Sociétés contemporaines
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2747511227
190 pages

p. 83 à 110
doi: en cours

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no 41-42 2001/1-2

2001 SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES

Lutte contre le sida, pacs et elections municipales. l’evolution des experiences homosexuelles et ses consequences politiques  [*]

Philippe Adam 26 bis Avenue Daumesnil, 75012 PARIS
Depuis le début des années 1980, le vécu de l’homosexualité masculine a profondément changé. Alors que la recherche de l’entre-soi et l’affirmation identitaire de l’homosexualité sont en déclin parmi les gays, des expériences plus centrées sur la sphère privée se sont développées. Cette modification des cadres de l’expérience homosexuelle a des implications politiques. Chaque type d’expérience homosexuelle fonctionne en effet comme une matrice des conceptions politiques individuelles : chez les gays, l’expérience du rejet et l’entre-soi favorisent des conceptions communautaires, alors que la sociabilité transversale et l’acceptation sociale alimentent des visions plus universalistes. L’évolution des expériences individuelles a en particulier modifié les formes de la mobilisation collective. Parmi les gays, la revendication collective de type communautaire s’est affaiblie. À l’inverse, l’apparition d’expériences individuelles plus centrées sur la sphère privée a constitué le socle sur lequel se sont développées des revendications collectives qui, bien qu’étant portées par des individus dont l’orientation est homosexuelle, comportent souvent des accents politiques plus universalistes que communautaires. Ce phénomène est étudié à partir de trois exemples : la lutte contre le sida, les débats sur le PaCS ainsi que les élections municipales de mars 2001. The experience of male gay life has deeply changed since the beginning of the 1980’s. Whereas the search for staying aside with other gays and identity affirmation of one’s homosexuality have been in decline among gays, experiences more centered on the private sphere have developed. Such a modification of the frames of gay experience bears political implications. Each type of gay experience functions as a sort of matrix for individual political conceptions : among gays, having experienced rejection and living solely among other gay men are favorable to community conceptions, whereas a mixed sociability and social acceptance are linked with more universal political conceptions. The evolution of gay experiences has modified in particular the forms of collective mobilization. Among gays, collective community based claims have declined. On the opposite, the emergence of individual experiences that are more directly linked to the private sphere has constituted the base upon which other collective claims have developed. Although defended by gay men, those political claims often are more universal that community oriented. This phenomenon is illustrated on the base of three examples : the fight against AIDS, the debates around the "PaCS" (i. e. possible same sex legal partnership) and the local elections held in March 2001 in France.
 
INTRODUCTION
 
 
Au cours des vingt dernières années, tant les recherches sur l’homosexualité masculine que celles menées sur les formes de mobilisation au sein de la population gay – que ce soit le mouvement homosexuel ou celui de lutte contre le sida – ont connu un important développement [1]. Dans cet article, nous proposons quelques pistes permettant d’envisager une possible articulation entre ces deux domaines (les recherches sur les homosexuels et celles sur leurs mobilisations) qui restent trop souvent cloisonnés. Nous défendrons l’idée que des connaissances relevant d’une approche sociologique de la sexualité gay peuvent être utilisées pour mieux comprendre la dynamique des mouvements sida et gay, apportant ainsi leur contribution à une sociologie plus générale.
Durant les années 1970, le mouvement homosexuel français (Reynaud, 1980 ; Girard, 1981 ; Mossuz-Lavau, 1991) avait incité les personnes homosexuelles à rendre visible leur orientation sexuelle et, pour faire valoir leur cause, à prendre le contre-pied du point de vue de la majorité hétérosexuelle de la population [2]. L’homosexualité se présentait alors sous une forme subversive. Depuis, la situation a beaucoup évolué, comme l’observait un magazine gay : « … l’approche des mouvements collectifs qui défendent les droits des gays a changé du tout au tout, passant d’une contestation radicale de la société et de ses normes majoritaires à une vocation d’intégration au sein de ces mêmes normes »Ex æquo, n° 29,1999). Cette évolution est parfaitement visible dans les débats récents sur le Pacte Civil de Solidarité (PaCS) : la stratégie collective qui a assuré la victoire des gays ayant porté ce projet n’a pas résulté d’une volonté de défendre les droits d’une minorité, mais ceux du couple en général, quelle que soit l’orientation sexuelle des partenaires.
Les premières traces de ce type de stratégie universaliste apparaissent dès le milieu des années 1980 dans la lutte contre le sida, mobilisation largement portée par les gays (Pollak, 1988,1990,1991a, 1991b) qui servira de point de départ à la réflexion menée dans cet article. L’hypothèse avancée est que l’apparition, dès cette période, d’expériences individuelles de l’homosexualité que nous avons identifiées comme étant « plus centrées sur la sphère privée » (Adam, 1999a) constitue le socle sur lequel se sont développées – d’abord dans la lutte contre le sida, puis dans les débats sur le PaCS ou lors de la campagne amorcée en l’an 2000 en vue des élections municipales de Paris de mars 2001 – des revendications collectives qui, bien qu’étant portées par des individus dont l’orientation est homosexuelle, comportent souvent des accents politiques plus universalistes que communautaires, ce qui atteste d’une évolution profonde par rapport aux formes antérieures de la mobilisation gay. Dans ces pages, ce sont donc les implications politiques de la modification des cadres de l’expérience homosexuelle qui seront étudiées.
Il s’agissait d’abord de prendre nos distances vis-à-vis de l’idée – encore trop souvent partagée – que le fait d’avoir une orientation homosexuelle induirait systématiquement la recherche d’un entre-soi et des préoccupations focalisées sur la seule défense d’un intérêt communautaire [3]. Le propos de cet article est donc de déconstruire la notion d’homosexualité à la fois pour ce qui est des expériences et des constructions politiques ou idéologies collectives partagées par les gays [4]. Pour ce faire, nous procédons par étapes.
En nous appuyant sur un précédent article dont nous rappellons brièvement le contenu, nous présentons d’abord la diversité et l’évolution des expériences de l’homosexualité, en mettant en lumière le processus de modelage social qui entre en jeu.
Après avoir présenté la pluralité des stratégies collectives adoptées par les divers groupes engagés dans la lutte contre le sida que nous résumons par un clivage entre universalisme et communautarisme [5], nous étudions les liens qui existent, au niveau individuel, entre l’expérience sociale et intime des intervenants homosexuels et, par ailleurs, les choix politiques qu’ils défendent dans la lutte contre le sida. Le projet consiste donc à relier les niveaux micro- et macrosociologiques pour montrer comment l’évolution du « rapport de force » entre les différents types d’expériences de l’homosexualité a contribué à ce que l’option communautariste initiale soit concurrencée par de nouvelles constructions politiques.
 
