2001
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Pre-constructions sociales et constructions scientifiques de la sexualite. les questionnaires des enquetes quantitatives
Didier Le GALL
Professeur de Sociologie Lasar, Université de Caen Basse-Normandie F-14032 CAEN Cedex
Depuis la fin des années 1980, le champ de la sexualité est largement traité du point de vue de la problématique du risque. De ce fait, les grandes enquêtes quantitatives menées dans de nombreux pays présentent de multiples ressemblances. Il n’en demeure pas
moins qu’elles ne se confondent pas. Même en menant des recherches quantitatives sur la
sexualité à la même époque historique, on ne construit pas son objet de la même manière selon la tradition intellectuelle et le contexte culturel. L’auteur de cet article s’efforce de le
montrer en comparant les enquêtes quantitatives sur la sexualité réalisées en 1990-92 aux
États-Unis, en Finlande, en France et au Royaume-Uni, mais en privilégiant une orientation
particulière : considérant que les questionnaires sont révélateurs, presque malgré eux, de représentations, d’influences culturelles que ne laisse pas toujours apparaître l’énoncé des
problématiques qui président à leur élaboration, sa méthode d’analyse consiste essentiellement en une lecture critique de ces questionnaires. Une orientation possible parmi d’autres,
mais dont il s’attache à montrer la fécondité dans le cadre d’une démarche synchronique.
Sexuality and its risk problematic has been amply studied since the end of the 1980s.
As a result, the major quantitative surveys that have been carried out in numerous
countries have multiple similarities. They are not, however, interchangeable. Even
while conducting quantitative analyses about sexuality during the same time period,
researchers do not consider their object in the same manner, depending on the different
intellectual traditions and the cultural contexts. The author of this article attempts
to demonstrate this by comparing quantitative surveys on sexuality carried
out from 1990 to 1992 in the United States, Finland, France and the United Kingdom,
and by emphasizing a particular direction. By considering that the questions
themselves unintentionally reveal the representations and the cultural influences that
do not always appear in the statement of the scientific objectives which govern the
choice of the questions to be asked, the author’s method of analysis consists mainly
in a critical examination of the aforementioned surveys. This is one of a number of
possible directions, chosen by the author to demonstrate its richness within a synchronic
thought process.
Jusqu’au milieu de la décennie 80, les recherches quantitatives sur la sexualité
humaine ne se sont guère développées depuis les travaux précurseurs d’Alfred Kinsey,
amorcés dans les années 1940 aux États-Unis (Kinsey et al., 1948 ; 1953). C’est tout
particulièrement le cas en ce qui concerne les enquêtes quantitatives portant sur un
échantillon représentatif. Pourtant, l’activité sexuelle ayant pour caractéristique essentielle d’être inaccessible à l’observation, qu’elle soit de type expérimentale ou
participante (Bozon, 1995 et 1999), ces enquêtes constituent un moyen privilégié
pour saisir les représentations et les comportements en matière sexuelle. L’enquête
réalisée en France par Pierre Simon au début des années 70 apparaît de ce point de
vue comme une grande première (Simon et al., 1972). En effet, à l’époque où se développait la contraception médicalisée, Simon soumet un questionnaire standardisé à
un échantillon représentatif de la population française, constitué par la méthode des
quotas. Si son enquête inscrit l’activité sexuelle dans son contexte psychologique et
social, largement ignoré de Kinsey, sa préoccupation pour la « sexualité contraceptée » le conduit en revanche à se focaliser principalement sur le coït hétérosexuel
(Giami, 1991). Mais ce n’est que dans la seconde moitié de la décennie 80, avec
l’apparition de l’épidémie de sida et la connaissance progressive de ses modes de
transmission, que de grandes enquêtes quantitatives vont être mises en œuvre dans la
plupart des pays développés. Du contexte dit de « libération sexuelle », qui a rendu
possible l’enquête Simon, nous sommes passés à un contexte de « sexualité à risque » qui, lui, impose que l’on sorte de l’état de méconnaissance dans lequel nous
sommes à l’égard de l’activité sexuelle de nos contemporains. L’émergence rapide
d’une demande sociale de recherche sur les comportements sexuels (Spira, Bajos,
1993 ; Bozon, 1997) afin de faire face à ce nouveau risque sanitaire vient alors, sinon légitimer, du moins donner une certaine crédibilité aux investigations menées
dans le domaine des sciences sociales.
Amplement employé, le concept de comportement sexuel apportait à sa façon
une garantie de scientificité à ces investigations : emprunté au champ de la biologie,
de la physiologie et de la psychologie expérimentale, il apparaissait en effet exempt
de toutes variations, puisque relevant des sciences de la nature. Cependant, étudiant
l’utilisation qui en a été faite dans les enquêtes Kinsey, Simon et les toutes premières recherches suscitées par cette forte demande sociale (démarche diachronique),
Alain Giami a fort bien montré comment il renvoie à des constructions différentes
selon les contextes culturels, sociologiques et politiques, et comment l’irruption de
la problématique du sida avait transformé la définition du champ du comportement
sexuel : « D’une part, on retient certains comportements considérés comme sexuels
et on en exclut d’autres du fait de leur non-relation immédiate avec la transmission
du VIH ; d’autre part, on prend en compte certaines pratiques considérées comme
non sexuelles mais ayant un rapport avec la transmission du VIH, mais pas l’ensemble de ces pratiques. On peut supposer qu’une reconstruction du “comportement
sexuel” se met en place » (1991 : 51).
Depuis la fin des années 1980, le champ de la sexualité est en effet grandement
traité du point de vue de la problématique du risque, et de ce fait, les grandes enquêtes quantitatives menées dans de nombreux pays présentent de multiples ressemblances. Il n’en demeure pas moins qu’elles ne se confondent pas. Même en menant
des recherches quantitatives sur la sexualité à la même époque historique, on ne
construit pas son objet de la même manière selon la tradition intellectuelle et le
contexte culturel.
À l’image du travail effectué par Alain Giami, nous nous sommes alors proposé
de comparer des enquêtes réalisées dans les années 1990. Cependant, la démarche
est ici synchronique et privilégie une orientation particulière : considérant que les
questionnaires des enquêtes pouvaient être appréhendés comme des documents finis,
étroitement liés à une demande sociale qui légitime l’investigation et l’inscrit dans
une perspective de santé publique, mais aussi condensant et reflétant certaines orientations scientifiques et culturelles et des représentations de la sexualité, nous avons
effectué, indépendamment des problématiques, des traitements réalisés et des résultats présentés, une lecture de la structure et des contenus des questionnaires. Partir
des questionnaires plutôt que des problématiques peut toutefois surprendre, celles-ci
conditionnant ceux-là, et non l’inverse. Nous pouvons néanmoins considérer, c’est
notre option ici, que les questionnaires sont révélateurs, presque malgré eux, de représentations, d’influences culturelles que nous ne pouvons qu’entr’apercevoir dans
l’énoncé des problématiques souvent trop « lissées » qui président à leur élaboration.
