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Sociétés

2007/3 (n° 97)



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Patrick Tacussel, L’Imaginaire radical. Les mondes possibles et l’esprit utopique selon Charles Fourier, Paris, Les Presses du Réel, 2007, 304 p.

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S’il est un mot du siècle des Encyclopédistes que Fourier a bien retenu, c’est bien que la nature, évitant les sauts, avance toujours par petits pas, par nuances imperceptibles et fines qui ne sont visibles qu’à l’œil de qui veut bien embrasser l’ensemble des « sympathies universelles et occasionnelles ». Ainsi, de Maupertuis et de Diderot à la Théorie de l’unité universelle de Charles Fourier, l’effort pour comprendre cette logique interne aux choses devient-il l’axe autour duquel se construisent de nouvelles notions et méthodes.

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Pour ce qui concerne Fourier, comme le montre excellemment Patrick Tacussel, il existe une continuité entre le monde naturel, l’environnement de l’homme et le monde historique, monde qu’il faut comprendre comme la cristallisation d’expériences sociales, manifeste dans le sens commun et les notions communes. De cette manière, « ressemblances sensibles ou figurables », « dépendances historiques » et « connexions biologiques » (p. 31) se combinent pour produire un système d’inductions préalable sur lequel s’opéreront les déductions fondées sur la similitude. Ce qui prouve que le comportement humain peut très bien donner lieu à une investigation à travers la constitution de séries d’animaux qui correspondent aux passions humaines. La gamme des sentiments trouve son équivalent dans le milieu animal ou végétal et le spectre de la flamme dans l’âme dans le monde minéral. Dans le processus de construction de séries harmoniques, Fourier entend dépasser le simple stade de la métaphore ou du sens. La « figure » implique un rapport à la réalité non seulement déjà existant et donc à (re)découvrir par la science mais aussi à réaliser et à créer. C’est le sens de l’art herméneutique de Fourier dans Le nouveau monde industriel et sociétaire, comme le présente bien Patrick Tacussel.

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L’art de comprendre les Saintes Écritures consiste en leur pouvoir prophétique qui promet non seulement la justice en l’autre monde mais aussi les biens terrestres en ce monde-ci (p. 45). La réalisation de ce monde incombe à la lecture du texte biblique dans le jeu établi entre attraction textuelle (rapport d’interprétation entre le texte et le lecteur) et destinée du texte entendu comme « jeu de rencontres » entre le message et les diverses séries de destinataires. Il s’agit donc pour l’homme, comme l’explique Tacussel, de compléter le plan religieux en élaborant sa contrepartie sociétaire : « Il [Dieu] a réservé à la raison humaine, la branche subalterne, le salut politique des sociétés et la découverte du plan divin en mécanique sociale par le calcul de l’attraction, la plus noble partie de la mission, le salut des âmes, incombant à son fils Jésus » (p. 51). Les Écritures sont alors un « écosystème symbolique » (p. 76), un « espace fait temps » dans lequel réside le mystère du social (ibid.) et, il faut ajouter, son histoire, ouverte par le comprendre, comme réalité du possible.