ÉVOLUTION ET STRUCTURATION SOCIALE DES EXPERIENCES DE L’HOMOSEXUALITE
 
 
La diversité des expériences homosexuelles est apparue dès les premières recherches en sciences sociales sur l’homosexualité masculine [6]. Dans une publication de 1956 qui rend compte d’un contexte ancien où l’homosexualité était encore très fortement stigmatisée, Leznoff et Westley avaient observé l’existence de deux types de communautés homosexuelles. À l’époque, la « communauté secrète » rassemblait des hommes d’un statut social élevé, très vulnérables face à la stigmatisation sociale. La « communauté ouverte » se constituait au contraire des hommes qui, étant moins vulnérables à la stigmatisation du fait de leur moindre statut social, pouvaient se permettre d’afficher publiquement leur homosexualité. Les années 1970 ont renouvelé la façon dont les gays ont géré individuellement et collectivement le stigmate de l’homosexualité. Cette période a également fait émerger de nouveaux idéaux : celui de la liberté sexuelle et du multi-partenariat dans lequel les homosexuels des classes moyennes se seraient largement investis. Depuis, qu’est-il advenu des expériences homosexuelles ? C’est à cette question que nous avons voulu répondre. Dans l’article « Bonheur dans le ghetto ou bonheur domestique ? Enquête sur l’évolution des expériences homosexuelles » (Adam, 1999a), nous avons montré que, par rapport aux années 1970 et aux premiers travaux de Pollak (1982) marqués par ce contexte, l’idéal désigné par l’auteur comme celui du « bonheur dans le ghetto » (qui se caractérise par un fort investissement dans le multi-partenariat et une identité homosexuelle) était en déclin.
Cette évolution tient d’abord à des changements de contexte macrosocial. Du fait des restrictions dans l’activité sexuelle imposées par l’épidémie du sida [7], du reflux général de la thématique de la liberté sexuelle qui prévalait dans les années 1970 [8], mais aussi de l’augmentation de la tolérance sociale à l’égard de l’homosexualité, l’attrait pour les rencontres anonymes prend désormais, pour de nombreux gays, un sens plus récréatif qu’identitaire et c’est aujourd’hui la relation de couple qui est souvent recherchée et valorisée (Adam, 1999). Même si une part d’homophobie persiste (Borrillo, 2000), l’homosexualité se trouve également plus intégrée dans la société globale et une proportion non négligeable de gays développent une sociabilité transversale aux mondes gay et hétérosexuel [9]. En outre, dans la mesure où le vécu de l’homosexualité est devenu moins problématique, certains gays ne considèrent plus leur orientation sexuelle comme l’élément central de leur identité contrairement à ce qui était fréquemment le cas dans la période antérieure (Warren et Ponse, 1977). Leur choix de ne pas afficher publiquement leur homosexualité n’est plus motivé par un souci de protection, mais davantage par une moindre importance accordée à l’orientation sexuelle dans la constitution de l’identité. Ainsi, l’homosexualité est-elle de plus en plus fréquemment vécue dans ce que l’on peut désigner comme sphère domestique ou privée, sans être ni revendiquée, ni cachée.
Dans la mesure où l’expérience de l’homosexualité masculine est modelée socialement, tous les gays ne sont pas concernés de la même manière par ces évolutions. Alors que Pollak (1982) présentait la position et l’origine sociales comme les déterminants principaux de l’expérience de l’homosexualité, notre travail suggère qu’il n’existe pas véritablement de champ des orientations intimes, mais un modelage social rendu plus complexe par l’intervention de divers facteurs biographiques (Adam, 1999a). Nous retrouvons dès lors la thèse développée par Bozon à partir de ses études sur la population hétérosexuelle : « La diversité des comportements sexuels ne s’interprète que partiellement en fonction des classements sociaux, auxquels la statistique et les sciences sociales ont si fréquemment recours pour analyser des activités humaines comme les pratiques culturelles ou les comportements en matière de santé » (1998, p. 19). L’auteur a ainsi pu montrer l’importance d’un facteur biographique comme la date d’entrée dans la sexualité qui modèle tout le cours de la vie sexuelle et conjugale ultérieure (Bozon, 1993). Chez les gays, nous avons retrouvé cette influence ainsi que celle d’un autre facteur biographique prépondérant : l’expérience de l’acceptation ou du rejet de l’homosexualité. Chez les gays, ces deux facteurs biographiques modèlent la sociabilité et le niveau d’investissement dans une identité gay, la position et l’origine sociale n’intervenant que comme variables supplémentaires.
Dans l’article précédemment cité (Adam, 1999a), nous avons donc décrit et illustré à partir d’entretiens d’enquêtes deux pôles d’expériences, même s’il est clair qu’ils n’épuisent pas à eux seuls la réalité et la diversité des expériences homosexuelles (et qu’une minorité d’hommes est aujourd’hui encore contrainte de vivre l’homosexualité dans le secret). C’est parmi les individus les plus « tardifs » sexuellement et ceux qui ont pu bénéficier d’une bonne acceptation de la part de leur entourage familial et amical – expériences biographiques qui sont plus fréquentes dans les milieux favorisés – que se rencontrent les hommes vivant ces nouveaux types d’expériences, plus souvent articulées autour du couple, dans lesquelles l’homosexualité est considérée comme un trait privé [10]. En revanche, l’idéal du bonheur dans le multipartenariat et l’entre-soi homosexuel n’attire plus aujourd’hui qu’une population très spécifique, celle des hommes – assez souvent d’origine sociale plus modeste – qui sont entrés très tôt dans la sexualité et ont fait plus souvent que les autres l’expérience du rejet ; ceci les a plus fréquemment conduits à la recherche de l’entre-soi communautaire et à penser qu’il est important d’affirmer publiquement son homosexualité [11].
Dans les pages qui suivent, nous tenterons d’appréhender l’influence de ces évolutions dans les expériences intimes de l’homosexualité sur les mobilisations collectives qui s’offrent à cette population. Nous commencerons par mettre en rapport les formes de la mobilisation contre le sida avec l’expérience sociale et intime de ses intervenants homosexuels.
 
