Sociétés 2007/4
Sociétés
2007/4 (n° 98)
104 pages
Editeur
I.S.B.N. 2804154820
DOI 10.3917/soc.098.0095
A propos de cette revue Site Web
Acheter en ligne

Ce numéro ou un abonnement.

Ajouter au panier Ajouter au panier - Sociétés
Sociétés 2007/4 (n° 98) 35 €

Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.

Abonnement annuel 2013 125 €

Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.

ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.

Cairn.info respecte votre vie privée
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - Sociétés

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'un numéro de cette revue
d'une publication de Anthony Mahé
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée
Marges

Vous consultezLa poétique relationnelle de l’acte photographique

AuteurAnthony Mahé[1] [1] Doctorant en sociologie, chercheur au CEAQ, responsable...
suite
du même auteur



Le sujet que j’aborde ici est la photographie numérique prise dans ses usages quotidiens, par des personnes « ordinaires ».

2 La photographie numérique est un phénomène social qui fait fi des clivages sociaux en termes de catégories socioprofessionnelles mais aussi en termes de classes d’âge. De plus en plus de personnes s’équipent aujourd’hui d’un appareil photo numérique et délaissent le classique argentique.

3 P. Bourdieu, dans sa sociologie de la photographie[2] [2] P. Bourdieu, Un art moyen : essai sur les usages sociaux...
suite
, analyse la capacité de la photographie (argentique donc) à tisser du lien social en ce qu’elle est le signe d’une appartenance à un groupe (social et particulièrement familial), donc le fait qu’une photo, qui a un caractère solennel, renvoie une image idéale du groupe tel qu’il entend se représenter, en cela elle renforcerait la cohésion sociale. On prend une photo pour cristalliser le groupe dans sa solennité.

4 Dans ce passage au numérique, si ce type d’usage est reconduit, se glissent néanmoins des nouveaux usages, des comportements particulièrement significatifs par rapport à avant. Les jeunes adultes essentiellement et les internautes deviennent des utilisateurs quotidiens, journaliers, ce que renforcent encore les usages des photophones (téléphones portables avec fonction d’appareil photo). L’acte photographique, que l’on peut entendre de manière restrictive comme le fait de prendre une photo, tend à s’ancrer dans la vie quotidienne. Disons pour simplifier qu’on ne cherche pas uniquement des instants solennels dignes d’être photographiés, mais on photographie du tout-venant, la vie dans sa banalité (je reviendrai sur ce point plus en détail). Plus que l’image, c’est le processus de production des images qui va m’intéresser ici, c’est-à-dire les usages de l’appareil photo en tant que tel.

5 Je m’appuie ici sur un travail de terrain par entretiens réalisés auprès d’une quinzaine de personnes, à qui j’ai demandé de me décrire avec précisions la manière dont ils prennent des photos, c’est-à-dire ce qu’ils prennent en photo, à quelle occasion, quel est leur sentiment à ce moment-là. J’ai également observé directement chez les personnes les photos qu’ils avaient réalisées.

6 Le problème se pose alors de savoir en quoi la banalisation de la photographie à l’ère du numérique éclaire peut-être un autre aspect de la sociabilité qui est en jeu autour de la prise de vue numérique.

7 Je vais donc décrire ici dans un premier temps ce que recouvre cette idée de banalisation de l’acte photographique, décrire en quoi l’acte de prise de vue est un acte esthétique, puis montrer en quoi l’acte photographique en tant que tel est déjà une manière d’être ensemble et de faire du lien. Enfin je dirai en quoi l’acte photographique, en tant qu’acte poétique est efficace dans la construction des relations sociales.

La conquête de l’instant

8 Il apparaît que l’appareil photo devient un objet du quotidien, il sert ainsi à capter ce quotidien, le trivial. Je cite ici des enquêtés qui me racontent cela :

9

« Ça va tellement plus vite, mon appareil ne me quitte jamais. » Plus loin il dit : « Typiquement, je fais du vélo, tout à coup je vois un renard mort, je me suis arrêté, j’ai photographié le renard mort. »
« Là avec le numérique tu l’as toujours avec toi, tu te déplaces, tu trouves quelque chose qu’est bien, à un endroit qu’est pas mal, tu prends une photo, avant tu aurais jamais pu prendre la photo ou le moment que tu viens de vivre. C’est ça aussi qu’est bien, tu peux prendre tout ce que tu veux. »

