- M. Weber : analyste et critique de la modernité
- Edgar Morin et le réenchantement des sociétés humaines
- « Aimez-vous les uns les autres ou bien disparaissez... » :
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S'inscrire Alertes e-mail - Sociétés Cairn.info respecte votre vie privéeLes travaux concernant la sociologie de Weber se sont multipliés ces dernières années et un petit panorama non exhaustif des recherches et de la littérature internationale permet de signaler les thèmes récurrents, de comprendre les controverses sur le sens de l’œuvre et également de sortir Weber des interprétations scolaires qui laissent de côté des pans entiers de l’œuvre, ou se bornent toujours aux mêmes morceaux choisis, « à quelques passages canoniques de virtuose ou de manuel », sans chercher l’intention directrice, pour reprendre la thèse centrale de l’ouvrage stimulant de W. Hennis (p. 15).
2 Il ne s’agit pas au sens propre d’un compte rendu d’ouvrages, mais plutôt d’un voyage dans la réception de Weber, qui signalera aussi certaines mises au point permettant d’échapper aux mornes répétitions sur la neutralité axiologique, sans que l’on mesure ce qu’il entendait par là ; ou encore de dire aux lecteurs francophones qui traitent de l’objectivité selon Weber, ce qu’ils ne savent pas, que les guillemets, toujours présents, ont disparu dans la traduction française. Un signe typographique qui indiquait un problème, une difficulté particulière liée au domaine d’études, celui des sciences de la culture est purement et simplement supprimé. Il est banal de dire que les grandes œuvres présentent des tensions non résolues, mais cette banalité a au moins le mérite de maintenir ouverte la réception, elle permet de souligner les contradictions. Les lignes de fuite présentes ne doivent-elles pas être préférées à une présentation qui, privilégiant certains aspects, tend à transformer le prophète, fût-il à vocation scientifique, en administrateur d’un patrimoine sociologique ramené à sa plus simple expression ou à des slogans.
3 Max Weber est sans doute l’un des auteurs les plus commentés, si ce n’est l’auteur le plus commenté, en sociologie. L’éthique puritaine et l’esprit du capitalisme est aussi un des livres qui a fait couler le plus d’encre. Considéré à l’instar d’É. Durkheim comme un des fondateurs de la discipline, la controverse sur le sens de son œuvre n’a pas cessé. À l’origine et jusqu’aux années 1960 – en retraçant la situation à grands traits –, c’est surtout la confrontation avec Marx qui domine : au matérialisme et à l’économisme de ce dernier s’opposeraient l’idéalisme et le culturalisme de Weber, à une explication économique une explication en termes de croyances religieuses ou de valeurs. Une opposition un peu simple qui s’inscrit dans une conjoncture politico-scientifique, car Weber, s’il critique le matérialisme historique, le fait à cause de son monocausalisme, mais n’en considère pas moins qu’il a une importance heuristique certaine.
4 À cette première opposition s’en superpose une seconde en sociologie, puisque, comme le dit W. Mommsen, la méthode de Weber est à bien des égards à l’opposé de celle de Durkheim. En effet, Weber plaide pour une compréhension explicative qui doit toujours revenir aux individus, les atomes de l’action, alors que Durkheim insiste sur des contraintes et des habitudes collectives. Quelles que soient les tentatives de concilier ces deux points de vue, il n’en reste pas moins que des auteurs aussi avertis que N. Luhmann et A. Giddens soulignent toujours l’opposition entre les points de vue de Durkheim et de Weber. Une discipline telle que la sociologie n’a à mon sens rien à gagner à vouloir euphémiser les courants contradictoires et les sources diverses qui ont conduit à son développement. Il est parfois plaisant de voir des détracteurs de la pensée unique prétendre à tout prix réaliser une synthèse pour assurer un conformisme logique de la discipline, alors que sa richesse et sa particularité tiennent à mon sens pour une grande part aux propositions diverses qui ont voulu la fonder. Jean-Marie Vincent a ainsi souligné qu’il ne faudrait pas priver la pensée wébérienne de « ses arêtes et de ses aspérités, et au fond, de sa véhémence critique. Autrement dit, il ne faut pas faire de Weber un contributeur, bien sage malgré lui, à une sorte de “vulgate” sociologique où l’on associe des élaborations théoriques fort éloignées dans des buts didactiques, dans l’indifférence aux différences »[2] [2] J. -M. Vincent, Max Weber ou la démocratie inachevée, Paris,...
suite.
5 Cela étant, une théorie, mais précisément parce qu’elle part d’un autre cadre, peut voir ce qu’une autre ne voit pas, et nous pouvons tirer profit des éclairages complémentaires qu’elles apportent : dire cela ne revient pas cependant à nier les oppositions épistémologiques qui les soutiennent. S. Moscovici a bien remarqué que nous faisons trop souvent une hypothèse hasardeuse sur l’unité de l’objet, et que « nous devons toujours nous méfier de l’idée qu’elles partent d’un même objet, qu’elle ont en vue la même réalité, comme ce serait le cas en physique ou en astronomie. En effet, dans chaque théorie, il y a un peu de toutes les autres, mais il y a beaucoup plus qui leur est particulier, et c’est moins une affaire de perspective que de ressources d’arrière-plan initial »[3] [3] S. Moscovici, Sociologie et caractère, Annales de l’Institut...
suite. Il ne va pas de soi que tous les sociologues observent la même chose ou veulent résoudre un même problème.
6 Passer de l’autre côté du Rhin est alors salutaire, et les développements de N. Luhmann sur l’Aufklärung sociologique, le type d’éclaircissements que procure la sociologie lors de son avènement, précisent l’opposition. Selon lui, la sociologie s’est constituée tout compte fait sur le mode suivant : comment saisir l’extrême complexité d’un monde social contingent. Pour penser une telle situation, deux moyens furent utilisés : une réduction subjective et une réduction objective qui sont irréconciliables et inamicales l’une envers l’autre. Ces deux formes de réduction renvoient bien entendu à Weber d’une part, à Durkheim de l’autre. Le monde social en gestation correspond à une différenciation des sphères culturelles et des sphères d’activité, à un nouveau rapport des individus entre eux, ainsi qu’à de nouvelles relations avec les institutions différenciées.
7 La saisie de ce nouvel état social dont la contingence, selon Luhmann, est une caractéristique centrale, va produire deux attitudes méthodologiques opposées. Pour rendre compte du caractère plus indéterminé du monde, chacun des deux sociologues aurait pris une position particulière : « Max Weber se tint décisivement au sens subjectif visé de l’activité comme le seul fait donné et chercha à partir de lui à construire des figures sociales idéal-typiques et entreprit à l’aide des idéaux types de grandes recherches comparatives. Émile Durkheim masqua la contingence à travers sa conception du caractère objectif des réalités sociales[4] [4] N. Luhmann, Soziologische Aufklärung, Opladen, Westdeutscher...
suite. » Partant du sens visé, Weber crée des types idéaux d’activité, Durkheim par contre réifie, de manière méthodologique, le social pour pouvoir le saisir. Il y a, selon Luhmann, incompatibilité entre les deux positions.