LA NAISSANCE D’UNE POSTURE UNIVERSALISTE DANS LA LUTTE CONTRE LE SIDA
 
 
C’est dans la lutte contre le sida que se sont manifestées les premières prises de distance par rapport aux stratégies du mouvement homosexuel des années 1970.
LES STRATEGIES COLLECTIVES DE LUTTE CONTRE LE SIDA
À partir de 1981, à un moment où le militantisme homosexuel s’était essoufflé (Girard, 1981), l’apparition du sida dans les couches favorisées de la population homosexuelle suscita l’émergence d’une nouvelle forme de mobilisation (Pollak, 1988). Certes, à l’origine, quelques militants gays confrontés à l’épidémie s’investirent dans la lutte contre le sida – contribuant ainsi à un transfert d’expériences d’un mouvement vers l’autre [12] – mais une rupture avec le mouvement gay antérieur apparut cependant rapidement dans la façon de gérer la dimension homosexuelle du mouvement de lutte contre le sida [13]. Ainsi, lorsqu’elle fut créée, en décembre 1984, l’association Aides – qui constituait à l’origine un micro-groupe composé d’universitaires, de journalistes, de hauts fonctionnaires, de juristes ou de médecins dont l’orientation était le plus souvent homosexuelle – fit le choix d’une politique universaliste. Un des fondateurs de Aides (journaliste dans un grand quotidien national et issu de la bourgeoisie parisienne) explique : « Nos stratégies de l’époque visent à transformer cette association à consonance homosexuelle, s’occupant d’une maladie assez mal considérée, pour lui conférer rapidement une notoriété et une force publique. Le sida est considéré comme une maladie de pédés. Nous optons donc pour défendre les malades et non pas les homosexuels en tant que tels. (…) Aides ne doit pas être assimilée à une association de défense des droits des homosexuels. Il faut faire passer le message selon lequel notre problème est celui de la maladie, de l’épidémie et de ses conséquences » [14].
L’association s’engagea dans la prise en charge de l’épidémie en développant, grâce au travail de ses bénévoles, des activités très variées allant de l’accompagnement des malades à la prévention primaire. La production de messages de prévention non pas réservés aux gays mais destinés à des publics plus larges constitua l’instrument principal (Adam, 1997) de cette stratégie que Pollak (1991) avait déjà désignée comme relevant d’un processus « d’universalisation de la cause ». Cette stratégie porta ses fruits puisqu’en 1989 le sida fut déclaré « grande cause nationale » par les pouvoirs publics.
D’une façon originale par rapport aux États-Unis ou à l’Angleterre, où les initiatives de lutte contre le sida ont pris une forme plus communautaire, la posture universaliste constitua en France l’option originelle et majoritaire de lutte contre le sida. L’association Aides connut en effet un développement considérable. Du fait de son choix universaliste (qui présenta, il est vrai, des variantes au fil du temps), l’association rassembla des effectifs très larges et mobilisa d’autres groupes que les gays : quelques hétérosexuels masculins, mais surtout de nombreuses femmes hétérosexuelles [15]. Aides est ainsi rapidement devenue la principale association française de lutte contre le sida. En plus du pôle parisien qui a regroupé un millier de personnes, des pôles régionaux furent rapidement créés, ce qui, au total, contribua au doublement des effectifs. Aucune autre association de lutte contre le sida ne put rivaliser avec de tels effectifs. Avec une telle croissance, le recrutement social de Aides ne pouvait rester aussi élitiste qu’il l’était au tout début. Si l’élargissement de la base associative est un phénomène incontestable, Aides (et plus généralement la mobilisation sida) n’est cependant pas devenue au fil du temps un mouvement populaire. La démocratisation touche surtout la base associative mais la spécificité de Aides tient à ce que des intellectuels possédant des compétences académiques (des universitaires, des chercheurs, des hauts fonctionnaires, des médecins) ont toujours été engagés dans la définition du discours et des choix politiques de l’association.
Si l’association Aides et le modèle qu’elle offrit à d’autres associations connurent un développement considérable, cette option subit également des concurrences. La stratégie originelle universaliste fut à plusieurs reprises contestée, soit au sein même de Aides, soit par des acteurs extérieurs, ce qui conduisit à une diversification du monde social de la lutte contre le sida [16], dont on donne quelques exemples [17].
Dès 1986, une crise interne se fait jour à Aides à un moment où l’association croît. Un premier débat porte sur la professionnalisation de Aides. La base élargie des volontaires de Aides s’opposa à un mouvement émergent de professionnalisation, ce qui conduisit au départ d’une partie des fondateurs de Aides (dont des médecins et le journaliste précédemment cité) vers Arcat-sida, une association « élitiste » à vocation professionnelle intervenant, grâce au travail de salariés, dans la diffusion des connaissances liées au sida. Cette association défendit des positions encore plus universalistes que celles des intervenants qui restèrent à Aides. Un autre débat parallèle se développa durant cette crise de 1986. Des volontaires de Aides, en nombre restreint, dénonçaient au même moment ce qu’ils ressentaient comme les effets pervers de la stratégie universaliste de Aides : l’absence de parole homosexuelle et d’initiatives de prévention explicitement ciblées en direction de la population gay. En 1987, ceci provoqua, à la suite d’une scission, la création de l’association Santé et Plaisir Gai (SPG), composée uniquement d’homosexuels masculins, qui organisa des activités de prévention strictement communautaires.
Vers 1988-89, le débat sur le manque d’attention porté aux gays par Aides réapparut au sein de cette association, mais un compromis interne fut cette fois trouvé, qui suscita la création d’un sous-groupe de prévention (Pin’Aides), très réduit en effectifs, chargé d’intervenir dans les lieux gays [18].
L’année 1989 marqua une nouvelle étape dans ces débats entre communautarisme et universalisme. La presse homosexuelle ( Gai Pied ) dénonçait le manque d’attention porté aux problèmes de la communauté gay [19] et l’association Act Up – née de l’importation d’un modèle américain et d’une pensée communautaire qui n’a pas véritablement d’équivalent en France – fut créée lors de la Gay Pride de juin. À la différence de Aides, Act Up ne réalise aucune activité de soutien ou de prévention mais constitue plutôt un lobby chargé de faire pression sur les institutions en charge du sida (Broqua, 1993). Les effectifs d’Act Up sont très différents de ceux de Aides. En dépit de son poids médiatique qui lui permet de « changer de taille » [20], Act up n’a jamais rassemblé plus de deux cents participants dans ses réunions. L’association comptait parmi ses fondateurs des journalistes de la presse gay issus de milieux sociaux plus modestes que ceux des fondateurs de Aides [21]. Du point de vue des expériences intimes, des différences existent également. Les premiers présidents d’Act Up étaient des hommes séropositifs appartenant au segment le plus communautaire de la population homosexuelle. Tout en souhaitant, par ailleurs, donner la parole aux personnes atteintes par le VIH, l’association a revendiqué très clairement son ancrage communautaire homosexuel : « On reproche à Act Up la façon dont nous affirmons sans cesse notre lien avec la communauté homosexuelle. Sous prétexte que le sida concernerait aujourd’hui tout le monde, il faudrait que nous effacions le fait que toutes les associations de lutte contre le sida sont nées de la communauté homosexuelle et qu’Act Up a été celle qui l’a le plus fermement revendiqué » [22]. Alors que les associations universalistes (comme Aides ou Arcat-sida) souhaitaient ne pas mettre en scène les liens entre homosexualité et sida, Act Up en a fait un thème de bataille. L’association profita notamment de l’émission du Sidaction de 1996 pour rappeler aux téléspectateurs que l’argent collecté irait aux toxicomanes et aux homosexuels [23], ce qui suscita la réprobation de la plupart des autres associations qui y virent l’une des causes des mauvais résultats de la collecte de 1996. Au fil du temps, certaines évolutions sont cependant apparues dans la position d’Act Up et une femme, moins directement concernée par le VIH que les fondateurs, a été plus récemment nommée présidente de l’association.
LES FONDEMENTS INTIMES DU DEBAT ENTRE UNIVERSALISME ET COMMUNAUTARISME
Les choix collectifs du mouvement sida sont certes influencés par des considérations stratégiques et peuvent de ce fait être abordés dans une approche de sociologie politique comme l’ont fait Pollak pour la France (1988 ; 1991 a et b) ou Cain pour le Canada (1993 et 1994). Pourtant, si le jeu politique est possible, les positions des différents groupes de lutte contre le sida ne sont pas véritablement interchangeables. Nous avons constaté qu’elles possèdent des points d’ancrage dans l’expérience sociale et intime des intervenants. Afin d’illustrer notre propos, nous présentons des extraits d’entretiens rendant compte de l’expérience privée et associative de quatre intervenants [24]. Michel fut interviewé en 1991, Nicolas, Eric et Alexandre en 1995. Les récits de Michel et d’Eric – dont les origines sociales sont modestes et les biographies marquées par le rejet – attestent du fort attachement de ces deux hommes à l’idéal communautaire. Nicolas et Alexandre ont des expériences opposées à celles de Michel et d’Eric. Ils n’ont pas construit leur identité autour de leur homosexualité et ils organisent leur existence autour du couple plutôt que du multi-partenariat. Leur façon de vivre l’homosexualité s’avère dès lors plus centrée sur la sphère privée ou domestique [25].
Michel : « Créer un groupe femme-enfant avant de faire un groupe homo, ça a été la goutte qui a fait déborder le vase… » Michel (la quarantaine au moment de l’entretien) est cadre, son père « travaillait à la SNCF » et sa mère était coiffeuse. La divulgation de son homosexualité à sa famille n’a pas eu les effets qu’il espérait : « On n’en a plus jamais reparlé depuis, c’est un sujet complètement tabou ». La venue de Michel à Paris lui a permis d’organiser son mode de vie autour de sa sexualité et de fréquenter d’autres gays. Michel affiche ouvertement son homosexualité, ce qui lui fut reproché par un ancien supérieur hiérarchique et l’incita à devenir un salarié de la lutte contre le sida intervenant dans les questions liées à l’homosexualité.
