Sociétés contemporaines
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2747520498
160 pages

p. 75 à 90
doi: en cours

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no 44 2001/4

2001 SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES

Le double lien entre ecriture et identite : le cas des ecrivains juifs contemporains de langue française

Clara Levy Université de Nancy II Campus Lettres-Sciences Humaines B.P. 33-97 54015 NANCY Cedex
Il s’agit ici d’envisager la question de la réciprocité des liens entre écriture et judéité. De manière classique, les écrivains juifs contemporains de langue française utilisent leur expérience, notamment biographique, comme matériau littéraire : l’identité, par exemple avec ce qui se joue au travers du rapport au stigmate, est donc susceptible de nourrir l’écriture. De manière symétrique, il est possible de montrer – au travers du cas de Georges Perec – que l’écriture peut également nourrir l’identité – en la revivifiant, voire en la ressuscitant. Il n’en reste pas moins que la relation entre écriture et judéité n’est reconnue et validée par les instances critiques, notamment la presse communautaire, qu’au prix d’une conception relativement classique de l’identité. The article aims at questioning the mutual links between writing and Jewish identity. Quite classically, contemporary Jewish writers using French language use their experiences, among which their biographical experiences, as a literary object. For instance, identity, including what is implicated through the relation to French language, can irrigate the writing. Quite symmetrically, it is possible to show – through such a writer as Georges Perec – that writing can also be a source for identity, by revivifying it, or even reviving it. However, the relation through writing and Jewish identity is solely recognized by critics, in particular the community press, through a relatively classic conception of identity.
 
INTRODUCTION
 
 
Travailler sur les écrivains juifs contemporains de langue française suppose, dans l’étape de construction de l’objet, de proposer un certain nombre de définitions suffisamment précises et le moins contestables possible. On doit ainsi assigner à cet objet des limites littéraires (qu’est-ce qu’un écrivain de langue française ?), ethnico-religieuses (qu’est-ce qu’un écrivain juif ?), chronologiques (qu’est-ce qu’un écrivain juif de langue française contemporain ?). Nous avons pris le parti de constituer un corpus rassemblant les textes littéraires, publiés entre 1945 et le début des années quatre-vingt, rédigés par des auteurs s’auto-définissant comme juifs (Lévy, 1998). Il s’agit alors pour nous de répondre à une double interrogation : existe-t-il une affinité, pour ces auteurs, entre écriture et judaïsme et, si cette affinité existe, de quelle nature est-elle ?
La question du lien entre écriture et judaïsme se transforme, lorsque l’on étudie les écrivains juifs contemporains, et devient celle du lien entre écriture et judéité. La distinction entre judaïsme et judéité a été établie, pour la première fois, par Albert Memmi, qui a forgé un néologisme pour distinguer plus radicalement la doctrine religieuse (le judaïsme) du sentiment subjectif d’appartenance (la judéité). « Le vocabulaire courant étant fort imprécis, je propose de distinguer entre judéité, judaïcité et judaïsme : la judéité est le fait et la manière d’être juif ; la judaïcité est l’ensemble des personnes juives ; le judaïsme est l’ensemble des doctrines et des institutions juives » (Memmi, 1962).
L’hypothèse retenue ici est que la judéité et l’écriture entretiennent une relation susceptible d’être mise au jour : la judéité constitue une caractéristique de l’auteur repérable d’une part dans sa position dans l’espace littéraire, d’autre part dans son œuvre. La question de l’existence de cette relation se trouve prolongée par une seconde question concernant sa nature. Si ce qu’un écrivain écrit, le style dans lequel il l’écrit et la place qu’il occupe dans le monde littéraire sont susceptibles d’être liés avec le fait que cet écrivain se sente juif, quelle est la nature de ce lien ? Comment la judéité d’un écrivain transparaît-elle dans son œuvre ? Est-il possible d’évaluer sociologiquement la nature et l’intensité du lien unissant l’écriture et la judéité ? Plusieurs pistes sont possibles, qui sont d’ailleurs compatibles les unes avec les autres. Ainsi, on pourrait considérer que la relation entre écriture et judéité est principalement thématique : les écrivains traitent de la judéité, des questions juives ; la judéité comme thème littéraire privilégié par les écrivains juifs constituerait un symptôme du lien entre judéité et écriture. La seconde relation possible serait de nature institutionnelle : les écrivains juifs seraient regroupés au sein d’écoles littéraires, de réseaux qui les rassembleraient et dans le cadre desquels ils poursuivraient une carrière littéraire en tant que « juifs ». Enfin, la troisième relation serait de nature stylistique : outre les thèmes évoqués, jouerait alors la stratégie discursive mise en œuvre pour les traiter. La judéité d’un écrivain serait alors perceptible non seulement au travers de l’intrigue et des idées abordées, mais également au travers de la forme adoptée. Pour proposer une réponse cohérente à une partie de la question de l’existence d’un lien reliant l’écriture à la judéité, nous procèderons en trois temps : nous tenterons d’abord de montrer à quelle aporie aboutit la définition de l’identité juive des écrivains par les instances communautaires ; nous analyserons ensuite les modalités selon lesquelles les textes littéraires sont nourris par les écrivains de leur identité juive ; nous nous efforcerons enfin de mettre au jour, symétriquement, les modalités selon lesquelles l’identité juive se renforce et se conforte dans le processus de création littéraire.
 
