2001
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Constructions professionnelles et luttes de classement en Egypte l’exemple des « professions techniques appliquees »
Elisabeth Longuenesse
Groupe de Recherche et d’Études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient Maison de l’Orient Méditerranéen 7 rue Raulin, 69007 LYON
Les modalités et les enjeux de l’institutionnalisation d’une « profession » varient d’un pays à l’autre, en fonction des héritages historiques et des contextes sociaux et institutionnels. Le décalage entre les principes qui fondent l’élaboration par les statisticiens des
nomenclatures socioprofessionnelles (à des fins de gestion de la main d’œuvre) et les mécanismes de construction d’identités socioprofessionnelles, est illustré ici, dans le cas égyptien,
à travers l’exemple d’un groupe à l’identité incertaine, ne correspondant que partiellement à
notre catégorie des « techniciens », les tatbîqiyyîn, ou « applicants ». La manière dont ceux-ci s’efforcent, par l’intermédiaire de leur syndicat, d’affirmer leur qualité de professionnel,
est révélatrice des enjeux pratiques et symboliques à l’œuvre dans les luttes de classement qui
se livrent au sein de la société égyptienne.
The issues at stake in the process of institutionalization of a “profession” vary from
one country to another, according to historical heritage and social context. The gap
between the principles on which statisticians base occupational classifications (for
the sake of employment policies) and mechanisms founding the construction of social identities, is here exemplified by an Egyptian case, through a group whose identity corresponds only partly to that of our technicians : the way in which the socalled “tatbîqiyîn” strive, with the help of their union, to assert their quality as professionals, reveals the specific practical and symbolic dimensions of the struggle for
social ranking which is going on in the Egyptian society.
L’étude des professions et des identités professionnelles dans un pays comme
l’Égypte soulève des problèmes méthodologiques liés aux spécificités du contexte,
qui ne sont pas sans intérêt pour la réflexion sociologique en général. Boltanski, en
introduction de son travail sur les cadres, remarquait que la sociologie des groupes
professionnels était souvent trop prisonnière d’une « conception substantialiste des
groupes sociaux », et d’une représentation « naturaliste de la relation entre monde
technique et monde social ». Il rappelait que « la division du travail potentiellement
inscrite dans l’univers objectivé de la technique ne se réalise dans l’ordre proprement social qu’à travers la médiation de systèmes symboliques où s’expriment les
divisions entre groupes et classes » (Boltanski, 1982, p. 49-50).
Mutatis mutandis, on peut faire une remarque analogue à propos des travaux qui
se sont intéressés aux professions en Égypte, souvent prisonniers de ce « naturalisme » critiqué par Boltanski, soit qu’ils s’attachent à souligner la faible professionnalisation des soi-disant professions, en les mesurant à l’aune de modèles occidentaux, et de définitions idéal-typiques construites sur ces modèles (par exemple Reid,
1974 ; Moore, 1980 ; Allam, 1981), soit au contraire qu’ils les posent comme des
évidences ne prêtant pas à discussion (ainsi Dajani – 1982 –, Abd al-Mun’im –
1984, Qandil – 1996, s’intéressent aux organisations professionnelles en tant que
groupes d’intérêt, sans s’interroger sur ce qu’elles représentent).
Or, l’exemple égyptien est particulièrement intéressant pour illustrer la complexité des enjeux qui président à l’affirmation de certains groupes comme professions. La distinction, consacrée par la loi
[1], entre un certain nombre de catégories
instituées comme professions d’un côté, et le reste des activités ou emplois, salariés
et/ou manuels ou faiblement qualifiés de l’autre, a été progressivement affirmée par
le biais de la création de nouveaux « syndicats professionnels », sous le régime nassérien d’abord (1952-1970) puis sous Sadate (1970-81) (Longuenesse, 1995), imposant de s’interroger sur les conditions historiques de cette évolution, alors que dans
le même temps les vieilles « professions » (médecins, avocats, ingénieurs, journalistes…) étaient mises au service de la révolution et de fait, placées sous le contrôle de
l’État (Bianchi, 1989). Pour comprendre les particularités du contexte égyptien, mon
hypothèse est que le cas des «
tatbîqiyyîn » peut être considéré comme exemplaire
des mécanismes de distinction entre « professionnels » et travailleurs « ordinaires ».
Ne correspondant que partiellement à nos « techniciens » (en arabe :
fanniyyîn ),
cette catégorie a fait ici l’objet d’une (ré)invention, par le biais de la création d’un
syndicat, et de l’introduction d’un néologisme,
tatbîqî, que nous proposons de traduire, pour en préserver l’originalité, par un terme tout aussi inventé, celui
d’« applicant »
[2]. Cet exemple illustre le décalage entre les principes qui fondent
l’élaboration par les statisticiens des nomenclatures socioprofessionnelles (à des fins
de gestion de la main d’œuvre) et les mécanismes de construction d’identités socio-professionnelles qui répondent à de tous autres enjeux, pratiques et symboliques, et
sont le résultat d’une mobilisation des acteurs sociaux eux-mêmes, dans la lutte pour
accaparer ressources matérielles et symboliques et pour occuper les positions dominantes dans la société.
Il met enfin en relief certains enjeux de société majeurs, bien que rarement
considérés en tant que tels, liés aux changements imposés par le retour à l’économie
de marché.
1. STRUCTURE DE L’EMPLOI ET CATEGORIES STATISTIQUES
On sait combien les catégories intermédiaires sont difficiles à définir, et les modalités de classement variables selon les pays, en fonction du poids respectif de la
formation scolaire ou de la formation en entreprise, des réglementations nationales
ou des conventions collectives. La difficulté à établir des grilles de classification
comparables montre peut-être plus que pour d’autres catégories à quel point les classements sont tributaires d’héritages et de traditions propres à chaque pays
[3]. Le cas
des cadres techniques moyens de la production en Égypte en apporte une illustration
éclatante.
1.1. TECHNICIENS ET NOMENCLATURES SOCIO-PROFESSIONNELLES
Le terme arabe «
fannî » (pluriel
fanniyyîn ), utilisé dans les nomenclatures socioprofessionnelles égyptiennes, correspond approximativement au français « technicien ». Bien que le premier ait à l’origine un sens plus large que le second
[4], du
point de vue des classements professionnels, ils peuvent être considérés comme plus
ou moins équivalents, malgré les conditions particulières de la constitution de la catégorie ici et là, et le flottement des usages qui renvoie à des enjeux pratiques et
symboliques propres à chaque contexte. D’un recensement à l’autre, compte tenu
des changements de nomenclature, les catégories de «
fanniyyîn » sont de plus en
plus nombreuses et leur poids va croissant. Le recensement de 1966, qui s’appuie
sur une nomenclature en huit classes
[5], inspirées du modèle anglo-saxon, ne distingue pas nettement les techniciens des ingénieurs. Une seule catégorie, intitulée
« dessinateurs et techniciens en sciences et en génie non classés ailleurs », semble
correspondre à un niveau de diplôme homogène, et recense environ 15 000 individus, soit 0,2% de la population active. En 1969, la révision de la nomenclature réorganise en profondeur la première classe (désormais 0 - 1 ), et multiplie le nombre de
catégories, qui passe de 32 à 89 : outre l’apparition de nouvelles spécialisations
d’ingénieur, apparaissent surtout six nouvelles catégories de « techniciens » (
fanniyyîn ) dans les métiers de l’industrie et du bâtiment, ainsi que d’autres catégories de
fanniyyîn dans les domaines de la santé, de la statistique, de l’informatique. Cette
nomenclature sera utilisée pour les recensements de 1976 et 1986 : si l’on se limite
au premier ensemble, les effectifs passent alors en 1976 à 86 000 personnes, soit
0,9% de la population active, et en 1986 à 193 000, soit 1,8% de la population active. Une nouvelle révision de la nomenclature en 1993 remodèle à nouveau le classement, en transformant plus nettement les principes sur lesquels il se fonde dans le
sens d’un renforcement de la hiérarchisation, au détriment des regroupements par
secteur d’activité. Une classe entière (la classe 3) est désormais dévolue aux « techniciens » et catégories de niveau équivalent. Cette classe compte sept groupes, correspondant à des qualifications de nature différente (strictement parallèle au découpage de la classe supérieure des « professions scientifiques »), où réapparaissent les
secteurs d’activité (sciences de la nature, informatique, génie, sciences de la vie,
santé, enseignement, services), et vingt-trois catégories. La comparaison des résultats du recensement de 1996 avec les recensements précédents devient difficile du
fait de l’utilisation de cette nouvelle nomenclature. On peut cependant, à titre indicatif, noter que l’ensemble des catégories regroupées sous la rubrique « techniciens et
assistants ingénieurs », qui correspond sans doute approximativement aux catégories
distinguées plus haut, représentent désormais 3,5% de la population active.
