2001
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Declin social et revendication identitaire : la « renaissance litteraire catholique » de la premiere moitie du XXe siecle
Hervé Serry
[1]Le mouvement de « renaissance littéraire catholique » qui voit le jour au début des années 1910 est la rencontre d’un groupe d’héritiers dont les transformations sociales
ont atteint les modes de reproduction et d’une institution, l’Église, qui, au lendemain de plusieurs crises qui ont profondément sapé son pouvoir, cherche tous les moyens de diffuser son
discours. Pour ces jeunes écrivains catholiques, mettre sa pensée et ses œuvres au service de
l’Église, c’est insérer son destin individuel dans le destin collectif de l’institution. Se réclamer
de l’Église leur permet de valoriser leurs dispositions religieuses dans le champ littéraire, et
donc de redonner à cette culture catholique, alors stigmatisée, une actualité. Cette revendication d’un « renouveau catholique » crée un noyau identitaire. En reliant l’art catholique à la
Tradition, cette « renaissance » permet de masquer l’invention d’une position, celle de
l’écrivain catholique, au moment où la religion se privatise.
The movement of «catholic literary revival» which appeared in France in the early
1910’s is the result of the encounter between a group of inheritors whose reproduction is disturbed in the realm of major social changes, and of an institution, the
Catholic Church, which has lost part of its force as a consequence of numerous crisis
and which seeks new ways for spreading its ideology. For these young catholic writers, putting their thought and their works to serve on the Church means to insert
their own individual fate in the collective fate of the institution. This claim of a
«catholic revival» creates an identity frame. In fact, linking catholic art to Tradition
dissimulates the invention of a new literary position, that of the «Catholic writer», at
at the very moment when the Catholic religion is moving from the public to the private sphere.
Au tournant des années 1910 s’affirme en France un mouvement de « renaissance littéraire catholique
[2] ». Jusqu’aux années trente, des écrivains groupés autour
de revues littéraires, de collections, d’organisations corporatives et de groupes
d’intérêts aux formes et aux buts divers œuvrent au développement d’une littérature
catholique qui se veut un retour à la
véritable culture française – c’est-à-dire catholique (sur la « Vraie France » : Lebovics, 1995). Contre le « laïcisme », pour reprendre un terme de l’époque, ils se veulent un vecteur des efforts catholiques pour reconstruire une société guidée par la religion. Contre l’inéluctable décadence qui serait le fruit des idées issues de la Révolution française puis des transformations politiques et sociales afférentes, portées à partir des années 1880 par les républicains
promoteurs de la laïcisation et qui culminent avec la loi de Séparation de l’Église et
de l’Etat (1905), une jeune génération de lettrés catholiques se sent investie, parallèlement aux œuvres du catholicisme social, pour prendre une « éclatante Revanche de
l’Encyclopédie » dans « tous les domaines de l’Intelligence » (Vallery-Radot, 1914).
En tant qu’institution monopolistique du champ religieux catholique et gardienne
des biens de salut (selon les termes de Max Weber), l’Église possède des outils puissants pour donner sens au discours individuel comme au discours des groupes sociaux qui s’identifient à elle. À plus forte raison dans les périodes où les transformations sociales rendent la place des individus ou des groupes concernés, et donc leur
identité, plus difficile à situer. Une idéologie omnipotente comme celle de l’Église
détient les ressources symboliques nécessaires pour replacer les incertitudes de
l’avenir dans l’horizon du pensable.
L’étude des trajectoires des principaux animateurs de cette « renaissance » montre que pour ces jeunes écrivains la revendication catholique est en retour un moyen
de penser et de soutenir socialement la dévaluation de leurs capitaux, culturels, sociaux et économiques, concomitante du déclin du catholicisme. Pour l’Église et pour
les clercs engagés dans les débats littéraires, le soutien apporté à ces prétendants et à
leurs revendications esthétiques est un moyen, parmi d’autres, d’affirmer la vigueur
de la pensée catholique. Identité religieuse (ici catholique) et identité d’artiste (ici
d’écrivain) connaissent de nombreuses correspondances qui contribuent à rendre
possible cette association et les conditions de ce combat au service de l’Église. Nous
examinerons les circonstances socio-historiques spécifiques de cette alliance, avant
de considérer quelques cas exemplaires d’écrivains, puis une transposition de cette
vision du monde dans une œuvre romanesque. Il importe cependant de mentionner
au préalable qu’il existe une affinité élective entre croyance littéraire et croyance religieuse, dont les effets propres se renforcent mutuellement, et d’autant plus sûrement que l’alliance entre les écrivains et l’Église a aussi pour ciment le principe
d’indétermination des modalités sociales de la croyance : celle de l’art comme celle
de la foi. L’artiste se vit comme créateur incréé et se trouve face à des clercs qui
œuvrent à la pérennité d’une idéologie de Création. Les romantiques, pour certains
proches du catholicisme (Chateaubriand) et qui ont souvent servi de référence aux
auteurs du « renouveau littéraire catholique », ont imposé l’idée d’un au-delà de
l’inspiration qui entre en résonance avec l’inexpliqué de la foi. Le prophétisme des
intellectuels et le refus des déterminismes sociaux fréquent dans ce milieu consolident cette proximité avec les modes de fonctionnement du champ religieux. Enfin,
les emprunts au vocabulaire sacramentel qui sont à l’œuvre dans le discours sur l’art
confirment cette homologie principielle (Bourdieu, 1971 : 72). Cependant, cette période est aussi celle où le champ littéraire s’autonomise du champ religieux en refusant la subordination du jugement esthétique au jugement moral. Ce phénomène accroît les difficultés rencontrées par ces prétendants catholiques à la carrière
d’écrivain en les confrontant autant aux instances religieuses qu’à leurs pairs dans le
champ littéraire.
LES LOGIQUES DE L’ADHESION AU DISCOURS DE L’ÉGLISE
Si le phénomène le plus visible de la vitalité catholique dans les milieux littéraires, et plus généralement intellectuel, est une vague de conversions qui touche plusieurs dizaines d’artistes dans les années 1910 (Gugelot, 1998), la « renaissance littéraire catholique » s’inscrit dans une logique sociale, politique et intellectuelle plus
large. Pour une religion prosélyte comme le catholicisme, les conversions
d’intellectuels constituent une preuve de la validité de son message, et sont donc
l’objet d’une attention et d’une publicité toute particulière. Les instances cléricales, à
tous les niveaux hiérarchiques, possèdent un savoir-faire profondément enraciné
pour encadrer ces néo-catholiques. Cependant l’analyse du mouvement de « renaissance littéraire catholique » ne saurait se limiter à cet accompagnement des convertis. Son étude laisse entrevoir des mécanismes sociaux objectivables – bien que souvent niés (Rémond, 1986 : 62-63). Le parcours du converti prend place dans une logique collective et des enjeux qui dépassent le cas individuel. Enjeux qui, pour une
part, échappent à la cléricature, comme par exemple ceux qui, dans le cas des écrivains, relèvent du champ littéraire.
Après la loi de Séparation de l’Église et de l’État en 1905, la religion catholique
conserve une influence sociale mais perd la protection étatique (octroyée par le
Concordat de 1802), en étant renvoyée au secteur privé (Poulat, 1987). La politique
laïque menée par les républicains, dont les lois concernant l’enseignement sont un
des éléments essentiels, prive l’institution ecclésiale de ses leviers sociaux les plus
puissants. À la suite de ce temps fort du retrait (forcé) de la hiérarchie catholique et
de ses alliés laïques du pouvoir temporel, des voies inédites s’ouvrent aux militants
catholiques. La question du pouvoir politique catholique, notamment structuré autour d’un parti, passe au second plan. Les réflexions et les mises en œuvre d’une intervention catholique directe dans le social, impulsée depuis l’encyclique Rerum
Novarum (1891), qui sont foisonnantes alors, inspirent les premières manifestations
de la « renaissance littéraire catholique ». Ainsi, à ses prémices, plusieurs tenants du
mouvement conçoivent leur rôle comme une « Action intellectuelle » (Vallery-Radot, autour de 1914) qui se veut le pendant de ce qui prend progressivement le
nom d’« Action catholique » pour désigner les patronages et autres cercles ouvriers
dont l’influence doit être le moteur d’un retour à une France catholique.
