2005
Sociétés
Dossier
La musique metal : sociologie d’un fait religieux
Olivier Bobineau
[1]
Fait musical concernant déjà trois générations de musiciens et
d’auditeurs, le metal est un fait social multiforme difficilement saisissable
et compréhensible de prime abord. Dès lors, loin des caricatures et amalgames
opérés par certains journalistes et observateurs considérant le metal comme une
contre-culture aux effets dévastateurs, l’auteur propose de considérer cette
musique du point de vue de la sociologie des religions. En ce sens, il convient
d’apprécier le metal dans sa spécificité : hybridation/combinaison de fiction
et de réalité, de références à l’ordinaire et à des faits extraordinaires, de
croyance et d’incroyance... dimensions et caractéristiques que l’on trouve
justement dans le fait religieux.
Mots-clés :
metal, fait social, définitions de la religion, fait religieux, compréhension sociologique d’un fait social.
Musical act that already deals with three generation of musicians
and audience, metal is a social feat which has multiple shapes that gives a
first impression of an item really hard to understand or even to assimilate.
Indeed, the author suggest(s) to consider this music with a religious sociology
point of view. This proposition stands out from the usual exggerated and
amalgam papers oj journalists and observers who take metal as a fake culture
with dreadful consequences. In that direction, it does underline the
specificity of metal : hybridization/mix of imaginary and reality, reffering to
ordinary and extraordinary events, true belief or dismissal belief... which are
dimensions and characteristics that we also found in the religious
deed.
Keywords :
metal, social feat, religious definitions, religious deed, sociological understanding of a social feat.
Quand un journaliste ou un observateur non avisé s’intéresse au
metal, à ses manifestations sociales et qu’il fait l’effort d’aller à un
concert, il ne retient au prime abord que le fait spectaculaire : sur fond
sonore, les mises en scène incorporent une symbolisation et une ritualisation
organisées faisant appel à l’affect des auditeurs.
Au mieux, il voit une provocation de
jeunes qui arborent des croix chrétiennes, des pentagrammes inversés et portent
le chiffre 666 avec des images ensanglantées sur leurs tee-shirts. Il identifie
lors de concerts des phénomènes de transe combinés à la présence de musiciens
charismatiques contribuant également à galvaniser un public. Dans cette
optique, trois observateurs, qui sont des prêtres catholiques, y voient tantôt
« le Diable incarné », « une mode violente », une « branche politique maléfique
» ou encore un « mal extrême » (Regimbald, 1983 ; Balducci, 1994 ; Domergue,
2000).
Au pire, l’observateur non
avisé se fait l’avocat ou le pourfendeur d’un jeu spectaculaire dans lequel
l’amalgame devient la grille de lecture et la confusion des genres, un critère
d’analyse. Par là-même, la rigueur intellectuelle laisse place à la
stigmatisation d’une pratique musicale sous couvert de propos psychologisants
ou sociologisants stigmatisant une contre-culture dans son ensemble
[2]. Ce sont autant
d’appréciations qui soulignent la prégnance de jugements de valeurs, non de
faits, portés sur cette musique et sur les pratiques sociales qu’elle génère,
et ce, malgré tous les avertissements des fondateurs de la discipline
sociologique (Durkheim, 1968, 1996 ; Weber, 1992 ; Simmel, 1984).
Néanmoins, de telles erreurs intellectuelles sont
compréhensibles au regard des manifestations historiques et sociologiques de la
musique metal. En effet, émergeant à la fin des années 1960, le metal, terme
générique d’origine anglo-saxonne comme le rock, désigne un style musical
(guitares électriques, sons saturés) qui se conçoit comme une radicalisation du
rock, à la fois sur le plan musical et sur celui des pratiques sociales. Et
justement, telle est l’impasse dans laquelle se trouvent ceux qui s’intéressent
subrepticement ou superficiellement à cette musique : ils n’y voient qu’une
radicalisation musico-sociologique qui prend appui sur des provocations,
parfois violentes, et des exhortations à la rébellion contre une autorité
(parentale, politique) ou une institution (famille, Église, école). Or, à la
lumière de nos recherches et questionnements théoriques, ce phénomène musical
actuel populaire (il n’en a pas toujours été ainsi) doit faire l’objet d’une
autre compréhension. En l’occurrence, pour saisir le metal d’un point de vue
sociologique loin de caricatures journalistiques, il convient de considérer ce
phénomène en prenant pour grille analytique les acquis épistémologiques de la
sociologie des religions. En ce sens, depuis ses débuts avec des auteurs
classiques tels que Tocqueville, Durkheim, Weber, Simmel ou Troeltsch, ce champ
de la sociologie s’interroge sur ce qu’est la religion et ce qui fait d’un fait
social une religion. Aujourd’hui encore, le débat est loin d’être tranché, on
parle à cet égard d’une « tour de Babel » des définitions (Lambert, 1991) ou
d’une « nébuleuse » (Dubuisson, 1998) dans la mesure où la question demeure
complexe et ambitieuse et qu’il existe une myriade d’approches (Caillé, 2003).
