2001
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Chicago sous les tropiques ou les vertus heuristiques du metissage
Elisabeth Cunin
Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine 28 rue Saint Guillaume 75007 PARIS
Les chercheurs nord américains qui se sont penchés sur l’Amérique latine et la Caraïbe les ont traditionnellement analysées en termes de métissage, de continuum racial,
d’harmonie des relations interethniques, mettant ainsi en lumière le contraste avec la
bipolarisation et la conflictualité associées aux États-Unis. Pourtant cette vision enchantée
du sud du continent oublie que les sociétés latino-américaines et caribéennes reposent sur un
principe d’organisation socio-raciale, hérité de l’esclavage, et cache la permanence de
discriminations raciales, aujourd’hui dénoncées à travers l’introduction d’un
multiculturalisme s’inspirant de la discrimination positive, qui attribue notamment, dans
plusieurs textes législatifs et constitutionnels, des droits spécifiques aux « populations afroaméricaines ». À travers le regard des chercheurs de la tradition de Chicago (Park, Hughes
et Goffman principalement), il s’agit de s’interroger sur la portée de leurs concepts,
réinterprétés dans une situation de décalage par rapport à leurs conditions d’apparition, tout
en analysant les mécanismes de la transition – si transition il y a – du métissage au
multiculturalisme en Amérique latine et dans la Caraïbe, en s’appuyant principalement sur
les exemples du Brésil et de la Colombie.
North American searchers who have studied Latin America and the Carib have traditionally analysed them in terms of hibridity, racial continuum and interethnic harmony, thus pointing out the contrast between bipolarisation and conflictuality associated to the United States. Yet this delighted vision of the South of the continent
forgets that Latin American and Caribbean societies rely on a socio-racial organization inherited from slavery and hides the everlasting racial discriminations which
have now been denounced through the introduction of a multiculturalism inspired by
positive discrimination, which attributes specific rights to Afro-American populations. Through the eyes of the searchers of the Chicago tradition (especially Park,
Hughes and Goffman), I will analyze the range of their concept reinterpreted from
the South of the continent and the transition mechanisms – if transition there is –
from hibridity to multiculturalism in Latin America and the Carib, studying more
particularly the examples of Brazil and Columbia.
Le métissage, dans l’Amérique coloniale, est perçu comme une menace
permanente : menace biologique face à une conception européenne de pureté et de
hiérarchie entre les « races » ; menace culturelle face aux syncrétismes de tous
ordres ; menace politique face à la montée en puissance des revendications et des
prétentions des métis ; menace sociale, enfin, face à la dilution de tout principe
d’organisation, en particulier la distinction par castes
[1]. Ce n’est pas tant l’esclave
qui inquiète que le « libre de couleur », celui qui pervertit aussi bien l’ordre social
(ni maître, ni esclave) que l’ordre racial (ni « blanc », ni « noir ») par sa position
intermédiaire, entre-deux. En brouillant la superposition entre ces deux ordres, en
dépit des tentatives de régulation juridique, le métissage, loin d’obéir à une logique
d’harmonie et de pacification, alimente et accentue le recours à l’idéologie raciale et
au préjugé de couleur (Bonniol, 1990).
La pensée du métissage avoue son impuissance à rendre compte de son objet : il
existe un « malentendu » inhérent aux analyses du métissage (Bouysse-Cassagne,
1994 : 111) ; le mot métissage « prête à confusion » (Bernand et Gruzinski, 1993 :
8) ; le métissage se construit sur une assimilation du social au biologique
[2] (Benoist
et Bonniol, 1994). La compréhension du métissage se heurte à nos habitudes
intellectuelles qui tendent à préférer les ensembles monolithiques aux espaces
intermédiaires, la rigidité des catégories aux « interstices sans nom » (Gruzinski,
1999 : 42). À tel point que les tentatives d’appréhension théorique du métissage
(voir notamment Laplantine et Nouss, 1997) en sont venues à définir le concept de
façon négative, par ce qu’il n’est pas (le métissage n’est ni fusion, ni fragmentation ;
il contredit la polarité homogène/ hétérogène ; ce qu’il y a de plus opposé au
métissage, ce n’est pas seulement le simple, le pur, le séparé, mais aussi la totalité, la
fusion, le syncrétisme, qui, tous, supposent l’existence d’éléments ontologiquement
distincts) ou à dénoncer le « fantasme » et le « piège » du métissage (Amselle, 1999
et 2000), après avoir pourtant défendu précédemment l’étude des « logiques
métisses » (Amselle, 1990). Or, reléguer le métissage du côté du déséquilibre
transitoire et le bannir du champ scientifique, c’est s’interdire d’introduire
l’ambivalence et l’infinitude au cœur même de la pensée scientifique, en ne les
concevant qu’en termes de défaillance, de renoncement ou d’échec. Négation de
l’identité et de l’altérité, le métissage oblige à penser le distinct qui n’est pas très
lointain, le lointain qui n’est pas très distinct. Il apparaît comme un processus
mettant en cause toute tentative de classement social et scientifique, comme une
pratique subversive de toutes les catégories. Il incite à ne plus isoler le noir du blanc,
l’identité de l’altérité, et invite au contraire à substituer le « et » au « ou », la
coexistence à la distinction, à se positionner sur la frontière, dans le va-et-vient. Il
révèle que la question n’est pas seulement celle de la crise de l’identité mais celle de
la crise de la logique même d’identité (Laplantine et Nouss, 1997 : 271)
Dans cet article, je voudrais montrer que le métissage, non pas en dépit des
imprécisions et ambiguïtés relevées par ceux qui l’ont étudié, mais du fait même de
ces imprécisions et ambiguïtés, est un objet pertinent et un outil heuristique de
l’analyse sociologique et anthropologique et rend ainsi inévitable une réflexion sur
la construction des catégories sociales et scientifiques
[3].
Je me place à cette fin dans un contexte particulier, celui de l’affirmation du
multiculturalisme, dans les années 1980-90, dans plusieurs pays d’Amérique latine
[4],
qui reconnaissent pour la première fois l’existence de « populations afroaméricaines » et leur attribuent des droits spécifiques (Uribe et Restrepo, 1997 ; Agier et
Hoffmann, 1999). Si le métissage signifiait jusqu’alors homogénéité et invisibilité, il
laisse place désormais à l’affirmation des différences et à la valorisation des
spécificités ethniques. Alors que les divergences entre le nord et le sud du continent
américain tendent à s’estomper, aussi bien dans la pratique avec l’introduction, en
Amérique latine, de certains éléments de discrimination positive et la distinction
entre populations définies ethniquement, et, aux États-Unis, de catégories raciales
multiples (recensement 2000), que dans la théorie avec la remise en cause de
l’opposition entre un modèle bi-racial aux États-Unis et un modèle multiracial en
Amérique latine (Spickard, 1989 ; Davis, 1991 ; Skidmore, 1993), il est intéressant
de faire un retour en arrière en examinant le regard porté par les chercheurs de la
tradition de Chicago, qui ont été les introducteurs des études sur les relations raciales
et les relations interethniques, sur le sud du continent. On constatera alors que tant
Park que Hughes et Goffman n’ont pas appliqué à l’Amérique latine les outils les
plus pertinents pour l’analyse du métissage (les concepts d’homme marginal et de
dilemme de statut, la distinction stigmatisé/stigmatisable). C’est en les mobilisant
nous-mêmes qu’on pourra montrer comment les impasses conceptuelles et les
contradictions pratiques auxquelles conduit le métissage ont des vertus heuristiques
à travers, notamment, l’introduction de la notion de « compétence métisse ».
En préalable, une précision s’impose autour du terme « race », largement utilisé
en Amérique latine et aux États-Unis, exclu du langage scientifique et quotidien en
France. La race n’est pas autre chose qu’une construction sociale. Ce n’est pas la
présence de différences physiques objectives qui crée la race, mais la reconnaissance
de différences, réelles ou imaginaires, comme socialement significatives (Schnapper,
1998 : 27). Car si l’identification raciale repose bien sur certaines différences
perçues dans le phénotype, ces différences sont elles-mêmes socialement
construites : ce ne sont pas n’importe quelles variations phénotypiques qui sont
devenues racialisées. L’idée même qu’il y a des différences physiques significatives
est une construction sociale et historique. Le critère racial intervient donc dans la
façon dont les membres d’une société se classent et sont classés, au cours de leurs
interactions, d’après leurs caractéristiques physiques. La race intéresse le sociologue
et l’ethnologue dans la mesure où elle intervient, subjectivement et objectivement,
dans les pratiques sociales des individus. Dans son acception contemporaine, le
terme ne dénote pas l’hérédité bio-somatique, mais la perception des différences
physiques en ce qu’elles ont une incidence sur le statut des individus et les relations
sociales. J’étudierai les contacts entre des personnes différentes par la race, entendue
comme une catégorie socialement opératoire, définie à partir de critères biologiques
(couleur, traits phénotypiques). La race sera considérée comme un « discriminant de
rôle » (Hannerz, 1980), un « marqueur d’identité » (Bonniol, 1992), une contrainte
extérieure à l’ensemble des engagements individuels.
C’est pourquoi je ne céderai pas à l’usage courant qui transforme une apparence
approximative et socialement construite en catégorie pour laquelle le substantif,
rendu à l’écrit par la majuscule, renvoie à l’idée d’une identité qui serait
« naturelle » et allant de soi (Agier, 2000 : 8). Contre cette écriture consensuelle
[5] –
qui s’exprime aussi dans la substitution de l’afro-américain au noir, de l’indigène à
l’indien – et politiquement correcte – qui contribue paradoxalement au maintien
d’une vision essentialiste de la race –, j’emploierai les termes noir, blanc et leurs
dérivés (métis, mulâtre
[6], etc.) sans majuscule, termes qui seront d’ailleurs déclinés
de façon relative en plus/ moins noir et plus/ moins blanc. Il s’agit avant tout
d’analyser comment l’apparence raciale intervient dans les mécanismes de
l’identification de soi et des autres, bien plus que de rechercher une supposée
« identité » noire, blanche ou métisse. En anglais, le terme « noir » se conjugue en
«
black », sans majuscule, se rapportant à un trait physique, et «
Negro », avec une
majuscule, désignant une personne, qui serait ainsi définie par son appartenance
raciale. C’est le premier sens du terme anglais – que l’on retrouve d’ailleurs dans
l’expression française « black, blanc, beur » – que je retiendrai ici, afin d’insister sur
le fait que « noir » est une désignation, situationnelle et relative, basée sur
l’apparence, contribuant à l’identification d’un individu dans l’interaction.
