2006
Sociétés
Activités sociologiques
Activités sociologiques
Studdert DAVID, Conceptualising community, Palgrave, 2005, 221 pages. La communauté au-delà de la mécanique et de l’essence
Chercheur à l’Open University (Grande-Bretagne), l’auteur s’interroge dans cet ouvrage sur la notion de communauté en sociologie. L’ouvrage est construit de façon assez classique pour un ouvrage universitaire anglo-saxon. La première partie (« Concevoir la communauté et la socialité ») recense les différentes approches des notions à travers l’histoire et les disciplines. La deuxième partie (« Conceptions courantes : des problèmes avec la méthode ») extrait deux problèmes en particulier de la notion : l’axe individu/État et la place des théories mécanistes face au social. La troisième partie (« Nouvelles conceptions : la communauté à travers la socialité), qui se veut la plus personnelle, réfléchit, à partir d’Hannah Arendt, à une « approche post-mécanique et post-essentialiste » de la notion.
En introduction, D. Studdert pose le besoin de dépasser ce que Latour appelle la dissonance entre notre réflexion sur ce qu’est la connaissance et les problèmes qui nous préoccupent pratiquement sur la nature de notre « être au monde » collectif. Selon lui, la communauté, cette forme du vivre ensemble est ordinairement jugée en régression car dépassée par celles d’État et d’individu. Les communautés ne seraient donc plus perçues que comme étant en voie de disparition. Or il n’en est rien. La façon de les vivre a simplement muté. Si les communautés pérennes semblent en effet marquer le pas, les appartenances multiples et éphémères se multiplient. Il suit ainsi nommément les pistes proposés par Michel Maffesoli dans son ouvrage Le temps des tribus, liant la construction d’une subjectivité commune à partir d’un myriade de petites et modestes pratiques de socialités quotidiennes. Mais cette analyse est, pour l’auteur, une « fleur rare » dans des sciences sociales contraignant globalement le débat sur la communauté dans cet axe moderne Individu/État. Si en effet Maffesoli ne rentre pas dans cette binarité, il n’est pas certain, comme semble le suggérer l’auteur, que cette division soit si fortement majoritaire dans la pensée sociologique contemporaine. D’autres auteurs, d’autres écoles, de Touraine à Boudon pour rester dans le seul champ français, nous semblent avoir proposé des alternatives à ce clivage.
Cette nuance posée, on ne peut que suivre toute une série d’analyses qu’il pose en conclusion :
- Nécessité épistémologique d’abolir la distinction qu’il perçoit comme cartésienne entre l’objectif et le subjectif. Mais moins en les affaiblissant qu’en montrant que l’objectivité et la subjectivité sont toutes deux dépendantes de l’espace d’apparence où elles s’appliquent. Et c’est cet espace d’apparence qui fait l’oekoumène social où les subjectivités peuvent se rencontrer et échanger.
- Localiser le cœur de l’identité dans le lien social, dans les réseaux sociaux et en faire le socle, la fondation de toute recherche sur la communauté et sa socialité. Cette dernière ne pouvant se définir qu’à travers l’association et l’hybridation. La communauté et sa socialité ne sont que des séries d’actions fluctuant à travers un réseau de relations. À partir de là, on ne peut les penser à travers des théories essentialistes ou mécanistes.
À travers Arendt, l’auteur voit donc la possibilité de pratiques politiques (au sens aristotélicien du terme) libérées des logiques d’opposition réductrices et irréconciliables. Il propose plutôt une compréhension plurielle et interrelationnelle comme base concrète pour un espace public ouvert pour notre socialité contemporaine et la communauté humaine qui la porte.
Lionel POURTAU
CEAQ/Paris V-René Descartes
Quand les banlieues brûlent… Retour sur les émeutes de novembre 2005, sous la direction de Véronique LE GOAZIOU et Laurent MUCCHIELLI, Paris, La Découverte, coll. « Sur le vif », 2006, 160 p. Mettre le feu et en lumière…
Cet ouvrage collectif cherche à poser de nombreux faits et quelques réflexions sur les émeutes de 2005, trois mois après les événements. Trois mois, c’est peu pour le temps de l’analyse, mais les auteurs sont pour la plupart dans ce domaine de recherche, tout du moins celui des banlieues depuis longtemps. Forcément, dans ce cadre, les compléments d’enquête effectués en sus des travaux préexistants des auteurs ont un socle relativement restreint. Mais rappelons qu’ils ne font que s’ajouter à des terrains déjà en cours.