Sans faire profession d’ignorer les problématiques, notre idée est ici de lire les enquêtes à partir des protocoles effectifs qu’elles ont mis en œuvre, qui indiquent, par
les formulations retenues et les sélections faites, des ordres de priorité qui ne sont
jamais insignifiants.
Deux critères de sélection des enquêtes ont été pris en compte : d’abord, le fait
qu’elles se soient déroulées à peu près à la même époque, ensuite le fait qu’elles
aient eu lieu dans des pays que l’on peut considérer comme culturellement différents. Quatre enquêtes réalisées dans une période de 29 mois (1990 à 1992) ont ainsi
été retenues : Analyse des Comportements sexuels en France (Spira, Bajos et al.,
1993), National Survey of Sexual Attitudes and Lifestyles (Johnson et al., 1994), National Health and Social Life Survey (Laumann et al., 1994) et The National Study of
Human Relations, Sexual Attitudes and Lifestyles in Finland (Haavio-Mannila, Kontula, 1995), qui représentent respectivement la France, le Royaume-Uni, les États-Unis et la Finlande.
CONTEXTES D’ELABORATION ET STRUCTURES DES QUESTIONNAIRES
Si les enquêtes française et finlandaise ont été financées sur fonds publics, ce
n’est pas le cas de l’américaine et de la britannique qui ont bénéficié du soutien de
fondations privées. Bien qu’ayant reçu un accueil plutôt favorable de leurs instances
nationales respectives en matière de recherche et de santé publique, ces dernières se
sont en effet heurtées, au moment de la décision de financement, à un refus de
l’administration Reagan, Bush, puis Clinton pour la première et de l’administration
Thatcher pour la seconde. L’équipe américaine, basée à l’université de Chicago et
dirigée en étroite collaboration avec The National Opinion Research Center par une
équipe, exclusivement masculine, de chercheurs du domaine des sciences sociales,
ainsi que l’équipe britannique – la seule qui soit exclusivement féminine –, composée de chercheures en sciences sociales, en épidémiologie, en santé publique et statistiques, ont, de ce fait, bénéficié d’une relative marge de manœuvre pour concevoir
leur questionnaire. Cependant, moins élevées, les subventions privées n’ont pas été
sans conséquences sur les projets initiaux : ainsi, l’enquête américaine n’a porté que
sur un échantillon de moins de 3 500 individus, alors qu’elle était à l’origine envisagée auprès de 10 à 20 000 personnes. Il apparaît dès lors que les enquêtes sur la
sexualité sont relativement dépendantes du contexte socio-politique (ici néolibéralisme), sachant que le refus catégorique de la sphère politique de financer une enquête ayant trait à ce qui est privé n’est peut-être pas non plus sans lien avec la forte
emprise du protestantisme dans ces deux pays.
Outre le fait d’avoir bénéficié d’un financement public, la Finlande et la France
ont aussi en commun d’avoir déjà réalisé, au début des années 70 (Sievers et al.,
1974 ; Simon et al., 1972) une enquête sur les comportements sexuels. Mais si le
questionnaire de l’enquête finlandaise des années 90 a été explicitement conçu selon
les mêmes principes et méthodes afin d’apprécier l’évolution intervenue durant les
dernières 20 années, ce qu’illustre d’ailleurs clairement le titre du rapport de recherche de 1995 : Sexual Pleasures. Enhancement of Sex Life in Finland, 1971-1992, ce
n’est pas le cas du français, qui n’a conservé que quelques questions comparables
avec celui de l’enquête Simon, ce qui ne permet pas véritablement d’effectuer une
comparaison terme à terme des comportements sexuels des Français entre les années
70 et 90. La tradition protestante, avancée à titre hypothétique, pour les États-Unis et
la Grande-Bretagne, comme facteur ne prédisposant guère les pouvoirs publics à financer des enquêtes sur la sphère privée, ne semble pas ici avoir eu d’influence.
Mais le contexte socio-politique finlandais n’est guère comparable à celui des États-Unis ou de la Grande-Bretagne, et surtout, les Finlandais ont une tradition de recherche sur la sexualité (ainsi que littéraire : voir le bilan bibliographique réalisé sur la
littérature sexuelle finlandaise de 1549 à 1989 par Turpeinen, 1991) qui est bien antérieure à l’enquête réalisée en 1971 auprès de l’ensemble de la population, les premières enquêtes effectuées auprès d’étudiants (Westling, 1954 ; Minkkinen, 1969,
citées par Kontula, Haavio-Mannila, 1994) datant des années 50 et 60. Par ailleurs,
et à la différence de toutes les autres, l’équipe pluridisciplinaire française (sociologues, psychologues, démographes, économistes, épidémiologistes, statisticien) ayant
été coordonnée par un épidémiologiste et une socio-démographe, l’enquête finlandaise a été dirigée par deux chercheurs (là aussi un homme et une femme) de
l’université d’Helsinki appartenant à la même discipline : la sociologie.
Ces enquêtes s’adressent à un échantillon représentatif de la population de 18 ans
et plus, à l’exception de l’enquête britannique qui intègre les 16-17 ans (voir tableau 1).
En revanche, la limite d’âge supérieure retenue varie d’une enquête à l’autre : 59 ans
dans les enquêtes britannique et américaine, 69 ans dans l’enquête ACSF et 74 ans
dans l’enquête finlandaise. En ne sollicitant que les moins de 60 ans, l’équipe britannique et l’équipe américaine ont à l’évidence choisi de se centrer sur la période
de vie considérée comme sexuellement active, qui est aussi celle durant laquelle les
risques de transmission du virus sont élevés, alors que les Français et plus encore les
Finlandais semblent avoir pris le parti de s’interroger sur l’activité sexuelle tout au
long de la vie.
TABLEAU 1
CARACTERISTIQUES TECHNIQUES DES ENQUETES ANALYSEES
TABLEAU 1 : CARACTERISTIQUES TECHNIQUES DES ENQUETES ANALYSEES
Limites Taille
Période d’âge des de Mode de
Pays Intitulé de l’enquête de terrain personnes l’échan- passation
interro- tillon
gées
Finlande The National Study of Human 11/1991 18-74 ans 2 248 FAF +
Relations, Sexual Attitudes and 2/1992 AA
Lifestyles in Finland (FINSEX)
France Analyse des Comportements 9/1991 18-69 ans 20 055 TEL
sexuels en France (ACSF) 2/1992
Grande- National Survey of Sexual Atti- 5/1990 16-59 ans 18 876 FAF +
Bretagne tudes and Lifestyles (NATSAL) 12/1991 AA
U.S.A. National Health and Social Life 2/1992 18-59 ans 3 432 FAF +
Survey (NHSLS) 9/1992 AA
Abréviations : FAF : Enquête face-à-face ; AA : Enquête Auto-administrée ; TEL : Enquête par téléphone.