8 De son côté, et en traversant cette fois-ci le Channel, A. Giddens a relevé que les tirades wébériennes contre les conceptions holistiques dans l’analyse de la société, même si elles ne visent pas nommément Durkheim, sont en partie dirigées contre ce que représente l’École durkheimienne. Pour Giddens, la thèse de la convergence entre Durkheim et Weber, forgée par Talcott Parsons, ne repose sur rien d’autre que les propres objectifs de Parsons, car en fait « la méthode sociologique de Durkheim aurait été pour Weber inacceptable, comme l’on peut être à peu près sûr que Weber était familier des travaux de Durkheim et de certains de ses élèves les plus connus, on peut se douter que les tirades de Weber contre l’utilisation de conceptions holistiques pour l’analyse sociale sont en partie dirigées contre l’École durkheimienne ; même si n’existe à ce propos aucun renvoi direct[5] [5] A. Giddens, “Die klassische Gesellschaftstheorie und...
suite. » Dans un article du recueil M. Weber et ses contemporains, A. Giddens insiste sur l’inscription culturelle et sociale des deux hommes et montre leur opposition dans la conception de la méthode et le style de leur travail. Durkheim ne s’intéresse pas à une fondation des sciences de la culture et à leur particularité, ses études visent à exemplifier les principes de sa méthode, plus qu’à effectuer des recherches historiques détaillées, comparatives et concrètes telles que Weber en avait le projet. Les conceptions de l’État sont également divergentes, de même que le rapport à la démocratie[6] [6] A. Giddens, “Max Weber und Emile Durkheim : divergierende...
suite.
9 Une autre appréciation des deux positions, qui se rapproche des deux précédentes, est celle de G.H. von Wright : « Des deux grands sociologues du tournant du siècle, É. Durkheim en ce qui concerne la méthode était un positiviste, tandis que chez Weber une apparence positiviste est combinée à des accents téléologiques (“l’activité par finalité”) et à une mise en évidence d’une compréhension empathique (“la sociologie compréhensive”)[7] [7] G. H. von Wright, Erklären und Verstehen, Königstein/ Ts,...
suite. »
10 Si Weber était critiqué par les marxistes qui le soupçonnaient de faire volens nolens l’apologie de la société capitaliste, ses positions conservatrices, de droite en politique, confirmaient le jugement. Son nationalisme, ses conceptions sur la puissance, la domination, la lutte, la défense d’une forme d’impérialisme, ses propos pour le moins pleins de condescendance à propos des Polonais – ainsi en novembre 1896 : « Man hat gesprochen von einer Herabdrückung der polen zu deutschen Staatsbürgern zweiter klasse. Das Gegenteil ist wahr : wir haben die Polen aus Tieren zu Menschen gemacht[8] [8] Max Weber Gesamtausgabe I/ 4, Tübingen, Mohr, p. 626-627,...
suite. » –, à peine plus aimables pour les Alsaciens, surtout ceux de la région de Saverne, tout cela nous donne un portrait pour le moins complexe.
11 Sans entrer dans une étude de son évolution politique, j’ai choisi un certain nombre de prises de positions pour éclairer l’homme. Pendant la Première Guerre, il expose le premier août 1916 à Nuremberg des thèses sur les objectifs de guerre de l’Allemagne qui se concluent ainsi : « Ce serait une honte éternelle que de ne pas avoir le courage d’empêcher que la barbarie russe d’un côté, la monotonie anglaise d’un autre, et le verbiage français pour finir ne dominent le monde. C’est pour ces raisons que nous faisons cette guerre. » Propos excessifs dus à la situation, à l’atmosphère de propagande ou aux idées de fond, peu importe, il adhère aux buts de guerre, même s’il n’est pas d’accord sur les moyens ; (Mommsen, 1988, p. 271). Il considère en 1918 le bolchevisme comme une dictature militaire qui en tant que telle s’écroulera comme toutes les autres. En décembre 1918, il tonne contre les spartakistes : « Liebknecht a sa place dans une maison de fous et Rosa Luxembourg au jardin zoologique. » Mélange d’imprécations et de lucidité, de fureur et d’analyse prémonitoire.
12 Karl Jaspers, dans son essai sur Max Weber, raconte la conversation suivante entre Max Weber et Joseph Schumpeter : « Les deux hommes se rencontrèrent dans un café de Vienne en présence de Ludo Moritz Hartmann et de Félix Somary. Schumpeter souligna combien la révolution socialiste de Russie lui procurait une grande satisfaction. Désormais, le socialisme ne se bornerait plus à un programme sur le papier, il aurait à prouver sa viabilité. » Ce à quoi Weber répondit, en témoignant de la plus grande agitation, que le communisme à ce stade de développement en Russie constituait virtuellement un crime, qu’emprunter cette direction conduirait à une misère humaine sans équivalent et à une terrible catastrophe. « Cela se passera tout à fait ainsi », répondit Schumpeter, « mais quelle parfaite expérience de laboratoire. » « Un laboratoire où s’entasseront des montagnes de cadavres », répondit Weber fiévreusement. « On pourrait dire la même chose de n’importe quelle salle de dissection », répliqua Schumpeter.
13 Cet échange se situe au tout début du régime bolchevique, puisque Max Weber est mort en 1920. Ainsi, l’un des plus grands sociologues et l’un des plus grands économistes de notre siècle étaient d’accord pour ne nourrir par avance aucune illusion sur le communisme et pour en déceler les dispositions criminogènes. Un point, cependant, les séparait : Schumpeter conservait encore une illusion que Weber n’avait pas, l’illusion que les échecs et les crimes du communisme serviraient de leçon à l’humanité. Exaspéré, le pauvre Weber ne put se maîtriser. Jaspers poursuit : « Toute tentative pour les détourner vers d’autres sujets de conversation échoua. Weber parlait de plus en plus fort et avec violence. Schumpeter demeurait silencieux et de plus en plus sarcastique. Les autres participants attendaient, écoutant avec curiosité, jusqu’à ce que Weber se lève brutalement, s’écriant : “Je ne peux en entendre davantage”, et quitte les lieux, suivi de Hartmann qui portait son chapeau. Schumpeter, resté sur place, remarqua en souriant : “Comment un homme peut-il crier si fort dans un café ?” »[9] [9] K. Jaspers, Three Essays : Leonardo, Descartes, Max Weber,...
suite.