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La constitution de séries trouve son comble dans les travaux de Fourier sur la relation entre amour et socialité. Patrick Tacussel montre bien en quoi le parallèle entre économie moderne et mariage est parlante : à travers ce parallèle, le mariage se montre nu, sans les déguisements institutionnels et, derrière lui, l’amour apparaît sous un jour nouveau (p. 171 sv). Libéré du joug conjugal, dépravant pour l’homme et la sexualité, l’amour se décline en autant de formes quotidiennes de relations interindividuelles complexes. Le philosophe Panagiotis Kondylis disait que « le mariage est la tentative de remplacer tous les livres du monde par une encyclopédie ». Et c’est justement cela le sens emblématique de l’opposition entre amour et mariage sous la plume de Fourier : la critique des institutions modernes qui cherchent à remplacer la totalité des nuances fines et imperceptibles du lien humain par des nœuds étatiques grossiers auxquels l’homme cherche désespérément à échapper en se pervertissant de plus en plus (p. 203). Nous pouvons aussi lire en ce sens la distinction entre lien social et lien sociétal, introduite par Michel Maffesoli. Reprenant la critique de Fourier, nous pouvons affirmer, avec Maffesoli, que tout lien social institutionnel réduit et pervertit le véritable lien sociétal qui est au fondement de la socialité débordante dans la vie quotidienne et de la transformation des formes de socialité. Les combinaisons aussi audacieuses qu’originales du Nouveau monde amoureux, avec la grande notoriété qui les a accompagnées, nous montrent avec brio l’imaginaire radical en pleine action dans le jeu éternel de destruction et de création des nouvelles formes de vie sociale.

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Panagiotis CHRISTIAS

Tito Vagni, La saturazione del politico nel postmoderno. Un dialogo tra Toni Negri e Michel Maffesoli, Roma, Nuova Cultura, 2006, 182 p. Francesco Antonelli, Caos e postmodernità. Un’analisi a partire dalla sociologia di Michel Maffesoli, Roma, Philos, 2007, 147 p.

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Ces deux ouvrages nous offrent une réflexion sur la sociologie de Michel Maffesoli et son exploration d’un social mutant pour une analyse de la postmodernité.

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Dans La saturazione del politico nel postmoderno, Tito Vagni analyse le changement de la sphère politique dans le postmoderne en s’appuyant sur la pensée de Michel Maffesoli et de Toni Negri. Ces deux penseurs participent, de manière différente, à la construction d’un réformisme radical et contribuent à redéfinir les catégories fondamentales de la dimension politique qui, dans le moment actuel, subit une métamorphose significative. Leurs conceptions sont présentées comme des signes illustrant ce changement en acte dans notre société : une société dans laquelle il apparaît nécessaire de produire un nouveau savoir pour rendre compte des nouvelles formes de vie. La « multitude » de Negri et la « tribu » de Maffesoli sont utilisés ici comme deux modèles, mis en comparaison, en vue d’une réflexion sur la saturation du politique.

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Si d’un côté la « multitude », considérée comme une nouvelle classe sociale, est vue comme un engagement pour un futur meilleur, de l’autre côté la « tribu » de Maffesoli rappelle la jouissance de l’hic et nunc. Le « temps des tribus », en mettant l’accent sur l’aspect émotionnel et le sensible, représente en effet un nouveau lexique pour décrire une réalité en mutation.

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Dans sa pensée radicale, Michel Maffesoli dénonce la démarche positiviste de la sociologie et fait recours au formisme, une notion apte à décrire une réalité en devenir, capable donc de dévoiler et de comprendre la complexité sociale. Tito Vagni définit la sociologie de Maffesoli comme une « sociologie pour la postmodernité » parce qu’il révolutionne son lexique pour l’adapter aux temps nouveaux, où les sujets refusent l’homologation et poursuivent la diversité. En ce sens on peut trouver une convergence entre les théories de Negri et de Maffesoli. La multitude et la tribu peuvent être considérées de la même façon, comme deux formes d’agrégation, deux manières d’être ensemble qui, dans le fond, témoignent de notre liaison emphatique avec le social. Un social fondé sur l’effervescence, sur l’imprévisibilité, sur l’aspect émotionnel et sentimental qui caractérisent notre quotidien polysémique.

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Si le présupposé de l’action politique est la vie en commun, alors soit la multitude, soit la tribu, sont un sujet politique pour la simple raison que le fait d’être ensemble les qualifie comme tels. Par contre, l’expectative « négriste » se projette dans le futur, tandis que le regard attentif de Maffesoli se pose sur le présent. Pour l’auteur, les catégories de pensée de Maffesoli et de Negri représentent le « festin nu » pour les corps multiples de la postmodernité.