L’enquête française ( ACSF ) se distingue par son mode de passation téléphonique ;
une option qui reste assez rare dans le champ qui nous concerne, puisque seules la
Suisse (Dubois-Arber et al., 1993) et la Belgique (Hubert, Marquet, 1993) ont elles
aussi adopté ce mode de passation sur l’ensemble des 12 enquêtes récentes effectuées en Europe (Bozon, Kontula, 1997 ; Hubert, Bajos et Sandfort, 1998). Elle se
singularise aussi par son système à deux niveaux : si toutes les personnes présentant
un comportement potentiellement à risque (multipartenariat, relations homosexuelles, recours à la prostitution, consommation de drogue) sont soumises à un questionnaire approfondi, les autres ne font l’objet que d’une interrogation succincte (questionnaire court). Toutefois, un échantillon « témoin » de personnes non à risque répond aussi au questionnaire long, ce qui permet de reconstituer un échantillon représentatif de la population à partir des personnes qui ont répondu au questionnaire approfondi. La « carte-filtre » qui permet de décider de la passation du questionnaire
long ou court intervient après les questions visant à cerner les caractéristiques du répondant. Par la suite, bien que non structuré en sections clairement identifiables, le
questionnaire s’efforce d’apprécier les représentations de l’enquêté à l’égard de
l’amour et de la sexualité et d’évaluer ses prédispositions pour les situations à risque
ainsi que son rapport à la mort ; puis il s’intéresse à son entourage immédiat, notamment aux personnes avec lesquelles il parle d’aventures amoureuses, de problèmes sexuels ou de sa vie de couple, avant de passer concrètement à sa vie amoureuse
et sexuelle, une attention toute particulière étant accordée au dernier et à l’avant-dernier partenaire ainsi qu’au dernier rapport avec ceux-ci. Le questionnaire se termine par un ensemble de questions portant sur les M.S.T., l’injection de drogues, le
degré de connaissance des risques de transmission du virus du sida, les abus sexuels,
les problèmes sexuels et les fantasmes.
L’administration des questionnaires américain ( NHSLS ), britannique ( NATSAL ), et
finlandais ( FINSEX ) se fait pour une part en face-à-face, et pour l’autre – questions
considérées comme « sensibles » – sur le mode auto-administré. La partie autoadministrée du NHSLS présente par rapport aux deux autres l’originalité de n’être pas
constituée d’un seul questionnaire que l’on renseigne en une seule fois, mais de quatre petits questionnaires sur « les revenus du foyer », « le nombre de partenaires
sexuels durant les 12 derniers mois et les 5 dernières années », « la masturbation » et
« les différentes pratiques sexuelles expérimentées depuis la puberté, l’avortement,
l’homosexualité, le test du sida, l’injection de drogues ». Ils sont proposés au fur à
mesure que se déroule l’enquête en face-à-face qui, elle, est composée de 10 sections
intitulées : « démographie », « mariage et cohabitation », « fécondité », « identification des partenaires et activité sexuelle des 12 derniers mois », « dernier rapport
sexuel », « activité sexuelle au cours de la vie », « fantasmes », « enfance, adolescence et agressions sexuelles », « santé physique » et « attitudes ».
Dans le NATSAL, le questionnaire auto-administré est proposé aux 18 ans et plus,
ayant déjà eu un rapport sexuel, au sein de la partie « styles de vie » (section 3) de
l’enquête en face à face qui aborde dans un premier volet « la santé, la famille et
l’éducation sexuelle » (section 1), dans un deuxième les « premières expériences »
(section 2), et se termine par des questions sur les « attitudes » (section 4) et la « situation sociale » de l’enquêté, ainsi que de son conjoint, s’il vit actuellement en couple (section 5).
Le questionnaire auto-administré du FINSEX est passé au terme de l’enquête en
face à face qui, si elle n’est pas clairement structurée comme les deux précédentes en
sections, reflète néanmoins une progression thématique. Après un ensemble de questions relatif à la situation de l’enquêté et de son éventuel partenaire actuel, l’enquête
porte sur son état de santé (fréquence des exercices physiques de maintien,
consommation de cigarettes, d’alcool, maladies, traitements, répercussions éventuelles sur la vie sexuelle...), évalue l’appréciation qu’il a de sa vie actuelle (sentiment
d’être heureux, d’être seul, prédisposition à tomber amoureux...), teste son opinion
sur un ensemble de points étroitement liés à la sexualité (le sexe sans amour,
l’homosexualité, la polygamie, l’infidélité, le viol dans le mariage, l’établissement
de maisons closes sous le contrôle de l’État, l’éducation sexuelle...), s’attache à voir
si, dans le cadre de son travail, il a déjà été confronté à certaines situations particulières (être tombé amoureux d’un(e) collègue, avoir été victime de harcèlement
sexuel) et, enfin, aborde le thème de la contraception (méthode utilisée, degré de satisfaction, répercussions éventuelles sur l’activité sexuelle).
LA SEXUALITE COMME RISQUE
Par-delà tout ce qui les différencie – contexte, composition des équipes, type de
financement, problématique, mode de passation et structure – ces questionnaires
présentent à l’évidence quelques points communs.
Tout d’abord, l’activité sexuelle (pénétrations vaginale et anale – insertive et réceptive – rapports bucco-génitaux…) y est, dans l’ensemble, étudiée dans sa diversité, même si des pratiques (peu fréquentes ?) comme la zoophilie ou la nécrophilie ne
sont pas prises en compte.
Ensuite, lorsqu’il s’agit d’aborder le comportement sexuel des individus (âge au
premier rapport, nombre de partenaires sexuels de l’autre sexe ou non, diversité des
pratiques expérimentées...), ces questionnaires recourent grosso modo aux mêmes
temporalités (5 dernières années, 12 derniers mois, 4 dernières semaines, 7 derniers
jours) pour appréhender plus finement l’activité sexuelle, sachant que le dernier partenaire ainsi que le dernier rapport avec celui-ci font l’objet d’une investigation plus
précise (notamment en ce qui concerne les pratiques). Notons toutefois que, dans
l’enquête américaine, le report des partenaires sexuels, des cohabitations et des mariages sur un « calendrier historique de vie » offre une perception plus fine de
l’évolution du comportement des individus sur l’ensemble de leur vie, puisque l’on
peut dater et voir comment alternent les périodes de vie seul sans partenaire ou avec
un ou plusieurs partenaires mais sans vie commune, et les périodes de vie à deux
(cohabitation et mariage), avec éventuellement une ou plusieurs relations extraconjugales.
