2005
Sociétés
Présentation
Lionel Pourtau
[1]
Le dossier qui suit cherche à définir ce que pourrait être la subculture techno. Les deux mots en soi demandent un supplément de définition. Premièrement, pourquoi « subculture » au lieu de « culture » ? Cloward et Ohlin
[2], grands commentateurs de Merton, ou Cohen
[3] usent du premier. Même s’il utilise les deux, Becker
[4] préfère le second car, pour lui, une culture apparaît chaque fois qu’un groupe de personnes se trouve confronté à un même problème, et, dans la mesure où les membres du groupe sont capables d’entrer en interaction et de communiquer les uns avec les autres, ils développent une conception d’eux-mêmes et de leurs activités déviantes par rapport au modèle dominant. Mais j’estime pour ma part qu’il est délicat d’appliquer le terme générique de culture à une dimension minoritaire et partielle de la vie sociale, dépourvue d’autonomie et ayant eu jusqu’ici une existence de quelques années. Que l’on perçoive cela comme de la prudence ou de la pusillanimité. Le temps tranchera cette hésitation épistémologique.
Mais même à partir de la définition de Becker, nous entrons dans un deuxième questionnement : culture « déviante ». Que met-on derrière le terme de techno lorsque l’on va au-delà de la musique ? Y a-t-il vraiment des points communs, des pratiques sociales communes entre le nomade organisateur de free-parties illégales vivant dans un camion et le jeune cadre qui passe ses samedis soirs dans les discothèques technos parisiennes à la mode ? Oui, mais peu. Les phénomènes de transe par exemple semblent relativement similaires. Mais au-delà ? Or ce sont bien les autres aspects plus politiques et culturels que nous souhaitons traiter dans ce numéro.
Il faut donc différentier pratiques commerciales classiques des raves et pratiques déviantes, communautaires et libertaires des free-parties. Rappelons ici rapidement ce qui les différencie. Une rave est un concert de musique techno légal et payant organisé par une association ou une entreprise de spectacle. Sa forme est identique aux autres types de concerts. Elle suit la même réglementation. Une free-party est une soirée clandestine et gratuite organisée par un collectif informel appelé Sound System. Initialement, un sound system est un système de sonorisation transportable permettant la diffusion de musique. Historiquement né en Jamaïque pour le reggae, le principe a été récupéré par les organisateurs de free-party. Par métonymie, un Sound System
[5] est devenu le nom générique pour désigner les collectifs d’organisateurs de free-parties. Le terme est synonyme de « tribu techno », deux expressions autochtones. Les membres des tribus technos sont semi-nomades, vivent fréquemment en communautés et sont en fait beaucoup plus éloignés des normes sociales que les simples clubbers, amateurs de techno en club. Créées en réaction à la prohibition de la musique techno ou à la forme aseptisée tant artistiquement qu’organisationnellement des raves et des discothèques, les free-parties sont sévèrement condamnées depuis 2001, même si elles subissaient déjà auparavant une forte prohibition. On peut donc globalement parler de pratiques déviantes pour les free-parties mais pas pour les raves. Même si certaines free-parties peuvent être légales et même si la consommation de drogues est très fréquente en rave. Le rapport collectif aux institutions reste fondamentalement différent. Deux dernières précisions par prudence : premièrement, ces deux objets, rave et free-parties, sont en quelque sorte les polarités maximales entre lesquelles circule le curseur de chaque fête techno. Il y a toute une série de gradations entre ces deux formats. Deuxièmement, comme tout phénomène actuel, la volonté de le définir est valable pour une période donnée.
Dans le cadre d’un colloque sur les musiques underground organisé par le LAREQUOI en juin 2005 à l’Université de Saint-Quentin-en-Yvelines, nous avons convenu avec Jean-Marie Seca d’une terminologie commune. On qualifiera donc de technoïstes les amateurs de musique techno (rave et free-parties) et de technoïdes (le terme autochtone étant « teuffeur » pour amateur des teufs, synonyme de free-parties) les amateurs de free-parties attachés à leurs pratiques et à leurs mœurs particuliers, allant bien au-delà de la simple participation à des concerts technos. Les seconds étant en quelque sorte une branche issue des premiers mais ayant radicalisé leur déviance au point de la constituer en subculture. Nous espérons que ces précisions terminologiques permettront d’éviter les malentendus et de préciser ce champ d’étude.
À la différence de la rave, la free-party possède donc une symbolique de contestation qu’étudie dans son article Séverin Dupouy. Il y perçoit une transgression ritualisée.
Raphaël Liogier, sous son angle propre, renforce notre idée que l’on ne peut parler de culture à part entière pour les technoïstes et les technoïdes étant donné la dimension juvénile de ce mouvement. Or, à partir de là, il est aussi le miroir, fût-il déformé, des forces, des classes sociales plus macrosociologiques qui forment la société globale dont est issue la subculture techno.
Ce sont ces interactions, entre monde et valeurs juvéniles et entre monde et valeurs adultes, qui nourrissent la réflexion de Christophe Moreau. Le second offre-t-il réellement au premier la capacité à s’intégrer à lui ?
Pour ma part, je m’interrogerai sur l’origine réactive de la déviance de la subculture technoïde et en quoi elle est symptomatique d’une discussion de plus en plus radicale du pacte social hobbesien.
Jean-Marie Seca voit au niveau du ressentir musical une dimension de formatage, d’une certaine façon totalitaire et au moins massificateur si la techno ne cherche pas à s’ouvrir à d’autres genres permettant des hybridations.
C’est aussi ce formatage mais dans un sens esthétique plus large que Sébastien Thibault questionnera. Il y a là selon lui du terrorisme sémiotique détournant les significations dominantes.
Sociétés a cherché ici à constituer un recueil assez complet sur la sociologie du phénomène technoïste et plus particulièrement technoïde, appuyé sur des épistémologies très différentes, restant ainsi fidèle à sa recherche d’ouverture intellectuelle.
[1]
lionel. pourtau@ ceaq-sorbonne. org
[2]
R.A. Cloward & L.E. Ohlin.,
Delinquency and opportunity : a theory of delinquent gangs, New York, The Free Press, 1960.
[3]
A.K. Cohen,
Delinquent boys : the culture of the gang, New York, The Free Press, 1955.
[4]
H.S. Becker,
Outsiders : études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985.
[5]
Nous différencions les deux sens en mettant des minuscules au premier sens et des majuscules au second.