Michel s’est engagé très tôt dans la lutte contre le sida : « J’ai senti dans ces années 82,83, début 84, qu’il y avait des enjeux par rapport à la maladie qui pouvaient se résumer de la façon suivante : vis-à-vis des homosexuels, on étaient massivement touchés : ou on s’en sortira ou on sera écrasé. Donc pour moi, il y a eu un combat. Moi, en tant qu’homosexuel, je me suis dit qu’il faut qu’on soit ni décimés par la maladie, ni exclus de la société… L’enjeu du sida, au-delà de la solidarité avec les malades, c’est ça ».
Michel entra d’abord en contact avec l’Association des Médecins Gays puis rejoignit Aides en 1985. Il contesta cependant rapidement la stratégie universaliste : « Il n’y avait pas de parole homosexuelle à Aides (et ça), c’était peut-être une erreur… Un de mes points de désaccord, ça a été (qu’on) crée un groupe femme-enfant avant peut-être de faire un groupe homo (…). Donc ça, ça a été la goutte qui a fait déborder le vase, et donc, avec un certain nombre d’amis, de Aides en particulier, on a créé Santé et Plaisir Gai ». Affirmant être composée uniquement de gays, la nouvelle association mit en place des actions qui leur furent exclusivement destinées. Des séances de masturbation collective furent ainsi organisées pour sensibiliser les participants à l’adoption de pratiques sexuelles sans risque.
Eric : « Une de mes revendications, c’est évidemment la visibilité homosexuelle ».
Après avoir passé son baccalauréat, Eric (la trentaine au moment de l’entretien) a d’abord été travailleur social. Il est ensuite devenu intermittent du spectacle. Dans cet univers professionnel tolérant, il parle très ouvertement de son homosexualité. Du fait de son métier, Eric dispose de beaucoup de temps pour ses activités associatives et ses loisirs. Eric a un partenaire stable mais leur relation laisse à chacun des partenaires une grande autonomie. Une part importante de sa vie sociale consiste à entretenir des relations avec un réseau de partenaires sexuels, si bien que la plupart de ses amis sont gays.
Eric est fier d’avoir pu accéder à son mode de vie : « Certains mecs sont un peu jaloux de la façon dont je peux personnellement me rendre visible en tant qu’homosexuel… ils oublient que ça n’a pas été donné tout cuit mais qu’il y a eu tout un parcours parce que mon mode de vie, ma liberté, j’ai dû les conquérir ». Sa biographie est en effet marquée par le rejet : « Ce qui a été le plus difficile pour mon père (un immigré travaillant dans la restauration), c’est que je sois “pédé”, quoi. Tout se passait bien jusqu’au moment où il a disjoncté... ».
Ayant appris sa séropositivité en 1989, Eric s’est tourné vers la lutte contre le sida. Bien qu’étant volontaire dans une association généraliste (Aides), il se consacre à l’activité la plus communautaire qui s’offrait à lui : la prévention en milieu gay. Son groupe (Pin’Aides) mène des actions de prévention dans les lieux gays qu’il fréquente également à titre privé. Eric a trouvé des amis et un réseau de partenaires sexuels parmi les autres volontaires. Eric considère que leur homosexualité fait partie intégrante de l’intervention : « C’est vrai que dans notre groupe, on est obligé d’être homosexuel ! Je veux dire, on est obligé d’assumer l’homosexualité complètement. Dans la mesure où on revendique une prévention par les pairs, on est exposé par rapport à ça. Je veux dire, on est dans le milieu gay, les gens nous identifient. »
Sa propre visibilité en tant qu’homosexuel (il témoigne dans les médias) fait partie d’un combat plus collectif : « Une de mes revendications, c’est évidemment la visibilité homosexuelle. Et si je milite pour la visibilité, c’est que, moi, je me rends visible ». Ayant décidé d’adhérer récemment à une association gay parisienne (le Centre Gay et Lesbien), il s’y sent plus à l’aise que dans l’option de lutte contre le sida proposée par Aides, association qu’il projette d’ailleurs de quitter.
Nicolas : « Se montrer militant homosexuel et militant sida, c’est pas forcément quelque chose de très bien » Fils de médecin spécialiste, Nicolas (la trentaine au moment de l’entretien) a travaillé dans la finance après sa maîtrise de droit puis, souhaitant créer sa propre entreprise, il est devenu agent immobilier indépendant et rêve aujourd’hui de devenir antiquaire. Nicolas a recherché son bonheur dans la sphère privée ou domestique : « Dans ma vie, d’un côté, il y a l’agence, de l’autre, il y a mon couple, le troisième côté, c’est la famille et les amis, enfin c’est des choses établies et comment dire ? J’ai la chance d’avoir un côté un peu posé. »
Nicolas vit depuis dix ans avec le même compagnon auquel il était fidèle. Actuellement, leur relation ayant tendance à s’essouffler, les deux partenaires se sont accordé un temps de réflexion... Parmi ses amis, il compte des homosexuels mais le fait de fréquenter ces derniers n’a pas pour finalité première d’avoir des relations sexuelles.
Issu d’un milieu aisé, Nicolas a pu y faire accepter son homosexualité : « Mon homosexualité a été dite et redite au niveau familial depuis tout petit parce que bon, ayant un père psychiatre, j’ai eu la grande chance de ne pas me tourner dans tous les sens pendant mon adolescence. »
Nicolas est faiblement investi dans une identité homosexuelle : « Se dire homosexuel, c’est une chose et, si je l’ai dit dans l’entretien, c’est pas pour des prunes mais, pour autant, moi, je suis Nicolas et je veux dire ma sexualité, même si on en parle ici, ma sexualité, ce n’est pas ma carte de visite. Vous voyez ce que je veux dire, c’est une sexualité mais c’est pas du tout la définition de ma vie. »
Nicolas a pris contact avec Aides pour y répondre aux appels téléphonique du public. Il n’est pas intéressé par la sociabilité associative et refuse les opportunités de rencontres offertes par l’association : « Moi, je suis pas chez Aides pour draguer, quoi. Je ne veux pas tomber là-dedans entre guillemets, ni dans le militantisme homosexuel. » Dès son arrivée, Nicolas est d’ailleurs entré en conflit avec un volontaire dont l’identité homosexuelle était très affirmée :
« La première chose qu’il m’ait demandée, c’est si j’étais homosexuel. Moi, je l’avais envoyé balader. Et donc, ça s’est pas bien passé du tout. J’insiste beaucoup parce que j’ai une petite colère, quoi, là-dessus. C’est pas normal... ». Pour Nicolas, la meilleure stratégie de lutte collective consiste à ne pas associer homosexualité et sida : « je pense que se montrer militant homosexuel et militant sida, c’est pas forcément quelque chose de très bien (…) si on veut faire comprendre au grand public que le sida, c’est pas la maladie des homosexuels, je pense qu’il faut que ça commence par ici. »
Alexandre : « J’ai envie de continuer à être à Aides sans m’enfermer dans une communauté » Alexandre (la cinquantaine au moment de l’entretien) est professeur de littérature à l’Université, son père était artiste peintre. Durant l’entretien, il dévoile sa vie privée en évoquant « la personne » avec laquelle il vit et présente ensuite son orientation sexuelle sous une forme non identitaire (il dit « j’ai une vie homosexuelle » et non pas « je suis homosexuel » ).
Sa vie et son identité sont plus structurées par son couple que par le multipartenariat : « je ne veux pas dire que je n’ai jamais mis les pieds dans un sauna, pas du tout, mais c’est pas mon lot quotidien. » Alexandre a une vie sociale bien remplie et dit fréquenter « des gens de tout poil et de tout sexe ». Dans son univers social et professionnel le fait qu’il soit homosexuel importe peu :
« (les gens que j’apprécie) se préoccupent peu de mon orientation sexuelle et ça tombe très bien car, pour moi, le fait que quelqu’un soit homosexuel ou hétérosexuel, ce n’est pas quelque chose d’important ». Alexandre est faiblement investi dans la sociabilité associative : « J’ai une vie sociale suffisamment riche à l’extérieur, j’ai pas besoin d’aller dans les soirées de l’association. En plus, ces soirées, ça fait “ghetto”, c’est terrible… ». Récusant toute affiliation communautaire, Alexandre conclut : « Moi, j’ai envie de continuer à être à Aides sans m’enfermer dans une communauté. »
S’il s’est engagé à Aides, « c’est par le fait d’être concerné en tant qu’homme, en tant que citoyen... ». Son engagement rejoint également des engagements antérieurs : « J’ai toujours soutenu des actions de type humanitaire (…) comme, par exemple, le Rwanda. J’ai ce besoin de participer, d’être dans la Cité au vrai sens du terme. » Selon lui, son orientation sexuelle n’est pas à l’origine de son engagement : « J’aurais une vie hétérosexuelle, je crois que je me serais engagé de la même façon... Ce qui est certain, c’est que je ne me suis pas engagé au nom d’une cause homosexuelle. Ça, sûrement pas. »
Alexandre consacre son bénévolat à l’écoute téléphonique. S’il répond à des appels venant d’un public très large, les jeunes constituent pour lui une cible prioritaire de la prévention. Favorable à des actions généralistes, Alexandre critique les actions de prévention communautaire : « Il y a toujours cette idée-là qu’il faut faire une prévention ciblée à l’usage des homosexuels comme s’ils n’étaient pas capables de lire un message normal... Moi, je pense au contraire qu’il faut faire des messages pour tout le monde dans lesquels on parle de l’homosexualité et non pas des messages exclusivement ciblés en direction des homosexuels... C’est le seul moyen de faire évoluer le point de vue de la société sur cette sexualité. »