Par ailleurs, la possibilité d’une « renaissance littéraire » animée par des écrivains laïques s’inscrit dans un contexte ecclésial inédit. Face aux transformations
sociales, économiques et culturelles, qui remettent en cause son empire sur les sociétés européennes, l’Église a refondé son système ecclésiologique, c’est-à-dire son organisation basée sur la théologie. Sans entrer dans le détail d’un processus complexe, on peut dire que, progressivement, les instances de décisions catholiques vont
se trouver placées sous l’autorité directe du pape et de son administration. Parfois au
prix de luttes très dures, comme celles qui en France conduisent à la victoire des ultramontains, dévoués au Vatican, sur les gallicans. Durant toute la seconde moitié du
XIXe siècle, un dispositif, autant idéologique qu’institutionnel, se met en place, dont
la mobilisation pour la défense de la religion va bénéficier. En son centre, il faut
mentionner la fin de non recevoir opposée à toute transaction avec la « modernité »
et son texte de référence, l’encyclique Syllabus, dont la publication fit grand bruit en
1864. En 1870, la proclamation de l’infaillibilité pontificale est un autre jalon de ce
processus. L’instauration autoritaire de la philosophie de Saint Thomas comme appareil de pensée officielle de l’Église complète ce dispositif (Thibault, 1972) visant
à donner aux catholiques les armes conceptuelles nécessaires pour soutenir le rôle de
« contre société » que l’Église souhaite incarner.
À la croisée de ces mutations de l’institution ecclésiale, dont le but est de préserver et de réaffirmer son pouvoir dans la société, se trouve la « crise moderniste ». Le
positivisme et le scientisme, c’est-à-dire la science qui conteste à la religion « le
droit de dogmatiser sur la nature des choses » (Durkheim, 1968 : 614), et plus précisément la progression des sciences historiques, ont conduit à une remise en cause
« moderniste » du monopole clérical du discours sur les fondements de la tradition
catholique. Les développements de la science, qui renouvellent l’étude des religions,
menées par des laïcs comme par des clercs, démontrent certaines impasses de
l’interprétation traditionnelle des textes sacrés (Poulat, 1996). Ces travaux critiques
– dont les plus célèbres sont ceux de l’abbé Alfred Loisy –, accomplis à partir des
normes positivistes de la science, et donc d’une autorité légitimatrice extérieure,
conduisent l’Église à sanctionner vigoureusement toutes ces tentatives de relecture
dites « modernistes » de la tradition. La condamnation sans appel du « modernisme » (encyclique Pascendi, 1907) contribue à réorganiser la cléricature (et plus
particulièrement ses « intellectuels ») autour d’une obéissance entière au pouvoir
central romain et provoque son repli hors des débats intellectuels (Langlois, 1997).
Ceci a pour effet de libérer un espace d’intervention pour les écrivains catholiques.
Ces derniers, par rapport à d’autres fractions du champ intellectuel (les philosophes
par exemple), présentent l’avantage d’être les porteurs d’une spécialité dotée d’un
très faible pouvoir critique et donc peu susceptible de remettre en cause le magistère.
Leur visibilité assure une diffusion du catholicisme dans le champ intellectuel et
démontre la présence contemporaine de la religion, au moment où, avec l’Affaire
Dreyfus, s’impose une participation nouvelle des intellectuels aux débats sociaux et
politiques (Charle, 1990). L’hostilité des catholiques pour la figure de l’« intellectuel » assimilée au « camp d’en face » (Fouilloux, 1997), contribue à placer les écrivains de la « renaissance » sur le devant de la scène. Si leurs activités sont surveillées par des clercs, ils parviendront à trouver les moyens d’une relative autonomie
au sein de l’Église et à se constituer, en tant que catholiques, un espace d’intervention sans précédent.
Pour comprendre la dynamique qui est à l’origine de la « renaissance littéraire
catholique », on doit observer comment certains héritiers de fractions catholiques en
déclin social trouvent dans la défense de l’institution ecclésiale un moyen de
s’affirmer socialement en prenant pied dans le champ littéraire au nom d’une spécificité esthétique catholique. Bien que connaissant alors de profondes mutations,
l’Église catholique constitue toujours, dans une perspective d’engagement publique,
le seul référent apte à définir la tradition catholique qui est à cette époque la pièce
centrale de l’identité catholique. En effet, s’affirmer écrivain catholique dans les années 1910 et 1920 ne peut se faire qu’en reconnaissant l’autorité ecclésiale. D’autant
qu’une majorité des écrivains participant à cette « renaissance » sont des convertis,
que cela soit dans le cas d’une adhésion à cette religion ou d’un retour à la foi de
l’enfance. Cette condition de converti est un moteur mais aussi un gage de docilité
par rapport à l’institution et à son discours. Notons que pour les autres, la rigidité de
la subordination des laïcs au clercs (dont les effets semblent particulièrement prégnants pour des intellectuels) contribue à déterminer les conditions de la soumission.
Par ailleurs, la reconnaissance par les réseaux intellectuels, les revues et, plus largement la presse, animés par la cléricature, est une condition impérative pour toucher
le public catholique qui constitue un véritable marché.
Comme l’a montré Christophe Charle, les écrivains se recrutent au tournant du
XXe siècle parmi les héritiers trop bien dotés pour se contenter d’une carrière
d’obscur professeur de province – quand ils ont acquis les titres scolaires nécessaires
– mais pas assez pour prétendre accéder aux hautes fonctions de l’État (Charle,
1982), par-delà la répulsion que peut leur inspirer un État assimilé au pouvoir républicain. L’entrée en littérature au service de la religion est donc pour l’essentiel une
réponse à une dévaluation relative des capitaux familiaux. Le recul de l’influence
des notabilités traditionnelles atteint son apogée vers 1880. Sans surestimer les
transformations à mettre au compte du régime républicain, le renouvellement massif
de la haute fonction publique dans les années 1870-1880 et les transformations du
recrutement des fonctionnaires, en s’appuyant sur la démocratisation du système
scolaire et la méritocratie, ouvrent les portes du pouvoir, non pas aux « couches
nouvelles » chères à Gambetta, mais à la bourgeoisie et aux minorités religieuses
protestante et juive (Charle, 1987 ; Birnbaum, 1992 ; Encrevé, 1985). Si ce phénomène est très lent et ses effets seulement visibles au milieu du siècle suivant, il
n’empêche que le « mythe de la méritocratie » – dans la haute fonction publique
principalement – possède une « importance symbolique » propre montrant les possibilités de la nouvelle organisation de l’État (Charle, 1980,29). Le peu d’intérêt des
« notables » pour les « nouveaux médiateurs de la société moderne » (école, presse,
moyen de communication, fonction publique…) contribue à ce déclin relatif (Charle,
1991 : 234).
Pour ces héritiers catholiques aux trajectoires familiales chaotiques, pour ces
jeunes hommes en devenir à qui ce même héritage familial donne des prétentions
intellectuelles combinées à une quête de reconnaissance sociale, le combat pour la
défense de l’Église offre une issue à leurs difficultés identitaires dans un monde social qui ne reconnaît plus les capitaux dont ils sont les détenteurs. En réalité,
l’inadaptation qu’ils ressentent aux valeurs de leur temps masque en partie
l’inadaptation de leur prétention au regard de leur potentiel (héritage, titres scolaires…). À plus d’un titre, leur formation catholique est difficilement valorisable, à un
moment où les vocations sacerdotales et les écoles confessionnelles n’offrent plus de
débouchés acceptables et où, contrairement aux générations catholiques suivantes,
leur rejet de la République les coupe de certaines carrières, notamment dans
l’Université. Ces difficultés d’orientations sont le plus souvent mises en relation
avec les événements politiques, comme la laïcisation de la société. Cette lecture politique des défaillances de la biographie individuelle est renforcée par la tendance
des élites conservatrices à universaliser leur destin. L’identification au destin de
l’Église permet de renouer avec un passé pensé comme glorieux au moyen d’une
reconstruction progressive dont la littérature et le combat des idées sont des mises en
forme.
