Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.9782804157746
118 pages

p. 113 à 115
doi: 10.3917/soc.101.0113

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Actualité sociologique

n° 101 2008/3

2008 Sociétés Actualité sociologique

Simone Vierne, Les mythes de la Franc-maçonnerie, Paris, Véga, 2008, 142 p.

Professeur émérite de l’université de Grenoble, spécialiste de la littérature du 19e siècle, disciple de Gilbert Durand, membre du Centre de recherches sur l’Imaginaire, Simone Vierne est une grande universitaire. Elle nous livre ici un ouvrage clair, soigneusement documenté, bien charpenté et dont le grand mérite consiste à cerner efficacement les deux notions qu’elle a entrepris d’éclairer : Mythe et Franc-maçonnerie. Rien en effet de plus vague que ces deux termes, rarement explorés dans leur interaction, battus et rebattus et auxquels les a peu près épistémologiques tiennent souvent lieu d’introduction, fussent-ils comme c’est souvent le cas, l’Å“uvre de soit disant spécialistes motivés surtout par l’ambition de faire frémir en évoquant d’insondables mystères voire encore de personnes trop impliquées pour trouver la bonne distance et dont le travail sur la Franc-maçonnerie oscille entre compilation de travaux antérieurs et catéchisme désuet. Il s’agit alors de produits confinés dans un ésotérisme de pacotille, ou encore de travaux journalistiques en mal de sensationnel. C’est l’intérêt majeur du travail de Simone Verne, que de s’interroger sur les causes de la fascination que provoque cette représentation mythique de la Franc-maçonnerie, que de nous permettre de dénouer les écheveaux d’une matière qui se réclame par ailleurs du secret. Mythe, la Franc-maçonnerie, nous dit l’auteur, elle l’est assurément, elle en possède les caractéristiques dans ses divers récits et légendes à l’origine transmis de manière orale et destinés à susciter la croyance chez ceux qui les reçoivent. Et la question, nous explique t-elle, – et l’on sent là poindre l’anthropologue de l’Imaginaire – consiste en effet à réaliser « que le mythe indique toujours une voie, où la question doit être celle d’une lumière qui éclaire, non le réel, mais une autre réalité, que les mythes nous transmettent à condition de les prendre au sérieux, comme un trésor de significations nous appelant à considérer le monde et nous mêmes d’un point de vue différent » (p. 19). Et Simone Vierne d’appliquer cette analyse au mythe maçonnique dont elle note la richesse des significations, expliquant au passage que c’est bien ceci qui permet de cerner l’énigme du fameux « secret maçonnique ». Il s’agit en effet de mythe et de mystes, des formes que revêt le mythe, des appareils rituels qui lui donnent accès dans leur diversité. Ils doivent être maniés avec prudence « car le secret tente de prévenir le danger que tombe entre toutes les mains ce qui pourrait être une arme mortelle, au sens réel et spirituel, de l’adjectif, car la force du symbole permet toutes les manipulations » (p. 37). Car l’imaginaire n’est pas l’irrationnel, et l’on a pu voir, à des périodes sombres de l’histoire, certains apprentis sorciers se laisser aller à toutes les extravagances, aux interprétations les plus dangereuses, aux délires les plus mortels. Il y faut, bien plus qu’un catéchisme récité de façon mécanique, une grammaire critique. Précisément, celle des structures anthropologiques de l’Imaginaire est une des voies herméneutiques qui permet d’en comprendre la portée. Reprenant, grâce à une érudition sans faille, l’histoire des commencements de l’ordre maçonnique, Simone Vierne nous prévient pourtant de ne pas céder à la tentation qui consisterait à chercher le sens de l’Ordre Maçonnique dans un déroulement historique que l’on pourrait suivre et dater. Il s’agit bien plutôt de mettre au jour les divers sens qu’il a pu prendre, en s’interrogeant sur la réalité de l’initiation telle que la vivent de par le monde nombre de francs-maçons et maçonnes.Ceci met également à l’écart les tentations qui viseraient à voir dans la Franc-maçonnerie une capacité singulière qu’auraient certains à changer de statut social, à s’élever dans une hiérarchie plus ou moins occulte pour jouer d’une certaine influence sur le social. Car, si la Franc-maçonnerie vise bien à une transformation, elle se situe sur un plan personnel, dans une quête éthique, philosophique, métaphysique, une vision du monde qui cherche à ne pas se contenter d’une gestion de la vie sous l’angle purement pratique du quotidien. La voie de celle-ci étant, bien entendu, rituelle, dans la compréhension que les membres de l’ordre ont des réalités complémentaires du profane et du sacré. Cette compréhension, pour l’auteur, est fondée sur la valeur universelle de la Franc-maçonnerie, au delà de ses modalités d’expressions particulières et datées (obédiences, rites). C’est bien en effet le rôle essentiel du mythe que de mettre un ordre significatif dans le chaos.La Franc-maçonnerie se fonde ainsi sur sa fidélité à de grands archétypes mythiques dont on peut retrouver les images dans la plupart des grandes civilisations : mythe de la construction du Temple, modèles bibliques de l’errance et de l’Exode, mythes de renaissance égyptiens, Arche de Noë, épopées plus anciennes (Gilgamesh à Sumer)... Elle vient de ce fait compléter heureusement en l’éclairant sous un jour particulier le beau travail de son maître Gilbert Durand, qu’elle cite, sur « Les mythes fondateurs de la Franc-maçonnerie » (Dervy, 2002). Car c’est un des atouts majeurs de l’auteur que de savoir mettre le mythe maçonnique en relation avec, par exemple, des mythes australiens, amérindiens, avec la symbolique des métiers, l’hermétisme, l’alchimie, montrant sa capacité à syncrétiser. Sa lecture littéraire et orientale du mythe d’Hiram, à l’origine de la quête spirituelle des francs-maçons, lequel, estime-t-elle, n’a pas réellement de base biblique, est, de ce fait, significative quand il réactive le mythe du héros sacrifié, dans une quête jalonnée de voyages et d’aventures. Il en va de même dans ses références aux mythes chevaleresques occidentaux (de la quête du Graal aux Templiers), auxquelles nous souscrivons volontiers puisque également impliqué dans divers travaux qui y concourent également, en nous apprenant que plus de 320 titres de chevaliers ont été repérés par Gilbert Durand dans les divers rites maçonniques, inflation tout à fait significative ! Enfin, et c’est un des mérites de cet ouvrage clarificateur et salutaire, Simone Vierne nous montre à quel point la Franc-maçonnerie moderne est d’abord un territoire mythique, tant dans son expression que dans son idéal, et dont l’exploration ne peut cesser. Si, en effet, comme l’a écrit Gilbert Durand, le mythe est bien « une succession de symboles organisés en récits », elle en hérite ouverture et béance du fait de l’ambivalence inhérente à tout système symbolique. Mais elle participe également de sa formidable « énergie » anthropologique, et ce au service du progrès de l’humanité.
Georges BERTIN
CENA Angers.
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