Dans la mesure où les motifs de l’engagement dans la lutte contre le sida sont très variables (Ouellette et al., 1985), des militants homosexuels aux profils sociaux et intimes très différents coexistent dans le contexte associatif, alors même que tous ne se fréquentent pas dans leur vie privée (ou qu’ils refuseraient tout simplement de le faire). L’un des apports de notre étude est de montrer que les premières traces du débat politique entre universalisme et communautarisme se manifestent dans les interactions les plus élémentaires entre volontaires possédant des orientations intimes différentes. On aurait pu croire que les intervenants hétérosexuels de la lutte contre le sida militent pour donner la priorité à des actions généralistes, alors que les gays se préoccupent d’abord des intérêts de leurs pairs. Or, les débats opposent également, et même principalement, des hommes qui partagent la même orientation homosexuelle. Cette observation incite dès lors à penser que ce n’est pas l’orientation sexuelle en soi qui constitue la variable explicative principale mais, plus précisément, le type particulier d’expérience de l’homosexualité vécue par les intervenants qui est à l’origine des débats.
On observe d’abord qu’il existe parmi les volontaires homosexuels des conceptions différentes quant à savoir si, face à leurs divers interlocuteurs, la divulgation de leur orientation homosexuelle est nécessaire.
Les hommes qui, comme Eric, sont fortement investis dans le multipartenariat et dans une identité gay affirmée affichent souvent leur homosexualité et attendent de leurs interlocuteurs qu’ils se comportent de la même façon. Ils typifient les hommes qu’ils rencontrent en fonction de leur orientation sexuelle et veulent que cet élément soit clairement mis au cœur de l’interaction. Cette attitude pourrait s’expliquer en partie par le fait que le comportement social général de ces hommes est très fortement marqué par la drague : l’interaction peut en effet être d’emblée envisagée avec l’idée qu’elle puisse se prolonger par un rapport sexuel.
En revanche, les hommes qui, comme Nicolas, n’organisent pas leur existence autour du multi-partenariat et qui considèrent que leur sexualité n’est pas la définition de leur vie refusent de faire de leur orientation sexuelle une « carte de visite ».
Comme tous les gays, les volontaires du sida possèdent donc leur propre théorie sur la façon dont il convient de se comporter lorsque l’on est homosexuel. Chacun d’entre-eux connaît l’existence d’une diversité de « politiques individuelles de l’identité » [26] et peut souvent déceler, au premier coup d’œil, les indices qui permettent d’identifier celle de son interlocuteur. Ces différences de politiques individuelles de l’identité sont source de tensions. Au premier contact, elles produisent des phénomènes de répulsion entre volontaires présentant un profil différent et, inversement, une attraction entre intervenants qui partagent la même expérience socio-sexuelle. Or, ces réactions ne sont pas isolables d’un positionnement plus général dans le débat entre universalisme et communautarisme. Recherche d’une sociabilité majoritairement homosexuelle et défense du communautarisme politique vont le plus souvent de pair. Inversement, certains volontaires refusent de développer une sociabilité majoritairement homosexuelle qui serait en contradiction avec leur idéal d’intégration au sein de la société globale.
Le récit de Nicolas illustre parfaitement cela puisqu’il refuse que se crée avec un autre volontaire avec lequel il est entré en conflit un « entre-soi » (c’est-à-dire l’élément minimal constituant une communauté), simplement parce qu’ils partageraient une même orientation sexuelle. En outre, Nicolas ne souhaite pas que la création d’un lien privilégié entre volontaires homosexuels se fasse au détriment des intervenants qui ne partagent pas cette orientation sexuelle et que les hommes et les femmes hétérosexuels, déjà minoritaires dans son association, finissent par ne plus s’y sentir à l’aise.
De telles conceptions se retrouvent chez Alexandre. La remarque « ça fait ghetto ! » qu’il utilise pour désigner certains regroupements de volontaires homosexuels possède de fortes implications politiques. Elle ne signifie pas simplement qu’Alexandre refuse une sociabilité limitée aux rapports entre personnes de même orientation sexuelle. Bien plus globalement, c’est la condamnation de l’idéal politique du communautarisme qui est ici exprimée au profit d’une participation et d’un engagement « dans la Cité ».
Les différents sous-groupes de volontaires homosexuels qui se constituent au sein des associations ont des prises de position différentes dans le débat qui consiste à savoir si la lutte contre le sida doit être animée par des « homosexuels au service d’autres homosexuels » ou bien si la composition associative et les publics ciblés doivent être plus larges.
Plus souvent que les autres intervenants homosexuels, ceux qui, comme Nicolas ou Alexandre, considèrent leur orientation sexuelle comme un trait privé militent pour que l’action de lutte contre le sida réponde aux attentes de la population dans son ensemble. Ils considèrent que l’expérience acquise dans la lutte contre le sida devrait être étendue à d’autres pathologies et envisagent leur engagement contre le sida dans ses connexions avec d’autres engagements universalistes (humanitaires, par exemple). À l’inverse, les gays identitaires considèrent que l’enjeu réel de la lutte contre le sida est le statut accordé à l’homosexualité dans la société. Ils se consacrent à la défense des droits et à l’amélioration de la situation de leur communauté touchée par l’épidémie de sida, prenant dès lors le contre-pied des groupes à vocation généraliste dont ils comprennent mal les choix. Comme on l’observe dans les récits d’Eric et de Michel, c’est souvent au sujet des priorités à donner aux actions de prévention en termes de publics ciblés et de logiques d’actions retenues que ces visions opposées des priorités de la lutte contre le sida atteignent leur paroxysme.
La propension à concevoir les priorités de l’action de lutte contre le sida en des termes généraux (universalisme) ou particuliers (communautarisme) pourrait résulter de l’influence exercée par le niveau d’éducation et plus précisément de la socialisation qui l’accompagne, les hommes les plus éduqués ayant tendance à être plus universalistes que les autres [27]. Il nous est cependant apparu que le processus était plus complexe. Le niveau d’éducation ne constitue pas la seule variable qui entre en jeu : l’influence de cette dernière est redoublée par celle qu’exercent les « cadres de l’expérience » (Goffman, 1991) de l’homosexualité. Plus précisément, les visions du monde et les conceptions politiques des individus sont influencées par les réseaux sociaux dans lesquels ils sont insérés, mais aussi par leur expérience antérieure de l’acception ou du rejet [28].
Le constat selon lequel tous les groupes, quels qu’ils soient, modèlent l’identité, les visions du monde et les perspectives politiques des individus (Shibutani, 1955) s’applique également à l’homosexualité. Il convient cependant de prendre en compte la diversité des types de sociabilités que rapportent les gays pour en cerner les prolongements politiques.
L’expérience des hommes qui, comme Alexandre ou Nicolas, ont une sociabilité transversale (avec des amis aussi bien homosexuels qu’hétérosexuels) et qui ne vivent pas dans un univers mental centré sur l’homosexualité s’apparente plus à celle d’un homme hétérosexuel (du même niveau socio-culturel) qu’à celle d’un gay vivant dans l’entre-soi. Ainsi, les cadres de l’expérience des individus qui vivent leur homosexualité dans la sphère privée contribuent à faire émerger chez eux des perspectives politiques universalistes. Inversement, chez les gays qui ont une sociabilité essentiellement homosexuelle et qui ont plus souvent le sentiment d’appartenir à une communauté gay (même si certains se plaisent à débattre sur la force réelle du lien communautaire), l’entre-soi alimente des préoccupations centrées prioritairement sur la situation et les intérêts des autres homosexuels.
Outre les réseaux sociaux, apparaît un effet propre de l’expérience biographique du rejet ou de l’acceptation sur les conceptions politiques des individus. Depuis les travaux de Goffman, (1975 [1963]), la sociologie a repris l’idée selon laquelle l’orientation homosexuelle constituait, pour les individus concernés, un trait stigmatisé ou stigmatisable (Goffman, 1975). Il fut un temps en effet où l’expérience ou la crainte du rejet constituaient un point commun pour la plupart des gays. Les évolutions qui sont intervenues au cours des vingt dernières années dans la perception de l’homosexualité semblent avoir modifié la donne. D’après les informations fournies par l’Enquête presse gay, les hommes qui ont fait, au moins une fois dans leur vie, l’expérience du rejet par la famille d’origine sont aujourd’hui minoritaires et leur confrontation au rejet correspond plus souvent à une expérience passée que présente [29]. Ainsi, l’acceptation de l’homosexualité semble avoir considérablement augmenté (même si tous les gays, et notamment ceux issus des milieux sociaux les plus modestes, n’ont pas bénéficié de cette évolution et si, pour certains, le fait d’être homosexuel demeure difficile).
Selon nous, ces évolutions générales dans la tolérance sociale à l’égard de l’homosexualité – qui n’estompent cependant pas l’existence d’écarts de situations (voire de clivage) encore très importants au sein de la population gay – ont non seulement d’importantes conséquences sur les modes de vies homosexuels (Adam, 1999a) mais ont aussi des prolongements politiques très directs.
Le récit d’Eric illustre parfaitement la confrontation au rejet vécue par une minorité de gays, notamment ceux issus des milieux les plus modestes. La biographie d’Eric est marquée par la recherche d’une sociabilité gay permettant d’échapper à un milieu naturel intolérant et par l’organisation d’un mode de vie défiant les normes hétérosexuelles. L’expérience du rejet modèle également ses conceptions politiques. Eric se consacre en effet à des actions communautaires et milite pour la visibilité homosexuelle. On retrouve des conceptions politiques similaires chez Michel qui déclare s’être mobilisé en tant qu’homosexuel afin que les gays ne soient ni décimés par la maladie, ni exclus de la société. Ainsi, les revendications politiques communautaires portées par les gays identitaires s’expliquent notamment par le fait qu’ils perçoivent les homosexuels comme un groupe opprimé qui doit être défendu.
