2002
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Les categories socioprofessionnelles : changement des conditions, permanence des positions ?
Laurence Coutrot
LASMAS et CEREQ 10, place de la Joliette, 13567 MARSEILLE cedex 02
Partant des critiques dont les catégories socioprofessionnelles sont l’objet sous leur forme actuelle, cet article fait le point sur l’évolution du contenu de celles-ci, tout en
montrant que derrière ces changements se cache une très grande stabilité : affrontant la thèse
de la « moyennisation » de la société, l’auteur montre que les distances sociales se maintiennent et que, partant, l’économie d’ensemble de la nomenclature n’est guère perturbée. La
conclusion revient sur la notion de catégorie et sur le travail de révision des nomenclatures.
Recent social analysts argue that social composition has varied to the point that the
naming of occupational categories must be changed. The two first parts of the paper
mention the major critics addressed to the current taxinomy as well as some social
and economic changes which can account for the current desire to change it. However, the paper concludes that these categories should not be modified so far, since
the global social equilibrium of classes persists to a large extent. A broader reflexion
upon the unescapable distance between « popular », spontaneous social categories
on the one hand and « expert », statistical categories on the other is offered.
L’intention première de cet article est de réagir contre la tendance générale à
affirmer que la composition sociale a fondamentalement changé, sans toujours se
doter des instruments de preuve nécessaire. Personne ne contestera que les ouvriers
d’aujourd’hui sont, de bien des façons, différents de ceux d’hier, mais l’on trouve trop
vite affirmée l’idée qu’il n’y a plus de classe ouvrière, ni d’ouvriers, ni d’ailleurs de
classe sociale et que les outils statistiques forgés pour étudier la société, les catégories socioprofessionnelles, sont à renvoyer aux poubelles de l’histoire
[1].
Je défendrai la thèse d’un changement plus mesuré de ces catégories, permettant
ainsi, en refusant de casser le thermomètre, de mesurer l’ampleur des changements
parcourus.
Les catégories socioprofessionnelles ont fait l’objet ces dernières années de
remises en cause sévères et les différentes critiques qui leur sont adressées méritent
d’être examinées avec attention. « La jarre peut-elle être plus belle que l’eau ? »,
interrogeait Paul Eluard. Peut-on ici introduire une semblable distinction entre le
contenant et le contenu, entre la forme des catégories et ce qu’elles désignent ? En
dépit du changement des « conditions », ne peut-on affirmer la permanence des
« positions » ? (Bourdieu, 1966). Pourquoi l’évolution du contenu entraînerait-elle
nécessairement l’obsolescence des catégories, du contenant ? N’observe-t-on pas, au
delà des diverses évolutions, un maintien de la distance sociale qui devrait modérer
notre ardeur à réviser les catégories ?
Dans une première partie, je repérerai les différents registres de critiques dont les
CSP font l’objet et j’examinerai les principaux changements qui fondent ces critiques : ce qui constitue le changement des « conditions » d’ouvrier, d’employés et de
cadres. Dans une seconde partie, je montrerai quels sont les éléments qui permettent
d’affirmer que la structure d’ensemble de la nomenclature des PCS n’a pas lieu
d’être totalement remise en cause. Enfin, dans une troisième partie, je tenterai
d’expliquer l’insistance à mettre au rancart une nomenclature qui n’est pas aussi
obsolète qu’on veut bien le dire ; les représentations sociales ont plus changé que les
rapports sociaux proprement dit. Un retour sur la notion de catégorie socioprofessionnelle s’impose alors pour élucider les rapports entre catégories « expertes » et
catégories « indigènes ».
1. LE POUVOIR CLASSANT DES PCS REMIS EN CAUSE :
UNE ACCUSATION SOUVENT COMPLEXE
1.1. CERTAINES PROFESSIONS NE PEUVENT PLUS ETRE CLASSEES COMME PAR
LE PASSE
Les nomenclatures dans leur état actuel sont l’aboutissement d’une évolution qui
reflète à la fois l’évolution de la société et le souci de raffinement de l’appareil
statistique. Jusqu’à la seconde guerre mondiale, les recensements distinguaient simplement quatre catégories : ouvriers, employés, chefs d’établissements, travailleurs
isolés. En 1946, la notion de « cadre » émerge, mais elle confond les patrons et les
cadres supérieurs. La nomenclature actuelle, dite des « catégories socioprofessionnelles », mise à l’étude dès 1949, a pris forme en 1954 avec réforme profonde en
1982 (mise en place des « professions et catégories socioprofessionnelles)
[2]. Les
catégories socioprofessionnelles sont l’un des modes possibles de description de la
morphologie sociale. Cette nomenclature était au départ une nomenclature complémentaire qui venait s’ajouter d’une part à la nomenclature des professions individuelles (P.I.), d’autre part à celle des activités collectives (A.C.) ou branches. Progressivement, cette nomenclature complémentaire est devenue la plus utilisée et le
niveau d’exigence à son égard a considérablement augmenté. La classification par
P.I. consiste à classer les individus selon le travail qu’ils font effectivement, tandis
que la classification par A.C. consiste à classer ces mêmes individus selon la place
qu’occupe dans l’économie l’entreprise dans laquelle ils travaillent. La catégorie
résiduelle ou catégorie socioprofessionnelle doit permettre de rendre compte du
statut (indépendants, employeurs, salariés des secteurs privés, publics ou des collectivités locales, travailleurs à domicile, chômeurs, etc.). Elle évoque plus ou moins
confusément une certaine idée de hiérarchie sans qu’il s’agisse d’une échelle globale
comme c’est le cas pour les échelles de prestige.