1. LES INSTANCES COMMUNAUTARISTES
 
 
Depuis le milieu des années cinquante jusqu’à aujourd’hui, resurgit sporadiquement dans les périodiques communautaires la question de la définition des écrivains juifs de langue française [1]. Plusieurs approches de cette question sont possibles, dont toutes sont combinées pour parvenir à expliciter qui est, en définitive, digne d’entrer dans le groupe des écrivains juifs. Les journalistes s’octroient, dans le cadre de ces dossiers, le rôle de gardiens du temple – rigoureux, mais parfois bienveillants, qui concèdent ou refusent le titre d’écrivain juif, manifestement considéré par eux comme une marque valorisante. Qu’on ne s’y trompe pas : l’enjeu est de taille pour les journalistes, parfois eux-mêmes écrivains, qui abordent cette question parce que la réponse qu’ils lui fournissent constitue l’indicateur des critères de la judéité non seulement pour un écrivain, mais encore pour tout individu. Autrement dit, en définissant l’écrivain juif, c’est de manière métonymique, le Juif lui-même qu’ils définissent [2] : l’écrivain est la figure visible, emblématique, qu’on scrute pour mieux connaître l’ensemble du groupe dont il est issu. Les définitions journalistiques considèrent alors un certain nombre de critères qu’elles sont amenées à rejeter car ils mènent à des impasses, avant de se polariser autour de l’idée d’un engagement juif.
1.1. LES CRITERES ECARTES
Trois critères de définition possible des écrivains juifs sont traditionnellement écartés dans la presse juive communautaire où s’expriment les critiques littéraires : l’origine juive, la langue et la thématique ne sont ainsi pas considérées comme des caractéristiques suffisantes pour qualifier un auteur et ses textes de « juifs ».
Le critère de l’origine juive est considéré comme implicite par plusieurs journalistes – même si certains l’envisagent cependant explicitement – et doit, selon eux, être combiné à une thématique juive pour que l’écrivain puisse être considéré comme juif : tous soulignent qu’il ne suffit pas d’être un écrivain d’origine juive pour pouvoir prétendre à la qualification d’écrivain juif :
« Admettons que je sois chargé de préparer une anthologie juive. Quels écrivains y figureraient-ils ? Ceux dont l’origine est indiscutable, comme le fait Edmond Fleg ? Mais alors, Proust en serait absent. Pourquoi ? Il n’était que demi-juif. Pallière en serait exclu également. Pourquoi ? Il n’était pas circoncis. Mais Simone Weil, oui, elle devrait y apparaître en bonne place, de droit. Cela ne me satisfait pas. » (Rabi, 1956)
Le critère de l’origine juive est donc nécessaire (origine définie d’ailleurs plus ou moins rigoureusement par les journalistes, dont certains se réfèrent à la lettre même de la règle talmudique, c’est-à-dire au judaïsme de la mère, et dont d’autres admettent comme juifs les écrivains dont seul le père est juif) mais se révèle non suffisant : n’est pas écrivain juif tout écrivain qui est juif. C’est ce que démontre la polémique entretenue par Arnold Mandel sur l’identité de Romain Gary, plus d’un an après la mort de ce dernier.
« Romain Gary, un hybride s’il en fut, et pas du tout juif, est mentionné en tant qu’’“écrivain juif” en fonction de La Dame de Gengis Khan (sic), un livre incohérent et calamiteux à l’avis de toute la critique. » (Mandel, 1982a)
Dans le numéro suivant de la même revue, Mandel persiste – et développe les arguments qui le poussent à considérer Gary, en tant qu’écrivain, comme non juif – alors même que celui-ci évoque (et même revendique) sa judéité à maintes reprises dans ses textes littéraires (Lévy, 2001).
« Quant au problème de l’identité de Gary, sa judéité attestée par Albert Bensoussan, je n’ai pas qualité pour juger sur le fond. Né de mère juive, selon la halacha, il était formellement juif. Mais, en l’occurrence, la halacha légifère sans emporter la conviction, ni faire en sorte qu’une telle identification soit ressentie comme réelle. Cependant, dans le contexte incriminé, il s’agit d’écrivain juif. Et Gary n’en était pas un, même formellement. Un écrivain juif, c’est quelqu’un qui, dans ses écrits, exprime d’une certaine manière une expérience affective juive, s’il ne témoigne pas d’une culture juive. C’est aussi – et avant tout – quelqu’un qui s’assume en tant que juif. Rien de tel chez cet auteur narcissique, frotté de cosmopolitisme, produit et producteur d’un parisianisme de mauvais aloi, celui de la pose et de l’inauthenticité et évoluant à très longue distance de tout domaine spirituel dans un milieu artificiel. »
(Mandel, 1982b)
Le rejet du critère de l’origine juive amène les journalistes et critiques à examiner la pertinence d’autres indices de la judéité d’un auteur. Le critère de langue se révèle immédiatement inopérant pour les écrivains de langue française, qui n’utilisent par définition ni l’hébreu, ni le yiddish, ni le judéo-arabe (même si certains termes idiomatiques de l’une ou de plusieurs de ces trois langues peuvent, à l’occasion, apparaître dans leurs textes). Certains critiques privilégient alors le critère de la thématique abordée par les écrivains : les thèmes abordés contribuent ainsi à définir un écrivain comme juif.
La définition d’André Elbaz progresse ainsi du rejet de la langue et de l’origine jusqu’à la prise en compte de la thématique :
« Il serait aberrant pour un romancier qui vit en France de choisir d’écrire
dans une langue que personne ou presque ne comprend. Le problème a été