14 Et pour ajouter encore une autre touche au tableau, il offre à de jeunes intellectuels qui voulaient fonder une communauté communiste en Sibérie en 1920, son assistance comme conseiller économique (Lebensbild). Un peu plus tôt, il s’était fâché avec E. Troeltsch, son voisin, qui partageait avec lui la vieille maison Fallenstein à Heidelberg, parce que ce dernier ayant en charge la direction d’un hôpital – et en tant que tel dépendait de Weber qui chapeautait plusieurs hôpitaux – refuse sous la pression publique que des prisonniers français blessés soient visités par des civils allemands. Weber qui autorisait de telles visites dénonce violemment cette interdiction, la considérant comme non-germaine, lâcheté bourgeoise, (Bürgerfeigheit) déshonorante, cas pitoyable de chauvinisme. (Eduard Baumgarten, Max Weber, Werk und Person Tübingen 1964 p. 624.) Esprit chevaleresque d’une part, hystérie anti rouge de l’autre, pouvant dénoncer l’antisémitisme, défendant son collègue et ami Simmel qui eut à souffrir de l’antisémitisme et, plein de mépris pour les Polonais, les Sénégalais ou les Alsaciens. Les passages suivants de lettres à ses parents sont exemplaires : Das Volk in der Gegend (von Haguenau) ist sehr schlecht und wenig gutwillig. 2 septembre/1884. La population dans les environs de Haguenau est mal disposée et peu coopérative. Die Schattenseite an diesem Volk ist seine grassliche Schmutzigkeit. Eine in dieser Beziehung widerwaertigere Bevölkerung als die von Zabern kann es kaum geben. 9 août/1884. Le mauvais côté de ce peuple tient à son épouvantable saleté. Sous ce registre une population aussi désagréable que celle des environs de Saverne ne peut guère exister. Dagegen sind die Leute in Baden die Freundlichkeit selbst. Und überhaupt ein viel netteres Volk als dies niedertraechtige Pack hier. À Alfred le 8 août 1884. A l’encontre les gens du pays de Bade sont l’amitié même et surtout un peuple beaucoup plus gentil que la vile populace d’ici. (Indiquons que Pack peut aussi être traduit par canaille). Discours classique du colonisateur et de l’occupant. Pendant la guerre, comme nous l’avons vu, il s’occupe de l’administration d’hopitaux et il est chevaleresque pour les ennemis, mais cela dépend desquels. « Les hommes qui vivent au centre d’une civilisation raffinée, qui tout de même sont à la hauteur de l’horreur de la guerre au-dehors, (ce qui n’est pas une performance pour un nègre sénégalais) et qui malgré cela se ressaisissent, reviennent comme la plus grande partie de nos hommes aussi foncièrement honnêtes, voilà la véritable humanité » (Lebensbild p. 531).
15 Dernier avatar de la réception de l’œuvre, les controverses à propos des relations entre Weber et Nietzsche : à quel point Weber fut-il influencé, quels sont les thèmes nietzschéens présents dans l’œuvre de Weber ? Si l’on en croit un de ses biographes, E. Baumgarten, Weber se promenant avec O. Spengler en janvier 1920 se serait exprimé de la sorte : « Die Redlichkeit eines heutigen Gelehrten und vor allem eines heutigen Philosophen kann man daran messen wie er sich zu Nietzsche und Marx steht […]. Die Welt in der wir selber geistig existieren ist weitgehend eine von Marx und Nietszche geprägte Welt […] »[10] [10] E. Baumgarten, Max Weber, Werk und Person, Tübingen, 1964,...
suite. Tout le problème est bien entendu de savoir comment interpréter et quelle place faire à cette parole rapportée. Un exercice d’herméneutique et de sociologie compréhensive implique de saisir la portée d’une telle affirmation et de voir comment elle éclaire l’œuvre. Sur ce point la controverse entre W. Hennis et W. Schluchter est vive, elle est passionnante, car elle se pose la question d’une imputation et de la place que l’on peut faire à la description qu’un auteur établit de son rapport à l’histoire intellectuelle. Elle pose aussi la question du statut des conversations, pour la reconstitution d’une problématique, et de la mémoire des participants.
16 La complexité des positions de Weber conduit Turner à nous proposer un Weber à deux faces : d’un côté, un libéral individualiste préoccupé du destin des individus dans ce qu’il appelle la cage d’acier du futur, la production incessante de biens, la pétrification mécanique, la régulation bureaucratique et la perte de sens pour tout individu pris dans ce mécanisme. Ne remarque-t-il pas que le développement de l’activité scientifique en expulsant l’hypothèse de dieu conduit à une remise en cause de la morale et de l’éthique. « Là où la connaissance rationnelle – empirique – a totalement réalisé le désenchantement du monde et la transformation de celui-ci en un mécanisme causal, surgit finalement la tension avec les prétentions du postulat éthique, selon lequel le monde est un cosmos ordonné par Dieu, ayant par conséquence un certain sens sur le plan moral. […]. La vision empirique du monde et particulièrement la vision mathématique tend par principe à récuser toute façon de voir qui exigerait principiellement un sens pour ce qui advient dans le monde[11] [11] M. Weber. G. A. zur Religionsoziologie, p. 564. Considération...
suite. » Interrogation sur les conséquences d’une sortie de l’organisation religieuse du monde et sur le sens de l’existence, sur la possibilité d’une morale et de comportements fraternels, là où règne l’air glacé du calcul économique. Cette interrogation n’est pas propre à Weber à l’époque. En ce sens, Weber aurait produit une critique avant la lettre d’une société de consommation généralisée, société repue et sans passions. L’autre face, c’est le nationaliste ardent, obsédé par la politique de puissance nécessaire au maintien de l’Allemagne comme centre de pouvoir mondial, le politique qui n’imagine pas d’autres relations entre états, mais aussi entre les groupes, que les rapports de force et la rivalité inexorable pour la domination.