Enfin, bien qu’à des degrés divers, l’exploration de l’activité sexuelle est imprégnée de la « problématique-sida » : les pratiques sexuelles présentant un risque
d’infection et de transmission du virus (pénétrations anales, multipartenariat...) font
l’objet de questions systématiques, parfois plus développées que celles qui traitent
de la contraception et de la procréation – qui pourtant relèvent elles aussi du champ
de la sexualité –, et certaines pratiques non-sexuelles, mais à fort risque de contamination, comme la consommation de drogues par voie intraveineuse, sont abordées
par ces questionnaires. Le questionnaire finlandais fait ici nettement exception à la
fois pour sa non-focalisation sur la « problématique-sida » (seulement trois questions sont directement liées au problème) et par son ouverture à des dimensions de
l’activité érotique rarement explorées dans les enquêtes (par exemple l’utilisation
d’accessoires sexuels).
Il est clair que le risque d’infection par le VIH a œuvré dans le sens d’une homogénéisation de ces quatre enquêtes quantitatives et que le champ de l’activité
sexuelle qu’elles explorent aujourd’hui est fort différent de celui de l’enquête Kinsey,
mais aussi de l’enquête Simon, dans laquelle prédominait le modèle d’une sexualité
libérée par la contraception médicale mais inscrite dans un cadre strictement hétérosexuel et monogame, et où l’expérience homosexuelle ne faisait l’objet que d’une
brève question en fin de questionnaire. Cependant, malgré cette harmonisation apparente, des divergences transparaissent à la simple lecture des questionnaires.
DES CONSTRUCTIONS SOCIALES DIFFERENCIEES
Ces quatre enquêtes sur les représentations et les comportements sexuels se différencient d’abord par le parti d’expliquer ou non à l’enquêté certains termes directement en rapport avec le champ de la recherche. De ce point de vue, il existe un clivage assez marqué entre les enquêtes britannique et américaine et les enquêtes finlandaise et française. Dans l’enquête britannique, le questionnaire auto-administré
qui est soumis au répondant au milieu de l’enquête en face à face (section 3) est précédé d’une page (outre celle concernant les modalités techniques de remplissage et
de remise du questionnaire) qui définit ce que l’on entend par « partenaire », « zone
génitale », « rapport avec pénétration vaginale », « rapport bucco-génital », « rapport
avec pénétration anale », « contact génital n’impliquant pas un rapport » et « contact
ou expérience sexuelle ». Et cela avec une grande précision, comme en témoigne,
par exemple, la définition d’un rapport bucco-génital : « Un homme ou une femme
léchant les parties génitales d’un partenaire ». Si l’enquête américaine insiste sur la
nécessité que chacun utilise la même définition de ce qu’est l’activité sexuelle (début de la section 4), elle ne va cependant pas jusqu’à définir par le détail (excepté la
masturbation, au début du troisième questionnaire auto-administré) les pratiques
sexuelles : « Ici, par “sexe” ou “activité sexuelle”, nous entendons toute activité
volontaire et mutuelle avec une autre personne impliquant un contact génital et une
excitation sexuelle procurant du plaisir, même si cela ne mène pas à un rapport
sexuel ou à l’orgasme ». Définition qui exclut, comme indiqué un peu après, la
danse corps contre corps, les baisers sans contact génital, les occasions où la force
est employée et les activités qui se font contre la volonté de quelqu’un (aspect qui
est entrevu dans la section 8).
Cette volonté de doter d’emblée les enquêtés d’un vocabulaire identique avant
d’aborder ce qui a trait véritablement à la sexualité et, plus précisément, aux pratiques sexuelles, ne se retrouve pas dans l’enquête finlandaise, même si la masturbation (question 46) et l’orgasme (54) sont succinctement définis, et encore moins
dans l’enquête française qui, presque à l’inverse, tente de savoir ce à quoi renvoie le
mot « sexualité » : « Qu’évoque pour vous le mot sexualité ? 1) des relations sentimentales et amoureuses ; 2) le plaisir sexuel ; 3) une question morale ; 4) un problème médical ; 5) avoir des enfants ; 6) autres ; 7) ne sait pas » (42) et ce que signifie l’expression « rapport sexuel » : « Pour vous, est-ce qu’un rapport sexuel ça
veut dire qu’il y a une pénétration ? 1) oui ; 2) non ; 3) pas forcément ; 4) non réponse » (282). Si l’enquête française se distingue bien des autres par son souci de
savoir ce qu’évoquent les termes de sexualité et de rapport sexuel, il convient toute-fois de relever que certaines réponses pré-codées (la description des pratiques
sexuelles notamment) et quelques énoncés « fonctionnent » parfois comme des définitions. Ainsi l’annonce orale : « Nous allons maintenant parler des personnes avec
qui vous avez eu des rapports sexuels. Ceci concerne aussi bien la personne avec
qui vous vivez que d’autres partenaires réguliers ou de rencontre. Les prostitué(e)s
sont aussi des partenaires sexuels », qui précède la question relative au nombre de
femmes avec lesquelles les hommes ont eu des rapports sexuels (162), définit-elle
implicitement la notion de partenaire.
Quoi qu’il en soit, ce clivage reflète des options différentes, que tendent à
confirmer d’autres aspects. Si ces enquêtes se situent dans une perspective de santé
publique (même si c’est au sens large dans le cas finlandais), il n’en reste pas moins
que, pour prendre les plus opposées de ce point de vue, l’enquête britannique semble
étudier les pratiques sexuelles en tant que facteurs de risque, autrement dit selon une
perspective d’inspiration épidémiologique, ce qui peut justifier que chacun ait la
même compréhension des mots et expressions utilisés, alors que cette dimension,
moins présente dans l’enquête française, autorise l’absence de définitions communes, voire même incite à rechercher ce que les gens « mettent » sous certains mots.
Pour faire image, disons que dans un cas, l’activité sexuelle tend à être réduite à elle-même, ce qui fait ressortir plus nettement la perspective de santé publique, et donc
apparaître le questionnaire britannique comme un questionnaire sur la santé
sexuelle, alors que dans l’autre, la volonté d’appréhender les composantes sociologiques et psychosociologiques à la fois des comportements sexuels dans leur ensemble – amour et désir sexuel (52-53), insistance sur les caractéristiques et comportements des trois principaux confidents sexuels (70), avoir ou non, juste avant le dernier rapport sexuel, exprimé son désir sexuel par des mots, s’être parlé, et de quoi
(201-202), savoir qui avait le plus envie de ce rapport (203), etc.-, et de la prise de
risque – port de la ceinture en voiture, du casque en moto et mobylette (25-26), risques auxquels on pense (47), penser à sa propre mort (59), imaginer celle de ceux
que l’on aime, déteste (62-63), etc. – reflète le souci d’étendre l’enquête sur les
comportements sexuels en France au-delà des pratiques sexuelles à risque, bien que
le risque sida soit constamment présent : s’il est principalement traité vers la fin du
questionnaire, il apparaît néanmoins dès la question 48, et se retrouve tout au long
de celui-ci.
