Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804151816
124 pages

p. 119 à 123
doi: en cours

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Activités sociologiques

no 93 2006/3

Marcel GAUCHET, Un monde désenchanté ? Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2004, 253 p., 24 euros

Marcel Gauchet a publié en 1985 un livre intitulé Le Désenchantement du monde. Dans ce livre, qui se veut une histoire politique de la religion, comme l’indique le sous-titre, l’auteur expose une thèse ambitieuse. Il ne se propose en effet rien de moins que de déconstruire la modernité à travers la description et l’analyse de ce qu’il repère comme un basculement décisif, soit le déplacement de la réalité sociale de la religion vers la démocratie. C’est ce qu’il appelle la sortie de la religion et qui aboutit à cette conséquence radicalement neuve du point de vue historique : dorénavant « le lien des hommes est concevable et praticable sans les dieux » [1].
Cette théorie générale de la religion se présente comme la conclusion d’une vaste entreprise théorique mobilisant plusieurs champs du savoir (ethnologie, histoire, sociologie, psychologie) dans une sorte de généalogie de la modernité ayant pour finalité de penser la réalité sociale la plus contemporaine.
Aujourd’hui, soit presque 20 ans plus tard, Marcel Gauchet publie un nouveau livre intitulé Un monde désenchanté ? Ce livre est assez particulier puisqu’il s’inscrit directement dans le prolongement du premier. Il reprend un ensemble de textes (entretiens, interventions et articles) dans lesquels la thèse de la sortie de la religion est systématiquement (re)discutée, systématiquement (re)mise en question – c’est tout le sens du point d’interrogation dans le titre.
Marcel Gauchet s’emploie de bon gré à répondre ici aux demandes d’éclaircissement et aux objections qui lui sont adressées. Le débat lui offre ainsi l’occasion de préciser quelques points aussi bien sur la méthode que sur le contenu ; c’est aussi l’occasion d’apporter quelques développements à la thèse principale. « Je ne connais pas de discipline intellectuelle plus salubre et plus fructueuse que celle qui consiste à se soumettre à l’interrogation d’interlocuteurs dont la référence, les modes de raisonnement et les curiosités vous emmènent loin de l’univers qui vous est familier. J’ai toujours appris en me prêtant de mon mieux à ce décentrement qui m’était proposé [2]. »
L’ouvrage se distribue en trois grandes parties : 1. Le désenchantement du monde en débat. 2. Sortie, retour et transformation du religieux. 3. Les religions dans la démocratie.
La première partie reprend les actes d’un débat organisé à l’initiative de Pierre Colin (doyen de la faculté de philosophie de l’Institut catholique de Paris) et d’Olivier Mongin (directeur de la revue Esprit) lors de la publication de Désenchantement du monde en 1985. Le débat, souvent pointu, porte d’abord sur des points théologiques visant à étayer la spécificité du christianisme dans sa vocation à figurer la religion de la sortie de la religion, selon la formule de Marcel Gauchet. Le débat porte ensuite sur les points de méthode de l’analyse historique ; il s’agit notamment pour l’auteur de se situer habilement entre le double piège de la pure détermination structurelle et de la stricte créativité sociale [3].
Dans la deuxième partie (selon moi la plus intéressante), l’auteur se confronte à l’idée tenace selon laquelle on assiste à un retour du religieux dans les sociétés contemporaines. Marcel Gauchet introduit une subtile articulation entre les deux processus apparemment antinomiques de sortie et de retour du religieux, ce qui lui permet de réaffirmer la thèse du désenchantement contre celle du réenchantement de la réalité sociale. Les manifestations visibles du soi-disant réenchantement du monde (le fondamentalisme et le spiritualisme) ne sont qu’une double illusion d’optique, selon l’auteur, qu’il convient de lire non pas comme des contradictions mais bel et bien comme d’ultimes confirmations empiriques de la sortie de la religion. « La prophétie du retour du religieux s’appuie aujourd’hui sur deux séries de faits, principalement, qui lui donnent un semblant de crédibilité : d’une part, pour commencer par le plus spectaculaire, la poussée des fondamentalismes, spécialement dans l’islam, et d’autre part, là même où le mouvement de sortie de la religion a été le plus loin, là où les Églises ont perdu le plus de poids, la manifestation de “besoins de spiritualité” qui trouvent diversement à se satisfaire. En bref, le New Age et les talibans. Or ces faits, si l’on prend la peine de les regarder de près, au lieu de se contenter de les télescoper pour faire du sensationnalisme à bon marché, d’abord sont très différents, mais ensuite et surtout, ne correspondent ni les uns ni les autres au rétablissement d’une organisation religieuse du monde [4]. »
Au contraire, les fondamentalistes religieux ne sont finalement que des agents de la modernité à leur insu, et la crise de mysticisme n’est qu’un symptôme de la pathologie des sociétés individualistes. Marcel Gauchet réussit ainsi à retourner brillamment l’argument critique en une validation implicite de sa thèse.
La troisième et dernière partie traite de la situation inédite dans laquelle se retrouvent les religions constituées au terme de cette désinstitutionalisation forcée, caractéristique de la sortie de la religion à l’époque contemporaine. L’auteur porte son attention sur la situation française, qui lui semble assez exemplaire. La grande bataille entre l’État laïc et l’Église catholique est aujourd’hui révolue, l’État a gagné. Mais l’Église n’a pas pour autant disparu de l’espace social. Au contraire, elle est appelée et au premier chef par l’État lui-même, à combler l’immense vide laissé par l’effondrement des religions séculières (marxisme et républicanisme), autant de religions de substitution devenues obsolètes. Cependant, c’est dans un espace social neutre et étroitement encadré par l’État que les Églises doivent trouver leur place. Marcel Gauchet parle alors de relégitimation paradoxale [5]. « La désofficialisation (des identités religieuses) s’accompagne, en fait, d’un gain en visibilité et en légitimité sociales des instances religieuses, en tant que sources morales et spirituelles. Elles sont reconnues apporter quelque chose dont l’existence en commun ne saurait se passer et que la chose publique n’est plus en mesure de fournir par elle-même. Quelque chose qui ne fait plus problème dès lors qu’il ne se présente plus sous le signe de l’autorité et qu’il se donne dans une essentielle pluralité [6]. »
Pour finir, je dirai que ce livre ne dispense pas de lire Le Désenchantement du monde (1985), au contraire il en prolonge utilement la lecture, via le compte rendu des multiples interrogations provoquées par la thèse de la sortie de la religion. Les redondances qui émaillent inévitablement ce type d’ouvrage alourdissent la lecture, mais ont néanmoins le mérite didactique de rendre plus accessible la théorie de Marcel Gauchet, jusque dans ses plus subtiles nuances.
Stéphane HAMPARTZOUMIAN
Chercheur au CEAQ et à l’IRSA
Février 2005