Inversement, dans la mesure où ils n’ont pas véritablement fait l’expérience du rejet, un nombre croissant d’homosexuels ne se conçoivent pas comme appartenant à un groupe minoritaire opprimé [30] qui a besoin de se défendre.
Alexandre dit : « Il y a des formes d’appartenance à cette communauté qui ne me semblent pas forcément justifiées ». Les homosexuels – souvent issus de milieux plus favorisés – qui vivent l’homosexualité comme un trait privé ressentent moins cette oppression et sont donc moins combatifs pour défendre les droits des gays dans une logique communautaire. Pour la plupart d’entre eux, les gays sont des citoyens comme les autres dont la situation n’implique pas d’attention, de considération ou encore de protection particulières.
Ainsi, l’expérience individuelle de l’homosexualité des intervenants fonctionne comme une matrice qui fait émerger des visions du monde et des perspectives spécifiques sur les enjeux prioritaires de la lutte contre le sida [31]. Notre étude nous a donc permis de prendre des distances vis-à-vis de l’idée selon laquelle le fait d’avoir une orientation homosexuelle induirait systématiquement des préoccupations focalisées sur la seule défense d’un intérêt communautaire. Nous avons au contraire montré qu’à l’éventail des expériences intimes de l’homosexualité fait pendant une diversité de conceptions et de positionnements politiques dans le débat entre universalisme et communautarisme. Il y a bien dans la lutte contre le sida ce que l’on peut désigner – en nous inspirant des travaux de R. Broadhead (1980) sur une autre population [32] – comme une « perspective » homosexuelle caractérisée par un intérêt particulier porté aux enjeux qui concernent directement les gays. Pour autant, cette perspective n’est pas aussi centrale chez tous les hommes dont l’orientation est homosexuelle : la plupart sont certes sensibles à la situation et aux droits des gays, mais seul un segment particulier de la population gay s’intéresse en priorité à cet enjeu [33].
EXPERIENCE INTIME ET ACTION COLLECTIVE
Pour revenir à l’explication des formes collectives de la mobilisation sida, il convient de faire la jonction entre le niveau microsocial et le niveau macrosocial, c’est-à-dire entre celui de l’expérience des intervenants et celui des stratégies du groupe ou de l’organisation.
Un clivage classique en sociologie oppose les approches centrées sur le point de vue de la structure à celles qui donnent le primat à l’individu. Pourtant, dans le domaine que nous avons étudié, les choix stratégiques des structures ne sont pas déconnectés de l’expérience des individus. La naissance d’une association commence toujours par la mobilisation de micro-groupes, c’est-à-dire de quelques personnes qui déploient des stratégies en fonction de leurs visions du monde et des enjeux prioritaires de la lutte contre le sida. L’expérience privée des fondateurs exerce dès lors une influence très directe sur les politiques de l’organisation. Dans les associations aux effectifs conséquents, les individus exercent également une influence sur les choix organisationnels. Même lorsqu’ils n’ont pas de fonctions de représentants, les volontaires présentent souvent un profil « d’entrepreneurs de morale » au sens de Becker (1985) : ils dénoncent bien souvent, à partir d’exemples très concrets tirés de leur vécu, des injustices ou des manques dans le dispositif de prise en charge de l’épidémie et des actions concrètes sont souvent mises en place à partir des perspectives qui découlent de leur expérience privée de l’épidémie. En outre, les simples volontaires ont la possibilité (ou le pouvoir) de se désengager à tout moment s’ils sont en désaccord avec les choix politiques de leur association. Or, chez tous les volontaires que nous avons étudiés, la question des politiques collectives de l’identité associative constituait l’enjeu majeur : il n’est pas un volontaire homosexuel qui n’ait son opinion sur le fait de savoir s’il est préférable d’afficher ou de neutraliser la dimension homosexuelle du mouvement de lutte contre le sida. Dès lors, les politiques collectives de l’identité proposées par les groupes associatifs ne peuvent être en décalage avec l’expérience privée de leurs membres. Il semble exister un impératif de mise en continuité entre les politiques individuelles de l’identité des intervenants et les politiques collectives de l’identité défendues dans la lutte contre le sida. Il ne correspond pas simplement à la nécessité argumentative d’incarner un discours politique ; il renvoie également au fait que de nombreux gays souhaitent concilier les comportements et les choix qu’ils ont faits dans les différentes sphères de leur existence afin de pouvoir vivre une expérience sociale globale unifiée.
À la conception individuelle de l’homosexualité comme trait privé de Nicolas, fait pendant son idée selon laquelle le mouvement de lutte contre le sida ne doit pas mettre en scène sa dimension homosexuelle, ce qui suppose déjà que les volontaires ne se présentent pas à la fois comme militants homosexuels et militants sida.
Bien qu’il se décline sous une forme différente, l’impératif de continuité se retrouve également chez les gays identitaires. L’expérience d’Eric se caractérise par une forte affirmation de son homosexualité dans sa vie quotidienne. Selon lui, sa propre visibilité en tant qu’homosexuel fait partie d’un combat politique plus collectif en faveur de la visibilité homosexuelle. On voit donc comment les intervenants les plus communautaires transfèrent, au niveau de leurs conceptions des stratégies collectives de lutte contre le sida, certains éléments de leur politique individuelle de l’identité fondées sur l’affirmation du trait homosexuel.
Les constats précédents (qui montrent le rôle de matrice exercé par l’expérience intime des intervenants sur leurs conceptions politiques dans le débat entre universalisme et communautarisme) permettent de mieux saisir la dynamique générale du mouvement de lutte contre le sida mais aussi la persistance d’éléments qui viennent rappeler sa dualité profonde.
Le souci pour l’intérêt général des fondateurs de Aides (et des intellectuels qui, au fil du temps, ont continué à exercer des responsabilités au sein de l’association, alors même que la base sociale du mouvement s’élargissait) s’inscrit non seulement dans le prolongement de leur expérience sociale mais dans celui de leur expérience intime. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la plupart de ces hommes n’ont jamais fait mystère de leur orientation sexuelle mais celle-ci ne constituait pas pour autant la base première de leur identité individuelle. La stratégie collective de lutte contre le sida qu’ils choisirent consista moins à cacher la dimension homosexuelle du mouvement qu’à décider plus simplement de ne pas la mettre en scène. En raison des caractéristiques de leur politique individuelle de l’identité, ces intervenants du sida n’ont dès lors jamais ressenti le choix universaliste comme impliquant un sacrifice ou un renoncement identitaire. Tout au contraire, la stratégie universaliste qui s’est exprimée comme option originelle et majoritaire dans la lutte contre le sida s’est nourrie de cette nouvelle « maturité » exprimée chez certains gays par le fait de vivre l’homosexualité comme un trait privé. Ainsi, plutôt que de considérer l’universalisme comme une façade justifiée par des exigences stratégiques ou encore comme une posture qui fait peser un risque de perte d’identité – thèses qui sont développées par des auteurs comme Bernstein (1997), Cain (1993 et 1994) ou Bourdieu (1998) –, nous avons montré que cette construction politique s’inscrivait à part entière dans la continuité des évolutions qui sont intervenues au cours des dernières années dans le vécu de l’homosexualité.
Ces évolutions n’ont cependant pas totalement homogénéisé les modes de vie gays : même si les rapports de force entre les pôles d’expériences se sont inversés, la diversité subsiste [34]. Ce phénomène explique la persistance du caractère dual des options de lutte contre le sida. Les concurrences entre, d’une part, l’option universaliste originelle et majoritaire et, d’autre part, les options communautaires ultérieures (dont SPG, Pin’Aides ou encore Act Up se sont faits les principaux porte parole) sont liées à la diversification relative de la base des associations, évolution en lien avec la diffusion de l’épidémie de sida. Au fils du temps le VIH/ Sida n’a pas simplement touché des groupes socioprofessionnels différents mais, au sein de la population homosexuelle, il s’est diffusé progressivement dans des sous-groupes aux cultures socio-sexuelles particulières. Dès 1986-1987, des groupes socioprofessionnels plus modestes (d’abord les professions intermédiaires puis les employés) qui se trouvaient être engagés dans des modes de vie gays plus affirmés et plus centrés sur le multi-partenariat recourent au test de dépistage du VIH (Schiltz et Adam, 1995, chap. II ; Schiltz et Adam, 1996), découvrent leur séropositivité et, pour certains, se mobilisent dans la lutte contre le sida. Parmi ces gays identitaires, le rejet lié à la séropositivité ou au sida vient souvent remémorer et amplifier des expériences de rejet de leur homosexualité [35], ce qui accentue encore la propension de ces hommes à opter pour des choix politiques communautaristes. Du fait des caractéristiques de leur expérience privée, ces gays identitaires, dont Michel fait partie, ont donc ressenti la politique universaliste de lutte contre le sida comme un sacrifice insoutenable qu’ils n’ont eu de cesse de dénoncer. Ils ont ainsi contribué à la création d’autres options de lutte contre le sida, menées dans une perspective plus communautaire.
Ainsi, avec l’élargissement de la base du mouvement sida, et la diversification relative qu’elle implique en termes d’expériences sociales, biographiques et intimes, de nouvelles recrues ont apporté d’autres visions du monde et des perspectives différentes sur les enjeux de la lutte contre le sida que ceux portés par le groupe socialement élitiste des fondateurs de Aides (ou de leurs successeurs). On comprend, dès lors, les origines profondes et le plus souvent méconnues sur lesquelles repose la dynamique globale, mais aussi la dualité irréductible du mouvement sida.
 
