2005
Sociétés
Activités sociologiques
Activités sociologiques
Badie BERTRAND, L’impuissance de la puissance, Fayard, 2004, 294 pages Les faiblesses engendrées de la force
La victoire de G.W. Bush en novembre 2004 a entraîné à peu près partout dans le monde une vague de peur et de désarroi face au choix des États-uniens
[2]. S’il est probable que ce choix soit problématique, nous allons essayer de démontrer qu’il l’est en fait beaucoup plus pour ses concitoyens que pour les Européens. Mais ce que nous allons surtout essayer de montrer, c’est que les actuelles démonstrations de force de Washington sont le signe d’un affaiblissement structurel de la domination américaine sur le reste de la communauté internationale. Cet affaiblissement s’évalue sur trois axes : la baisse de la part de son économie sur l’économie mondiale, sa position d’hyperpuissance qui en fait un partenaire à affaiblir y compris dans le camp de ses habituels alliés, et enfin son actuelle idéologie messianique, source d’aveuglement géopolitique quant aux choix de ses stratégies.
Posons tout d’abord quelques faits. En 1945, le PNB des États-Unis représentait plus de la moitié du produit brut mondial. Aujourd’hui, ce taux est tombé à 25 %. Sa balance commerciale est désormais déficitaire à hauteur de 450 milliards de dollars. Si la puissance politique n’est pas la simple projection de la puissance économique, elle lui est cependant liée. Le développement de son influence à partir de 1945 était lié à sa victoire sur le nazisme mais aussi à une intelligente gestion de l’après-guerre à travers des systèmes de redistribution comme le plan Marshall. La domination économique permettait une générosité, source de contrôle sur les pays qui bénéficiaient de ces aides. En réduisant leurs aides, les États-Unis se sont privés de la capacité à influer sur le reste du monde par des moyens non militaires. Prenons un exemple contemporain : avant de devenir Secrétaire d’État, Condoleeza Rice alors conseillère pour la sécurité nationale avait eu cette phrase célèbre au printemps 2003 quant à la façon de gérer le refus de la France, de l’Allemagne et de la Russie de suivre G.W. Bush dans l’aventure irakienne : « Il faut punir la France, ignorer l’Allemagne et pardonner à la Russie. » Deux ans après, la punition tarde toujours à venir. Washington n’en a pas les moyens face à une Europe économiquement unie et appuyée sur une monnaie unique. Les États-Unis n’ont pas la puissance économique de leurs ambitions en politique étrangère.
En parallèle, sa puissance militaire s’est financièrement hypertrophiée. En 2007, le budget militaire de ce pays sera supérieur au budget militaire cumulé de toutes les autres nations de la terre. Cela répond à des logiques économico-idéologiques internes : la défense est un des rares secteurs économiques où Washington se permet une action keynésienne.
Mais il y a aussi des motivations externes. Les États-Unis sont obligés de survaloriser leur rôle politique pour occulter aux yeux du monde mais aussi aux leurs leur perte relative d’importance. Et ce rôle politique se fait par l’interventionnisme armé. C’est pourtant une stratégie contre-productive à moyen terme. Cet activisme guerrier fait peur au reste de la planète. Toutes les études montrent que les États-Unis apparaissent comme les plus susceptibles de mettre en danger la paix mondiale. Son image depuis 2001 a baissé dans tous les pays à l’exception du Koweït et d’Israël. Cependant, même si le comportement de l’actuel président a aggravé cette tendance, nous pensons que, mécaniquement, la simple position d’hyperpuissance unique suffit à créer une situation de peur chez les autres partenaires. Personne n’est rassuré de voir un seul acteur dominer tous les autres par ses capacités de violence, eût-il une des idéologies politiques les moins problématiques. C’est une question de positionnement. Les adversaires se renforcent, les alliés se font plus circonspects.