Cela étant, il est possible de dresser un horizon de lecture de ces définitions
et d’en dégager quelques éléments permettant une compréhension sociologique
nouvelle du fait social qu’est le metal.
Dans cette optique, notre
hypothèse est que la musique metal devient compréhensible au regard des acquis
définitionnels de la sociologie des religions, une telle perspective permettant
d’expliquer pourquoi cette musique suscite engouements et inquiétudes,
pratiques sociales toujours attirantes bien que vilipendées, dispositifs de
sens et de symboles cohérents bien que condamnés socialement. Une
telle démarche nous fera toucher du doigt une question de fond : y a-t-il
une spécificité sociologique de la musique
metal au regard de sa longévité (trois générations déjà concernées)
par rapport à d’autres styles musicaux et pratiques sociales observés dans la
société contemporaine ?
Un détour par les définitions de la sociologie des
religions
Première approche définitionnelle d’une religion : les
définitions fonctionnelles (Willaime, 1995). Celles-ci mettent en évidence les
fonctions de régulation, d’intégration et de socialisation d’une religion,
laquelle offre des modes de significations et des cadres sociaux d’inscription
à des individus dans une communauté ou une collectivité (Geertz, 1966 ; Yinger,
1970 ; Luckmann, 1967). De ce point de vue, le metal depuis la fin des années
1970 génère en direction de différentes générations une sociabilité
communautaire, une socialisation visant à la transmission de codes, de
référents et de comportements s’affichant aussi bien dans un espace public (la
rue, un concert) que dans la sphère privée (entre amis, chez soi). Un mode de
signification et un cadre normatif, pluriel aujourd’hui, prennent ainsi corps
dans la musique metal. De fait, comme d’autres musiques (punk, rap) ou
pratiques sociales (football…), le metal correspond aux caractéristiques
proposées par les définitions fonctionnelles de la religion. Ces définitions, à
force d’inclure tout le social et le culturel dans la religion, à force
d’étendre le champ opératoire de la religion aboutissent à diluer le phénomène
religieux qui perd alors toute spécificité (Hervieu-Léger, 1993 ; Willaime,
1995). Dès lors, elles ne permettent pas de comprendre la spécificité du metal
et d’en préciser les logiques et manifestations, la plupart du temps mal
comprises.
Deuxième approche de la religion : les définitions considérées
comme « substantives » ou « exclusivistes » (Hervieu-Léger, 1993 ; Willaime,
1995). Ainsi, des sociologues des religions proposent, en contrepoint des
définitions fonctionnelles, une manière de concevoir la religion comme à part
des autres activités sociales, dans la mesure où elle met en jeu des êtres
suprahumains, une dimension transcendante ou une réalité supra-empirique
(Spiro, 1966 ; Robertson, 1970 ; Dobbelaere, 1981 ; Wilson, 1982). Dans cette
optique, on peut considérer le metal comme une forme de religion, car il met en
scène des imaginaires et des symboliques se référant à une réalité méta-sociale
et à des êtres suprahumains, que cela soit des dieux, des monstres ou des
esprits maléfiques. Un imaginaire supranaturel y est véhiculé de manière
continue dans des textes
[3] ou lors de théâtralisations scéniques, que cela
prenne la forme de scarifications, de représentations sacrificielles ou de
prosternations devant des images, ou encore d’une gestuelle symbolisant des
démons ou des dieux selon des codifications prédéterminées. À ce titre, la
musique metal opère une instrumentalisation variée de références chrétiennes :
les acteurs (auditeurs et musiciens) font référence de manière récurrente soit
à un imaginaire ambivalent à la fois satanique et chrétien
[4], soit chrétien
[5], soit satanique
[6]. Concrètement, cette musique repose sur
des rites et pratiques supra-empiriques constituant une liturgie au sens où
l’entendent les sociologues et théologiens (Bobineau, 2004). Cependant, si le
metal correspond aux critères transcendants posés par les définitions
substantives de la religion, cela ne suffit pas à caractériser cette musique
par rapport à d’autres genres ou styles, qui font également référence au sacré,
à un univers dans lequel circulent des représentations suprahumaines
culturellement postulées : musique classique sacrée, musique contemporaine
d’Olivier Messiaen… En outre, les définitions exclusivistes (ou essentialistes)
mettent au second plan les processus de socialisation intergénérationnelle et
d’intégration sociale et communautaire codifiée que l’on trouve dans les
pratiques sociales religieuses et dans le metal. Avec cette approche, on gagne
en précision mais on perd en extension compréhensive.