Si dans l’enquête finlandaise les dimensions sociologiques et psychosociologiques de la prise de risque ne sont guère développées, on retrouve cependant, à
l’image de l’enquête française, le souci d’appréhender l’activité sexuelle en relation
avec d’autres éléments qui semblent tout aussi déterminants, comme bénéficier ou
non d’un réseau relationnel amical : « Combien avez-vous d’amis proches, hommes
et femmes ? » (49), tomber facilement amoureux : « Diriez-vous que vous tombez
facilement amoureux ? » (63), pouvoir facilement ou non parler de « sexe » avec son
partenaire : « Parler de sexe avec votre partenaire est-il facile ou difficile ? » (37),
et plus globalement, se sentir seul ou non : « Actuellement, vous vivez de manière :
Très solitaire... Pas du tout solitaire » (62), considérer sa vie actuelle comme heureuse ou non : « Actuellement, vous considérez que vous menez une vie : Très heureuse... Très malheureuse » (61), etc. Mais ce qui distingue clairement l’enquête finlandaise de la française, mais aussi de la britannique et de l’américaine, c’est que
l’activité sexuelle y apparaît comme une composante normale et attendue de la vie
sociale : « Considérez-vous que votre vie sexuelle joue de manière importante sur
vos relations ? » (38), « Êtes-vous satisfait du nombre de rapports sexuels avec votre partenaire stable du moment ? » (29), au même titre que d’autres, ce qui justifie
qu’une question tente de les hiérarchiser : « Les gens apprécient différemment les
divers aspects de leur vie. Nous vous demandons d’évaluer l’importance de chacun
des domaines suivants de votre vie : le travail, la famille, votre propre santé, votre
joie de vivre, votre protection sociale, votre formation personnelle, vos amis proches, votre niveau de vie, votre bien-être matériel, la religion, les questions spirituelles, votre vie sexuelle, l’amour, votre position sociale dans la société, votre apparence » (102). À l’évidence, l’activité sexuelle est ici appréhendée comme élément constitutif de la santé et du bien être, comme l’illustre fort bien la proposition :
« L’activité sexuelle favorise la santé et le bien-être de l’homme », pour laquelle les
répondants sont invités à donner leur degré d’accord sur une échelle en cinq points :
« Tout à fait d’accord... Pas du tout d’accord » (77).
Aussi n’est-on guère surpris de trouver dans le questionnaire finlandais la proposition suivante : « Les personnes incarcérées devraient disposer d’une pièce afin
d’avoir des rapports intimes ? Tout à fait d’accord... Pas du tout d’accord » (80) ;
proposition que l’on ne retrouve dans aucun autre questionnaire, pas même dans celui de l’enquête américaine qui est pourtant le seul – sans doute en raison de son
orientation visant à reconstituer ce qui s’apparente à des biographies sexuelles, mais
aussi de la proportion importante de personnes incarcérées dans ce pays, et des risques de transmission du VIH plus importants dans ces institutions – à prendre en
compte le fait d’avoir été en prison ou dans une « maison de redressement » : « Je
voudrais vous poser des questions au sujet des moments que vous avez pu passer
dans une prison, militaire ou non, une maison de redressement ou un centre de détention. Avez-vous déjà passé une nuit ou plus dans l’un de ces lieux ? Au total,
combien de temps avez-vous passé dans une maison de redressement, un centre de
détention, une prison, miliaire ou non ? À quel âge avez-vous été pour la première
fois enfermé dans l’un de ces lieux pour une nuit ou plus ? » (21a, b).
En revanche, dans le questionnaire finlandais, qui appréhende l’activité sexuelle
comme un élément constitutif de la santé et du bien-être, on peut être surpris par le
faible nombre de questions s’intéressant au mode de prévention utilisé à l’égard du
risque sida. Il est toutefois probable que la faible insistance du questionnaire sur ce
point, même si comme dans les autres une question porte sur le fait d’avoir ou non
fait un test de dépistage (80), et une autre sur celui d’avoir ou non changé de comportement sexuel en raison du risque d’infection au VIH (81), est étroitement liée à
la spécificité culturelle finlandaise : l’usage des préservatifs y est relativement fréquent et la prévalence du sida assez faible. Ce qui est aussi susceptible d’expliquer
la question suivante, que l’on ne retrouve pas ailleurs : « Avez-vous déjà eu une relation sexuelle ponctuelle ou durable avec un étranger ? En Finlande, pendant un
voyage à l’étranger, quand vous avez vécu à l’étranger ? » (17). La question peut
certes surprendre. Mais pour peu que l’on prenne en compte la spécificité du
contexte finlandais, il est clair que tout rapport avec un étranger, sauf exception
(l’emploi du préservatif est aussi fréquent au Japon), expose potentiellement un peu
plus au risque d’infection par le VIH : dans une telle relation, un(e) Finlandais(e)
peut en effet éprouver plus de difficultés à imposer ce type de protection, voire être à
terme moins vigilant, alors même que la prévalence du sida est plus élevée dans le
pays dont son partenaire est originaire.
Malgré ces quelques particularités, le questionnaire finlandais (4 à 12) s’intéresse
de manière relativement approfondie, à la différence du français (145 à 149), mais à
l’image du britannique (section 2) et de l’américain (section 6), au premier rapport
sexuel. Toutefois, le questionnaire américain ne se singularise pas seulement par son
insistance sur cet acte inaugural (hétéro ou homosexuel) de l’entrée dans la sexualité
adulte, mais surtout par sa manière de l’aborder qui nous éloigne radicalement d’une
conception de la sexualité comme élément constitutif de la santé et du bien-être.
Après l’âge au premier rapport, suit la question : « Ce premier rapport sexuel a-t-il
été : 1) quelque chose que vous souhaitiez quand cela s’est produit ? 2) quelque
chose que vous envisagiez, mais que vous ne souhaitiez pas quand c’est arrivé ?