L’important est cependant l’élargissement de la catégorie de
technicien à de multiples qualifications.
1.2. TECHNICIENS ET NIVEAU DE QUALIFICATION
Le « technicien » (
fannî )est en effet défini par ailleurs en terme de niveau de
formation. Un rapport officiel de 1980
[6] définissait de la façon suivante l’échelle des
formations, en relation avec les types de métiers sur lesquels elles débouchaient :
- « Du primaire ou du complémentaire, après formation dans des centres spécialisés, sortent les ouvriers de métiers ( hirafî ),
- du complémentaire, suivi d’une formation professionnelle, sortent les ouvriers semi-qualifiés ( ‘âmil nisf mâhir ),
- du secondaire industriel sortent les ouvriers qualifiés ( ‘amil mâhir)
- du secondaire professionnel avec deux ans d’études supplémentaires, ou du
secondaire général suivi de deux ou trois ans de formation en institut technique sont issus les techniciens ( fannî ),
- de l’université ou des instituts supérieurs techniques donnant une formation
en quatre ou cinq ans sortent les ingénieurs ( muhandis ). »
Les fanniyyîn ( technicians, ou techniciens) définis dans la nomenclature des catégories socioprofessionnelles correspondent donc au quatrième niveau de diplôme
et se retrouvent dans différents groupes de métiers, de l’industrie, de la recherche, de
l’agriculture, de la santé, mais aussi du commerce. La définition proposée ici correspondrait donc au niveau supérieur de l’ensemble « technicien » de la nomenclature
de l’Unesco, ou au technicien supérieur des classifications françaises (French, p. 44-45).
1.3. TECHNICIENS ET CATEGORIES SYNDICALES
Quant au syndicat des « professions techniques appliquées » (
al-mihan alfanniyya al-tatbîqiyya ), dit aussi syndicat des « applicants » (
tatbîqiyyîn ), il procède
à un découpage différent, combinant nature et niveau de qualification. Pour avoir le
droit d’adhérer, il faut en effet être en possession d’un des diplômes suivants
[7] :
- un diplôme d’école secondaire industrielle ;
- ou un diplôme d’études techniques industrielles avancées (dit en cinq ans) ;
- ou un diplôme d’école d’arts appliqués ;
- ou un diplôme d’un institut de formation de technicien industriel, obtenu au
terme d’au moins deux années d’études après le secondaire général
[8].
Par comparaison avec les découpages précédents, le syndicat apparaît donc
comme faisant une sélection dans l’ensemble des «
fanniyîn » des catégories ayant
une fonction en lien avec la production, l’entretien ou la maintenance, plus particulièrement industrielle. Mais s’il rétrécit d’un côté l’extension de la définition du
technicien, en sélectionnant un type de compétence
[9], il l’élargit de l’autre, en y adjoignant un niveau de diplôme inférieur, à savoir le niveau 3 du ministère de
l’Emploi, que l’étude précédemment citée faisait correspondre à la catégorie « ouvrier qualifié ». Ce faisant, il contribue à promouvoir une catégorie d’emploi de qualification intermédiaire peu prestigieuse, mais indispensable au développement économique et à la modernisation du pays, dans l’espoir d’attirer des jeunes dans ces
formations et ces emplois.
Niveau de formation, classifications professionnelles, secteur d’activité, sont
donc trois critères qui peuvent se conjuguer pour définir les contours d’un groupe
professionnel : en Égypte, un quatrième critère doit être pris en considération, qui
produit un clivage massif sur le marché de l’emploi, il s’agit de celui qui sépare les
salariés du secteur privé de ceux du secteur public et gouvernemental. En effet, la
création du secteur public en 1961, le développement massif de l’administration et
des services publics, la politique d’industrialisation, ont entraîné un gonflement très
rapide de l’emploi public. Dès 1976, si deux tiers des actifs sont salariés, la moitié
de ces salariés sont employés par l’État ; en milieu urbain, ces proportions passent
respectivement à 78% et 50% (Hansen, 1991, p. 177-178). En 1986-87, selon une
estimation, l’État emploie 5 millions de personnes, soit 40% de la population active.
Parmi elles, 3,4 millions travaillent pour l’administration gouvernementale et territoriale et 1,6 millions pour le secteur public proprement dit, dont la moitié seulement
dans l’industrie (Ayubi, 1995). Ajoutons que la garantie d’être embauché par l’État,
instituée en 1962 pour les diplômés de l’enseignement supérieur, et en 1963 pour
l’enseignement technique moyen (Longuenesse 1998), et effective jusqu’à la fin des
années quatre-vingt, a fortement contribué au gonflement de l’emploi public.
Alors que dans les sociétés capitalistes industrielles, les catégories professionnelles se construisent au carrefour entre héritages historiques, contraintes du marché et
résistances syndicales ou professionnelles, le cas égyptien offre un exemple où la
gestion bureaucratique du marché de l’emploi, conjuguée à un projet social volontariste et à l’héritage d’une société très inégalitaire, a débouché sur un modèle de construction socioprofessionnelle original, où les modalités de mobilisation et
d’encadrement syndical ont joué un rôle essentiel. C’est ce que nous allons essayer
de montrer dans ce qui suit.
2. LE « SYNDICAT DES PROFESSIONS TECHNIQUES APPLIQUEES
ET L’INVENTION DE L’« APPLICANT »
Créé en 1974, comme « syndicat professionnel », et placé sous la tutelle du ministère de l’Industrie, le « syndicat des professions techniques appliquées », ou
« syndicat des applicants », se donnait pour mission de « promouvoir les professions
techniques appliquées », d’« encourager les innovations scientifiques et techniques
sur les lieux de la production et du travail », de « mobiliser et organiser les efforts au
service de la production, pour la réalisation des objectifs nationaux de développement économique et social… ». À l’exemple du syndicat des ingénieurs, il créait et
protégeait un titre professionnel.
L’existence d’un syndicat professionnel fait donc entrer les diplômés des filières
techniques et industrielles dans la catégorie prestigieuse des « professionnels ». En
effet, la distinction entre « ouvriers » et « professionnels » est fortement marquée
par l’opposition entre deux modes d’encadrement syndical fondés sur des principes
nettement différents.
2.1. SYNDICALISME OUVRIER ET SYNDICALISME PROFESSIONNEL :
DE L’ENCADREMENT DES SALARIES A LA MOBILISATION DES
PROFESSIONNELS
Le paysage syndical égyptien se répartit entre deux grands ensembles d’organisations :
- une fédération syndicale ouvrière ( al-ittihâd al-’amm li niqâbât al-’ummâl ), regroupant un ensemble de syndicats de branche, dont les adhérents sont employés
dans un type donné d’entreprise, quelle que soit la nature de leur qualification et
de leur travail
[10];
- un nombre croissant d’organisations dites « syndicats professionnels » ( niqâbât
mihaniyya ), regroupant en principe chacun un secteur de la population active défini par la qualification et le métier, indifféremment du secteur ou du type
d’emploi, créées par décision législative.
Ce deuxième type d’organisation, malgré l’analogie de la désignation en arabe
(le même terme niqâba est utilisé dans les deux cas, spécifié par l’adjectif ‘ummâliyya, ouvrier, ou mihaniyya, professionnel) est régi par un ensemble de législations
spécifiques, définissant des missions assez différentes de celles d’un syndicat ouvrier, qui les rapprochent par certains aspects des « ordres » professionnels à la française. Elles incluent en effet un contrôle des conditions d’accès à l’emploi et au statut professionnel correspondant à certains diplômes, la participation à la définition et
à la mise en place des formations, et surtout une fonction disciplinaire. Mais depuis
les années 1950, elles se sont vu adjoindre en outre un certain nombre de missions
de nature économique et sociale, qui relèvent de l’entraide ou de la défense de la
profession et ne sont pas traditionnellement associées à l’idée d’ordre. Elles gèrent
en particulier des caisses d’assurance maladie et de retraite, dont l’importance est de
plus en plus grande. Au début des années 1970, une dizaine de professions bénéficient déjà de ce statut, certaines, au prestige ancien et peu contesté, depuis les années
quarante (avocats, médecins, ingénieurs, agronomes, journalistes), d’autres, à
l’identité plus ou moins solide, institutionnalisées sous Nasser dans les années cinquante (comptables, scientifiques, comédiens, artistes…). Chaque fois, la loi qui
porte création du syndicat définit en même temps la réglementation de l’exercice et
les conditions d’accès au titre, et attribue au syndicat une mission d’organisation, de
contrôle, de formation, de promotion, d’entraide.