17 Aux différents éléments rappelés jusqu’à présent, il faut encore ajouter d’autres touches, puisque depuis les années soixante-dix, Greer, dans les sœurs von Richtoffen, W. Schwenkter dans son article sur La passion comme forme de vie, ont, ramenant Weber dans son temps, montré son intérêt pour la sexualité et l’érotisme après sa maladie nerveuse et souligné les relations qu’il pouvait entretenir avec certaines fractions de l’avant-garde qui avait ses quartiers à Ascona sur les rives du Lac Majeur. W. Lepenies avait déjà fait remarquer que : sa vie et son œuvre étaient si intimement mêlées que, tant dans ses analyses historiques que dans ses travaux sur la théorie de la science et la méthodologie, on voyait transparaître des traits autobiographiques, en dépit de son renoncement ascétique à tout jugement de valeur[12] [12] W. Lepenies, Les trois cultures. Entre science et littérature...
suite. Lors de son séjour à Ascona en 1914, Max Weber parle dans une lettre à Marianne Weber (le 9 avril 1914) de cet endroit plein d’enchantements, de grâce, de danger, de désir, de bonheur. D’une oasis de pureté, de la beauté de ce monde humain fondé sur des sensations dépourvues de toute profondeur. Plus tard, il se proposait de servir de conseiller financier à des Allemands s’étant installé en communauté en Russie après la prise de pouvoir par la révolution, un anti bolchevique conseiller juridique financier d’une espèce de kolkhose ! Ce dernier sujet est alors à mettre en relation avec un intérêt de Weber pour tout ce qui sort du monde de la rationalisation, un intérêt puissant et passionné pour de telles tentatives, dont la « contre culture anarchiste » des rives du lac Majeur. J. Weiss le souligne, « Weber a commencé à découvrir la puissance particulière et la beauté de l’érotique seulement dans ces dernières années, et malgré de fortes résistances internes, – et c’est seulement à ce moment qu’il peut écrire la considération intermédiaire, oui qu’il peut l’imaginer »[13] [13] J. Weiß, « Ein Weber für Herz, Sinn und Gemüt ? »,...
suite. Considération qui comme nous le verrons reconnaît une place centrale à l’amour. Cette sympathie est néanmoins mêlée de scepticisme quant aux réelles possibilités de réalisation. L’ouvrage édité par S. Whimster permet d’éclairer son rapport à ce monde aux antipodes du sien et se propose de réaliser un programme dont Mommsen soulignait l’urgence, ne pas isoler les conceptions sociologiques mais les traiter en relation avec les idées, valeurs, conceptions esthétiques de base, bref replacer la sociologie dans la culture du temps. Pour ce faire, les auteurs explorent les relations entre les marges et le centre, se proposent de voir comment des individus qui exploraient de nouveaux modes d’existence pouvaient directement ou indirectement influencer les personnes apparemment socialement intégrées[14] [14] Weber dans son article Le sens de la neutralité axiologique...
suite. Comment ceux qui étaient décrits par le Winterhur Tagblatt (Whimster, p. 8) comme d’éminents représentants de la maladie urbaine, de la perversion sexuelle et de la prostitution homosexuelle pouvaient-ils fasciner ou au moins intéresser Weber ? S. Whimster prend comme point de départ de son explication un habitus culturel partagé, dont un indicateur est l’éducation classique du Gymnasium, un autre l’appartenance à la classe moyenne cultivée, qui ouvre par exemple la possibilité de lire Nietzsche, et qui constitue la toile de fond, l’arrière plan sur lequel une compréhension de positions opposées est concevable. L’habitus explicite ce qui est commun, partagé comme allant de soi, mais cela étant, un arrière-plan ne peut pas déterminer un monde en train de se construire, et surtout un monde plongé dans la crise comme l’époque wilhelmienne. La référence à P. Bourdieu, appelé à la rescousse, est pour le moins assez lâche, puisque tant pour Franziska zu Reventlow dont l’auteur nous dit qu’à travers sa lutte contre les conventions patriarcales elle crée et forme un nouvel habitus culturel, que pour Else von Richtoffen dont le choix d’entrer dans le monde de l’éducation supérieure « signifie se rééquiper d’un nouvel habitus » (Whimster p. 15). Il semble assez difficile de concevoir ces transformations si l’on suit la définition de Bourdieu : « l’habitus se détermine en fonction d’un avenir probable qu’il devance et qu’il contribue à faire advenir parce qu’il le lit directement dans le présent du monde présumé, le seul qu’il puisse jamais connaître. » (le sens pratique, p. 108). Pour comprendre les modifications tant personnelles que sociales, il faut entendre ce terme plus classiquement comme une manière d’être acquise, un système de dispositions qui n’échappe pas tant que cela à la conscience, ni à l’action de la volonté, car son contenu n’est pas fixé une fois pour toutes. Puisque le livre est consacré à Weber, il aurait été à mon sens plus judicieux de se saisir de la manière dont il se sert de l’acception classique du terme d’habitus pour traiter de l’apparition d’un « esprit nouveau », d’un nouvel habitus orientant les comportements des puritains. On voit comment de nouvelles solutions sont possibles, sans pour autant avoir été sciemment recherchées, car « cette direction n’a pas représenté le simple encouragement pour une disposition psychique déjà existante par elle-même […] nous voyons ici des hommes adopter un habitus qui prend son origine dans leur vie religieuse, dans leur tradition familiale conditionnée par la religion, dans le style de vie, également influencé par la religion, de leur entourage. » (Sociologie des religions, Gallimard, Paris, p. 155.) Remplaçons vie religieuse par anarchisme, tradition familiale par lutte contre les conventions etc., et l’on saisit comment, placés dans cet environnement qu’ils contribuent à créer, les « anarchistes » adoptent une nouvelle manière d’être dont ne peuvent rendre compte les conceptions de l’habitus à tout bout de champs. Ce que les habitants d’Ascona recherchent, ce sont de nouveaux principes de conduite de vie (Lebensfuhrung) et cela ne pouvait qu’intéresser Weber, lui-même plongé dans une interrogation sur les relations entre ordres de vie et principes de conduite de vie : ils inventent de nouvelles manières d’être (habitus), ce que la conception de l’habitus chez Bourdieu rend difficilement pensable[15] [15] Weber utilise ce terme comme G. Simmel dans sa Soziologie :...
suite.
18 Le rapport à l’art de Weber se serait aussi modifié après le recouvrement de ses facultés intellectuelles. On le sait, H. Rickert tenta de lui faire lire George en 1897, mais il ne manifesta aucun intérêt et c’est seulement après sa maladie nerveuse qu’il semble pour reprendre des termes de Marianne Weber, que « des resserres secrètes et jusqu’ici closes de son âme » s’ouvrirent : « Les formes créées par l’art qui sans cesse approfondissent à nouveau la sensibilité y pénétrèrent ». (Lebensbild 1926, p. 463.) Il lui est arrivé d’écrire à Frieda Gross, im Wonnemonat 1916, épouse du psychanalyste médecin et anarchiste autrichien Otto Gross,[16] [16] Sur les relations entre O. Gross et M. Weber on consultera...
suite gourou d’une communauté sexuelle à Ascona : « Oh que les belles femmes rendent compliqués les problèmes de la vie ! Et pourtant que serait la vie sans elles » (fonds Merseburg). L’admiration passée pour la grandeur de l’ascèse rationalisée se conjugue avec la découverte que le mysticisme et l’éros sont interchangeables, ce sont deux expériences d’extase, toutes les deux permettent une sortie du monde réifié pour accéder au cœur de la vie, et toutes deux s’opposent à l’ascèse active, l’une, le mysticisme dans le domaine religieux proprement dit, l’autre en dehors de toute religion instituée. On retrouve une thématique qui parcourt les conversations entre Agathe et Ulrich dans L’homme sans qualités.