3) quelque chose que vous avez été forcé de faire contre votre volonté ? » (21 pour
rapport hétérosexuel, 41 pour rapport homosexuel). Cette approche, qui d’emblée ne
laisse guère de place au fait d’avoir réellement désiré ce premier rapport, se démarque ensuite des autres par le fait qu’elle ne s’attache pas tant à apprécier la manière
dont ce premier rapport a été vécu, qu’à voir si celui-ci n’a pas été « extorqué »,
« forcé », quelle qu’en soit la raison : « Cette personne était-elle un parent ? » (23) ;
« Quel était son lien de parenté avec vous ? » (23a) ; « Que s’est-il sexuellement
passé ? » (25). Si ce rapport a été forcé, suit la question : « En dehors de la première
fois, avez-vous déjà été forcé de faire quelque chose que vous ne vouliez pas faire
par une personne du sexe opposé (28) ( de même sexe – 45b) ? ». Et s’il ne l’a pas
été, ou bien encore si le répondant a déclaré ne pas avoir eu de premier rapport
sexuel, l’exploration se poursuit néanmoins dans la même perspective : « Après la
puberté, une personne du sexe opposé (27) (du même sexe – 45a) vous a-t-elle forcée à faire quelque chose de sexuel que vous ne vouliez pas faire ? ». Émerge ici
l’idée implicite selon laquelle on subit le premier rapport sexuel plus qu’on ne le désire, quand il n’est pas imposé sous la contrainte. Mais cette idée de « victimisation » qui imprègne le questionnement relatif à la, voire aux premières expériences
sexuelles, ne surprend guère à la lecture du questionnaire. Il suit en effet tout un volet sur l’enfance et l’adolescence dans lequel la « tonalité » est très vite donnée.
Aux demandes sur l’âge aux premières règles (filles), à l’apparition des poils pubiens (garçons) et sur les moyens (personnes, institutions, médias...) par lesquels filles et garçons ont bénéficié d’informations en matière sexuelle, succèdent les questions : « Avant d’atteindre la puberté, quelqu’un vous a-t-il touché sexuellement ? » (3) ; « Que s’est-il sexuellement passé ? » (3a) ; « Avec combien de personnes cela est-il arrivé ? » (4) ; « Cette personne était-elle de sexe masculin ou féminin ? » ; « Cette personne avait-elle atteint la puberté ? » ; « Quel âge avait cette
personne ? » ; « Quel était son lien avec vous ? » (5a, b) ; « Est-ce que cela s’est
produit une fois seulement, plusieurs fois ou de nombreuses fois ? » (6) ; « Quel âge
aviez-vous quand cela est arrivé ? » ; « Quand vous étiez enfant, quelqu’un d’autre
était-il au courant de cela ? » (8), etc. Cette focalisation sur les abus sexuels susceptibles d’être commis sur des enfants ne se retrouve dans aucun des trois autres questionnaires. Sans doute cela doit-il être mis en relation avec le fait que la société américaine est dans l’ensemble plus violente que les autres. Mais il est aussi probable
que les risques de violences sexuelles auxquels sont exposés les enfants aient incité
à appréhender le premier rapport sur le mode de la « victimisation » car si celui-ci
est souvent perçu comme acte inaugural de l’entrée dans la sexualité adulte, il est
aussi ce qui fait sortir de l’enfance et de l’adolescence.
Par-delà la problématique du sida qui les rapproche, ces quatre enquêtes laissent
entrevoir, bien qu’elles aient été réalisées à la même époque, des conceptions, voire
des constructions sociales de la sexualité (Bozon, Léridon, 1993), pour le moins différenciées. Si l’enquête finlandaise s’intéresse à la sexualité comme élément constitutif du bien-être, l’enquête américaine s’attache surtout à reconstituer la biographie
sexuelle des enquêtés en procédant à un inventaire quasi systématique des différents
partenaires, et appréhende, plus que les autres, le premier rapport sur le mode de la
« victimisation », ce qui traduit le maintien dans ce pays d’une forte préoccupation
sociale sur les conditions du passage des adolescents à la sexualité adulte ; en revanche, si elle a en commun avec l’enquête britannique d’« imposer » des définitions
préalables de certaines pratiques, la recherche américaine s’éloigne de la conception
épidémiologique de la première, dont l’objet ne semble pas être tant la sexualité que
la santé sexuelle ; perspective que l’on retrouve moins dans l’enquête française, qui
s’efforce d’élargir son investigation au-delà des pratiques sexuelles à risque, même
si la préoccupation de santé publique y est bien présente.
DE LA DIFFICULTE DE COMPARER
Si ces divergences sont certes à nuancer, il n’en reste pas moins qu’elles ont des
répercussions directes sur la manière de délimiter le champ de la sexualité. Ainsi, la
représentation épidémiologique de la sexualité qui préside à l’élaboration de
l’enquête britannique a-t-elle pour conséquence de ne pas traiter, contrairement aux
trois autres enquêtes, d’une pratique non à risque comme la masturbation, alors
qu’elle prend en compte les caresses manuelles des organes génitaux entre partenaires (6 C, partie auto-administrée). En revanche, l’enquête britannique n’aborde pas
la pratique du lavage des zones ano-génitales avant et après les rapports sexuels qui
est pourtant considérée par certains comme un facteur de risque. Seule l’enquête
française traite de ce sujet (204-205), si l’on considère que la question : « Combien
de fois lavez-vous vos parties génitales (hygiène génitale) ? : 1) Une fois par mois
ou moins ; 2) Plusieurs fois par mois ; 3) Une fois par semaine ; 4) 2-3 fois par semaine ; 5) 4-6 fois par semaine ; 6) Une fois par jour ; 7) Plus d’une fois par jour »
de l’enquête finlandaise (79, partie auto-administrée) ne relève pas directement de ce
registre. Si donc les problématiques qui sont en amont de ces questionnaires semblent expliquer et justifier l’absence ou la présence de certaines questions, il n’y a
pas systématicité en la matière.
Dans la même optique, on peut s’étonner que ces enquêtes relativement focalisées sur la diversité des pratiques sexuelles, tout particulièrement celles présentant
un risque de transmission du VIH, ne s’intéressent pas aux positions sexuelles, si
l’on excepte cette seule et unique question de l’enquête finlandaise : « Dans quelle
position votre dernier rapport sexuel a-t-il été accompli ? : 1) Allongés l’un en face
de l’autre, l’homme au-dessus et la femme en dessous ; 2) Allongés l’un en face de
l’autre, la femme au-dessus, l’homme en dessous ; 3) Allongés l’un et l’autre sur le
côté ; 4) Dans une autre position ; 5) Deux positions ou plus ont été utilisées ; 6) Ne
se souvient plus » (25, partie auto-administrée). Mais il est probable que ce registre
ait été délaissé car l’enjeu ne réside plus tant désormais dans le fait d’apprécier le
« sentiment de liberté sexuelle » par la variation du répertoire individuel et social
des positions que dans celui de cerner la part et la fréquence des pratiques à risque.
Ce qui explique sans doute aussi que certaines questions traitant des pratiques
sexuelles « empruntent » au domaine de la sexologie.
Par ailleurs, quand des questionnaires ont en commun d’aborder un même registre, on peut être incité à penser que des rapprochements entre enquêtes sont possibles. Mais est-ce aussi simple ? Les chercheurs britanniques et finlandais se sont
préoccupés, contrairement aux américains et aux français, de connaître la taille et le
poids des enquêtés. Il n’en reste pas moins que les questionnaires britannique et finlandais sont relativement différents. En fait, il est probable que la taille et le poids ne
sont abordés dans NATSAL que comme variables visant, avec d’autres, à évaluer la
santé des enquêtés (surcharge pondérale ou non). On peut en revanche douter que
l’insertion de ces questions procède exactement de la même logique dans l’enquête
FINSEX : les deux sociologues qui l’ont dirigée ont clairement pris le parti d’appréhender la sexualité comme composante normale du bien-être, et non selon une perspective d’inspiration épidémiologique.