Mais le problème est que cette situation de domination solitaire militaire suppure forcément chez celui qui en bénéficie une tendance à en tirer des conclusions idéoloco-morales. « Si je suis le plus fort, c’est qu’il y a une raison à cela et cette raison induit une mission envers le reste du monde. » Là encore, il ne s’agit pas d’une spécialité US. L’Europe lorsqu’elle était dans la même position de domination militaire a aussi largement colonisé et fait la guerre à d’autres peuples, pour leur « bien » évidemment et dans le cadre d’un universalisme belliciste. C’est au tour des États-Unis de sombrer dans ce travers, l’habillant de ses propres oripeaux culturels, en l’occurrence le messianisme. Or ce discours théologico-politique contribue à éloigner les stratégies états-uniennes du principe de réalité. Parce que les Irakiens devaient « comprendre » qu’on détruisait leur pays « pour leur bien », ils allaient immédiatement tous soutenir l’intervention américaine. Parce que les Nations Unies allaient « comprendre » que les États-Unis étaient dans le « juste », elles allaient participer à l’opération. Autant d’erreurs de perception nourrie par une idéologie de fantasme qui coûtent très cher.
Affaiblissement relatif économique, hégémonie militaire anxiogène et idéologie messianique trompeuse, voilà trois facteurs de l’affaiblissement américain. La prise de conscience de cet affaiblissement mettra ce pays devant une alternative : soit un retour à des pratiques de relations internationales plus modestes, soit une fuite en avant vers le bellicisme pour chercher à se prouver qu’il n’en est rien. Le dernier vote ne semble pas plaider pour la première solution. Pour citer le président américain Truman : « Il est difficile de prédire, surtout l’avenir. »
Pour approfondir sur la dimension économique : Todd E., Après l’empire, Folio, 2004.
Ali Aït ABDELMALEK, Territoire et profession : essai sociologique sur les formes de constructions identitaires modernes, EME, 2005
Le CEAQ vous informe de la sortie de cet ouvrage.
La question de l’identité nous fournit, ici, plus qu’une unité de la thématique traitée. Mais, dans ce registre, la notion mérite un nouvel éclaircissement. En effet, l’utilisation du terme « identité » a été, à juste raison, critiquée : si l’identité est partout, elle n’est nulle part ; ranger sous le terme d’« identité » tout type d’affinité et d’affiliation, toute forme d’appartenance, tout sentiment de communauté, de lien ou de cohésion, toute forme d’auto-compréhension et d’auto-identification, c’est s’engluer dans une terminologie émoussée, plate et indifférenciée.
Le but est ici d’apporter une contribution au concept d’identité comme « catégorie analytique » ; on suggère qu’entre les tendances à « signifier trop » (sens fort) et à « signifier trop peu » (acception faible), on peut satisfaire aux exigences de l’analyse sociale, en spécifiant deux facettes – parmi d’autres – de l’appartenance et de l’identité (le territoire et la profession). Notre approche a consisté à démêler le nœud de significations qui se sont accumulées autour de la notion, polysémique, d’identité, et à répartir le travail conceptuel effectué par le terme, entre un certain nombre de mots peut-être moins « chargés ». Nous avons, ainsi, proposé deux groupes terminologiques : « identité territoriale / identité professionnelle » et « idéologie nationale / utopie communautaire ». On voit bien que ces dimensions n’épuisent, loin s’en faut, pas l’ensemble des significations et des emplois possibles du terme « identité » ; nous prétendons, toutefois, qu’une distinction fondamentale peut et doit être faite entre les modes d’identification territoriale et professionnelle. On peut identifier ou s’identifier à une autre personne, en fonction de sa position dans un réseau relationnel (local, régional, national ou international), dans un espace territorial. D’un autre côté, on peut s’identifier, ou identifier une autre personne, en fonction de son appartenance à un groupe de personnes partageant un attribut catégoriel, un même travail (métier, profession, classes sociales).
On soutiendra ici que, alors que les modes d’identification territoriaux demeurent encore importants dans de nombreux contextes, l’identification catégorielle – on veut parler du métier ou de la profession – a acquis une importance encore plus grande dans les sociétés contemporaines (modernes et urbanisées).
[2]
Nous employons ce terme, de plus en plus courant en géographie, pour désigner les habitants des États-Unis d’Amérique. Nous réservons le terme « Américains » comme terme générique pour les habitants de ce continent.
[1]
CEAQ/Paris V Sorbonne