10 Le point important qui caractérise ces usages du numérique tient dans ce que M. Maffesoli appelle « la conquête du présent », c’est-à-dire capter le monde en images dans toute sa trivialité, sa frivolité, photographier le monde tel qu’il se présente aux sens. Cela se traduit aussi empiriquement par des photos prises sur le vif lors d’une soirée entre amis, ou dans la cour d’école, des moments de « déconne » finalement, que l’on prend dans l’instant pour ce qu’ils sont. Le sociologue américain Karl Cohen appelle cela « the real life »[3] [3] K. Cohen, “What does the photoblog want ?”, in Media...
suite
. Ce qui compte, autant que la représentation, c’est bien l’ambiance que l’on essaye de capter, l’effervescence du moment vécu. L’acte photographique est une manière de vivre le présent en s’en emparant, et ce souvent en le « mitraillant », le mitraillage étant une caractéristique significative des usages :

11

« C’est comme un peu mitrailler, tu mitrailles tout et n’importe quoi. Ça donne une certaine possibilité de t’amuser, parce que tu sais bien que par la suite tu pourras les effacer. »

12 Ce qui caractérise le mieux la banalisation de l’acte photographique est la dimension ludique dont elle est ornée. La photo, en plus d’être solennelle, est aussi un acte amusant, un jeu. Du coup, le côté « sacré » de la photo cérémonielle et ritualisée ne disparaît pas vraiment, mais se déplace dans l’acte ludique en puisant sa valeur dans la trivialité qui le constitue. Dans le rituel du mitraillage du quotidien, notamment avec les téléphones portables, ce n’est pas tellement la netteté visuelle qui compte, ces appareils sont d’assez faible qualité d’ailleurs, mais plus une saisie sensible du monde qu’une saisie visuelle, une saisie non plus optique (qui met à distance) mais « haptique » (qui favorise le tactile, ce qui se présente). Il y a dans le trivial, et c’est là mon hypothèse, une esthétique dont il s’agit de se saisir. Le véritable objet de l’art est, comme l’a si bien dit J.-M. Guyau, « l’expression de la vie »[4] [4] J. -M. Guyau, L’art au point de vue sociologique, Paris,...
suite
. En ce sens, l’acte numérique serait à rapprocher de ce que le philosophe décrit comme le réalisme : « Il ne s’agit rien de moins que de trouver la poésie des choses qui nous semblent parfois les moins poétiques, simplement parce que l’émotion esthétique est usée par l’habitude. » Plus loin il ajoute : « Il y a de la poésie dans la rue par laquelle je passe tous les jours et dont j’ai pour ainsi dire compté chaque pavé […] »[5] [5] Ibid. , p.  92. ...
suite
. Voilà comment la photographie numérique pourrait s’inscrire dans une redécouverte du monde.

13 De manière contemporaine, les usages des appareils photos numériques sont dans une certaine mesure des actes poétiques. Poétiques dans la mesure où il s’agit d’un travail sur le réel, un modelage à partir d’une technique. L’appareil est l’instrument qui permet de pénétrer le réel pour contempler la vie telle qu’elle est. La photographie en tant qu’« art banal » consiste à faire ressortir le nouveau dans le routinier, à aller au-delà des simples apparences. Ainsi, une bouse de vache, un renard mort, un ami qui grimace, ne sont pas strictement des symboles de quelque chose, mais des choses de tous les jours qui nous entourent et auxquelles on prête si peu attention et dont on se saisit ici, empiriquement, par la photographie.

14 Ce trivial est une « expression de la vie » quand on sait le regarder. C’est bien en ce sens que nous proposons de parler de « regard tactile » ou de « regard haptique », dans la mesure où il y a une démarche d’aller au contact des choses, au contact du monde et de s’en saisir en pressant le bouton déclencheur de l’appareil photo. Cela rejoint l’idée de S. Tisseron selon laquelle prendre une photo « c’est tenter de s’approprier le monde à travers chacun des gestes qui y contribuent »[6] [6] S. Tisseron, Le mystère de la chambre claire, op. cit. ,...
suite
. L’acte photographique est une manière de toucher le monde pour le faire sien. C’est aussi cela la création artistique, au sens entendu par J.-M. Guyau.