La génération des écrivains catholiques nés dans les années 1880 est la mieux
représentée dans le mouvement de « renaissance littéraire ». Ils sont les premiers à
avoir été confrontés directement à la mise en place de la laïcité scolaire et à
l’interdiction des congrégations enseignantes alors que pour l’Église enseignement
et évangélisation sont pensés comme une même activité fondamentale. Les animateurs du mouvement de « renaissance littéraire catholique » ont majoritairement accompli leur scolarité dans des institutions religieuses à cette époque de conflit :
Baumann, Bernoville et Vallery-Radot ont étudié chez les jésuites, Mauriac chez les
maristes. La laïcisation les remet en cause de manière radicale. Ainsi François Mauriac, né en 1882, a pu écrire que « Les étudiants d’aujourd’hui ne connaissent plus
ce malaise qui régnait dans la jeunesse, vers ces années 1905-1906. Les “Deux
Frances” partout s’affrontaient » (Mauriac, 1990 : 181). De très nombreux tenants
du « renouveau littéraire catholique », issus des écoles religieuses, font l’expérience
de cette rupture. D’autant que la menace d’une dévaluation de la culture classique
par le « scientisme », que la réforme du baccalauréat en 1902 confortera (Bompaire-Evesque, 1988), alimente l’idée d’une dépréciation de la formation acquise dans les
établissements de l’enseignement « libre ».
La fin des notables, les transformations économiques et le savoir nouveau
qu’elles supposent, la promotion par la voie scolaire et la montée des minorités religieuses alimentent la perception d’une « mort sociale » annoncée et donnent une réelle efficience à un discours de « renaissance ». En effet, la dynamique d’un « renouveau » ou d’une « renaissance » manifeste l’idée d’un retour à une société où les
valeurs classiques, naturelles et héréditaires permettaient aux élites définies par leur
naissance de conserver leurs positions. Le monde catholique, confronté tout au long
du XIXe siècle à l’idée de changement – c’est une clé de la crise « moderniste » –, est
un réceptacle idéal pour réunir les tenants d’une vision conservatrice ou réactionnaire. L’Église se pense – ou se donne à penser, car cette institution est en réalité un
champ de luttes –, comme gardienne de la vérité et agrège ainsi, non seulement les
couches défavorisées, mais aussi les groupes sociaux pour qui la remise en cause des
hérédités sociales et les transformations socio-économiques de l’espace social signifient une concurrence nouvelle pour l’accès aux positions valorisées et, plus généralement, au pouvoir temporel. Son réquisitoire contre le changement donne corps aux
élaborations des individus qui cherchent à procurer un sens à leur avenir (car leurs
capitaux sont dévalués et parce qu’ils sont socialement jeunes). « L’égarement » du
monde, la perte des valeurs traditionnelles, deviennent les causes de l’inadaptation
sociale. Cette rhétorique correspond d’autant mieux à leurs dispositions qu’elle est
cimentée par le discours élitaire de l’institution ecclésiale. Accidents de trajectoire et
changements sociaux sont réinterprétés par les individus qui en sont les victimes à
partir du discours ecclésial dénonçant les attaques jacobines contre la foi et la volonté de détruire une société « parfaite » fondée précisément sur la reproduction des
« hiérarchies naturelles ». De plus, fondé sur une logique d’indétermination, le discours religieux donne les moyens de masquer les souffrances induites par les déterminations sociales. Se mettre au service de l’Église, ici au moyen de sa plume, c’est-à-dire faire coïncider son déclin avec celui d’une institution qui se vit comme une
« forteresse assiégée », contribue à rendre vivable l’effacement social dont ces familles sont ou seraient les victimes. L’identité catholique, défendue au nom de la
tradition, c’est-à-dire de ce qui est éternel, réinscrit ces destins d’héritiers à l’héritage démonétisé dans une communauté idéale. Cet engagement, corps et âme, qui
mobilise parfois les fortunes de ces protagonistes, offre des possibilités d’expression
à des individus détenteurs de croyances que leur temps porte autrement et qui, de ce
fait, se heurtent à des résistances pour exprimer leurs compétences, produit d’une
socialisation décalée. La rhétorique de la « renaissance littéraire » est saturée par
l’idée que la Révolution française aurait détruit un monde idéal. Ainsi, le retour aux
formes reconstruites de la société pré-révolutionnaire signifierait le retour à la possible valorisation de capitaux alors partiellement dévalués (ou vécus comme tels).
Si une idéologie comme le catholicisme et les instances qui la portent ne se
transforment que lentement, il n’en reste pas moins que le discours de cette époque
est empli d’une vision d’un monde idéal qui s’engloutit progressivement dans les
progrès de la démocratie et du capitalisme. Il est vrai que les luttes avec la République sont riches de transformations brutales et fondamentales, comme les inventaires
et les lois sur les congrégations, aptes à alimenter un propos apocalyptique. Pour les
principaux écrivains du « renouveau catholique », tous dotés en capital culturel,
souvent richement pourvus de cette culture « classique » que l’ère du nombre et des
masses remettrait en cause, la défense de l’Église remplit les fonctions de catalyseur
identitaire.
DES TRAJECTOIRES EN DECLIN
Comme l’illustrent les cas de plusieurs des acteurs principaux du mouvement de
« renaissance littéraire » catholique, la carrière d’écrivain au service de cette religion
offre la possibilité de mobiliser des capitaux culturels et sociaux dont le cours est
moindre dans une société laïcisée. Elle peut être une alternative – moins ascétique et
plus valorisante socialement – à la carrière ecclésiale, comme le confirment les hésitations de Robert Vallery-Radot et Gaëtan Bernoville. Certains d’entre eux ont été
séminaristes, leurs proches ont souvent suivi cette voie (frère ou oncle pour Emile
Baumann, François Mauriac, Louis Chaigne, une sœur carmélite pour Bernoville).
Mais, dans l’ensemble, ils sont trop bien dotés pour être prêtre à un moment où ce
type de carrière n’offre plus les mêmes perspectives qu’auparavant, notamment dans
le domaine intellectuel. Le critique catholique Louis Chaigne, né en 1899, se souvient, lorsqu’il évoque ses études, que l’enseignement libre ne permettait à un célibataire de vivre que péniblement (Chaigne, 1970 : 71). Pour ces écrivains,
l’adhésion à des tiers ordres, la fréquentation assidue des lieux de retraite religieuse,
des prêtres eux-mêmes, constituent une sorte de substitut à ces carrières religieuses
avortées, en même temps qu’elles légitiment publiquement la réalité de leur foi.
Quelques-uns franchiront le pas en se retirant du monde (Vallery-Radot) ou en adoptant, dans leur vie de couple notamment, certaines règles de l’ascèse religieuse (Jacques Maritain). Les trois cas présentés ici éclairent les traits principaux de cet engagement. « Cas exemplaires », pour reprendre la terminologie de Jacques Maître
(Maître, 1994), leurs biographies et leurs œuvres condensent les éléments que l’on
retrouve, sous de multiples variantes (conséquences des propriétés sociales de chaque cas et de l’état des possibles des champ religieux et littéraires dans lequel ces
possibles s’insèrent) dans le corpus des soixante-dix intellectuels les plus actifs de la
« renaissance littéraire » étudiés, à partir d’archives et de la production de l’époque,
dans ma thèse de doctorat (Serry, 2000b). Robert Vallery-Radot et Gaëtan Bernoville furent les animateurs les plus actifs de la « renaissance littéraire catholique ».
Emile Baumann possède l’œuvre romanesque la plus typique de la « renaissance littéraire » et il apporte des réponses originales aux débats concernant le rôle de
« l’écrivain catholique ».
Robert Vallery-Radot, né en 1885, écrivain aujourd’hui oublié, fut le chantre le
plus radical de la défense de la pensée catholique. L’histoire littéraire le retient essentiellement pour avoir été l’ami et le découvreur de Georges Bernanos. Il est le fils
d’un rentier, André Vallery-Radot, fortuné au départ, mais qui contrairement à ses
frères n’est pas parvenu à conserver le capital familial. Cette rupture est accentuée
lorsque, dans des circonstances difficiles à établir, André Vallery-Radot abandonne
la religion catholique. Le frère aîné d’André, René, a épousé la fille du savant Pasteur et leur fils, Louis (Pasteur) Vallery-Radot deviendra le célèbre professeur de
médecine, patron de Résistance médicale durant la Seconde Guerre, élu à l’Académie française en 1944. Du second frère, Maurice, nous savons seulement qu’il fut
docteur en médecine.
Robert Vallery-Radot semble en outre reproduire les incidents de la trajectoire
du grand-père paternel, Vincent Félix Vallery-Radot. Celui-ci, né en 1816, est apparenté aux écrivains Eugène Sue et Ernest Legouvé par sa bisaïeule. Le château de
Marrault, propriété du père de Robert Vallery-Radot, avait été acquis par le docteur
Sue en 1830, aïeul de l’écrivain et descendant de la famille de chirurgiens célèbres.