analysé avec beaucoup de pénétration par Albert Memmi, qui souligne que les
juifs, dispersés de par le monde, écrivent dans la langue de leur pays respectif
(...).
Certains considèrent comme romanciers juifs tous les romanciers juifs de
naissance, quels que soient les thèmes ou l’orientation de leurs œuvres. Ainsi,
l’écrivain français Piotr Rawicz inclut dans la littérature juive Simone Weil,
pourtant peu suspecte de sympathie ou d’intérêt pour le judaïsme. “Oui, je suis
un peu annexionniste de ce côté-là”, affirme-t-il.
Pour nous, un romancier juif sera un juif qui écrit des romans mettant en ac-
tion des personnages juifs. Nous rejetons la thèse extrémiste de ceux qui vont
jusqu’à prétendre qu’un romancier juif ne mérite cette étiquette que si ses hé-
ros sont entièrement “positifs”. » (Elbaz, 1970)
La définition d’un écrivain juif devient plus délicate encore à élaborer lorsque les journalistes puristes, dont toujours Arnold Mandel, refusent de labelliser comme juifs des écrivains réunissant les critères de l’origine juive et du traitement de thèmes juifs – démontrant par là qu’ils les tiennent pour nécessaires mais nullement suffisants – si la conception du judaïsme que les écrivains expriment littérairement ne leur convient pas, c’est-à-dire s’ils la considèrent comme trop édulcorée par rapport aux normes qu’ils ont eux-mêmes fixées. Mais même pour les journalistes qui accordent aux écrivains juifs toute licence de s’exprimer comme ils le désirent sur des thèmes juifs, la difficulté, aussitôt soulevée par le critère de la thématique, réside dans le fait que des écrivains non-juifs peuvent tout aussi bien que les écrivains juifs créer des personnages juifs et évoquer des situations juives [3], alors que certains de ceux-ci n’abordent que marginalement des thématiques juives. Ce dernier critère est donc lui aussi abandonné, au profit d’une définition moins rigoureuse et plus floue de l’écrivain juif en tant que vecteur d’une sensibilité proprement juive – c’est-à-dire en tant qu’écrivain assumant délibérément son destin juif.
1.2. L’INSCRIPTION DANS LE DESTIN JUIF
Une fois qu’ont été examinés puis rejetés les trois critères de l’origine, de la langue et de la thématique, reste ainsi à prendre en compte un critère supplémentaire – nommé indifféremment par les journalistes engagement juif, conscience juive, inscription dans un destin juif, et qui renvoie au traitement par l’écrivain de la question de la condition juive. C’est ce qu’établit Wladimir Rabi :
« Seuls sont comptés les écrivains engagés dans le dur destin juif, pleinement convaincus de leur responsabilité au sein d’un univers, qui est le leur, qu’ils le veuillent ou non, et pour lequel ils portent témoignage. » (Rabi, 1956)
C’est alors en référence à cette perspective identitaire de l’auteur que doivent se comprendre des régularités thématiques dans les ouvrages des écrivains juifs contemporains de langue française, régularités que Wladimir Rabi résume ainsi :
« Dans la littérature juive, je distingue trois caractères : un aspect de délivrance, un aspect de marginalisme, enfin un caractère circonstanciel.
a) Délivrance : en une première œuvre, l’écrivain juif a tendance à se libérer de son enfance, de son adolescence, de son milieu traditionnel avant de s’engager dans le grand courant universaliste de la nation environnante.
b) Marginalisme : l’écrivain juif qui se veut écrivain juif demeure constamment dans une zone périphérique. Il ne franchira le barrage que s’il se soumet au credo et aux valeurs de l’environnement, s’il consent à rompre avec sa paroisse, son milieu d’origine, son ghetto.
c) Caractère circonstanciel : cette littérature est enfin circonstancielle ou occasionnelle, c’est-à-dire qu’elle ne se manifeste qu’en période de crise, lorsque le problème juif se pose et s’impose. Elle apparaît alors par vagues successives. » (Rabi, 1971)
La démarche est ici circulaire, et donc tautologique : on définit comme juifs les écrivains qui traitent de leur destin juif (on retrouve alors en fait le critère de la thématique, qu’on avait feint de rejeter) et, du coup, on repère les lignes principales de ce destin, visibles aussi bien pour les écrivains que pour l’ensemble des Juifs. Privilégier la définition de l’écrivain juif par son inscription délibérée dans le destin juif, puis remarquer, de manière artificielle, la trace de ce destin en synthétisant son expression thématique de manière très générale, permet de porter à son maximum de cohérence l’homologie entre la judéité d’un écrivain et celle de tout individu. Or, puisque c’est la définition de l’individu juif qui est en question derrière celle de l’écrivain juif, l’enjeu consiste à établir la plus grande équivalence possible entre l’identité individuelle et l’identité artistique – et ce en mettant en évidence une nette proximité entre les préoccupations des écrivains et celles de l’ensemble de la population juive.
Dans la suite de notre propos, consacré à la prise en compte des thématiques et des procédés stylistiques repérables pour un certain nombre d’écrivains juifs contemporains de langue française, nous ne reprendrons donc pas les critères proposés/imposés par les instances communautaristes, mais ceux signalés en introduction – c’est-à-dire se rapportant à l’auto-définition comme juifs d’auteurs ayant publié des textes, considérés comme littéraires, entre 1945 et le début des années quatrevingt.
 