Si les premiers « syndicats professionnels » naissent dans le contexte de la lutte
nationale, le pouvoir nassérien, dans le cadre de son projet de développement,
s’efforcera rapidement de les contrôler et de les mobiliser au service de ce projet.
Cela ne se passera pas sans heurts. Au début des années 1960, les « syndicats professionnels » sont le lieu d’une bataille politique intense. Certains les accusent d’être
des organisations « bourgeoises », divisant le peuple et affaiblissant la classe ouvrière, et réclament leur dissolution (Dimitri, 1966). Cette bataille se conclura sur un
compromis par lequel ils sont maintenus, mais mis au service de la révolution, tandis
que quelques-uns voyaient leur base de recrutement « démocratisée », c’est-à-dire
élargie à des catégories de diplôme inférieur (Springborg, 1978). Dans cette histoire,
les diplômés du secondaire technique industriel – à la différence de ceux des filières
agricoles, intégrés dans un grand syndicat des professions agricoles – n’ont pas réussi à profiter de la vague populiste pour se faire admettre dans le syndicat des ingénieurs (Moore, 1974, p. 27). Ce n’est qu’après la mort de Nasser, sous la présidence
d’Anouar al-Sadate, qu’ils finissent par obtenir, en 1974, la création d’un syndicat
qui leur est propre.
2.2. UN SYNDICAT PROFESSIONNEL POUR LES « TECHNICIENS D’APPLICATION »
Jusqu’en 1974, les techniciens diplômés « d’arts et industrie » (de niveau bac
plus deux) pouvaient adhérer au syndicat des ingénieurs, où ils étaient enregistrés
dans la catégorie « c », sans bénéficier du titre de «
muhandis » (ingénieur), ni du
droit de vote
[11]. Les diplômés des écoles industrielles secondaires avaient une association, mais pas de syndicat.
La loi n° 6 de 1974, en créant le « syndicat des professions techniques appliquées », sépare les techniciens de niveau bac plus deux des ingénieurs, en les regroupant avec les seconds dans une même organisation. Pour autant, le complexe à
l’égard des ingénieurs demeure : il n’est pas anodin que la majorité des dirigeants du
syndicat des « applicants » aient aussi un titre d’ingénieur, obtenu souvent par le
biais de la formation continue, ce qui leur permet d’être membres des deux syndicats. D’autre part, la forte hiérarchie interne, fondée à la fois sur le diplôme et
l’ancienneté, reproduit le modèle des professions libérales traditionnelles et contredit
les affirmations égalitaristes.
Deux registres sont en effet créés (article 4), qui distinguent, plus que le niveau
de qualification, l’ancienneté dans l’exercice : le premier, celui des « assistants spécialistes techniciens » ( akhissâ’î fannî musâ’id ), inclut l’ensemble des diplômés
nouvellement inscrits, le second, celui des « spécialistes techniciens » ( akhissâ’î
fannî ), est réservé aux adhérents ayant une ancienneté de dix ans, pour les diplômes
dits en trois ans (niveau bac), ou de sept ans, pour les diplômes dits en cinq ans (bac
plus deux). D’autre part, l’article 104 de la loi protège l’utilisation des titres de
« technicien » ( fannî ) et « technicien spécialiste » ( fannî akhissâ’î ) : le diplômé du
secondaire industriel se voir ainsi promu de la catégorie d’« ouvrier qualifié » à celle
de « technicien », tandis que le diplômé d’institut devient un « spécialiste ». Il n’y a
donc pas de correspondance entre ces titres et les registres définis à l’article 4. Dans
la pratique, on relève que seul le titre de « spécialiste » ( akhissâ’î) est effectivement
utilisé pour qualifier tel ou tel responsable syndical, ou pour signer un article : on
cite le « Spécialiste » Ihab Muqallab, président du syndicat de Sohag, ou le Spécialiste Ahmad Abd al-Aziz, secrétaire général, de la même façon qu’on parle de
l’« Ingénieur » Mahmud Abd al-Wahab, ministre de l’Industrie, ou du « Docteur »
Fathi Srûr, ministre de l’Éducation, tandis que le syndicat a introduit l’usage du néo-logisme « tatbîqî » comme nom professionnel. Ce dernier terme n’est donc pas un
titre, mais une dénomination englobant deux catégories de « techniciens », diplômés
d’art et d’industrie. De fait, il a aussi pour fonction de mieux définir une profession :
le tatbîqî désignerait spécifiquement le technicien de la production, mais aussi de la
maintenance de machines, en tant que profession d’application de la science et de la
technique, alors que les diplômes dits techniques englobent aussi d’autres spécialisations, par exemple commerciales ou agricoles.
Ces définitions multiples produisent chez nombre de nos interlocuteurs un flottement de vocabulaire qui semble trahir une certaine difficulté à faire coïncider les
classements des entreprises, les niveaux de formation, les catégories statistiques et
les définitions professionnelles. La revue du syndicat elle-même s’appellera d’abord
« Magallat al-Akhissâ’iyyîn » (Revue des Spécialistes), avant de devenir, au bout
d’un an, « Magallat al-Tatbîqiyyîn » (Revue des Applicants), consacrant ainsi ce
néologisme qui existe pourtant officiellement depuis plus de deux ans. Le terme entre désormais dans l’usage, au moins interne au syndicat, pour désigner l’ensemble
des catégories que celui-ci encadre, et que les classifications socioprofessionnelles
désignent ailleurs, selon les cas, comme « techniciens » ou « ouvriers qualifiés » (cf.
supra ). Il y a donc eu une opération à la fois de glissement de sens et de regroupement de catégories autrefois distinctes, qui me permet de proposer le néologisme
d’applicant pour traduire l’arabe tatbiqî.
Pour autant, un « professionnel » (au sens de membre d’un syndicat professionnel), salarié d’une entreprise disposant d’une section de la Fédération syndicale ouvrière, peut aussi être membre de son syndicat de branche. Celui-ci est organisé au
niveau de l’entreprise, sous la forme d’un comité syndical, tandis que le syndicat
professionnel est organisé hors de l’entreprise, dans des sections régionales. Or la loi
interdit le cumul des responsabilités dans un comité syndical ouvrier et un conseil de
syndicat professionnel. Le choix, pour ces travailleurs de catégorie intermédiaire, de
s’investir dans l’un plutôt que l’autre est donc un choix stratégique, à forte charge
symbolique. En effet, l’opération de séparation et de promotion réalisée en leur faveur est loin de résoudre l’ambiguïté de leur position réelle. Si leurs représentants
syndicaux font tout pour tenter de justifier et de légitimer leur course au prestige, les
difficultés qu’ils rencontrent sont révélatrices de la tension à laquelle ils sont soumis, qu’accentue l’évolution du marché.
3. LEGITIMITE PROFESSIONNELLE ET PRESTIGE SOCIAL
La détention d’un diplôme technique industriel, condition d’admission au syndicat, permet d’accéder de ce fait à un certain nombre d’avantages dont ne bénéficient
pas d’autres diplômés de même niveau, mais de formation générale. Tout se passe
donc comme si un diplôme industriel, même modeste, se voyait reconnaître un prestige, sinon égal à celui que confère un titre de médecin ou d’ingénieur, du moins
aussi proche que possible. Le projet de développement promu par Nasser, en faisant
de l’industrie le moteur de tout progrès, avait un besoin aigu de cadres intermédiaires de la production, qui ont ainsi été hautement valorisés pour leur rôle décisif dans
le progrès du pays.
Les arguments utilisés par les intéressés pour affirmer leur qualité de mihaniyyîn
(professionnels) sont révélateurs du système de valeur qui fonde et structure, jusqu’à
aujourd’hui, l’espace « professionnel » en Égypte – et des modes de justification mis
en œuvre (Boltanski, Thévenot, 1991).
3.1. UN SAVOIR TECHNIQUE POUR LE DEVELOPPEMENT
C’est d’abord par l’affirmation d’une compétence propre, celle qui lie la science
et la technique, et surtout permet sa réalisation dans un travail matériel concret, que
les applicants se revendiquent comme une « profession » à l’égal des autres. Ils réunissent « la science et l’expérience », le travail manuel et le travail intellectuel. On
les appelle parfois communément « assistants ingénieurs », ce qui peut être compris
comme positif (ce sont presque des ingénieurs) ou négatif (ils n’en sont pas). Il vaut
mieux alors affirmer la spécificité de l’application (industrielle) qui distingue le
technicien (
fannî ) « d’application » du technicien commercial, et qui justifie
l’invention d’un terme propre, celui d’applicant (
tatbîqî ). Dans le contexte d’un pays
en voie de développement, cette compétence spécifique est revendiquée comme essentielle, et même stratégique. Les applicants sont le « pilier de la production », le
« nerf de l’industrie », l’« avant-garde technique des forces du peuple travailleur »,
etc. On les préfère parfois aux ingénieurs. Leur importance pour le développement
économique du pays est réaffirmée en permanence, y compris dans le contexte de
réformes et de retour de l’entreprise privée, car les entreprises ont besoin d’une main
d’œuvre compétente et efficiente
[12].
