Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804147649
118 pages

p. 5 à 8
doi: en cours

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no 89 2005/3

2005 Sociétés Présentation du dossier

Le sens commun

Perspectives pour la compréhension d’une notion complexe

Panagiotis Christias  [1]
Ces dernières années, la problématique du sens commun prend de plus en plus d’importance dans le domaine des sciences humaines et sociales. En même temps, de plus en plus de traités sur le sens commun exploitent des voies différentes et divergentes qui parfois et par moments se croisent. Ce sont ces divergences qui nous ont poussé à recueillir quatre textes qui expriment quatre manières différentes de comprendre le sens commun : le « sens commun » chez James et chez Schütz, le « microcosme » de Mary Douglas et l’« initiation » de Michel Maffesoli, qui laissent apparaître derrière eux les grandes traditions de la pensée du sens commun dont nos auteurs sont les héritiers : la tradition compréhensive d’un Weber et d’un Simmel, la tradition phénoménologique de Husserl et du « monde de la vie » et même la tradition anglo-saxonne, de Wittgenstein à Geertz.
Nous voudrions, dans cette introduction, insister plutôt sur une caractéristique commune des perspectives de nos quatre auteurs : le caractère fini et local du sens commun. Contrairement aux traditions philosophiques, plus ou moins attachées aux Lumières, les conceptions sociologiques et anthropologiques évitent de considérer le « sens commun » ou le « bon sens » comme une morale et une logique universelles, une connaissance minime, inscrite dans les choses mêmes, et que toute société détient de façon quasi génétique. Fidèles aux principes d’une phénoménologie de la connaissance sociale, nos auteurs considèrent le sens commun comme un savoir local, un acquis socioculturel et non universel et transcendant. Ce qui est commun aux divers « sens communs » n’est pas leur contenu, comme le soutenait la tradition théologico-philosophique, mais leur forme. Ainsi, la notion de « microcosme » (Douglas) peut être appliquée dans la société judaïque et dans le monde des Lele sans pour autant que le contenu du microcosme des Juifs n’ait de lien avec celui des Lele. L’initiation (Maffesoli) est une procédure sociale d’apprentissage pratique et expérientielle des lois et des manières d’une société close par laquelle l’individu devient membre d’une société donnée. Mais les rites de cet apprentissage changent d’Athènes à Rome. Ce qui reste commun est le fait qu’il y ait des rites qui servent à ceci précisément : initier l’étranger aux mystères de la conjonction communautaire. C’est justement ce fait qui permet le développement d’une science sociale sur le sens commun. Nous examinerons par la suite deux traditions de ce fondement de la science sociale sur le sens commun : la première, anglo-saxonne, à travers Clifford Geertz et la deuxième, compréhensive, à travers l’excellent livre de Patrick Watier sur la sociologie compréhensive.
Dans son étude sur le sens commun [2], Clifford Geertz étudie l’aspect systématique du sens commun à partir des données ethnographiques, recueillies auprès de communautés tribales africaines. Clifford Geertz [3] nous propose de considérer le sens commun comme un faubourg du langage. Il cite un passage de Wittgenstein selon lequel le langage est comme une ville. Il est fait de faubourgs, du faubourg de la science, de l’art, de la religion. Impossible de dire, note Wittgenstein, quelle est la fin de la ville. De nouveaux faubourgs s’y ajoutent continuellement. Le sens commun est donc, selon Geertz, un faubourg de cette ville, un faubourg comme tous les autres.
Développant le sens commun en tant que système culturel, Geertz écrit : « La religion repose sur la révélation, la science sur la méthode, l’idéologie sur la passion morale ; mais le bon sens s’appuie sur l’assertion qu’il n’en est pas, ainsi, en un mot, que c’est juste la vie. C’est sur le monde qu’il s’appuie. » [4] Geertz nous assure que le sens commun est un « système culturel », c’est-à-dire qu’ « il peut varier dramatiquement d’un peuple à l’autre » [5]. Il faudrait néanmoins ajouter que, si le sens commun est un système culturel, il l’est pour Geertz, c’est-à-dire pour le scientifique qui l’étudie comme tel, mais qu’il ne l’est pas pour l’acteur quotidien qui le vit de l’intérieur. Pour celui-ci, il est non pas culturel mais « naturel », ainsi que Geertz le note [6]. Le « naturel » est une des quasi-qualités attribuées au sens commun par Geertz. Il y va de l’air simple et décidé que certaines choses ont dans la vie de tous les jours. « Cela va de soi » est la phrase qui dit qu’agir ou penser ainsi est tout à fait naturel, ce qui signifie : « Je ne vois pas comment je pourrais penser et agir autrement. » Le sens commun est un système complexe de « descriptions », des propositions majeures et mineures, des formes générales et spéciales. Saisir ses descriptions et la manière dont elles s’enchaînent les unes aux autres, sans pour autant les réduire à un système rationnel monolithique, est la tâche du sociologue. Reprenant un mot de Mikhaïl Bakhtine, nous pouvons affirmer que la structure du sens commun est « polyphonique ». Bakhtine fut l’initiateur de la notion de « polyphonie », entendant par là « la pluralité des voix et des consciences indépendantes et distinctes [de] la polyphonie authentique des voix à part entière » du roman de Dostoïevski [7]. L’univers polyphonique décrit par Bakhtine est constitué de « rapports dialogiques », qui sont perçus « dans toutes les manifestations de la vie humaine consciente et raisonnée, d’une façon générale, [dans] tout ce qui a un sens et une valeur » [8]. Il s’agit d’un savoir effectif qui se crée par les interactions. Le texte de Schütz sur Don Quichotte est une analyse de la manière et des mécanismes de la construction de ce sens commun à travers les interactions intersubjectives et sociales.