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C’est à partir d’une analyse de la postmodernité que Francesco Antonelli, dans son livre Caos e postmodernità, conçoit sa réflexion sur le chaos comme une forme sociologique émergente. Pour cela, il analyse et critique la sociologie de Maffesoli, qui constitue la contribution la plus pertinente pour comprendre ce chaos postmoderne. Après une analyse attentive de la genèse du postmodernisme (de la contribution américaine à Lyotard en passant par Habermas), des processus de transformation qui accompagnent l’avènement du postmoderne, et donc le nouveau type sociétaire, l’auteur se concentre sur l’aspect central du chaos qui accompagne le postmoderne et sur la destructivité des nouveaux conflits et des comportements violents dans les métropoles.

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Le champ théorique et empirique dans le postmoderne ne peut plus se baser sur une logique binaire. L’attention des postmodernistes se concentre alors sur l’aspect informel et émotionnel de la vie dans lequel le paradigme ou la dimension du chaos devient la clé de lecture privilégiée pour comprendre les dynamiques conflictuelles de notre société. Antonelli nous rappelle que le chaos, dans ses diverses manifestations, concerne tout un chacun en tant que partie d’une multitude polymorphe. Maffesoli est défini ici comme un sociologue « postmoderniste du postmoderne », capable de cueillir le passage d’époque avec un style narratif redondant et évocatif, qui suscite des émotions et des vibrations. Il construit à sa manière un univers symbolique pour illustrer le « nouveau qui avance » ou mieux ce qui va se déligner, et de ce fait, il signe une rupture avec l’hyper-rationalisme d’un certain scientisme sociologique.

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À travers une description des catégories fondamentales de la pensée maffesolinienne, l’auteur définit les bases pour un regard sur le chaos dans la société postmoderne. La libération des énergies créatives en acte dans la société, le tribalisme, le retour en force de Dionysos, le nomadisme, l’éthique de l’esthétique, la puissance du sociétal, sont les fondements, ou mieux les « idées obsessives » de l’approche de Maffesoli. Sa vision de la société en gestation témoigne de la centralité du chaos et des structures émergentes du postmoderne. Dans ce dernier, Maffesoli voit le domaine du réenchantement et du sociétal, en opposition à la modernité comme lieu de la rationalisation et du désenchantement. La clé de lecture de la postmodernité sera alors l’hégémonie de Dionysos sur Prométhée, ce qui peut constituer une explication des dynamiques de changement des conflits contemporains. Le mythe de Dionysos résulte alors comme la forme substantielle du chaos qui se réalise dans l’exaltation du sociétal et du fusionnel. Dans le fond, il s’agit d’un retour de l’holisme archaïque avec une dimension temporelle inscrite dans le présent éternel. Le regard du chaos et à travers le chaos sera alors une représentation et une problématisation totale de la totalité sociale.

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La forme du chaos analysée par Maffesoli résulte être une clé interprétative de la modernité et du passage au postmoderne ; la saturation de la modernité produit par conséquent le retour de Dionysos et la centralité de la vie quotidienne. Dans ce scénario, le chaos reprend sa place centrale, l’effervescence collective s’amplifie et l’anomie sera vue comme une succession du sociétal libéré.

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La configuration du moderne et du postmoderne est donc le résultat de la composition des éléments prométhéens et dionysiaques. Dans une analyse sur la postmodernité, de ses contradictions et ambiguïtés, l’auteur illustre aussi les manifestations brutales et violentes. La tribu est vue comme source d’une nouvelle créativité ludique mais aussi de violence expressive. Les diverses guerres civiles dans le monde ont à leur centre des formes de socialité tribale.