DES DEVELOPPEMENTS PLUS RECENTS : PACS ET ELECTIONS MUNICIPALES
 
 
La démarche proposée dans cet article peut également être appliquée à d’autres exemples plus récents comme le PaCS ou les élections municipales de mars 2001.
LES ORIGINES DE LA LOI SUR LE PACS
Depuis le début des années 1990, date à laquelle le débat sur le statut des partenaires de même sexe a fait son entrée au Parlement, plusieurs projets de loi se sont succédé. En 1992, la proposition de loi de Contrat d’Union Civile (CUC) a émané de personnalités comme Jean-Paul Pouliquen, Jean-Pierre Michel et Jean-Yves Autexier. À partir d’une critique du CUC, un nouveau projet, le Contrat de Vie Sociale (CVS), a ensuite été élaboré par les juristes de Aides, dont Daniel Borrillo. En 1995, les deux projets ont été fusionnés pour donner naissance au Contrat d’Union Sociale (CUS) dont le parti socialiste a adopté le principe en 1996. En septembre 1997, les députés Patrick Bloche (PS) et Jean-Pierre Michel (MDC) ont été chargés d’harmoniser les différents textes proposés. En mai 1998, ils ont rendu publique leur proposition de loi relative au Pacte Civil de Solidarité (PaCS). Celui-ci a été adopté par l’Assemblée Nationale le 13 octobre 1999 (par 315 voix, contre 249), modifiant dès lors le Code civil par la loi du 15 novembre 1999.
Contrairement à la chronologie de ces projets successifs qui apparaît clairement établie, les origines les plus lointaines de la loi restent encore assez floues. Pour certains auteurs (voir Busscher et Thiaudière, 2000 ; Doustaly, 2000), l’idée d’un statut pour les partenaires de même sexe remonterait au début des années 1980 où elle aurait été formulée par des militants gays. L’épidémie de sida serait également intervenue en toile de fond en raison des problèmes de succession qui se posaient dans les couples gays dans lesquels l’un des partenaires décédait du sida. Si l’histoire sociale de la loi sur le PaCS reste à écrire, nous nous proposons simplement dans ces pages d’amorcer quelques pistes à partir des connaissances dont nous disposons sur les modes de vie gays et les formes de la revendication dans cette population quant à leur incidence sur le projet. Selon nous, le succès de la revendication autour du PaCS s’expliquerait non seulement par le fait qu’elle a été portée par une logique universaliste, mais aussi par le fait qu’elle est venue entériner d’importantes évolutions dans le rapport des gays à la conjugalité.
DE LA REVENDICATION COMMUNAUTAIRE AU PROJET DE LOI UNIVERSALISTE
Alors que le projet originel – dont on peut effectivement trouver les premières traces chez des militants homosexuels – consistait à revendiquer des droits pour le couple gay et lesbien, la stratégie collective ultérieure qui a assuré la victoire a consisté à faire comprendre que cette revendication ne concernait pas uniquement les homosexuels mais qu’elle possédait une portée plus générale. L’argument déployé pour faire avancer cette revendication n’a donc pas été l’affirmation de la différence homosexuelle. L’accent a été mis au contraire sur la situation commune à tous les individus vivant en couple, quelle que soit leur orientation sexuelle, et sur la nécessité de protection juridique de ces projets de vie. C’est le couple en général que l’on a donc souhaité protéger et non pas un statut de personnes appartenant à une minorité. L’option déployée a donc été incontestablement universaliste.
Selon nous, cette transformation d’une revendication minoritaire en une loi de portée universaliste s’explique par une double influence : celle de l’option majoritaire du mouvement de lutte contre le sida et celle du profil particulier des hommes politiques qui ont porté le projet de loi.
Outre des hommes et des partis politiques, des associations homosexuelles et des associations de lutte contre le sida sont en effet intervenues dans les débats sur le Pacs, ce qui introduit des éléments de continuité avec les développements précédemment exposés dans cet article. On retrouve, par exemple, les traces d’une opposition entre homosexuels « radicaux » et « modérés » : Aides (qui est à l’origine du projet de Contrat de Vie Sociale) a joué la stratégie de l’influence majoritaire ou de l’universalisme [36], alors que des groupes communautaires (Act Up ou le Centre Gay et Lesbien) ont parfois considéré qu’il n’était pas assez clairement fait état des droits de la minorité gay et lesbienne dans le projet. Pour autant, si les revendications ont pu aboutir, c’est parce que les divers intervenants ont progressivement décidé de se rapprocher, de dépasser leurs particularismes, pour adopter une position commune. On peut formuler l’hypothèse selon laquelle les réflexions sur l’organisation collective autour du trait homosexuel qui ont eu lieu dans la lutte contre le sida semblent avoir influencé le mouvement gay plus récent et son intervention dans les débats autour du PaCS. Cela illustre bien l’influence réciproque qu’exercent bien souvent l’un sur l’autre les mouvements sociaux qui intéressent les mêmes populations (Meyer et Whittier, 1994).
L’autre influence, encore plus décisive, tient à la part jouée dans le projet de loi par des militants politiques d’orientation homosexuelle. Une analyse qui assimilerait ces hommes à des militants homosexuels serait simpliste. En effet, nous avons montré dans un précédent travail portant sur l’associationnisme en population homosexuelle [37] que les militants des partis politiques dont l’orientation est homosexuelle ont des « politiques individuelles de l’identité » et des conceptions politiques très différentes de celles des militants des associations homosexuelles. Alors que ces derniers recherchent l’entre soi et défendent des positions communautaristes, les hommes qui militent dans des partis politiques vivent plus souvent leur homosexualité comme un trait privé et possèdent des idéaux politiques universalistes. Certains des hommes politiques qui ont porté ou soutenu le projet de loi sur le PaCS présentaient ces mêmes caractéristiques. Ces hommes militants de gauche constituaient l’archétype de l’homosexuel engagé « dans la Cité ». C’est dans une logique citoyenne et républicaine que ces hommes politiques ont porté le projet de loi sur le PaCS et qu’ils ont influencé son contenu afin qu’il puisse être soutenu par le politique. Ils ont en effet su se préoccuper de la situation des gays et des lesbiennes sans mésestimer le rôle que le PaCS pouvait également jouer pour les couples hétérosexuels. Ces hommes politiques homosexuels ont donc servi de passeurs entre le monde de l’homosexualité et celui de la politique.
UNE LOI QUI ENTERINE L’EVOLUTION DES MODES DE VIE GAY
La perspective de sociologie politique précédemment utilisée pour expliquer le succès du projet de loi sur le PaCS doit être complétée par une approche tenant compte des évolutions intervenues dans l’expérience sociale et intime des gays : que ce soit dans la rue, lors de la Gay Pride, ou, à un niveau plus politique, lors des débats sur le PaCS, le fait que certains gays et certains hétérosexuels marchent côte à côte [38] ne signale pas simplement une alliance stratégique mais, plus fondamentalement, le fait que l’expérience et les aspirations des deux populations se sont largement rapprochées.
Contrairement à l’idée, parfois exprimée, selon laquelle la loi sur le PaCS constituerait, pour l’État, un moyen de normaliser une sexualité gay déviante (cf. Busscher et Thiaudière, 2000), il nous semble que le vote de cette loi entérine plutôt certaines évolutions apparues dans les modes de vie et les aspirations de la population gay. Ceci apparaît très nettement à partir des données collectées par les Enquêtes presse gay que nous avons menées en 1997 et en 2000, c’est-à-dire avant et après le vote de la loi.
Dans l’enquête 1997, non seulement l’idéal du couple était déjà largement partagé, mais la position de méfiance vis-à-vis de l’idée de mariage, née dans les années 1970, avait quasiment disparu parmi les répondants au profit d’une forte revendication de reconnaissance légale du couple gay (voir Adam, 1999b). En effet, parmi les 3 311 homosexuels masculins interrogés à l’époque, les trois quarts déclaraient notamment accorder « beaucoup d’importance » à la reconnaissance légale du couple homosexuel. Si ce taux est largement supérieur à la part des répondants en couple (un sur deux [39] ), c’est que nombre de gays célibataires ne sont pas réfractaires à la vie à deux (voir Adam, 1999a). Une seconde question (dont la formulation reflète les incertitudes qui existaient encore à l’époque sur le nom du projet de loi et son contenu) était posée aux gays ayant un partenaire stable. Parmi ces répondants en couple, 74% auraient « souhaité pouvoir bénéficier avec leur partenaire d’un contrat d’union leur donnant certains des droits accordés aux couples hétérosexuels mariés », 13% ont déclaré qu’ils seraient intéressés par un tel contrat « s’ils rencontraient la personne de leur vie » et seuls 13% des répondants déclaraient que ce type de contrat ne les intéressait pas. Là encore, les gays en couple étaient donc massivement favorables au projet de loi.
Par rapport aux précédentes déclarations d’intention, les données de l’Enquête presse gay que nous avons menée durant l’été 2000 (soit plus de six mois après le vote de la loi), auprès de 4 753 homosexuels masculins, apportent des informations sur les signatures effectives de PaCS.
Notons d’abord que, comme en 1997, un répondant de l’enquête 2000 sur deux a un partenaire stable. Parmi ces derniers, six sur dix seulement cohabitent. Cette faible part des couples cohabitants (qui sont les seuls à être visés par la loi sur le PaCS) s’explique non seulement par le fait que certains partenaires stables souhaitent conserver une part d’autonomie, mais aussi par le fait que nombre de gays ne sont tout simplement pas en mesure de cohabiter en raison des craintes de rejet de leur homosexualité qu’ils anticipent de la part de leur entourage.


