2001
Sociétés Contemporaines
Les cadres sociaux de la sexualite
Michel Bozon
INED 133, boulevard Davout 75980 PARIS Cedex 20
Y a t-il un sens aujourd’hui à s’interroger sur les cadres de la sexualité ? Les
multiples changements des dernières décennies n’ont-ils pas accrédité dans le public l’idée d’une « libération sexuelle » qui aurait permis de s’affranchir de l’encadrement social de la sexualité, ou au moins d’en desserrer fortement la contrainte ?
S’il s’est indéniablement produit une transformation profonde des comportements
sexuels et de l’intimité, parallèlement à d’autres transformations dans le domaine
de la famille et du couple, ou dans celui des rapports entre hommes et femmes, il
n’est pas forcément adéquat de qualifier ces changements de libération, voire de
révolution. L’accroissement des recherches en sciences sociales sur la sexualité est
justement lié à une interrogation sur la portée et le sens de ces transformations.
Tous les articles publiés dans ce numéro témoignent à leur façon d’une complexité
croissante de la construction sociale de la sexualité, plutôt que d’un recul des régulations sociales dans ce domaine.
L’approche sociologique contemporaine de la sexualité se caractérise par le refus d’interpréter la conduite sexuelle comme le résultat d’une opposition entre une
pulsion sexuelle naturelle et une loi sociale, qui fonctionnerait comme principe
répressif. Les travaux de Michel Foucault (Foucault, 1976), ainsi que ceux de John
Gagnon et William Simon (Gagnon et Simon, 1973) ont contribué à faire accepter
l’idée, concernant la sexualité, que la société était moins un principe de coercition
que « l’indispensable principe de production des conduites sexuelles et des significations qui lui sont liées » (Bozon et Giami, 1999, p. 69). Il n’existe pas dans
l’espèce humaine de sexualité naturelle. Aucun contact sexuel, aussi simple soit-il,
n’est imaginable hors des cadres mentaux, des cadres interpersonnels et des cadres
historico-culturels qui en construisent la possibilité. La transgression éventuelle
n’implique pas l’ignorance de ces cadres ; elle révèle seulement une manière particulière d’en user.
La sexualité n’est pas une réalité objective isolable, que l’on pourrait rattacher
soit à une fonction biologique, soit à une institution sociale chargée de l’administrer. Le terme même de sexualité est à géométrie variable, aussi bien dans ses acceptions scientifiques que dans les définitions personnelles qu’en donnent les acteurs, et cette variabilité a plutôt tendu à augmenter au fil du temps. Alain Giami
avait montré à quel point les enquêtes sur les comportements sexuels, d’une époque à l’autre, redéfinissaient constamment leur objet et réélaboraient le paradigme
de la sexualité (Giami, 1991). Dans son article, Didier Le Gall analyse les questionnaires de quatre enquêtes nationales sur les comportements sexuels, menées au
début des années 1990, et souligne que, malgré l’effet homogénéisateur que produit la problématique du risque de contamination par le VIH, les questionnaires
continuent à traduire des représentations culturelles de la sexualité nettement distinctes d’un pays à l’autre. L’article d’Alain Giami et Patrick de Colomby montre
que, seule discipline à prendre la sexualité pour objet explicite et exclusif, la sexologie
n’est en France ni autonome, ni unifiée, que ce soit comme corps de savoir ou
comme profession : au pôle dominé des non-médecins, principalement psychologues, portés à envisager les problèmes sexuels sous l’angle des facteurs relationnels, s’oppose le pôle dominant des médecins spécialistes, qui entend traiter médicalement les troubles de la fonction sexuelle. Michel Bozon, quant à lui, indique
que la diversification contemporaine des trajectoires sexuelles et affectives n’entraîne pas une diffusion générale et homogène de nouvelles normes, mais des divergences croissantes dans les définitions privées de la sexualité, qu’il intitule
orientations intimes : ainsi s’il existe des orientations dans lesquelles la sexualité
est extériorisée, on n’observe pas de tendance générale à l’extériorisation de la
sphère sexuelle, puisqu’un modèle très dyadique de la sexualité s’est également
développé, dans lequel celle-ci est au cœur de la vie du couple mais doit rester rigoureusement invisible.
Les articles de ce dossier font apparaître les formes originales, plus complexes
que dans les années 1970, que prend aujourd’hui la politisation de l’intimité. Philippe Adam décrit ainsi l’évolution du cadre dans lequel l’expérience homosexuelle est vécue en France. L’homosexualité est d’abord devenue plus acceptable socialement, en raison de l’acceptation croissante des homosexuels par leur
famille d’origine et du recul de leur stigmatisation publique. En second lieu, et en
conséquence, il s’est produit un certain déclin de l’affirmation identitaire de
l’homosexualité et de la sociabilité gay limitée à la « communauté », au profit
d’expériences plus privées de l’homosexualité et d’une sociabilité transversale
(c’est-à-dire dont les hétérosexuels sont aussi partie prenante). Ce double mouvement s’est prolongé avec l’apparition chez les homosexuels d’une mobilisation
collective aux accents plus universalistes que communautaires, dont la mobilisation pour le PaCS ou l’arrivée d’un Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris sont les
emblèmes. Michel Bozon évoque l’incommunicabilité fréquente entre les acteurs
des débats où la sexualité est en cause. Les positions souvent irréductibles sur ce
qu’il est légitime de représenter de la sexualité au cinéma, ou sur le contenu des
messages transmis dans les campagnes de prévention du sida, ou sur les « droits en
matière de sexualité » traduisent au niveau public les différences difficilement
surmontables qui séparent les attitudes intimes des acteurs. Les différences culturelles entre pays, sans doute liées à des politiques de la sexualité (et de la santé)
distinctes, influent, on l’a vu, sur la construction de l’observation scientifique des
comportements sexuels. Didier Le Gall montre tout ce qui peut séparer le questionnaire de l’enquête finlandaise, où la sexualité apparaît clairement comme un
élément de bien-être individuel à conforter, et le questionnaire de l’enquête britannique qui, plus que tous les autres, prend la sexualité en général comme un comportement à risque.