Élève très brillant, Vincent Félix Vallery-Radot était une des fiertés du collège
d’Avallon. Remarqué pour ses qualités, il quitte l’Yonne pour le collège Bourbon à
Paris (futur lycée Condorcet) et aurait eu, selon son fils René, la réputation d’être
« le premier sixième de France ». Il accumule prix et relations prestigieuses et, ainsi,
se lie d’amitié avec un fils Gouvion Saint-Cyr. Au retour d’un long voyage en Europe avec l’héritier du maréchal de France, il obtiendra sans difficulté une licence.
Les relations de son ami lui valent d’obtenir en 1846 un poste à la bibliothèque du
Louvre, ce qui lui permet de publier des manuels scolaires de littérature et de participer à des revues politiques de renom. Alors qu’il était au service, semble-t-il,
d’une personnalité politique, la chute de la Monarchie de Juillet lui « ferma net
l’avenir qui s’ouvrait devant lui », selon les termes de René Vallery-Radot. Sous le
Second Empire, un ami, devenu ministre de l’agriculture et du commerce, le choisit
pour devenir son chef de cabinet. Vincent Félix Vallery-Radot occupe ensuite des
charges prestigieuses au sein de divers ministères, lorsqu’à la veille de la Guerre de
1870, il est contraint de quitter ses fonctions. Peu de temps après, il meurt brutalement âgé d’environ soixante ans (Vallery-Radot, René, 1877). L’histoire familiale,
transmise par le cadet des trois fils, René, littérateur qui fut le secrétaire particulier
du directeur de la Revue des Deux Mondes, retient de cette trajectoire le génie fondateur de l’aïeul et l’incident politique, les insurrections de 1848, synonymes du coup
d’arrêt d’une réussite promise et méritée qui semblait enfin pouvoir se matérialiser
sous le Second Empire avant d’être stoppée par les événements de 1870.
Son petit-fils, Robert Vallery-Radot, qui quitte le château familial d’Avallon afin
de passer une licence à Paris, dut arrêter ses études à la suite de problèmes de santé.
À la faveur de cet imprévu, il se lance dans une carrière littéraire, après avoir été
tenté, on l’a déjà évoqué, par la vocation religieuse. Son patronyme – associé à ceux
de Legouvé et Sue et à la branche des Vallery-Radot liée aux Pasteur – reste connu
dans les milieux mondains et littéraires parisiens. Il constitue à lui seul un capital.
Les premiers pas littéraires de Robert Vallery-Radot, portés par ses relations
dans les salons et revues proches de l’Académie, sont encourageants. Ses ambitions
sont autant littéraires que religieuses : il fonde le premier organe du « renouveau littéraire catholique », Les Cahiers de l’Amitié de France. Sa production, remarquée
par la critique, entend mettre en pratique cette esthétique intégralement catholique
qu’il défend, avec François Mauriac, dans Les Cahiers. Son exaltation religieuse,
autant que ses œuvres, lui procurent une place certaine parmi les espoirs de la jeune
littérature d’alors. Mais la guerre de 1914-1918, qu’il a faite pour une part au front
comme engagé volontaire, remet en cause ces débuts prometteurs.
Selon lui, l’ampleur inégalée du conflit et des pertes humaines qu’il engendre est
le signe des errances « modernes » de la France. Sa vision de la guerre comme rédemption se situe autant au niveau politique (le destin dévoyé de son pays) qu’au
niveau individuel. Il vit cette épreuve dans son corps – il est blessé à deux reprises –,
et dans son couple : durant ces années, sa femme développe une grave instabilité
psychique dont elle ne se remettra jamais. La lecture « politique » de sa propre biographie, à la manière de 1870 pour son ascendant, se fige encore davantage. Après
l’armistice, Vallery-Radot ressasse sa nostalgie d’un monde qui disparaîtrait, celui
de la virilité, du courage, du désintéressement et de l’amitié entre les classes sociales. En 1920, dans une lettre à Dom Besse, un bénédictin dont il est proche, il évoque un roman qu’il écrit alors dont le thème est précisément cette disparition. Ce récit, qu’il n’achèvera jamais,
« tente de retracer cette bourgeoisie de province qui n’existera plus : quarante
et une de ces vieilles familles ont disparu d’ici en moins de vingt ans ! Nous
ne sommes plus que trois ou quatre au plus, assistant, mélancoliques, à
l’envahissement brutal des nouveaux enrichis du commerce et de l’industrie,
des fonctionnaires sans principes, sans tradition, avec qui nous ne pouvons
rien avoir de commun ; nous sommes en pays conquis par des barbares et nous
nous réfugions dans nos vieux livres, nos vieux meubles, nos chers préjugés
puérils, nos usages désuets, notre urbanité démodée. »
(Archives de l’abbaye de Ligugé)
Au lendemain de l’armistice, le champ littéraire se recompose profondément.
Les premiers succès de Vallery-Radot, avec Les Cahiers notamment, sont partiellement oubliés. Et cela malgré une certaine actualité du catholicisme dans les milieux
intellectuels et politiques, que l’Église cultive, au nom de son ralliement à l’Union
sacrée. Incapable de faire accepter par un éditeur le roman mentionné plus haut,
convaincu de l’importance de sa vision politique, mais aussi pressé par les charges
familiales qui lui incombent – d’autant plus lourdes que sa femme est malade et
qu’ils ont quatre enfants –, il s’oriente vers le journalisme et l’essayisme. Son ressentiment, révolte en partie acceptée au nom des épreuves qu’un croyant doit savoir
supporter, se déverse au fil d’essais et d’articles dévolus à la dénonciation d’un
complot dont les Francs-maçons et les Juifs seraient les organisateurs.
Comme Robert Vallery-Radot, Gaëtan Bernoville, a investi l’ensemble de ses
ressources (intellectuelles et économiques) dans la défense de l’Église. Il est le fondateur des deux instances les plus importantes du mouvement de « renaissance », la
revue Les Lettres (1913-1931) et la « Semaine des écrivains catholiques », qui de
1921 à 1927 réunira annuellement les écrivains catholiques en congrès. Le décès
brutal, à soixante et un ans, du père de Bernoville, bourgeois aisé et cultivé de l’Ain,
savant occasionnel ayant mené avec des jésuites des expéditions archéologiques, désorganise profondément l’histoire de cette famille nombreuse (sept enfants). Bernoville quitte alors le Séminaire français de Rome – qu’il avait intégré sur la haute recommandation d’un religieux en vue après deux années passées chez les sulpiciens
d’Issy-les-Moulineaux –, pour assouvir son désir de littérature. Sa mère accepte de
financer l’achat d’une librairie puis la fondation des Lettres qui lui ouvre les portes
des milieux littéraires. Avec la « Semaine des écrivains catholique », cette revue sera
toute son œuvre et semble avoir englouti la plus grande part de son héritage. Son
ami l’abbé Jean Calvet écrira que Bernoville « a sacrifié son bien quand les camarades s’emparaient des postes lucratifs » (Calvet, 1967 : 92). Pour s’imposer dans les
milieux intellectuels, Bernoville bénéficie de l’aide de son confesseur, le jésuite Paul
Jury, animé de fortes prétentions littéraires et introduit au sein de plusieurs cercles
artistiques. Sa bibliographie, malgré quelques tentatives de romans qui ne dépassèrent jamais la forme de la nouvelle, est pour l’essentiel composée de plusieurs dizaines d’ouvrages de commande sur des sujets religieux. Il mobilise ainsi le savoir et
les réseaux acquis lors de ses études sacerdotales pour écrire ces vies de saints ou
d’ordres religieux destinées au grand public. Ce passé clérical lui a procuré
l’habileté nécessaire à la promotion, auprès des hautes instances ecclésiales, de sa
volonté d’imposer avec la « Semaine des écrivains catholiques » une union des représentants de la pensée catholique, par delà les divergences politiques. Profondément conservateur, Bernoville possède dans son histoire familiale un support à son
engagement dans la « renaissance » catholique. En effet, du côté maternel, on trouve
des notables espagnols, alliés du prétendant défait, Charles VII. Des documents
semblent attester que son grand-père ait du quitter l’Espagne pour se réfugier en
France, inscrivant la lignée familiale dans des événements historiques majeurs et
tragiques. L’idée de « retour » incluse dans le combat pour la « renaissance catholique » est dans ce cas redoublée par l’idée d’un retour dans une Espagne ayant retrouvée sa « vraie » monarchie.