La valorisation des diplômes techniques doit donc être comprise dans un
contexte historique, celui de l’Égypte nassérienne et post-nassérienne, et traduit
l’ambition de rattraper à marche forcée un niveau de développement économique
comparable à celui des pays industriels. Si aujourd’hui, à l’heure de l’ajustement
structurel, c’est l’entreprise privée, et non le secteur public, qui est vue comme seule
capable de mener à bien ce projet, l’idée de l’importance du développement technique reste dominante. Le rôle des techniciens, ou plutôt des « applicants », est donc
plus que jamais déterminant. Et leur qualité de « chaînon intermédiaire », entre
l’ouvrier et l’ingénieur, leur donne un rôle particulièrement décisif dans le processus.
La revendication des avantages conférés par la reconnaissance d’un statut professionnel est légitimée par l’affirmation d’une compétence, fondée sur une qualification de type formel consacrée par un diplôme. La formation acquise dans les filières du secondaire industriel est considérée comme assurant une compétence paradoxalement plus polyvalente que celle des filières générales. La meilleure preuve,
nous dit-on, c’est qu’elles permettent d’être recruté non seulement sur des postes
techniques, mais aussi sur des postes administratifs
[13].
Dans cette perspective, la mission première du syndicat des applicants doit donc
être « d’élever le niveau de la profession ». C’est pourquoi, travailler pour le syndicat professionnel est plus gratifiant que l’action syndicale ouvrière. Pour tel de nos
interlocuteurs, faire le choix du syndicat professionnel, plutôt que du syndicat ouvrier, c’est prouver que l’on est « plus capable », que l’on a plus d’ambition, mais
une ambition mise au service du pays et non de la défense étroite d’une catégorie,
encore moins d’intérêts personnels.
3.2. MAITRISE DU SAVOIR ET DE LA FORMATION
L’affirmation du rôle des « applicants » dans la formation est un argument fort
dans l’effort de légitimation du statut de profession. Une de leurs toutes premières
missions est en effet l’« élévation du niveau scientifique et technique »
[14] et ils organisent régulièrement des colloques, débats, réflexions, sur le contenu de
l’enseignement technique
[15]. C’est aussi par des stages de formation générale que le
syndicat s’efforce de remplir cette mission : au point que les services offerts aux adhérents auraient pour principale vertu de les attirer vers ces stages
[16]. L’insistance
mise sur la formation et, plus encore, sur le rôle des applicants eux-mêmes dans le
développement de l’enseignement technique doit être comprise comme une démonstration de leur haut degré de professionnalité, puisque ce serait donc d’eux seuls que
dépendrait la définition du contenu de leurs compétences. La professionnalité se
fonde ainsi non seulement sur la qualification, mais aussi sur la maîtrise du contenu
de cette qualification, qui autorise une affirmation d’autonomie, à l’égal des professions les plus anciennes. Cependant, tout se passe alors comme si, dans une logique
plus bureaucratique que productive, le savoir formel primait sur la compétence réelle.
Mais avec l’accélération de la politique d’ajustement structurel et la régression
du secteur public, le développement de l’entreprise privée risque de représenter une
grave menace pour le statut chèrement acquis des « applicants ». La logique de la
rentabilité ne s’embarrasse guère de titres formels ou de discours de principe et aujourd’hui la tendance est à la multiplication de nouvelles institutions de formation en
liaison avec les besoins des nouvelles entreprises. Dans ce contexte, les stages proposés par le syndicat ne sont qu’une goutte d’eau et l’essentiel est fourni par les entreprises elles-mêmes, y compris dans le secteur public.
3.2. LA COURSE AU PRESTIGE SOCIAL
Malgré les efforts déployés pour valoriser la spécificité de leur compétence, le
complexe des « applicants » vis-à-vis des ingénieurs et des autres professionnels est
difficile à dépasser. D’autant plus que certains signes censés consacrer la reconnaissance de leur qualité de professionnels n’ont toujours pas suivi : c’est particulièrement le cas de la prime dite « de plein temps » (
badal tafarrugh ), cheval de bataille
du syndicat depuis sa fondation, et leitmotiv des revendications syndicales
[17]. Cette
prime, dont bénéficient tous les autres professionnels employés de l’État (ingénieurs,
agronomes, chimistes, etc.) est accordée en échange de l’engagement de travailler à
temps plein pour l’État, et de ne pas avoir d’activité parallèle dans le secteur privé. Il
s’agissait surtout, au moment où elle a été mise en place, d’attirer les compétences
dont l’État avait besoin, et ceux pour qui le travail dans le secteur privé pouvait être
plus attractif. Outre l’avantage en terme de rémunération, son obtention a une forte
valeur symbolique, ce que traduisent les termes de la revendication des « applicants », lorsqu’ils demandent qu’elle leur soit accordée au même titre que les autres
professionnels
[18].
Alors, pour compenser ce déficit de reconnaissance, ils s’imposent une surenchère permanente, multiplient les signes extérieurs de respectabilité, et tentent de
s’afficher comme les meilleurs parmi les professionnels, par la visibilité dans
l’espace public de sièges monumentaux
[19], ou par la qualité des services qu’ils offrent et que beaucoup leur envieraient : à Alexandrie, les juges ne délaissent-ils leur
propre club au profit de celui des applicants
[20] ! Le siège du syndicat au Caire, une
tour monumentale de trente étages, est une illustration paroxystique de ce besoin de
reconnaissance. Besoin qui ne rencontre souvent que sarcasmes de la part des élites
consacrées : ainsi, plusieurs années après l’inauguration du siège cairote, le puissant
ministre de l’Agriculture, Youssef Wâlî, s’est obstiné à obstruer l’esplanade y menant accès en y installant un parc de stationnement pour une société d’autocars
[21].
Sur un autre plan, dans un contexte de corruption généralisée, et de multiples accusations de malversations adressées aux syndicats professionnels parmi les plus prestigieux
[22], la rumeur publique attribue aux applicants des pratiques dépassant tout ce
qui se passe ailleurs : on peut cependant se demander si de telles accusations ne sont
pas aussi l’expression d’un mépris des classes dominantes à l’égard de catégories
modestes ayant l’audace de revendiquer leur appartenance à l’élite, et du caractère
choquant, voire inadmissible, de leur réussite matérielle.
Le paradoxe est que la création du syndicat en 1974, tout en apparaissant comme
la consécration tant attendue, arrive au moment précis où se dessine un processus de
déclassement inéluctable, du fait des progrès de la scolarisation et du gonflement des
effectifs.
4. ENTRE OUVRIERS ET PROFESSIONNELS
Cette course à la reconnaissance et au prestige remonte pourtant aux années quarante. Mais si, à la veille de la Révolution de 1952, les titulaires de ces diplômes
étaient souvent employés de l’État ou fonctionnaires, et appartenaient encore à une
élite éduquée du fait du petit nombre de diplômés dans le pays, leur nombre croissant, leur position dans les entreprises, la nature de leur travail, les distinguent aujourd’hui de moins en moins des ouvriers. La défense d’un titre professionnel,
l’affirmation d’une responsabilité éminente dans le processus de développement,
peuvent alors apparaître comme étant l’expression de « stratégies compensatoires »
(Bourdieu, 1978), pour lutter contre le processus de déclassement, en s’attachant à la
valeur symbolique d’un diplôme et d’une fonction. Dans un système économique
bureaucratisé comme celui de l’Égypte, où le marché de l’emploi est structuré bien
plus en fonction d’une logique de régulation sociale à partir de décisions politiques
que selon les règles objectives de l’offre et de la demande d’un marché autonome, et
les distinctions formelles validées par des titres scolaires et des statuts institutionnalisés au niveau national, de telles stratégies peuvent continuer à avoir une certaine
efficacité, avec la complicité des responsables économiques, bien au delà de ce qui
apparaît rationnel. En effet, les effets pratiques des clivages symboliques ainsi encouragés ne peuvent que retarder l’émergence de solidarités qui mettraient en danger
le système tout entier.