La première qualité de cet ouvrage est d’apporter des faits précis et désormais indiscutés sur la réalité de ces émeutes : 10 000 véhicules brûlés, des centaines de véhicules de La Poste, 140 bus de la RATP, une vingtaine de lieux de cultes (églises, mosquées, synagogues) endommagés, la mobilisation de 11 500 policiers et gendarmes et des dégâts d’un montant estimé selon les sources entre 200 et 250 millions d’euros. Et cela sur 3 semaines et 280 communes. Laisser se développer un environnement propice à des explosions de violences, ne pas être capable de les prévenir a donc un coût financier significatif pour la société. Le coût humain est, lui, difficile à définir : les deux jeunes gens tués dans un transformateur, facteur déclencheur, la personne morte dans l’incendie d’un bus. Mais il faut aussi compter les 5200 interpellations, les 800 personnes écrouées, dont une grosse centaine de mineurs. Tout cela aura des répercussions à venir.
Jusqu’ici, les émeutes de novembre 2005 n’étaient quasiment qu’un objet de débat politique. On était dans le choc des déclarations, qui étaient autant d’armes offensives et défensives dans le cadre de l’échiquier politique classique. Ainsi, par exemple, il est faux de dire, comme ont pu le dire des politiciens de droite, que les émeutiers étaient à 80 % des personnes connues des services de police, alors qu’on avait essentiellement affaire à des primo-délinquants.
Le chapitre 1, relatif aux discours politiques, nous semble un peu trop factuel. De plus, il est regrettable que l’on ne trouve pas d’analyses sur les discours politiques produits par des acteurs qui ne sont pas directement des politiciens. Comme il est précisé, les hommes politiques, de droite et de gauche, ont globalement évité l’ethnicisation des explications. Seule l’extrême-droite l’a fait. Seule l’extrême-droite et des intellectuels médiatiques comme Alain Finkielkraut. Et c’est peut-être cet angle qui manque ici. Certes, les interprétations non sociologiques et non empiriques des émeutes ont fait avancer la « lepenisation des esprits ». Mais les politiques y ont peut-être moins participé que certains médias et certaines personnalités médiatiques. Il est dommage que cela n’ait pas été traité.
A contrario, si on trouve, à raison selon nous, des racines profondes et sociales aux émeutes, il nous paraît un peu abusif de faire peser sur quelques propos, furent-ils malheureux et déplacés, du ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy (chapitre 2), autre chose qu’un élément déclencheur. D’un point de vue de l’enquête sociologique, les effets nous semblent délicats à prouver. D’autant plus que l’auteur de ce chapitre lui-même signale que le pic des voitures brûlées correspond à un moment de mise en arrière-plan du ministre (p. 67). Les forces qui sont à l’œuvre dans un corps social sont aussi lentes que puissantes, et l’épiphénomène doit être pris comme un symptôme plutôt que comme une cause ou même un facteur aggravant.
Les chapitres suivants, parce qu’ils s’éloignent de l’écume des événements, sont les plus intéressants et évidemment les plus dérangeants. On ne peut pas séparer les émeutiers du reste de leur environnement (chapitres 3 et 4). Si certains passent à l’acte, c’est que tout un cadre plus global transpire d’une conscience plus ou moins aiguë que la situation est de plus en plus intenable. Ainsi après la transgression, ce même cadre devient un support moral. Il comprend et parfois justifie, même si lui ne passe pas à l’acte. Les émeutiers, actifs, sont en fait les procurateurs d’une communauté bien plus large. Et soit on décide de « démoniser » le groupe tout entier, soit on se retrouve dans l’obligation de chercher des réponses ailleurs que dans leur essence maléfique.
Vient ensuite la difficile question du rôle de la police (chapitre 5). Il est évident que cette interface humaine entre les populations ciblées et l’Institution a une place à la fois cruciale et extrêmement difficile. Mais en faisant le choix de ne faire de la police qu’une force de contention (disparition des tâches sociales et concentration sur les seules tâches judiciaires), la police n’est plus qu’un adversaire. En effet, ses outils d’interaction avec la population qu’elle a, de fait, à gérer sont pour le moins limités. Si, pour entrer en contact avec un individu, elle se sent le besoin de faire un contrôle d’identité ou de fouilles au corps, si elle gère ces insuffisances à renfort d’inculpation pour outrage à agent ou rébellion, il ne faut pas s’étonner que celle-ci cesse d’être une figure de la Loi pour devenir la figure principale de l’Ennemi. Et c’est peut-être ici, plus que sur l’usage d’un vocabulaire malvenu (« racaille » ou « karcher »), que l’on peut chercher une responsabilité de Nicolas Sarkozy, établissant une politique où la police ne doit plus être intégrée dans le corps social.