15 Le « regard haptique » implique une dimension sensible. En effet, pour rester plus pragmatique, on ne peut photographier que la surface du monde, celle que la lumière laisse apparaître. Il est peu dire, comme le souligne S. Tisseron, qu’une large partie du monde reste invisible. Cette partie invisible du monde s’appréhende par l’expérience sensible dont le « regard haptique » en tant que technique est un mode.

16 Ce qui caractérise également ces photos ancrées dans le quotidien est leur côté un peu éphémère :

17

« Oui, une photo au naturel c’est plus drôle, on fait tous des grimaces, des mimiques, moi je trouve c’est les plus drôles, mais c’est pas les meilleures, en général c’est pas celles qu’on va garder très très longtemps non plus. »

18 Cela montre bien qu’un type de photos puise vraiment sa valeur dans l’instant de la prise de vue. L’acte photographique se saisit d’une ambiance et il accompagne un être-ensemble.

La technologie de la solidarité tribale

19 En effet, le photographe est pris dans des interactions avec les autres qui se mettent en scène, en ce sens l’acte de prise de vue est, le cas échéant, engagé dans la relation à l’autre. Les grimaces et autres frivolités sont autant de mises en scène du groupe, provocant les rires et créant ainsi une ambiance liante. Le fait de pouvoir effacer les photos autorise d’autant mieux ces mises en scène portées par une valeur de l’instant.

20 Prendre des photos, c’est donc une manière d’être ensemble, d’éprouver des sentiments en commun, des émotions, particulièrement dans les regroupements festifs, mais aussi dans les regroupements de la vie quotidienne. Le cas d’une jeune fille de treize ans est assez éloquent ici : elle prend des photos avec son téléphone portable entre copines, lesquelles d’ailleurs font la même chose. Ces photos sont prises dans les toilettes des filles de leur collège, parce que les téléphones y sont interdits, dans des positions « ridicules » mais qui ont un fort intérêt sur le moment même. En effet, au moment où je lui ai demandé de me montrer ses photos sur son photophone, en le consultant elle constate qu’elle a en fait effacé ces photos prises avec ses amies, « pour faire de la place », dit-elle. Ces photos n’ont vraisemblablement pas une valeur de souvenir. En ce sens, ce type de photos correspond bien à ce que dit S. Tisseron pour qui l’acte de prise de vue est déjà une assimilation psychique du monde. Nous pourrions ajouter, à partir de cet exemple, que l’acte de prise de vue est une forme de « tribalisme », une socialité immédiate autour du sentiment partagé, du sensible, dont l’appareil est le dispositif matériel qui sert de « totem » de rassemblement. Ce qui compte pour cette jeune fille est d’avoir « été ensemble » dans le cadre d’une activité sociale qu’est la photographie.

21 Cette solidarité tribale s’en trouve d’autant plus renforcée que les photos prises sont généralement partagées dans l’instant de la prise de vue, sur l’écran de l’appareil ou du photophone. À côté de la photo souvenir gardée pour plus tard, au travers des albums par exemple, il y la photo « vivante », « tribale », qui est un souvenir au présent, un « présentéisme », une même photo pouvant bien sûr passer de l’une à l’autre catégorie.

22

« En plus, quand tu prends la photo en soirée après tout le monde va la regarder. Y a aussi un truc un peu marrant quoi. »

23 On voit que plus que le fait de se couper du monde, de la relation à l’autre, l’acte de prise de vue est déjà une manière de faire du lien social.

24 Il est intéressant de noter ici que l’appareil photo est un objet matériel très concret dont la manipulation s’apprend culturellement, cela suppose la connaissance de « techniques du corps » au sens de Marcel Mauss. C’est en tant qu’objet matériel manipulé qu’il permet d’une part de s’approprier le monde sensible et d’autre part de s’insérer dans la socialité.