4.1. L’ENSEIGNEMENT INDUSTRIEL : DU PROJET DE DEVELOPPEMENT
AU DECLASSEMENT SOCIAL
Les premières écoles industrielles naissent en Égypte dès le XIX
e siècle, en liaison avec les projets industriels de l’État
[23]. Une direction de l’enseignement technique industriel est créée dès 1906. Les effectifs progressent rapidement. En 1948-49,
sur 128 000 élèves de l’enseignement secondaire, 18% sont dans des écoles industrielles. Mais le taux de scolarisation global reste très faible, et les diplômés de
l’enseignement moderne, y compris professionnel, font figure d’élite. L’analphabétisme atteint encore 77% en 1947 ; il faudra attendre 1986 pour qu’il passe en dessous de la barre des 50%
[24], malgré la généralisation de l’enseignement primaire dès
les premières années de la révolution. L’enseignement secondaire décolle dans les
années 1980 (Fargues, 1994). En 1967,11% d’une classe d’âge accède au diplôme
de fin d’études secondaires : en 1992, cette proportion atteint 40%. La part de
l’enseignement professionnel, et particulièrement industriel, progresse encore plus
rapidement (voir tableau en annexe) : les diplômés des filières techniques, du technicien à l’ingénieur, sont alors un peu considérés comme les missionnaires du développement industriel, lequel représente le noyau dur du projet de développement
global. En 1965-66,12,3% des bacheliers étaient titulaires d’un diplôme industriel ;
20 ans plus tard leur part atteint 31%.
À la fin des années 1990, le nombre des diplômés de l’enseignement technique
industriel présents sur le marché dépasse largement le million de personnes. Parmi
eux, une toute petite proportion (1,5% environ en 95 et 96) a un diplôme dit « en
cinq ans » (cinq ans après la fin du complémentaire, soit bac plus deux). Quant aux
diplômés d’instituts techniques (deux ans de formation après le bac) ils sont sans
doute au moins 150 000 sur le marché
[25].
Mais cette croissance numérique des effectifs s’accompagne d’un sous-encadrement endémique et d’une grave dégradation des conditions matérielles de
travail. La baisse du coût moyen de la formation d’un élève de l’enseignement industriel, qui se rapproche progressivement de celle d’un élève de l’enseignement général, laisse soupçonner une dramatique régression de la qualité des formations
[26].
Dès le milieu des années 1980, le syndicat des techniciens tirait la sonnette
d’alarme et s’inquiétait de l’insuffisante planification des besoins et de l’absence de
consultation des responsables des entreprises, de la pénurie des stages, mais aussi de
la faiblesse des rémunérations
[27].
C’est ainsi que, malgré la pléthore de diplômés, les projets de création d’institutions de formation sont légion. Le projet Moubarak-Kohl, dont la presse ne cesse
de vanter les mérites, est le plus important – et le plus significatif – de ces projets
[28].
Inspiré du modèle allemand de formation duale, organisée selon un partage du temps
entre travail en entreprise et enseignement scolaire, ces écoles sont créées en liaison
avec les entreprises du secteur privé. On assiste ainsi à un dédoublement du système
de formation. D’un côté, alors que leurs effectifs continuent à croître, la situation des
écoles industrielles publiques continue, malgré toutes les sonnettes d’alarme, à se
dégrader, de l’autre l’industrie, et d’abord le secteur privé, est en train, avec l’aide
de l’État, de mettre en place un réseau d’institutions de formation, collant à ses besoins, pour former la main d’œuvre qualifiée requise par les évolutions technologiques récentes.
Les écoles industrielles publiques se verront donc progressivement réduites, avec
les progrès de la scolarisation, à une fonction de formation générale à orientation
vaguement professionnelle, pour les ouvriers. Loin de la promotion du travail manuel et industriel qui semblait être leur mission dans les années 1960, dans un
contexte de réaffirmation, sous de nouvelles formes, des clivages socioculturels entre filières académiques nobles et filières bas de gamme pour les classes populaires,
elles canaliseront désormais de plus en plus les catégories destinées à former une
main d’œuvre peu qualifiée, dont seuls auront une chance d’émerger la petite minorité de ceux qui, ayant suivi un cursus en cinq ans, auront acquis un début de spécialisation.
4.2. QUALIFICATION ET STATUT : UNE DERIVE NON CONTROLEE
Un diplôme ne saurait correspondre a priori à un poste de travail précis. Son
contenu et sa valeur sont définis nationalement, tandis que les profils de postes dépendent de contraintes propres à chaque entreprise. Le titre scolaire détenu par un
postulant ne peut donc pas, en soi, garantir le type de poste auquel il sera affecté
(Bourdieu, Boltanski, 1975). En Égypte, la création du secteur public avait toutefois
été suivie d’un effort d’uniformisation des conditions d’embauche et de rémunération. Mais l’extrême centralisation des décisions ne permet pas de tenir compte des
circonstances concrètes des entreprises et le formalisme des réglementations ne satisfait à terme ni les employeurs, ni les employés. Simplement, le diplôme garantit
(dans le secteur public) un minimum de salaire et de prime supérieur à celui d’un
ouvrier sans qualification formelle.
La création d’un syndicat professionnel par voie législative permettait donc de
consolider un statut en principe garanti par le diplôme, et de revendiquer légitimement la reconnaissance ou l’octroi d’un certain nombre d’avantages. Ce statut, reconnu par l’État et par tous les organismes qui dépendent de lui, en particulier les
entreprises publiques industrielles, n’engage pas en revanche le secteur privé.
Pour autant, la situation réelle des salariés concernés dans les entreprises, même
publiques, leur position dans l’organigramme des postes et des fonctions, varie évidemment en fonction des besoins de l’entreprise et de la structure de la main
d’œuvre employée. Avec l’élévation du niveau moyen d’éducation et la croissance
rapide de la part des diplômes industriels, une diversification des positions relatives
est inévitable, du fait de la distorsion croissante entre les titres scolaires et le nombre
de postes disponibles censés leur correspondre. La question de la distinction entre
« applicants » et « ouvriers » se pose alors en des termes nouveaux.
Dans les entreprises du secteur public, un diplôme technique permet de prétendre
à un statut supérieur à celui du simple ouvrier dans la hiérarchie des emplois, à la
limite, quel que soit le poste réellement occupé. Un diplômé, recruté dans un cadre
différent de celui de l’ouvrier, bénéficie d’un salaire d’emblée plus élevé et de possibilités plus importantes de promotion. Mais pour bénéficier de ce statut, il faut
obligatoirement être membre du syndicat, qui joue donc bien un rôle essentiel dans
le processus de distinction entre catégories socioprofessionnelles. Un cadre syndical
de Helouan employait l’expression de « classe d’encadrement » (
tabaqat alishrâf )
[29], pour désigner la catégorie des « applicants ». La plupart des syndicalistes
rencontrés insistent sur ces différences de statut et de perspectives de carrières, ainsi
que sur les primes, plus importantes que celles des employés administratifs. Il s’agit
donc bien de valoriser à la fois un niveau et un type de formation, au détriment de la
compétence acquise par l’expérience.
Jusqu’aux réformes introduites en 1993 par la loi sur le « secteur public des affaires » (sic), les grilles de classification étaient nationales, fixées par le ministère du
Travail. Depuis 1993, les entreprises publiques ont retrouvé une autonomie de gestion de leur main d’œuvre. Le statut des applicants reste cependant protégé, du fait
qu’il est fixé par une loi
[30]. En revanche, le secteur privé, et particulièrement les entreprises qui se multiplient dans les nouvelles villes industrielles (10 de Ramadan, 6
octobre, etc.), l’emploi, et les salaires, sont soumis à l’impératif de rentabilité, tandis
que le diplôme n’est rien de plus que la traduction d’un niveau de formation scolaire, qui est loin d’être immédiatement opératoire (Shaaban, Longuenesse, 1998).
De plus en plus nombreux dans les entreprises, les titulaires de diplômes industriels sont donc aujourd’hui employés sur des postes autrefois occupés par des ouvriers qualifiés formés sur le tas, tandis qu’on assiste à un gonflement des catégories
de statut intermédiaire et à une différenciation croissante de l’ensemble englobé dans
la catégorie d’« applicant »
[31]. Dans le contexte de compétition accrue due à
l’inflation des diplômes, les possibilités de promotion se réduisent, et seuls les plus
anciens et les plus diplômés ont des chances réelles d’accéder à un niveau
d’encadrement, même modeste. Les statistiques révèlent d’ailleurs un sous-emploi
particulièrement élevé des diplômés du secondaire, et si les chiffres du chômage
masquent la myriade d’emplois non déclarés dans le secteur de la petite production
ou des services, parfois aussi – ou plus – rémunérateurs que bien des emplois déclarés, il n’est pas sûr que les titulaires de diplômes industriels s’en tirent beaucoup
mieux que les bacheliers généralistes.