Né en 1868,
Émile Baumann, pourtant considéré à son époque comme
le romancier catholique du « renouveau », n’a guère laissé de trace dans l’histoire littéraire. Au moyen d’écrits autobiographiques, ce « catholique intégral sinon intégriste » (Chaigne, 1964 : 99) reconstruit sa trajectoire intellectuelle et professionnelle à l’aune du « mirage républicain » et des « effets des lois persécutrices ». Ses
Mémoires (1943) accordent une grande place à la guerre de 1870, à laquelle son père
a participé
[3] : la défaite constitue un prisme à travers lequel il relit l’histoire de son
temps. Issu d’une famille de musiciens, Baumann décrit la « médiocrité contrainte »
du train de vie de ses parents qu’il rapporte au mariage tardif de son père – il avait
passé sa jeunesse à assumer l’héritage des dettes paternelles –, et aux mauvaises affaires ayant grevé la fortune de la branche maternelle. Son père, concertiste, dut
multiplier les leçons particulières pour subvenir aux besoins du ménage. Il abhorrait
le régime républicain et la démocratie et selon son fils, était « un bourgeois de 1840,
(…) un
ultra irréconciliable avec tout ce qui est moderne ». Par l’intermédiaire de sa
mère, qui occasionnellement donnait des leçons de français à des enfants, les Baumann se lient à une famille de l’aristocratie lyonnaise : c’est « mieux qu’un épisode
accidentel », se souviendra l’écrivain quarante ans plus tard. C’est l’occasion de
connaître la « vieille France » … « qu’on ne reverra désormais plus ». Dans cet esprit, deux jours après l’exil des membres de familles royales ayant régné, imposé par
le vote, le 22 juin 1886, d’une loi interdisant leur séjour sur le territoire national, il
note dans son journal : « Ce matin je pense à mourir pour la France. » Pour tenter
d’enrayer le déclin familial et satisfaire ses penchants littéraires, Baumann choisit,
contre l’avis de son père qui aurait souhaité le voir ingénieur ou commerçant, de devenir enseignant, au service de la République… Il avait pourtant toujours entretenu
un rapport malheureux à l’école qui se maintiendra lorsqu’il sera professeur. Ainsi,
il décrit son passage à Louis-Le-Grand, où il fut interne, comme « une fausse voie »
qui l’a « à jamais dégoûté des milieux universitaires ». Dans ce lycée, il découvre le
« monde des pédants laïques », celui du dilettantisme, de la grossièreté physique et
morale (Baumann, 1943). Il reproduit ainsi l’opposition fréquemment mobilisée entre les professeurs et les créateurs (Boschetti, 1985 : 27). Son frère réalise une vocation sacerdotale en devenant dominicain. Cependant, en 1898, au retour d’un voyage
en Palestine, il décède dans un naufrage. L’écrivain lui consacrera une biographie
qui est aussi l’occasion de se pencher sur le destin de sa famille, qu’il considère toujours simultanément à celui de la France (Baumann, 1927).
Du point de vue de l’analyse, la correspondance entre les orientations de ces trajectoires d’écrivains, considérées dans l’épaisseur de l’ascendance et des collatéraux,
et le discours du « renouveau littéraire catholique » et, donc plus généralement celui
de reconquête alors promu par l’Église de France, est une réalité bien plus prégnante
que les explications mettant en avant les choix des acteurs, ou encore celles qui autonomisent la question politique. L’identification des acteurs eux-mêmes aux références (mythiques) de la France pré-révolutionnaire, chrétienne, organisée selon des
« hiérarchies naturelles » et disparue sous les coups d’un pouvoir négateur des valeurs éternelles, permet la lecture du destin de l’institution ecclésiale – et la nécessité du combat à son service –, et la relecture des trajectoires individuelles. Par sa politisation, l’assimilation de la trajectoire individuelle et familiale au destin de
l’Église et des lignées royales ou aristocratiques insère l’« anomie » contemporaine
dans un système explicatif historique et donne sens et raison aux parcours individuels. Cette construction symbolique place l’individu dans une communauté, ici
d’ordre religieux (et par extension politique), qui sépare de la société « réelle » rejetée (voire abominée) et apporte des réponses aux craintes existentielles, qui sont autant sociales que métaphysiques. À l’occasion des reconstructions littéraires et des
autobiographies, l’analyse des détours professionnels et des échecs familiaux ou
personnels est menée en fonction des luttes livrées par les catholiques pour perpétuer
leur pouvoir dans la société. Le catholicisme inculqué par les parents, puis confirmé
par la scolarité accomplie dans des institutions religieuses – Baumann, Bernoville et
Vallery-Radot ont étudié chez les jésuites –, contribue à asseoir cette identification.
Si la littérature offre des possibilités de reconversion évidentes pour ces héritiers
en mobilisant leur prétention à l’universel, leur sens de la vocation et leur culture
classique acquise dans les collèges confessionnels et au sein du cercle familial, c’est
aussi parce que le champ littéraire n’impose pas un droit d’entrée codifié. Cercles
d’admiration réciproque, auto-célébrations et célébrations croisées contribuent à différer l’évaluation de la réussite et permettent de maintenir l’illusion du salut ultérieur, en confortant la valeur de désintéressement voire de sacrifice. Cette illusion,
valable pour tous les intellectuels, s’incarne d’autant plus profondément chez les
écrivains catholiques qu’ils doivent endosser le stigmate que leur vaut leur soumission aux contrôleurs de l’orthodoxie que sont les clercs. Cette image négative, qui
est le produit de l’histoire des luttes du champ littéraire pour l’autonomie (Bourdieu,
1992), devient un motif de revendication. Cependant, le poids de l’orthodoxie religieuse sur l’œuvre, dont la littérature d’édification est l’exemple le plus exacerbé,
les prive de la reconnaissance dans le champ littéraire. Cette limitation intériorisée,
constitutive de l’adhésion à la religion, ne se laisse voir comme un obstacle à la réussite qu’au prix d’un effort très coûteux (pouvant conduire à l’abandon de la religion ou à celui de la littérature) et apparaît bien plus souvent à l’écrivain catholique
comme le fruit de son exceptionnalité que les incroyants, forcément égarés dans
l’erreur, n’acceptent pas. La conciliation de l’autonomie de la création artistique et
du respect de la morale et de la doctrine religieuse constitue un dilemme permanent
pour l’écrivain catholique que François Mauriac mettra en scène dans
Dieu et
Mammon (1929). Pour les moins dotés en capital culturel, la proximité avec les instances doctrinales s’impose et la mise en place d’une œuvre résiste difficilement au
moindre écart par rapport à la ligne ecclésiale
[4]. Ainsi Robert Vallery-Radot va se
heurter aux dominicains lorsqu’en 1914 il tente de définir le contenu des
Cahiers
( ex-
Les Cahiers de l’Amitié de France), la revue qu’il dirige avec François Mauriac
.
Pour répondre aux critiques des religieux qui lui reprochent sévèrement une recension littéraire empruntant les voies de « la critique doctrinale », il affirme que si on
lui « dénie » cette « compétence » il n’a qu’à se « retirer car on ne crée pas un mouvement avec des vers et des romans » (Lettre à Maurice Vaussard, [été 1914], Archives B.N.). Pourtant, quelques semaines plus tard, alors que la guerre a éclaté et
qu’il attend de partir pour le front – ce qui repousse toute perspective de réussite littéraire –, il écrit à son confesseur que sa décision est prise :
« (…) j’ai résolu de ne plus écrire une ligne qui ne soit utile à Jésus-Christ et à
son Église. Je me consacre tout entier à la défense des intérêts catholiques. Je
dis adieu à mes ambitions littéraires de romancier et de poète ; tout cela est
encore du monde. (…) Oui, je crains qu’il n’y ait pas grand chose à faire avec
les littérateurs ; ils resteront toujours des dilettantes ; aimer l’art en dehors de
Dieu c’est encore nourrir une idole en son cœur. »
(Lettre au père Janvier, 27 septembre 1914, Archives Saulchoir, Paris).