2. LA LITTERATURE NOURRIE PAR LA JUDEITE : LES THEMATIQUES
 
 
De manière assez classique, les écrivains juifs – comme beaucoup d’autres écrivains – nourrissent en partie leurs textes littéraires de leur expérience personnelle, et donc notamment de la dimension identitaire de cette expérience. Parmi les ouvrages analysés, cet usage du matériau identitaire apparaît comme polymorphe. Plusieurs thématiques communes – telles que la mémoire, l’engagement ou la solitude – sont ainsi fréquemment abordées et lestées du poids de la judéité des écrivains.
2.1. LE STIGMATE ET SON RETOURNEMENT : LA BOSSE
La solitude sociale des Juifs constitue un thème récurrent dans le corpus analysé : les écrivains s’attèlent alors à l’esthétisation de la stigmatisation, c’est-à-dire s’efforcent de donner une forme littéraire à leurs expériences en tant que membres d’une population stigmatisée. Une des modalités les plus abouties de cette esthétisation concerne le travail sur l’image de la bosse. Ainsi, Romain Gary renvoie la spécificité des Juifs à un réel handicap physique, à un stigmate auto-infligé : la difformité physiologique est, pour lui, le signe de la victoire des stigmatiseurs qui ont réussi à imposer le stigmate à une population qui en était initialement dépourvue :
« Les Juifs du ghetto, à qui on a répété pendant des siècles qu’ils étaient sans honneur, (...) ont été persuadés au point de changer de physique et d’acquérir un air humble, coupable, et une colonne vertébrale déformée – c’est un fait historique – à force de courber le dos. Les Juifs auxquels on a imposé des vêtements distinctifs pour les “inférioriser”, mais qu’ils ont fini par adopter si bien que les Juifs orthodoxes les portent encore... et refusent de les quitter en Israël ! » (Gary, 1974)
Cette image de la bosse (qui renvoie explicitement à un handicap, un stigmate physique et visible) est travaillée par plusieurs des écrivains juifs contemporains de langue française, comme Edmond Jabès, qui consacre de nombreux passages au « dos gibbeux » des Juifs, et qui revisite, lui aussi, la double métaphore de la bosse et du fardeau :
« Sa bosse n’en était pas une, dit la légende. Elle était le fardeau qui faisait
fléchir son corps.
Juif errant dont l’ombre se profile sur chaque page du livre, un bâton à la main.
Et ils le punirent d’être encore en vie. » (Jabès, 1989)
Le stigmate n’est plus alors qu’une particularité exemplaire dont il convient de s’accommoder avec plus ou moins de plaisir :
« Aujourd’hui, alors que mon regard se pose sur ces murailles qui entourent cette ville tant convoitée (Jérusalem), je cherche, sans hâte, l’esprit paisible, à comprendre quelle est la nature de ma judéité ; à m’expliquer à moi-même la signification qu’a pour moi, ici et maintenant, ce judaïsme auquel je n’appartiens pas seulement par la naissance, mais aussi bien plus encore parce que je l’ai toujours voulu ainsi, même dans les pires circonstances. Et ce dès le début, non pas parce que le peuple juif est un peuple élu, mais malgré cela. Ce statut était-il un don inéluctable ou un fardeau trop lourd à porter ? Cette question ne m’a préoccupé que durant mon enfance, car j’ai découvert assez tôt que la Grâce s’attache à nous comme une bosse à un bossu. Pas plus que de cette protubérance, on ne peut se libérer de la Grâce, le plus accablant de tous les poids. » (Sperber, 1994)
Une conséquence de la politique de l’identité menée jusqu’au bout de sa logique consiste à retourner le stigmate et à lui conférer une charge symbolique puissamment positive ; Goffman explique ainsi que « la communauté, à la façon des ghettos, constitue un havre d’auto-défense, un lieu où chaque dévieur peut soutenir ouvertement qu’il vaut bien n’importe qui. Mais non contents de cela, les déviants sociaux ont souvent le sentiment d’être non seulement égaux, mais supérieurs aux normaux » (Goffman, 1975). Albert Cohen considère d’abord la bosse comme le stigmate infamant qui affecte les Juifs rejetés par la société. C’est ainsi que, une fois insulté par le camelot antisémite, le petit Albert se voûte et s’affuble d’un
« dos neurasthénique où pousse la bosse des Juifs, couronne de leurs malheurs, bosse des étranges qui pensent trop, qui remâchent trop. »
(Cohen, 1972)
L’écrivain reprend cette idée d’intériorisation et d’inversion du stigmate pour les Juifs. Il situe un des épisodes de la trajectoire de son héros Solal dans une cave berlinoise, où il se réfugie après avoir été molesté par des soldats allemands du Troisième Reich ; dans cette cave, Solal ne croise qu’une personne, Rachel (symbole, à elle seule, de l’ensemble du peuple juif reclus dans de sombres cachettes pour échapper à la menace hitlérienne) qui est naine et bossue. Or, après un premier mouvement de frayeur et de dégoût, Solal est submergé par une grande tendresse pour la petite naine bossue dont il comprend qu’elle est la dépositaire de tous les malheurs passés et de tous les espoirs à venir :
« Lui, il la considérait et il avait pitié, pitié de cette petite difforme aux grands yeux, beaux yeux de son peuple, pitié de cette petite insensée, héritière de peurs séculaires, et de ces peurs le fruit contrefait, pitié de cette bosse et en son âme, il révérait cette bosse, bosse des peurs et des sueurs de peur, sueurs d’âge en âge et attentes de malheurs sueurs et angoisses d’un peuple traqué, son peuple et son amour, le vieux peuple de génie, couronné de malheur, de royale science et de désenchantement. » (Cohen, 1968)
Cette volonté de retournement du stigmate amène notamment Cohen à rédiger, dans quasiment chacun de ses ouvrages, quelques pages sur la grandeur et la supériorité du peuple juif – qui compte à son actif, selon lui, pas moins que la victoire de l’humanité sur la bestialité grâce à l’obéissance à la Loi biblique (qui changea les hommes bestiaux en hommes humains) :
« Qu’elles le sachent ou non qu’elles le veuillent ou non les plus nobles portions de l’humanité sont d’âme juive (...). C’est notre gloire de primates des temps passés notre royauté et divine patrie que de nous sculpter hommes par l’obéissance à la Loi que de devenir ce tordu et tortu ce merveilleux bossu surgi de cette monstrueuse et sublime invention cet être nouveau et parfois repoussant car ce sont ses débuts maladroits et il sera mal venu raté et hypocrite pendant des milliers d’années cet être difforme et merveilleux aux yeux divins ce monstre non animal et non naturel qui est l’homme qui est notre héroïque fabrication en vérité c’est notre héroïsme désespéré que de ne vouloir pas être ce que nous sommes et c’est-à-dire des bêtes soumises aux règles de nature que de vouloir être ce que nous ne sommes pas et c’est-à-dire des hommes. »