En tout état de cause, le syndicat – et ses porte-parole – sont confrontés à une
contradiction qui semble difficile à résoudre : d’un côté, c’est aussi sur leur nombre
que les applicants fondent l’orgueil d’un groupe qui représente à la fois une élite
technique indispensable au progrès du pays, et une catégorie omniprésente dans tout
le pays, à tous les échelons de la production, dans toutes les familles… de l’autre,
plus ils sont nombreux, moins ils se distinguent… Et lorsque « les ouvriers seront
représentés par des applicants », si certains considèrent que cela ne pourra qu’être
« un honneur » pour eux, est-ce que cela ne sera pas le signe de l’échec de la stratégie professionnelle mise en œuvre avec la création du syndicat ?
4.3. LES APPLICANTS DANS LES COMITES D’ENTREPRISE :
OUVRIERS OU « AUTRES CATEGORIES «
Cette stratégie de « distinction », mise à mal par les évolutions socio-éco-nomiques, n’était à vrai dire jamais parvenue à se traduire clairement dans les instances de représentation des salariés dans l’entreprise, et encore moins des différentes catégories sociales dans le système politique.
La constitution égyptienne de 1965 avait en effet introduit une représentation
« fonctionnelle » des groupes sociaux, à tous les niveaux de la société, dans toutes
les instances élues, dans les assemblées nationale et locales, comme dans les partis,
en passant par les conseils d’administration des entreprises publiques. Mais elle ne
consacrait que trois grandes catégories : les ouvriers, les paysans, et les « autres catégories ». Les « applicants », selon l’élection, relèvent tantôt de la catégorie « ouvriers », tantôt, plus rarement, de la catégorie « autres » (qui englobe en principe les
professionnels et les diplômés du supérieur).
Les conditions de la représentation des travailleurs dans les comités syndicaux –
et les polémiques qu’elle a suscitées – trahissent indirectement certains enjeux de la
distinction entre « ouvriers » et « professionnels », et l’ambiguïté de la position des
« applicants ». En juin 1973, un décret est promulgué, interdisant totalement
l’élection d’un « professionnel » (
i.e. membre d’un syndicat professionnel) dans les
instances syndicales aux différents niveaux de la Fédération ouvrière. À cette date,
les techniciens supérieurs diplômés d’institut sont concernés, en tant que membres
du syndicat des ingénieurs, de la même manière que les ingénieurs, comptables,
commerciaux ou juristes, tandis que les diplômés d’écoles industrielles, qui n’ont
pas de syndicat, ne le sont pas (ils sont alors englobés dans l’ensemble ouvrier).
Mais la création du Syndicat des Applicants en 1974 les inclut
de facto dans la catégorie des « professionnels ». En 1974-75, la presse se fait l’écho de débats houleux
autour de ce décret. Finalement, le nouveau code du travail promulgué en 1976 revient à une représentation limitant à 20% la proportion des « professionnels » élus
(Posusney, p. 100-102). À l’époque, la justification invoquée était de préserver la
représentation des ouvriers, et d’empêcher que les syndicats ne soient confisqués par
l’encadrement et par les catégories les plus qualifiées
[32]. Mais avec la croissance des
effectifs des diplômes industriels, on aboutissait dans certaines entreprises à la situation absurde d’une sous-représentation massive des travailleurs de catégories intermédiaires, qui pouvait même tourner à l’avantage des emplois administratifs
[33].
C’est de cette évolution que prend acte, en 1996, l’annulation de la réglementation
en question. Rien n’interdit désormais que les comités syndicaux de la fédération
ouvrière ne soient plus composés que d’applicants qui alors « représenteront les ouvriers de l’Égypte ». « Alors, cela représentera une promotion du niveau des ouvriers, car nous ne sommes pas à un niveau inférieur, mais bien à un niveau supérieur, et quand je mobilise sur un niveau inférieur une pensée éduquée et développée, cela profitera aux ouvriers de l’Égypte, et cela profitera à l’Égypte elle-même »
[34].
Mais si, du point de vue de la représentation au sein des organisations syndicales,
la distinction ouvriers/professionnels plaçait les applicants du côté des professionnels, ils se retrouvaient du côté des ouvriers au niveau du conseil d’administration de
l’entreprise. En effet, les modalités de l’élection des représentants des salariés en son
sein sont réglementées par la distinction entre « ouvriers » et « autres catégories sociales » imposée par la constitution pour les élections des assemblées représentatives, et dans ce cas, les catégories considérées comme non-ouvrières sont celles qui
ont des postes de responsabilité (de « direction »), leur permettant de prendre des
sanctions à l’égard des autres salariés.
Ne doit-on pas en conclure que la représentation (dans les deux sens du terme)
de la société égyptienne qui s’exprimait dans la constitution de 1965 n’a plus grand
sens aujourd’hui et que le gonflement des catégories intermédiaires, diplômés et
« classes moyennes »
[35], imposerait une révision de la constitution, dont les implications symboliques sont telles qu’elle est difficilement envisageable – au moins pour
l’instant ?
4.4. STATUT SOCIAL ET POSITION DE CLASSE
Le projet nassérien s’était efforcé de promouvoir un modèle que l’on pourrait
qualifier de « national-fonctionnel »
[36] de la société, dont étaient exclus les oppositions de classe, rejetées à l’extérieur, toute oppression ne pouvant venir que de
l’« impérialisme » honni. Pour autant, grâce à l’influence latente du marxisme
[37],
l’idée de « solidarité de classe » ouvrière n’a jamais été totalement effacée. Inversement, la notion de classe, réinvestie de significations propres à l’héritage de la société égyptienne, peut prendre des sens très divers. C’est dans cette tension entre deux
paradigmes opposés, mais coexistant parfois dans les représentations, que l’on peut
essayer de comprendre le discours des « applicants ».
Ceux-ci se définissent en effet au premier abord, comme les ingénieurs, par un
type de compétence, qui les distingue des travailleurs ordinaires, et leur permet de
transcender leur condition de salariés. Ils peuvent de ce fait affirmer une communauté de projet professionnel, qu’ils soient salariés, travailleurs indépendants ou patrons. En tant que groupe professionnel, ils englobent des situations économiques
très diverses, de l’entrepreneur florissant jusqu’au salarié le plus modeste.
Mais leur statut revendiqué de professionnel ne doit pas occulter la réalité de leur
situation dans l’entreprise, de leurs relations avec les ouvriers d’un côté, avec les autres professionnels de l’autre. Quels traits, quelles représentations, soutiennent leur
position relative, sur quelles valeurs fondent-ils leur demande de considération ? Des
entretiens se dégage une vision de la société où les compétences devraient définir la
position des uns et des autres, et où les hiérarchies socio-économiques ne peuvent se
justifier que par la contribution éminente au développement national. La plupart se
reconnaissent comme faisant partie de la « classe moyenne », définie par un niveau
de revenu. Cela ne les empêche pas de représenter aussi « l’élite de la classe ouvrière », pensée fonctionnellement comme classe de producteurs, et non dans une
opposition à une classe de patrons. Car si chacun travaille dans le sens de l’intérêt
commun, l’intérêt privé ne peut, en dernière instance, que converger avec l’intérêt
public, patrons et ouvriers ne peuvent s’opposer. Le terme classe (tabaqa), récurrent
dans les discours, renvoie donc, selon le contexte, à des critères de classement différents. L’essentiel est ce que révèle ce croisement comme combinaison de valeurs : il
est valorisant de faire partie du peuple travailleur, donc des ouvriers qui en sont le
cœur, mais il vaut mieux en représenter l’élite. Là se situe la qualité spécifique, ce
qui devrait fonder le prestige des applicants par rapport aux avocats, aux médecins
ou aux ingénieurs. Est ainsi promue une vision de la société dans laquelle
s’articulent groupes (classes) fonctionnels, fondant un statut, et catégories socio-économiques, définies par un niveau de revenu. Mais la compétence, donc la fonction, prime sur l’appartenance de classe, considérée comme découlant de contingences politiques et historiques non essentielles, puisque même « les fils de ministres »
peuvent être des applicants, la vraie valeur étant celle de la compétence, validée par
le diplôme. Si l’avenir voit une fusion entre ouvriers et applicants, cela signifie que
l’élargissement de la base des seconds, en permettant une promotion des premiers,
verra une fusion des intérêts à un niveau supérieur, et un progrès vers la réalisation
de l’unité du « peuple d’Égypte ».
5. UNE PROFESSION INTROUVABLE ?
La promotion des cadres techniques moyens, de l’industrie et des services publics, que sont les « applicants » trouvait tout son sens dans le cadre d’une mobilisation au service d’un projet national, sous l’égide de l’État. Ceux-ci sont aujourd’hui
confrontés à une reconversion vers le secteur privé, qui sape les fondements d’une
identité sociale construite d’abord dans le cadre du secteur public.