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Aujourd’hui, il faut accepter l’idée que la divinité de Prométhée, qui a été utilisée par les États pour exorciser l’ombre du chaos, se trouve dans une position de subordination et dans un rôle secondaire. Le prométhéisme globaliste et néo-libéraliste a besoin, pour alimenter le consumérisme et l’innovation, des énergies de Dionysos qui génère ainsi un panorama social complexe et qui, pour reprendre les mots d’Antonelli en clôture de son analyse, « a perdu désormais son innocence ».

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En substance, pour cet auteur, l’approche de Maffesoli a le mérite de nous offrir les catégories et les notions nécessaires pour lire le chaos. La prospective méthodologique maffesolinienne nous suggère donc les clés pour étudier un objet : étudier le vécu comme il est, utiliser la forme comme instrument d’analyse de la sociologie, avoir une sensibilité relativiste et pluraliste, et avoir une pensée libertaire. Ces deux ouvrages montrent de manière claire la pertinence des idées de Maffesoli, qui nous propose un nouveau modèle d’intellectuel : l’intellectuel organique qui a comme mission de s’immerger dans le « nouveau » pour pouvoir ainsi comprendre et représenter le magma social sans les moralismes typiques des modernistes. Ces idées obsessives sont reproposées pour être divulguées et sont le symptôme d’un besoin : une pensée radicale qui subvertit les catégories existantes ; et pour cela il est nécessaire d’arrêter de haïr le présent.

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Fabio LA ROCCA

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CEaQ Paris V

Hervé Terral, Paul Lapie, École et société, Paris, L’Harmattan, collection « Logiques sociales », 2003, 320 p.

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Après nous avoir donné une remarquable anthologie de textes républicains se rapportant à l’école (L’école de la République. Une anthologie, 1878-1940, Paris, CNDP, 1999), Hervé Terral nous invite aujourd’hui à réduire la focale en nous entraînant dans la saisie des éléments essentiels de l’œuvre de Paul Lapie (1869-1927), agrégé de philosophie, sociologue, successivement professeur à l’université de Bordeaux (où il fut précédé par Durkheim), recteur de l’académie de Toulouse, directeur de l’enseignement primaire au ministère de l’Instruction publique, vice-recteur de l’académie de Paris, auteur de nombreux articles et ouvrages (bibliographie sélective proposée p. 318). Un des grands acteurs républicains (deuxième génération) du projet scolaire concrétisé à partir de 1881-1882.