Le chapitre sur l’école (chapitre 6) cherche à expliquer la destruction des écoles par leur inadaptation à leur tâche hypothétique d’ascenseur social. L’idée peut paraître forte, mais que l’on nous permette de l’aborder par un modeste exemple personnel. L’auteur de ces lignes assure une partie de son enseignement dans le cadre d’une formation d’insertion à l’IUT de Paris V. Les élèves, dépourvus du bac, sont envoyés par les missions locales. Souvent issus des quartiers en émeute, nous avons interrogé ces étudiants sur le sens à donner à ces destructions de lieux d’enseignement. Synthèse de leurs réponses : « Parce qu’ils nous mentent en nous faisant croire que l’on peut réussir par là. Leurs liberté, égalité, fraternité ne sont que des mensonges. » Il est peu probable que ces jeunes gens aient lu les travaux de Laurent Ott ou de Pierre Bourdieu sur la question. Mais il y a dans leur représentation de l’école la conscience très claire qu’elle est globalement un piège plutôt qu’une chance. L’auteur de ce chapitre ajoute une nouveauté : l’école devient le lieu de la culpabilisation des parents. L’école perd donc de sa neutralité pour devenir un lieu de contrôle social non seulement des enfants (ce qui peut avoir une certaine légitimité) mais aussi des parents. On peut craindre que la rancœur cumulée affaiblisse encore son statut.
Le dernier chapitre enfin montre la difficulté à construire des politiques de la ville dans le temps, quand il est si facile d’enlever ou de mettre du personnel sur le terrain mais si long de le rendre opérationnel et compétent.
Comme il se doit pour cette collection et plus particulièrement pour les interventions de Laurent Mucchielli, il s’agit d’un travail engagé et marqué à gauche. Mais à un moment où la gauche se complaît dans un silence coupable et n’a rien à proposer, si ce n’est l’encadrement militaire, ce livre lui évitera peut-être des glissements coupables causés par l’absorption infondée des fantasmes conservateurs.
Lionel POURTAU
CEAQ/Paris V-René Descartes
Joël CANDAU, Anthropologie de la mémoire, Paris, Armand Colin, 2005, 192 p.
Joël Candau, professeur d’anthropologie à l’Université de Nice-Sophia Antipolis, aborde un terrain essentiel des sciences de la société avec ce livre assez inclassable mais considérable, tant par son contenu que dans sa réflexion et sa méthode. Les trois premiers chapitres sont consacrés aux fondements de l’étude de la mémoire (biologie, psychologie, mythologie et philosophie). L’auteur s’y concentre sur les acquis les plus récents des neurosciences et sur une argumentation philosophique et sociologique. Ainsi, la mémoire est notamment définie comme un processus « plastique », « flexible », « labile », axée sur une forte capacité adaptative et variant d’un individu à l’autre. Candau s’appuie sur les travaux de neurobiologistes sur les réseaux de neurones, comme Changeux ou Edelman, mais aussi sur d’autres spécialistes moins connus du grand public. Il passe ensuite en revue le point de vue psychanalytique et quelques recherches de psychologues sur l’oubli, la mémorisation et l’empan mnésique. La synthèse philosophique fait la part belle aux Grecs et à la position de Platon, d’Aristote et de saint Augustin. Un point semble acquis : on ne peut opposer mémoire « raison » (volontaire), d’un côté, et mémoire « passion » (involontaire), de l’autre. Les deux formes se complètent et s’agencent afin de conduire à l’activité permanente de reconstruction du passé et d’oubli-mémorisation, de rétrospection et de prospection.
Dans la seconde partie, on passe aux thématiques privilégiées par l’auteur : raison pratique, dans le chapitre 4, commémoration et amnésies collectives, pour la section 5, conflits mémoriels et manipulation, pour le numéro 6, puis, pour le dernier chapitre, divers chantiers de la recherche en anthropologie de la mémoire. L’existence d’une mémoire partagée est interrogée, probablement à partir d’un point de vue individualiste. En arrière-plan, c’est la notion même de « mentalité collective » qui est visée. Cette position le conduit à mettre en exergue les concepts de protomémoire et de métamémoire. Ces dernières désignent des modalités d’accès aux informations véhiculées dans les transmetteurs ou les réseaux sociaux et biologiques. La protomémoire est une « mémoire de bas niveau », impliquée dans les activités humaines. On la rapprochera de l’habitus bourdieusien ou de la mémoire procédurale. Elle renvoie à une dimension fonctionnelle et non explicitée clairement à la conscience du sujet. Les cognitivistes ont longuement étudié, depuis des années, ce niveau-là des conduites. La métamémoire est plutôt une mise en scène, au sens goffmanien du terme, ou une représentation individuelle et une mise en récit de sa propre mémoire. Elle est approfondie dans les chapitres 5, 6 et 7.