Dans l’effort d’affirmation et de promotion professionnelle, la création du syndicat a permis l’institutionnalisation indispensable à la reconnaissance comme « profession », justifiant en retour les revendications matérielles de salaires, primes, statut, accès aux fonctions d’autorité, avancées par les responsables syndicaux.
En vingt-cinq ans d’existence, ceux-ci ont eu le temps d’élaborer une stratégie,
de peaufiner la cohérence d’un discours, de préciser les traits du modèle professionnel défendu face aux autres professions. L’affirmation de sa centralité dans le processus de développement, sa vocation à former les cadres intermédiaires de l’économie, la revendication d’une expertise auprès de l’État, les réalisations matérielles
affichant une visibilité censée refléter cette centralité, le développement de services
légitimant leur vocation à se faire les porte-parole de la catégorie qu’ils fédèrent :
leur réussite, par bien des aspects, est incontestable.
Mais bien que le syndicat affirme être au service de tous les « applicants », qu’ils
travaillent dans le secteur public ou dans le privé, qu’ils soient salariés ou patrons,
ceux-ci doivent être adhérents au syndicat pour en bénéficier. Or, si les effectifs des
diplômés susceptibles d’être admis au syndicat approchent vraisemblablement de
deux millions, les 750 000 adhérents revendiqués en 1998, aussi impressionnant soit
leur nombre, en sont loin. En tout état de cause, on est loin du projet du syndicat de
mobiliser l’ensemble des diplômés des filières industrielles dans le cadre de l’effort
de développement du pays.
C’est que, on l’a vu, le statut revendiqué par les porte-parole du syndicat est battu en brèche par la réalité du marché du travail, et plus encore par les évolutions récentes. L’adhésion sans restriction du Syndicat des applicants à la politique de promotion de l’entreprise privée
[38] peut, de ce point de vue, sembler paradoxale, lorsque l’on sait que ses membres sont essentiellement employés dans le secteur public,
et que l’accélération du mouvement de privatisation risque de menacer leurs positions acquises. Mais si l’on accepte l’hypothèse d’une cohérence dans la vision de la
société qu’ils défendent, la contradiction se résorbe dans leur conception selon laquelle la compétence, et la participation à un projet plus vaste, transcende les oppositions d’intérêts sectoriels. Aujourd’hui, nous disent-ils, seule l’entreprise privée
peut être le moteur du développement de l’Égypte
[39]. La croissance des investissements ne peut que s’accompagner d’une multiplication et d’une diversification des
entreprises, donc des possibilités d’emploi, et l’intérêt des travailleurs être convergent avec celui des employeurs, tandis que l’amélioration de la production
s’accompagnera nécessairement de celle des salaires. Il est légitime que le patron
rémunère ses employés en fonction du travail fourni, car il a « droit » au travail de
l’ouvrier autant que celui-ci à un salaire, et tout le monde doit y trouver son compte.
Bien plus, cela ne peut que contribuer à revaloriser le travail des applicants
[40]. S’il
ne manque pourtant pas d’observateurs pour s’inquiéter du déséquilibre du rapport
de force entre salariés et employeurs et de la faible capacité de négociation des premiers
[41], tandis que certains reconnaissent une dégradation du statut et des possibilités de promotion du fait de l’autonomisation des entreprises
[42], les responsables
syndicaux veulent ignorer ces analyses pessimistes : de toute façon, affirment-ils,
ces problèmes relèvent de l’État, qui doit organiser la protection sociale.
Le syndicat des applicants affiche ainsi sans détour son adhésion aux vertus de
l’entreprise privée, et vante la contribution des « applicants » à sa promotion, par le
biais des aides apportées aux jeunes pour monter leurs propres projets
[43]. Ainsi se
met en place une nouvelle stratégie professionnelle, visant à faire des applicants des
entrepreneurs. Plus qu’une rupture, il faut y voir une reconversion, permettant de
préserver la mission initiale, celle qui fonde l’identité professionnelle des applicants,
de représenter l’avant-garde technique et le pilier de la production au service d’un
projet national.
Les contraintes auxquelles est soumise la renaissance de l’entreprise privée en
Égypte peuvent éclairer les raisons d’une évolution apparemment aussi paradoxale.
En effet, malgré l’adhésion officielle aux principes de l’économie de marché,
l’autonomie des acteurs économiques reste limitée et leur dépendance très grande à
l’égard de l’administration et du bon vouloir des politiques (Gobe, 1998). Pour le
syndicat, promouvoir la petite entreprise, plus qu’un credo, est un programme
d’action, qui s’inscrit dans les nouvelles synergies en œuvre entre intérêt public et
intérêt privé. Certes tous les membres du syndicat ne créeront pas leur entreprise.
Mais l’adhésion au syndicat est aussi un moyen d’accéder à des ressources, non seulement sous la forme d’aide matérielle, mais aussi de relations sociales et de soutien
politique, indispensables au montage d’un projet.
Dans une société fortement marquée par les logiques corporatistes, c’est aussi
l’imbrication du politique et de l’économique qui permet et justifie la permanence de
solidarités « sectorielles »
[44], transversales aux positions de classe.
I – COMPARAISON DES NOMENCLATURES SOCIOPROFESSIONNELLES EGYPTIENNES DE 1963,1969 ET 1993
1963 1969 1993
(0) Professions techniques, (0-1) Professions techniques, (1) Législateurs, Hauts resscientifiques et apparentées scientifiques et apparentées ponsables
(1) Dirigeants occupés dans (2) Dirigeants d’entreprises et (2) Spécialistes (Professions
les activités d’administration administrateurs scientifiques)
et d’exécution, et apparentés
(2) Emplois de bureau et de (3) Emplois de bureau et de (3) Techniciens et assistants
secrétariat secrétariat spécialistes
(3) Emplois de la vente (4) Emplois de la vente (4) Emplois de bureau
(4) Emplois de l’agriculture, (5) Emplois de service (5) Travailleurs des services et
de la chasse et de la pêche de la vente
(6) Emplois des transports et (6) Emplois de l’agriculture, (6) Emplois de l’agriculture,
communications de la chasse et de la pêche de la chasse et de la pêche
(7-8) Artisans et ouvriers (7-8-9) Travailleurs de la pro- (7) Artisans et ouvriers de méduction et des transports, ma- tiers
nœuvres
(9) Travailleurs des services, (8) Ouvriers d’industrie, Opédes sports et des loisirs. rateurs d’engins et de machines…
(9) Travailleurs non qualifiés
Malgré l’influence britannique, il apparaît que la réalité du marché du travail égyptien impose longtemps une structuration de la nomenclature socioprofessionnelle par grands secteurs
d’activité plus que par qualifications professionnelles. Depuis 1963, les modifications de la
nomenclature reflètent toutefois clairement les progrès de l’urbanisation, le développement de
l’emploi salarié et l’élévation des niveaux scolaires.
L’ancienne classe (6) de 1963 est distribuée depuis la modification de 1969 entre les autres classes. Les classes (3) et (9) de 1963, qui étaient restées séparées en 1969, sont regroupées en 1993, mais se transforment en glissant d’une logique sectorielle vers une logique de
type de qualification, qui fait perdre à la nouvelle classe (5) certaines catégories de niveau
supérieur et inférieur. La classe (7-8) de 1963 éclate finalement en 3 classes, distinguées selon
la nature et le niveau de qualification. Comme dans le modèle anglo-saxon, à la différence du
modèle français, on notera que le statut dans l’emploi n’intervient pas dans les classements
(Desrosières, 1993, p. 322-332, Desrosières, Thévenot, 1988, p. 32).
Depuis 1969, la nomenclature s’inspire officiellement de la « nomenclature arabe unifiée ».
