2008
Sociétés
Comptes rendus
Comptes rendus
Bolle de Bal Marcel, Au-delà de Dieu. Profession de foi d’un athée lucide et serein. Bruxelles, Éditions Luc Pire, 2007, 172 p.
Dieu serait-il mort que cela ne serait pas grave
Alors que la pensée commune ne cesse d’empiler les réflexions sans originalité et anxiogènes sur le retour du religieux, Marcel Bolle de Bal, psychosociologue belge et auteur d’une Å“uvre immense, nous propose une réflexion apaisée sur l’absence de Dieu. Le religieux est-il nécessaire ? Peut-être si l’on met le besoin de spirituel derrière ce terme. Mais Dieu ?
Le livre est structuré en douze chapitres qui sont autant de prises de position par rapport au système croyant :
- Être athée et l’assumer : Les positions intermédiaires sont trop souvent des bricolages idéologiques qu’il faut avoir le courage de dépasser. Et cela n’induit nullement l’absence d’espoir.
- La question de la connaissance sur l’inconnaissable : Plutôt la connaissance et le doute, tous deux fragiles, que la vérité et la certitude. On a là une position classiquement scientifique.
- La position du psychosociologue face à cette dimension du social qu’est le religieux : On trouve l’ébauche d’une sociologie existentielle qui inclurait certes l’étude des structures sociales et des mouvements sociaux mais aussi le personnel, le subjectif, l’irrationnel, l’affectif et le spirituel. À partir de là, on peut penser un Dieu qui n’existe pas en tant qu’essence mais qui a une existence puisqu’il a des effets (la foi des croyants). La sociologie des religions doit être doublée d’une psychosociologie des religiosités.
- Le rapport au politique : On trouve une apologie de la laïcité mais une mise en garde contre ses deux extrémismes, la laïcité oppressive (celle du bloc soviétique par exemple) et la laïcité permissive d’extrême tolérance, enfant de « l’après mai 68 » (décidément…). De façon plus originale, on trouvera la définition d’une communauté laïque forcément non confessionnelle mais appuyée sur des valeurs communes (en fait les trois faces d’une même idée) : la désaliénation, le pluralisme des conceptions et des croyances et le libre examen.
- Le projet d’un personnalisme athée : Il s’agit ici de reprendre le personnalisme de Mounier, de le « décléricaliser » pour s’appuyer sur ses qualités intrinsèques comme l’appel à l’engagement, sa dimension de troisième voie « entre socialisme dictatorial et libéralisme sauvage ». Il est vu comme un outil évitant les impasses de l’individualisme et du collectivisme, permettant un bon usage de la communauté et des structures intermédiaires.
- L’humanisme athée : L’humanisme, pourtant sur toutes les lèvres, est jugé ici menacé. Que ce soit par la deep ecology, le développement de l’intelligence artificielle, les biotechnologies ou la marchandisation du vivant, l’humain est de plus en plus objet et de moins en moins sujet.
- La spiritualité athée : On peut délier les deux et avoir une « spiritualité matérialiste ». On peut être matérialiste au sens où l’on croit à l’antériorité de la matière sur l’esprit et spiritualiste au sens où l’on croit le second, produit du sujet, supérieur à la première.
- L’ésotérisme athée, en l’occurrence franc-maçon puisque l’auteur fait partie de cette association philosophique. Cette appartenance lui permet la synthèse des dimensions précédentes.
- L’éthique athée : La morale qui a à voir avec le bien et le mal dans l’absolu ne peut satisfaire un athée qui se concentrera sur l’éthique, c’est-à-dire la position bonne ou mauvaise par rapport à une situation particulière.
- Le rapport de la personne à la mort : le thème traite ici de l’euthanasie pour la défendre.
- Le rapport de l’individu à l’éternité : La temporalité de l’humanité dépasse l’individu tout en s’appuyant sur lui.
- La question du mystère, c’est-à-dire de l’espoir, divisé entre espoir raisonnable (« les questions pertinentes ») et déraisonnable (« les réponses incertaines »).
Analyse claire et bien faite, mais le titre est peut-être un peu exagéré, car même si l’auteur n’avait nullement avancé le projet d’un travail exhaustif de substitution, rien n’est dit sur un au-delà de Dieu. Et rien n’est dit sur le besoin de Dieu. Ce livre offre des pistes à ceux qui veulent étayer leurs cheminements sans passer par la case des religions du Livre, mais il n’aura pas d’effets sur ceux qui croient en Dieu. Car Celui-ci ne se résume pas aux fonctions du religieux. Il y a dans le concept de Dieu quelque chose qui dépasse l’utilitarisme, une séduction, un attrait qui a à voir, peut-être avec la psychanalyse (le grand Autre de Lacan par exemple), peut-être avec l’anthropologie, et peut-être, laissons cette porte ouverte, avec la réalité de Dieu, qui ne répond pas aux analyses et à la profession de foi d’un athée lucide et serein de Marcel Bolle de Bal. Il y a dans le besoin de Dieu quelque chose qui est lié au sentiment d’incomplétude de l’homme, un appel du tout qu’il ne sera jamais et qui donc par définition ne peut se satisfaire de ce qui est à sa portée.