Pour sortir du dilemme de ces deux types de définitions, de
nombreux auteurs suggèrent d’autres conceptions de la religion. En France, deux
sociologues, Jean-Paul Willaime et Danièle Hervieu-Léger, élaborent des
conceptions sociologiques de la religion tout en tenant compte des mutations
culturelles affectant la société moderne. Le premier considère, dans un premier
temps, la religion comme une communication symbolique de rites et de croyances
se rapportant à un charisme fondateur, générant une filiation (Willaime, 1995).
Dans un second temps, suite aux travaux de Camille Tarot sur le don et Marcel
Mauss (Tarot, 1998, 1999), il définit la religion comme un lien social articulé
au don qui se déploie selon trois dimensions. À savoir, la religion est une
activité symbolique traditionnelle postulant une donation originaire (dimension
verticale) qui engendre d’autres dons, à la fois dans la filiation, la
transmission (dimension longitudinale) et dans la solidarité qui se tisse entre
celles et ceux qui se reconnaissent dans une même filiation (dimension
horizontale) (Willaime, 2003). Quant à Danièle Hervieu-Léger, elle définit la
religion comme un mode spécifique du croire reposant sur une lignée croyante,
laquelle véhicule des symboles et des rites selon une référence légitimatrice à
une mémoire autorisée, traditionnelle : « Comme nos pères ont cru, nous aussi
nous croyons » (Hervieu-Léger, 1993, 2003). Ces définitions de la religion nous
permettent d’appréhender le fait social et culturel qu’est le metal. En effet,
si cette musique développe une activité symbolique selon des rites, des
croyances au travers d’une filiation musicale à partir d’un charisme
fondateur
[7], elle met en
sens, au fil de rencontres régulières de métalleux, une histoire de dons qui se
tissent selon une sociabilité avec un point d’orgue : les concerts
[8]. Par ailleurs, le metal n’est
pas tant une mode, avec ses allers et retours, mais un style faisant l’objet
d’une socialisation touchant déjà trois générations, de sorte qu’une lignée
s’établit. Plus encore, une mémoire autorisée naît et relate soit les exploits
des fondateurs et de leurs continuateurs, soit les déconvenues des
hérétiques
[9]. De fait,
si des sensibilités apparaissent au sein du metal avec des comportements ou
codes sociaux faisant l’objet de communautés différentes selon les périodes
considérées
[10],
l’ensemble des acteurs de cette musique se reconnaissent, s’identifient et se
comparent avec les fondateurs des années 1970, acceptés par tous :
Led Zeppelin, Deep Purple, Black Sabbath,
AC/DC.
Cependant, considérer le metal avec ces approches et grilles de
lecture ne nous permet pas d’expliquer la difficulté qu’ont tous les
observateurs aujourd’hui à appréhender et comprendre cette musique. Au-delà du
fait social ayant non seulement des contours mais aussi des caractéristiques
relevant d’une religion, le metal doit faire l’objet d’une autre analyse qui,
s’enracinant dans la recherche en sociologie des religions, ouvre de larges
horizons de compréhension.