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Historien érudit du XIXe et du premier XXe siècle, doté lui aussi du regard affûté du sociologue, Hervé Terral ne saurait concevoir un florilège (anthologie : de anthos, fleur, et legein, lire) « à plat », sans dimension critique au sens littéral du terme. L’introduction biographique présente « un durkheimien au travail », selon une très heureuse expression : s’agissant de traiter des questions éducatives et scolaires, la formation philosophique de P. Lapie le prédispose à investir le champ de la psychologie, de la sociologie, de la pédagogie et de la morale, préfigurant d’une certaine manière ce que certains appelleront bien plus tard le « polyglottisme » scientifique nécessaire aux spécialistes des sciences de l’éducation. Quant à lui, théoricien, à l’instar de Durkheim, de la « science de l’éducation », définie – dans un texte de 1915, présenté p. 157 et sq. – comme étant au confluent de plusieurs apports, c’est tout de même du côté des sciences humaines en plein essor que Lapie va se montrer pionnier. La première partie (Paul Lapie et l’essor des sciences humaines, p. 49-153) contient au moins (sans dénier l’intérêt des autres) un article de toute première importance et de toute première modernité, qu’on ne saurait trop remercier H. Terral de nous donner à lire : « L’école et la profession des écoliers » (p. 99-125), paru pour la première fois dans La Revue scientifique, 2 et 9 juillet 1904. Comme il nous est rappelé en apparat critique, Mohamed Cherkaoui avait déjà souligné l’importance de ce texte pour les études éducationnelles dans « Les effets sociaux de l’école selon Paul Lapie » [1]  Revue française de sociologie, 1979, vol. XX, n° 1,... [1] , mais sa contribution ne permettait pas l’accès direct au texte. Militant de l’école républicaine, Lapie est soucieux de saisir l’efficace effective – en termes de mobilité sociale ascendante – de la systématisation scolaire primaire initiée vingt ans plus tôt. Dans cette intention, il pose des questions percutantes et ambitieuses, telles que : « Quels désirs, quelles espérances l’école éveille-t-elle chez ses élèves ?… Fait-elle convenablement son office d’éducatrice ? Depuis que les générations élevées sous le régime des lois scolaires arrivent à l’âge civique, peut-on constater un changement dans la vie politique de la nation ? Joue-t-elle convenablement son rôle égalitaire ? Depuis qu’elle existe, le nombre des enfants du peuple qui arrivent aux situations les plus hautes s’est-il accru ? ». Rien moins que cela. Pour tenter de répondre, le sociologue récuse la démarche psycho-sociologique qui ne permet d’appréhender que les représentations projectives des élèves en matière de profession souhaitée, il critique par ailleurs le manque de précision de données statistiques nationales alors disponibles comparant par exemple la profession des élèves à leur sortie des EPS [2]  Écoles primaires supérieures, post-certificat d’ét... [2] à celle « des parents » (et non pas de leurs parents). Anticipant ce que fera plus tard un Antoine Prost, convaincu que « l’histoire sociale progresse par les monographies », se tournant de ce fait – en l’absence de statistiques nationales complètes – vers le cas de l’académie d’Orléans pour apprécier l’ampleur de la démocratisation scolaire de 1945 à 1980 [3]  L’enseignement s’est-il démocratisé ?, Paris, PUF,... [3] , Lapie choisit la voie monographique aux fins de saisir les phénomènes de mobilité sociale entre parents et enfants scolarisés selon les lois de la République. Champenois, il s’arrête à la commune d’Aÿ, capitale du vignoble, 5 000 habitants, pour laquelle il peut recourir à des données statistiques portant sur 722 élèves sortis de l’école publique entre 1872 et 1893, désormais (1904) dans la vie active, et sur leurs parents. Les renseignements recueillis, la précision des statistiques locales permettent de pénétrer très finement dans les mécanismes objets de l’étude. Ce que croit pouvoir faire ressortir Lapie, et en cela la science (?), coïncide avec sa conviction militante, c’est que l’école n’est pas responsable de la désertion déjà sensible pour les métiers de l’agriculture, mais bien la crise économique. Un autre phénomène affleure, au long des tableaux statistiques d’une extrême précision qui émaillent l’article : ce que nous reconnaissons quant à nous sous le concept de reproduction, et que – en première approche – Lapie traduit ainsi : dix ans après la sortie de l’école, sauf un, « aucun [groupe professionnel] ne s’est sensiblement accru ni diminué », tout en s’employant, par un nouvel effort de raffinement statistique, à déceler les bougés dus à l’action possible de l’école. Il conclut, tout en nuances, appuyées sur une démonstration : « L’école réussit parfois à rompre les mailles du réseau dans lequel les causes d’ordre économique enferment nos destinées. Son action n’est pas considérable, mais elle n’est pas nulle. » On pourrait objecter que le (futur) recteur confond sa posture scientifique avec ses convictions et son militantisme, comme le montre encore le très intéressant article présenté en fin de la même première partie de l’anthologie, « L’école publique et la criminalité juvénile », où l’école républicaine n’apparaît nullement coupable, et responsable uniquement pour la partie virtuellement rédemptrice de son action, si l’on peut dire. Mais en rester à ce reproche serait oublier la leçon de la sociologie de la science, et son appel à la relativisation de la coupure épistémologique, la méthode d’administration de la preuve étant chez Lapie des plus recevables.