Lionel POURTAU
CEAQ/Paris Descartes Sorbonne.
Pierre-André Taguieff, Julien Freund, au cÅ“ur du politique. Paris, La Table ronde, coll. « Contretemps », 2008, 160 p.
Pierre-André Taguieff signe avec Julien Freund, au cÅ“ur du politique un ouvrage roboratif sur l’« inconformiste » savant, publié par les éditions de La Table ronde dans la collection « Contretemps ». Une précision à souligner dans la mesure où sa directrice, Chantal Delsol, peut être considérée non seulement comme une spécialiste avertie de la pensée freundienne mais également comme l’une des plus brillantes disciples du « philosophe-sociologue ». Aussi n’est-il guère surprenant de découvrir un texte dont la vocation est la présentation et la défense parfois apologétique, sur le plan strictement intellectuel en tout cas, de l’Å“uvre de Freund, en l’occurrence bien analysée aussi bien en largeur qu’en profondeur sur seulement 160 pages.
Les quelques critiques retenues, d’ailleurs tout empreintes d’affection à l’égard de leur sujet, concernent en fait davantage l’homme que son Å“uvre. En effet, la très forte attirance intellectuelle du résistant sincère envers les travaux de Carl Schmitt, et surtout, l’amitié ostentatoire que cultivaient les deux hommes, constitueraient en quelque sorte un stigmate dans la biographie de Freund. Mais une proximité qui est surtout mise en évidence par les adversaires marxistes et « pacifistes » de l’auteur de L’Essence du politique, dans l’espoir de le compromettre et de l’écarter définitivement du microcosme universitaire. Une vile malveillance méprisée, ridiculisée par Freund lui-même et considérée comme imbécile par Taguieff pour lequel, cependant, sa maladresse dans la gestion de son image et de sa réputation ne peut être que constatée. Cette vaine querelle découlant d’une reductio ad hitlerum d’inspiration stalinienne ne fera en définitive que retarder l’étude approfondie (p. 131-135) des thèses de Schmitt (aujourd’hui encore jetées aux orties par les apôtres de la bien-pensance avant même de les avoir simplement lues), partant, de celles de Freund, ce dernier revendiquant haut et fort l’héritage théorique du juriste allemand qu’il traduisit et diffusa comme il put.
De Schmitt il retiendra en premier lieu cette fameuse dialectique antinomique de « l’ami/ennemi », scandalisant son premier directeur de thèse, le « pacifiste » Jean Hyppolite, d’autant plus qu’elle constitue, selon lui, l’un des trois « présupposés » permettant l’identification de l’essence du politique. Freund apportant cependant une précision importante sur le vocable « ennemi » (et, de fait, par jeu de miroir, sur celui d’« ami »). L’ennemi est entendu ici en tant que « polemos » ou « hostis », c’est-à-dire en tant qu’ennemi public, entité qu’il faut distinguer nettement de l’ennemi privé (« ekhthros » ou « inimicus »). En bon penseur machiavélien, Julien Freund décèle le jeu machiavélique de ceux qui rejettent la notion d’ennemi pour utiliser en contrepartie une terminologie moralisatrice évacuant littéralement l’ennemi du genre humain. « L’ennemi revient par la porte de derrière, mais sous une apparence diabolique », écrit à ce propos Pierre-André Taguieff (p. 53).
Les deux autres « présupposés » ou « couples antagonistes » découverts par Freund (la thèse de Schmitt se focalisant seulement sur le premier présupposé) sont « la relation du commandement et de l’obéissance », qui constituerait la base du politique, et « la relation du privé et du public », l’empiètement du public sur le privé ne pouvant s’exercer qu’à titre exceptionnel et d’une manière éphémère sous peine d’engendrer un totalitarisme de fait, une tyrannie, qui ne représenteraient en définitive que la réification de l’absence du politique et non, loin de là, de son exacerbation. Mais si le politique possède ses caractéristiques propres, c’est bien parce qu’il est une essence qui se différencie de celle de la morale par exemple. Un homme d’État digne de ce nom, pense le wébérien Freund, prendra des mesures dont la fonction première est la sauvegarde de la collectivité et non d’autres épousant dans la plus inébranlable des orthodoxies une éthique spécifique ou un principe totalement utopique
[1]. Il assurera une paix intérieure relative, préservera en cela l’espace vital de l’homme sociable. Aristotélicien, Freund convoque cependant Georg Simmel « qui a mis en évidence l’apport positif des conflits dans la vie sociale » (p. 48), des conflits qui doivent aussi être considérés « comme l’une des formes possibles des relations sociales » (p. 49). Il existe ainsi, selon notre auteur, une intensité conflictuelle qui peut être considérée comme normale sur le plan sociologique.