19 L’amour, l’érotique apparaissent alors comme des éléments qui entrent en tension avec l’idéal du héros bourgeois ascétique, ce sont les pendants et les équivalents fonctionnels du mysticisme pour un monde désenchanté. Dans les cultures que Weber nomme intellectualisés, l’érotique et l’homme professionnel au sens puritain entrent en collision, qui ne verrait là une autobiographie à peine voilée, l’érotique libère de l’ascèse rationnelle au sein même du monde. L’ascèse donnait un sens au monde, mais dorénavant cette ascèse n’a plus le soutien des conceptions religieuses et le travail que le puritain effectuait pour la gloire de dieu ou pour son salut n’est plus qu’une contrainte. « Le destin de notre civilisation » du fait de la perte de force de l’éthique chrétienne est le suivant : « il nous faut à nouveau prendre plus clairement conscience de ces déchirements que l’orientation prétendue exclusive de notre vie en fonction du pathos de l’éthique chrétienne avait réussi à masquer pendant mille ans »[17] [17] M. Weber, Le savant et le politique, Plon, Paris, p. 95. ...
suite. « La plus grande force vitale irrationnelle : l’amour sexuel », dont il traite dans sa considération intermédiaire de la sociologie des religions entre en conflit plus ou moins direct, avec tous les ordres de vie, cette force canalisée par des formations religieuses, semble même assurer par bien des aspects des fonctions que remplissait la religion : « La communication d’âme à âme » « au sein de l’amour, le don de soi, l’évanouissement du tu, autant de critères qui assurent à l’amant qu’il est […] implanté au sein de ce qui est la vie véritable éternellement inaccessible à toute sollicitation rationnelle ayant ainsi échappé aux froides mains squelettiques des règles rationnelles comme aux sollicitations du quotidien. »[18] [18] M. Weber, Considération intermédiaire, p. 24. ...
suite L’amour transcende le quotidien, donne à l’individu l’idée et la sensation d’autres mondes, il est l’expérience de sortie de soi, de participation à un tout qui fait oublier le monde du calcul rationnel, du labeur, de l’ethos professionnel. Théoriquement le protestantisme a fourni un cadre tyrannique à la vie émotionnelle où le labeur quotidien intégrait la créature dans un monde ordonné selon la gloire de dieu. La tension ainsi jugulée est selon Weber en train de se transformer en conflit ouvert. Comme le remarquait Mitzman, dans l’introduction à la seconde édition de The iron cage, la sociologie de Durkheim a ses racines dans la troisième république et a des prémisses différentes de celles de Weber, car cette dernière par certains aspects exhibe une forme de fascination pour des alternatives au rationalisme ascétique et à la transcendance en Occident.
20 Les thèmes de recherche et l’ampleur des thématiques approchées par Weber ne sauraient être détachées, selon Hennis, de l’ambiance dans laquelle il écrit, « un parfum acre de tragédie de la culture, de basculement d’un monde, et de résistance stoïque face au polythéisme des valeurs et au fait que plus nous en savons sur la réalité, plus les antagonismes entre valeurs ultimes se révèlent inéluctables. »
21 En ce qui concerne la méthode de Weber il n’est pas inutile, selon W. Hennis de revenir sur la neutralité axiologique et de ramener cette formulation à une « exigence extrêmement triviale », (Weber), l’absence de parti pris et en même temps un plaidoyer pour « la liberté intellectuelle à une époque où la science (« bourgeoise ») avec son propre genre de parti pris ; la foi au progrès qu’elle croyait produire, se déposait sur les esprits comme le mildiou. » La demande de neutralité axiologique implique de pouvoir se distancier des idées les plus communément partagées du temps, une liberté par rapport à un certain conformisme intellectuel. Sur ce point apparaissent comme chez Simmel des critiques de la perfectibilité méthodologique qui ne produit que des résultats insignifiants. Ce qui a pu être présenté comme une démarche peu ou prou de type objectiviste serait paradoxalement une défense de la liberté d’émettre des jugements pratiques en dehors de la juridiction scientiste en train de s’instaurer. R. Dahrendorf de manière sobre remarque que le terme de compréhension qui implique une « combinaison d’empathie et de faits avérés », durs au sens des sciences du même nom, a toujours paru suspect à certains alors qu’il ne manque pas de tranchant. La méthode si elle est simple à saisir est cependant difficile à enseigner, de plus une utilisation trop à la lettre d’une telle logique de recherche pourrait bien se révéler stérile »[19] [19] R. Dahrendorf, Max Weber und die moderne Sozialwissenschaft,...
suite.
22 La méthode de la compréhension ne doit pas selon Hennis faire oublier son statut d’outil méthodologique, elle est inséparable des buts de la recherche et pour Hennis le cœur des recherches de Weber porte sur les conséquences culturelles de l’organisation du monde moderne. Pour illustrer ce point, il s’appuie sur l’introduction méthodologique de 1908, à l’enquête sur les ouvriers d’industrie, du Verein für Sozialpolitik qui débute par ces mots « La présente enquête cherche à établir : d’une part quelle influence la grande industrie privée exerce sur le caractère personnel, le destin professionnel et le « style de vie » de son personnel, quelles qualités psychiques elle développe en eux et comment celles-ci se manifestent dans l’ensemble de la conduite de vie de ces personnes. » Se poser de telles questions conduira à se demander « quel genre d’hommes la grande industrie crée-t-elle en vertu de sa spécificité immanente et quel destin professionnel et donc aussi indirectement extraprofessionnel) leur prépare-t-elle. » L’analyse de l’influence des conditions dans lesquelles les hommes sont placés autorise des développements sur les relations entre ce que Weber nomme ordre de vie : les formes institutionnelles qu’elles soient économiques, administratives ou religieuses ; et les individus situés dans ces ordres.
23 Weber ne cesse de le rappeler, toute analyse doit être sans parti pris, mais elle doit permettre aussi de porter un jugement sur la réalité, jugement qui se donne comme tel. Elle se doit d’être la plus objective possible, mais une fois l’étude menée l’appréciation et la prise de position sont à son sens nécessaire.