(Cohen, 1968)
Le mécanisme d’inversion du stigmate fonctionne ici à plein : « jewish is beautiful », et même ce qui paraît laid et difforme chez les Juifs n’est que le symptôme d’une splendeur et d’une grandeur dissimulées. L’image de la bosse, l’idée de l’anormalité sont reprises, mais sont présentées comme symboliques d’une noblesse et d’une exceptionnalité valorisées. Le stigmate, tant décrié par les autres, est loué par les Juifs eux-mêmes comme un signe désormais manifestement positif.
2.2. L’INSCRIPTION DANS LA MEMOIRE COLLECTIVE
Établir la fresque de l’histoire juive dans son ensemble n’est certes pas l’objectif primordial des écrivains juifs contemporains de langue française. Rares sont en effet les ouvrages qui relient explicitement l’histoire narrée à la période biblique ou même à un passé plus lointain que le XIXe siècle. Demeure l’exception notable du Dernier des justes d’André Schwarz-Bart, dont l’intrigue se fonde sur une légende talmudique voulant que le sort du monde repose sur trente-six Justes dont les cœurs recueillent toute la douleur humaine. L’unique survivant du massacre des Juifs d’York en 1185 se trouverait, selon certaines légendes juives, parmi ces Justes et, à chaque génération, un de ses descendants mourrait pour la cause des Juifs. Le roman retrace brièvement l’histoire de cette famille sur plusieurs siècles, en Pologne, puis suit plus particulièrement la vie en Allemagne des derniers descendants des Justes, les grands-parents et les parents du héros, Ernie Lévy, qui meurt dans une chambre à gaz, assumant ainsi, le dernier, son destin de Juste. Dès les premières pages de son texte, Schwarz-Bart précise que l’histoire de son héros ne peut se concevoir et se comprendre que dans une optique de long terme :
« Nos yeux reçoivent la lumière d’étoiles mortes. Une biographie de mon ami Ernie tiendrait aisément dans le deuxième quart du XX e siècle ; mais la véritable histoire d’Ernie Lévy commence très tôt, vers l’an mille de notre ère, dans la vieille cité anglicane d’York. » (Schwarz-Bart, 1959)
Si aucun autre ouvrage ne se situe clairement dans la perspective aussi ambitieuse de retracer plusieurs siècles d’histoire juive, on peut cependant noter une volonté assez générale d’insérer les épisodes racontés au sein d’un mouvement historique plus large. Autrement dit, même les ouvrages consacrés à la période la plus contemporaine sont émaillés de références à de lointains événements, puisés dans la Bible ou l’histoire juive ; même les histoires les plus individuelles et les plus ponctuelles sont systématiquement contextualisées dans une optique collective de long terme [4].
Ces remarques valent surtout lorsqu’il s’agit, pour les écrivains, de rappeler la dimension tragique de l’histoire juive. À l’occasion de l’évocation d’insultes antisémites qui lui ont été adressées pendant son enfance, Albert Cohen consacre ainsi plusieurs pages d’affilée à retranscrire, dans un style flamboyant et épique, la résistance juive obstinée à toutes les nations qui, par le biais des persécutions, ont voulu éradiquer la foi juive (Cohen, 1972). D’autres écrivains se mettent eux-mêmes en scène au milieu des épisodes historiques évoqués, comme si mémoire biographique et mémoire historique s’entremêlaient inextricablement :
« Mon histoire. Débute là. Finit là. La suite, du rab. De la frime. J’aurai été vivant qu’en apparence. Pourtant, un youpin. A la peau dure. Échappé à la Gestapo. Rescapé des arabes. Pogroms du Père en Ukraine. Mes doux souvenirs de Pologne. Mon Inquisition d’Espagne. Je parle pas de Philippe le bel. Je remonte pas au Temple. On était bons comme la romaine. À l’époque. Je remonte pas au Déluge. Quand même, j’ai les reins solides. Lorsque j’aurai dépassé l’an 2000. J’aurai presque 6000 ans. » (Doubrovsky, 1977).
L’ensemble de ces références à des mythes historiques, à des époques anciennes, aux événements qui s’y sont déroulés et aux préjugés qui y avaient cours permettent aux écrivains juifs de langue française de puiser dans la mémoire collective juive, tout en contribuant à l’alimenter et à la façonner. Si l’on considère l’agrégation littéraire d’événements historiques incontestables, de légendes douteuses, de références bibliques, de mythes retravaillés par les générations successives et d’interprétations personnelles de la part des écrivains, on constate que se met en place – dans leurs ouvrages – une conception contemporaine de l’histoire juive. « Les individus bricolent et recomposent des éléments issus, les uns des mémoires des grandes religions, les autres de la mémoire ethnique ou nationale pour constituer une mémoire d’origine indissolublement religieuse et historique, qui fonde leur participation à des communautés affectives ou à des fraternités électives. » (Schnapper, 1993). La thèse de Maurice Halbwachs, selon laquelle la mémoire individuelle se développe et se renforce dans les cadres fournis par la mémoire collective du groupe d’appartenance – qui enveloppe les souvenirs individuels en mettant l’accent sur la continuité qui les régit – se trouve, dans ce cas, confirmée (Halbwachs, 1950). L’importance – tant du point de vue numérique que comme repère identitaire – des références à la Shoah participe du jeu avec cette mémoire collective. En témoigne l’anecdote sur laquelle s’ouvre le premier roman de Patrick Modiano (écrivain né en France en 1945 et qui n’a donc pas personnellement vécu la seconde guerre mondiale), qui place pourtant sa première publication sous l’égide de l’évocation de cette époque :
« Au mois de juin 1942, un officier allemand s’avance vers un jeune homme
et lui dit :
Pardon, monsieur, où se trouve la Place de l’Étoile ?
Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine.
(Histoire juive) » (Modiano, 1968).
La relation entre judéité et écriture ne doit cependant pas être uniquement envisagée du point de vue unilatéral – la littérature irriguée par certaines sujets spécifiques – auquel conduit presque insensiblement une approche thématique des œuvres constituant le corpus. Il convient en effet d’inverser la perspective en s’interrogeant sur la manière dont l’écriture même concourt à l’élaboration de la judéité de l’écrivain.
 