Du fait social au fait religieux : la spécificité du metal
insaisissable
Cette analyse prend appui sur les derniers travaux de
l’anthropologue des religions, Albert Piette, et notamment son ouvrage
Le fait religieux. Une théorie de la religion
ordinaire, publié en 2003. De quoi s’agit-il ? L’auteur prend pour
point de départ de son raisonnement le fait que la sociologie des religions
s’intéresse soit aux manifestations de la religion lorsqu’elles sortent des
sentiers battus (sectes, ésotérisme, cultes en rupture avec la modernité
occidentale), soit aux tendances religieuses nouvelles (sécularisation,
privatisation, recomposition). Tout se passe comme si la recherche privilégiait
la dimension extraordinaire du religieux, laissant de côté le quotidien, en
focalisant sur l’étrangeté et les changements étonnants que connaissent les
religions depuis ces dernières décennies. Fort de ce constat, Albert Piette
souhaite développer une approche à « contre-courant » du fait religieux en
mettant au centre de sa réflexion la spécificité du religieux ordinaire. Le
matériau à considérer consiste donc en des activités anodines et contingentes
qui construisent au jour le jour le fait religieux, les moments spécifiquement
vides, les pauses dans les coulisses et les gestes des acteurs ainsi que les
objets secondaires co-présents par rapport aux séquences d’actions
focalisatrices de l’attention du chercheur. Il s’agit de pratiquer une
sociologie ou une anthropologie « pragmatico-réaliste » proche des acteurs, en
suivant les aspérités concrètes et ordinaires des situations, en regardant en
amont et en aval du fait religieux, trop souvent dissous dans ses
déterminations sociales ou ses effets socio-politiques (Piette, 2003, pp.
1-13).
Dans cette perspective, l’auteur en vient à développer sa thèse
centrale sur la spécificité du religieux. L’activité religieuse est de fait «
un entre-deux » se manifestant continuellement au quotidien par le jeu de
négations : « Il y a des hommes qui en sont et qui n’en sont pas », de la
présence et de l’absence, du vrai et de la fiction, du croire et du doute voire
du rejet, de la fidélité et de la colère. De ce point de vue, il y a de la
réalité et de la non-réalité, de la fiction et de la non-fiction. Si l’on peut
trouver certaines de ces caractéristiques dans d’autres activités sociales, la
spécificité du religieux tient précisément dans le fait d’articuler ces
dimensions de manière continue, de les mettre en circulation interactionnelle
par le jeu de la négation et de l’hésitation selon des « médiations
interminables ». L’activité religieuse se trouve par conséquent dans un
entre-deux permanent : « Les hommes, comme les dieux, n’y sont qu’en
déplacement, en oscillation et en équivocité » (Piette, 2003, pp.
75-82).
Cette hybridation ordinaire réalisée, propre au fait religieux
selon cet anthropologue, peut justement nous servir à spécifier le metal.
Reprenons les dimensions développées par Albert Piette, qui combinées
constituent la singularité sociale du fait religieux.
La première, fiction-réalité, nous fait entrer de plain-pied
dans le sujet. Le metal offre des imaginaires, des récits et des mises en scène
lors de concerts relevant à la fois de la fictionnalité et de la réalité. Les
décalages, les contrastes et les provocations participent en effet au rituel
collectif qui prend parfois une certaine démesure, spectaculaire. Les
comportements fictifs aboutissent à une excitation générale, mais ils demeurent
avant tout des actes non achevés, provisoires qui, s’ils étaient effectivement
achevés, arrêteraient aussitôt le concert (invocation de démons, de puissances,
de Dieu). Pour reprendre Piette, on est ici dans l’expression de signes du «
pas vraiment », dans l’entre-deux fiction/réalité.
La deuxième a trait à la présence-absence de l’invisible. Les
métalleux (musiciens, auditeurs) mobilisent des charismes, des références à des
êtres ou à des puissances surnaturelles dans les textes, lors de rassemblements
ou dans les iconographies. Un processus de construction situationnelle de
l’être surnaturel émerge et met en œuvre des co-présences humaines et
suprahumaines, ou du moins revendiquées comme telles. À cet égard, les
métalleux font état à la sortie de concerts d’expériences physiques, musicales
et collectives les dépassant ; ils décrivent l’événement concert comme un
moment leur échappant profondément et, si ce n’est pas le cas, le concert, la
messe n’a pas été donnée. Pris au sérieux ou non, spectacle réussi ou pas, le
concert fonctionne comme un rite qui en toute authenticité doit provoquer une
transe chez ceux qui y participent, une communion avec « autre chose » pour les
fans.
La dernière dimension parcourt l’axe croyance /non-croyance.