Il est peut-être légitime de penser que le présupposé le moins « assumé » par le pouvoir demeure, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le couple ami/ennemi. Freund nous invite d’ailleurs à penser que la décadence de l’Europe et de la France en particulier, indiscutable selon lui (sa dimension subjective ne devant pas être surévaluée pour l’ignorer), découlerait dans une certaine mesure du refus de cibler l’ennemi et donc du refus de combattre, de lutter, de se battre. Une position dangereuse qui engendrerait « un sentiment d’impuissance face au devenir du Monde » et un sentiment de culpabilité très prégnants. Pierre-André Taguieff illustre ce phénomène par un exemple un peu forcé en confondant l’islamisme avec l’ennemi et en posant arbitrairement l’idée selon laquelle l’« islamo-terrorisme » qu’il assimile de fait à l’islamisme en général n’est pas identifié en tant qu’ennemi par le pouvoir. « Pour combattre l’islamisme, qui a désigné l’Occident comme l’ennemi », affirme-t-il ainsi, « il faut commencer par le reconnaître sans ambiguïté et sans faiblesse comme notre ennemi. Ce qui implique du courage, puisque cette désignation de l’ennemi, l’islamo-terrorisme mondial, implique l’impératif de lui faire la guerre » (p. 94). Ne pas la lui faire signifierait « une perte de confiance en soi » et, par voie de conséquence, « un symptôme de décadence ». Mais Freund, semble-t-il, n’a jamais prétendu que la présence de l’ennemi engageait nécessairement le camp opposé à « lui faire la guerre », et que cette perspective était inéluctable, même s’il « ne pouvait pas prévoir qu’au tournant du XXe et du XXIe siècle, le pluralisme institutionnel serait menacé par l’intolérance militante et le fanatisme conquérant des fondamentalismes religieux », dont l’islamisme, insiste Taguieff, « est la plus puissante figure » (p. 143).
Quoi qu’il en soit, Taguieff s’est ici écarté ostensiblement de la pensée de Freund en étayant sa démonstration d’un tel exemple et en maximalisant d’emblée les conséquences de l’existence de l’ennemi. Pourtant il relève à propos la pensée profonde de Freund sur le sujet en le citant dans le texte (p. 101) à travers ce précieux passage : « Établir la paix, c’est reconnaître aux opinions et aux intérêts qui ne sont pas les nôtres le droit d’exister et de s’exprimer. Si nous le leur refusons, c’est la guerre. La paix n’est donc pas l’abolition de l’ennemi, mais un accommodement avec lui ; elle n’est pas non plus n’importe quelle reconnaissance, mais la reconnaissance de l’ennemi », précise fort justement Julien Freund, qui poursuit ainsi : « La paix qui exclut l’ennemi s’appelle guerre
[2]. » À la lumière de ces commentaires, il semblerait donc que Taguieff qui qualifie pourtant l’islamisme d’« ennemi », ne le considère pas véritablement comme tel puisqu’il défend une position belliciste inconditionnelle à son encontre. Nous pourrions aussi ajouter que l’islamisme radical, aussi funeste soit-il, ne constitue peut-être pas la menace la plus lourde pesant sur l’Europe et la France en particulier. Ici, le rôle de la « dimension subjective » apparaît comme indéniablement crucial dans l’identification et le « ciblage » de l’ennemi premier.
Les dernières parties de l’ouvrage sont principalement consacrées au conservatisme spécifique défendu par Freund, motivé en premier lieu par la crainte du pire, du dernier stade de décadence (p. 145). Cependant, son conservatisme va de pair avec un libéralisme qu’il juge de bon aloi, différent de celui que prônent les penseurs progressistes. À la Liberté il substitue en effet, à l’instar des réactionnaires traditionnels ou maurrassiens, les libertés, et exprime en cela la propre finitude de l’Homme. Le portrait de Julien Freund brossé par Pierre-André Taguieff dévoile en définitive un être exigeant, « insatisfait », mais aussi insoumis envers le politiquement correct. Un éclaireur indiquant, à ceux qui veulent bien le lire, les écueils idéologiques dirimants à contourner.
Jean-Michel PERRUCHOT
[1]
À ce propos, nous pouvons évoquer l’important apport de Karl Popper dans la critique de l’historicisme et de l’utopisme considérés comme une fuite devant les solutions idoines. Karl Popper,
Misère de l’historicisme, tr. fr. par Hervé Rousseau, Agora Pocket, 1988, p. 200.
[2]
Julien Freund,
Le Nouvel Âge. Éléments pour la théorie de la démocratie et de la paix, Paris, Marcel Rivière, 1970, p. 219.