3. LA JUDEITE RAVIVEE PAR L’ECRITURE : LE STYLE
 
 
Si la littérature, comme on pouvait s’y attendre, est nourrie de matériaux ayant trait à l’identité des écrivains, peuvent également être repérés des cas plus spécifiques où c’est dans le sens inverse que semble se jouer la relation entre littérature et identité. En effet, pour certains écrivains, l’activité littéraire apparaît comme une occasion de nourrir leur conscience identitaire. Pour Georges Perec, le travail d’écriture est ainsi, dans le même temps, un travail (presque au sens psychanalytique du terme) de redécouverte et de révélation identitaires.
3.1. LA RUPTURE IDENTITAIRE
La paradoxale provocation de l’incipit de l’ouvrage partiellement autobiographique, W ou le souvenir d’enfance, a souvent été soulignée :
« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance. Jusqu’à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j’ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j’ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m’adoptèrent.
Cette absence d’histoire m’a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparente, son innocence me protégeaient, mais de quoi me proté-geaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi, qui, on peut le supposer, n’était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente ?
“Je n’ai pas de souvenirs d’enfance” : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L’on n’aurait pas à m’interroger sur cette question. Elle n’était pas inscrite à mon programme. J’en étais dispensé :
une autre histoire, la grande, l’Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps. » (Perec, 1975)
Les conditions de la disparition de la mère de Perec représentent par excellence le thème que l’auteur ne peut ni esquiver, ni aborder frontalement. C’est pourquoi cette disparition devient omniprésente, quoique quasiment invisible, dans les textes littéraires. Dans W même, elle n’est mentionnée que du point de vue factuel dans la partie autobiographique :
« Un jour elle m’accompagna à la gare. C’était en 1942. C’était la gare de Lyon. Elle m’acheta un illustré qui devait être un Charlot. Je l’aperçus, il me semble, agitant un mouchoir blanc sur le quai cependant que le train se mettait en route. J’allais à Villard-de-Lans, avec la Croix-Rouge.
Elle tenta plus tard, me raconta-t-on, de passer la Loire. Le passeur qu’elle alla trouver, et dont sa belle-sœur, déjà en zone libre, lui avait communiqué l’adresse, se trouva être absent. Elle n’insista pas davantage et retourna à Paris. On lui conseilla de déménager, de se cacher. Elle n’en fit rien. Elle pensait que son titre de veuve de guerre lui éviterait tout ennui. Elle fut prise dans une rafle avec sa sœur, ma tante. Elle fut internée à Drancy le 23 janvier 1943, puis déportée le 11 février suivant en direction d’Auschwitz. Elle revit son pays natal avant de mourir. Elle mourut sans avoir compris. »
(Perec, 1975)
Dans la partie fictionnelle, est toutefois décrite, avec toutes les tragiques précisions absentes du passage précédent, la mort de Cæcilia Winckler, au prénom si proche de celui, francisé, de la mère de l’écrivain :
« Mais la mort la plus horrible fut celle de Cæcilia : elle ne mourut pas sur le coup, comme les autres, mais les reins brisés par une malle qui, insuffisamment arrimée, avait été arrachée de son logement lors de la collision, elle tenta pendant plusieurs heures sans doute, d’atteindre, puis d’ouvrir la porte de sa cabine ; lorsque les sauveteurs chiliens la découvrirent, son cœur avait à peine cessé de battre et ses ongles en sang avaient profondément entaillé la porte de chêne. » (Perec, 1975)
Et pour qu’aucun doute ne subsiste sur cette métaphore d’une mort survenue dans les chambres à gaz nazies, Perec clôt W par cette terrible description :
« Celui qui pénétrera un jour dans la Forteresse n’y trouvera d’abord qu’une succession de pièces, vides, longues et grises. Le bruit de ses pas résonnant sous les hautes voûtes bétonnées lui fera peur, mais il faudra qu’il poursuive longtemps son chemin avant de découvrir, enfouis dans les profondeurs du sol, les vestiges souterrains d’un monde qu’il croira avoir oublié : des tas de dents d’or, d’alliances, de lunettes, des milliers et des milliers de vêtements en tas, des fichiers poussiéreux, des stocks de savon de mauvaise qualité... »
(Perec, 1975)
Les circonstances dramatiques de la mort de la mère de l’écrivain sont de nouveau évoquées, de nouveau de manière voilée, aussi bien dans Alphabets que dans La vie mode d’emploi :
« Et pour la mère déportée à Auschwitz un 11 février 19 43, et qui n’a pas de tombe, l’écrivain imagine le tombeau d’Alphabets où tout, du vers au poème, de la page à la séquence, se construit dans un univers d’ordre 11 et où le poème 43 aligne, en un réglage aussi rigoureux qu’évident, une diagonale, de L (pour “elle”) (...) S’il parcourt le feuillet consacré au chapitre 65 (...), le lecteur du Cahier des charges de La vie mode d’emploi y trouvera une allusion à Gertrude, la cuisinière de Madame Moreau, imperméable aux séductions des robots ménagers électroniques : “la vieille cuisinière refusant de se faire au four autonettoyant”. S’il regarde de tous ses yeux, il découvrira, entre « faire » et, à la ligne au-dessous, “au four”, tracé au crayon et à peine lisible, le chiffre 43. La forme même de la phrase en suggère la destination : c’est un essai pour le Compendium, ce qui incite évidemment à compter. Le chiffre 43 s’inscrit à la place exacte du blanc (“ma mère n’a pas de tombe”) qui correspond au 43eme caractère de cette phrase de 11 mots, juste avant que n’apparaissent les deux termes chargés dès lors de quelle résonance : “ au four” ! Et s’il revient au roman – car c’est bien dans cet aller-retour entre la contrainte et le texte que du sens se déploie – et s’il s’astreint lui-même à rassembler les pièces du puzzle, peut-être ce même lecteur comprendra-t-il mieux pourquoi, au chapitre 59, l’un des portraits imaginaires de Hutting évoque cette étrange scène :
“Maximilien, débarquant à Mexico, s’en four ne élégamment onze tortillas”.
Terrible et bel exemple de double couverture ! Car si le travestissement « hypographique » du nom de (Paul) Fournel n’est guère difficile à percer – Perec n’a-t-il pas lui-même révélé dans l’Atlas de littérature potentielle comment il avait caché dans ces ports imaginaires les noms des OuLiPiens ? –, le réseau plus secret et d’un tout autre poids, où se rejoue une fois encore le drame d’une disparition, resterait, lui, à jamais, inaccessible sans le détour par le cahier des charges. » (Magné, 1993)
La volonté de masquer les lourdes contraintes formelles auxquelles Perec s’astreint lors de la rédaction de ses ouvrages cède parfois – notamment devant le zèle des commentateurs de l’œuvre, qui traquent les moindres indices disséminés dans les textes pour reconstruire les règles qui ont présidé à leur élaboration. Ce que nous voudrions essayer de montrer ici, c’est que le fait, pour Perec, de lever le voile sur une contrainte particulière peut permettre de détourner l’attention du lecteur sur une autre intention de l’écrivain, d’autant mieux dissimulée qu’on ne s’attachera plus, une fois connue la première contrainte, qu’à repérer le fonctionnement de ce que l’on pense être la seule règle valant pour le texte lu.