Dans la musique metal et chez ses fidèles, on ne sait pas très bien quand
commencent la croyance et la non-croyance, où se situent les frontières entre
le croire et le voir. Entre l’adresse au surnaturel, l’émotion intériorisée, la
présence intime et physiquement ressentie de la puissance supra-empirique, la
transe lors de concerts, tous ces comportements et attitudes de certains
métalleux ne lassent pas d’interroger. De nombreux musiciens et spectateurs
croient au metal : ils s’en réclament fidèles, prêts à transmettre une manière
d’agir, de sentir à d’autres générations. Des entretiens montrent en
l’occurrence comment cette croyance amène quelques-uns à prendre le metal pour
une religion, un musicien pour un dieu ou une idole, à considérer intimement
tel groupe, tel symbole comme l’objet d’un culte, individuel et
collectif
[11]. Des
dérives existent
[12],
des métalleux croient avec une fidélité à toute épreuve en leur musique,
d’autres pas du tout… Ce qui nous semble intéressant là est précisément le
spectre du croire (de la foi au doute, du credo au rejet) que propose cette
musique. En s’inspirant d’Albert Piette, on peut dire que toute une dynamique
sociale et personnelle s’élabore chez des (métalleux) croyants entre l’ensemble
des mises en phase avec eux-mêmes et la puissance supra-empirique,
surnaturelle, convoquée par le dispositif de représentations proposé par le
metal.
In fine, la musique
metal est un fait social qui, selon des processus de socialisation
intergénérationnels depuis les années 1970, distille une culture spécifique
dans la société occidentale. Est-ce une contre-culture qui diffuse des
représentations et des textes subversifs, organise des mises en scène
théâtrales reposant sur des imaginaires ambivalents et équivoques qui marquent,
« choquent » les esprits ? Pour certains journalistes non avertis, cela semble
être le cas : quand ils ne s’arrêtent pas aux dérives violentes et condamnables
de quelques-uns, ils opèrent des amalgames entre le metal et les groupuscules
sataniques ou d’extrême droite
[13]. Il ne s’agit pas ici de nier ces manifestations
inacceptables, mais de poser une autre grille de lecture qui permette de mieux
comprendre la spécificité de ce fait social dont on ne saisit pas encore
l’ampleur. En ce sens, le metal, contre-culture ou pas (telle n’est pas notre
question), peut s’envisager comme un fait social et musical qui combine et
articule trois dimensions (fiction-réalité, absence-présence,
croyance-non-croyance) au travers d’une sociabilité intergénérationnelle. Sans
cesse, le metal joue, fait circuler en son sein codes, pratiques et imaginaires
insaisissables parce que variés, équivoques, réels et fictionnels.
Concrètement, vie ordinaire et concerts extraordinaires, stabilité de la
fidélité musicale et versatilité des émotions, matérialité de la musique et
expériences supra-empiriques des métalleux, croyances en autre chose et doutes
multiples se côtoient ainsi de manière continue, parfois jusqu’à l’excès,
déstabilisant les personnes extérieures à cette musique. Dès lors, considérer
le metal dans sa spécificité sociale comme un fait religieux tel que le propose
l’anthropologue Albert Piette peut aider à comprendre d’un point de vue
heuristique, avec plus de justesse et d’adéquation, ce fait social. En tous les
cas, cela éviterait bien des caricatures, des réductions et confusions
antinomiques à toute recherche scientifique.
·
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[1]
Professeur agrégé en sciences économiques et sociales, docteur
en sociologie, Olivier Bobineau enseigne la sociologie des religions à Paris 5.
Il est membre du Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (CNRS/EPHE).
[2]
À cet égard, on peut lire dans
Le
Monde des Religions de mars-avril 2005 l’article sur « le Mal
adolescent » (pp. 26-29). Y sont confondus les groupes, les pratiques et les
styles musicaux au profit d’un amalgame reposant sur un présupposé : des
adolescents sont victimes d’« une manipulation des plus dangereuses ».
[3]
À cet égard, le dernier album (2004) de
Judas Priest, groupe de référence
depuis le milieu des années 1970 dans le metal, est éloquent : l’album
s’intitule
Angel of Retribution et
comprend des titres tels
Judas rising, Deal with
the devil, Demonizer, Angel, Hellrider.
[4]
Le concert d’
Iron
Maiden du 22 novembre 2003 au palais omnisports de Paris Bercy met
en lumière dès la première chanson le chanteur Bruce Dickinson crucifié, qui se
détache progressivement de sa croix placée sur le devant de la scène : il
s’agit de fêter sa « résurrection » comme il le déclare, c’est-à-dire sa
réintégration réussie au sein du groupe. Dans le même temps, on y voit des
marionnettes et des effets pyrotechniques symbolisant un imaginaire
diabolique.