1. DES GRINGOS EN AMERIQUE LATINE
L’enjeu du métissage n’est pas seulement une question d’objet : qu’est ce que le
métissage ? Il pose aussi un problème d’outillage intellectuel : comment penser le
métissage ? Précisément, comment les chercheurs issus de la tradition de Chicago,
avec leurs outils élaborés pour l’étude de relations raciales antagoniques, ont-ils
appréhendé le métissage, reposant sur la dilution des catégories d’appartenance ? Je
m’intéresserai, ici, à deux cas : celui, largement connu, du regard porté par Chicago
sur le sud du continent ; celui, moins étudié, de l’assimilation du métis à l’homme
marginal.
DE CHICAGO À BAHIA
On distingue traditionnellement, dans les études portant sur les populations
noires et sur les relations interethniques en général, l’Amérique du Nord de
l’Amérique du Sud : la première serait caractérisée par des clivages marqués et une
situation de conflits récurrents, la seconde par un métissage généralisé et l’harmonie
des rapports sociaux. On évoquera d’un côté les analyses issues de la « soit
disant école de Chicago », selon l’expression de Howard Becker
[7] (1998),
aboutissant au paradigme du ghetto noir et, de l’autre, les propos de Vasconcelos
(1992) sur le Mexique et sa notion de « race cosmique » ou ceux de Gilberto Freyre
(1997) parlant de « démocratie raciale » au Brésil. La situation est décrite en termes
de violence et de ségrégation aux États-Unis, de rapports pacifiques, d’intégration,
d’homogénéisation en Amérique latine
[8].
Loin de viser à une comparaison termes à termes entre Chicago et Bahia,
Cartagena ou Caracas, ou d’ignorer les analyses réalisées, depuis le début du siècle,
en Amérique du Nord et du Sud
[9], je considérerai l’« école de Chicago » comme
porteuse des paradigmes fondateurs des études sur les relations raciales. Il n’est
donc pas question d’appliquer Chicago à l’Amérique latine, encore moins de
présenter une analyse de la société nord-américaine, mais de franchir les barrières
nationales et académiques, d’avoir recours au décalage et au détournement, pour
mieux saisir la portée des concepts proposés par les chercheurs de Chicago et mieux
interroger la réalité propre à l’Amérique latine.
De fait, non seulement cette comparaison est implicitement effectuée par les
acteurs eux-mêmes lorsqu’ils s’interrogent, notamment depuis l’introduction du
multiculturalisme dans plusieurs pays (Colombie, Brésil, Equateur, Venezuela, etc.),
sur la définition de l’« afro-américain », mais elle permet également de relire les
concepts des sciences sociales nord-américaines, fondateurs en termes de relations
raciales, à la lumière de la situation sud-américaine. C’est d’ailleurs ce que faisait
déjà Roger Bastide qui n’hésitait pas à analyser la situation brésilienne à partir des
concepts développés aux États-Unis : ghetto, caste/ classe (Bastide, 1996). Mais
c’est aussi ce que firent plusieurs chercheurs nord-américains travaillant, en
Amérique Latine, sur les contacts entre personnes différentes par la race : Robert
Park (1950), Charles Wagley (1968), Marvin Harris (1965), etc.
Que nous dit « Chicago » sur les relations raciales en Amérique latine ? Je
m’intéresserai ici plus particulièrement aux travaux de Donald Pierson
[10], étudiant
de Park – qui est d’ailleurs l’auteur de l’introduction de son principal ouvrage –,
ayant effectué plusieurs études sur Bahia. Comme le rappelle Pierson, sa démarche
s’inscrit dans la continuité théorique des réflexions menées sur les relations raciales
aux États-Unis et témoigne d’une volonté, fortement présente à l’époque, d’élargir
l’horizon géographique des études. « En 1934, alors que j’étais assistant en
sociologie à l’Université de Chicago, mon attention fut attirée par le Dr. Herbert
Blumer sur les possibilités qu’offrait le Brésil comme terrain d’étude des contacts
raciaux et culturels, et je reçus également les encouragements des Dr. Robert
Redfield, Louis Wirth et Ellsworth Faris pour considérer de façon sérieuse ces
possibilités (…). À peu près au même moment, le Dr. Robert Park revenait d’un
long voyage autour du monde, au cours duquel il avait directement observé un
certain nombre des plus grands centres de contact social et culturel, y compris le
Brésil » (Pierson, 1967 : xii).
Pour Pierson, et il s’agit de la thèse centrale de sa recherche, les conflits, à Bahia,
prennent la forme d’antagonismes de classes et non d’antagonismes raciaux
(Pierson, 1967 : 349). Dans son introduction à la seconde édition, en 1965 (la
première édition de son ouvrage sur Bahia date de 1942), Pierson confirme ses
propos : il existe une tendance à voir un conflit racial, ou au moins de couleur, dans
des situations où c’est la compétition de classe qui est en jeu (Pierson, 1967 : xliii).
Une telle divergence entre Amérique du Nord et du Sud s’explique avant tout par
la définition différentielle des catégories raciales, par le statut accordé au « noir » et
au « blanc ». Car si les États-Unis ne peuvent se penser qu’en noir et blanc, le Brésil
aurait tendance à ne se voir ni en blanc ni en noir. À une représentation
dichotomique du « tout ou rien » s’oppose ainsi un continuum s’incarnant dans le
métissage. Les termes, d’un pays à l’autre, ne sont pas interchangeables : « Aux
États-Unis, “blanc” signifie “de descendance caucasienne pure” ; mais au Brésil
“branco” peut signifier “une personne à prédominance blanche, indépendamment de
son origine raciale”, incluant des milliers de métis clairs et, dans le cas d’individus
portant des marques de prestige, des métis foncés ou même un noir à l’occasion ; ou
il peut signifier, parfois, “une personne de prestige” ou simplement “mon ami”.
D’un autre côté, “Noir” aux États-Unis signifie “n’importe qui descendant de
n’importe quel degré d’un Africain, y compris tous les métis ” (l’origine est donnée) ;
alors que “prêto” au Brésil peut signifier “une personne avec des traits Négroïdes
notables” ou, parfois, “une personne de bas statut” ou simplement “un ennemi
personnel” » (Pierson, 1967 : xxiv, souligné par l’auteur).
En d’autres termes, la fameuse règle nord-américaine de la « goutte de sang » n’a
pas de signification au Brésil et en Amérique latine en général, les catégories
« blanc » et « noir » renvoient à l’apparence physique et au statut social, et non à
l’appartenance raciale, entendue comme ascendance génétique. Le « blanc » et le
« noir » correspondent à des positions sociales, de telle façon que la mobilité
ascendante peut s’accompagner d’une sortie de la catégorie de couleur. En
substituant le métis au noir, le Brésil supprimerait ainsi la barrière raciale.
Dans son analyse, Donald Pierson s’appuie sur trois différences historiques
jugées déterminantes entre Amérique latine et Amérique du Nord.
Esclavage et manumission
Pierson considère que l’esclavage, au Brésil, reposait sur des liens de familiarité
que la conception biologisante des États-Unis ne permettait pas. Il met en avant le
fondement exclusivement racial du système esclavagiste nord-américain, en
comparaison avec la situation brésilienne qui, si elle s’appuie aussi sur la différence
raciale, s’inscrit dans une logique de droit de propriété et de prospérité économique.
D’une manière générale, on considère que le système esclavagiste d’origine
espagnole aurait été moins sévère que celui instauré dans les pays anglo-saxons
(Degler, 1971 ; Cabellos Barreiro, 1991 : 19-20 ; Sala-Moulins, 1992 ; Jaramillo
Uribe, 1994 : 172) ; il est en tout cas marqué par l’importance du phénomène de
manumission, autorisant l’affranchissement légal des esclaves. Celui-ci montre à
quel point l’esclave est considéré certes comme une marchandise, mais aussi comme
un capital économique, qui peut être cédé moyennant compensation financière.
Selon Pierson, ce n’est pas tant une idéologie de la différence raciale qui fonde le
système esclavagiste latino-américain – même si celle-ci est bien présente –, que la
recherche de la rentabilité économique.
De la compétition au paternalisme
L’abolition de l’esclavage, au Brésil, ne s’est pas accompagnée d’une rupture
violente de la structure sociale comme ce fut le cas dans le sud des États-Unis
(Pierson, 1967 : 346-347). Au contraire, elle fut le résultat d’une transition
progressive, favorisant le maintien de relations héritées de l’époque esclavagiste, ne
remettant pas en cause les anciens liens et évitant l’instauration d’un système de
castes, dans lequel chacun se replie derrière la color line. Aux États-Unis, la
question des relations violentes entre les races naît en même temps que la migration
de la population noire du Sud vers les grandes villes du Nord, qui s’accompagne de
la naissance d’une classe moyenne noire et de l’augmentation du niveau d’éducation
des populations noires. Celles-ci apparaissent désormais comme une menace, dans
une situation de concurrence, aux yeux de ceux qui sont déjà dans la compétition, les
blancs. Or ce processus n’a pas eu lieu à Bahia, le cycle des relations raciales ne
s’est pas enclenché, la population noire n’est pas issue d’une migration récente. Dès
lors, si l’on suit les réflexions de Donald Pierson, la question des relations raciales
ne se pose pas : chacun est à sa place, chacun fait ce qui est attendu de lui, des
normes communes sont connues et acceptées et la compétition entre populations
blanches et noires n’a pas de raison d’être – ou, quand elle existe, ne s’exprime pas
en termes raciaux. Les études nord-américaines distinguent deux situations bien
différentes : celle du sud des États-Unis où, même après la disparition de
l’esclavage, règne un système à la fois discriminant et normalisé, réglé par le respect
de l’« étiquette » pour reprendre le titre d’un livre de B. W. Doyle (1937) ; celle des
villes du Nord, caractérisées par la liberté individuelle et la possibilité de mobilité
sociale, où la discrimination s’accompagne de conflit et de violence. À Bahia, ces
deux schémas se superposent : coexistence sur un même territoire urbain et
paternalisme hérité de l’époque esclavagiste.
« Dilemme américain » et nation métisse
Dans la société nord-américaine, l’arrivée des populations noires du Sud est
ressentie comme une menace par les habitants des grandes villes du Nord : le
préjugé racial est alors mobilisé pour empêcher l’entrée des individus noirs dans la
compétition. C’est le « dilemme américain », tel que le décrit Gunnar Myrdal à la
même époque, dilemme qui concerne avant tout le blanc, notamment le « petit
blanc », celui qui est socialement le plus proche des noirs, qui a le plus à perdre dans
cette situation nouvelle de concurrence et qui reporte sur les noirs les frustrations
nées de ses rapports avec les autres blancs (Myrdal, 1994). L’éclairage se déplace
donc : pour comprendre les relations raciales, il faut se pencher du côté des blancs,
ceux qui déterminent la place des noirs et définissent la « race noire ». Or, Pierson
affirme que les blancs n’ont jamais eu le sentiment d’être menacés dans leur statut
au Brésil (Pierson, 1967 : 347). De fait, le « dilemme américain », ce décalage entre
les plus hautes valeurs de la nation et de la démocratie américaines et l’exclusion des
noirs, est résolu – au moins dans l’idéologie –, en Amérique latine, dans le mythe de
la nation métisse. Les nations latino-américaines, à travers leur référence à la notion
ambigüe de métissage, apportent une solution au dilemme américain de l’intégration.
En substituant le métis au noir, Pierson, mais aussi Park, font comme si l’assimilation était synonyme d’effacement des différences, comme si l’intégration
conduisait naturellement à l’absence de discrimination. Park évoque ainsi la
« tendance du Brésil à absorber le Noir » (Park, 1967 : lxxix), alors que Pierson
affirme qu’il n’y a pas de problème noir à Bahia « parce que les Noirs sont dans un
processus d’absorption et seront complètement incorporés » (Pierson, 1967 : 344).
Le problème racial tend à être identifié à la résistance offerte, ou supposée offerte,
par un groupe à l’absorption (Pierson, 1967 : 350). Alors que le système
dichotomique nord-américain aboutirait à une exclusion inconditionnelle des noirs
en situation de compétition, indépendamment des mérites individuels, le régime sudaméricain offrirait en contraste une forte possibilité de mobilité et d’insertion
individuelles, résultant de l’absence de confinement derrière une color line, absence
symbolisée par le mythe du métissage.
En reprenant la distinction opérée par Pierre-André Taguieff (1987,1991) et
Michel Wieviorka (1991,1993) entre deux logiques du racisme, l’une reposant sur
un principe d’infériorisation, l’autre sur un principe différencialiste, on pourrait dire
que les analyses nord-américaines tendent à appliquer, en Amérique du Sud, une
conception différencialiste des relations raciales à une situation qui est davantage
orientée par une logique infériorisante. Tout se passe comme si on raisonnait dans le
cadre analytique du rejet, de la mise à distance, de la ségrégation là où les pratiques
répondent plutôt à une logique de l’inégalité, de l’invisibilité, de la discrimination.
C’est pourquoi une étude en termes d’assimilation n’a pas vraiment de pertinence à
Bahia ou à Cartagena : les individus noirs et métis sont intégrés aux sociétés latinoaméricaines, le racisme s’inscrit dans les relations sociales plus qu’il ne repose sur
une absence de rapports sociaux. Et le questionnement se déplace, visant à savoir
quelle est la place qu’ils y occupent et comment le facteur racial intervient pour la
définir. La couleur, tout en étant un marqueur physique, n’est pas complètement
indélébile ; mais le fait qu’elle soit socialement définie n’autorise pas toutes les
manipulations et adaptations. Aussi bien, sa production et sa perception obéissent-elles à certaines règles, qui ne sont pas seulement individuelles. Le métissage offre
certes une possibilité de jouer avec les catégories raciales, mais la polarisation
raciale – et les présupposés biologiques sur lesquels elle repose – place cette
capacité sous contrainte (Agier, 2000 : 228).
Le jeu de miroir entre Amérique du Nord et Amérique de Sud tend à grossir les
différences ; mieux même : il impose une logique dichotomique là où il faudrait
raisonner en termes de coprésence et de croisement. La rationalité économique de
l’affranchissement ne remet pas en cause le fondement racial de l’esclavage ; le
paternalisme s’accompagne d’une polarisation extrême des rapports socio-raciaux ;
le métissage fait coexister intégration et discrimination.
Dans la pensée nord-américaine, les relations raciales ne deviennent un enjeu
que lorsqu’elles mettent en cause l’intégration des groupes raciaux, dans une logique
intellectuelle incapable de penser la question raciale indépendamment de celle de la
différenciation, de concevoir l’assimilation autrement que comme un processus
d’homogénéisation des normes. Or les populations noires sont intégrées en
Amérique latine, ce qui n’empêche pas leur stigmatisation. Considérées inférieures
et, à ce titre, discriminées, elles sont aussi acceptées : pour l’anthropologue
britannique Peter Wade, cette contradiction ne se résout que dans la référence aux
projets nationaux latino-américains. Avec les indépendances et la constitution de
Républiques, se pose aux élites créoles, en Amérique Latine, la question de la place
des populations noires et indiennes au sein des nouvelles nations et, surtout, de la
place du métissage : c’est précisément cette question qui n’existe pas dans le projet
national étasunien. D’un côté, il s’agit d’affirmer que le cœur de l’identité latinoaméricaine – et sa spécificité par rapport aux métropoles européennes – réside
précisément dans le caractère métis de sa population ; d’un autre côté, le futur des
nations latino-américaines, s’il se veut synonyme de progrès, ne peut passer que par
le blanchiment de leur population et, à plus long terme, la disparition des individus
noirs et indiens. L’idéologie concernant la nationalité et le mélange des races a donc
deux visages. L’un, démocratique, qui cache la différence, prétend que celle-ci
n’existe pas. L’autre, hiérarchique, qui met en avant la différence pour privilégier le
blanc (Wade, 1997 : 50). Cette coexistence de logiques, c’est une autre notion développée par la tradition de Chicago qui permet de l’appréhender : celle de l’homme
marginal.
L’HOMME MARGINAL
L’individu qui occupe un statut particulier, c’est-à-dire une position sociale
définie par des droits et des devoirs, doit posséder une ou plusieurs caractéristiques
spécifiques. Certaines combinaisons semblent plus naturelles et sont plus acceptées
que d’autres : aux États-Unis, comme le rappelle Everett C. Hughes
[11], un homme,
blanc et protestant, sera reconnu comme médecin par toutes les catégories sociales.
Si le médecin est une femme, noire et/ ou catholique, il n’en ira pas de même. Dans
le premier cas, le médecin possède un
master status (statut principal) dans lequel les
traits personnels sont en adéquation avec les caractéristiques socialement attachées à
la position occupée ; dans le second cas, les traits personnels ne correspondent pas
aux attentes, provoquant ainsi une confusion, un « dilemme de statut ». Dans la
personne du noir professionnellement qualifié, les indices de statut interfèrent de
façon contradictoire. Le dilemme, pour celui qui rencontre un tel individu, est de
savoir s’il doit le considérer comme un noir ou comme un membre de sa profession.
Hugues semble suggérer que l’identification raciale, en Amérique du Nord, agit
comme un master status qui déterminerait une fois pour toutes le comportement
individuel : « l’appartenance à la race Noire, telle qu’elle est définie dans les mœurs
et/ ou dans les lois américaines, peut être considérée comme un trait déterminant
d’un statut principal. Elle tend à s’imposer, dans la plupart des situations cruciales, à
n’importe quelle autre caractéristique qui pourrait s’y opposer » (Hughes, 1994 :
357). On serait donc noir, avant d’être ouvrier ou avocat, homme ou femme, jeune
ou vieux. C’est d’ailleurs ce que confirme Howard Becker, reprenant l’analyse de
Hughes pour décrire les mécanismes de l’étiquetage de la déviance : « On peut
emprunter avec profit un autre élément à l’analyse de Hughes, la distinction entre
statut principal et statut subordonné. Dans notre société, comme dans les autres,
certains statuts l’emportent sur tous les autres. La race en est un exemple.
L’appartenance – socialement définie – à la race Noire l’emporte sur la plupart des
autres considérations de statut dans presque toutes les situations (…) » (Becker,
1985 : 56). Comme dans l’analyse de la déviance, les caractéristiques individuelles
sont perçues à travers le prisme de l’appartenance à la catégorie « noir ».
L’identification de l’individu comme noir, ou comme déviant, précède les autres
identifications ; la mobilité sociale, la promotion individuelle ne changent en rien la
catégorie d’appartenance raciale.
Or, si la race apparaît ici comme une condition nécessaire et suffisante
d’attribution du statut aux États-Unis, il n’en va pas de même en Amérique latine.
L’identification raciale n’est qu’un élément, parmi d’autres, de définition de la
position sociale ; la signification des traits physiques n’est pas donnée une fois pour
toutes. Les situations d’alarme, les dilemmes de statut, ne sont ni accidentels ni
problématiques mais apparaissent au cœur des pratiques quotidiennes. Le métissage
n’est pas un état, ni une qualité : il est de l’ordre de l’acte, qui met en cause tout
classement dans des statuts prédéfinis.
C’est en ce sens que le métis peut être rapproché de l’homme marginal, étudié
par Park, mais aussi par Hugues. De fait, les deux auteurs font eux-mêmes
explicitement l’association entre les termes : pour Park, « l’homme marginal typique
est un métis ( mixed blood ) » (Park, 1950 : 370) ; Hughes, quant à lui, l’utilise pour
élaborer la notion de « dilemme de statut ». « L’idée se trouve dans une phrase
suggestive de Robert E. Park écrivant sur l’“homme marginal”. Il a appliqué le
terme à un cas particulier – l’hybride racial (…) » (Hughes, 1994 : 353).
L’association entre « homme marginal » et « métis » revient très souvent dans
les propos de Park, notamment dans son ouvrage
Race and culture (1950)
[12]. Le
métis se voit ainsi doté des caractéristiques de l’homme marginal : insertion
simultanée dans deux mondes, dans lesquels il demeure en partie un étranger (356) ;
capacité de regarder avec un certain détachement les mondes d’appartenance de ses
parents (111) ; rôle de médiateur entre les races et les cultures (136) ; largeur de
l’horizon qui fait de lui « l’être humain le plus civilisé » (376), etc. Deux points
méritent d’être particulièrement soulignés : le métis « occupe une position quelque
part entre deux cultures » et « porte sur le visage l’évidence de son origine métisse »
(370). Ces deux éléments caractérisent le métissage : entre-deux, intermédiaire,
interstice d’un côté ; apparence, face-à-face, traits physiques de l’autre.
Ni blanc ni noir, le métis, comme l’homme marginal, se situe dans cet entre-deux
de l’identification qui lui permet de manipuler les catégories dans une logique de
non-coïncidence. Il procède à la mise en question des principes et notamment du
principe d’identité, dans un jeu sans cesse recommencé, dans lequel chaque partie,
jamais achevée, produirait de nouvelles règles. Avec le métis, les signes du statut se
superposent toujours plus au point de brouiller les labels, le rapport entre position
occupée et identité attribuée, entre identification sociale et identification raciale.
Pourtant, il ne s’agit pas de sous-estimer le poids de la discrimination et du préjugé
racial en Amérique latine, comme ont eu tendance à le faire les sociologues de
Chicago. L’identification au noir repose bien sur une association implicite avec
d’autres caractéristiques, le plus souvent négatives – de même que l’homme
marginal reste bien à la frontière de la société. Mieux même : l’appartenance
supposée à la race noire, lorsqu’elle est affirmée, joue également comme un statut
principal qui détermine tous les autres. Mais c’est cette attribution de statut qui n’est
pas automatique : si le noir est naturalisé, l’identification au noir ne l’est pas.
En passant du nord au sud du continent, les chercheurs de Chicago ont inversé la
logique de leur raisonnement : de la ségrégation on passerait à l’intégration, de la
polarisation à l’harmonie, du modèle bi-racial au continuum. Mais c’est un autre de
leur concept, celui d’homme marginal, qui s’avère le plus pertinent pour décrire le
métissage caractéristique de l’Amérique latine : intermédiaire entre deux mondes (et
plus), quotidiennement confronté aux dilemmes de statut, l’homme marginal fait
preuve de cette compétence, que l’on qualifiera de métisse, à passer d’un système
normatif à un autre, à adapter sa performance à la situation.
UN MÉTISSAGE SOUS CONTRAINTE
Aux États-Unis, la catégorie « Noir », en rassemblant sous la même appellation
une population variée, tend à minorer les différences et les nuances raciales, dans
une logique incapable de concevoir la « pâleur noire » (Pétonnet, 1986). Les États-Unis n’ont pas eu à comprendre le métissage (Marienstras, 1976 ; Hollinger, 1995) :
quand les chercheurs nord-américains s’intéressent au sud du continent, ils voient
dans ce métissage qui ne leur est pas familier un symbole d’harmonie sociale, la
marque du primat de la classe sur la race. Pour Robert Park, il n’y a pas de problème
de race en Amérique latine (Park, 1967 : lxxviii). Et Park d’évoquer la faculté de la
société brésilienne à assimiler la population noire ou le statut de « survivance
archéologique » du candomble et de certaines pratiques religieuses dans un contexte
d’assimilation.
Dès lors, la tentation est grande de considérer l’Amérique latine comme un
paradis racial où la race ne serait plus un frein à l’ascension sociale. Dans la société
brésilienne, par exemple, les individus acquerraient une position sociale en fonction
de leur compétence personnelle et de leur réussite individuelle bien plus qu’en
fonction de leur ascendance raciale. De fait, la multiplicité des catégories
d’identification raciale utilisée à Bahia est avancée comme un gage de mobilité
individuelle. Si les catégories raciales sont si nombreuses, les individus n’ont-ils pas
la possibilité de les combiner à l’infini, échappant ainsi à toute assignation
identitaire ? Il n’est plus question alors d’appartenance raciale – qu’elle soit
biologique ou liée à la couleur – mais de catégories flottantes, non déterminantes,
interchangeables à tout instant. Pourtant, peut-on suivre Pierson lorsqu’il affirme
que les catégories d’identification changent avec chaque individu (Pierson, 1967 :
xxv) ? Peut-on croire, avec Solaún et Kronus, dans leur étude sur Cartagena,
comparable à bien des égards à Bahia
[13], que le noir riche est considéré comme un
blanc et le blanc pauvre comme un noir (Solaún et Kronus, 1973) ? Peut-on
raisonner en termes de préférences individuelles, de choix de consommateur, de
marché des identités, comme le fait Michael Banton lorsqu’il applique la théorie
économique et l’individualisme méthodologique aux relations raciales (Banton,
1971) ? Peut-on affirmer que les identifications changent d’un individu à l’autre,
d’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre, d’une enquête à l’autre, d’un observateur
à l’autre ?
L’étude des relations raciales en Amérique latine passait nécessairement par une
adaptation du modèle importé des États-Unis, dont l’abandon d’une vision
dichotomique constitue l’élément principal ; mais cette mise à distance ne doit pas
conduire à privilégier une analyse symétriquement opposée. On passerait ainsi de la
race à la classe, de la barrière à la fusion, du déterminisme à l’individualisme. À trop
vouloir se distinguer du paradigme de la
color line, on aboutit finalement à une
dilution des catégories raciales qui, à force d’être porteuses de significations
multiples, en perdent toute véritable signification. Le grand nombre de catégories
témoigne certes de la richesse du processus d’identification raciale en Amérique
latine, qui ne se réduit pas à quelques ensembles artificiellement et schématiquement
construits. Pourtant, reprendre la multiplicité des termes utilisés par les acteurs eux-mêmes, comme tendent à le faire certains auteurs, est non seulement insatisfaisant,
le différencialisme absolu
[14] risquant de tourner le dos à l’idée même de toute
communauté d’expérience et de pratique, mais contribue finalement à reproduire une
stratégie d’occultation du facteur racial (Agier, 2000 : 198).
Or métissage ne signifie pas absence de racisme : il suppose au contraire un
mélange de discrimination et d’intégration, s’appuyant sur l’usage social des
catégories raciales et non sur leur effacement. L’importance, en Amérique latine, du
blanchiment en est l’illustration la plus directe : il consiste à adopter des
comportements et des modèles considérés comme définissant le statut de blanc. En
d’autres termes, il équivaut au refus de s’identifier et d’être identifié en tant que
« noir », dans un système où, pour occuper une position sociale valorisée, il n’est
d’autre solution que de renoncer aux attributs caractérisant le noir. L’existence de ce
processus montre à quel point l’appartenance raciale peut agir comme un stigmate
interdisant de façon définitive l’accès à certains statuts. Pour changer de position
sociale il faudrait alors, avant tout, changer d’apparence raciale. Le blanchiment
peut ainsi prendre une forme culturelle (pratiques associées à la culture blanche),
sociale (insertion dans des réseaux de sociabilité blancs), biologique (relations
sexuelles, éclaircissement de la couleur de la peau, lissage des cheveux). Le
métissage ne saurait être perçu comme une négation du racisme : il n’élimine pas le
stigmate racial mais permet de s’en accommoder. Il faut d’ailleurs rappeler qu’il est,
en Amérique latine, le produit d’une double domination liée à l’esclavage, raciale
mais aussi sexuelle. Il offre la possibilité d’échapper au handicap – plus exactement,
à ce qui est présenté comme un handicap – mais ne remet pas en cause l’existence
même de ce handicap.
Les notions d’« homme marginal » et de « dilemme de statut » introduites par
Park et Hughes permettent de mieux appréhender ce métissage qui n’est ni dilution
des catégories raciales, ni enfermement derrière la barrière de couleur. Entre
apparence physique et discours ethnique, entre assignation identitaire et
manipulation des normes, le « noir » n’est ni une couleur désignant une identité, ni
un masque modifiable à loisir.
L’utilisation, dans la littérature nord-américaine, du terme « passing »
(Stonequist, 1965 : 184-200) est révélatrice : on passerait ainsi de l’autre côté du
miroir, on franchirait la color line, de noir on deviendrait blanc. Comme si les deux
appartenances étaient exclusives l’une de l’autre. Or, en Amérique latine, l’autre
côté du miroir n’existe pas, nulle barrière n’est franchie. Ou, plus exactement, une
multitude de frontières sont quotidiennement franchies. Le concept de passing n’y a
pas de signification, sauf à en faire une pratique permanente, qui prendrait d’ailleurs
la forme d’allers et retours incessants plus que celle d’une logique irréversible, tant
ces « passages » s’apparentent à une activité ordinaire et non à un changement
d’état. La qualification raciale de soi et celle qui est attribuée aux autres se modifient
constamment au cours des interactions et s’inscrivent dans un processus d’interdétermination – plus que d’indétermination – en situation. Le métissage n’est ni de
l’ordre de l’arbitraire, ni de l’ordre de la synthèse et du dépassement : il est fait
d’ambivalence et de coexistence, de va-et-vient entre des normes et des logiques
parfois contradictoires. Le métissage oblige à renoncer à deux modes de pensée,
celui, analytique, de la séparation, de la décomposition en éléments, mais aussi de la
pureté, et celui de la fusion, pensée cette fois synthétique qui vise à la réconciliation
des contraires. Son étude ne peut se satisfaire ni de l’hétérogénéité, ni de l’homogénéité mais relève de l’entre-deux.
POUR UNE SOCIOLOGIE DES APPARENCES
En affirmant la spécificité irréductible du cas des populations noires et asiatiques
aux États-Unis, Park
[15] met en avant le caractère indélébile des différences raciales,
les conséquences de l’appartenance à un groupe racial n’étant pas comparables à
celle de l’appartenance aux groupes ethniques issus de la migration européenne. Les
minorités raciales sont en effet exclues de la philosophie du
melting pot qui intègre
les différents groupes ethniques dans le pays (Park, 1950
[16] ). Dans sa définition des
relations de race, Park insiste sur les différences de traits physiques immédiatement
perceptibles, auxquelles les intéressés et ceux avec lesquels ils sont en contact
accordent de l’attention. L’obstacle premier à l’assimilation des noirs ou des
Japonais tient à leurs traits physiques, à « leur marque raciale distinctive », qui met
entre les races « le gouffre de la conscience de soi » (Park, 1950 : 209) : « l’Oriental,
en partie à cause de sa façon de parler, mais surtout à cause de sa couleur et d’autres
caractéristiques physiques, est un homme marqué. Comme le Noir, il porte un
uniforme racial qu’il ne peut pas mettre de côté » (Park, 1950 : 160).
Il est intéressant de souligner le paradoxe : alors que les individus noirs sont
définis, dans la tradition nord-américaine, selon un principe d’ascendance (la
« goutte de sang noir »), Park étudie avant tout leurs apparences physiques. Au delà
du cycle des relations raciales auquel on réduit trop souvent les analyses de Park
(Chapoulie, 1999), celles-ci conduisent également à reconnaître la spécificité de la
dimension raciale de l’identification du noir, face à la dimension culturelle de la
définition ethnique des migrants venus d’Europe, dans la première moitié du XXe
siècle, et à admettre le fait que le principal obstacle à l’assimilation du noir ne
repose pas sur des traits intellectuels mais sur des traits physiques (Park, 1950 :
208). Il s’agit donc bien ici d’un renversement de perspective : alors que l’on
considère habituellement que la race est une dimension particulière de l’ethnicité,
qu’elle est un des éléments permettant de définir une identité plus large, l’approche
de Park conduit à analyser l’ethnicisation non comme une logique d’affectation dans
un « groupe ethnique » isolable mais comme une des modalités de l’interaction entre
individus aux traits raciaux différents. On définit souvent l’ethnicité à partir d’un
certain nombre de critères (langue, religion, territoire, pratiques culturelles, etc.), au
sein desquels se trouverait la race (Cox, 1970 ; Olzak, 1992) ; pourtant, il ne suffit
pas de faire du groupe racial un préalable du groupe ethnique, comme s’il allait de
soi que toute société est formée de groupes ethniques inscrits dans la réalité sociale
(Schnapper, 1998 : 75).
Park invite à étudier, non pas les relations entre individus appartenant à des races
différentes, mais les relations entre des individus conscients de l’existence de
différences raciales et agissant dans la vie sociale en fonction de cette conscience.
Les relations de race sont « les relations existant entre populations distinctes par leur
origine raciale, en particulier quand ces différences raciales entrent dans la
conscience des individus et des groupes distingués, et ainsi, déterminent dans
chaque cas la conception que l’individu a de lui-même ainsi que son statut dans la
communauté (…). Les relations de race (…) ne sont pas tant les relations qui
existent entre les individus de différentes races, que les relations entre les individus
conscients de ces différences » (Park, 1950 : 81, traduction J. M. Chapoulie)
[17].
Ce qui est vrai aux États-Unis l’est d’autant plus en Amérique latine. En effet,
dans le premier cas, le préjugé racial découle d’une attribution à une catégorie
particulière déterminée par la naissance ; dans le second, la discrimination est avant
tout fondée sur l’aspect personnel (Banton, 1971). C’est ainsi que l’on observe une
tendance à substituer, dans les travaux portant sur l’Amérique latine, le terme
couleur à celui de race (Nogueira, 1995 ; Hoetink, 1967,1985) : outre qu’elle est
politiquement plus correcte, la référence à la couleur témoigne de l’importance de
l’apparence dans le processus d’identification raciale. Mais la couleur ne rend pas
compte de l’ensemble des éléments qui interviennent dans la présentation de soi et la
qualification d’autrui : traits physiques (couleur, sexe, cheveux, forme du nez et de
la bouche, corpulence, etc.), vêtements, environnement, contexte, etc
[18].
Les États-Unis, tant dans la démarche scientifique que dans la pratique, ont tenté
d’apporter une réponse à la question de l’identification des populations noires : celle
de la « goutte de sang ». Véritable principe de définition des populations noires,
cette règle immuable identifie comme noirs tous les individus ayant une ascendance
noire
[19], fut-elle physiquement indiscernable : la couleur de la peau n’allège en rien
la négritude (Pétonnet, 1986 : 182). Dans ce jeu de miroirs grossissants, les États-Unis sont perçus comme définissant la race de façon absolue et non contextuelle, en
ayant recours au principe de l’ascendance, alors que l’Amérique latine renvoie quant
à elle, dans son appréhension scientifique et populaire de la différence, à l’apparence
(Redfield, 1958 ; Pitt-Rivers, 1973 ; Nogueira, 1995 ; Bastide, 1996), s’inscrivant
ainsi dans une logique relationnelle et situationnelle. Or, si le principe de l’ascendance doit être relativisé dans l’étude des interactions quotidiennes, comme le
montrent par exemple les analyses de Park, il n’en demeure pas moins que
l’Amérique latine tend à s’inscrire en opposition à cette logique, ressassée à l’envie
au Brésil et en Colombie.
« Qu’est-ce qu’être “blanc” ? Qu’est-ce qu’être “noir” ? Qu’est-ce qu’être “de
couleur” ? Ces dénominations semblent pour le sens commun relever de l’évidence,
et recouvrir des réalités biologiques qui s’imposent d’elles-mêmes… C’est là être
victime d’une illusion : il s’agit en fait de catégories cognitives qui, à partir de notre
perception des différences situées dans le spectre visible, sont largement héritées de
l’histoire de la colonisation » (Bonniol, 1992 : 11). Pour répondre à ces questions, il
faut donc comprendre comment des attributs biologiques sont socialement
interprétés, quels sont les codes sociaux qui régissent la référence à la race, quelles
sont les normes de comportement qui intègrent la différence raciale, quelles sont les
conventions auxquelles adhèrent les individus. Prendre au sérieux le rôle des
apparences physiques, c’est aussi s’écarter de la tendance actuelle à diagnostiquer un
« racisme sans races » tel que le décrit Etienne Balibar (Balibar et Wallerstein,
1990 : 32-33) : le thème dominant ne serait plus l’hérédité biologique, mais
l’irréductibilité des différences culturelles (qui fonctionneraient alors,
paradoxalement, comme une véritable nature). Face à ce racisme culturaliste, il
s’agit de privilégier l’étude des interactions entre biologique et social, en
revalorisant la portée sociale et épistémologique des apparences physiques (race,
mais aussi sexe, âge, taille, handicap, etc.), premier élément d’évaluation de l’autre
et de présentation de soi.
Il n’est pas inutile de préciser que la question des relations raciales, largement
étudiée en Amérique latine et aux États-Unis (mais aussi en Grande Bretagne),
émerge aujourd’hui sur la scène publique française, mettant désormais en avant le
rôle joué par les apparences raciales – au lieu de se retrancher derrière la catégorie
traditionnelle d’« immigré » ou le concept émergent (en France) d’« ethnique »
(Tribalat, 1996 ; Le Bras, 1998 ; Population, 1998). Il n’est qu’à voir les débats
provoqués par les pratiques de « testing » à l’entrée de certains lieux publics
(discothèques, bars, restaurants), la mise en place d’un numéro de téléphone, le 114,
destiné à recueillir témoignages et dénonciations du racisme ( Le Monde, 18 mai
2000,29 juin 2000) ou encore le malaise déclenché par la « marche des peuples
noirs » réclamant plus de visibilité à la télévision ( Libération, 22-24-29 mai 2000),
pour se convaincre que le sujet des relations raciales n’est ni lointain ni dépassé. Et
que la couleur, tout en étant une dimension structurante des relations sociales, prend
une signification propre au contexte dans lequel elle agit, révélant ainsi, au-delà de
la qualification des apparences, des mécanismes sociaux et historiques plus larges :
si les populations noires sont identifiées comme des « minorités visibles » en France,
elles sont traditionnellement perçues en termes d’« invisibilité » en Colombie.
Goffman l’a bien signalé : « La nature la plus profonde de l’individu est à fleur
de peau » (1973 : 338). Il faut donc s’intéresser à la façon dont les individus
perçoivent leurs apparences mutuelles, en combinant évaluation individuelle et
mobilisation des normes sociales. Des imprécisions de ces processus, les individus
tirent leur capacité à modifier leur présentation, à négocier les attentes réciproques, à
s’adapter à une situation particulière. Les traits raciaux constituent autant d’éléments
de répertoire pour l’individu qui tâche de se trouver un rôle dans les péripéties de
l’existence, et autant de facteurs de décision pour les autres, qui s’efforcent de lui en
assigner un (Douglass et Lyman, 1976 : 218). Il ne s’agit donc pas d’aller chercher
la vérité au-delà de ce qui se voit, mais de découvrir la profondeur de la
superficialité, en s’intéressant aux apparences dont la gestion repose sur la capacité
des individus à qualifier la situation, à répondre aux attentes et à se positionner soi-même, à interpréter les conventions de la rencontre et à mobiliser un savoir socio-historique souvent diffus et implicite.
COMPETENCE METISSE
L’identification raciale n’est ni essentielle, ni optionnelle : elle est situationnelle.
Isaac Joseph, lorsqu’il présente la sociologie d’Erving Goffman, se réfère à la notion
de « compétence »
[20] qu’il définit comme la capacité à focaliser l’événement, à
mobiliser les connaissances d’arrière-plan et à interpréter le cours d’actions (Joseph,
1998 : 103). Il apparaît alors que les formes concrètes de la négociation dans les
situations de contact – et, au-delà, c’est la problématique classique de l’intégration
ou de l’insertion qui est revisitée – ne sont pas seulement liées à l’identité sociale et
culturelle des individus mais à leur capacité à évaluer les paramètres de l’interaction,
à mobiliser les normes appropriées et à réaliser une performance adaptée. À travers
leur compétence, les individus engagés dans l’interaction savent repérer dans le
contexte les indices permettant de hiérarchiser les engagements et les pratiques,
cadrer les attentes en s’appuyant sur l’expérience antérieure et évaluer les ressources
disponibles pendant l’action.
La compétence métisse
[21] correspond à cette capacité à jouer avec la couleur et
sa signification, à contextualiser les apparences raciales pour s’adapter aux
situations, à passer d’une norme à une autre. Cette capacité ne se déploie pas dans
un espace social sans règles, sans contrainte, sans déterminants : précisément, elle
repose sur la faculté de connaître et d’adapter les codes. Elle correspond aux propos
de Carmen Bernand et Serge Gruzinski sur l’époque coloniale : « La généralisation
des métissages accoutume les individus et les groupes les plus exposés à circuler
entre les cultures et les modes de vie. Ces va-et-vient développent une sensibilité
culturelle à la différence, une aptitude à varier les registres, tout comme ils stimulent
la capacité à mêler ou à multiplier les masques et les appartenances » (Bernand et
Gruzinski, 1993 : 622).
La compétence métisse mobilise à la fois la présentation de ce qui est donné à
lire plus ou moins intentionnellement à l’autre et l’attribution à autrui d’un statut et
d’attentes relationnelles. Elle repose sur l’interprétation mutuelle de signes perçus et
sur le partage de présupposés cognitifs, conventionnels et vulnérables.
Pour Goffman, l’appartenance raciale fait bien partie de ces handicaps qui
définissent le stigmate (Goffman, 1975 : 14) mais le terme de stigmate lui-même
dissimule deux points de vue : « L’individu stigmatisé suppose-t-il que sa différence
est déjà connue ou visible sur place, ou bien pense-t-il qu’elle n’est ni connue ni
immédiatement perceptible par les personnes présentes ? Dans le premier cas, on
considère le sort de l’individu discrédité, dans le second, celui de l’individu
discréditable » (Goffman, 1975 : 14. Souligné par l’auteur).
À partir d’une telle définition, il semblerait naturel de faire du noir un individu
discrédité, le phénotype étant précisément caractérisé par sa visibilité immédiate, la
couleur de la peau par son marquage indélébile. Pourtant, la situation observée en
Amérique latine correspond davantage aux analyses de l’individu discréditable
proposées par Goffman. La race est une condition nécessaire mais non suffisante de
la stigmatisation. Le « noir » en général est une catégorie stigmatisée, mais
l’individu noir se conçoit, dans le discours et dans la pratique, comme une victime
potentielle du racisme et non comme une victime effective, il a la capacité de jouer
avec les signes de son stigmate, de les euphémiser, le plus souvent, de les exhiber,
parfois. Comme le dit Goffman, pour l’individu discréditable, « le problème n’est
plus tant de savoir manier la tension qu’engendrent les rapports sociaux que de
savoir manipuler de l’information concernant une déficience : l’exposer ou ne pas
l’exposer ; la dire ou ne pas la dire ; feindre ou ne pas feindre ; mentir ou ne pas
mentir ; et, dans chaque cas, à qui, comment, où et quand » (Goffman, 1975 : 57).
Comme le précise Goffman, « le mot de stigmate servira alors à désigner un
attribut qui jette un discrédit profond, mais il faut bien voir qu’en réalité c’est en
termes de relations et non d’attributs qu’il convient de parler » (Goffman, 1975 :
13). Bref, le stigmatisé et le normal ne sont pas des personnes mais des points de
vue, la stigmatisation dépend de ce que l’on suppose que l’autre est : le stigmate, son
attribution ou son rejet, sont liés au savoir pratique des individus mobilisé dans le
cadre de l’interaction. C’est pourquoi le stigmatisé est passé maître dans l’art du
faux-semblant, dans le contrôle de l’information destinée aux autres (Goffman,
1975 : 99 ; Martuccelli, 1999 : 450).
« On pourrait aussi bien dire qu’il n’y a aucune identité de genre. Il y a
seulement un programme pour faire le portrait du genre (…). La seule évidence est
celle de la pratique de la chorégraphie du portrait des relations entre les sexes. Et ce
dont nous parlent le plus directement ces portraits, ce n’est pas le genre, ou les
relations générales entre les sexes, mais le caractère spécifique et le fonctionnement
du portrait » (Goffman, 1979 : 8. Souligné par l’auteur). Comme le suggère
Goffman pour le genre, il s’agit de saisir les mécanismes par lesquels sont
construites, connues et adoptées les conventions raciales, en tant qu’éléments du
face-à-face avec autrui. Les acteurs manipulent et adhèrent à des codes qui leur
permettent d’interpréter le comportement des autres et d’adopter pour eux-mêmes
l’attitude la plus appropriée. Loin d’étudier les différences entre individus « noirs »,
« blancs » ou « métis », l’objectif est d’analyser leur capacité à mobiliser,
instrumentaliser, négocier, les normes de performances dont on ne retiendra que la
dimension raciale.
De fait, ces ajustements concernent aussi la rencontre avec les autres : celle-ci
donne la capacité de noircir les individus considérés comme occupant un statut
social inférieur et blanchir ceux qui occuperaient une position supérieure. En ce
sens, la compétence mobilisée par l’individu « le plus noir » – ce statut lui étant
attribué dans une situation particulière – est à la fois plus limitée et plus étendue :
plus limitée puisque son champ des possibles est borné, tant dans la présentation de
soi que dans l’évaluation de l’autre ; plus étendue dans la mesure où chacune de ses
entrées/ sorties nécessite des changements normatifs radicaux.
Évitement et euphémisation de la dimension raciale dans les situations
quotidiennes, respectant les normes ordinaires et les cadres de l’expérience ; logique
d’ethnicisation dans un mouvement d’affirmation de la différence et d’instrumentalisation du multiculturalisme naissant ; étiquetage racial de la déviance et
construction du stigmate ; manipulation des conventions, jeu des faces et des
façades, récurrence du décalage identitaire : la compétence métisse ouvre ainsi la
voie à l’étude de la gestion, relationnelle et situationnelle, des apparences raciales,
des modalités de construction, d’adaptation et de détournement des normes
raciales
[22].
C’est ainsi que l’on peut interpréter l’absence (Colombie, Venezuela) ou la
faiblesse (Brésil), jusqu’à une période récente, d’organisations politiques noires en
Amérique latine, alors que les États-Unis ont, quant à eux, connu des mouvements
revendicatifs particulièrement virulents dans les années 1960 et déjà présents depuis
le début du siècle. L’introduction officielle du multiculturalisme n’a d’ailleurs pas
été à l’origine de mouvements de revendication ethniques importants, notamment
sur les côtes caraïbes colombiennes et vénézuéliennes. De fait, il est plus facile
d’échapper au stigmate en se faisant passer pour « moins noir que l’autre », dans le
discours et la pratique, qu’en militant pour une hypothétique « cause noire ». Si
l’individu noir aux États-Unis n’a d’autre forme d’intégration et de mobilité que la
revendication d’un système social parallèle, le latino-américain, en se dissociant du
plus noir, fait porter le poids du racisme sur l’autre, présent ou imaginaire. La
mobilité sociale n’est donc pas conflictuelle ici puisque, par définition, le métis est
celui qui est toujours en mouvement, dans un espace borné, socialement et
racialement, par les deux pôles, noir et blanc. Aussi est-ce à un travail de figuration
qui n’est ni une gestion rationnelle et calculée des apparences, ni l’imposition d’un
masque attribué une fois pour toutes que l’on assiste. La compétence métisse permet
de négocier sa propre couleur, dans un jeu infini d’entrées et sorties, mais la
présentation de soi s’effectue sous le contrôle d’autrui et à l’intérieur d’un cadre
normatif qui régit l’interprétation d’une situation et l’engagement des acteurs. En ce
sens, l’introduction du multiculturalisme tend à réduire l’exercice de cette
compétence métisse en transformant des identifications floues et flottantes en
identités ethniques figées et pré-définies
[23].
Vertus heuristiques du métissage donc, dans la relecture des concepts de Chicago
appliqués à la Caraïbe latino-américaine et dans l’analyse de la fluidité et de la
multiplicité des identifications et des interactions. Au-delà du mythe de la
démocratie raciale, il faut rappeler que le métissage est né du viol et de l’esclavage.
Ce n’est pas tant l’existence du métissage lui-même, en tant que paradigme d’une
société égalitaire, qui favorise l’atténuation du stigmate, que la possibilité de trouver
quelqu’un de plus noir que soi. Les sociétés latino-américaines font du « plus noir »
une catégorie, réelle ou symbolique, infériorisante et négative : c’est l’existence de
ce « stigmatisé/stigmatisable », à la fois absolu et relatif, qui permet à chacun
d’échapper, pour soi, à la stigmatisation, et non une supposée harmonie raciale,
comme le pensait la tradition de Chicago. La prise en compte de l’élément racial
dans les relations sociales – au moins en Colombie et au Brésil et, plus largement,
dans l’aire caribéenne – n’est pas seulement le signe d’une pathologie comme le
sous-entend l’association récurrente entre racisme et lutte contre le racisme
(Taguieff, 1987,1991 ; Wieviorka, 1992) ; elle doit aussi être comprise comme un
principe d’organisation du corps social (Bonniol, 1990 : 410), comme une
dimension normale de l’organisation sociale – rappelons que la distinction
durkheimienne du normal et du pathologique ne présuppose aucun jugement de
valeur. Si le racisme, en tant qu’idéologie, doit bien être combattu, la référence à
l’apparence raciale est, elle, du domaine des contraintes et des ressources
mobilisables au cours des interactions.
Vertus heuristiques du métissage, d’autre part, qui ouvrent à deux orientations
divergentes de la recherche. La première prendrait au sérieux le rôle de la race et,
plus généralement, des apparences, dans les interactions. Comment les différences
physiques sont-elles présentées par les acteurs sociaux ? Quel est leur rôle dans les
pratiques sociales ? Comment s’articulent-elles aux différents processus d’appartenance sociale ? De fait, cette thématique est, plus que d’autres, traversée par des
stéréotypes ; elle permet ainsi de mettre en lumière la production et le maintien des
normes qui régissent les rapports sociaux, et, au-delà, les mécanismes même
d’émergence et de consolidation des règles sociales dans leur ensemble. Elle conduit
à essayer de saisir les processus par lesquels sont construites, connues et adoptées
des conventions reposant sur l’appréhension sociale du biologique, en tant
qu’éléments du face-à-face avec autrui.
La seconde orientation viserait à élargir la notion de compétence métisse au-delà
d’une appréhension biologique du métissage. Capacité à jouer avec les apparences et
leur signification, à s’adapter aux situations, à passer d’un espace de normes à un
autre, la compétence métisse consiste à réaliser une performance adaptée. C’est une
faculté d’interprétation, de mobilisation, de négociation, qui va donc au-delà de la
seule identification raciale. Si l’analyse présentée ici porte sur la relation noir/ blanc,
il serait intéressant de s’interroger sur son extension à d’autres types de métissage,
en Amérique Latine (relation indien/ blanc notamment), mais aussi en Europe. On
pourra de plus élargir cette notion à d’autres thèmes comme celui de l’« urbanité
métisse » (Baby, 2000) ou aux formes de mobilité circulaire (Chivallon, 1997), qui
reposent sur la même capacité à concilier des pratiques contradictoires : marginalité
et citadinité, mobilité et ségrégation, formel et informel, rural et urbain d’un côté ;
multiplication des territoires de références et des affiliations identitaires, processus
de va-et-vient, positionnement dans l’entre-deux, dans l’« ici » et le « là-bas », de
l’autre.
·
AGIER M., 2000, Anthropologie du carnaval. La ville, la fête et l’Afrique à Bahia,
Marseille : Éditions Parenthèse – IRD.
·
AGIER M., HOFFMANN O., 1999, Les terres des communautés noires dans le
Pacifique colombien. Interprétation de loi et stratégie d’acteurs, Problèmes
d’Amérique Latine, n° 32, p. 17-42.
·
AGUDELO C. E., 1999, Colombie : changement constitutionnel et organisation des
mouvements noirs, Problèmes d’Amérique latine, n° 32, p. 43-51.
·
AMSELLE J.-L., 1990, Logiques métisses. Anthropologie de l’identité en Afrique et
ailleurs, Paris : Payot.
·
AMSELLE J.-L., 1999 Black, blanc, beur ou le fantasme du métissage, in S. KANDÉ
(dir.) ; Discours sur le métissage, identités métisses. En quête d’Ariel, Paris :
L’Harmattan, p. 35-46.
·
AMSELLE J.-L., 2000, Le métissage : une notion piège, Sciences Humaines, n° 110,
p. 50-51.
·
BABY V., 2000, Marginaux et citadins. Construire une urbanité métisse en
Amérique latine. Étude comparée des barrios de Caracas (Venezuela) et des
villas d’El Alto de La Paz (Bolivie), Thèse de doctorat de géographie (dir. C.
Bataillon et J. Monnet), Université de Toulouse 2,19 décembre 2000.
BALIBAR E., W ALLERSTEIN I., 1990, Race, nation, classe. Les identités ambiguës,
Paris : Édition La Découverte.
·
BANTON M., 1971, Sociologie des relations raciales, Paris : Payot, (1967).
·
BANTON M., 1986, Epistemological assumptions in the study of racial differentiation, in J. REX, D. M ASON, Theories of race and ethnic relations, Cambridge :
Cambridge University Press, p. 42-63.
·
BASTIDE R., 1996, Les Amériques Noires, Paris : L’Harmattan.
·
BECKER H. S., 1985, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris :
Métailié, (1963).
·
BECKER H. S., 1998, La soi-disant École de Chicago, colloque Université de
Versailles Saint Quentin en Yvelines, 3 avril.
·
BERNAND C., GRUZINSKI S., 1993, Histoire du nouveau monde. Les métissages,
Fayard.
·
BENOIST J., BONNIOL J.-L., 1994, Hérédités plurielles. Représentations populaires et
conceptions savantes du métissage, Ethnologie Française, tome 24, p. 58-69.
·
BONNIOL J.-L., 1990, La couleur des hommes comme principe d’organisation
sociale, Ethnologie Française, tome 20, p. 410-418.
·
BONNIOL J.-L., 1992, La couleur comme maléfice. Une illustration créole de la
généalogie des Blancs et des Noirs, Paris : Albin Michel.
·
BORENSTEIN R., 1987, Les « gens de couleur » au pays de la différence obligatoire,
in Vers des sociétés pluriculturelles : études comparatives et situation en
France, Paris : Éditions de l’ORSTOM, p. 116-121.
·
BOUYSSE-CASSAGNE Th., 1994, Incertitudes identitaires métisses : l’éloge de la
bâtardise, Caravelle, n° 62, p. 113-134.
·
CABELLOS BARREIRO E., 1991, Cartagena de Indias. Mágica acrópolis de América,
Madrid : Colegio de Ingenieros de Caminos, Canales y Puertos – Centro de Estudios y Experimentación de Obras Públicas – CEDEX – CEHOPU.
CHAMOISEAU P., 1992, Texaco, Folio Gallimard.
·
CHAPOULIE J.-M., 1999, Robert E. Park, étude des relations entre les races, Sociétés
Contemporaines, n° 33/34,1999, p. 139-157.
·
CHAPOULIE J.-M., 2001, La tradition sociologique de Chicago : 1862-1961, Paris :
Le Seuil.
·
CHARIER A., 2000, Le mouvement noir au Venezuela : revendication identitaire et
modernité, Paris : L’Harmattan.
·
CHIVALLON C., 1997, De quelques préconstruits de la notion de diaspora à partir de
l’exemple antillais, Revue Européennes des Migrations Internationales, n° 13,
p. 149-160.
·
COX O. C., 1970, Caste, class and race. A study in social dynamics, Modern Reader
Paperbacks, (1948).
·
CUNIN E., 1999, Relations interethniques et processus d’identification à Carthagène,
Cahiers des Amériques Latines, n° 33.
·
CUNIN E., 2000, Le métissage dans la ville. Apparences raciales, ancrage territorial
et construction de catégories à Cartagena (Colombie), Thèse de doctorat de
sociologie (dir. Yvon Le Bot), Université Toulouse 2,29 novembre 2000.
·
DAVIS F. J., 1991, Who is black ? One Nation’s definition, University Park : Pennsylvania State University Press.
·
DEGLER C. N., 1971, Neither black nor white. Slavery and race relations in Brazil
and the United States, Madison : The University of Wisconsin Press.
·
DIOUF-K AMARA S., 1993, USA : à la recherche d’une troisième voie, Hommes et
migrations, n° 1161, janvier, p. 29-33.
·
DOUGLASS W., LYMAN S., 1976, L’ethnie : structure, processus, saillance, Cahier
International de Sociologie, vol. LXI, p. 197-220.
·
DOYLE B. W., 1937, The etiquette and race relations in the South : a study in social
control, Chicago (Illinois) : University of Chicago Press.
·
Du BOIS W. E. B., 1899, The Philadelphia Negro : a social study, Philadelphia : The
University of Pensylvania Press.
·
FRAZIER E. F., 1949, The Negro in the United States, New York : The Mac Millan
Company.
·
FREYRE G., 1997, Maîtres et esclaves : la formation de la société brésilienne, Paris :
Gallimard.
de FRIEDEMANN N., 1993, La antropología colombiana y la imagen del negro, América Negra, n° 6, décembre, p. 161-172.
·
GOFFMAN E., 1973, La mise en scène de la vie quotidienne, tome 1 : la présentation
de soi, Paris : Les Éditions de Minuit.
·
GOFFMAN E., 1974, Les rites d’interaction, Paris : Les Éditions de Minuit.
·
GOFFMAN E., 1975, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris : Les
Éditions de Minuit, (1963).
·
GOFFMAN E., 1979, Gender advertisement, New York : Harper Torchbooks.
·
GOFFMAN E., 1991, Les cadres de l’expérience, Paris, Les Éditions de Minuit,
(1974).
·
GRUZINSKI S., 1999, La pensée métisse, Paris : Fayard.
·
GUMPERZ J., 1989, Engager la conversation, Paris : Éditions de Minuit.
·
HANNERZ U., 1980, Explorer la ville. Éléments d’anthropologie urbaine, Paris : Les
Éditions de Minuit.
·
HARRIS M., 1965, Patterns of race in the Americas, New York : Walker and Co.
·
HOETINK H., 1967, The two variants in the Caribbean race relations : a contribution to the sociology of segmented societies, London, New York and Toronto :
Oxford University Press.
·
HOETINK H., 1985, « Race » and color in the Caribbean, in S. W. M INTZ, S. PRICE,
Caribbean Contours, Baltimore and London : The Johns Hopkins University
Press, p. 55-84.
·
HOLLINGER D. A., 1995, Postethnic America. Beyond multiculturalism, New York :
Basic Books.
·
HUGHES E. C., 1994, Dilemmas and contradiction of status, The American Journal
of Sociology, juillet, vol. L, n° 1, p. 353-359.
·
HUGHES E. C., 1996, Le regard sociologique. Essais choisis, textes rassemblés et
présentés par J. M. CHAPOULIE, Paris : Éditions de l’EHESS.
·
HYMES D., Vers la compétence de communication, Paris : Hatier, 1984.
·
JARAMILLO URIBE J., 1994, Ensayos de historia social. Tomo 1. La sociedad neo-granadina, Bogotá : Tercer Mundo Editores – Ediciones Uniandes.
·
JOSEPH I., 1998, Erving Goffman et la microsociologie, Paris : PUF – Philosophies.
·
LAPLANTINE F., NOUSS A., 1997, Le métissage, Paris : Dominos, Flammarion.
·
LE BRAS H., 1998, Le démon des origines ; démographie et extrême droite, La Tour
d’Aigues : Éditions de l’Aube.
·
LOVELL P. A., 1994, Race, gender and development in Brazil, Latin American Research Review, vol. 29, n° 3, p. 7-35.
·
M ARIENSTRAS E., 1976, Les mythes fondateurs de la nation américaine. Essai sur le
discours idéologique aux Etats Unis à l’époque de l’indépendance (1763-1800),
Paris : François Maspero.
·
M ARTUCCELLI D., 1999, Sociologies de la modernité, Paris : Folio – Essais.
·
M YRDAL G., 1994, An American Dilemma. The negro problem and modern democracy, vol. 1, New York and London : Harper and Brothers publishers (1944).
·
N OGUEIRA O., 1995, Preconceito racial de marca e preconceito racial de origem,
Anais do XXXI Congreso Internacional de Americanistas, Sao Paulo : Ed.
Anhembi, vol. I, p. 409-434.
·
OLZAK S., 1992, The dynamics of ethnic competition and conflict, California : Stanford University Press.
·
PARK R. E., 1950, Race and Culture, The Collected Papers of Robert Ezra Park, vol.
1, Glencoe (Illinois) : The Free Press.
·
PARK R. E., 1967, Introduction, in D. PIERSON, Negroes in Brazil. A study of race
contact at Bahia, Carbondale and Edwardsville : Southern Illinois University
Press, London and Amsterdam : Feffet and Simons Inc., (1942).
·
PETONNET C., 1986, La pâleur noire. Couleur et culture aux États-Unis, L’Homme,
XXVIe année, n° 97-98, janvier-juin, p. 171-190.
·
PIERSON D., 1967, Negroes in Brazil. A study of race contact at Bahia, Carbondale
and Edwardsville : Southern Illinois University Press, London and Amsterdam :
Feffet and Simons Inc., (1942).
·
PIERSON D., 1972, Brazilians of mixed racial descent, in N. P. Gist, A. G. D WORKIN,
The blending of races. Marginality and identity in world perspective, New
York : Wiley Interscience, p. 237-263.
·
PITT-RIVERS J., 1973, Race in Latin America : the concept of « raza », Archives
Européennes de Sociologie, tome XIV, n° 1, p. 3-31.
·
POPULATION, 1998, n° 3, Dossier sur « la variable « ethnie » comme catégorie statistique », p. 537-630.
·
REDFIELD R., 1958, Race as a social phenomenon, in E.T. THOMPSON, E.C. HUGHES
(éd.), Race. Individual and collective behavior, Glencoe : The Free Press, p. 66-71.
·
SALA-M OULINS L., 1992, L’Afrique aux Amériques. Le Code Noir espagnol, Paris :
PUF.
·
SCHNAPPER D., 1998, La relation à l’autre. Au cœur de la pensée sociologique,
Paris : Gallimard, Essais.
·
SOLAUN M., KRONUS S., 1973, Discrimination without violence. Miscegenation and
racial conflict in Latin America, New York, London, Sidney, Toronto : John Wiley and Sons.
·
SPICKARD P. R., 1989, Mixed blood : intermarriage and ethnic identity in twentiethcentury America, Madison.
·
SKIDMORE T., 1993, Bi-racial USA vs multiracial Brazil : is the contrast still valid ?,
Journal of Latin American Studies, vol. 25, part 2, p. 373-386.
·
STONEQUIST E. V., 1965, The marginal man. A study in personality and culture conflict, New York : Russell and Russell, (1937).
·
TAGUIEFF P.-A., 1987, La force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles,
Paris : La Découverte.
·
TAGUIEFF P.-A., 1991, Face au racisme. Le moyen d’agir, tome 1, Paris : La
Découverte.
·
TRIBALAT M., 1996, avec la participation de P. SIMON et B. RIANDEY, De
l’immigration à l’asimilation. Enquête sur les populations d’origine étrangère
en France, Paris : La Découverte/ INED.
·
URIBE M. V., RESTREPO E. (ed.), 1997, Antropología en la modernidad : identidades, etnicidades y movimientos sociales en Colombia, Bogotá : ICAN.
·
VASCONCELOS J., 1992, Obra selecta, Caracas : Biblioteca Ayacucho.
·
VERAN J.-F., 1999, Brésil : la découverte du quilombo. La construction hétérogène
d’une question nationale, Problèmes d’Amérique latine, n° 32, janvier-mars,
p. 53-72.
·
W ADE P., 1997, Gente negra, nación mestiza. Dinámicas de las identidades raciales
en Colombia, Bogotá : Editorial Universidad de Antioquía – ICAN – Siglo del
Hombre Editores – Ediciones Uniandes.
·
W AGLEY C., 1968, The latin American tradition, New York, London : Columbia
University Press.
·
W IEVIORKA M., 1991, L’espace du racisme, Paris : Seuil.
·
W IEVIORKA M., 1992, La France raciste, Paris : Éditions du Seuil.
·
W IEVIORKA M., 1993, La démocratie à l’épreuve. Nationalisme, populisme,
ethnicité, Paris : La Découverte, Essais.
[1]
En ce sens, l’image enchantée du métissage telle qu’elle est véhiculée aujourd’hui (valorisations
des échanges culturels, « modernité » des mariages mixtes, interpénétration des sociétés, etc.) est
une construction occidentale et contemporaine.
[2]
« Le discours savant
récupère donc un objet défini par la perception collective, qu’il croit être un
objet biologique, alors que le métissage exprime en fait l’image d’une différence morphologique,
image qui fluctue au gré du sens social donné à cette différence » (Benoist et Bonniol, 1994 : 65.
Souligné par les auteurs).
[3]
L’étude du métissage a aussi des conséquences méthodologiques, en particulier en termes
d’objectivation de la pratique du chercheur, ambition à la fois illusoire et réductrice. Néanmoins, si
l’explicitation critique de l’expérience de terrain est indissociable de la démarche scientifique, ce
thème ne sera pas abordé dans le cadre de cet article.
[4]
Ce texte porte principalement sur deux pays, le Brésil et la Colombie, dont l’histoire est
caractérisée par l’importance des métissages et qui ont récemment adopté des législations
particulièrement novatrices en termes de reconnaissance de la pluriethnicité. D’une manière
générale, ces analyses trouvent un certain écho dans d’autres pays latino-américains et caribéens,
marqués par le système esclavagiste. Sur les Antilles françaises, voir Bonniol, 1992 ; sur le
Venezuela, Charier, 2000.
[5]
Dans les citations et les références, la présentation de l’auteur a été conservée.
[6]
Les termes
mestizo en espagnol,
caboclo en portugais, renvoient, dans les systèmes de castes, au
croisement du blanc et de l’indien ;
mulato (en espagnol et en portugais) à celui du blanc et du
noir ;
zambo en espagnol,
cafuso en portugais, à celui de l’indien et du noir (les descendants de
blanc et métis, blanc et mulâtre, indien et métis, indien et mulâtre, etc. correspondant à leur tour à
des catégories administratives :
cuarterones, tercerones, salto atras, etc. dans le système espagnol).
Le terme
moreno (« brun »), renvoie à l’usage populaire actuel permettant d’euphémiser
l’identification au noir. Par la suite, j’utiliserai les termes « métis » et « métissage » dans leur sens
générique de combinaisons multiples, sans préjuger de l’appartenance raciale des individus, et non
comme synonyme de descendant d’indien et de blanc.
[7]
C’est par abus de langage que l’on parlera d’« école de Chicago », les individus identifiés comme
lui appartenant n’ayant jamais présenté leurs recherches et leurs réflexions dans une logique de
continuité et d’unité.
[8]
Cette divergence tient aussi à des orientations disciplinaires propres au nord et au sud du continent :
les populations noires sont étudiées dans une perspective sociologique aux États-Unis (Du Bois,
1899 ; Frazier, 1949 ; Park, 1950) dans laquelle les chercheurs privilégient l’analyse des processus
de désorganisation/ réorganisation liés à l’urbanisation et, plus largement, à l’assimilation (avec
l’exception notable de travaux de M. J. Herskovits). En Amérique latine, au contraire, les
populations noires constituent un objet d’études pour les anthropologues, qui mettent l’accent sur
l’acculturation, le syncrétisme, le maintien ou la disparition de traditions africaines.
[9]
En Amérique latine, dans un contexte de valorisation du multiculturalisme, l’orientation actuelle
des travaux vise à affirmer la permanence du racisme et le maintien de relations raciales
inégalitaires et contraste avec les analyses en termes d’harmonie raciale et d’invisibilité des
populations noires. Sur le Brésil, voir notamment Lovell, 1994 ; Véran, 1999 ; Agier, 2000. Sur la
Colombie : de Friedemann, 1993 ; Uribe et Restrepo, 1997 ; Wade, 1997 ; Agudelo, 1999.
[10]
On se reportera principalement à : Donald Pierson, 1967,
Negroes in Brazil. A study of race contact
at Bahia, Carbondale and Edwardsville : Southern Illinois University Press, London and Amsterdam : Feffet and Simons Inc., (1942). Voir aussi : Donald Pierson, 1972, « Brazilians of mixed racial descent », in N. P. Gist, A. G. Dworkin,
The blending of races. Marginality and identity in
world perspective, New York : Wiley Interscience, p. 237-263.
[11]
Hughes a étudié les relations raciales et interethniques dans deux domaines particuliers : les
relations entre canadiens francophones et anglophones, les relations entre travailleurs noirs et
blancs dans la grande industrie. Voir Hughes, 1996.