2005
Sociétés
Activités sociologiques
Activités sociologiques
Stéphane HAMPARTZOUMIAN,Effervescence techno ou la communauté trans(e)cendantale. Préface de Michel Maffesoli, Paris-Budapest-Torino, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales. Musiques et champ social », 2004, 305 pages
Effervescence techno constitue la version remaniée d’une thèse de doctorat de sociologie portant sur la fête techno, réalisée par Stéphane Hampartzoumian au sein du CEAQ, sous la direction du professeur Maffesoli.
Dans un premier temps, ce travail opère un détour par l’étude du contexte d’émergence de la fête techno. L’auteur propose une relecture des auteurs classiques de la sociologie qui ont pensé la modernité (Émile Durkheim, Max Weber, Georg Simmel, Norbert Elias). Ceux-ci ont dégagé quatre principes de structuration de la réalité sociale dans la modernité : la différenciation sociale, la rationalisation, l’urbanisation, l’individualisation. Pour Stéphane Hampartzoumian, ces principes de structuration de la réalité sociale génèrent un état de mélancolie sociale qui caractérise l’expérience existentielle dans la modernité. Cet état de mélancolie appelle régulièrement des moments d’effervescence. La réalité sociale ordinaire, le temps profane du quotidien appelle toujours périodiquement des temps sacrés où la réalité sociale ordinaire est rompue. Rappelons que Durkheim désigne par la notion d’effervescence ces moments où la communauté se rassemble et s’éprouve, l’effervescence n’étant autre qu’une expérience du sacré (et la religion en étant la forme hypostasiée).
La fête techno viendrait donc répondre à un besoin d’effervescence, constante anthropologique et contre-point nécessaire à la mélancolie sociale dans la modernité. Elle serait une modalité particulière de ces procédures rituelles permettant une expérience du sacré. Mais laissons à l’auteur le soin de préciser son hypothèse : « L’hypothèse de ce travail consiste à avancer que la fête techno se présente comme la forme rituelle la plus en phase avec l’époque contemporaine, elle se présente comme une ritualité festive adaptée au temps présent, elle est une modalité actuelle de l’effervescence collective inventée par le social en réponse aux tourments de l’individu, elle est une solution collective à ce qui se présente comme un problème individuel, et qui en fait un problème collectif. »
Une analyse de la procédure rituelle de la fête techno montre ensuite comment celle-ci retourne un à un les principes structurants de la réalité sociale ordinaire. La fête techno, en instituant un « hors-temps », un « hors-lieu » et un « hors de soi », c’est-à-dire en brisant un à un les cadres de la réalité sociale, permet une sortie provisoire de celle-ci et la production d’une effervescence sociale. Stéphane Hampartzoumian étudie les modalités particulières que la fête techno met en œuvre pour atteindre cet état d’effervescence collective, en détaillant les procédés par lesquels les contraintes de la réalité sociale ordinaire sont retournées. Il précise ainsi l’armature du dispositif rituel de la fête techno (le secret, l’investissement d’un lieu, l’établissement d’une parenthèse temporelle) et les moyens employés par les participants pour atteindre une sortie de soi et un état de transe collective (la danse, l’usage de drogues).
L’évolution historiographique du phénomène techno retracée par l’auteur l’amène à distinguer entre une « tendance nomade » (les fêtes hors la loi) et une « tendance sédentaire » (les fêtes qui respectent le cadre législatif) des fêtes techno. Dans la fête techno nomade se joue pour les participants une expérience de la transgression. L’auteur convoque ici une grille de lecture inspirée de la psychanalyse lacanienne. Nous retrouvons également à ce point le thème initial de la mélancolie sociale générée par la modernité, à laquelle la fête techno viendrait répondre. Ainsi, dans l’expérience de la transgression, les participants chercheraient à atteindre la jouissance, celle-ci n’étant autre que la fusion dans la communauté, tout comme dans le modèle psychanalytique le sujet recherche la fusion avec la Mère.
La dernière proposition établit l’impossibilité d’une telle fusion, en ce que la communauté est une réalité à bien des égards mythique, et en ce qu’une telle fusion signerait la dissolution du sujet. La fête techno apparaît alors à l’auteur comme une procédure rituelle qui vise à organiser l’échec d’une fusion sociale. C’est ce qui lui fait dire que c’est finalement dans l’illusion de la communauté que la communauté se réalise en fête techno.