24 Il n’est sans doute pas faux de remarquer que les critiques apportées au processus de rationalisation peuvent s’interpréter en terme d’aliénation face à des systèmes autonomisés, qui ne fonctionnent plus en fonction des tâches qu’ils sont censés remplir, mais simplement en vue de leur perpétuation. On le voit la crainte vis-à-vis de ce mécanisme performant, trop performant, qu’il en vient à devenir la fin à la place du moyen qu’il était censé être n’est pas mince en même temps qu’apparaît à nouveau la valorisation de l’élément individuel. Le concept d’individualité n’est pas seulement l’objet de ses travaux de sociologie culturelle, mais comme D. Henrich l’a montré un présupposé de toute sa théorie[20] [20] Dieter Henrich, Die Einheit der Wissenschaftslehre Max Webers,...
suite. M. Weber s’est interrogé sur la possibilité d’une conduite de vie personnelle, et ce thème de la place de la personnalité se retrouve au niveau de l’appréhension des catégories fondamentales de la sociologie. Weber interroge toute organisation en fonction de ses conséquences anthropologiques et alors sourd la crainte d’une pétrification mécanisée de l’existence. Une machine inanimée n’est que de l’esprit pétrifié « Eine leblose Maschine ist geronnener Geist » – et le développement de la bureaucratie le conduit à imaginer une situation comparable pour l’avenir à celle des fellahs de l’ancienne Égypte si jamais les hommes étaient soumis à une administration rationnelle de fonctionnaires et à une administration de prévoyance qui pour eux seraient la seule et dernière valeur à laquelle ils se remettraient corps et âme pour trancher de la manière de conduire leurs affaires[21] [21] M. Weber, G. P. S. , ibid. , p. 320. ...
suite. Tout au long de l’œuvre réapparaissent des interrogations sur le type d’humanité produit par les conditions de vie moderne. Un point commun de ces sorties touche à la question de la personnalité, à la question du type d’humanité qui sortira de ce nouvel ordre social : « Nul ne sait encore qui à l’avenir habitera la cage, ni si, à la fin de ce processus gigantesque, apparaîtront des prophètes entièrement nouveaux, ou bien une puissante renaissance des pensers et des idéaux anciens, ou encore – au cas où rien de cela n’arriverait – une pétrification mécanique, agrémentée d’une sorte de vanité convulsive. En tout cas, pour les « derniers hommes » de ce développement de la civilisation, ces mots pourraient se tourner en vérité : « Spécialistes sans vision et voluptueux sans cœur (« Fachmenschen ohne Geist, Genussmenschen ohne Herz ») ce néant s’imagine avoir gravi un degré de l’humanité jamais atteint jusque-là »[22] [22] M. Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme,...
suite. C’est aussi pourquoi il faut selon lui interpréter tous les débats actuels, c’est-à-dire de son temps, sur la nature de la formation comme une lutte entre le « type » homme spécialisé et l’ancien homme de culture[23] [23] M. Weber, Wirtschaft und Gesellschaft, Zweiter Halband,...
suite. De tels jugements confortent l’approche de Hennis qui considère que tout ce que « la sociologie actuelle privilégie « la société » était indifférent à Weber dont l’interrogation principale portait sur les relations entre individus et société, comment préserver un tant soit peu l’individualité, la personne, et ce par rapport aux nouveaux modes d’organisation sociale qui prenaient de plus en charge la formation caractériologique des individus. Weber n’était ni scientiste, ni positiviste – si tant est que ces notions aient même un sens. Car rien ne rattache sa profusion d’interrogations scientifiques aux chichis sur le « standard », la « fiabilité », etc., qui sont devenus de règle dans la manie de réglementation de la sociologie actuelle ce dernier avatar du conformisme et de l’obscurantisme académiques »[24] [24] W. Hennis, La problématique de Weber, Paris, PUF, 1996,...
suite.
25 En d’autres termes, Weber s’intéresse à des problèmes de civilisation et pour Hennis cela signifie qu’» intellectuellement, Weber et la sociologie actuelle vivent chacun de son côté, sans contact. Une sociologie dont le courant dominant a incontestablement comme objet primordial la « société », qui dans son orientation devenue essentielle, veut explicitement être « sociologie et uniquement sociologie » une tendance qui […] s’oppose expressément à la sociologie « historico-existentialiste », ne peut pas du tout suivre les traces de Weber. »[25] [25] Ibid. , p. 73. ...
suite Comme la sociologie actuelle considère comme philosophie sociale tout ce qui appartient aux problèmes de civilisation, elle ne peut qu’être sourde face à ce thème central chez Weber. L’importance de Weber comme celle de Simmel tient sans doute à cette tension entre réaction à une situation d’une part et volonté de l’autre de construire des cadres pour rendre compte de manière plus « objective », sans parti pris de la réalité. La réaction subjective immédiate qui donne l’impulsion et se retrouve souvent dans les conclusions est comme filtrée par le processus de cadrage des données, l’objectivité revendiquée dans l’analyse ne doit pas empêcher de prendre parti même vigoureusement lorsque cette analyse souligne les dangers pour le type humain soumis à telles ou telles conditions. Objectivité, qui il faut le souligner est toujours mise entre guillemets, ce que la traduction française oublie systématiquement.[26] [26] Je me permet de renvoyer à mon ouvrage, une introduction...
suite
26 Hennis rappelle que « L’ambiance de crise existentielle et de critique de la civilisation propre à Weber ne peut que heurter une sociologie plus aseptisée – dans la mesure où elle a même un sens de telles ambiances – lui paraître étrangère pour parler poliment et sinon douteuse du moins dangereuse. »[27] [27] W. Hennis, La problématique de Weber, Paris, PUF, 1996,...
suite
27 Par bien des aspects Weber exprime et porte des courants qui traversent son époque, il peint le malaise dans une civilisation perdant toujours davantage son sens à force de progresser dans le déploiement et la différenciation. La science et la technique scientifique réalisent une rationalisation et une intellectualisation qu’il ne faudrait pas confondre avec « une connaissance générale croissante des conditions de vie dans lesquelles nous vivons. Elles signifient bien plutôt que nous savons ou que nous croyons qu’à chaque instant nous pourrions, pourvu seulement que nous le voulions, nous prouver qu’il n’existe en principe aucune puissance mystérieuse et imprévisible qui interfère dans le cours de la vie ; bref que nous pouvons maîtriser toute chose par la prévision. Mais cela revient à désenchanter le monde »[28] [28] M. Weber, Le savant et le politique, op. cit. , p. 70. ...