25 Appropriation du monde en ce que l’acte est une expérience corporelle du monde. P. Le Quéau propose cette définition de l’expérience sensible : « processus par lequel, l’homme, baignant dans le flux continu de sensations qui le lient au monde, y introduit des formes discontinues qui leur confèrent valeur et signification »[7] [7] P. Le Quéau, « La sociologie comme “savoir-vivre” »,...
suite
. Les formes qui émergent sont des types. C’est à partir de ce processus de typification que l’on peut partager les expériences. Il y a une composante émotionnelle dans notre relation au monde que l’on expérimente avec ce que le social nous donne, le « stock social de connaissances »[8] [8] P. Berger et T. Luckmann, La construction sociale de la...
suite
, selon P. Berger et T. Luckmann, qui reprennent cette idée à A. Schütz. À côté des connaissances discursives, il y a des connaissances procédurales, ce que l’anthropologue J.-P. Warnier appelle la « culture motrice »[9] [9] J. -P. Warnier, Construire la culture matérielle : l’homme...
suite
. C’est-à-dire que les gestes moteurs du corps sont effectués sur un mode inconscient cognitif, mais sont des actions efficaces sur le monde. La culture motrice de la photographie consiste à se saisir de l’appareil photo avec ses mains, à viser à travers un objectif ou un écran digital, à se déplacer, se positionner, à appuyer sur le bouton déclencheur. C’est une manière d’expérimenter le monde, de le typifier dans « le flux continu de sensations ». Photographier, ainsi que le formule S. Tisseron, c’est faire « le geste de couper l’espace »[10] [10] S. Tisseron, Le mystère de la chambre claire, op. cit. ,...
suite
dans sa continuité par le cadrage même, pour en extraire une part stabilisée et ainsi l’assimiler. Ce qui nous intéresse ici est la manière dont tout cela est codifié socialement.

26 Ainsi l’appareil en tant qu’objet s’insère dans la relation à l’autre, il fait l’objet d’une expérimentation commune à partir de ce dispositif dont les conduites corporelles, de prises de vue et de mises en scène qui leur sont corollaires, sont apprises culturellement et effectuées de manière inconsciente. Ainsi l’appareil devient le centre d’un espace commun de typification qui vient cadrer la relation. Le ludisme ou la « déconne » sont autant d’actes culturellement adaptés à la logique des usages de la photographie numérique (ancrage dans le présent, valeur de l’instant et du trivial, « mitraillage ») et n’en sont donc pas moins des actes codifiés, ce qui assure en un sens l’efficacité de l’être-ensemble.

27 L’appareil de prise de vue constitue une véritable « technologie » du tribalisme, au sens du mot employé par Michel Foucault[11] [11] M. Foucault, Dits et écrits, Paris, Gallimard, 1994. ...
suite
, c’est-à-dire qui agit comme un dispositif intersubjectif qui canalise les conduites de l’être-ensemble en ce qu’il sous-tend un certain nombre de normes sociales et culturelles qui définissent les modes d’appréhension d’autrui à partir d’un vécu partagé.

28 Je me suis ici intéressé à la production des photographies, et particulièrement ce qui compose de manière significative la prise de vue avec les appareils photos numériques. Il est évident qu’à partir des images produites, développées sur papier ou conservées à l’état numérique sur des ordinateurs par exemple, un autre type de socialité s’organise autour du partage des images, qu’il conviendrait d’étudier afin de prolonger cette analyse.

 

Notes

[ 1] Doctorant en sociologie, chercheur au CEAQ, responsable du GEMMI.Retour

[ 2] P. Bourdieu, Un art moyen : essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Éditions de Minuit, 1965.Retour

[ 3] K. Cohen, “What does the photoblog want ?”, in Media Culture and society, p. 887.Retour

[ 4] J.-M. Guyau, L’art au point de vue sociologique, Paris, Félix Alcan, 1920.Retour

[ 5] Ibid., p. 92.Retour

[ 6] S. Tisseron, Le mystère de la chambre claire, op. cit., p. 13.Retour

[ 7] P. Le Quéau, « La sociologie comme “savoir-vivre” », in Dérive autour de l’œuvre de Maffesoli, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 91.Retour

[ 8] P. Berger et T. Luckmann, La construction sociale de la réalité, Paris, Armand Colin, 1996, p. 61.Retour

[ 9] J.-P. Warnier, Construire la culture matérielle : l’homme qui pensait avec ses doigts, Paris, PUF, 1999.Retour

[ 10] S. Tisseron, Le mystère de la chambre claire, op. cit., p. 175.Retour

[ 11] M. Foucault, Dits et écrits, Paris, Gallimard, 1994.Retour

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Anthony Mahé « La poétique relationnelle de l'acte photographique », Sociétés 4/2007 (n° 98), p. 95-100.
URL :
www.cairn.info/revue-societes-2007-4-page-95.htm.
DOI : 10.3917/soc.098.0095.