Plus sûrement, c’est en faisant la part de ce qu’elles partagent et de ce qui leur
est propre que l’on peut tenter d’apprécier plus finement ce qui spécifie chacune de
ces enquêtes. Ainsi, pour ne prendre que l’enquête française, on se doit de relever
que, sur le plan des représentations, elle est la seule à tester l’opinion des répondants
sur le fait de savoir s’il faut qu’un homme et une femme jouissent en même temps
pour qu’un rapport sexuel soit satisfaisant (347) – ce qui la rend comparable sur ce
point à l’enquête Simon – tout comme elle est la seule, sur le plan des pratiques, à
examiner si lors du dernier rapport sexuel, l’enquêté a mis son poing dans l’anus de
son partenaire et/ou inversement (212-215). À elles seules, ces deux questions illustrent assez bien une des spécificités de l’enquête française : l’activité sexuelle y est,
plus que dans les autres, approchée dans sa diversité. On se doit toutefois de noter
que la question relative au poing dans l’anus participe d’une représentation particulière, puisqu’elle ne concerne que les homosexuels (Giami, 1993).
Toutefois, outre l’absence ou la présence de questionnements sur certains registres de la sexualité, il nous semble bien, dès lors que l’on se situe dans une perspective synchronique, que l’analyse comparée du libellé des questions, en lien étroit
avec le contexte d’élaboration de ces enquêtes, soit un des modes de lecture les plus
opérants pour déceler à un niveau global ce qui les rapproche et les sépare, mais aussi les particularise, parce qu’il donne à voir autrement que par – voire par-delà –
l’énoncé de problématiques trop « lissées », la manière dont a été construite la
sexualité.
Pour l’illustrer, prenons à titre d’exemple la manière dont ces questionnaires
abordent la pornographie, sachant que n’ont été retenues que les questions où le
terme de pornographie apparaît, soit dans le libellé de la question, soit dans les réponses pré-codées (voir tableau 2). Une question dans les questionnaires américain
et français et deux dans le finlandais traitent explicitement de la pornographie, mais
aucune dans le britannique.
L’absence de question relative à la pornographie dans l’enquête britannique, qui
se situe plutôt dans une perspective de santé publique, est sans aucun doute liée au
fait que cette pratique n’est pas perçue comme une pratique à risque. Interprétation
que tend à confirmer d’autres aspects entrevus : l’absence de questions concernant
certaines pratiques non à risque comme la masturbation, l’exclusion du champ de la
sexualité des baisers sans contact génital, la limitation « par le haut » (59 ans) et
l’extension « par le bas » (16 ans) de l’âge de la population sollicitée, autrement dit
la centration de l’enquête sur la période de la vie considérée comme sexuellement la
plus active qui, par définition, est aussi celle durant laquelle le risque d’infection et
de transmission par le VIH est le plus élevé, etc. De ce constat, il ressort que
l’enquête britannique a singulièrement réduit le champ de la sexualité à ce qui relève
de la santé sexuelle, ce qui lui donne une « coloration » particulière, qui est certes
liée à l’orientation globale de la recherche, mais ne manque cependant pas de surprendre si l’on estime que le passage à un financement privé pouvait élargir la marge
de liberté pour concevoir le questionnaire. Ce qui incite parfois à envisager que
puissent exister d’autres causes, sachant qu’il ne s’agit là que de pures spéculations.
Ainsi, la masturbation et la pornographie ne sont certes pas des pratiques à risque.
Mais les hommes et les femmes entretiennent un rapport bien différent avec ces
deux pratiques, comme l’illustre la sous-déclaration de la masturbation chez les
femmes (Béjin, 1993) et la place particulière qu’occupe chez elles la pornographie
(Giami, de Colomby et al., 1997). Or ces deux pratiques ont été exclues du répertoire des activités sexuelles par la seule équipe qui soit exclusivement féminine.
Rapprochement qui est évidemment réducteur, puisqu’on pourra tout aussi bien dire
que l’explication de cette auto-limitation tient au fait que cette équipe avait « décidé » de limiter son questionnement sur la sexualité aux questions de santé publique.
Mais pourquoi alors ne pas avoir exclu du questionnaire la question liée aux caresses
manuelles entre partenaires ?
Financée sur fonds privés, l’enquête américaine bénéficiait elle aussi, à défaut
d’une marge de manœuvre concernant la taille de l’échantillon, d’une relative liberté
concernant le libellé des questions. Or la question abordant la pornographie sur le
plan de l’opinion prend délibérément le parti de solliciter l’enquêté en référence à un
interdit officiel (la loi) qui pourrait s’appliquer aux personnes majeures ( « personnes
de 18 ans ou plus » ). Non seulement ce type de formulation incite l’enquêté à se situer implicitement sur un plan moral, mais ce scénario laisse clairement entrevoir ce
qui ne peut qu’accompagner, sans que cela soit dit, une telle fiction, à savoir son volet répressif. Le contraste avec l’enquête finlandaise (libéralisation « aux personnes
de plus de 16 ans » ), qui sollicite elle aussi sur ce sujet les enquêtés sur le plan de
l’opinion et selon des modalités techniques identiques (degré d’accord, avec en plus
une alternative pour ceux qui hésiteraient : « Difficile à dire » ), est dès lors saisissant. D’un côté, l’interdit, le répressif, de l’autre, la tolérance, le permissif.
On peut certes faire valoir que l’enquête finlandaise a été dirigée par deux socio-logues, que ce pays a une tradition de recherche sur la sexualité, que l’usage des préservatifs y est relativement fréquent et que la prévalence du sida y est assez faible
pour rendre compte de l’esprit d’« ouverture » ou, à tout le moins, de tolérance dont
témoigne la formulation finlandaise, qui conforte pleinement l’idée déjà entrevue
selon laquelle la sexualité y est appréhendée comme composante du bien-être. Mais
si elle peut pour partie permettre de comprendre l’écart existant avec la formulation
américaine, elle met cependant un peu plus en relief ce qui « transpire » du questionnaire américain (insistance sur les abus et agressions sexuelles), à savoir qu’il ne
renvoie guère à une conception « paisible » de la sexualité et suggère l’existence de
courants d’opinion qui souhaitent encadrer un peu plus les pratiques moins socialement acceptables comme la pornographie qui, selon certaines représentations (du
moins concernant la pornographie, voir Giami, de Colomby et al., 1997), peuvent
inciter à commettre des agressions sexuelles.