Candau adopte une démarche mêlant adroitement un certain regard philosophique et des connaissances scientifiques le validant. On signalera, par exemple, quelques bonnes pages parmi d’autres, et notamment sur l’oubli (pp. 94-97) : « L’oublieuse mémoire n’est pas toujours un champ de ruines, elle peut être un chantier. Par conséquent, l’oubli ne doit pas forcément être perçu comme une privation, un “déficit”, expression favorite de la neurologie […]. L’oubli est une censure mais il peut être aussi un atout permettant à la personne ou au groupe de construire ou de restaurer une image de soi globalement satisfaisante » (p. 94). L’oubli, dès lors, plus que la commémoration, a une fonction bénéfique, s’il est « actif », « consenti » et s’il se développe dans un sens contraire aux falsifications à l’œuvre dans les totalitarismes. On appréciera certaines réflexions comme celles-ci : « S’il arrive que l’oubli fasse mal, c’est qu’il reste encore une forme de mémoire : la paix de l’esprit ne s’atteint qu’avec l’oubli de l’oubli. Tout travail de souvenir est évalué en fonction de son oubli possible et le travail de la mémoire consiste précisément à oublier certains événements pour en privilégier d’autres. Loin d’être antinomique de la mémoire, l’oubli en est l’essence même et certains moments lui sont réservés » (p. 96). Quand on pense, par exemple, à certaines émeutes récentes dans les banlieues françaises, dont la rage a été accentuée par le souvenir trop accentué d’un colonialisme passéiste, en plus de réels problèmes sociaux et économiques qui servaient de cadre et de raisons à la violence, on comprend encore mieux l’efficacité de ces remarques-là. Finalement, on pourrait réfléchir à l’intégration des nouvelles générations immigrées en France, en les aidant à ne pas trop se souvenir ou à ne pas cultiver un ressouvenir et un ressentiment associé. Mais là n’est pas le propos de cette recension. Il s’agit ici d’un simple commentaire personnel et non de propos de Candau.
Dans le chapitre 6, les CDM ou conflits de mémoire sont analysés en les référant, par exemple, aux réappropriations d’événements tragiques, comme ceux du 11 septembre 2001, ou à certains massacres comme celui d’Oradour-sur-Glane. Dans la section suivante, divers chantiers d’anthropologie de la mémoire sont explorés : identité, patrimoine, monuments, maisons de mémoire, récits de vie, archives orales, généalogie, mémoire générationnelle, traditions, mœurs, rites, transmission des cultures, lieux et mémoire, approches cognitives…
Il n’y a pas de doute, l’ouvrage est de très bonne facture : il propose une vision théorique, un cheminement intellectuel et une synthèse informative sur les diverses activités de souvenir, d’oubli et de commémoration dans les sociétés contemporaines. Il s’agit d’une approche combinant les niveaux individuel, neurophysiologique, phénoménologique et sociologique, tout en étant très minimaliste sur des notions comme « représentation », « croyance partagée », « mémoire commune », prétextes à diverses manipulations ou sources de fourvoiements, selon l’auteur. On peut regretter le faible nombre de références à la psychologie sociale ou à la théorie des représentations. L’un des rares psychologues sociaux cités est Gabriel de Tarde. La finesse et l’élégance du propos rattrapent largement ces ellipses à propos de pans importants de la recherche française (travaux sur la pensée sociale…). Hormis cette remarque qui peut aussi être adressée, pour des raisons analogues, à d’autres courants de recherche antagonistes, l’auteur développe son argumentation avec un style élégant, précis, et un sens pertinent de la citation. On peut qualifier ce livre d’« intelligent » dans la mesure où il incite à la pensée tout en enseignant avec profit sur les avancées de la recherche. Il faut bien dire qu’il n’y a pas beaucoup de manuels qui réunissent de telles qualités.
Jean-Marie SECA
LAREQUOI/Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines