2001
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Sport intensif et dopages entre normes et déviances
Jean-Pierre Escriva
Équipe de recherche « Valeurs, argent et sentiments moraux » Laboratoire de Changement Social (PARIS VII/ESCP-EAP)
[*]Selon les représentations dominantes, le dopage serait un problème récent et univoque associé à des intérêts externes au sport, et essentiellement économiques. Le phénomène serait une dérive du sport et le dopé un déviant. Cet article met en doute ces présupposés et interroge le dopage comme une contradiction interne de l’institution sportive. Il apprécie tout d’abord l’hypothèse du sport intensif comme conduite addictive avec ou sans produit
dopants. En second lieu, il analyse les incidences de l’institution sur des cas significatifs de
pratiques intensives. Enfin, il montre que l’addiction peut être envisagée comme une forme de
sur-adaptation. Ces diverses hypothèses s’avèrent fructueuses pour aborder la question de la
norme paradoxale qui régit le sport.
In the dominant representations, doping is a recent and monolithic problem associated with essentially economic external interests. The phenomenon would appear to
be a degeneration of sports and the doper a deviant. This article casts doubt on these
presuppositions and examines doping as an internal contradiction of the institution.
In the first place, it examines the assumption of intensive sport as addictive behaviour, with or without doping agents and, in the second place, it examines the incidences of the institution on significant cases of intensive practices. Addiction is then
considered as a form of overadaptation. Finally, these results make it possible to reconsider the paradoxical standard, which is applied to sports.
Un an après « l’affaire Festina », le Tour de France 1999 fut marqué par l’abandon de Christophe Bassons. Sa réputation de « coureur propre » lui avait valu des
railleries et l’avait isolé au sein du peloton. Parlant des coureurs, il déclarait : « La
difficulté qu’ils rencontrent, c’est qu’en parlant ils craignent de porter atteinte à
l’image du cyclisme. Ils ont peur de perdre leur métier »
[1]. Au cours du procès de
l’affaire du dopage, un des leitmotiv des arguments que les coureurs invoquèrent
pour se défendre fut d’ailleurs « je fais le métier », le dopage étant au cœur des
contraintes du sport professionnel qui impliquent d’obtenir des résultats quels que
soient les efforts à consentir et les moyens employés pour rester au plus haut niveau.
Et si le lien entre sport intensif, dopage et drogues est de plus en plus évoqué, on est
loin des vertus supposées du sport. Le dopage apparaît alors comme une contradiction majeure du sport : les exigences de la compétition n’étant satisfaites qu’aux
dépens de la santé, et par une dépendance bien éloignée de l’autonomie affichée.
Néanmoins le sport semble toujours susciter les passions des spectateurs et des
pratiquants. Aussi, face à la question centrale de l’adhésion à l’institution sportive
malgré les traumatismes qu’elle engendre, la recherche s’est étendue des pratiques
sportives au politique en passant par le pathologique et les discours. Car le sport est
également un univers de pratiques discursives (Eco, 1985) qui participent à la fabrication de l’événement et véhiculent des visions du monde en fonction de leur dit et
non-dit dans un cadre qui assure une permanence et une unité de la diversité. En effet, si des enfants et des adolescents s’identifient aux champions sportifs au point
d’y sacrifier tout leur temps dans une pratique intensive, si l’homme moderne se doit
d’avoir l’allure sportive, si l’école a fait du sport un moyen d’éducation, si
l’économie adopte le dynamisme sportif, c’est que le sport est devenu incontournable : le sport est une institution. « Qu’est-ce en effet qu’une institution, sinon
un ensemble d’actes ou d’idées tout institué que les individus trouvent devant eux et
qui s’impose plus ou moins à eux ? » (Fauconnet, Mauss, 1901). Caractéristiques
qu’on peut préciser par une dimension imaginaire, sans doute décisive dans notre
rapport au sport, en considérant que l’institution est aussi « un réseau symbolique,
socialement sanctionné, où se combinent en proportions et en relations variables une
composante fonctionnelle et une composante imaginaire » (Castoriadis, 1975).
Nous sommes confrontés dans le même temps à ce « déjà là » de l’institution et
aux représentations dominantes des causes de dopage externes au sport, plutôt nouvelles et souvent univoques, qui fondent le problème social. Depuis la reconnaissance du problème et sa légitimation jusqu’à son institutionnalisation, ces représentations sociales constituent la base des catégories de perception et de pensée qui
alimentent des présupposés. L’un des plus puissants se traduit dans l’idéologie du
sport « perverti par l’argent, la violence ou le dopage » (Brohm, 1986,1993), partagée par la presse sportive, les politiques (ainsi que le révèle l’analyse serrée des débats parlementaires ayant précédé l’adoption de la loi du 23 mars 1999 relative à la
protection de la santé et à la lutte contre le dopage) et certains experts consultés à
cette occasion (Escriva, 2000). Il y aurait, nous dit-on, une pureté ontologique corrompue par la société, qui fait probablement du sport un modèle de pureté et
d’excellence sans faille. En conséquence le dopage serait une dérive et le sportif de
haut niveau dopé un déviant.
Afin de nous détacher de ces présupposés, nous faisons les hypothèses du sport
intensif comme conduite addictive avec ou sans produit dopant et du sportif de haut
niveau dopé comme un individu suradapté au système plutôt qu’un être déviant. Il
devient alors possible, d’une part, d’interroger les catégories (normalité, déviance,
dopage, drogue, sport) qui doivent faire problème au lieu de les accepter sans examen. D’autre part, nous pouvons alors nous intéresser aux processus endogènes à
l’institution, à ses contradictions internes trop vite occultées par l’invocation d’agents
économiques externes (sponsors, médias), et à l’histoire des agents en amont de
cette perversion supposée.
Cet article se situe dans cette perspective. Il se propose d’éclairer les processus
pouvant conduire au dopage en relation avec la pratique intensive du sport. Face à
une institution qui donne au corps la place centrale, avec toutes les difficultés conséquentes d’accès au « sens pratique », et face à des conduites occultées par l’interdit,
nous nous inscrirons dans une approche clinique (de Gaulejac, Roy, 1993) à partir
de l’étude de multiples entretiens approfondis. En premier lieu, nous évaluerons
l’hypothèse du sport intensif comme conduite addictive à partir d’éléments théoriques et cliniques. En second lieu, nous montrerons quelle place ont eu les institutions sportives dans des cas particulièrement significatifs de pratiques intensives.
Nous montrerons ensuite que l’addiction peut être considérée comme une forme
possible de suradaptation, déterminée socialement, à partir de la dialectique
MÉTHODOLOGIE
Les analyses et les extraits de cas présentés se fondent sur une recherche menée dans le
cadre d’une thèse de doctorat en sociologie (Escriva, 2000). Étant donné que la problématique
et la construction de l’objet se trouvent à l’articulation de multiples processus, cette thèse a
tenté de mobiliser diverses méthodes qui ont semblé pertinentes, cohérentes et susceptibles
d’apporter un nouvel éclairage. Celles qui sous-tendent plus particulièrement cet article sont
rappelées ici.
-
Une analyse clinique du sport intensif à partir de trois types de cas : les premiers
sont issus de longs entretiens et, quand cela s’est avéré possible, des récits de vie menés à partir de l’échantillon ; les seconds sont présentés par des personnes en relation avec des patients
addictifs (éducateurs, infirmiers, médecins, psychiatres, psychosociologues) lors d’entretiens
menés avec eux ; les derniers enfin ont été relevés dans la presse sportive et dans des autobiographies de sportifs publiées, significatives et aisément accessibles.
- La construction de l’échantillon s’est réalisée à partir d’entretiens. Prospectifs pendant la
première phase, sans restriction quant au sport pratiqué, ils se sont ensuite centrés progressivement sur les pratiques de haut niveau dans quatre sports qui offrent des caractéristiques distinctes ou opposées.
-
Aviron : le plus « amateur », ses structures n’ont pas changé depuis très longtemps ; sport individuel ou d’équipe ; réputation de « sport propre ».
-
Athlétisme : semi-professionnalisme depuis 1982. Mais dans les années 90 de grandes transformations s’opèrent sur le plan international : sa médiatisation, ainsi que les capitaux qu’il
mobilise, même s’ils restent encore modestes en France, changent d’échelle ; sport individuel ; développement des cas de dopage.
-
Rugby : professionnalisme en France depuis quatre ans ; sport en pleine mutation avec de
nombreux conflits entre les instances dirigeantes et les joueurs ; sport collectif ; blessures de
plus en plus graves liées à l’évolution du jeu et des enjeux ; le dopage y est l’objet d’un débat,
notamment parce que des pays de l’hémisphère Sud qui y ont recours de manière officielle.
Cyclisme : un des plus anciens sports professionnels, il se métamorphose dans les années 90
avec une nouvelle médiatisation et l’arrivée massive de capitaux ; nombreux conflits entre les
instances dirigeantes, les États et les coureurs ; sport individuel et collectif ; plusieurs morts
liées au dopage au cours des dernières années ; sport par lequel le « scandale » arriva en 1998.
Parmi tous ces cas, l’accent a été mis sur les entretiens approfondis et les récits de vie de
douze sujets (trois dans chacun des quatre sports), hommes et femmes, répartis sur trois générations. Nous avons aussi analysé quelques autres cas, au moyen d’une vingtaine d’entretiens
menés avec des sportifs de haut niveau dans différentes activités.
- Afin de préserver l’anonymat de ces personnes, nous avons légèrement modifié leurs niveaux, leurs palmarès, leurs âges, leurs prénoms (faute de quoi il serait très facile de reconnaître certains d’entre eux, notamment ceux dont les performances ont été médiatisées). Cette
démarche a évité l’effet de « scoop » journalistique et a permis à chacun - même si certains
auteurs assumaient pleinement leur propos - de travailler plus sereinement sur son histoire et
ses rapports passés, présents et, parfois, à venir, avec le sport.
-
Une approche ethnographique : fréquentation de lieux d’entraînement ; fréquentation
d’institutions de soins ; séjours en centre post-cure pour patients addictifs (sportifs ou non).
des structures de l’institution et des dispositions des agents. Enfin, en dernier lieu,
nous verrons que ces hypothèses s’avèrent fructueuses pour aborder la question des
risques du sport actuel et de la norme paradoxale qui, à force de n’être pas interrogée, le régit.
1. LE SPORT INTENSIF COMME CONDUITE ADDICTIVE
Il s’agit, à partir d’éléments progressifs de définition des addictions et de références à quelques cas significatifs, d’éclairer ce type de conduite, qui se situe en
amont du dopage centré sur les produits. Car celui-ci pourrait relever des « toxicomanies sans drogue » et placer le sport intensif dans la catégorie des pratiques à risques.
TOXICOMANIES AVEC ET SANS DROGUE
La notion d’addiction se développe dans les années 1990 en France après avoir
désigné les conduites de dépendance aux substances psycho-actives dans la psychiatrie nord-américaine des années 1970. Les notions d’addiction ou de conduites addictives tentent de rendre compte de la diversité et de l’évolution des conduites toxicomaniaques. Elles incluent en particulier les « toxicomanies sans drogue »
qu’évoquait Otto Fenichel à propos de la boulimie dès 1945. Aujourd’hui, les acceptions des addictions diffèrent en fonction de courants théoriques et cliniques (cognitivocomportemental, psychopathologiques, métapsychologie freudienne). Elles soulèvent des questions épistémologiques et cliniques, logiques face à une notion relativement nouvelle (Poulichet, 2000). Ceci n’enlève rien à la richesse d’un concept en
pleine élaboration qui permet de se déplacer de la nature des produits vers une problématique globale des troubles de ceux qui s’y adonnent.
Des cliniciens comme Philippe Jeammet ont contribué parmi d’autres à étendre
le spectre des conduites addictives au-delà des drogues, de l’alcool ou de la boulimie
en y incluant l’abus de psychotropes, le jeu pathologique, les achats pathologiques,
la kleptomanie, les auto-mutilations, la sexualité compulsive, et des modes particuliers de relation au travail et au sport : « Cette extension, témoigne qu’il s’agit plus
d’une modalité particulière de relation de l’homme à ses investissements que d’une
spécificité liée à un produit ou à une conduite » (Jeammet, 2000). Aspect qui révèle
tout l’intérêt d’une telle notion dans le cadre de notre étude. D’autant plus que
l’étymologie même du terme addiction renvoie à sa dimension corporelle puisqu’il
s’agissait, dans le droit romain ancien et pendant le Moyen-âge en Europe continentale, d’un arrêt du juge infligeant une « contrainte par corps » au débiteur insolvable.
Certes des chercheurs s’interrogent sur la nature de la contrainte qui, selon les patients, émane de leur corps propre (la « pompe » amorcée de l’alcoolique), tandis
que d’autres soulignent la contrainte qu’ils exercent sur leur propre corps (anorexiques ou amateurs de sensations fortes). Cependant l’hypothèse d’une conduite sportive addictive, avec toute la prudence qui s’impose, mérite d’être retenue.
On sait en outre que de jeunes sujets en quête d’identifications indispensables
pour leur construction psychique sont très attentifs aux représentations du corps sous
l’effet de leur propre maturation, et peuvent présenter une grande perméabilité aux
modèles médiatiques de sportifs capables de prouesses physiques extraordinaires.
Or, en reprenant la célèbre équation maintes fois confirmée de Claude Olievenstein
selon laquelle la toxicomanie nécessite la rencontre de trois paramètres : un sujet, un
produit et un moment socioculturel (Olievenstein, 1982), on peut envisager que,
dans notre contexte, ce moment comprenne l’institution sportive qui propose en
quelque sorte un « produit sportif » et des modèles du corps légitimes. De surcroît,
la recherche identitaire alliée aux préoccupations sexuelles de la poussée pubertaire
renforce l’importance du sport à cette période de la vie sensible au plaisir du mouvement, mais dont le ressort, la musculature, est aussi paradoxalement le support de
la
pulsion d’emprise
[2].
La
jouissance sportive a donc des ressorts cliniques. Elle comprend diverses dimensions dans lesquelles les instances du corps bio-psycho-social se mêlent, et elle
nécessite un sevrage. Pierre Dolivet, qui accueille des ex-sportifs de haut niveau au
Chalet du Thianty, souligne combien la puissance de cette jouissance sportive est
souvent sans commune mesure avec la jouissance sexuelle proprement dite
[3]. Ce sera un problème spécifique dans le soin et la réinsertion de ces patients hors norme –
perceptible chez Manu, dont on détaillera le cas infra, quand il dit : «
Tu ne sais plus
vivre comme une personne normale […] tu ne sais pas ! »
[4] – parce qu’une telle
jouissance affecte durablement le corps, lieu des fixations et des inscriptions de toutes les expériences.
Le sport pourrait donner lieu à une dépendance dans l’agir lui-même par la quête
sans fin de maîtrise du corps par le contrôle des gestes qui s’apparente à une relation
d’emprise à l’origine de conduites manifestement aberrantes dans lesquelles, par un
mouvement de renversement, le sujet devient en fait l’esclave du sport et de ses sensations qu’il croyait pouvoir contrôler. Cet état d’esclavage mis en exergue dans les
approches analytiques des addictions (Mc Dougall, 1978) est une relation qui pourra
aisément affecter un adolescent en proie à des réaménagements psychiques décisifs à
un moment où, comme le démontrent des études épidémiologiques, s’installent les
conduites addictives dont la dimension pathologique peut se révéler beaucoup plus
tard : « La place du corps est centrale à cette période de la vie » (Venisse, Renauld,
Rousseau, 1995).
Comme d’autres addictions, le sport intensif permettrait alors à certains de faire
l’économie des pensées et affects les moins élaborables du processus d’adolescence
(pertes, envie, haine, etc.) par la centration sur le corps et sa maîtrise comportementale qui peut, au début du moins, avoir une valeur « d’auto-thérapie » (Jeammet,
2000). C’est en définitive une conduite de fuite où l’acte prend le pas sur l’élaboration mentale, qui peut exister chez chacun, mais devient pathologique si elle n’est
plus que la seule solution répétitive acceptée. L’écoute des sportifs de haut niveau et
l’étude de leurs carnets d’entraînements confirment d’ailleurs cette volonté de maîtrise et de contrôle rationnel de tous les paramètres qui peut tourner à l’obsession,
d’autant plus qu’elle se double en principe d’une diététique rigoureuse. En fonction
de l’histoire de l’agent et des ressources dont il dispose, l’investissement sportif est
alors en mesure de devenir une pratique à risques (Aquatias et al, 1999 ; Choquet et
al., 1999 ; Lowenstein et al., 2000 ; Escriva, Vassort, 2000) qui interroge à présent
la plupart des pays d’Europe (MILDT, Ministère de la Jeunesse et des Sports, 2000).
Dans notre cadre limité nécessitant les résultats d’études épidémiologiques en cours
seules à même d’objectiver la réelle étendue du phénomène, l’hypothèse du sport
intensif comme conduite addictive renouvèle néanmoins la problématique du dopage
en alertant sur la probabilité de facteurs endogènes à l’activité.
ADDICTIONS AU SPORT
Bien qu’il faille différencier les pratiques et les contextes, on peut considérer que
le
sport intensif commence à partir de huit heures d’entraînement par semaine dans
une perspective essentiellement de compétition (Choquet, 1999). Mais surtout, audelà du niveau quantitatif, un aspect qualitatif essentiel caractérise le sport intensif :
la
centration aux dépens d’autres activités possibles. C’est d’ailleurs la présence en
consultation de nombreux jeunes qui avaient eu une activité sportive excessive qui a
étonné un spécialiste en toxicomanie comme Michel Hautefeuille. Leur consommation de drogue semblait être le miroir d’une mise en dépendance dans leur pratique sportive centrale et exclusive
[5]. S’il est très difficile, voire impossible, d’unifier
les critères de définition des addictions issus d’une pluralité d’approches, ce trait
paraît néanmoins commun et décisif dans la compréhension de l’attachement à
l’activité qui s’aggrave probablement par la pratique elle-même.
L’entraînement va provoquer une véritable métamorphose corporelle du sujet par
les tensions extrêmes et la répétition à l’infini de gestes qui laissent des traces indélébiles par les douleurs mais également par des sécrétions proches du plaisir des
drogues, ainsi qu’un goût pour l’excitation, le risque, la compétition et les activités
génératrices d’adrénaline. De nombreux travaux ont d’ailleurs établi une relation entre le stress d’un effort et la production d’endorphines
[6] (sensation empiriquement
qualifiée de « second souffle »). Certes le plaisir en sport ne se résume pas à une
seule molécule présente de manière contradictoire dans bien d’autres activités, mais
la recherche plus ou moins consciente de ce plaisir ambigu justifie souvent l’investissement, quand bien même l’effet de bien-être salutaire pour l’équilibre de la personne d’une pratique modérée s’inverse dans l’entraînement intense – avoisinant
trente heures par semaines chez les sportifs de haut niveau, voire, pour des nageurs,
cinq à huit heures par jour dans certaines périodes.
Nombre de récits relatent d’ailleurs la souffrance et le véritable manque qui accompagnent l’arrêt momentané de l’activité pour blessure et définitif en fin de carrière. Sélectionné en aviron aux Jeux Olympiques, Bertrand évoque cette focalisation pendant des années rythmées par des entraînements biquotidiens, en particulier
au cours des deux dernières qui ont précédé l’échéance : « Pour moi, la vie s’est arrêtée les deux années qui ont précédé les Jeux. J’ai tout misé, enfin j’ai tout misé, je
n’avais pas vraiment d’activités extra-sportives. J’avais mon boulot, l’aviron, et
hormis ça, sur le plan personnel… Je ne voyais pas souvent mes parents, j’étais un
peu coupé du monde. Les week-ends avec mon frère, avec ma copine, je n’en ai pas
fait, je n’en ai pas fait beaucoup. […] En fait moi, j’avais tout programmé jusqu’à
la finale des Jeux. Et à la limite, quand je suis rentré, je ne savais pas ce que j’allais
faire… Après cette date, je n’avais rien, rien d’établi. Tout s’arrêtait enfin. Après il
m’a fallu, je pense que je n’étais pas le seul, il m’a fallu bien plusieurs mois pour
atterrir. J’étais hyper fatigué, la tension qui retombe, le stress tout ça, et puis bon,
le fait qu’on ait un peu quelque part un nouveau statut social ». Car cette centration
est d’une certaine manière « réussie », dans la mesure où il reviendra titré, tout en
étant incomplète puisqu’une activité professionnelle est maintenue bon gré mal gré.
L’attitude est à la fois proche et aux antipodes de celle de Manu qui exprime autrement son désarroi et éprouve son « anormalité » lorsque, pour raisons de santé, il
devra mettre un terme à sa carrière de cycliste sans avoir jamais envisagé aucune
échappatoire : « Quand j’ai été obligé d’arrêter, parce que ça ne suivait plus, j’ai eu
un vide, un vide immense ! Tu te demandes… Tu ne sais plus vivre comme une personne normale, qui ne fait pas de sport, qui travaille, tu sais plus. C’est même pas
que tu sais plus, c’est que tu ne sais pas ! T’as jamais vécu comme ça, t’as toujours
vécu par rapport à quelque chose, par rapport à ton sport, pour une passion. Alors
quand du jour au lendemain tu arrêtes tout, c’est le vide ! T’as un vide immense.
Moi je sais qu’à l’époque je passais mes journées à rien faire, je ne savais pas quoi
faire ». On pressent ici que la lecture médicale ne pointe qu’un aspect du problème
de conduites aux déterminants multiples où se mêlent passions de l’agir et de
« l’objet sportif ».
DÉPLACEMENT DES ADDICTIONS
Enfin, à une addiction sans produit peut se surajouter une addiction aux substances dopantes plus ou moins toxiques pendant la carrière sportive elle-même, lors
de périodes de vulnérabilité (passage d’amateur à professionnel, contraintes plus
élevées, blessures), ou en fin d’activité (problème de sevrage). Un tel phénomène fut
d’abord perçu intuitivement, il y a quelques années, lors de consultations pour addictions. De lieu commun de discussion avec des patients, le sport s’est par exemple
mué en problème pour William Lowenstein en le confrontant à un paradoxe puisque,
la plupart du temps, l’histoire commençait à s’anesthésier dans l’usage du sport intensif, et l’arrêt du sport se traduisait par la rencontre avec l’héroïne : le sport était
devenu quelque chose qui ne protégeait plus
[7].
TENDANCES DE L’ÉCHANTILLON
Parmi les douze récits de vie répartis dans les quatre sports choisis, deux cas particulièrement significatifs (Pascale et Manu) ont été retenus pour une analyse plus serrée des processus favorisant l’adhésion à l’institution. Ces cas sont typiques - dans une démarche clinique.
Ils en condensent beaucoup d’autres, et permettent de mettre à l’épreuve les hypothèses du
sport intensif comme conduite addictive (avec ou sans produit dopant) et du sportif de haut
niveau addictif comme individu suradapté au système. Toute conclusion définitive est impensable à partir d’un échantillon si restreint, dans lequel les origines sociales sont aussi hétérogènes que le type d’activité pratiqué. Mais les athlètes de haut niveau français (12 000 environ
pour plus de 13 millions de licenciés dans une fédération sportive) représentent un groupe minoritaire qui pourrait néanmoins receler un potentiel de signification sociale grâce à leur expérience des contraintes extrêmes et de leurs conséquences.
Dans ce sens, les deux récits de vie de « dopés » (un cycliste et un sprinter) suivis d’un
parcours de toxicomane et ceux de quatre consommateurs occasionnels de produits (deux cyclistes et deux jeunes rugbymen au seuil du professionnalisme) semblent bien refléter des pratiques de dopage plus répandues et leurs risques. Trois autres récits de rameurs soulignent par
contre la particularité de sportifs connus pour leur attachement à une « pratique saine », à leur
club d’aviron d’origine et à l’amateurisme. Mais à haut niveau, l’aviron crée un terrain addictif indéniable qui s’est traduit pour l’une d’entre eux, pourtant non dopée, par la boulimie et
une dépendance aux drogues (héroïne en particulier) au moment où elle a arrêté son activité.
Ces tendances addictives fondées sur des critères larges – besoin irrépressible ( craving )
d’activité physique, répétitivité produisant du plaisir et soulageant un malaise, manifestation
de sevrage, signes de difficulté du travail d’adolescence – ont été repérées dans la plupart des
cas exposés ensuite à divers spécialistes (en particulier Michel Hautefeuille à Marmottan), car
les compétences du sociologue ne l’autorisent pas à porter un diagnostique médical. Ces sportifs présentent ou ont présenté une relation de dépendance, plus ou moins aliénante, correspondant à une définition assez générale de l’addiction. Néanmoins, trois sur les douze se distinguent dans le temps vis-à-vis du critère décisif de la centration : ils sont passés d’une centration au départ sportive à une autre ayant abouti à une dépendance aux drogues par un déplacement de l’addiction pendant la pratique (le cycliste et le sprinter dopés) ou à l’arrêt du
sport intensif (la rameuse).
Les motivations sportives et extra-sportives dépendent d’un ensemble de processus hétérogènes qui entrent ou non en synergie selon le milieu et l’histoire de chacun, le projet parental, les habitus et les idéaux forgés dans l’enfance articulés aux idéologies d’une époque. Mais
en fonction d’intérêts parfois très différents, ces sportifs de milieux sociaux variés ont pu
connaître le même type de conduite, favorisé peut-être par la légitimité de l’institution sportive, puisqu’on retrouve par exemple, dans un même sport, deux rameurs internationaux qui
semblent animés par le même désir d’excellence et aussi dépendants l’un que l’autre de leur
pratique alors que leurs origines sociales les opposent (un fils d’ouvrier agricole, une fille de
patron de PME).
2. INCIDENCES DE L’INSTITUTION SPORTIVE
L’étude de l’adhésion à l’institution demande de s’intéresser de près à des cas significatifs, au « donné » au-delà de l’abstraction. « Or, le donné, c’est Rome, c’est
Athènes, c’est le Français moyen, c’est le Mélanésien de telle ou telle île, et non pas
la prière ou le droit en soi » (Mauss, 1950, p. 276). Ainsi, dans les deux cas décrits
ci-dessous, typiques et corroborés par beaucoup d’autres, l’institution familiale, au
principe des habitus, des dispositions et des idéaux, croise les exigences et les
contraintes de l’institution sportive. Leurs conduites de dépendances (avec ou sans
dopage), prenant souvent la forme d’un enchaînement incompréhensible vécu sur le
mode psychologique, auront un statut privilégié dans la démonstration des hypothèses car l’histoire de ces agents met en exergue une centration sportive plus ou moins
durable mais particulièrement puissante et significative.
LE CAS DE PASCALE OU L’ABSENCE DE CAUSES APPARENTES
Il s’agit d’une jeune fille pour laquelle la pratique intensive du triathlon a connu
une escalade fulgurante, devenue, entre vingt et vingt-deux ans, une dépendance associée à une forme d’anorexie, sans recours à des substances dopantes. Rien ne
semblait prédisposer Pascale à cet investissement : ni la façon, toujours ludique,
dont elle avait pratiqué le sport au cours de son enfance et de son adolescence ; ni
son milieu parental, puisqu’on ne l’a jamais poussée dans ce sens ; ni un échec dans
ses études, qui se déroulaient très bien (elle avait été reçue au concours d’entrée à
une école d’assistante sociale) ; ni ses relations amicales, qui étaient normalement
étendues. Elle justifie ses débuts dans la pratique intensive du triathlon par le plaisir
et un véritable « amour du triathlon », mais le « choix » s’avère mystérieux car il se
situe aux confluences du désir et du besoin, du psychique, du biologique et du social, sans que la tendance anorexique ou l’aspect toxicomaniaque de la conduite
(pour lesquels elle avait consulté) n’épuisent l’explication.
Pendant près d’un an, sa pratique est individuelle, en dehors d’une organisation
sportive - même si elle a profité de structures sportives universitaires l’année précédente pour essayer diverses activités. Un seuil est franchi ensuite lors de son inscription en club et un renversement se produit : il ne s’agit plus de meubler son temps
libre par du sport, mais de dégager du temps libre pour s’adonner au sport et répondre aux exigences d’entraînements quotidiens ou biquotidiens. C’est un saut quantitatif et qualitatif déterminant. Les raisons invoquées sont de l’ordre du cadre et des
repères indispensables pour évoluer, avec le rythme qui l’accompagne : « Une fois
que j’étais dans ce club, j’ai commencé à faire plus de compétitions, enfin j’avais un
calendrier de compétitions, et j’ai commencé à beaucoup, beaucoup m’entraîner.
Alors là, ça prenait le pas sur toute ma vie : parallèlement à mes études, je passais
tout mon temps à m’entraîner ».
L’élévation du niveau d’exigences et la rationalisation du temps (planification
des entraînements et des compétitions) se précisent, en cohérence avec la logique de
l’organisation sportive à laquelle Pascale se soumet. Toutefois le club n’a pas toutes
les responsabilités, car lors de son activité individuelle pendant un an, « en amateur », elle pratiquait déjà davantage et avait commencé à perdre du poids. Les motivations sont confuses : la perte de poids s’installe au cours de sa pratique sans qu’il
s’agisse au départ d’un but explicite. Les récits de son expérience sont rythmés du
début à la fin par la diététique muée en obsession, mais en sachant que cette attention, peut-être moins prononcée, est aussi une modalité connue des sports
d’endurance, d’ailleurs partagée dans les conseils des membres de son club et les
revues spécialisées ( Courir, Triathlon ). Recommandations auxquelles s’ajoutent des
remarques désobligeantes de l’entraîneur, qu’elle utilise comme un ressort de la motivation : « On peut être déboussolé par l’image qu’on peut nous renvoyer : quand
on nous dit qu’on est un peu ronde, qu’il faut faire un petit effort, parce que c’est
comme ça que l’on va gagner du temps, forcément, on est aussi dans cet objectif-là,
dans cette image-là, et bon, c’est peut-être ça qui joue et on va mettre le paquet … ».
Après coup, il semble bien que c’est ce qu’elle ait fait, sans vraiment comprendre
comment, du plaisir, elle est passée à la souffrance, à la mise en danger d’elle-même
par une perte de poids très rapide (15 % de sa masse corporelle en deux ans), et au
rétrécissement de ses relations sociales (en dehors des institutions familiale et sportive). Elle évoque un besoin d’activité qu’elle aurait toujours eu, mais, ajoute-t-elle :
« Je ne sais pas d’où ça vient ».
LE CAS DE MANU, OU L’ENGRENAGE
On retrouve également ici l’exemple du sport intensif comme conduite addictive.
Cependant elle se prolongera par l’usage de produits dopants et en définitive par une
dépendance aux drogues à l’origine de plusieurs overdoses. La focalisation s’opère
dès le plus jeune âge pour Manu : « Le vélo, c’était toute ma journée, c’était tout le
temps ». Son unique ambition étant de réussir dans le cyclisme, il se considère
d’emblée comme un professionnel et les études passent après (il obtiendra un BEP).
La famille et le milieu social sont sans doute des déterminants essentiels de cet investissement : père ouvrier devenu ensuite petit artisan, ayant été lui-même coureur
cycliste, bien qu’il soit toujours resté amateur, qui plus est dans une région où le vélo est un important centre d’intérêt. « Il n’y avait que ça ! Je n’avais rien d’autre à
côté : constamment, 24 heures sur 24. Les conversations, c’était vélo, la pluie, le
beau temps, et le vélo. Tout tournait autour du vélo, tout ce que je faisais tournait
autour du vélo : je mangeais pour le vélo, je faisais attention, je me couchais, c’était
de bonne heure parce que je courais le lendemain, tout tournait autour du vélo, depuis tout petit ».
Après une découverte du vélo en famille, les dispositions de Manu vont vite rencontrer l’organisation sportive qui le « repère » et le gratifie par ses premières victoires alors qu’il n’a qu’une douzaine d’années. Compte tenu de ses performances, on
lui proposera un surclassement, phénomène fréquent dans l’univers sportif et récurrent tout au long de sa trajectoire. Le CTR (conseiller technique régional, dépendant
de la fédération française de cyclisme) le fait participer à des courses nationales et
internationales dans des catégories au-dessus de son âge. Le procédé valorise le
jeune sportif en le faisant accéder à un niveau supérieur à son âge, mais avec en
contrepartie le risque de l’épuiser : d’une part parce que les exigences sont parfois
trop élevées malgré la maturité apparente, et d’autre part parce qu’il multiplie objectivement le nombre de compétitions de celui qui court encore dans sa catégorie. Manu décrira longuement l’énergie déployée au cours de ces compétitions ambiguës
qu’il pressentait comme une forme de promotion mâtinée de mise à l’épreuve pour
une accession au haut niveau. « Comme il n’y avait pas de gars assez costauds, bon,
un petit jeune qui marche bien… même s’il a un an de moins : s’il passe, c’est qu’il
est costaud, s’il ne passe pas, c’est qu’il n’avait pas la classe ».
Des exigences répétées et rapprochées ne lui laissent guère de répit. Et alors qu’il
a atteint le niveau Élite 2, dernière marche avant de réaliser son projet de devenir
coureur professionnel, il se plaint de l’absence de répit et connaît déjà une grande
lassitude : « C’est l’accumulation de courses, de grandes courses… J’étais toujours
sur la brèche. Je suis arrivé un peu usé, peut-être pas physiquement, mais… dans la
tête ». S’il y a eu des précédents quand son CTR, auquel il vouait une admiration et
une confiance absolues, lui avait mis un cachet dans son bidon sans lui demander
son avis, c’est véritablement à cette époque, dans le club où il a signé dès 19 ans,
qu’il va s’initier « aux soins », c’est-à-dire aux pratiques de dopage auprès des cyclistes qui l’encadrent à présent qu’il vit seul à 400 km de chez lui. On l’encourage à
la prudence dans l’usage, mais la plupart lui confirment que « s’armer » – se doper –
fait partie des règles du jeu. Manu évoque une première métaphore : « Tout se fait en
même temps, c’est comme si tu avais une échelle, tu montes et tu prends tout ce qu’il
y a à prendre, et si tu ne le prends pas tu t’arrêtes. Et si tu veux monter : il faut
prendre », avant de dire : « C’est un engrenage », pour décrire la période où il passera de l’usage de produits à leur abus puis à la dépendance. Toutefois, bien qu’il
vienne d’un milieu modeste - évoquant parfois 325 000 Francs de Roger Vaillant -,
la course à l’argent n’explique pas tout. Elle n’explique pas en particulier ses moments de bascule, au cours desquels le dopage s’est amplifié, et, d’occasionnel (se
doper pour courir), est devenu systématique (courir pour se doper), jusqu’à prendre
le pas sur l’ensemble de sa vie par de graves addictions associées.
3. L’ADDICTION COMME SURADAPTATION AU SPORT INTENSIF
Le développement de la notion d’addiction doit dépasser la dimension psychologique du problème. Parce qu’il existe également une conjoncture socio-historique
des addictions. Et qu’une histoire est d’abord et avant tout sociale. Comme nombre
d’intervenants en toxicomanie s’accordent à le reconnaître, ces conduites sont datées
et représentent un véritable défi à nos sociétés industrielles. Cependant, si on inclut
des modalités de sport intensif dans le spectre des addictions, on pressent
l’originalité du sport qui, à l’inverse d’autres pratiques réprouvées, permet de
s’adonner de manière excessive à une activité valorisée et encouragée dans notre société. Selon une définition classique du sport, Pierre de Coubertin n’invoquait-il pas
« la liberté de l’excès » ? Aussi faut-il envisager le contexte social de ces pathologies et les contraintes structurelles de l’institution sportive. Se distancier des représentations sociales dominantes du dopage comme facteur uniquement extrinsèque au
sport suppose alors d’appréhender les processus qui scellent les pratiques ordinaires
et les justifient, en tenant ensemble, dans les limites de ce développement,
l’approche objective de l’institution avec les perceptions de ceux qu’elle implique.
En second lieu, nous pourrons alors revenir sur la dynamique des choix.
DES CONTRAINTES STRUCTURELLES DE L’INSTITUTION
Le sport contemporain relève d’un ensemble d’organisations bureaucratiques et
d’infrastructures nationales et internationales en relation avec d’importants sponsors
qu’il n’est guère possible de décrire en détail ici. En revanche, les questions du rapport au temps et du rapport instrumental au corps qu’entretient le système représentent également deux axes majeurs de l’analyse du problème du dopage.
En premier lieu, tous les récits sont caractérisés par des contraintes temporelles
récurrentes. Le cas de Manu montre bien comment l’organisation sportive accroît
ses exigences. Dès qu’elle intègre un club, Pascale perçoit elle aussi une rationalisation du temps qui se traduit d’emblée par un calendrier de compétitions. De même
Marianne, internationale d’aviron, décrit et justifie tous les sacrifices de son adolescence par une centration la poussant, afin de pouvoir supporter les contraintes compétitives, à dîner et se coucher tôt, « en rêvant du survêtement de l’équipe de
France ». La mise en tension permanente vers un avenir où les seules questions sont
les objectifs de résultats (prochaine compétition, adversaire suivant, futur titre, etc.)
peut provoquer une hypertrophie du futur et grever la possibilité d’un rapport équilibré entre le passé, le présent et l’avenir. Source inégale de stress, parce qu’elle peut
être, en même temps, structurante et rassurante pour certains, cette accentuation des
exigences implique inéluctablement l’acceptation de contraintes supplémentaires
dont le corps est la cible.
On doit s’arrêter en second lieu sur ce rapport au corps particulier du sportif. En
intégrant les contraintes de l’organisation, la centration se profile avec le risque
d’addictions. De surcroît, l’agent est traité de manière rationnelle dans l’espacetemps original du système sportif : pris dans la rationalité instrumentale du tout, le
corps n’est plus la fin en soi de l’enfant ou du jeune adolescent souvent animés par
la passion et le plaisir, mais le moyen de la performance. Et l’investissement extraordinaire requis dans la pratique boucle en quelque sorte ce système par un rapport
instrumental au corps dont le sportif de haut niveau devient dépendant.
Mais paradoxalement, si le corps est au centre du système, l’entraînement et
l’environnement pharmaco-médical accentuent son déni en traitant la douleur
comme un simple paramètre technique. C’est très net dans la récente professionnalisation du rugby français, dans le cadre d’une concurrence internationale, qui a
généré des blessures répétées et de plus en plus graves
[8]. Olivier évoque ainsi son
engagement lors de matches à gros enjeux : «
En fait, je suis tout le temps à fond. Ça
a des bons côtés, mais souvent des mauvais côtés. […] Mais les douleurs surgissent
ensuite, même pas le lendemain, c’est le soir du match où tu commences à te coucher et tu… réalises quoi. Quand tu vois la vidéo, tu réalises ce que tu as fait. Mais,
moi, ça ne me surprend pas parce qu’on est préparés physiquement pour être
comme ça, on a un mental, mentalement on est prêt aussi. Je pense que mentalement, c’est un peu notre force. […] Il y a des moments, c’est vrai, on a l’impression
que rien ne peut nous arriver, on est tellement concentré, motivé et physiquement
prêts qu’on peut relever les défis : rien ne nous fait peur ! Et après, c’est ton physique qui à un moment va te dire stop ». Le sportif est à ce point dans l’anormal et
l’extraordinaire qu’il se surprend ici après coup lorsqu’il revoit ce qu’il a fait. Mais
si la situation compétitive reste exceptionnelle, elle est bien préparée par une mithridatisation à la douleur qui supprime la possibilité de douter.
Ces questions mêlées du temps et du corps sportifs situent donc le problème du
dopage au sein d’une institution qui pousse à l’accentuation de la pratique et à la
centration jusqu’à l’addiction probable afin de construire sa pyramide de la « réussite » (du niveau départemental au niveau international). On pourrait néanmoins
penser que le dopage demeure une pratique d’exception si l’on adopte la définition
commune fondée sur la répression de l’usage de produits interdits par une liste officielle. Par contre, on peut émettre une proposition en négatif : tous les moyens employés afin de ne pas pouvoir se reposer apparaissent alors comme un élément de
définition possible du problème du dopage allant bien au-delà de substances faisant
l’attention des contrôles. Nos cas extrêmes nous alertent alors sur des pratiques plus
ordinaires et la logique constituante de l’institution sportive qui imposent – avant et
après les échéances compétitives – de répondre aux exigences déjà excessives des
entraînements. Par une forme d’adhésion, il faut accepter de maltraiter son corps et
si nécessaire recourir à l’assistance médicale dont la frontière toujours ténue avec le
dopage tombe en fonction de la définition retenue.
DIALECTIQUE DES STRUCTURES ET DES DISPOSITIONS
De si fortes contraintes laissent supposer que l’on a affaire à une machinerie implacable. Pourtant la dynamique des choix traversant les récits nous renvoie à
l’impossibilité de savoir qui, de l’agent ou de l’institution, choisit l’autre. Parce que
nous sommes placés au cœur des contradictions entre structures et actions, entre déterminismes et choix possibles. On doit donc envisager, d’une part, que des choix
s’opèrent, même sous contrainte, dans la mesure où l’agent ne choisit pas le principe
de son choix, d’autre part, que l’adhésion ne serait pas si puissante sans une demande/réponse de l’organisation elle-même, selon une articulation de processus hétérogènes où des ambivalences se conjuguent.
Dans ces choix, l’histoire de l’agent s’avère déterminante. Ainsi pour Manu,
presque « programmé » pour le vélo par le truchement d’un
projet parental dont les
motivations économiques ne sont pas absentes
[9]. Ou dans bien des cas d’humiliations mâtinées de désirs de revanche sociale, comme Franck, enfant d’immigré
(père maçon, mère femme de ménage) ne rêvant que d’être le meilleur de sa spécialité en athlétisme pour intégrer l’équipe de France : «
Mon désir était de m’en sortir
par mes propres moyens. Il y a eu des souffrances, mais j’avais faim et je n’ai eu
aucune stimulation familiale pour le sport ». L’adhésion est, dans ces cas, très forte,
mais d’autres processus doivent encore sceller cette hyperactivité et la légitimer,
particulièrement lorsque le milieu ne semble pas contribuer directement à ce type de
pratique, comme dans ce dernier cas ou celui de Pascale.
L’organisation sportive offre dans cette perspective de multiples dispositifs de
contrôle et de récompense. L’entraîneur, en opérant au plus près du sportif, est un
maillon essentiel de cet ensemble. Quand les déterminants familiaux ou les amis ne
favorisent pas ce type d’investissement, c’est le plus souvent de ce pôle d’identification majeur que dépendra l’adhésion à la « famille sportive » du club local et la
poursuite de l’activité. L’influence de ce dernier est plus forte encore lors de la crise
identitaire de l’adolescence, moment décisif dans une pratique susceptible de devenir addictive et d’appeler des assistances pharmacologiques rassurantes. Ainsi, selon
Manu, son entraîneur « avait du cœur ». Il lui faisait par exemple visiter le Mont
Saint-Michel la veille d’une compétition alors que rien ne l’y obligeait, mais c’est
lui aussi qui, sans demander son avis à Manu, a mis un jour un cachet dans le bidon
de celui-ci. Grâce à son statut, l’entraîneur peut tour à tour être le père ou l’agent
sportif en passant d’un rôle à l’autre, combiner différentes formes de domination et
incarner l’ambivalence de l’institution susceptible de favoriser l’adhésion en alternant gratifications et sanctions/humiliations. À ce titre, dire d’une jeune fille comme
Pascale qu’elle est « un peu ronde » a de grandes chances de la faire réagir. Par sa
légitimité d’ancien sportif, l’entraîneur peut exercer et combiner différents types de
dominations. Domination traditionnelle, d’abord, dans laquelle l’autorité s’impose
de manière presque directe, comme dans une famille. Peut-être existe-t-il aussi une
touche de domination charismatique, liée au prestige de ses titres sportifs. Domination « rationnelle-légale » enfin, car les déterminants des conduites de dépendance
sont également institutionnels : en effet l’organisation attend aussi des résultats et de
l’efficacité. À l’instar d’autres organisations bureaucratiques, il y est question de
compétences et de système de règles à faire respecter. C’est sur elles que l’on met
l’accent, plutôt que sur les personnes.
En définitive, on entrevoit ici la difficulté de l’analyse du problème de l’adhésion
à l’institution sportive, du fait des multiples dimensions qui entrent en jeu. Elle nécessite l’articulation de processus hétérogènes : phénomènes socioéconomiques, politiques et idéologiques (quête d’excellence) ; caractéristiques, métamorphoses et
légitimité de l’institution sportive pouvant nourrir le rêve (« amour du triathlon »
chez Pascale) ; origines sociales, histoires familiales des agents, et processus biopsychosociaux les affectant, en particulier dans la pratique intensive. Des bouclages
entre processus sociaux et psychiques alimentant des relations d’emprise se réalisent
sans doute doublement, dans la famille et dans l’institution sportive. Nous sommes
confrontés à une situation d’ambivalences récursives où des exigences contradictoires semblent acceptées de la part d’agents dont l’appétence répond aux besoins
d’une institution qui les remodèle, voire les anticipe.
LE CHALET DU THIANTY
Fondée en 1985, l’association « Chalet du Thianty » est un centre de post-cure qui accueille des personnes dépendantes de diverses substances. Outre un travail sur les addictions
aux drogues, l’équipe mène une réflexion sur les effets du dopage et les moyens de s’en dégager. Pierre Dolivet, psycho-sociologue de formation, y dirige une équipe (éducateurs spécialisés, animateurs diplômés d’État, infirmière, cuisinier, secrétaire et assistante de direction) qui
organise des séjours de six mois pour neuf résidents, dont 15 % de sportifs de haut niveau.
Favoriser l’autonomie est la colonne vertébrale d’un projet qui se décline en trois périodes de
deux mois : coupure avec l’environnement familial pendant la phase d’insertion physique afin
de « se retrouver » et soigner le corps meurtri par des années de mauvais traitements liés à la
toxicomanie ; phase d’insertion psychologique favorisant l’émergence de traumatismes enfouis qu’il s’agit, si possible, d’affronter avec le psychologue et les éducateurs au lieu de les
pallier par l’absorption de produits ; phase d’insertion sociale dominée par la préparation du
retour à la vie active. Depuis 1985,70 % se sont réinsérés socialement et professionnellement.
Des séjours lors de différentes phases m’ont donné l’occasion de partager pendant un certain temps les difficultés (situations de crise, départs intempestifs), la complexité de ce monde
des dépendances et l’originalité du projet thérapeutique en participant à la dynamique d’un
groupe et au « relais » entre équipes. Derrière les comportements manifestes s’impose la nécessité de travailler sur des histoires qui brassent divers milieux sociaux. D’un côté, les exsportifs semblent proches des autres patients, ainsi que le souligne Hugues Mouillac, responsable du service thérapeutique depuis l’origine : « La grande majorité relève d’un problème
familial : des parents qui investissent et projettent dans le sport à la place de leurs enfants.
Quand ceux-ci s’effondrent sur le plan sportif par lequel ils se valorisent aux yeux de leurs
parents, ils s’effondrent aussi quant à leur image ». D’un autre côté, ces sportifs de haut niveau ont un rapport au corps spécifique. L’originalité du Chalet – discutée par d’autres approches des dépendances – est de profiter de sa situation pour se réapproprier son corps à partir
des activités de montagne, y compris à risques (escalade, rafting). Dans ce cas, d’ex-sportifs
qui semblent a priori les mieux préparés aux gestes extrêmes sont pourtant souvent aussi ceux
qui appellent un lourd travail, ces gestes n’étant que des clefs symboliques de
l’accompagnement thérapeutique. Quand, par la compétition, on a poussé son corps, souvent
depuis l’enfance, aux frontières de la normalité et au-delà, parfois en toute légalité, il faut
alors intégrer la notion de transgression des limites humaines, et retrouver des souffrances et
des plaisirs plus raisonnables ; intégrer aussi l’idée de l’« autre » comme partenaire, non plus
exclusivement comme adversaire, notamment grâce à la solidarité, vitale en montagne.
4. UNE NORMALITÉ DÉVIANTE ?
Face au manque d’étude épidémiologique des pratiques de dopage, on est
contraint de s’appuyer sur les rares travaux disponibles. Tout d’abord l’unique étude
française à propos de la mortalité des sportifs de haut niveau contemporains (de
Mondenard, 1998)
[10] est accablante pour l’évolution du sport. La comparaison de
deux populations de coureurs cyclistes, « anciens » et « modernes »
[11], révèle que
les premiers, sauf exceptions, se distinguent par une longévité exceptionnelle de
l’ordre d’une décennie de plus que le Français moyen, alors que le second groupe
connaît un taux de survie proche de la population générale (dans les tranches d’âges
concernées) mais présente une mortalité par maladie vasculaire anormalement élevée avant 45 ans : en d’autres termes, les coureurs cyclistes de la période récente
semblent évoluer à rebours de la population générale dont la mortalité diminue dans
toutes les tranches d’âge depuis 1945. Ces résultats reflètent une tendance analogue
chez les footballeurs américains professionnels caractérisés, parmi l’abus de diverses
drogues, par une très forte consommation de stéroïdes anabolisants. Les statistiques
publiées à leur sujet révèlent en effet une espérance de vie de 55 ans (la moitié décèdent avant 48 ans) en 1993 contre 71,8 ans pour l’Américain moyen non sportif
[12].
D’autre part, les rapports inquiétants de l’observatoire anonyme du dispositif
d’
Écoute Dopage soulignent l’émergence en France d’un problème de santé publique : « La consommation de produits énergétiques, psychoactifs ou dopants est aujourd’hui banalisée dans tous les milieux sportifs (compétitifs ou non). Chaque sportif sera confronté dans sa pratique à l’utilisation de produits proposés aussi bien par
l’environnement que par la publicité et devra faire un choix personnel : “en prendre
ou pas” » (Bilard, 2000, p. 15).
Mais si l’on admet le fait que des sportifs de haut niveau, en particulier ceux qui
sont en rupture avec l’institution, puissent révéler les structures et la violence ordinaire
du point de vue de leurs pratiques extraordinaires, ils représentent alors des tendances
significatives. Le sport intensif, combiné ou non avec la prise de produits, semble bien
ouvrir le même chemin que d’autres pratiques addictives où l’usage (« individuellement et socialement réglé ») peut se transformer en abus (« unissant un comportement
de consommation et les dommages biologiques, psychologiques, sociaux, économiques et culturels induits ») puis en dépendance (Reynaud, Parquet, Lagrue, 2000).
Dans la pluralité d’intérêts parfois connexes (économique, politique, narcissique), les
formes de dopage et de conduites de dépendance en amont s’avèrent être probablement des facteurs de « réussite ». Dès lors, la valorisation du modèle sportif ne tend-elle pas à faire du sport intensif une pratique à risques pour nombre d’enfants et
d’adolescents dont le milieu peut accroître les vulnérabilités en favorisant paradoxalement une adhésion excessive sous couvert de normalité sociale ?
Une mise en perspective historique du problème montrerait l’existence de travaux associant drogues et dopages bien avant la fin des années 1990, sur le plan national (notamment de Mondenard, 1987 ; Olievenstein, 1992) ou international (Dubin, 1990)
[13]. Ce qui peut nous alerter sur l’actuelle « entreprise morale » tendant à
occulter les responsabilités passées, présentes et à venir devant un problème aux
formes évolutives et combinées mais depuis longtemps structurel (Hoberman, 1992).
En effet, une approche sociologique de la déviance révèle combien un conflit permanent peut rester latent dans une situation complexe à laquelle chacun trouve son
avantage (Becker, 1985, p. 148). L’hypothèse d’une alliance dans la reprise en main
du système par l’État français et l’institution sportive au moyen d’une caution scientifique face à l’autonomie débridée des « entrepreneurs de spectacles » paraît alors
judicieuse (CNRS, 1998, p. 21-22) et se confirme dans l’usage de l’expertise du dopage lors des débats parlementaires préparatoires à la loi du 23 mars 1999
[14].
En conséquence, si des sportifs de haut niveau ne déméritent pas à simplement
vouloir supporter des contraintes exacerbées (parmi d’autres intérêts possibles), ne
pourrait-on envisager le dopage comme une forme de déviance en partie intégrée à
l’institution sportive car elle est associée à ses finalités de rendement, de progrès et
d’exploits ? D’autant plus qu’il s’agit probablement aussi d’une intériorisation idéologique classique d’un type de contrôle dans une organisation du travail où les exigences sont supérieures aux capacités des hommes (Pagès et al., 1979). La normalité
peut alors devenir déviante puisque les conditions de la « réussite sportive » semblent exiger un investissement à outrance, source d’addictions psychologiques et sociales présentant les traits d’une aliénation rarement perçue dans la pratique intensive en dehors des moments de crise (blessure, non-sélection, conflit, etc.). Du coup,
cette déviance est peut-être en même temps une norme d’un point de vue statistique
que l’on ne peut envisager qu’à titre d’hypothèse à partir de cas particuliers et significatifs renvoyant à des processus plus généraux et à d’autres travaux à réaliser. En
revanche, aux frontières de notre étude sociologique, le point de vue clinique centré
sur la qualité de la « norme » appelle une réflexion sur le fait qu’il puisse être normal d’être dopé. Et l’on pourra se demander, avec Joyce Mc Dougall (1978), si nous
n’avons pas affaire en définitive à une « normalité pathologique » relevant peut-être
moins d’une déviance que d’une « sur-adaptation au monde réel.
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[*]
Je tiens à remercier particulièrement Vérène Chevalier (LASMAS-IdL) et Jean-Philippe Bouilloud
(Laboratoire de Changement Social-ESCP) pour leurs propositions et conseils sur les choix à faire
en vue de la rédaction de la version finale de cet article.
[1]
Le Monde, 18-19 juillet 1999.
[2]
Freud avait relevé ce phénomène, en particulier dans une note ajoutée en 1910 aux
Trois essais sur
la théorie sexuelle : « L’éducation moderne, comme on sait, se sert du sport à une vaste échelle afin
de détourner la jeunesse de l’activité sexuelle ; il serait plus juste de dire qu’elle remplace chez les
jeunes la jouissance sexuelle par le plaisir du mouvement et pousse l’activité sexuelle à un retour
vers l’une de ses composantes autoérotiques » (Freud, 1987, p. 136). Après une recension du
concept de pulsion d’emprise dans l’œuvre de Freud sur la base de textes théoriques, on pourra également trouver la mise en évidence de son évolution et de ses difficultés avant la proposition d’un
modèle théorique
in Gantheret F. 1981. « De l’emprise à la pulsion d’emprise ».
Nouvelle revue de
psychanalyse, n° 24, p. 103-116.
[3]
Entretien avec l’auteur, Chalet du Thianty, 18 avril 2000.
Cf. aussi Dolivet, P. 1998. « Sportifs de
haut niveau et dépendances. Quelle communication ? »
Colloque ELISAD. Alex : Chalet du Thianty. Document disponible sur le réseau national d’information et de documentation Toxibase.
[4]
Dans les extraits d’entretiens, les mots en gras correspondent à une insistance dans le ton de la voix.
[5]
Entretien avec l’auteur, Paris, 20 août 1999. Michel Hautefeuillle est psychiatre, praticien hospitalier et directeur de la SERT (Société d’Enseignement et de Recherche en Toxicomanie) au Centre
médical Marmottan.
[6]
Christian Daulouède, « Le mystère des endorphines. Enquête aux sources du plaisir »,
Sport et Vie,
n° 57, novembre-décembre 1999, pp. 28-34. Par ailleurs, le rapport au Directeur général de la Santé
sur les pratiques addictives (Reynaud, Parquet, Lagrue, 2000) relève un système de récompense
commun, quelles que soient les substances toxicomanogènes : le circuit dopaminergique.
[7]
Entretien avec l’auteur, Paris, 1er septembre 1999. William Lowenstein est directeur du Centre
Monte Cristo, Hôpital Laennec, transféré depuis à l’Hôpital Georges Pompidou.
[8]
La Coupe du monde de rugby de novembre 1999 a mis a nu cette contradiction par le grand nombre
de blessés de l’équipe de France.
Cf. « Ça casse et ça lasse »,
L’Équipe, 14 mars 2000 ; et l’analyse
et l’inquiétude de Bernard Laporte, entraîneur national, lors d’une longue interwiew accordée après
l’observation du « Super 12 » qui réunit les équipes les plus performantes de l’hémisphère Sud, in
L’Équipe, 15 mai 2000.
[9]
Dans les limites de la réécriture en collaboration, la biographie du cycliste Erwann Menthéour qui
raconte son escalade du dopage aux drogues est particulièrement typique de cette injonction parentale plus ou moins explicite, en l’occurrence celle d’un père fils de paysans qui a dû abandonner le
vélo en raison de difficultés financières, mais dont les deux fils seront des champions cyclistes et la
fille, prénommée Stéphane, comme un garçon, fera de la natation de haut niveau. Cf. Menthéour, E.
1999.
Secret défonce. Ma vérité sur le dopage. Paris : J.-C. Lattès, p. 16-32.
[10]
Entretien avec l’auteur, Saint-Mandé, 9 septembre 1999 : c’est devant la complicité, ou du moins la
passivité, des instances sportives fédérales et du ministère de la Jeunesse et des Sports à propos de
la lutte contre le dopage, que le docteur Jean-Pierre de Mondenard, ancien médecin du Tour de
France et spécialisé dans ce problème depuis près de trente ans, a recueilli personnellement pendant
des années, de manière indépendante, des matériaux au sujet des cyclistes, puis a conjugué ses efforts avec deux autres passionnés qui avaient accumulé des données biographiques considérables
sur les coureurs du Tour de France. L’intérêt du
Nouvel Observateur lui a permis d’entrer en
contact avec l’Institut Curie pour une exploitation statistique qui a quantifié très précisément ce
qu’il avait en partie distingué avec des moyens plus empiriques. Cf. J.-P. de Mondenard et M. Artigala, « Oui le dopage tue. 17 coureurs morts de crises cardiaques en 3 ans »,
L’Aurore, 2 janvier
1978 ; et « Vainqueurs du Tour de France, une espérance de vie moindre que le Français moyen »,
Le quotidien du médecin, 22 juillet 1988, n° 42121, p. 6-7.
[11]
L’enquête porte sur l’ensemble des coureurs du Tour de France de 1947 à 1998, soit un échantillon de
677 cyclistes répartis en deux sous-groupes : les « anciens », dont l’année de milieu de carrière est antérieure ou égale à 1961, et les « modernes », dont l’année de milieu de carrière est postérieure à 1961.
[12]
La durée moyenne d’une carrière professionnelle de footballeur est de 3,2 ans à cette même date.
Elle était de 4,7 ans en 1973 pour une espérance de vie de 57 ans (1/3 décédait avant 50 ans) contre
70 ans pour l’Américain moyen non sportif. Les traumatismes toujours plus graves démontrent aussi que ce sport est de plus en plus violent (la psychiatrie américaine étudie d’ailleurs la « rage des
stéroïdes » à l’origine d’accès de violence dans les stades et au-dehors). Pour une synthèse de ces
enquêtes, cf. « Dictionnaire des idées reçues sur le dopage » (de Mondenard, 2001).
[13]
Cette commission d’enquête, mise en place par le gouvernement canadien à la suite du cas de dopage du sprinter Ben Johnson aux JO de Séoul en 1988, a donné lieu à un rapport détaillé de plus de
700 pages sur les pratiques dopantes associées aux drogues occasionnant des polytoxicomanies.
[14]
L’accent est mis sur les aspects des rapports d’experts qui relèvent des pratiques minoritaires, des
agents externes et récents du dopage, essentiellement économiques, en occultant le rôle passé et actuel de l’État ainsi que l’inquiétude de médecins et psychiatres face à la gravité des addictions potentielles des sportifs de haut niveau contemporains (Escriva, 2000). On retrouve la même tendance
à oublier l’histoire et les travaux passés associant drogues et dopages dans un récent numéro de revue consacré au dopage (
Autrement, 2000) préfacé par la ministre de la Jeunesse et des Sports française. La présentation du dossier date en 1995 la relation entre dopage et toxicomanie (
Autrement,
2000, p. 35).