suite. Une autre formulation marque la différence entre développement scientifique et sens de l’existence : « Toutes les sciences de la nature nous donnent une réponse à la question : que devons-nous faire si nous voulons être techniquement maîtres de la vie ? Quant aux questions : cela a-t-il au fond et en fin de compte un sens ? Devons-nous et voulons nous être techniquement maîtres de la vie ? Elles les laissent en suspens ou bien les présupposent en fonction de leur but »[29] [29] M. Weber, Le savant et le politique, 10/ 18, Paris, 1979,...
suite. Commentant les réflexions de Tolstoi sur la possibilité d’un sens de l’existence lorsque celle-ci est plongée dans le progrès infini, il remarque que « l’homme civilisé […] ne peut jamais saisir qu’une infime partie de tout ce que la vie de l’esprit produit sans cesse de nouveau, il ne peut saisir que du provisoire et jamais du définitif »[30] [30] M. Weber, Le savant et le politique, Paris, Plon, 1959, p. 79. ...
suite. On retrouve ici la thématique de la tragédie de la culture développée par Simmel, le fossé se creuse de plus en plus entre la culture subjective de l’individu, ce que celui ci peut s’approprier pour se former et donner un sens à l’existence et la croissance de la culture objective ou encore de l’esprit objectif. Une telle thématique incline vers une sociologie de la réification, la création s’autonomise et le créateur devient prisonnier de ses créations.
28 Une dernière remarque lorsque Weber, gravement malade se plonge dans l’étude et y voit le salut, lettre à Marianne Weber, il travaille sur l’éthique puritaine, lorsque des émotions amoureuses l’étreignent, en 1910 Else Jaffé, Minas Töbler il s’interroge sur les conflits entre amour et ascétisme, érotisme et religion, etc. Ne voit-on pas ici comment une expérience biographique oriente les centres d’intérêts, il voit des relations ou des situations qui à d’autres moments n’étaient pas pertinentes pour l’intérêt de connaissance. Le fameux rapport aux valeurs qui guide la connaissance s’ancre dans la biographie, l’intérêt pour un phénomène provient d’une action réciproque entre une situation vécue, les questions qu’elle soulève et son traitement scientifique, je ne veux pas par là réduire l’analyse culturelle à la vie de l’individu mais faire saisir que le sujet épistémique de la science qui vise rigueur et « objectivité » est en relation avec les expériences sociales et individuelles du sujet particulier, le sociologue ne peut s’abstraire de l’ensemble des conditions culturelles, sociales, de ses expériences individuelles. Les énoncés sociologiques sont reliés, d’une part, à une imagination sociologique qui prend son envol à partir de la vie pratique et ordinaire, heureuse et banale, avec ses joies, ses chagrins, et de l’autre, aux expériences plus extraquotidiennes Ausseralltäglichkeit, et parfois catastrophiques. Foucault, par exemple le reconnait « chaque fois que j’ai essayé de faire un travail théorique, ça a été à partir d’éléments de ma propre expérience : toujours en rapport avec des processus que je voyais se dérouler autour de moi. C’est parce que je croyais reconnaître dans les choses que je voyais, dans les institutions auxquelles j’avais affaire, dans mes rapports avec les autres des craquelures, des secousses sourdes, des dysfonctionnements, que j’entreprenais un tel travail – quelque fragment d’autobiographie »[31] [31] M. Foucault, Dits et écrits, 1954-1988, IV 1980-1988, Paris,...
suite. Cette indication est intéressante car elle permet de rompre avec une forme d’objectivisme, replaçant l’auteur dans la théorie, la vie dans la pensée, ainsi Foucault en un autre endroit souligne : « Chacun de mes livres est une partie de ma propre histoire. Pour une raison ou une autre, j’ai eu l’occasion de vivre ou de ressentir ces choses »[32] [32] M. Foucault, Dits et écrits, 1954-1988, IV 1980-1988, Paris,...
suite. L’objet n’est pas d’abord construit comme le voulait les positivistes du métier de sociologue, il est approché et connu par des expériences vécues. En retrouvant M. Weber comment traiter l’énoncé que l’on trouve dans la considération intermédiaire de novembre 1915 lorsqu’elle se réfère au sentiment communautaire créé par la guerre idéologie, propagande, expérience ou constat : « la mort sur le champ de bataille se distingue parce qu’ici, et dans son énormité, seulement ici, l’individu peut croire qu’il sait qu’il meurt pour quelque chose ». Il ne faudrait pas trop intellectualiser le rapport aux valeurs, l’intérêt de connaissance ne se limite pas à une curiosité intellectuelle en quelque sorte détachée, il répond aussi à des expériences émotionnelles. Et puisque la vie n’est pas faite que d’émotions amoureuses, lire les dernières lignes du savant et le politique comme une exhortation générale concernant le politique ou comme l’expression désabusée, d’une vie résignée et mélancolique de quelqu’un dont le monde s’est écroulé, et qui considère que les dommages de guerre sont infâmants ne revient pas au même. Lisons des notes de 1919 : Perdu la plus grande guerre de l’histoire. / Non pas militairement, mais politiquement. Trop d’ennemis / par injustice ? – alors maintenant / Claque la bouche/ honneur de chien. Marchander des avantages par manque de dignité !(MWG 1/16, p. 160). Les derniers mot du savant et le politique ne prennent-ils pas alors un accent beaucoup plus personnel : « Celui qui est convaincu qu’il ne s’effrondera pas, si le monde jugé de son point de vue, est trop stupide ou trop mesquin pour mériter ce qu’il prétend lui offrir, et qui reste néanmoins capable de dire « quand même ! », celui-là seul a la “vocation” de la politique. »
29 Pour saisir « l’unité explosive de ses ambiguïtés » celle d’un être humain, non d’un système, on ne peut que souhaiter avec R. Dahrendorf (M. Weber und die moderne Sozialwissenschaft, p. 784) que des chercheurs s’attellent à la réalisation d’une biographie de Weber qui ne soit ni scientiste, ni dévote.
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[ *] Université Marc Bloch / CNRS, Misha, Strasbourg.
[ 1] Ce texte, paru en 1999 dans le numéro 66 de la revue Sociétés, est repris avec des précisions, des modifications et des compléments.
[ 2] J.-M. Vincent, Max Weber ou la démocratie inachevée, Paris, Éditions du Félin, 1998, p. 27.
[ 3] S. Moscovici, Sociologie et caractère, Annales de l’Institut International de Sociologie, nouvelle série, vol. IV, 1994, 100 ans de sociologie : rétrospective et prospective, p. 115. Sur le rôle des intérêts de connaissance dans l’analyse de la religion, cf. P. Watier, « Erkenntnisinteressen der klassischen Religions-soziologie : Durkheim, Simmel, Weber », in Religionskontroversen in Frankreich und Deutschland. Soziologische Perspectiven, hrsg. von Matthias Koenig und Jean-Paul Willaime, Hamburger Edition, 2008, p. 206-238.