Anne PETIAU
CEAQ/Université Paris V-Sorbonne
Gilles FERRÉOL (sous la direction de),Dictionnaire de sociologie, 3e édition refondue et mise à jour, Paris, Armand Colin, 2002, 246 p., 22
Si tous les chemins mènent, paraît-il, à Rome, tous les dictionnaires ne conduisent pas à une appréhension précise et claire de la multiplicité des notions, problématiques, méthodes et théories qui constituent l’ossature d’une science et, plus spécifiquement, de celle conçue par Auguste Comte et fondée par Émile Durkheim, il y a plus d’un siècle. Gilles Ferréol et son équipe de sociologues poitevins et lillois avaient relevé ce défi, il y a onze ans, avec succès, et ont « retoiletté », avec rigueur et savoir-faire, leur volume, outil essentiel de construction du sens professionnel du discours sociologique, traduit en roumain et prochainement en portugais. Cet ouvrage est, avant tout, le fruit d’un travail collectif, interlocutoire et coopératif, toute approche scientifique nécessitant la formulation de questions et de concepts suffisamment explicités pour que leur emploi ne cause pas de doutes sérieux dans l’esprit du dilettante. L’utilité d’un tel dictionnaire est certainement didactique. Sa lecture peut aussi être motivée par une vision « aventureuse ». On devrait, en effet, pouvoir aimer se perdre dans les dédales alphabétiques des diverses appellations et qualificatifs pour mieux retrouver le fil d’une spécialité qui se construit au jour le jour dans les laboratoires et par les recherches de terrain : objectif accompli !
Impossible de faire un compte rendu exhaustif d’une telle somme. Plus de cinq cents entrées, des articles courts et incisifs mais aussi des textes plus longs, explicatifs, parfois d’une dizaine de pages, des schémas et des tableaux synoptiques informatifs, des bibliographies mises à jour, forment un ensemble riche, polymorphe et, cependant, organisé. Les intersections avec les sciences connexes (anthropologie, économie politique, psychosociologie) ou la philosophie sont présentes et commentées de façon éclairante et finalisée.
Si l’on prend l’exemple des rapports avec la psychosociologie, le lecteur trouvera des références plus ou moins approfondies à un ensemble copieux et représentatif : altruisme, attitude, autorité, bande, béhaviorisme, conformisme, discrimination, dissonance cognitive, dynamique de groupe, ethnocentrisme, foule, frustration, identité, idéologie, imaginaire, imitation, inconscient collectif jungien, influence, intériorisation, mentalité, minorité, norme, opinion publique, personnalité de base, préjugé, représentation sociale, rôle, rumeur, sanction, socialisation, stéréotype, stigmatisation et valeurs. On le voit : les termes choisis ont l’avantage de permettre un regard synthétique, ouvert et utile au sociologue. On pourrait faire la même recension pour d’autres disciplines qui, comme l’économie, ont souvent puisé dans la sociologie pour édifier certaines de leurs approches en s’y articulant adroitement. Mais il ne s’agit pas ici de déterrer une quelconque hache de guerre monodisciplinaire. Au contraire, le pari de cet ouvrage est dans la mise en dialogue et en relation cognitive des concepts ayant le plus d’emprise sur les organisations et sur le développement des sociétés modernes. Ses axes lexicaux gardent toute leur cohérence et les auteurs font, pour chaque vocable défini ou, même, évoqué rapidement, un travail d’éclaircissement et d’objectivation.
Gilles Ferréol et ses collaborateurs ont aussi veillé à ce que des thématiques transversales, lestées de sens politique ou appliquées à des domaines centraux de la vie en société, soient traitées, accompagnées d’une actualisation des sources bibliographiques et statistiques. C’est ainsi que l’on pourra consulter, avec intérêt, des synthèses riches et conséquentes sur les rapports sociaux de sexe, la sociologie du changement social, de la culture, de la déviance et de la criminalité, de la famille, de la mobilité, des mouvements sociaux, des professions et de la professionnalisation, de la quotidienneté, du travail ou de la religion notamment. Ces textes, plus denses et fondamentaux, sont eux-mêmes associés à des renvois divers, si bien que les items techniques, analytiques ou à teneur plus épistémologique sont, quelquefois et implicitement, des compléments de tel ou tel thème, approfondi de façon notable ailleurs. Les méthodes et la méthodologie ne sont pas oubliées pour autant et l’énonciation des termes collectés qui ont trait à ces questions renseignera aussi sur l’intention théorique et pragmatique des auteurs ;: autoportrait, codage / décodage, enquêtes, entretien, études de cas, expérience, expérimentation, effet de halo, indicateurs sociaux, interview, méthodes quantitatives, observation, panel, paradigmes, questionnaire, quota, recherche-action, sociométrie, tests, triangulation, type-idéal, typologie…
La liste n’est bien sûr pas close et, lorsqu’on parcourt les chemins multiples de la connaissance sociologique ainsi solidement et subtilement résumés et indiqués, on referme, temporairement, un tel livre en pensant le rouvrir régulièrement et dès que possible : avis aux apprentis sociologues et aux autres !
Jean-Marie SECA
Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines