2001
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Entre le reve et l’action : l’autobiographie romancee de drieu la rochelle
[1]
Gisèle SAPIRO
CNRS (Centre de sociologie européenne)
L’article porte sur les relations entre l’histoire familiale et l’histoire nationale telles qu’elles sont construites ou reconstruites par Drieu La Rochelle dans ses écrits à caractère autobiographiques, notamment dans État-civil et dans Rêveuse bourgeoisie. Si
l’adhésion de cet écrivain qui a opté pour le fascisme aux prophéties sur la décadence trouve
son fondement dans l’expérience du déclin familial, le travail de reconstruction de l’histoire
familiale est à son tour largement tributaire d’une vision idéologique du monde qui lui donne
un sens en la rattachant au naufrage du vieux monde face à la modernité. Symbole de
l’indétermination identitaire, l’oscillation entre le rêve et l’action, qui organise l’œuvre et la
pensée de Drieu, prend aussi tout son sens par rapport à cette expérience du déclin et au sentiment d’impuissance sociale qu’elle a engendré, ainsi qu’il ressort de la lecture de son roman autobiographique Rêveuse bourgeoisie.
This article deals with the relations between the family history and the history of the
nation as they are reconstructed in Pierre Drieu La Rochelle’s autobiographical writings, namely Etat-civil and Rêveuse Bourgeoisie. The experience of the decline of
his family underlies Drieu La Rochelle’s belief in the right-wing prophecies about
national decadence, which will lead him to fascism. But his ideological vision of the
world also guides his reconstruction of the family history and gives it its sense while
connecting it to the wreck of the ancient world in front of modern life. The wavering
between dream and action which organizes Drieu’s oeuvre and thought – especially
his autobiographical novel Rêveuse Bourgeoisie as analysed in the article, and which
symbolises an indetermination of identity –, is also linked to this experience of decline and to the feeling of social impotence.
Dès son premier essai politique,
Mesure de la France, publié en 1922, Pierre
Drieu La Rochelle se posait comme un nouveau prophète du malheur, annonçant la
décadence de la nation. L’obsession de la décadence le conduira, douze ans plus
tard, après une longue période d’indétermination politique, à opter pour le fascisme,
puis, après la défaite de 1940, pour la Collaboration avec l’Allemagne nazie.
L’obsession de la décadence n’a rien d’original parmi les intellectuels français depuis la défaite de 1870 et l’avènement du régime parlementaire honni
[2]. C’est le
thème majeur par lequel la nouvelle droite nationaliste s’est affirmée après l’Affaire
Dreyfus autour de Maurice Barrès et de Charles Maurras, et qu’elle oppose à
l’idéologie républicaine du progrès. On s’intéressera ici aux relations entre l’histoire
familiale et l’histoire nationale telles qu’elles sont construites ou reconstruites par
Drieu La Rochelle dans ses écrits à caractère autobiographique. Si la littérature est
un lieu privilégié de l’articulation du particulier et du général, les écrits autobiographiques permettent d’interroger plus spécifiquement les imbrications de la
mémoire personnelle et de la mémoire sociale ou de la mémoire autobiographique et
de la mémoire historique, selon les termes de Maurice Halbwachs (1997 : 99). Après
une évocation rapide de la place de l’entreprise autobiographique dans l’œuvre de
Drieu La Rochelle, on abordera la reconstruction de la mémoire familiale dans deux
de ses écrits, son essai d’autobiographie intitulé
Etat-civil (1921) et son roman autobiographique
Rêveuse bourgeoisie (1937). Il s’agira de montrer les formes d’universalisation de l’expérience particulière du déclin familial qui fondent le discours
sur la décadence nationale, et inversement, l’interprétation de l’histoire familiale à la
lumière de l’histoire nationale, qui donne un sens – une signification – à la pente –
en déclin – de la trajectoire familiale. L’indétermination identitaire, étroitement liée
au sentiment d’impuissance sociale, et la reconversion littéraire trouvent également
leur expression esthétique comme on le montrera à travers une lecture de
Rêveuse
bourgeoisie.
LES FORMES DE L’AUTOBIOGRAPHIE DANS L’ŒUVRE DE DRIEU LA
ROCHELLE
Un seul texte de Drieu La Rochelle répond à tous les critères de l’autobiographie : c’est son Récit secret, écrit peu avant son suicide en 1945, et publié à
titre posthume. Mais s’il n’a jamais voulu ou pu assumer entièrement le « pacte autobiographique » de manière directe, ses écrits relèvent presque tous de ce que Philippe Lejeune (1996 : 41) a appelé « l’espace autobiographique ».
Après deux recueils de poèmes de guerre d’inspiration futuriste ( Interrogation et
Fond de cantine ) publiés en 1917 et 1919, Drieu La Rochelle donne en 1921, un
texte intitulé État-civil, qui est le plus autobiographique des textes qu’il a publiés de
son vivant, et dont il est avéré qu’il relate l’enfance de l’auteur. État-civil paraît aux
éditions de La Nouvelle Revue française en 1921, l’année où Gide met en circulation
une édition privée et confidentielle de Si le grain ne meurt. Le choix de Drieu, revenu du front, d’ancrer ce récit autobiographique dans l’enfance en ces temps
d’explosion d’une littérature de témoignage consacrée à la guerre – il réserve à celle-ci ses poèmes, à la manière d’Apollinaire – le situe résolument du côté de La Nouvelle Revue française, à laquelle il collabore depuis sa reparution en 1919, et de son
fondateur, André Gide, qui préfèrent au témoignage brut et au naturalisme de la littérature de guerre l’introspection et l’exploration de la subjectivité, soumises à
l’exigence de la sincérité. Drieu La Rochelle fréquente aussi à cette époque les surréalistes. Ceux-ci, bien qu’ayant, comme lui, fait l’expérience du front, refusent obstinément de parler de la guerre et protestent contre une littérature de témoignage
mensongère.
Drieu La Rochelle ne reviendra sur l’expérience de la guerre que beaucoup plus
tard. On trouve cependant dès ses premiers poèmes les éléments de la mythologie
guerrière qui devient la matrice de sa conception de l’action et de sa vision idéologique du monde (Blavet, 1984). Le décalage entre cette mythologie de l’action héroïque et son expérience de la première guerre industrielle, anonyme, où les soldats
sont des antihéros passifs, esclaves du machinisme (dans
La Comédie de Charleroi,
il les assimilera à des ouvriers), qui se comportent comme un troupeau, à l’instar des
« masses » dans les régimes démocratiques, fonde déjà ses analyses politiques, qu’il
livre dans un premier essai,
Mesure de la France (1922). Il y dénonce pêle-mêle,
comme facteurs de décadence, la dénatalité, l’alcoolisme, l’argent, le machinisme, le
matérialisme. Il rompt avec les surréalistes en 1925, au moment où ceux-ci prennent
position contre la guerre du Rif, leur reprochant de trahir les préceptes de l’art pour
l’art en s’engageant sur le terrain politique
[3]. Mais ce sont plus profondément leurs
prises de position à gauche qui répugnent à celui qui oscille déjà entre le rêve surréaliste et l’élitisme « occidental » d’Action française. Toujours est-il que le modèle
surréaliste l’incite à réfléchir plus sérieusement à ses propres engagements mais, refusant le nationalisme trop étriqué de Maurras dans les bras duquel les surréalistes se
sont empressés de l’envoyer, il se maintient dans une position indéterminée entre le
rêve et l’action, entre nationalisme et internationalisme – il se revendique européen –,
entre communisme et capitalisme, livrant ses interrogations dans un nouveau récit
autobiographique,
Le Jeune Européen (1927), qui rassemble des textes écrits à la
suite de ses premiers poèmes, et dans des essais politiques :
Genève ou Moscou
(1928) et
L’Europe contre les patries (1931).
Parallèlement, Drieu se lance dans l’entreprise romanesque avec L’Homme couvert de femme (1925), Blèche (1928), Une femme à sa fenêtre (1929), Le Feu Follet
(1931). En 1934 paraît La Comédie de Charleroi, recueil de récits tirés de son expérience de la Guerre de 1914, écrits à la première personne, mais où les noms des personnages sont fictifs. Ce retour sur son expérience de la guerre est lié au processus
de maturation politique qui le conduit, à la suite de la montée du nazisme, des émeutes du 6 février 1934 et de la mobilisation des intellectuels français, à sortir de son
indétermination (Jurt, 1995) : il opte alors pour le fascisme ( Socialisme fasciste,
1934) et s’engage en juin 1936 auprès de Jacques Doriot, qui a quitté le Parti communiste pour fonder le Parti populaire français (PPF), à tendance nettement fasciste.
Il écrit à cette époque deux romans à caractère fortement autobiographique : Rêveuse
bourgeoisie (1937), sur sa famille et son enfance, puis Gilles (1939), roman
d’initiation qui raconte sa vie depuis sa démobilisation, son mariage raté avec la
sœur d’un camarade tué au front, issu d’une famille juive, son insertion dans les milieux littéraires (surréalistes notamment), et qui s’achève sur l’engagement du protagoniste comme volontaire en Espagne dans le camp des franquistes. Ces œuvres ne
lui valent pas la reconnaissance qu’il escomptait, notamment de la part du milieu de
La NRF, où l’on apprécie plus ses qualités d’essayiste (Andreu et Grover, 1979 :
386).
En 1939, alors qu’il a quitté le PPF, ayant découvert qu’il était alimenté par des
fonds venant de l’Italie mussolinienne (il y réadhérera néanmoins en 1942), il commence à écrire un journal qu’il tiendra jusqu’en 1945. La publication de ce journal
en 1992 a fait scandale, révélant un Drieu aigri, rancunier, mesquin, furieusement
antisémite, l’envers de l’image de maîtrise et de retenue qu’il a voulu donner de lui-même dans ses écrits de la période de l’Occupation, pendant laquelle il dirigea la
très prestigieuse Nouvelle Revue française à la demande de l’ambassadeur du Reich
en France Otto Abetz (Sapiro, 1999). À la fin 1942, moment du tournant de la
guerre, alors qu’il réalise qu’il a choisi le mauvais camp, il décide de commencer à
rédiger ses Mémoires. Ce projet inabouti a donné lieu à quelques pages sur ses débuts littéraires ainsi qu’à un Fragment de mémoires 1940-1941, publié lui aussi à
titre posthume (Drieu La Rochelle, 1982b), et qui serait à rapprocher de son essai
intitulé Avec Doriot (1937) : il y relate son activité strictement politique à cette époque, notamment sa participation à la tentative de constituer un parti unique. Alors
qu’au début de l’Occupation, il a plutôt publié des essais politiques, il revient à la
littérature avec les nouvelles de L’Homme à cheval, une pièce de théâtre, Charlotte
Corday, et un roman, Les Chiens de paille, dont l’édition de 1944 a été supprimée.
Enfin, peu avant de se donner la mort après la Libération, il écrit ce Récit secret, déjà évoqué, et un texte intitulé Exorde, qui oscille entre plaidoirie et mémoires d’un
condamné à mort (Amossy, 2000).
Drieu aura donc exploré tous les formes possibles de l’écriture autobiographique,
de la confession au journal, en passant par le roman autobiographique et des fragments de mémoire. Cette exploration est assortie d’une réflexion sur les genres, et
d’une véritable stratégie d’écriture. Ainsi, le statut d’
État-civil reste délibérément
incertain. Car aussitôt après avoir énoncé le pacte autobiographique au premier chapitre : « Je vis, je fais un certain système de ma vie, et j’ai pris la plume pour tracer
ici ma mince vérité » –, il rompt l’unité du récit rétrospectif à la première personne
en évoquant ponctuellement un certain Cogle dont il parle à la troisième personne
(Drieu La Rochelle, 1921 : 12-13)
[4]. Cogle revient dans le dernier chapitre, alors
même que le modèle autobiographique est ouvertement revendiqué pour être aussitôt
dénigré : « Voilà une trop vieille rengaîne [
sic ], un tour trop usé depuis les confessions de Jean-Jacques que de tirer profit ainsi sournoisement de l’étalage de ses faiblesses et de ses échecs » (
EC, 177 et 185). Ce n’est qu’après coup que Drieu a levé
l’incertitude en revendiquant le statut autobiographique de ce texte. Sur la liste des
« ouvrages du même auteur » incluse dans un volume de 1934 (
La Comédie de
Charleroi ),
État-civil et
Le Jeune Européen sont ainsi suivis de la mention « confession », là où figure « poèmes », « roman » ou « essai politique » pour d’autres œuvres (cette mention disparaît à d’autres périodes). En 1941, Drieu qualifiera
Étatcivil « d’essai d’autobiographie curieusement prématuré » (Drieu La Rochelle,
1941a : 7), et ne l’inclura pas dans le volume de ses
Écrits de jeunesse.
Le début d’État-civil mérite de retenir notre attention en ce qu’il révèle du rapport de Drieu au genre autobiographique :
« J’ai envie de raconter une histoire. Saurai-je un jour raconter autre chose que
mon histoire ? Il était une fois un petit garçon de trois ans. J’écris ce qui me
passe par la tête. Mais un ordre s’impose. Tout ce qui me reste de divin, cet
ordre.
Où suis-je ? À la campagne. Pourquoi pas à la ville ? Non, à la campagne. »
Suit une succession d’impressions et de souvenirs mimant la logique associative de
la mémoire d’une conscience en train de se former, selon le modèle forgé par les
Confessions de Saint-Augustin. Par-delà l’effet parodique recherché et la volonté
d’attirer l’attention sur le genre en soulignant l’arbitraire du choix des faits relatés, il
faut prendre au sérieux les deux premières phrases de ce texte, à savoir : « J’ai envie
de raconter une histoire. Saurai-je un jour raconter autre chose que mon histoire ? »
La difficulté à écrire des romans, l’absence d’imagination reviennent souvent dans
les écrits de Drieu. Citons à titre d’exemple ce passage du Jeune Européen :
« Quand je voulus satisfaire ce besoin, si fort qu’il paraissait gratuit, de conter
une histoire, je crus bien d’abord ne pas pouvoir faire ce que je voulais. Mon
esprit était encore encombré d’un ramassis d’idées refroidies dont les pions
m’avaient gavé autrefois. J’étais plié à la routine d’expliquer les choses avant
de les regarder ». (Drieu La Rochelle, 1941a : 204)
Et plus loin :
« Quand j’approchai du papier, ma plume se mit à courir et, renversant les
barrières, une confession impérieuse répandit son flot impatient. Au bout de
trois jours j’avais écrit cent pages, deux cents pages au bout de sept jours.
Toute mon odyssée sexuelle se déroulait, effrontée, misérable ; […]
Me relisant, je m’effarai : ce n’était pas ce que j’avais voulu faire. »
( Ibid : 205)
Drieu place, comme beaucoup de ses contemporains, le roman au-dessus de
l’autobiographie (Lecarme et Lecarme-Tabone, 1997). À la fin de la première partie
de Si le grain ne meurt, Gide s’interroge sur la sincérité de l’entreprise autobiographique : « Les Mémoires ne sont jamais qu’à demi sincères, si grand que soit le sou-ci de vérité : tout est toujours plus compliqué qu’on ne le dit. Peut-être même appro-che-t-on de plus près la vérité dans le roman » (Gide, 1998 : 280). La comparaison
du roman de Drieu Rêveuse bourgeoisie (1937) avec ses autres écrits autobiographiques, notamment État-civil, en confirme le caractère d’autofiction. Approche-t-il
plus la vérité que ceux-ci ? S’il livre des éléments biographiques qu’on ne trouve pas
ailleurs, il est difficile de faire la part de l’imagination et du phantasme. Mais cette
part là ne nous intéresse pas moins en ce qu’elle intervient précisément dans la reconstruction du passé, ici l’histoire familiale. Selon Marthe Robert (1995), le phantasme originel de l’enfant trouvé et celui du bâtard de prince, qui forment ce que
Freud a appelé le « roman familial », est à l’origine du genre romanesque. Et de fait,
le roman est le genre par excellence de la saga familiale, qui connaît une vogue dans
les années 1930 avec des œuvres phares comme Les Thibault de Roger Martin du
Gard (prix Nobel en 1937) et La Chronique des Pasquier de Georges Duhamel, roman de l’ascension sociale d’une famille (dont le modèle est celle de l’auteur) sous
la IIIe République. Ces œuvres ont en commun d’articuler l’histoire familiale avec
l’histoire sociale.
À l’instar de la trajectoire familiale et sociale de Drieu La Rochelle, sur laquelle
on reviendra, le roman
Rêveuse bourgeoisie
[5] est placé sous le signe de
l’indétermination. Des commentateurs ont déjà noté l’indétermination de la forme
même de ce récit, qui oscille, de partie en partie, entre roman d’éducation et roman
de mœurs, satire sociale et mélodrame intimiste (Flower, 1991 ; Dugast-Portes,
1995). Indétermination aussi du narrateur, d’abord omniscient, se déplaçant d’un
point de vue à l’autre, puis se révélant, dans la quatrième partie, focalisé dans un
personnage du roman, la petite sœur Geneviève, le récit passant alors de la troisième
à la première personne. L’indétermination est enfin placée au cœur de l’intrigue avec
la figure centrale du père, Camille, incapable de choisir entre deux ménages, entre la
rêverie et l’ambition sociale
[6].
Le roman est divisé en cinq parties. La première est consacrée à la rencontre fatale entre les futures parents, Agnès Ligneul et Camille Le Pesnel, organisée par un
prêtre bien intentionné, que vient conforter la passion immédiate de la jeune fille
pour son futur époux. Les deux familles se jaugent et s’apprécient mutuellement. La
hiérarchie sociale est montrée de manière subtile par les jugements des uns sur les
autres, écrits en discours indirect libre. La famille Ligneul, qui figure les grand-parents maternels, appartient à la moyenne bourgeoisie ascendante (M. Ligneul est
architecte), catholique et conservatrice, ayant amassé un certain capital. Le nom des
Le Pesnel (qui désigne la lignée paternelle des Drieu La Rochelle) leur apparaît
comme un moyen de consolider leur position sociale. De leur côté, les Le Pesnel,
issus d’une vieille famille normande ayant obtenu par le passé des charges anoblissantes qui lui valurent ce nom, ont été ruinés lors du krach de la banque de l’Union
générale. Ils voient dans l’alliance avec ces honnêtes bourgeois un moyen de retrouver leur rang. Ils demandent d’ailleurs une dot à hauteur des sommes perdues dans le
krach.
Dans la deuxième partie, on pénètre au cœur de la vie tourmentée du couple qui
s’entredéchire, quelques années après le mariage, tandis que le père, Camille, dilapide la dot de sa femme dans des affaires malheureuses où il se fait escroquer par la
banque Ben Abram (métonymie du grand capitalisme juif), se consolant dans les
bras d’une maîtresse (Rose) et dans la lecture des « plus violents journaux de
droite » ( RB, 102) (il lit notamment tous les soirs l’article d’Henry Rochefort dans
L’Instransigeant ). Ils ont un petit garçon de six ans, Yves, double de l’auteur, qui
souffre des disputes entre ses parents, et que sa mère, désœuvrée, traîne dans les
grands magasins qu’il hait ( RB, 95), et une petite fille de quatre ans, Geneviève. Les
rapports jaloux et possessifs entre le fils et la mère occupent très largement cette partie : Yves ne supporte pas les sorties de sa mère qui tente de se venger de l’infidélité
du père et de combler son oisiveté en se laissant courtiser par un vieil ami de Camille, Le Loreur, issu d’un milieu social plus élevé ( RB, 114) ; l’enfant ne supporte
pas non plus la souffrance de sa mère : « Yves en voulait à sa mère de laisser perpétuer ce désastre. Cela le déroutait, le bouleversait, le rendait maussade, furieux, vindicatif. Il n’en voulait pas à l’auteur de tout ce désastre, à son père ; il en voulait à la
victime qui se laissait ainsi ravager » ( RB, 109). Après que les velléités de divorce
eurent été écartées, la deuxième partie s’achève sur la réconciliation toute provisoire
des parents.
Nouveau changement de décor pour la troisième partie, qui nous transporte,
quelques années plus tard, sur la côte normande, où Agnès est en vacances avec ses
parents et ses deux enfants, âgés à présent de onze et neuf ans, dans une villa de location. On apprend qu’Agnès attendait un troisième enfant, mais qu’elle a fait une
fausse couche. Cette partie met en scène la répétition du drame, la ruine familiale, le
malheur des Ligneul. Tandis qu’Agnès refuse les avances d’un vieil ami de la famille, Gustave Ganche, qui est prêt à l’épouser si elle quitte son mari, Camille se
montre incapable de choisir entre sa femme et sa maîtresse. Cette dernière finit par
renvoyer Camille dans sa famille.
Dans la quatrième partie, un narrateur insoupçonné jusque-là se révèle et commence à parler à la première personne. Il s’agit de la petite sœur, Geneviève, qui reprend le récit de l’histoire familiale huit ans plus tard, quand Yves a vingt ans et elle
dix-sept. Elle raconte comment le malheur des parents s’est abattu sur leurs enfants
avec l’échec d’Yves au concours de l’École libre des sciences politiques qui devait
lui ouvrir la carrière diplomatique et permettre à la famille de sortir de la ruine et du
déclin dans lequel les a entraînés le père. Cette partie s’achève sur la décision
d’Yves de s’engager comme volontaire dans les Chasseurs d’Afrique.
Dans la dernière partie, qui se situe en 1925, Geneviève, devenue artiste, revoit
son père après la mort de sa mère, et revient sur l’histoire familiale. On apprend
alors la mort d’Yves pendant la guerre. Le roman se termine sur l’enterrement du
père trois ans plus tard, alors que Geneviève attend un enfant.
Drieu refusait une lecture purement autobiographique de son roman, ainsi qu’il
l’a écrit dans une lettre datée du 28 mars 1937, en réponse à une critique de Rêveuse
bourgeoisie (la lettre ne fut pas expédiée, semble-t-il) :
« Naturellement, vous avez vu fort juste en démêlant la part de la mémoire et
la part du rêve. La vie m’a donné certaines des grandes lignes de l’intrigue et
du fatum Le Pesnel et certains des personnages. Mais dans la mémoire peu à
peu ces personnages, devenus des fantômes, s’étaient mêlés à d’autres et
avaient pris l’habitude de jouer un certain drame dans mes greniers. Parmi les
femmes, Rose, je ne sais pas qui elle est, Geneviève non plus (bien que…),
mes Manichon non plus.
Parmi les hommes, les candidats amants d’Agnès, l’un est ‘inventé’, l’autre
est ‘copié’, et pourtant… Tout ce que je pourrais vous dire là-dessus serait
faux, par quelque côté. Dieu merci, j’en suis là.
Ce qu’il faut, c’est que tous nos personnages soient dans le mouvement même
de nos réflexes les plus quotidiens et les plus profonds, qu’ils soient noués à
nos difficultés vitales. Ce sont les courbes de température de nos deux ou trois
maladies et de nos guérisons aussi. »
(Drieu La Rochelle, 1982a, p. 158-159. C’est Drieu La Rochelle qui souligne.)
L’étude de la construction romanesque et des distorsions qu’elle fait subir au réel
n’en est pas moins révélatrice du rapport de l’auteur au passé familial et de la construction de son identité sociale. Avant de proposer une lecture de ce roman, on montrera comment certains aspects de l’histoire familiale se trouvent transposés dans
État-civil et dans Rêveuse bourgeoisie.
LA RECONSTRUCTION DE LA MEMOIRE FAMILIALE
Dans État-Civil, Drieu, après l’évocation des lignées paternelle et maternelles,
confronte le récit de ses origines avec le phantasme de l’enfant trouvé et celui du bâtard de prince, le choix de l’autobiographie s’opposant ici au « roman familial » :
« Et si mes parents m’avaient perdu dans ma petite enfance, […] je n’aurais
pu esquisser cette petite tétralogie, il m’aurait fallu m’en tenir à la pièce que je
joue moi-même ? Ah ouiche ! c’est alors que j’aurais pu m’en donner à cœurjoie. J’aurais supprimé les présences gênantes comme celles de cet oncle qui
arbore mon nom sur une enseigne de boutique, et j’en aurais imaginé de plus
flatteuses [7]. Rien ne m’aurait empêché de me persuader peu à peu que j’étais
bâtard d’un prince. » (EC, 50)
Le « roman familial » naît, selon Freud, de la déception qui succède à la période
de croyance en la toute-puissance des parents et exprime l’aspiration à des origines
plus élevées. C’est dans cette aspiration que Marthe Robert (1995) voit l’origine du
roman comme genre. Dans
Rêveuse bourgeoisie
[8], Drieu La Rochelle projette cette
aspiration à des origines nobles sur le personnage qui représente son père, Camille
Le Pesnel : celui-ci s’imagine volontiers comme étant le fils illégitime d’un vieil
aristocrate de sa région d’origine, le Marquis de Saint-Pience, manière de marquer
son caractère infantile. Cependant, le narrateur fait aussi état des charges anoblissantes qu’auraient obtenues par le passé les Le Pesnel (figurant la lignée paternelle des
Drieu La Rochelle), et qui leur auraient valu leur nom (
RB, 21). Or cette histoire est
de pure fiction, les biographes de Drieu ayant établi que son arrière-grand père, fils
de tisserand, avait reçu le sobriquet de La Rochelle en tant que soldat de l’empire,
comme La Tulipe (Andreu et Grover, 1979). Le choix du genre romanesque permet
donc ici à Drieu de faire une entorse à la réalité et de s’attribuer les origines nobles
dont il rêve, tout en entretenant la légende autour de son nom. Mais si le fait est biographiquement faux, l’effet social que produit le nom (et donc la croyance dans sa
noblesse) est quant à lui bien réel. Car ce nom est, précisément, à l’origine de la mésalliance ayant entraîné la ruine de la famille maternelle, qui ne cessera de payer les
dettes du gendre : « M. Ligneul, comme Mme Ligneul, était étrangement impressionné par le nom des Le Pesnel. Pour la petite bourgeoisie, l’article est comme un
avant-goût de la particule » (
RB, p. 26).
Par la lignée maternelle, Drieu La Rochelle est le petit-fils d’un imprimeur ( EC,
82 ; dans le roman, on l’a vu, M. Ligneul est architecte) qui fut garde national à Paris pendant la Commune. Il avait épousé la fille d’un petit rentier voltairien et républicain et d’une bretonne royaliste. Cette grand-mère, dont Drieu fut très proche, est
peinte sous les traits de Madame Ligneul sur le portrait de laquelle s’ouvre Rêveuse
bourgeoisie. Elle était elle-même très catholique et « vendéenne », et racontait à son
petit-fils des histoires de la chouannerie tout en exaltant ses passions enfantines pour
les héros, Napoléon, en particulier. L’ascension sociale de cette famille de la
moyenne bourgeoisie aisée va être brusquement stoppée par la mésalliance avec la
famille La Rochelle. Le père de Drieu, avocat en mal de clientèle, malheureux en
affaires, qui se partageait entre deux ménages, a dilapidé la dot de son épouse. C’est
le drame qui forme l’intrigue de Rêveuse bourgeoisie.
Toute l’enfance de Drieu fut marquée par les soucis d’argent et le sentiment de
l’infériorité sociale, dans cette famille qui peinait à tenir son rang. Élève au collège
catholique Sainte-Marie de Monceau, qu’avait fréquenté avant lui Paul Morand,
Drieu se souviendra de ce sentiment d’infériorité sociale : « J’étais dans un collège
de garçons riches, moins riche, puis pauvre du fait de mon père. Petit bourgeois gêné
parmi de grands bourgeois » (cité par Desanti, 1978 :17). Alors que ses maîtres à
Sainte-Marie – modernistes, semble-t-il – le destinaient à l’apostolat social, il rompit
encore adolescent avec la foi, mais conserva toute sa vie un fond de spiritualisme.
Le sentiment d’infériorité sociale est sans doute à l’origine du jugement rétrospectif que, dans son autobiographie romancée, Drieu porte sur le mode de vie petit
bourgeois de sa famille aussi bien que sur le monde moderne qui est à l’origine du
déclin familial. Dans État-civil, il décrit longuement les meubles « sans âme » ( EC,
81) qui ont constitué le décor de son enfance et auxquels il oppose les objets artisanaux, conçus par un « créateur » :
« À part une commode qui était dans la famille depuis Louis XV, et quelques
autres objets pillés en Chine par un grand-oncle, toutes les choses familiales
venaient de magasins sans fond où on les avait prises au hasard entre mille.
Ces choses n’avaient pas d’âme. À peine après un long usage commençaient-elles à se frotter, à s’imprégner de notre air particulier. Mais elles étaient périssables, s’usaient promptement et disparaissaient de notre vie avant qu’elles
aient pu s’y assimiler. » ( EC, 81)
Et plus loin :
« Un objet, un meuble, ne peut être viable et durable que s’il naît à la manière
des hommes. Il doit être conçu comme un enfant. Il faut qu’un artisan, rassemblant diverses pièces de bois, en conçoive la figure particulière, unique
[…]. Un meuble ne peut prendre de personnalité que dans ce long face-à-face
d’un fragment de la matière et de l’âme du créateur. » ( EC, 82-83)
De même, nostalgique de l’enracinement, il dénonce la pratique petite bourgeoise de la location de maisons de vacances comme un simulacre :
« Il s’est trouvé que peu de temps après ma naissance mes grands parents vendirent leur maison de campagne. En sorte que mes étés se sont passés dans des
villas qui sont ouvertes à tout venant et ne connaissent que la vie anormale
d’une saison. Nous tombions sur tel paysage selon des convenances découvertes dans un indicateur de chemins de fer. Il ne fallait pas s’écarter d’une certaine distance du bureau de mon grand-père, et trouver un village suffisamment truqué pour la satisfaction des citadins. » ( EC, p. 86)
Le thème de la maison de vacances en location revient en ouverture de la troisième partie de Rêveuse bourgeoisie, dans un passage qui illustre bien le ton de dérision du roman, à la fois nostalgique et désabusé : « On louait une villa au bord de la
mer et l’on jouissait pleinement de l’illusion d’avoir une maison, une terre » (187).
Cette pratique est présentée comme un signe de déchéance. La maison de location va
du reste être le théâtre de la découverte de la ruine familiale et d’une nouvelle scène
de mélodrame entre le couple.
Ce jugement qui condamne la culture moderne en simili, la fabrication en série,
le goût petit-bourgeois, n’est certainement pas celui de l’enfant Pierre Drieu La Rochelle. Dans État-civil, le narrateur reconnaît que ce jugement est ultérieur : « Mais
je ne souffrais guère de cette féroce abstraction de ma vie et ce n’est que maintenant
que je ressens le vide qui a creusé mon enfance » ( EC, 86). Or le roman permet
d’avoir ce regard critique en adoptant le point de vue d’un narrateur anonyme ou celui, rétrospectif, de la petit sœur. On notera, cependant, que ce jugement n’est pas
seulement le fait d’une projection a posteriori, puisque le narrateur d’État-civil se
souvient avoir entendu parfois, sans les comprendre sur le coup, « des vieillards
prononcer l’anathème contre tout ce qui se défait », et son grand-père « se lament[er]
de la fatalité qui rapidement faisait de son métier d’imprimeur un malhonnête tour
de passe-passe, une tromperie effrontée ». Ainsi, les valeurs qui lui ont été transmises par sa famille fondent la vision du monde désenchantée à travers laquelle Drieu
juge sévèrement le décor de sa petite enfance comme signe à la fois du déclin familial et de la fin du vieux monde sous l’emprise de l’industrialisation et du capitalisme moderne. Mais ce vieux monde se présente aussi sous la forme d’une illusion
ou d’un rêve, revers des aspirations petites bourgeoises déçues.
Les aspirations familiales d’ascension sociale, contrariées par la mésalliance des
parents et les échecs du père, se concentrent sur le fils aîné. En ces débuts de la Troisième République, l’école est l’instrument du nouveau mode de reproduction « méritocratique », qui perturbe le jeu de la reproduction sociale directe. Premier de la
classe durant sa scolarité secondaire, ce qui compensait son infériorité sociale, Drieu
mise sur la réussite scolaire pour redresser le déclin familial et échapper à l’enfer
quotidien du foyer où ses parents s’entredéchirent. Il n’en ressentira que plus vivement l’humiliation de son échec au concours de sortie de l’École libre des Sciences
Politique qui conduisait à la diplomatie : sur candidats, furent reçus dans sa promotion. Cet échec réduit à néant toutes les espérances dont le jeune Pierre était porteur
à un moment où la situation familiale est critique. Il transmue surtout l’infortune du
père en destin du fils. Dans Rêveuse bourgeoisie, la scène où Yves annonce son
échec à sa famille est centrée sur la secrète jubilation du père : « Il triomphait : nous
tombions à son niveau » (p. 279). L’échec réduit aussi à néant les espoirs de mariage
avec une jeune fille issue d’une famille très riche, Emmy Maindron, dont Yves est
amoureux et qui lui rend son amour. L’auteur fait mourir Yves à la guerre peu après
cet échec. Dans quelle mesure la figure d’Emmy est-elle une transposition de celle
de Colette Jeramec, la sœur d’un camarade de l’École des Sciences politiques tué au
front, riche héritière d’une famille de juifs convertis de la grande bourgeoisie que
Drieu a bien épousée à son retour du front en 1917 ? Reproduisant le schéma paternel, Drieu a dilapidé la dot de sa femme avant de la quitter, plein de haine pour la
famille qui l’a accepté et lui a donné l’argent dont il manquait (il le racontera dans
Gilles ). Dans Rêveuse bourgeoisie, c’est la petite sœur, Geneviève, qui épouse le
frère d’Emmy, Antoine Maindron, pour bientôt divorcer.
L’écart entre les aspirations familiales, surtout celles de ses grands-parents, et les
possibilités objectives du jeune Yves sont au cœur du drame romanesque : « Ils rêvaient tous deux sans cesse des grandes choses qu’il ne manquerait pas de faire »
( RB, 218). Comme ils l’avaient fait pour sa mère, élevée dans un « excellent couvent
de Neuilly » ( RB, 15 et 347), ses grands-parents lui avaient donné une éducation et,
du coup, des ambitions au-dessus de ses moyens. Au collège, Yves était « fourvoyé
parmi les fils d’aristocrates et de banquiers » ( RB, 269). À l’École libre des Sciences
politiques, où il côtoyait les fils de la grande bourgeoisie et des grands corps de
l’État, il « luttait désespérément pour se maintenir au niveau convenable » du point
de vue vestimentaire ( RB, 271). Comme la mésalliance avec les Le Pesnel, l’échec
d’Yves est la rançon de l’ambition des Ligneul, la famille maternelle, à s’élever au-dessus de leur condition. En dépit de leur modestie, la crainte de Mme Ligneul
« d’avoir [parfois] des sentiments au-dessus de son état » dont il est fait mention au
début du roman ( RB, 15) va se trouver confirmée tout au long de l’histoire et culminer avec l’échec scolaire d’Yves :
« Mes grands-parents comme mes parents entrevoyaient bien des raisons à
l’échec d’Yves ; ils ne voyaient pas qu’ils lui avaient offert avec cette éduca-
tion le pire et le meilleur.
S’ils en avaient eu conscience, sans doute auraient-ils eu seulement du re-
mords ; ils n’auraient pas su avec orgueil lui reprocher de n’avoir pas produit
la force qu’appelait un tel cadeau. Ils s’inclinèrent devant son chagrin où il
voyaient le leur. Ce chagrin prenait une signification décisive, c’était la fa-
mille Ligneul qui échouait dans son ascension. Elle avait mal choisi ses alliés.
Les Le Pesnel, plus brillants que les Ligneul, avaient moins de consistance et
résistaient moins bien à l’épreuve de Paris. » ( RB, 283)
De ce point de vue, le roman, qu’il commence à écrire au retour de l’enterrement
de son père (Andreu et Grover, 1979 : 288-289), est un acte d’accusation contre sa
famille qui a nourri des illusions sur son compte – c’est le thème du « rêve », qu’on
va développer à présent –, et surtout de ce père, responsable des malheurs familiaux.
Les rapports « sanglants, sanguinaires » de Drieu avec son père, comme il l’écrit
dans une lettre à Jean Paulhan en 1931 (Drieu La Rochelle, 1992b), ne sont sans
doute pas étrangers au refus de la paternité chez celui qui, dès Mesure de la France
(1922), n’a pourtant cessé de dénoncer la dénatalité comme une cause de décadence.
Or Rêveuse bourgeoisie se termine précisément sur l’enterrement du père et sur la
grossesse de la petite sœur, Geneviève.
On peut s’interroger sur ce personnage purement fictif de la petite sœur (Drieu
n’avait qu’un frère beaucoup plus jeune que lui), et sur le passage, dans la quatrième
partie, d’un récit à la troisième personne – ayant d’abord émané d’un narrateur omniscient, puis focalisé dans le jeune Yves –, au point de vue de cette petite sœur, qui
occupait jusque-là un rôle assez marginal et qui assume rétrospectivement le récit de
l’histoire familiale : « J’ai pu jusqu’ici, tant bien que mal, raconter ma vie selon ce
procédé indirect. Mais maintenant, je prends ouvertement la parole. C’est moi Geneviève, la fille de Camille et d’Agnès, qui parle. Tout cela, c’était pour en venir à
parler de moi, et d’Yves » ( RB, 259).
Ce brusque changement, selon un procédé qui paraît artificiel et assez maladroit,
pourrait être lu – avec un risque de surinterprétation – comme la figuration, au sein
même du récit, de l’abandon du narrateur omniscient cher au roman réaliste du XIXe
siècle, mais de plus en plus contesté à cette époque, pour l’adoption du point de vue
d’un personnage de l’univers fictionnel. Jean-Paul Sartre ne va pas tarder à décréter
la caducité de cette technique du narrateur omnipotent et omniscient dans une célèbre attaque contre François Mauriac : « M. Mauriac s’est préféré. Il a choisi la toute-connaissance et la toute-puissance divines [...]. Dieu n’est pas un artiste ; M. Mauriac non plus » (Sartre, 1993 : 52). Drieu, qui est proche des milieux de La NRF,
n’ignore sans doute pas que ce procédé est condamné. Il reprendra d’ailleurs à son
compte, en 1941, la critique de Sartre dans un article qu’il consacre à Mauriac dans
La NRF (Drieu La Rochelle, 1941b : 347).
Mais dans la mesure où Geneviève est le seul personnage réellement fictif de la
famille, qu’elle est artiste (elle fait du théâtre) et qu’elle se situe dans la catégorie
sociale des « ratés », par opposition avec le monde de la « réussite » (Dugast-Portes,
1995 : 209), on est en droit de faire l’hypothèse que ce passage à la première personne n’est pas qu’un simple procédé littéraire et de s’interroger sur ce que représente ce personnage et son « je ». On fera l’hypothèse que ce Geneviève n’est autre
que le double de Drieu La Rochelle
[9]. Ce personnage lui permet de raconter pour la
première fois, et à la première personne, l’échec scolaire qui a fait sombrer définitivement toutes les ambitions de rédemption sociale que nourrissait sa famille et identifié le fils à son père, dont il est condamné à reproduire l’indétermination,
l’impuissance sociale, et l’identité de « raté ».
Pourquoi, cependant, n’avoir pas donné la parole à Yves et pourquoi s’être choisi
un double féminin ? L’adoption du point de vue de la petite sœur permet bien sûr de
porter un regard complaisant sur ce frère qu’elle aime d’un amour quasi-incestueux
(Flower, 1991 : 109). Mais il y a peut-être une explication plus profonde à rechercher du côté de l’imaginaire sexué. Il faut, pour cela, se pencher sur une opposition
qui organise tout le récit, et qui est aussi source d’indétermination. Il s’agit de
l’opposition entre le rêve et l’action, thème majeur dans l’œuvre de Drieu, qui traverse tous ses écrits, et qui renvoie aussi au titre paradoxal du roman Rêveuse bourgeoisie.
ENTRE LE REVE ET L’ACTION :
LA LITTERARISATION DE L’INDETERMINATION IDENTITAIRE
Cette opposition entre le rêve et l’action est un thème de prédilection des intellectuels français dans l’entre-deux-guerres. L’injonction à l’action apparaît dès avant
la guerre de 1914, dans l’enquête d’Agathon sur Les Jeunes gens d’aujourd’hui
(1995 [1913]), mais prend une tonalité particulière après l’expérience de la Grande
Guerre. L’action est un mot d’ordre aussi bien à l’extrême droite, du côté de
l’Action française qu’à l’extrême gauche, du côté du Parti communiste. Elle fait également partie du discours des Anciens Combattants (Prost, 1977). Connotant la partition sexuelle de l’imaginaire social entre un pôle féminin et un pôle masculin,
l’opposition entre le rêve et l’action renvoie à la structure de la classe dominante, où
les intellectuels occupent un position dominée face aux détenteurs de capital économique et politique, qui sont les décideurs (Bourdieu, 1979). L’intellectualité est renvoyée, sous ce jour, à la féminité, à l’improductivité, à l’impuissance, à la passivité,
à la rêverie, à l’opposé de la virilité active et productive des classes industrielles, ou
encore du soldat (Boltanski, 1975 ; Miceli, 1975).
Dans l’oeuvre de Drieu, la tension entre le rêve et l’action prend des formes diverses : incarnée dans des couples de personnages romanesques, femme/homme ou
intellectuel/chef comme dans L’Homme à cheval, elle est thématisée dans ses écrits
autobiographiques comme dans ses essais (Singer, 1977 ; Lecarme, 1993). La rêverie s’identifie à la faiblesse, à l’impuissance, à l’improductivité, au déclin et à la décadence. Ce thème organise également l’autre roman autobiographique de Drieu,
Gilles : le protagoniste, revenu du front, se laisse aller à l’oisiveté et à la rêverie des
jeunes gens de son milieu, qui est le signe de la décadence française, et ce n’est qu’à
la fin, avec son engagement comme volontaire dans les troupes franquistes, qu’il
trouve le salut. Le roman d’initiation tourne ainsi au roman à thèse (Suleiman,
1983). Dans Rêveuse bourgeoisie, le jeune Yves réagit à son échec qui le réveille de
sa rêverie – symbolisée par les lectures romanesques, les amours improbables, les
rêves d’un avenir inaccessible – aussi bien que de celle de ses grands-parents en optant pour l’action : il s’engage dans les chasseurs d’Afrique, et trouve la mort au
front pendant la Guerre de 1914. (Notons l’ironie du renversement : dans la réalité,
Drieu a voulu s’engager dans les tirailleurs marocains quand il s’ennuyait au front,
mais ce désir est resté à l’état de rêverie, précisément).
Comment interpréter cette mort, par-delà sa dimension proprement romantique ?
Que signifie ou symbolise le choix de faire mourir son double romanesque ? En fait,
Drieu fait mourir l’homme d’action et c’est l’artiste – incarné sous les traits d’une
femme, la sœur Geneviève – qui lui survit. Ce n’est pas forcer le trait que d’y voir
une métaphore de la reconversion dans la carrière littéraire des dispositions et des
acquis scolaires de Drieu, qui n’ont pas suffi à le conduire à une carrière politique et
à en faire un chef ni un héros. Drieu a ainsi choisi le rêve plutôt que l’action, la littérature plutôt que la politique, et il a opté, à ses débuts, pour le rêve surréaliste. Et
que fait Geneviève si ce n’est raconter l’histoire familiale après la mort de son père,
alors qu’elle attend un enfant ? Cette interprétation prend tout son sens si l’on tient
compte du fait qu’au moment où il écrit Rêveuse bourgeoisie, Drieu La Rochelle se
trouve à un nouveau carrefour de sa vie : il vient d’abandonner la littérature pour la
politique, le rêve pour l’action, en s’engageant auprès du leader fasciste Jacques Doriot au Parti populaire français (PPF), ce qui sera le thème de Gilles.
Le thème du rêve est central dans Rêveuse bourgeoisie. La rêverie caractérise le
père, Camille Le Pesnel, et elle est à l’origine de son échec professionnel : on lui reconnaît une « intelligence » incapable de se matérialiser dans une réalisation
concrète, par manque de « caractère », autre thème récurrent du conservatisme et de
la réaction à cette époque ; il est d’ailleurs spécifié que d’autres utiliseront ses idées,
qui étaient bonnes.
« Une agitation incessante jetait Camille dès le matin vers mille poursuites,
mille rendez-vous. Mais son énergie ne nourrissait tout cela que comme un
rêve et non pas comme une action. Il faisait semblant de discuter avec les gens
d’affaire, mais à travers ces gestes inachevés, ces calculs sans suite, il se frottait juste assez à la réalité pour faire rebondir son rêve. Il jouait comme un enfant ; éternel enfant, il imitait sans conviction les grandes personnes. Dieu sait
que Paris est rempli de tels personnages Cette race en remplit les rues, cette
race de provinciaux qui y sont entrés, rêvant tout éveillés et qui, n’étant point
mordus par une ambition assez précise, ne se réveillant jamais et quelquefois
pendant plusieurs générations. Race ignorante de la ruse, de l’audace, du gain,
du but et qui reste là bayant aux murs, après avoir pendant des siècles bayé
aux arbres et aux corneilles, avec une innocence moins périlleuse. Il est une
autre race d’hommes à côté de celle-là qui est toute au détail et à l’immédiat et
qui exploite la première sans jamais se laisser fléchir par la curiosité ou la pitié. » ( RB, 230-231)
Lorsque la famille Le Pesnel prend conscience de l’ampleur des dettes qu’a accumulées Camille, la vieille tante Yvonne dit : « Il ne fallait pas l’envoyer à Paris. Ce gar-çon-là était bon pour l’armée. Et encore... ».
Le rêve est donc aussi celui des Le Pesnel, qui ont tout misé sur leur fils, auquel
ils ont donné une excellente éducation, et sur lequel ils ont fondé tous leurs espoirs
de retrouver leur rang, en l’envoyant à Paris, et puis en le mariant aux Ligneul. Mais
en l’envoyant à Paris, ils en ont fait à jamais un « déraciné », selon le thème du roman éponyme de Maurice Barrès, un des maîtres à penser de Drieu, sur les effets
désastreux de l’émigration des jeunes gens vers Paris à la fin du XIXe siècle (quand
Camille revient à la campagne, il s’épanouit).
De l’autre côté, le rêve est celui des Ligneul, honnêtes bourgeois pourtant tournés vers l’action – ils se sont enrichis grâce au labeur acharné du père –, et qui, bien
que rebutés par l’aspect campagnard des parents de Camille, sont attirés par le nom
qui leur vaudra tous les malheurs, par la supériorité qu’ils reconnaissent à cette famille sur leurs propres ascendants, mais aussi par une forme de nostalgie de leurs
propres origines campagnardes. Ils seront punis de leur vanité, de ne s’être pas
contentés de rester à leur place, et d’avoir prétendu s’élever au-dessus de leur rang et
de leur condition. Enfin, la rêverie est représentée par l’amour têtu de leur fille,
Agnès, pour son mari, que ses enfants lui reprochent de n’avoir pas quitté par volupté. Le rêve est donc au pôle féminin : passif, lascif, il est source de déchéance.
Par-delà l’obsession de la décadence des classes dominantes qui travaille le roman et toute la pensée de Drieu, le thème de la rêverie est un marqueur du décalage
entre les aspirations subjectives et les chances objectives dans un monde en transformation, qui voit la dévaluation des valeurs de l’ancienne France face à la modernité capitaliste et démocratique. Mais c’est aussi un plaidoyer en faveur de ces valeurs, à travers les thèmes de la « droiture », de « l’honnêteté », de la « modestie »,
par opposition au cynisme, à l’envie, à l’appât du gain ou à la prétention déplacée.
Ces antinomies sont lisibles dans les couples d’oppositions que constituent les
personnages : les Le Pesnel (la famille paternelle), qui sont toute modestie, par opposition aux parisiens ; M. Ligneul, le grand-père maternel, honnête et modeste,
malgré un grain de vanité, par rapport à son ami l’entrepreneur Rabier, plus riche
mais plus vulgaire ; Mme Ligneul, la grand-mère, naïve et crédule mais très à cheval
sur ses principes comme son mari, par rapport à Mme Rabier – « à demi juive » (
RB,
16)
– et à ses filles, plus cyniques. Malgré son excellente éducation, Agnès elle-même apparaît « plus vulgaire » que sa mère, qui avait été « formée aux manière antiques par [son père] le disciple de Rousseau » (
RB, 347)
[10]. En regard de son ami Le
Loreur, qui sera un des courtisans d’Agnès, ou pis, du Marquis de Saint-Pience, dont
il s’imagine être un descendant, Camille Le Pesnel, le père, paraît quant à lui corrompu par la vie parisienne. Mais il s’oppose à deux autres Parisiens : d’un côté, son
associé, Gravier, qui l’envie et le hait : vénal, il fait des affaires louches sur le dos de
Camille, où est mêlée la banque Ben Abram. De l’autre côté, Camille s’oppose à
Gustave Ganche, le jeune ami de la famille des Ligneul très cultivé, produit de la
méritocratie républicaine, qui est entré au parti radical et promeut des idées avancées. Mais il porte la marque de ses origines dans son corps, chétif, tordu, bien qu’il
pratique les haltères, et dans sa laideur, qui l’opposent à Camille, beau et droit, le
corps un peu rejeté en arrière, l’allure fière, noble. Il n’a même pas conscience de
son ridicule quand il propose, pour sauver les Ligneul de la faillite, d’épouser Agnès
si elle divorce de Camille : c’est Mme Ligneul qui, malgré la sympathie qu’elle
éprouve pour lui, rappelle à l’ordre ce prétendant téméraire : « Tu ne t’es pas regardé, mon pauvre Gustave, ce n’est pas toi qui séduiras ma fille. Tu ne lui plais pas et
tu ne l’auras jamais » (
RB, 222). Le jugement sévère que portent les Ligneul sur
Gustave Ganche fait l’objet d’une fine description montrant leur attachement aux
hiérarchies sociales bousculées par la Troisième République et à un monde en voie
de disparition, qui fonde leurs dispositions éthico-politiques :
« Il défendait les gouvernants : c’était là qu’était le véritable scandale. Car les
Ligneul et les Le Pesnel n’avaient même pas besoin de leurs journaux,
d’ailleurs rédigés par des bourgeois de leur espèce, pour mépriser les Combes,
les Clemenceau, les Briand. Encore imbus du sentiment hiérarchique de
l’ancien régime, ces petits bourgeois, à peine sortis de leur province, s’étonnaient et se scandalisaient de voir leurs semblables ou leurs inférieurs au pouvoir. Ils prétendaient que ces semblables étaient tombés au-dessous d’eux ; ils
ne pouvaient pardonner au régime républicain de hisser sur le pavois des
hommes qui par l’éducation laïque étaient dépouillés de la tradition de la modestie et de mesure qu’eux avaient sauvegardées.
Les Ligneul et les Le Pesnel regardaient avec effroi le fils d’honorables,
pieux, discrets propriétaires bourguignons qui se dégradaient à leurs yeux par
l’apologie d’une lie de téméraires. Ils étaient heureux de pouvoir, à cause des
défauts de Gustave, mépriser sans craindre de le regretter un jour une ambition dont ils savaient que l’outrecuidance était hélas ! rendue possible par la
misère du temps qui avait frappé de paralysie les maîtres naturels – princes,
nobles, prêtres, grands bourgeois. » ( RB, p. 205)
Bien qu’étant le seul personnage doté de la puissance sexuelle comme le fait rearquer Jacques Lecarme (2001 : 170), Camille Le Pesnel est esclave de son désir,
u’il est incapable de maîtriser, ce qui le relègue au pôle féminin. Il apparaît, dans le
oman, tantôt comme un monstre, tantôt comme une victime de la société capitaliste
oderne, qui est à l’origine de la dégénérescence de la « race » française, selon le
hème barrésien des Déracinés.
Un second thème, celui de l’oscillation entre la honte et le dédain, se rattache
troitement à celui de la transformation de l’espace social. Si le sentiment
’infériorité sociale est à l’origine de la honte et nourrit le ressentiment contre la
émocratie et la haine du capitalisme chez Drieu La Rochelle, il est compensé par le
édain, qui se fonde sur le sentiment de supériorité morale, due à l’ascendance, et
ur le pouvoir de séduction, comme dans la rencontre entre Agnès Ligneul et Caille Le Pesnel, qui comprend tout de suite l’ascendant qu’il exerce sur sa future
emme. Cette structure se retrouve dans la rencontre croisée entre d’un côté Yves et
a sœur Geneviève, de l’autre les riches enfants Maindron, qui sont fascinés par les
e Pesnel, malgré leur pauvreté.
Le malheur qui s’est abattu sur la famille apparaît donc plus, dans le roman,
omme une fatalité, mais une fatalité socialement fondée. Cette thématique exprime
e processus de généralisation de l’expérience particulière, qui fait que Drieu rejoint
pontanément, sur la base de son expérience du déclin familial, les prophéties sur la
décadence française » et le « déclin de l’Occident » que ressasse dans l’entreeuxguerres l’extrême droite, ainsi que les thèmes xénophobes et antisémites.
Source de son sentiment d’impuissance sociale, l’indétermination identitaire de
rieu, entre deux lignées familiales, entre traditions républicaine et monarchiste, enre passéisme et modernité, entre intellectualisme et activisme, s’est longtemps trauite dans ses options politiques. Notons que la tradition républicaine passe par les
ommes de la famille (mais s’arrête toutefois à son père, qui est réactionnaire), tandis que la tradition réactionnaire est plutôt véhiculée par les femmes. S’il avait fait
sa carrière politique, s’il était devenu un homme d’action, Drieu eût-il été républicain ? Cela n’est pas impossible, comme en témoignent ses engagements successifs.
À Sainte-Marie, le jeune Drieu s’était proclamé « chef des républicains et des bonapartistes contre les royalistes ». À l’École des Sciences politiques, il s’inscrivit au
groupe des étudiants républicains, « qui, dans cette atmosphère de bourgeoisie officielle, cossue et timide, était considéré comme subversif », tout en s’initiant aux
penseurs de la contre-révolution, de Maistre à Maurras, qu’il découvrit à cette époque (Lefèvre, 1997 : 342). En porte-à-faux dans un milieu – celui de ses condisciples
– ultra-conservateur, voire réactionnaire, il fut ébloui par la découverte tardive de la
littérature moderne, et séduit par la tentative avortée de synthèse entre le maurrassisme et le syndicalisme révolutionnaire de Sorel, qui réconciliait ses dispositions
éthiques, esthétiques et politiques contradictoires, et qui devait le conduire au fascisme. Trop républicain par ses origines pour rallier l’Action française monarchiste,
mais fasciné par l’autorité et le culte du chef, à la fois anti-capitaliste et antidémocrate, l’écrivain Drieu se tourne vers l’extrême droite. Après une longue période d’indétermination politique durant laquelle il hésite entre fascisme et communisme, il élabore son rêve d’un socialisme fasciste avant de rêver à une Collaboration franco-allemande dont il serait un agent politique, puis, ayant été détourné de
cette voie par l’ambassadeur du Reich en France Otto Abetz, qui lui réserve un rôle
plus littéraire à la direction de La Nouvelle Revue française, de continuer à rêver à
l’action politique avec le projet de parti unique. Ayant constaté que ce qu’il imaginait comme l’action n’était qu’un mauvais rêve dont il se réveille à la Libération, il
se suicide en mars 1945, non sans être revenu une dernière fois, dans son Récit secret, sur l’échec originel qui a alimenté son ressentiment social, son antiintellectualisme, et son obsession de la « décadence », le mettant sur le compte de la
position sociale de sa famille, qu’il rend ainsi responsable de cet échec :
« À vingt ans, j’ai songé pendant quelques jours à disparaître après un examen
manqué. [...] Il faut dire que je fus refusé à cet examen pour des raisons voulues des autorités, et non pas à cause de mon insuffisance. C’était à la sortie de
l’Ecole des Sciences Politiques et on avait voulu me punir de ce qui paraissait
le désordre dangereux de mon esprit, et aussi me barrer la carrière diplomatique, ce qui du reste était sage, car ma famille était ruinée, et ma timidité ne
pouvait longtemps me permettre aucune maîtrise sur mon sentiment
d’infériorité sociale. » (Drieu La Rochelle, 1992a : 483)
Le roman autobiographique aura permis à Drieu de lier étroitement le déclin familial à la fin du vieux monde et à la modernisation que, rejeté hors des sphères du
pouvoir du fait des échecs de son père et des siens propres, il n’a pu qu’observer du
dehors, en contemplateur désabusé – ou en romancier –, comme la réalisation des
prophéties de malheur proférés par ses maîtres à penser.
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SULEIMAN, S. R. 1983. Le Roman à thèse ou l’autorité fictive. Paris : PUF.
[1]
Cet article est tiré d’une communication présentée au colloque « La construction de la mémoire
dans l’autobiographie » qui s’est tenu à l’Université de Tel-Aviv du 3 au 5 juin 2001.
[2]
Voir l’article d’Hervé Serry dans ce numéro.
[3]
Voir sa première lettre aux surréalistes parue dans
La NRF (Drieu La Rochelle, 1992 : 45-49).
[4]
La référence à
État-civil sera désormais désignée par l’abbréviation
EC.
[5]
Les références de pages renvoient à l’édition de
Rêveuse bourgeoisie chez Gallimard, coll.
« L’imaginaire », 1995. Elle sera désormais signalée par l’abbréviation
RB.
[6]
La référence à
L’Éducation sentimentale de Flaubert est très claire dans
Rêveuse Bourgeoisie,
comme l’a noté John Flower (1991). Sur les thème de l’indétermination et de l’impuissance dans
L’Éducation sentimentale, voir l’analyse de Pierre Bourdieu (1992).
[7]
Cet aveu doit être rapproché de l’épisode que raconte Aragon, et selon lequel Drieu, qui se plaisait
à l’effet que ne manquait pas de faire la particule de son nom dans les milieux intellectuels, piqua,
« une colère épouvantable » quand il apprit que Cocteau avait découvert la pharmacie de son oncle
où s’étalait le nom de Drieu la Rochelle (Aragon, 1968 : 105). En réalité, on ne connaît pas d’oncle
pharmacien à Drieu La Rochelle, mais seulement un grand-père, qui tînt une pharmacie à Coutances jusqu’en 1878.
[8]
Dans son livre récent sur Drieu La Rochelle, Jacques Lecarme (2001 : 162-163) propose une analyse de ce roman comme exprimant, chez l’auteur, la phase de « surestimation infantile des parents », selon les termes de Freud, alors que
Gilles serait fondé sur le phantasme de l’enfant trouvé,
le protagoniste ayant été élevé par un tuteur et ne connaissant pas ses parents.
[9]
Jacques Lecarme (2001 : 180-181) identifie aussi Geneviève comme un double féminin de l’auteur.
[10]
Disciple de Voltaire et de Rousseau, le père de la grand-mère de Drieu lui avait transmis les principes ascétiques de
L’Emile : « Il venait la réveiller au petit matin, la faisait laver dans l’eau glacée et
l’emmenait dans de longues expéditions à pied ». (
EC, 52).