Pour ces auteurs « catholiques », l’investissement dans la défense de l’Église varie selon la reconnaissance littéraire. L’affirmation catholique, se heurtant à
l’autonomie du champ littéraire, peut être un obstacle pour la réussite auprès des
pairs en littérature, comme le montre la comparaison des cas de Robert Vallery-Radot et de François Mauriac. Mauriac, plus doté socialement et scolairement, dont
la trajectoire est aussi fortement infléchie par la mort précoce de son père, entre en
littérature en travaillant, au côté de son ami Vallery-Radot, à la grandeur du catholicisme au moyen des Cahiers. Capable de mobiliser au-delà de son combat pour la
« renaissance catholique », autant parmi ses pairs qu’auprès du public, il sera vite
reconnu hors des cercles confessionnels. Une fois remarqué par La N.R.F. de Gide,
il omettra soigneusement de mentionner ses activités dans le cadre de la « renaissance » d’avant la guerre et ne suivra plus ce mouvement qu’en spectateur extérieur
et détaché. Il reviendra cependant vers cette littérature catholique militante à la faveur d’une crise religieuse qui le saisit à la fin des années 1920. Après sa conversion, il fonde avec d’autres grands noms des lettres catholiques, Claudel et Maritain,
une « N.R.F. catholique », Vigile (Serry, 2000a).
ESTHETISATION DE LA DECADENCE
Cette identité catholique, qui mêle identité sociale et identité professionnelle, se
retrouve dans l’œuvre elle-même. Avec Bernoville, nous avons déjà évoqué la production que l’on pourrait dire « confessionnelle » – vie de Saints et de congrégations, ouvrages d’édification… –, spécialement destinée à un public catholique. Héritière d’une longue tradition, cette part du catalogue se renouvelle avec le mouvement de « renaissance littéraire catholique » et l’ensemble des éditeurs, comme les
auteurs, investissent ce secteur
[5]. À côté de cet immense corpus se développe une
littérature romanesque et poétique qui s’affirme catholique et entend démontrer sa
spécificité esthétique contre la littérature
païenne et ses prétendus méfaits moraux.
Le premier roman de Vallery-Radot,
Leur Royaume (1910), est un des meilleurs
exemples d’une œuvre en prose à caractère autobiographique qui met en scène les
ambivalences et les hésitations d’un auteur du « renouveau catholique ». Vallery-Radot opère une véritable mise en scène de son passage à la vie adulte qui fut guidé
par sa mère. Entre religion et romantisme, entre espoirs et indécisions, il donne une
vision idéalisée et transfigurée par la forme romanesque des attentes de succès du
jeune romancier. Ce récit, dont le succès public fut faible, éclaire de manière singulière la trajectoire, à plus d’un titre idéal-typique, de cet acteur central du mouvement. Première œuvre d’importance, ce roman est le seul qu’il parviendra jamais à
écrire dans ce genre, malgré de multiples et douloureux essais. Il faut le lire comme
une réflexion sur la situation de ces fils de la bourgeoisie catholique que les changements sociaux ont déshérités et qui trouvent dans le discours de reconquête catholique le moyen de donner sens à leur destin. Cette mise en forme « littéraire » se
veut distanciée mais ne parvient jamais à l’être car elle reste sur le mode de la délivrance qui annule, précisément, les effets de mise à distance. Entre art et prêtrise,
entre mondanité et retrait du monde, l’histoire se déroule sur un rythme dont la pesanteur semble manifester la volonté du héros de ne pas se confronter aux échéances
sociales que lui imposent sa situation et son héritage en même temps que l’impossibilité de le faire. Cet lenteur du récit exprime le refus du changement.
Paru en 1910, d’abord en bonnes pages dans l’influente Revue hebdomadaire
puis en volume chez Plon – Vallery-Radot aurait souhaité une parution au Mercure
de France, éditeur plus « littéraire » que Plon –, ce roman raconte, en alliant narration classique et passages empruntés à des journaux intimes tenus par les personnages, les irrésolutions de Jacques de Vibreuse, fils d’une famille de bourgeois de province, qui, à l’orée de l’âge adulte après des études chez les jésuites, s’interroge sur
son devenir. Lors de ses premiers pas littéraires, Vallery-Radot est en contact avec le
poète Francis Jammes, alors au sommet de la reconnaissance. De cette correspondance, qui débute peu après la conversion de Jammes en 1906, il ressort que le prétendant écrivain traverse une intense crise qui le voit hésiter entre le sacerdoce et la
littérature (Serry, 1998b) dont Leur royaume est une transcription fidèle.
Dans le roman, le jeune homme solitaire, dédaigneux du monde qui l’entoure,
partage sa vie entre une mère ayant dédié sa vie à l’avenir de son fils – le père est
absent du roman –, et le « commerce du génie et des héros » qu’il traque dans les
livres. Mais « l’homme s’éveillait en lui avec toutes les exigences de sa nature, son
attrait pour une plus riche liberté. » (Vallery-Radot, 1910,5). Si bien que, tourmenté
par ses élans mystiques, par « son ardeur excessive pour les choses de
l’intelligence » (p. 6), ne trouvant plus les moyens d’étancher son inquiétude dans
les lectures ou dans l’écriture, pas plus que dans un culte romantique de la nature
qu’il célèbre par de longues échappées sur les terres familiales, il revient de plus en
plus troublé des visites qu’il effectue aux deux jeunes héritières de la propriété voisine. Fabienne et Marie de Cardamine, filles d’un « officier de race qui semble garder l’uniforme, même en civil » (p. 49), sont installées en province depuis que leur
père a démissionné de l’armée pour protester contre la politique ayant conduit aux
Inventaires. Entre les leçons de piano et les œuvres de charité, elles reçoivent cet
ami d’enfance pour partager exaltation poétique et promenade bucolique. Quant à
leur mère, qui apprécie la vie mondaine, elle se plaint que son mari se soit brouillé
avec nombre de leurs relations, « les uns parce qu’ils ont épousé des juives, les autres parce qu’ils ont voté la loi de séparation ». (p. 47). Madame de Vibreuse, craignant de voir son fils « compromettre » (p. 14) l’aînée des voisines, l’aide à prendre
conscience d’un nouvel état, tout d’abord nié : « Moi, l’esclave d’une passion ! ».
Les exigences qu’il s’impose le différencient de ces hommes n’ayant connu que de
« banales expériences ». Pour lui, qui « dès son enfance (…) a mis toute sa pensée et
tout son amour plus haut que la terre, il est difficile de descendre à une femme, si
parfaite soit-elle, sans déchoir… » (p. 16).
Dès son retour du couvent où elle a été éduquée, Marie, la cadette des Cardamine, séduit Jacques de Vibreuse. Il s’éloigne alors de Fabienne, l’aînée d’abord aimée, qui en conçoit une très vive rancœur. Celle-ci acceptera finalement un mariage
organisé par une tante, avec un très bon parti, un « homme d’action avant tout »
(p. 211) ayant une haute idée de l’« impérieuse nécessité d’accomplir [son] devoir
social » (p. 183) et très occupé par la gestion des propriétés de sa famille. Cette opposition « homme d’action » et « intellectuel », renforcée ici par les hésitations romantiques de Jacques de Vibreuse face à la religion, est un des thèmes classiques
des romans à thèse de Paul Bourget et Maurice Barrès.
La jeune épouse ne pourra cependant oublier que « Sans Jacques, je serais sans
doute restée insignifiante, comme les autres (…). Il ignorera toujours, sans doute,
qu’il fut mon maître (…) » (p. 138). Ce mari, Monsieur de Nanchèvres, conquiert
immédiatement son beau-père. Si la chasse et la politique occupent leurs discussions, ils parlent aussi de « l’état d’esprit contemporain », d’accord pour dénoncer
« la névrose juive qui nous gagne peu à peu et l’envahissement de la littérature féminine ». Le beau-fils s’insurge contre la « cohue de petits impuissants », incapables
de « composer un roman ». Tandis que Fabienne de Cardamine se souvient de Jacques de Vibreuse, lui aussi choqué par « le sentiment désordonné qui bouleverse la
littérature contemporaine », mais ne pouvant « se défendre d’un secret penchant
pour cet art morbide » (p. 211-212).
De son côté, Jacques de Vibreuse, que sa passion pour Marie de Cardamine rapproche encore de sa mère, éprouve des doutes quant au mariage qui semble « anéantir tous ses rêves d’affranchissement charnel dont il était si jaloux » (p. 78). Ses
exaltations se traduisent par une simple question : la prêtrise ou l’art ? Son penchant
pour la jeune fille l’éloigne du sacerdoce. Il confirme ainsi la lucidité qu’il s’inflige,
cette conscience de ses imperfections, d’un certain orgueil qui lui fait aimer la solitude et une curiosité intellectuelle qu’il assimile à une certaine sensualité.