3.2. DISPARITION ET REAPPARITION DE LA JUDEITE
C’est dans son commentaire pour un reportage télévisé sur Ellis Island que Perec s’exprimera le plus longuement sur sa judéité, ou plutôt sur la disparition de la judéité liée à la disparition de ceux qui lui auraient transmis les repères identitaires stables qui lui font défaut.
Dès l’origine, le projet de reportage sur ce lieu de transit pour les émigrants entre pour lui en résonance avec ses interrogations sur la judéité :
« Mon propos n’est pas d’évoquer ce que purent être les rêves et les désillusions de ces millions d’émigrants pour qui Ellis Island fut la première étape d’une vie qu’ils voulaient nouvelle, ni de retracer les circonstances qui m’ont conduit à faire avec Robert Bober un film sur Ellis Island, mais seulement de mieux cerner ce que peut être ma propre attache à ce lieu ; il est pour moi le lieu même de l’exil, c’est-à-dire le lieu de l’absence de lieu, le lieu de la dispersion. En ce sens, il me concerne, me fascine, m’implique, comme si la recherche de mon identité passait par l’appropriation de ce lieu dépotoir où des fonctionnaires harassés baptisaient des Américains à la pelle, comme s’il était inscrit quelque part dans une histoire qui aurait pu être la mienne, comme s’il faisait partie d’une autobiographie probable, d’une mémoire potentielle. Ce qui se trouve là, ce ne sont en rien des racines ou des traces mais le contraire :
quelque chose d’informe, à la limite du dicible, que je peux nommer clôture ou scission, ou cassure, et qui est pour moi très intimement et très confusément lié au fait même d’être juif. » (Perec, 1979)
Dans le commentaire qu’il lit au cours du reportage, Perec poursuit cette réflexion sur sa judéité :
« Je ne sais pas très précisément ce que c’est qu’être juif
ce que ça me fait que d’être juif
c’est une évidence, si l’on veut, mais une évidence
médiocre, qui ne me rattache à rien ;
ce n’est pas un signe d’appartenance,
ce n’est pas lié à une croyance, à une religion, à une pratique, à un folklore, à
une langue ;
ce serait plutôt un silence, une absence, une question, une mise en question,
un flottement, une inquiétude :
une certitude inquiète,
derrière laquelle se profile une autre certitude,
abstraite, lourde, insupportable :
celle d’avoir été désigné comme juif,
et parce que juif victime,
et ne devoir la vie qu’au hasard et à l’exil
j’aurais pu naître, comme des cousins proches ou
lointains, à Haïfa, à Baltimore, à Vancouver
j’aurais pu être argentin, australien, anglais ou suédois
mais dans l’éventail à peu près illimité de ces possibles
une seule chose m’était interdite :
celle de naître dans le pays de mes ancêtres,
à Lubartow ou à Varsovie,
et d’y grandir dans la continuité d’une tradition,
d’une langue et d’une communauté.
Quelque part, je suis étranger par rapport à quelque chose de moi-même ;
quelque part, je suis « différent », mais non pas différent des autres, différent
des « miens » : je ne parle pas la langue que mes parents parlèrent, je ne par-
tage aucun des souvenirs qu’ils purent avoir, quelque chose qui était à eux, qui
faisait qu’ils étaient eux, leur histoire, leur culture, leur espoir ne m’a pas été
transmis.
Je n’ai pas le sentiment d’avoir oublié,
mais celui de n’avoir jamais pu apprendre. » (Perec, 1980)
La judéité de Perec se construit ainsi en creux du fait de l’absence de toute transmission familiale. Cette longue mise au point sur son sentiment d’appartenance confirme la définition très particulière de sa judéité que Perec élabore, avec cette double distance vis-à-vis des Juifs et des non-Juifs. C’est bien sur le mode de l’absence, de la disparition, ou plus exactement de la dissimulation, que l’écrivain représente son rapport à la judéité.
Rares sont les textes où Perec s’exprime ainsi explicitement sur sa judéité. Il n’en reste pas moins que celle-ci affleure dans plusieurs ouvrages, dont certains paraissent pourtant, à la première lecture, très éloignés des interrogations identitaires. La Disparition est ainsi un roman rédigé par Perec sous contrainte lipogrammatique – c’est-à-dire en se privant entièrement de l’emploi d’une ou de plusieurs lettres, en l’occurrence de la syllabe la plus fréquemment utilisée en français : le « e ». Or si l’on peut lire le roman tout entier comme un ouvrage « normal », et sans jamais prendre conscience de l’absence totale de « e » en trois cent douze pages, dès lors que la contrainte est révélée, le texte tout entier revêt un aspect nouveau – pas uniquement du point de vue de la contrainte formelle désormais repérée, mais également du point de vue de l’intrigue romanesque, entièrement élaborée autour de cette absence. L’un des personnages principaux, Anton Voyl (voyelle atone) soupçonne que manque à son langage un élément disparu dont Perec signale dès la troisième page que c’est « un rond pas tout à fait clos, finissant par un trait horizontal ». L’histoire est menée en vingt-six chapitres, dont manque le cinquième (comme la cinquième lettre de l’alphabet) ; les parties sont numérotées de un à six, mais la deuxième manque aussi (comme la deuxième voyelle). Perec s’ingénie donc à plusieurs reprises à livrer au lecteur le secret de fabrication de son texte.
Au-delà de la prouesse qui consiste à rédiger un long roman sans la voyelle la plus usitée de la langue française, reste à comprendre pourquoi c’est précisément le « e » qui a été supprimé, et ce que cette suppression signifie. Perec livre un certain nombre d’indications à ce propos, qui, toutes, sont liées aux thèmes de la quête douloureuse des origines ; en effet, sont poursuivis, pour être massacrés, l’ensemble des personnages du roman marquées d’un signe fatal (le « e ») :
« Entre imbroglios, flashes-back et confessions, les fils qui s’entrelacent dessinent une image dont la cohérence est éloquente : une prétendue malédiction originelle, le massacre de tous ceux qui appartiennent à la tribu maudite, une marque sur le corps rendant visible cette appartenance, l’absence de tout refuge pour les victimes de cette vengeance qui ignore les frontières, les liens unissant les victimes, la motivation insensée de massacre (on sait seulement qu’il touche à la naissance). (...) Un des motifs récurrents du roman est la malédiction liée à l’engendrement. Pour être nés dans une certain lignage, les personnages sont voués à la disparition. » (Burgelin, 1988)
On voit dans quelle direction s’engage cette interprétation de La Disparition : relier l’effacement de la lettre « e » décidé arbitrairement par l’auteur avec le projet nazi d’anéantissement de la population juive. Ce ne serait donc pas seulement « e » mais aussi « eux » qui auraient disparu...
« Il devient évident que derrière l’entreprise lipogrammatique, on a l’impression que se joue un drame plus personnel : un problème émotif qui implique avec la perte de la mère disparue en camp de concentration, la perte d’une identité culturelle juive disparue. » (Béhar, 1994)
La littérature est donc ici l’occasion d’illustrer une disparition, une perte de repèes identitaires qui, du fait même qu’elle est écrite, accède enfin à une certaine forme e réalité. La littérature permet donc à Georges Perec de se constituer une judéité qui ui soit propre : celle d’un individu auquel aucune identité n’a pu être transmise, et ui s’en reconstitue une justement grâce à l’écriture.
 