II – TABLEAUX : ÉVOLUTION DES EFFECTIFS DE DIPLOMES DES DIFFERENTES FILIERES DE
L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
Sec Général Al-Azhar Commercial Agricole Industriel Total
Secondaire
Année
1965-66 47 333 11 097 4 176 8 765 71 371
1970-71 78 861 28 796 8 054 21 060 136 771
1975-76 107 079 53 567 10 613 28 455 199 714
1980-81 142 984 25 428 105 359 16 427 44 950 335 148
1985-86 187 589 9 598 119 678 24 531 66 596 407 992
1990-91 159 639 17 307 114 234 35 339 132 339 458 858
1993-94 152 903 27 874 151 543 41 964 167 379 541 663
1996-97 228 237 33 999 230 181 55 903 241 269 789 589
Sec Général Al-Azhar Commercial Agricole Industriel Total
Secondaire
1965-66 71 371
1970-71 63,16% 19,09% 5,10% 12,65% 136 771
1975-76 54,47% 27,28% 5,14% 13,11% 199 714
1980-81 43,45% 7,87% 30,22% 4,88% 13,58% 335 148
1985-86 42,23% 2,99% 30,36% 6,62% 17,80% 407 992
1990-91 34,44% 3,91% 24,72% 7,51% 29,42% 458 858
1993-94 29,42% 4,45% 27,17% 7,60% 31,36% 541 663
1996-97 29,95% 4,78% 28,92% 7,00% 29,35% 789 589
Source : Annuaires statistiques
Annuaires statistiques
PORTRAIT D’UN SYNDICALISTE
H. Z., président du syndicat des applicants pour le gouvernorat de Guiza (ouest du Caire),
trésorier du syndicat général, a une longue carrière de syndicaliste, et son itinéraire, comme
ses propos, sont exemplaires à plus d’un titre. Son profil est d’autant plus intéressant qu’il a
été responsable dans le syndicat ouvrier avant de passer au syndicat des « applicants ».
Né en 1945 à Imbaba, quartier populaire d’urbanisation récente, c’est un néo-citadin
dont les parents, d’origine paysanne, font partie des générations ayant vécu les grandes
mutations des années nassériennes. Son père est un petit fonctionnaire et lui-même, par son
origine sociale et sa carrière, est parfaitement représentatif de ce « second stratum », analysé par Léonard Binder, des cadres intermédiaires promus par le régime nassérien.
Diplômé de 1965, il n’appartient déjà plus à la génération des pionniers, fondateurs en
1943 de la première association des diplômés d’école industrielle, qui représentaient encore une élite dans une société massivement analphabète. Ce n’est en effet que progressivement que se font sentir les effets de la politique de scolarisation nassérienne.
Son itinéraire militant suit les étapes des changements socio-politiques des années
1960 et 1970. Arrivé à l’âge adulte et à la vie professionnelle en 1965, vers la fin de
l’époque nassérienne, il est d’abord actif à l’Organisation de la Jeunesse de l’Union Socialiste Arabe. L’action syndicale est alors peu attractive, du fait de sa subordination au politique : après la création, en 1965, de l’Union Socialiste Arabe, dont les sections d’entreprise font concurrence au syndicat, celui-ci perd une grande partie de sa raison d’être,
comme intermédiaire et porte-parole des problèmes ouvriers auprès du pouvoir (M. Posusney, 1997, p. 91-92). C’était au sein de l’Union Socialiste Arabe, bien plus que dans les
organisations populaires et syndicales qui lui étaient subordonnées, qu’étaient organisés la
mobilisation et l’encadrement de la population au service du projet social et politique nassérien (Binder, 1978, p. 308 et suivantes). L’Organisation de la Jeunesse, mieux implantée
chez les jeunes des milieux populaires, dans les entreprises et les campagnes, qu’en milieu
étudiant, traditionnellement plus rétif à toute forme d’encadrement (Abdalla, 1985, p. 127-130), a joué un rôle déterminant dans la formation de toute une génération de cadres politiques, que l’on retrouve aujourd’hui à la direction de la plupart des organisations politiques et syndicales, au sein du régime ou dans l’opposition.
Ce n’est qu’après la disparition de cette organisation, en même temps que celle de
l’Union Socialiste Arabe, en 1976, que H. Z., au bout de onze ans de vie professionnelle
(moins deux années de service militaire), se tourne vers l’action syndicale au sein du syndicat de son entreprise. Son passé, et l’expérience politique acquise précédemment, lui
permettent de gravir rapidement les échelons et de devenir vice-président du syndicat des
travailleurs des transports.
Le Syndicat des Professions Techniques Appliquées (ou « Syndicat des Applicants ») vient d’être créé au niveau national (par la loi n°67 de 1974), et une section est constituée à
Guiza * en 1978, à laquelle il adhère immédiatement. Pendant un temps, coopté au conseil
d’administration de cette dernière, il cumule des responsabilités des deux côtés. Lorsque
des élections sont organisées, en 1982, on lui demande de choisir, et tout naturellement,
plutôt que le syndicat ouvrier, il choisit « son syndicat », qui lui offre, dit-il, des possibilités d’action plus larges et plus intéressantes, mais surtout un statut évidemment plus prestigieux. Il est d’abord délégué (1982), puis secrétaire général (1986), enfin président
(1990), du syndicat de Guiza, avant de prendre la responsabilité de la caisse de solidarité
du syndicat général, dont il devient ensuite le trésorier (1996).
H.Z. justifie son choix d’abandonner le syndicat ouvrier et de s’investir dans le syndicat professionnel en mettant l’accent sur la nature de la mission de ce dernier (la promotion
de la profession, l’amélioration du niveau) et les conditions de l’activité syndicale (les
contacts avec des collègues travaillant dans des contextes et domaines différents,
l’ouverture sur des questions et préoccupations diverses). L’ensemble de ses propos laisse
entrevoir une continuité et une cohérence entre les aspirations et les ambitions du jeune
homme militant dans l’organisation de jeunesse dans les années 1960, et celles du syndicaliste d’aujourd’hui, soucieux de participer à la modernisation et au progrès de son pays, en
accédant à des positions de responsabilité. Si, d’une époque à l’autre, on est passé d’un
projet socialiste à une politique beaucoup plus pragmatique et à un ralliement de fait à
l’Occident et au modèle libéral, le projet nationaliste modernisateur et la valorisation de la
compétence et du savoir comme moteurs de ce projet restent au fondement de ses prises de
position, tandis que le tournant des années Sadate a promu une vision plus technocratique
que politique du développement.
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[1]
À l’instar des pays anglo-saxons. Cf. Dubar, Tripier, 1998, p. 7.
[2]
Du substantif
tatbîq (application), dérive l’adjectif
tatbîqî, employé pour désigner les
mihan fanniyya tatbîqiyya (professions techniques appliquées), et par extension les
tatbîqiyyîn (pluriel de
tatbîqî ), pour désigner les professionnels concernés. Le mot français “technicien” correspond plutôt à
l’arabe
fannî, utilisé dans tous les pays arabes, alors que
tatbîqî est une pure invention des Égyptiens.
[3]
French, 1981, Drexel, 1994, Jobert et Tallard, 1992.
[4]
Issu de la racine
fann, qui signifie
art, le mot
fannî qualifie celui qui maîtrise un art ou une technique.
[5]
Voir tableau en annexe.
[6]
L’Égypte jusqu’en l’an 2000,
L’enseignement technique et son rôle dans la formation de la main
d’œuvre, Série d’études publiées par les Commissions Nationales spécialisées, 1980, p. 50.
[7]
Article 3 de la loi n° 67 de 1974. Voir plus loin.
[8]
Les catégories 2,3 et 4 correspondent à un niveau d’enseignement supérieur court, soit deux ou
trois ans après la fin du secondaire, ou cinq ans après la fin du niveau dit “intermédiaire”.
[9]
I.e. dans le domaine des techniques industrielles et arts appliqués, à l’exclusion des qualifications
de niveau équivalent dans ceux du commerce, de la santé et plus largement des services.
[10]
Pour une présentation de la Fédération syndicale ouvrière et de son fonctionnement, voir Ibrahim,
1998. Sur les syndicats professionnels, voir Longuenesse, 1995.
[11]
Cf. Moore (1980), p. 33. Voir aussi le mémorandum explicatif de la loi n° 66 de 1994, sur le syndicat des ingénieurs, Imprimerie nationale, Le Caire, 1989, p. 72 (en arabe).
[12]
Formules et arguments extraits de divers entretiens réalisés durant le printemps et l’été 1996 à Helouan (banlieue industrielle au sud du Caire) et Guiza (ville jumelle du Caire sur la rive droite du
Nil), ainsi que de divers articles de la revue du syndicat des applicants.
[13]
Une telle affirmation trahit peut-être aussi une préférence inavouée pour les emplois de bureaux,
plutôt que pour le travail en usine ou en atelier, ainsi qu’un surnombre relatif de diplômes techniques, qui aurait amené de nombreux organismes à les embaucher pour des fonctions administratives. Entretien avec H. Z., président du syndicat des applicants de Guiza, le 6/8/1996.
[14]
Article 2 de la loi portant création du syndicat.
[15]
Cf. les très nombreux articles et études dans
Magallat al-Tatbîqiyyîn (
Revue des Applicants, désormais
M.T. ), par ex. n° 2, déc. 1977, n° 15, nov. 1980, n° 34, déc. 85, n° 51, mars 1991, n° 67, mai
1995.
[17]
Cf.
Magallat al-Akhissâ’iyîn. n° 2, juin 1976,
M.T. n° 11, janv. 1980, n° 75, déc. 1997, etc.