« Sans doute, il aimait Dieu passionnément, mais, hélas ! comme il était attaché aux belles choses, aux étoffes de prix, aux lignes caressantes, aux parfums, à tout ce qui flatte les sens ! Enfin, une voix plus forte que tous les raisonnements l’appelait à l’art ; or, s’il se faisait prêtre, il fallait pour toujours
dire adieu à son dessein de rénover la poésie en ranimant la grande inspiration
chrétienne (…) » (p. 95-96)
Il craint de quitter le monde non pas pour un engagement au service de la religion, mais par amour de l’Esprit, pour cet « épanouissement extraordinaire de toutes
ses facultés » que provoque l’art. Mais se détourner du sacerdoce, pour néanmoins
servir Dieu par le jeu des idées, n’éloigne pas de lui « une question angoissante »
(p. 97). Doit-il se marier ? L’amour qu’il ressent pour la jeune femme est « bien fort,
mais tout spirituel ». Le désir lui paraît un « crime » et les tentations adolescentes
soulèvent en lui « une sorte d’effroi aux réalités du mariage ». La paternité ne lui
paraît qu’« une triste souillure » (p. 97). Pour son travail intellectuel à venir, il redoute l’incompréhension de sa femme pour ses élans mystiques, mais aussi la gène
que pourrait occasionner les enfants et les réceptions. Contre tout cela, il ressent un
appel violent
« pour le pays des formes éternelles ! c’était là sa patrie, son unique joie. –
Ah ! s’écria-t-il, je suis un solitaire, un moine laïque, et rien que cela ! Je ne
suis pas du monde ! et je suis déjà las des plaisirs qu’il m’offre avant même de
les avoir goûtés ! ils ne sont pas assez profonds ! Vous seul amour incréé,
pouvez rassasier une âme véhémente ! » (p. 100)
Une période de souffrances s’ouvre, seulement apaisée par le travail et la lecture.
Quinze jours passent. À l’issue de cette semi-retraite, il quitte sa chambre et ses livres, non sans ressentir l’humiliation d’une défaite : « Comme tous les mystiques,
c’est Dieu que je désire, non la femme (…) » (p. 117). Ne pouvant ni supporter ni
perpétuer l’équivoque entretenue par ses hésitations, il avoue à sa mère son amour
pour Marie de Cardamine. Il lui lit le journal intime qu’il tient scrupuleusement :
« Haletante, éblouie de cette révélation, Mme Vibreuse écoutait ; que son fils
eût une telle puissance de remuer les plus grands sentiments humains, elle ne
le soupçonnait pas. Et peu à peu, une grande fierté se mêlait à son amertume.
“Il sera grand, ce sera ma récompense…” et, l’enveloppant des yeux, elle se
répétait : “Il sera grand et il est mon fils !” »
Quelques semaines plus tard, une visite de sa mère aux Cardamine dénoue la situation. Jacques de Vibreuse peut alors confier à sa future femme : « Il faut que je
trouve en vous toutes les ivresses que je trouvais en Dieu… » (p. 201). L’automne
arrivé, comme tous les ans, il regagne Paris dont il redoute l’« affairement stérile »
et la laideur, pensant au réconfort qu’il trouvera au Louvre et à Notre-Dame « où
repose le cœur du passé… » (p. 197). Il fréquente les cénacles littéraires qui le déçoivent : on y considère « l’art comme un jeu ou un métier, la morale comme une
hygiène, Dieu comme un concept abstrait sans aucune vie personnelle (…) »
(p. 256-257). Lui se sent porté par un amour extérieur à ce monde. L’été suivant, il
regagne sa demeure natale et retrouve sa fiancée. Immédiatement, il fraternise avec
son beau frère De Nanchèvres : parlant action sociale et syndicat, les nouveaux alliés
découvrent avec effusion qu’ils sont d’accord en tout. Le mysticisme de Jacques de
Vibreuse ne le coupe pas de la réalité. Puis, à l’issue de ce parcours, il comprend,
lors de conversations avec sa future femme, la nécessité du mariage : « l’épouse devait achever en lui ce que la mère avait commencé. Il se sentait né pour aimer, pour
redonner de la femme une idée héroïque et vraie » (p. 256).
Ce roman d’initiation est le récit d’un renoncement : renoncement à la prêtrise au
profit d’une autre vocation, la littérature. Le personnage se tourne vers l’écriture,
vers cette possibilité de guider les hommes au moyen de sa plume, à la manière du
religieux, c’est-à-dire au nom d’une élection dont la source reste ineffable et inéluctable. C’est seul, ou en tout cas dans une grande solitude, uniquement habitée par
l’amour de cette mère convaincue du destin unique auquel est promis son fils, coupé
du monde comme un séminariste, qu’il prend la décision au fil d’un long processus.
La différence entre le laïc et le clerc (Suaud, 1978,122) se trouve matérialisée par
l’opposition entre Jacques de Vibreuse, détaché des êtres et des choses et De Nanchèvres, modèle de l’homme d’action. Le protagoniste principal apparaît porter lui
aussi cette dualité qui sert de pivot à son indétermination. Dès le titre de ce récit
d’un moment de transition dans sa vie, le narrateur se place à l’extérieur, en dehors,
dans l’élection mais aussi dans la difficulté du choix. Le roman est fondé par un système d’oppositions : le corps et l’âme, le masculin et le féminin, Paris et la province,
l’action et la pensée, le haut et le bas, le génie et la masse, la vocation sacerdotale et
la vocation littéraire.
Leur royaume de Robert Vallery-Radot donne à lire ce qu’attend et ce que trouve
l’institution ecclésiale dans ces jeunes hommes qui vont dévouer leur carrière littéraire à sa défense. Ils trouvent dans l’« apostolat littéraire », pour reprendre une formule du philosophe converti Jacques Maritain, un entre-deux, un lieu d’indécision.
Leur sacerdoce littéraire est tout entier défini par la lutte pour un avenir (dans une
société catholique) qui réaliserait ce passé mythique où les valeurs qu’ils incarnent
auraient été celles du monde. Outre les éléments déjà évoqués, l’identification réciproque entre l’institution ecclésiale et ces prétendants littéraires repose sur une tentative de répondre, à partir d’une même vision réactionnaire, aux transformations sociales alors en cours. L’Église trouve avec ces héritiers de famille en déclin les médiateurs symboliques de cette transformation.
Dans leurs efforts pour s’affirmer comme écrivains catholiques, les auteurs de la
« renaissance littéraire » se sont trouvés confrontés à une double médiation : celle
d’une institution, l’Église, dotée d’un pouvoir coercitif spécifique dont elle possède
le monopole, et celle constitutive des règles de fonctionnement propre au champ littéraire, dont l’autonomie est le principe. Ce qui les oriente vers la religion et la littérature est homologue, mais les confronte à des règlements contradictoires à un moment où ces deux univers finissent de se séparer. Cette situation, où croyance religieuse et croyance littéraire se confrontent, contribue au dévoilement des principes
sociaux de l’identification. La revendication catholique relève d’une quête d’existence sociale. Elle est une réponse aux transformations d’un monde social qui ne valorise plus les capitaux dont les tenants de la défense de la pensée catholique sont les
possesseurs. L’Église, c’est-à-dire un ensemble de règles traditionnelles entretenues
(dans un espace concurrentiel) par les agents relevant de cette institution, devient, au
sens propre, un principe de réalité qui permet de lire et de relire le monde. Les écrivains du « renouveau littéraire catholique » sont au croisement du prêtre et du laïc :
les formations sacerdotales inachevées qu’ils ont suivies, leurs hésitations devant la
vocation, leur scolarité « religieuse », puis la fréquentation assidue des prêtres, forment et contribuent à cet entre-deux. La lutte contre la remise en cause de l’emprise
sociale de l’Église par la sécularisation devient un objet d’investissement. Dans leurs
cas, ils se réalisent sur le terrain de la vocation littéraire. J’aurais pu évoquer, mais
cela dépassait le cadre de cet article, le cas des religieux-écrivains, proches de la
« renaissance littéraire catholique » (par exemple les jésuites Paul Jury et Albert
Bessières) qui s’éloigneront de l’Église, tiraillés eux aussi par l’antagonisme de leurs
investissements. L’étude de leurs biographies montre des ressemblances avec celles
des écrivains-religieux étudiés ici.