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SITUATION DES GAYS FACE AU PA CS ( A PARTIR DE L’« ENQUETE PRESSE GAY » 2000) Parmi les gays Parmi les gays ayant un en couple partenaire stable cohabitant (n=2285) (n=1359) Vous avez signé un Pacs avec votre partenaire ac- 12,4% 19,9% tuel Vous projetez sérieusement de « pacser » avec lui 15,5% 21,3% dans l’année qui vient Votre partenaire n’a pas l’intention de « pacser » 4,5% 3,9% avec vous Vous n’avez pas l’intention de « pacser » avec votre 17,8% 9,0% partenaire actuel Vous n’avez pas encore décidé si vous alliez « pac- 41,7% 40,3% ser » Autres cas 8,2% 5,6% Total 100,0% 100%

On présentera la situation face au PaCS à partir de ces deux sous-populations de référence : celle des gays ayant un partenaire stable et celle des gays qui cohabitent avec lui (voir tableau). Le taux de signature de PaCS atteint 12% parmi les répondants ayant un partenaire stable masculin (ou 20% parmi ceux qui cohabitent avec lui). En première lecture, ces taux peuvent paraître faibles et on serait tenté de les expliquer par le caractère très symbolique et financièrement peu attrayant du PaCS. Il convient cependant de tenir compte de l’existence d’une part possible d’évolution encore très importante. En effet, aux hommes pacsés, il convient d’ajouter ceux qui déclarent « projeter sérieusement de pacser dans l’année qui vient avec leur partenaire stable », ces derniers représentant en effet 15,5% des répondants ayant un partenaire stable (ou 21% de ceux qui cohabitent avec lui). Au total, et il s’agit là de taux non négligeables pour une telle population, le PaCS concernerait ou pourrait concerner à court terme 28% des répondants en couple (ou 41% de ceux en couple cohabitant). Enfin, il faut tenir compte du fait que, parmi les autres répondants ( i.e. ceux qui ne sont pas pacsés et qui ne projettent pas de le faire au cours de l’année), la situation la plus fréquente n’est pas l’opposition de principe au PaCS mais, plus simplement, le fait que de nombreux répondants en couple n’ont pas encore décidé s’ils allaient ou non se pacser. Les incertitudes juridiques qui entourent encore certains aspects du contrat pourraient être à l’origine de cette proportion importante de gays indécis.
Même s’il est encore trop tôt pour dresser un bilan définitif des signatures effectives de PaCS qui pourraient survenir dans la population des gays interrogés, le succès des revendications formulées autour du PaCS semble donc pouvoir s’expliquer par les changements dans les expériences intimes de l’homosexualité qui ont conduit à l’affaiblissement de la revendication communautaire. La question est désormais de savoir si le changement reste cantonné aux domaines réservés de l’homosexualité (lutte contre le sida ou débats sur le PaCS) ou bien s’il parvient également à s’étendre à la vie politique nationale.
HOMOSEXUALITE ET POLITIQUE : LE CAS DES ELECTIONS A LA MAIRIE DE PARIS
Traditionnellement, la sphère politique ne constituait pas une arène dans laquelle l’orientation sexuelle des intervenants était mise en avant. Cependant, des évolutions importantes sont intervenues récemment dans ce domaine et elles s’inscrivent dans la continuité des observations formulées dans cet article. La campagne électorale amorcée dès 2000 pour l’élection à la Mairie de Paris en 2001 et, plus encore, l’issue finale de ce scrutin qui a doté la ville de Paris d’un maire d’orientation homosexuelle, constituent une petite révolution par rapport aux rapports anciens qu’entretenaient la politique et l’homosexualité. Au début de l’année 2000, en effet, plusieurs hommes politiques ouvertement homosexuels, dont Bertrand Delanoë affilié au PS, se sont portés candidats aux élections municipales. Selon nous, cette entrée publique de l’homosexualité dans la sphère politique pourrait avoir été favorisée par la nouvelle forme prise par cette expérience intime et par les conceptions politiques universalistes qu’elle fait émerger, conceptions qui permettent un dialogue avec le corps politique national et ses traditions. En effet, la façon dont le sénateur Bertrand Delanoë (50 ans) parle de son homosexualité et se positionne politiquement n’est pas sans rappeler le cas d’Alexandre et de Nicolas, cités précédemment, ou encore celui des fondateurs de Aides. En novembre 1998, lors de l’émission « Zone interdite » sur la chaîne M6, le sénateur a divulgué publiquement son homosexualité, mais il a refusé de donner plus de détails, revendiquant ainsi le droit de faire de son homosexualité un trait relevant strictement de sa vie privée. Une fois encore, on comprend que l’opposition ancienne entre les gays affichant leur orientation sexuelle et ceux vivant dans le secret (Leznoff et Westley, 1956) – découpage que l’on retrouve dans la plupart des recherches sur l’homosexualité et que les gays eux-mêmes utilisent encore fréquemment pour segmenter la réalité – ne permet plus de rendre compte de la réalité actuelle des expériences de l’homosexualité. Chez certaines personnes, comme Bertrand Delanoë, l’homosexualité est aujourd’hui vécue sans être ni cachée, ni revendiquée de façon ostentatoire. Ces caractéristiques retentissent sur les idéaux politiques du sénateur qui s’inscrivent dans la continuité de sa politique individuelle de l’identité. Sa position se caractérise par le fait de pouvoir être sensible aux dossiers qui concernent les gays (ce qui a amené Bertrand Delanoë à intervenir très directement dans les débats sur le PaCS), sans considérer pour autant qu’ils soient forcément prioritaires par rapport à d’autres enjeux. C’est ainsi que, bien qu’ayant un jour divulgué son orientation sexuelle, Bertrand Delanoë s’est porté candidat à la Mairie de Paris dans une logique citoyenne et universaliste. Dès l’année 2000, le candidat s’est dès lors attiré, suivant leurs positions respectives dans le débat entre universalisme et communautarisme, les témoignages de soutien ou les critiques des différents segments de la population gay [40].
Certes, la presse avait largement commenté le « come out » de Bertrand Delanoë, mais la façon dont s’est déroulée la campagne électorale proprement dite semble témoigner d’une spécificité française. Bien que l’homosexualité de Bertrand Delanoë ait été ainsi connue de tous, aucune référence à ce trait n’a été faite – ni par le candidat, ni par ses adversaires politiques [41] – durant la période qui a précédé l’élection de mars 2001. Comme l’a souligné le journal Le Monde, cette dépolitisation de l’homosexualité d’un candidat apparaissait comme un phénomène assez extraordinaire pour la presse étrangère [42] qui commentait la campagne électorale à Paris. Au terme de cette élection, comment faut-il interpréter le fait que la plus grande ville de France soit désormais dirigée par un maire qui a dit ouvertement son homosexualité ? Même si certains segments du monde gay tentent de lui donner la signification suivante (en tentant, par exemple, de faire défiler la parade de la Gay pride de juin 2001 devant l’Hôtel de ville), l’élection de Bertrand Delanoë ne constitue pas une victoire de la « communauté gay » entendue comme groupe de pression politique minoritaire défendant des intérêts particuliers. Il faut plutôt y voir le succès de l’homosexualité dans les formes nouvelles qu’elle a prises au cours des dernières années et qui tend au contraire à universaliser ses engagements.
 
CONCLUSION
 
 
L’homosexualité prend des formes très diverses et chacune d’entre elles constitue un cadre de l’expérience qui alimente certaines visions du monde et certaines perspectives politiques. En population gay, le fait de se préoccuper de l’intérêt général ou, au contraire, de défendre en priorité celui de la communauté, se trouve influencé par certaines expériences biographiques (notamment celle du rejet ou de l’acceptation) et par les cadres qui délimitent chez les gays l’expérience socio-sexuelle du moment (comme, par exemple, le fait de vivre entre-soi ou d’avoir une sociabilité mixte du point de vue de l’orientation sexuelle). De cette façon, la logique proprement socio-sexuelle contribue à faire naître des perspectives politiques spécifiques, et une approche sociologique des expériences de l’homosexualité peut apporter sa contribution à la sociologie politique.
En modifiant le contenu des expériences de l’homosexualité et leur rapport de force, l’augmentation de la tolérance a bousculé les formes de la mobilisation collective. Même s’il continue d’exister dans certains segments de la population gay, le communautarisme ne peut plus être considéré comme l’expression naturelle des conceptions du lien social et des idéaux politiques de toutes les personnes dont l’orientation est homosexuelle. Lorsqu’elles se mobilisent aujourd’hui, elles optent souvent pour d’autres constructions politiques que le communautarisme, non pas simplement parce qu’elles décident d’avancer masquées mais parce que leurs aspirations et le sens qu’elles donnent à leur homosexualité ont profondément changé. Dans la lutte contre le sida, les débats sur le PaCS ou encore la campagne aux élections municipales de Paris, on a ainsi vu émerger et se développer des constructions politiques universalistes qui ne peuvent plus être considérées comme une simple façade masquant une réalité profonde qui, au fil du temps, serait restée inchangée. Au contraire, l’émergence de cette posture politique universaliste accompagne le développement de l’idéal d’une homosexualité vécue dans la sphère privée.
Ainsi, au cours des quinze à vingt dernières années, les évolutions qui sont intervenues dans la sexualité et son expérience ont incontestablement produit du changement social au-delà de la sphère proprement socio-sexuelle. À sa manière, l’expérience de la sexualité contribue en effet à façonner les formes de la mobilisation collective parmi les gays. À partir des exemples de la lutte contre le sida, des débats sur le PaCS ou des élections, on voit donc que l’expérience de la sexualité irrigue plus largement l’expérience sociale. La sociologie de la sexualité permet à ce titre d’éclairer d’autres domaines de l’activité sociale.
 
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