Telle est justement l’hypothèse de la sociologie compréhensive de Weber : si ce savoir rudimentaire ne pouvait pas être construit, l’action sociale serait impossible. Il existe un savoir organiquement lié à l’action quotidienne et la tâche du sociologue est de le mettre en évidence. Toutefois, Weber n’assimile pas le sociologue à l’homme quotidien. Le sociologue est un scientifique, la sociologie une science et donc nécessairement une science du général. Ceci ne signifie pas que le sociologue ne s’occupe que du général mais que la sociologie, étant une science, est la même si on l’applique au cas de l’Allemagne de 1850, du Tibet au quatrième siècle ou aux structures économiques du judaïsme antique. Ce qui implique que la sociologie est, comme le disait Simmel, une science des formes.
Dans son livre Une introduction à la pensée compréhensive (Circé, 2002), Patrick Watier suit le développement de cette tradition depuis Dilthey jusqu’à Weber et à Simmel. Selon l’auteur, la clef de la compréhension de l’action d’un sujet est le sujet lui-même. Ceci entraîne une conséquence majeure qui parcourt depuis tous les travaux de sociologie compréhensive, de Dilthey à Simmel et de Weber à Schütz et à Maffesoli. Les modes de connaissance théorique de l’action ne sont pas essentiellement différents des modes de connaissance pratique de l’action. En d’autres termes, l’acteur et le sociologue font appel aux mêmes catégories pour comprendre et expliquer une action. Pourquoi l’acteur a-t-il besoin de « comprendre » son action ? La réponse à cette question constitue le fondement de tout le « programme » compréhensif. Si l’acteur ne « comprend » pas son action, il ne peut pas agir. Car on n’agit pas seul. On agit à l’intérieur d’un ensemble d’acteurs et d’actions. Tout agir humain est, quant à son essence, interagir. Wilhelm Dilthey tient compte de ce fait par l’introduction de la notion d’« ensembles interactifs ». Toute action humaine n’a lieu et sens qu’à l’intérieur d’un ensemble de règles et de comportements déchiffrables par l’ensemble de la communauté. L’acteur est dans ce cas en position d’anticiper sur l’action des autres sur la base de son expérience personnelle, qui n’est pas seulement une expérience psychologique, sur la base de l’empathie, par participation à l’expérience vécue, mais aussi logique, par interprétation de l’esprit objectivé. Si le premier mode de compréhension d’autrui est quasi direct – je comprends autrui comme je me comprends moi-même –, le deuxième est indirect – je comprends autrui par le déchiffrage d’un nombre de signes et de règles qui se constitue en un ensemble cohérent doué de sens. Les deux modes, loin d’être concurrentiels et opposés l’un à l’autre, sont complémentaires. Ils constituent le fond d’un savoir commun à tous les membres de la communauté existentielle. C’est ce savoir commun que cherche le sociologue.
Max Weber ne fera que systématiser cet ordre des choses. L’idéal type n’est qu’une variation imaginaire de la « réalité ». C’est un produit de l’imagination qui repose sur un stock de connaissances (Schütz), un stock d’expériences, que Weber appelle « savoir nomologique ». Weber insiste sur le caractère plausible de la construction idéal-typique, qu’il oppose à l’« objectivité » de type physicaliste. Ce savoir nomologique, ce savoir d’arrière-plan (Searle) de l’action quotidienne n’est pas seulement le fruit de l’expérience vécue, « réelle » de l’individu. Il consiste également en l’ensemble de situations « pensées » par l’individu. Il s’agit donc aussi et surtout d’expériences imaginaires, qui sont le fruit de la variation par l’imagination des situations historiques sur le principe de la probabilité et de la possibilité. Tel est d’ailleurs le sens d’une étude de l’histoire et de la littérature. L’acteur procède alors par typifications (Schütz), qui consistent en l’anticipation du résultat des actions, et donc guident vers une conduite « rationnelle ».
La tradition compréhensive, ainsi que le démontre alors Patrick Watier, rejoint essentiellement la problématique du sens commun. C’est à partir de lui que le sociologue commence et c’est à lui de nouveau qu’il retourne.
 
NOTES
 
[1] Chargé de cours à l’Université René Descartes – Paris 5
[2] Clifford Geertz, Local Knowledge. Further Essays in Interpretative Anthropology, New York, Basic Books, Inc., 1983.
[3] Clifford Geertz, Le sens commun en tant que système culturel. Savoir local, savoir global. Les lieux du savoir, Paris, PUF, 1986, p. 94-118.
[4] Op. Cit., p. 96.
[5] Idem, p. 97.
[6] Idem, p. 108-110.
[7] La poétique de Dostoïevski, Paris, Seuil, 1970, p. 32-33.
[8] Idem, p. 77. Notons ici que l’exemple type de processus polyphonique est, selon Bakhtine, les bacchanales et le culte dionysiaque et que le texte polyphonique par excellence est les dialogues platoniciens. Ceci démontre combien la philosophie dans sa conception platonicienne est proche du sens commun.
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Idem, p. 108-110. Suite de la note...
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