Le double positionnement des auteurs de la « renaissance », confrontés à deux
modalités de la croyance (littéraire et religieuse), et l’acceptation par les tenants les
plus convaincus de ce mouvement du nécessaire renoncement à l’autonomie de la
pratique artistique, est aussi le produit de leurs difficultés à valoriser un savoir catholique partiellement obsolète. À l’origine de l’affirmation par Vallery-Radot d’une
identité d’« écrivain catholique » auprès de ses pairs, la définition d’une esthétique
catholique est d’abord mise en avant. C’est autant le travail de surveillance des
clercs, particulièrement soupçonneux et désarmés devant une telle volonté, que les
réactions négatives des autres forces du champ littéraire, récusant toutes entraves à
la pratique artistique, qui alimentent les difficultés de définition de cette revendication. Identité religieuse et identité professionnelle se rejettent mutuellement, se
confrontent pour en définitive s’exclure. La « renaissance littéraire catholique »
échoue en tant que mouvement structuré : Les Lettres et la « Semaine des écrivains »
animées par Gaëtan Bernoville disparaissent au début des années 1930. Si l’« armée
catholique de la plume » qui s’est mobilisée durant l’entre-deux-guerres ne parvient
pas à remettre le catholicisme sur le devant de la scène, pas plus qu’elle ne parvient
à définir une esthétique catholique cohérente, elle contribue néanmoins à donner, par
l’entremise de l’« écrivain catholique », une réalité à la figure de l’intellectuel catholique.
·
BAUMANN, E. 1943. Mémoires. Lyon : La Nouvelle édition.
·
BAUMANN, E. 1927. Mon frère le dominicain. Paris : Grasset.
·
BIRNBAUM, P. 1992. Les fous de la République. Histoire politique des Juifs d’État
de Gambetta à Vichy. Paris : Seuil.
·
BOMPAIRE-EVESQUE, C.F. 1988. Un débat sur l’Université au temps de la Troisième
république. La lutte contre la Nouvelle Sorbonne. Paris : Aux Amateurs du Livre.
·
BOSCHETTI, A. 1985. Sartre et « Les Temps modernes ». Une entreprise intellectuelle. Paris : Minuit.
·
BOURDIEU, P. 1971. Le marché des biens symboliques. L’année sociologique, vol.
22, p. 49-146.
·
BOURDIEU, P. 1992. Les Règles de l’art, Genèse et structures du champ littéraire.
Paris : Seuil.
·
CALVET, J. (Mgr) 1967. Mémoires de Monseigneur Calvet. Lyon : Éditions du Chalet.
·
CHAIGNE, L. 1964. Les lettres contemporaines. Paris : Del Duca.
·
CHAIGNE, L. 1970. Itinéraires d’une espérance. Pages de journal. Paris – Fontenay
Le Comte : Beauchesne – Lussaud.
·
CHARLE, C. 1980. Les hauts fonctionnaires en France au XIXe siècle. Paris : Julliard.
·
CHARLE, C. 1982. Situation du champ littéraire. Littérature, n° 44, p. 8-21.
·
CHARLE, C. 1987. Les élites de la République, 1880-1900. Paris : Fayard.
·
CHARLE, C. 1990. Naissance des « intellectuels », 1880-1900. Paris : Minuit.
·
CHARLE, C. 1991. Histoire sociale de la France au XIXe siècle. Paris : Seuil.
·
D URKHEIM, E. 1968. Les formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie. Paris : P.U.F. (1er ed. 1912).
·
ENCREVÉ, A. 1985. Les protestants en France de 1800 à nos jours. Histoire d’une
réintégration. Paris : Stock.
·
FOUILLOUX, E. 1997. « Intellectuels catholiques » ? Réflexions sur une naissance
différée. Vingtième siècle. n° 53, janvier – mars, p. 13-24.
·
GUGELOT, F. 1998. La conversion des intellectuels au catholicisme en France 1885-1935, Paris : CNRS Éditions.
·
LANGLOIS, C. 1997. La naissance de l’intellectuel catholique. In Colin, P. (dir.), Intellectuels chrétiens et esprit des années 1920. Paris : Cerf, p. 213-233.
·
LEBOVICS, H. 1995. La « Vraie France ». Les enjeux de l’identité culturelle, 1900-1945. Paris : Belin.
·
M AITRE, J. 1994. L’autobiographie d’un paranoïaque. L’abbé Berry (1878-1947) et
le roman Introïbo. Paris : Economica.
·
M AURIAC, F. 1990. Œuvres autobiographiques. Paris : Gallimard (La Pléiade).
·
M UEL-DREYFUS, F. 1996. Vichy et l’éternel féminin. Contribution à une sociologie
politique de l’ordre des corps. Paris : Seuil.
·
POULAT, E. 1987. Liberté, laïcité. La guerre des deux France et le principe de la
modernité. Paris : Cerf - Cujas.
·
POULAT, E. 1996. Histoire, dogme et critique dans la crise moderniste. Paris : Albin
Michel.
·
REMOND, R. 1986.1886 : l’idéologie dominante. In Sipriot, P. (dir.), Paul Claudel et
la conversion. Monaco : Éditions du Rocher.
·
SERRY, H. 1998a. Les écrivains catholiques dans les années vingt. Actes de la Recherche en Sciences Sociales. n° 124, septembre, p. 80-87.
·
SERRY, H. 1998b. Correspondance Francis Jammes – Robert Vallery-Radot (1909-1934). Bulletin de l’association Francis Jammes, n° 28, décembre, 116 p.
·
SERRY, H. 2000a. Vigile (1930-1933) ou l’impossible revue littéraire catholique. In
Godo, E. (dir.), La conversion religieuse. Paris : Imago, p. 217-236.
·
SERRY, H. 2000b. L’invention de l’écrivain catholique. Le mouvement de « renaissance littéraire catholique » (1880-1933). Contribution à une sociologie du renouveau. Thèse de sociologie, sous la direction de Marc Lazar. Université de Paris X – Nanterre, 2 vol.
·
SUAUD, C. 1978. La vocation. Conversion et reconversion des prêtres ruraux. Paris :
Minuit.
·
THIBAULT, P. 1972. Savoir et pouvoir. Philosophie thomiste et politique cléricale au
XIXe siècle. Québec : Presses de l’Univ. de Laval.
·
VALLERY-RADOT, RENÉ 1877. Souvenirs littéraires. Paris : Chamerot.
·
VALLERY-RADOT, ROBERT 1910. Leur royaume. Paris : Plon.
·
VALLERY-RADOT, ROBERT 1914. La littérature et nos responsabilités. In Cours de
doctrine et de pratiques sociales. Xe Session – Versailles 1913. Comte rendu in
extenso. Paris – Lyon : Gabalda/Vitte, p. 337-349.
·
VALLERY-RADOT, ROBERT (autour de 1914). Une action intellectuelle. Le Saulchoir
– Kain : Bureaux de La Revue de la jeunesse.
[1]
J’ai présenté deux versions de cet article : dans le cadre du « Program in French Studies » dirigé par
Steven Kaplan et Dominique La Capra associé au
Blumenthal Lecture Fund, Cornell University
(septembre 2001) et du Séminaire du Centre de Sociologie Européenne, E.H.E.S.S. (novembre
2001). Je remercie les organisateurs et les participants pour leurs remarques et critiques.
[2]
Les guillemets entendent souligner que l’expression « renaissance littéraire catholique » – aussi
appelée « renouveau » – est le produit des luttes
indigènes et constitue donc, une notion qui ne peut
être utilisée en tant que telle. L’idée de « renaissance » désigne un phénomène réel – une vigueur
nouvelle des milieux intellectuels catholiques – mais constitue également un étendard fédérateur et
mobilisateur qui crée la réalité qu’il désigne en même temps qu’il la nomme. (Voir Serry, 1998a)
[3]
Même si cette insistance s’explique aussi par la date de la rédaction de ses
Mémoires, 1943. Sur les
lectures de la défaite de 1940 à partir de celle de 1870 (Muel-Dreyfus, 1996 : 23 sq).
[4]
L’idée d’un « espace catholique des écrivains » pour les auteurs les plus dépendants de la cléricature et de la religion me vient de l’exposé (et du rapport écrit) que Charles Suaud a donné à
l’occasion de ma soutenance de thèse. Les développements autour de ces questions doivent beaucoup à ses très précieuses suggestions. Je l’en remercie.
[5]
Les ouvrages consacrés à la littérature catholique, et notamment les anthologies et les œuvres de
critique, apparaissent et se multiplient à cette période. La première
Anthologie de poésie chrétienne
est rassemblée par Robert Vallery-Radot en 1917. Dès 1918 paraît un ouvrage de Julien Laurec,
pseudonyme du père Louis Le Liboux, assomptionniste, intitulé
Le Renouveau catholique dans les
lettres (Maison de la Bonne presse).