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H. Terral nous propose ensuite d’aborder « Lapie et la pédagogie ». De cette deuxième partie (p. 155-249), on retiendra particulièrement les développements consacrés aux méthodes pédagogiques, et l’évolution de leur signification entre les instructions officielles de 1887, celles de 1902 et celles de 1923 sur lesquelles le directeur de l’enseignement primaire exerce évidemment une influence. Le plaidoyer pour la méthode « directe », c’est-à-dire celle qui met au contact immédiat des choses dans divers ordres de réalité, s’adosse à une célébration de la méthode « active », où l’élève est appelé à répondre aux questions du maître, voire à dialoguer, en tout cas à entrer en activité intellectuelle réelle. Si, contrairement à l’idée reçue, le deuxième aspect peut être dit commun, du moins au niveau déclaratif, à la tradition républicaine depuis 1881 et au courant de l’Éducation nouvelle (on notera dans la même partie la préface de Lapie à Pédagogie scientifique de Maria Montessori chez Larousse vers 1915), le premier s’avère très contestable. On connaît la critique que Bachelard adressera à l’intuition, à l’expérience, à la manipulation des objets qui, notamment en cours de physique, captent l’attention des élèves au détriment de la saisie des concepts. Notre auteur anticipe précisément la critique des « philosophes », et entend compenser les risques inhérents à la méthode directe par le recours à la méthode active, posant déjà ce que d’aucuns croient inventer aujourd’hui : « le professeur doit à tout instant proposer à ses élèves, je ne dis pas des énigmes, mais des problèmes ».

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Enfin, la troisième partie élargit la perspective : « Paul Lapie et les combats pour la démocratie » (p. 251-305). Elle comprend plusieurs textes de réflexion morale et un exposé prononcé dans le cadre d’une université populaire, dont la grande époque se situe autour des années 1900-1910, sur « Comment faut-il lire son journal ? », leçon de lecture critique qui nous paraît certes quelque peu désuète aujourd’hui mais qui contient une analyse assez subtile de la fonction journalistique, en un temps où la presse écrite jouait un rôle primordial.

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La conclusion (p. 309-315) comprend trois courts textes : le dernier publié de son vivant par Lapie, et les hommages qui lui furent rendus par Marcel Mauss d’une part, par deux fondateurs du syndicalisme de l’enseignement primaire d’autre part.

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Comme toujours dans ses nombreux travaux, H. Terral nous invite à établir des ponts entre le passé et l’actualité, non pour nous prêcher un quelconque tacitisme (tout a déjà été dit), mais pour restituer (ou instituer) à notre conscience des auteurs, pas si lointains mais classiquement entrés au purgatoire, dont la pertinence en plusieurs points peut encore nous éclairer. Dans le Panthéon de l’École et de la République, Paul Lapie ne doit certainement pas être un des moindres.

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André D. ROBERT

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Université Louis Lumière Lyon 2

Notes

[1]

Revue française de sociologie, 1979, vol. XX, n° 1, p. 239-255.

[2]

Écoles primaires supérieures, post-certificat d’études.

[3]

L’enseignement s’est-il démocratisé ?, Paris, PUF, 1986.

Titres recensés

  1. Patrick Tacussel, L’Imaginaire radical. Les mondes possibles et l’esprit utopique selon Charles Fourier, Paris, Les Presses du Réel, 2007, 304 p.
  2. Tito Vagni, La saturazione del politico nel postmoderno. Un dialogo tra Toni Negri e Michel Maffesoli, Roma, Nuova Cultura, 2006, 182 p. Francesco Antonelli, Caos e postmodernità. Un’analisi a partire dalla sociologia di Michel Maffesoli, Roma, Philos, 2007, 147 p.
  3. Hervé Terral, Paul Lapie, École et société, Paris, L’Harmattan, collection « Logiques sociales », 2003, 320 p.

Pour citer cet article

« Activités sociologiques », Sociétés 3/ 2007 (n° 97), p. 125-132
URL : www.cairn.info/revue-societes-2007-3-page-125.htm.
DOI : 10.3917/soc.097.0125

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