[ 4] N. Luhmann, Soziologische Aufklärung, Opladen, Westdeutscher Verlag, Band I, 1970, p. 69.
[ 5] A. Giddens, “Die klassische Gesellschaftstheorie und der Ursprung der modernen Soziologie”, in Geschichte der Soziologie. Studien zur kognitiven, sozialen und historischen Identität einer Disziplin, herausgegeben von W. Lepenies, Band 1, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1981, p. 126. Original : “Classical Social Theory and the Origins of Modern Sociology”, in American Journal of Sociology, 81, 1976, p. 703-729.
[ 6] A. Giddens, “Max Weber und Emile Durkheim : divergierende Zeitgenossen”, in M. Weber und seine Zeitgenossen, herausgegeben von W.J. Mommsen und W. Schwenkter, Göttingen-Zurich, Vandenhoeck & Ruprecht, 1988, p. 276.
[ 7] G.H. von Wright, Erklären und Verstehen, Königstein/Ts, 1974, p. 20.
[ 8] Max Weber Gesamtausgabe I/4, Tübingen, Mohr, p. 626-627, trad. : « On a parlé d’un abaissement des Polonais en citoyens de l’État allemand de seconde zone. C’est l’inverse qui est vrai : nous avons transformé les Polonais d’animaux en êtres humains. »
[ 9] K. Jaspers, Three Essays : Leonardo, Descartes, Max Weber, New York, Harcourt, Brace & World, 1964, p. 222. L’auteur renvoie à Félix Somary, Erinnerungen, p. 171-172. Trad. fr. de Commentaire, n° 55, automne 1991, p. 178.
[ 10] E. Baumgarten, Max Weber, Werk und Person, Tübingen, 1964, p. 554.
[ 11] M. Weber. G. A. zur Religionsoziologie, p. 564. Considération intermédiaire, p. 27.
[ 12] W. Lepenies, Les trois cultures. Entre science et littérature l’avènement de la sociologie, Editions de la MSH, Paris, 1991, p. 285.
[ 13] J. Weiß, « Ein Weber für Herz, Sinn und Gemüt ? », in W. Gephart, Gründer Väter, Leske Dudrich, 1998, p. 36.
[ 14] Weber dans son article Le sens de la neutralité axiologique dans les sciences sociologiques et économiques donne peut-être une des clés de son intérêt lorsqu’il indique qu’un anarchiste à condition que sa conviction soit authentique comme elle « est située en dehors des conventions et des présuppositions qui paraissent si évidentes à nous autres, peut lui donner l’occasion de découvrir dans les intuitions fondamentales de la théorie courante du droit une problématique qui échappe à tous ceux pour lesquels elles sont par trop évidentes. En effet, le doute le plus radical est le père de la connaissance. Le sens de la neutralité axiologique dans les sciences sociologiques et économiques, in Essais sur la théorie de la science, p. 411. Le doute radical qu’ils émettent sur la famille ou l’ordre social stimule la réflexion sur les relations entre ordres de vie.
[ 15] Weber utilise ce terme comme G. Simmel dans sa Soziologie : « Ce qui est secret dans les sociétés est un fait sociologique primaire, une certaine manière d’être ensemble, une coloration, une qualité formelle des relations, qui déterminent, dans une action réciproque directe ou indirecte avec d’autres, l’habitus du membre du groupe ou du groupe lui-même. » Secret et sociétés secrètes, Circé, p. 89. La conception de Husserl dans les méditations cartésiennes est un bon exemple de la variabilité potentielle des habitus p. 56-57. On peut historiciser et sociologiser cette notion mais il ne faudrait pas oublier cette dimension fondamentale de l’habitus et le rôle de la pensée. Cf M. Foucault ; « II faut s’affranchir de la sacralisation du social comme seule instance du réel et cesser de considérer comme du vent cette chose essentielle dans la vie humaine et dans les rapports humains, je veux dire la pensée. » (DE, IV, Gallimard, p. 597,) Pour une réflexion qui tente une appropriation des conceptions de Husserl et de Bourdieu cf B. Bégout, La découverte du quotidien, Allia, Paris, 2005.
[ 16] Sur les relations entre O. Gross et M. Weber on consultera J. Le Ridder, « Modernité viennoise et crises de l’identité », Revue française de sociologie, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2000, p. 164-165.
[ 17] M. Weber, Le savant et le politique, Plon, Paris, p. 95.
[ 18] M. Weber, Considération intermédiaire, p. 24.
[ 19] R. Dahrendorf, Max Weber und die moderne Sozialwissenschaft, in M. Weber und seine Zeitgenossen, Herausgegeben von W. J. Mommsen und W. Schwenkter, Vandenhoeck & Ruprecht, Göttingen-Zurich, 1988, p. 783.
[ 20] Dieter Henrich, Die Einheit der Wissenschaftslehre Max Webers, Tübingen, 1952.
[ 21] M. Weber, G.P.S., ibid., p. 320.
[ 22] M. Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Plon, Paris, 1964, p. 251.
[ 23] M. Weber, Wirtschaft und Gesellschaft, Zweiter Halband, J. C. Mohr, Tübingen, 1956, Kieppenheuer & Witsch Köln, Berlin, 1964, p. 737.
[ 24] W. Hennis, La problématique de Weber, Paris, PUF, 1996, p. 69.
[ 25] Ibid., p. 73.
[ 26] Je me permet de renvoyer à mon ouvrage, une introduction à la sociologie compréhensive, Circé 2002, pour plus d’indications.
[ 27] W. Hennis, La problématique de Weber, Paris, PUF, 1996, p. 73.
[ 28] M. Weber, Le savant et le politique, op. cit., p. 70.
[ 29] M. Weber, Le savant et le politique, 10/18, Paris, 1979, p. 76-78.
[ 30] M. Weber, Le savant et le politique, Paris, Plon, 1959, p. 79.
[ 31] M. Foucault, Dits et écrits, 1954-1988, IV 1980-1988, Paris, Gallimard, 1994, p. 182.
[ 32] M. Foucault, Dits et écrits, 1954-1988, IV 1980-1988, Paris, Gallimard, 1994, p. 779. M. Maffesoli a depuis les années 1980 développé le même regard cf notamment La connaissance ordinaire, Méridiens Klincksieck, 1982 et Après la modernité, Cnrs édition, Collection Compendium, Paris, 2008.
Patrick Watier « M. Weber : analyste et critique de la modernité », Sociétés 2/2008 (n° 100), p. 15-30.
URL : www.cairn.info/revue-societes-2008-2-page-15.htm.
DOI : 10.3917/soc.100.0015.