CONCLUSION
 
 
Contre la position par trop restrictive des instances communautaires – qui ont rogressivement transformé la définition des écrivains juifs contemporains de lanue française en monopole auquel elles seules avaient accès – nous proposons de onsidérer la judéité des écrivains contemporains comme un élément de leur identité ’écrivains. Les auteurs sur lesquels nous avons travaillé tressent continûment des ils de leur judéité la trame de leur production littéraire. Ce qui paraît le plus intéresant à envisager, ce sont les modalités de ce travail de mise en relation constante et ntime entre construction identitaire comme juif d’une part et comme écrivain ’autre part. Selon nous, ces modalités varient d’un auteur à l’autre – la relation à la udéité et la relation à l’écriture se constituant progressivement lors d’un processus ’interaction ininterrompue. C’est en ce sens que nous proposons d’envisager la reation entre écriture et identité d’un double point de vue : de manière classique, les crivains juifs contemporains de langue française utilisent leur expérience, notament biographique, comme matériau littéraire : l’identité est donc susceptible de nourrir l’écriture ; de manière symétrique, il est possible d’observer que l’écriture peut également nourrir l’identité – en la revivifiant, voire en la ressuscitant.
·  SOURCES COHEN A. 1954. Le Livre de ma mère. Paris : Gallimard.
·  COHEN A. 1968. Belle du Seigneur. Paris : Gallimard.
·  COHEN A. 1972. O vous, frères humains. Paris : Gallimard. DOUBROVSKY S. 1977. Fils. Paris : Galilée.
·  GARY R. 1974. La nuit sera calme (entretiens avec François Bondy). Paris : Gallimard.
·  JABES E. 1989. Un Étranger avec, sous le bas, un livre de petit format. Paris : Gallimard.
·  M EMMI A. 1962. Portrait d’un Juif. Paris : Gallimard.
·  M ODIANO P. 1968. La place de l’étoile. Paris : Gallimard.
·  PEREC G. 1969. La disparition. Paris : Denoël/Lettres Nouvelles.
·  PEREC G. 1975. W ou le souvenir d’enfance. Paris : Denoël/Lettres nouvelles.
·  PEREC G. 1979. Ellis Island, description d’un projet. In « Catalogue pour les Juifs de maintenant », Recherches, n° 38, p 51-54. PEREC G. 1980. Ellis Island. Paris : Sorbier.
·  SCHWARZ-BART A. 1959. Le Dernier des Justes. Paris : Seuil. SPERBER M. 1994. Être juif. Paris : Odile Jacob. REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES 1971. Littérature, L’Arche, n° 174-175, p. 39-107.
·  BEHAR S. 1994. Georges Perec, de La Disparition aux Revenentes. Féminin/masculin : l’e muet du sérail, Pardès, 18, p. 163-174. BURGELIN C. 1988. Georges Perec. Paris : Seuil.
·  ELBAZ A. 1970. Les romanciers juifs français d’aujourd’hui, Liberté, vol. 12, n° 4, p. 32-105.
·  GOFFMAN E. 1975 (1963). Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris : Minuit.
·  LEVY C. 1998. Écritures de l’identité. Les écrivains juifs après la Shoah. Paris : PUF.
·  LEVY C. 2001. Les œuvres de Romain Gary à l’aune de la judéité. Littérature et contexte social : le poids de la variable ethnico-religieuse. Études de lettres, juillet 2001, p. 51-73.
·  M AGNE B. 1993. Le cahier des charges de Georges Perec, Le Magazine littéraire, n° 316, p. 73-74.
·  M ANDEL A. 1982a. Compte-rendu de l’ouvrage de Joe Friedmann : Le rire dans l’univers tragique d’Élie Wiesel, Information juive, 34ème année, n° 12, p. 12.
·  M ANDEL. A. 1982b. À propos de Romain Gary, Information juive, 34ème année, n° 13, p. 12.
·  RABI W. 1956. Lettres juives, domaine français, Revue du F.S.J.U., n° 18, dossier « Littérature », p. 12-47.
·  RABI W. 1971. Littérature juive et écrivains juifs, Les nouveaux cahiers, n° 24, p. 24-31.
·  SCHNAPPER D. 1993. Le sens de l’ethnico-religieux, Archives de Sciences sociales des Religions, 81, p. 146-163.
·  VALENSI L. 1987. in Foulek Ringelheim dir. : Mémento pour les Juifs d’Afrique du Nord. Les juifs entre la mémoire et l’oubli, Revue de l’Université de Bruxelles, 1-2.
 
NOTES
 
[1]Excepté d’une part les nombreux articles sur tel ou tel écrivain particulier, où le journaliste saisit l’occasion fournie par la critique d’un ouvrage littéraire pour préciser ce qu’il convient d’entendre par l’expression « écrivain juif de langue française », et d’autre part les articles consacrés à l’élaboration de la définition de cette expression répartis au milieu d’articles traitant d’autres sujets, plus d’une dizaine de numéros spéciaux de journaux communautaires ont consacré leurs dossiers à la question de l’existence d’une littérature juive française, entre 1956 et 1995 – alors que ces journaux ne sont pas à vocation littéraire, même si tous possèdent une rubrique littéraire, qui recense régulièrement les publications des auteurs juifs. La rubrique littéraire d’un des mensuels communautaires les plus diffusés, L’Arche, fut dirigée successivement par Arnold Mandel jusqu’en novembre 1963, puis par Wladimir Rabi à partir de décembre 1963. L’Arche, magazine mensuel du Fonds Social Juif Unifié, est fondé en 1957. Arnold Mandel est né à Strasbourg en 1913 ; à la fois romancier et essayiste, il endosse aussi le rôle de chroniqueur et critique littéraire pour plusieurs titres de la presse communautaire, jusqu’à sa mort en 1987. Wladimir Rabinovitch (dit Rabi) est né en 1906 en Lituanie ; il arrive en France à l’âge de quatre ans, poursuit des études de droit, devient avocat puis juge – avant de se reconvertir dans la critique littéraire pour la presse communautaire ; il meurt en 1981.
[2]La réflexion suivante témoigne du fait que, derrière la définition de la littérature juive, pointe la définition plus générale de l’identité juive : « Un certain nombre d’ambiguïtés pèsent sur cette littérature juive. Ces ambiguïtés traduisent les ambiguïtés de notre condition juive, ce qui se traduit généralement par l’impossibilité radicale d’apporter une définition cohérente et universelle à l’identité juive » (Rabi, 1971).
[3]C’est ce qu’atteste la bibliographie intitulée « La littérature d’inspiration juive depuis la seconde guerre mondiale » qui clôt le numéro spécial de L’Arche, 1971, qui recense « une production de près d’une centaine de titres, par des auteurs juifs ou non juifs » (sont ainsi cités Abahn, Sabana, David, Gallimard, Paris, 1970 de Marguerite Duras et Le Roi des Aulnes, Gallimard, Paris, 1969 de Michel Tournier).
[4]Plus spécialement à propos de la production littéraire autobiographique des écrivains séfarades, Lucette Valensi note que « textes parlant de Je, écrits à la première personne, relatant une expérience singulière et individuelle, ils témoignent d’abord pour un destin collectif » (Valensi, 1987).
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