TABLEAU 2
FORMULATION DES QUESTIONS SUR LA PORNOGRAPHIE
TABLEAU 2 : FORMULATION DES QUESTIONS SUR LA PORNOGRAPHIE
DANS LES ENQUETES AMERICAINE, FINLANDAISE ET FRANÇAISE
Questionnaire Questionnaire Questionnaire
américain finlandais français
« Il devrait y avoir des « Les personnes de plus « Dans la liste suivante,
lois contre la vente de la de 16 ans devraient pouvoir pouvez-vous m’indiquer les
pornographie aux adultes librement acheter des maga- pratiques que vous avez fai(personnes de 18 ans ou zines pornographiques dans tes dans votre vie, souvent,
plus) » des boutiques spécialisées » parfois, assez, rarement ou
jamais ? »
– Tout à fait d’accord – Tout à fait d’accord – Vous avez vu un film ou
– d’accord – Plutôt d’accord un spectacle pornographique
– Pas d’accord – Difficile à dire
– Vous avez utilisé une
– Pas du tout d’accord – Plutôt pas d’accord messagerie rose sur le mi– Pas du tout d’accord nitel ou appelé un télé « De mon point de vue, phone érotique
regarder un film pornogra- – Vous avez eu des rapphique peut être sexuelle- ports sexuels avec plus de
ment très excitant » deux personnes en même
– Tout à fait d’accord temps
– Plutôt d’accord – Vous avez utilisé un objet pour obtenir une exci– Difficile à dire tation sexuelle
– Plutôt pas d’accord – Vous avez pratiqué
– Pas du tout d’accord l’échange de partenaires
entre couples
– Vous avez lu un journal
pornographique
– Vous vous êtes masturbé
En bref, il est clair que l’enquête américaine se distingue de l’enquête finlandaise, mais aussi de la française qui, elle, se situe dans une position que l’on peut
qualifier d’intermédiaire, en prenant l’option d’aborder la pornographie sur le plan
des pratiques. Plutôt que de tester l’opinion de l’enquêté sur ce point par une ou plusieurs questions spécifiques, elle s’intéresse en effet à la fréquence de la pratique de
la pornographie (film, spectacle, journal). En s’en tenant au fait, elle prend le parti
de la stricte neutralité, ou du moins évite implicitement de positionner la pornographie sur un registre licite/illicite, voire normal/anormal, ce dont témoigne d’ailleurs
le regroupement de cette pratique avec certaines qui sont peu fréquentes et socialement moins acceptables (rapports sexuels à plusieurs, échangisme, etc.), et d’autres
qui le sont beaucoup plus comme la masturbation. Mais là encore, l’analyse de la
formulation de l’enquête française reflète bien ce qui ressort de la lecture du questionnaire ACSF, à savoir la volonté d’appréhender la sexualité en étendant le répertoire des pratiques sexuelles à celles qui ne sont pas considérées comme à risque,
voire bien au-delà de celles-ci (questions relatives aux fantasmes, au téléphone
« rose »), même si des limites sont toujours perceptibles : certaines pratiques ne sont
pas prises en compte (zoophilie, nécrophilie), d’autres ne concernent que les homosexuels (le poing dans l’anus lors du dernier rapport sexuel) et aucune attention particulière n’est portée aux positions sexuelles. L’analyse des questionnaires nous renvoie donc aussi aux conceptions différentes qu’ont des chercheurs de divers pays,
inscrits dans des contextes sociaux et culturels divers, de ce qu’il est socialement
acceptable de mentionner ouvertement dans un questionnaire sur la sexualité.
Analysant l’utilisation qui a été faite du concept de comportement sexuel dans
les enquêtes Kinsey, Simon et les toutes premières recherches suscitées par la demande d’étude sur les comportements sexuels générée par le risque sida (démarche
diachronique), Alain Giami a fort bien montré comment ce concept, bien que peu
suspect de connaître des variations car relevant des sciences de la nature, renvoyait à
des constructions différentes selon les contextes culturels, sociologiques et politiques et comment le risque de transmission du VIH avait contribué à transformer la
définition du champ du comportement sexuel. Dans la filiation de sa réflexion, nous
nous sommes demandé si les grandes enquêtes quantitatives sur la sexualité réalisées
à une même époque historique ne présentaient pas elles aussi des différences sensibles selon la tradition intellectuelle et le contexte culturel.
Nous avons alors choisi de comparer les enquêtes réalisées au début de la décennie 90 dans quatre pays que l’on peut considérer comme culturellement différents :
la France, le Royaume-Uni, les États-Unis et la Finlande. Considérant que les questionnaires sont révélateurs, presque malgré eux, de représentations et d’influences
culturelles que ne laisse pas toujours apparaître l’énoncé des problématiques qui
président à leur élaboration, nous avons expérimenté une méthode d’analyse qui
consistait essentiellement en une « lecture critique » (structures, contenus, formulations) des questionnaires de ces enquêtes ; une orientation possible parmi d’autres,
mais qui nous semble pouvoir s’avérer féconde.
Nous avons pu ainsi constater que les ressemblances de ces questionnaires sont
étroitement liées au fait que l’exploration de l’activité sexuelle est imprégnée, bien
qu’à des degrés divers, de la problématique sida, autrement dit que le risque
d’infection par le VIH contribue effectivement à œuvrer dans le sens d’une homogénéisation de ces outils. La Finlande fait néanmoins exception, le risque de contamination y apparaissant comme une thématique totalement secondaire dans le questionnaire, qui peut se contenter de reproduire largement les formulations d’un questionnaire d’il y a vingt ans. Puis, nous intéressant à certaines de leurs particularités –
définition ou non de certains mots, insistance sur un ou plusieurs thèmes précis, présence, mais aussi parfois absence, de certaines questions, types de sollicitation (pratiques ou représentations) et libellés retenus pour aborder certains registres de
l’activité sexuelle – nous sommes parvenu à montrer que les questionnaires mettaient en œuvre des pré-conceptions sociales et des constructions scientifiques différenciées.
Bien que peu fréquent, ce travail d’analyse critique sur les outils, voire sur
l’écriture, des chercheurs s’est donc avéré particulièrement heuristique pour déceler
ce qui différencie des enquêtes quantitatives sur la sexualité réalisées à une même
époque historique. Sa fécondité nous incite dès lors à plaider pour qu’il soit plus
souvent mené dans le cadre de démarches synchroniques. Sans se substituer à un
travail en profondeur sur ce qui différencie socialement les contextes nationaux
d’exercice de la sexualité (Hubert, Bajos et Sandfort, 1998), ce travail comparatif
fournit des éléments qui montrent jusque dans le détail que les constructions scientifiques de la sexualité reposent sur des constructions sociales de la sexualité (Gagnon, 1990), qu’elles contribuent à fixer ou à reformuler.
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