Dans les scénarios contemporains de la sexualité, le style d’interaction entre
hommes et femmes est très différent de ce qu’il était il y a quelques décennies, en
raison de la diffusion massive de la contraception, et surtout, plus généralement,
de l’autonomie sociale acquise par les femmes (Bozon, 1998), résultat indissociable d’innombrables mobilisations biographiques individuelles et des ébranlements
induits par le mouvement des femmes. On ne peut néanmoins parler d’une indifférenciation des rôles, et la négociation sexuelle ne s’effectue toujours pas entre
égaux, comme en témoignent plusieurs des articles. Daniel Welzer-Lang analyse
ainsi les caractéristiques contradictoires d’un phénomène qui s’est fortement développé en France dans la seconde moitié des années 1990, l ’échangisme. Les oripeaux de la « libération sexuelle » dissimulent à peine un des derniers avatars de
la commercialisation du sexe. Alors que l’attrait de la prostitution classique diminue pour les hommes clients, en partie en raison de la généralisation de l’« injonction de séduction », les boîtes échangistes se multiplient. Fréquentées par des
hommes seuls et par des couples, elles permettent aux hommes en couple d’utiliser
leur femme, souvent réticente, comme monnaie d’échange pour avoir accès à
d’autres femmes. Dans l’article de Michel Bozon, le malentendu entre des partenaires, homme et femme, qui ne partagent pas nécessairement les mêmes attentes à
l’égard de la sexualité, est présenté comme une des composantes les plus récurrentes de la dynamique des relations entre les sexes, aujourd’hui comme hier. Par ailleurs, même si les orientations intimes se sont diversifiées, il est toujours socialement aussi peu légitime pour une femme d’indiquer une préférence ou un attrait
pour une vie sexuelle qui ne serait pas contenue dans une relation dyadique avec
un unique partenaire (masculin). Les hommes ne connaissent pas cette limitation a
priori.
L’histoire de la sexualité au XXe siècle n’est pas celle d’une soudaine ouverture
et libération succédant à une longue ère de répression et de tabou, mais une série
de réorganisations des rêves, des désirs, des situations et des relations des hommes
et des femmes, dont le sens n’est pas toujours facile à percevoir et à décrire, et
dont le rythme n’est pas homogène d’un secteur social à l’autre. Il n’est pas faux
de voir dans la généralisation de la contraception médicale un tournant, mais surtout dans la mesure où elle a impliqué le passage de méthodes contraceptives dépendant de la (bonne) volonté des hommes à des méthodes directement contrôlées
par les femmes. Inscrite dans un processus multiforme de médicalisation de la
sexualité, la banalisation du recours à la contraception médicale n’a pas signifié un
relâchement du contrôle social sur la sexualité, mais au contraire plus de réflexivité et de contrôle au cœur même de l’activité sexuelle.
Dans la mesure où les conduites sexuelles et les significations qui leur sont
liées ne s’inscrivent pas dans la biologie, mais dans l’histoire sociale, il n’est pas
surprenant que la périodisation des changements et leur nature même, les enjeux
des débats et les caractéristiques des cadres sociaux de la sexualité présentent des
traits nationaux marqués. Il apparaît par exemple que la discipline qui traite des
problèmes sexuels n’a ni les mêmes contours ni les mêmes acteurs d’un pays à
l’autre. Les débats sur la pornographie, sur l’éducation sexuelle des jeunes ou sur
les normes en matière sexuelle définissent également leurs enjeux dans des cadres
nationaux. S’il est apparu dans tous les pays des mouvements homosexuels, et
s’ils se sont influencés mutuellement, il reste qu’ils n’ont ni la même place ni les
mêmes demandes dans les différentes configurations nationales. Eric Fassin a
montré par exemple comment le débat sur le mariage homosexuel aux Etats-Unis
avait pris une forme très différente de celui qui s’est instauré en France autour du
Pacs (Fassin, 1998). La complexité des évolutions de la sexualité tient au fait
qu’elles doivent être interprétées en fonction des évolutions des contextes sociaux
et culturels où elles sont inscrites. On ne peut jamais oublier que c’est le non-sexuel qui construit le sexuel.
·
BOZON M., 1998, La sexualité a t-elle changé ? Regards sur l’activité sexuelle et sur
ses significations à l’ère du sida, in BAJOS, BOZON, FERRAND, GIAMI, SPIRA
(dir.), La sexualité aux temps du sida, Paris, PUF, p. 11-34.
·
BOZON M., GIAMI A., 1999, Les scripts sexuels ou la mise en forme du désir. Présentation de l’article de John Gagnon, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 128, p. 67-72.
·
FASSIN E., 1998, Homosexualité et mariage aux Etats-Unis. Histoire d’une polémique, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 125, p.63-73.
·
FOUCAULT M., 1976, Histoire de la sexualité. Tome 1. La volonté de savoir, Paris,
Gallimard.
·
GAGNON J., SIMON W., 1973, Sexual Conduct. The Social Sources of Human Sexuality, Chicago, Aldine.
·
GIAMI A., 1991, De Kinsey au sida. L’évolution de la construction du comportement
sexuel dans les enquêtes quantitatives, Sciences Sociales et Santé, n° 4, p. 23-55.