Jean-Marie SECA, Les Représentations sociales, Paris, Armand Colin, 2005 (2001), 192 p. Un concept « trop fort »

L’auteur analyse ici le concept de représentation sociale dont jusqu’ici Serge Moscovici est, en France, le sociologue tutélaire. Le livre est complet et précis. Hélas, on se devra de démentir la quatrième de couverture. Je mets au défi un étudiant de premier cycle de comprendre la moitié du livre. Il n’est pas non plus clair. Mais on ne saurait le reprocher à son auteur. Personnellement je doute que l’épineuse question des représentations sociales puisse être présentée de façon aisée et synthétique. La notion en soi aborde, drague trop de choses. On peut le comprendre uniquement en s’appuyant sur les multiples origines historiques, sur les multiples courants de la sociologie ou de la psychologie (voir le chapitre 1), qui l’utilisent dans des sens souvent différents et parfois contradictoires (chapitre 2).
Mais c’est dans la deuxième partie, phénoménologique, que les choses se compliquent. La représentation sociale attaque le langage même qui se sert d’elle, qui passe par elle, qui se différencie de son locuteur ou de son penseur. On a vite une impression de vertige. Les très nombreux exemples (en particulier dans les chapitres 4 et 5) aident à voir dans quelle vision chaque auteur utilise « sa » représentation sociale, mais bien malin qui peut en extraire une homogénéité. Sans doute parce que la représentation sociale est un métaconcept comme on parle de métadonnée en informatique : un mode d’emploi pour utiliser un outil. Et cet outil peut être utilisé de bien des façons différentes.
Pourtant J.-M. Seca, sans doute conscient de la difficulté de sa tâche fait preuve de beaucoup de pédagogie. Chaque chapitre se termine par un encadré de ce qu’il y a retenir en quelques points. Mais ces définitions se veulent tellement complètes qu’elles couvrent des champs sémantiques très vastes :
  • ce que les représentations sociales ne sont pas ;
  • phénomènes durables et émergents ;
  • capable d’intégrer le mouvement des pratiques et des appropriations mentales et sociales ;
  • à la fois processus et produit ;
  • connaissance et manque d’informations ;
  • objets à la fois théoriques de transactions linguistiques, figuratifs, associatifs et méthodologiques.
Rappelons, au cas où cela s’avérerait nécessaire, que Jean-Marie Seca a fait un très bon travail, mais il y a, dans la volonté de définir une représentation sociale, une tâche sisyphienne. Celle-ci est d’ailleurs explicitement visualisée à partir d’un schéma (p. 41).
En fait, ce livre est un précis dans lequel on ira chercher l’angle que l’on souhaite donner à un usage qu’il faudra limiter de la représentation sociale, sous peine d’avoir à risquer la tautologie. Pour ma part, c’est donc l’usage méthodologiquement associatif que je conseillerai. Ce livre aidera à trouver sa clairière dans la vaste jungle de la notion.
Lionel POURTAU
CEAQ/Paris V Sorbonne
 
NOTES
 
[1]Marcel GAUCHET, Le Désenchantement du monde, Paris, Gallimard, (1985), 2002, p. 290 et Un Monde désenchanté ?, Paris, Les Éditions de l’Atelier, (2004), p. 130 pour une redéfinition précise de cette formule.
[2]Marcel GAUCHET, Un Monde désenchanté ?, Paris, Les Éditions de l’Atelier, (2004), p. 10.
[3]Ibid., p. 71.
[4]Ibid., p. 161.
[5]Ibid., p. 238.
[6]Ibid., p. 186.
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