’une infime minorité : à peine
plus de cinq. Puisque « l’important est simplement d’éviter un déséquilibre
manifeste de l’échantillon et des oublis de grandes catégories » (Kaufmann,
1996, p. 41), une attention toute particulière a été portée à la diversité des
profils, au fait que chaque école de pensée (appelant un imaginaire
relativement spécifique et normé) soit représentée sous les traits de chacun
des musiciens. Dans le milieu musical black metal, est qualifié d’
old school le black metal qui s’inspire des
pères fondateurs du début des années 1990 (les groupes norvégiens
Darkthrone,
Mayhem,
Burzum). La
new
school est massivement synonyme de black metal avec claviers, le
plus souvent en rupture avec le black metal
old
school qui n’en utilise pas. Elle est à l’œuvre depuis 1996. Il est
à noter que chacune des deux écoles renvoie à la théâtralisation d’un
imaginaire assez spécifique. La
old
school obéit en règle générale à un imaginaire fortement satanique,
nihiliste et « malsain », tandis que la
new
school est davantage ouverte conceptuellement en reprenant diverses
thématiques « sombres » comme le néo-paganisme, l’atavisme, le folklore
régional, l’
heroic fantasy et Tolkien,
le gothisme, le vampirisme, la lycanthropie, l’industriel… Pour catégoriser
globalement, l’échantillon est donc constitué de quatre musiciens
old school à tendance sataniste et
donc athée (se réclamant eux-mêmes d’une certaine vision du satanisme), cinq
musiciens
new school (dont trois à
l’imaginaire païen et naturiste) et deux autres, respectivement en marge de ces
deux écoles, développant un imaginaire plus personnel que nous qualifierons
d’
hybrid school. Il faut préciser que,
pour des raisons de temps et d’investissement, l’horizon herméneutique a été
très privilégié pour la présente étude par rapport à l’interprétation
statistique et quantitative pure. Nous ne doutons pas de la relative bonne
représentativité de notre échantillon de 11 musiciens sur les près de 300 que
compte la scène française. Comme Paul Rabinow le suggère, nous avons toujours
essayé de trouver les personnes susceptibles d’apporter le plus par rapport aux
questions posées (Rabinow, 1988), car « dans l’entretien compréhensif, plus que
de constituer un échantillon, il s’agit plutôt de bien choisir ses informateurs
» (Kaufmann, 1996, p. 44). Chaque interrogé étant en lui-même un modèle
(presque parfois un idéal-type) de l’école
old,
new ou
hybrid.
[6]
Le Monde, 12 juillet
1996, p. 8.
[7]
Le Nouvel Observateur,
4 juillet 1996, p. 66.
[8]
L’ouvrage de Becker (1985), qui étudie le cas de jazzmen
américains d’avant guerre, fait référence en ce qui concerne la sociologie de
la déviance. Pour autant, soulignons que nous avons choisi un angle d’attaque
quelque peu différent pour l’étude des musiciens blackists, essentiellement
fondé sur le rapport à une transcendance.
[9]
Boudon
et al. (1993,
p. 70 :
déviance).
[10]
F. Nietzsche,
Œuvres
Posthumes (XVI, 437), Alfred Kroner Éditions : « Il ne s’agit pas du
tout d’un droit du plus fort. Les faibles et les forts se comportent d’une
manière toute pareille : ils étendent leur puissance aussi loin qu’ils le
peuvent. »
[11]
Forum
www. postchrist.
com, en réponse au sujet que nous lancions : « Le black
metal est-il une musique sacrée inversée ? ».
[12]
Il est bien entendu ici que nous ne portons aucun jugement sur
ces thèmes, nous ne faisons que
faire parler le
milieu. Le poids et la place de la religion sont toujours l’un des
principaux sujets de réflexion des membres de notre site PostChrist sur le
forum.
[13]
Plusieurs autres ouvrages de prêtres ont eu le même caractère
polémique : Regimbald (1983), Balducci (1994). Même un journaliste condamné
pour messes rouges a été l’auteur du même genre d’ouvrage dénonciateur : Bourre
(1997).
[14]
Ouvrage qui est toujours en cours de rédaction et que le prêtre
espère pouvoir publier et auquel nous contribuons.
[15]
Il semblerait qu’il y ait là un certain goût pour la
provocation ou tout du moins une forte volonté de s’afficher, de se faire
connaître dans le milieu metal de manière à nouer des amitiés et surtout à
susciter une vaste réflexion sur la religion, les religions aujourd’hui et leur
place dans la société.
[16]
Formation constituée d’un seul membre qui compose aussi bien
les paroles que la musique.
[17]
Ce terme est mobilisé sous plusieurs occurrences par les
blackists sur le forum de notre site PostChrist.
[18]
Voir
www. postchrist.
com : ce débat très nourri est disponible
via le chemin suivant : Assemblée –
Forum – Religions et religiosités – « L’essence d’une religion ».
[19]
Abbé Robert Culat, in « Considérations sur l’antichristianisme
dans le metal », sur
www. postchrist.
com section Réflexion.