[5]
Le groupe
Tourniquet
aux États-Unis, groupe de white metal (metal chrétien) reprend des titres ou
extraits de la Bible dans leurs chansons. Ils remercient Dieu à chaque concert,
y compris avec distribution de Bibles à la fin de leur prestation
scénique.
[6]
Les concerts et textes de
Black
Sabbath, au milieu des années 1970 ou, plus récem-ment,
Marilyn Manson mettent en valeur un
univers diabolique (Walzer, 2003).
[7]
Prenons l’exemple d’AC/DC. Fondé en 1972, ce groupe d’origine
australienne ne fait pas que véhiculer auprès d’un public de « fans » un
dispositif de représentations provocantes à la fin des années 1980, il met
avant tout en lumière son guitariste étonnant : Angus Young. Attirant toute
l’attention sur scène, il sidère les spectateurs fascinés par un homme de 1 m
58 capable durant trois heures de donner tout ce qu’il est et ce qu’il a
jusqu’à l’essoufflement. Ce n’est pas seulement la performance physique, mais
la présence personnelle qui fait l’objet d’une admiration. À plusieurs reprises
lors d’un concert, les fans regardent en silence les gestes, mouvements et
techniques du guitariste qui impose en soi le respect. Il court, s’arrête,
s’agenouille et bondit sur scène tout en dialoguant par l’intermédiaire de sa
guitare avec le public ; il joue avec un corps en perpétuelle transe tel un
pantin désarticulé et souffrant. Se trouve ici à l’œuvre le charisme tel que le
conçoit Max Weber : « la qualité extraordinaire d’un personnage, qui est, pour
ainsi dire, doué de forces ou de caractères surnaturels ou surhumains ou tout
du moins en dehors de la vie quotidienne, inaccessible au commun des mortels ;
ou encore qui est considéré comme envoyé par Dieu ou comme un exemple, et en
conséquence considéré comme un chef » (Weber, 1995, p. 320). Un tel charisme
reconnu par les métalleux influence de nombreux groupes (
Trust,
Dog eat
dog,
High Voltage, Anthrax, The
Angels…) ou guitaristes essayant de reprendre et d’imiter le maître
dans le cadre d’une filiation musicale. C’est aussi ce guitariste charismatique
qui remplit le Stade de France avec 80 000 personnes rassemblées le 22 juin
2001.
[8]
Voir les travaux d’Alexis Mombelet (2003, 2004).
[9]
L’hérésie est spécifique ou générale. Spécifique, lorsqu’un
groupe est condamné par les métalleux et la presse spécialisée pour avoir
réalisé
un album « indigne » du metal.
Tel est le cas de
Judas Priest qui
produit en 1986 l’album
Turbo Lover :
l’emploi à la mode de synthétiseurs fait immédiatement l’objet d’une
désapprobation de la part du public. Générale, quand un groupe est catalogué,
stigmatisé dès le départ ou à un moment donné de sa carrière comme
n’appartenant pas au metal.
Europe est
rejeté de la tribu metal au nom d’un
« Hard rock
FM » dès ses premiers albums ;
Scorpions connaît les mêmes difficultés depuis
1984. Pour les métalleux, il n’est pas bon de perdre son identité et de se
corrompre par là-même dans le
« Hard rock FM
».
[10]
Alexis Mombelet distingue trois publics différents au sein de
la tribu metal : le
public metal
alternatif, le
public metal
souche ainsi que le
public metal
extrême. Ces trois publics se différencient selon des affinités
singulières : styles musicaux, tenues vestimentaires, âges des publics, etc.
(Mombelet, 2003).
[11]
Voir les travaux d’Alexis Mombelet (Mombelet, 2004) et de
Nicolas Walzer (Walzer, 2004).
[12]
Au mois de février 2005, les membres d’un groupe obscurantiste
de jeunes Italiens âgés de 23 à 30 ans, dénommé
Bêtes de Satan, sont condamnés par la justice
italienne pour le meurtre de trois membres de leur propre groupe et pour
incitation au suicide d’un quatrième. Le leader du groupe Andrea Volpe, féru de
musique metal et de rites sataniques est condamné à 30 ans de prison
ferme.
[13]
À la fin de l’émission
C dans
l’air, diffusée le 18 mars 2005 sur France 5, un journaliste invité
ne peut s’empêcher de faire une confusion entre AC/DC et le satanisme ambiant.
Amalgame qui manifeste, certes, une méconnaissance du groupe mais nous
interroge quant à l’absence de toute rigueur intellectuelle de certains
observateurs s’affichant dans l’espace public.