La nomenclature des PCS a maintenant vingt ans et fait l’objet de critiques
répétées. On peut repérer plusieurs familles d’arguments. Le premier type de critique
serait de l’ordre de l’inadéquation : Les CSP, conçues dans les années cinquante et
révisées en 1982 pour devenir les PCS, ne seraient plus capables de rendre compte
ou de refléter l’état de la société française des années 2000. En particulier, des changements structurels majeurs sont intervenus avec une forte progression des professions intermédiaires et des cadres supérieurs et une montée des effectifs d’employés,
en partie liées à la féminisation de la main-d’œuvre. La part relative des ouvriers
dans la population active diminue, mais les effectifs des salariés ouvriers qualifiés
de sexe masculin restent stables. Il est clair qu’on assiste à la poursuite de « la
formidable progression du nombre de salariés bourgeois » (Piketty, 2001).
Par ailleurs, certaines critiques de détail portent sur telle ou telle catégorie : les
chauffeurs ne devraient pas être classés parmi les ouvriers mais parmi les employés ;
autre exemple : il faudrait ranger les instituteurs, devenus professeurs des écoles,
dans la catégorie des cadres aux côtés des professeurs du secondaire ou du supérieur
puisqu’ils sont désormais titulaires d’une licence et que leur grille indiciaire a été
modifiée.
1.2. LA MOYENNISATION DE LA SOCIETE A-T-ELLE RENDU CADUQUES LES PCS ?
Pour comprendre le thème de la moyennisation et l’importance prise par cette
notion dans le débat contemporain sur les rapports sociaux, on doit le rapprocher de
celui de ‘nouvelle classe moyenne’ et remonter à ses origines historiques récentes
(Bell, 1973). En effet, on a trop tendance à penser que les ‘nouvelles classes moyennes’ sont nouvelles : à chaque grande étape historique correspond une conception de
la ‘classe moyenne’. On assiste en fait à une série de glissements successifs de ce
que l’on désigne, à une époque donnée, par ‘nouvelle classe moyenne’.
Dans les années vingt, les sociologues allemands parlaient déjà de ‘nouvelle
classe moyenne’ pour désigner les couches que C. Wright Mills, parlant de la société
américaine, désignera plus tard par « Les cols blancs ». Lederer (1912) rappelle que
la classe moyenne désignait autrefois la classe intermédiaire entre l’aristocratie foncière et la classe ouvrière, la bourgeoisie. Plus tard, l’aristocratie a cédé une partie
du terrain et la grande bourgeoisie (finance et industrie) est devenue la nouvelle
classe dirigeante. Au début du XXe siècle, c’est la petite bourgeoisie (petits commerçants, petits patrons indépendants, artisans, membres des professions libérales) qui
constitue la classe moyenne. Avec le développement de l’industrialisation se développe, au sein de l’entreprise, une couche intermédiaire entre patrons et ouvriers,
celle des employés salariés que Lederer désigne du terme de ‘nouvelle classe moyenne’, ‘Der neue Mittelstand’, terme qu’il reprendra ultérieurement (Lederer et Marschak,
1926). On remarquera au passage que Lederer parle en fait de « condition » et non de
classe. Il oppose les conditions de vie aléatoires du travailleur manuel, rémunéré à
l’heure ou aux pièces, à la stabilité dont bénéficie l’employé salarié mensuellement.
Ce monde des employés se caractérise par des comportements économiques, un
mode de logement, une structure de dépenses, un désir d’estime social qui les
distingue de la classe ouvrière. Trente ans plus tard, en décrivant la montée de la
« nouvelle classe ouvrière », Serge Mallet désignera une autre forme de constitution
de classe moyenne : ingénieurs et techniciens formeraient une nouvelle classe
ouvrière dans la mesure où, malgré un niveau d’instruction supérieure et une
rémunération plus élevée, ils sont, de par leurs conditions de travail et leur manque
d’autonomie, contraints de jouer le rôle d’ouvriers hautement qualifiés.
La théorie de la moyennisation de la société, telle qu’elle a été élaborée par un
certain nombre de sociologues français réunis autour d’Henri Mendras, d’abord en
1980, dans
La sagesse et le désordre, puis dans la série d’ouvrages publiés sous le
pseudonyme de Louis Dirn, ne désigne plus cette fois un déplacement ou un rapprochement d’un groupe social vers un autre, mais une sorte de coagulation de plusieurs
groupes sociaux qui partageraient les mêmes conditions de vie relativement favorables. Le noyau dur de ce nouveau groupe est constitué par les anciens « cadres
moyens » devenus « professions intermédiaires » dans la nomenclature de 1982. Ce
noyau attirerait vers lui des groupes voisins : des fractions aisées des ouvriers et des
employés. Un tel mouvement de coagulation aurait eu pour conséquence de rendre
les frontières entre les classes moyennes et leurs voisines impossibles à repérer :
« La disparition des cultures proprement ouvrières, paysannes, bourgeoises au sens
classique du terme, l’émiettement des modes de vie, impliquaient un brouillage des
frontières ». Un double mouvement s’esquissait : effritement de la conscience
d’appartenir à une classe sociale, d’une part, gonflement des classes moyennes,
d’autre part. Or, comme le notent très justement les auteurs, la théorie de la moyennisation portait sa mort en son sein : « son gonflement annonçait sa disparition et
l’apparition de clivages nouveaux. »
[3]
Ce processus de moyennisation s’est-il véritablement accompagné d’un brouillage des frontières entre catégories ou bien observe-t-on au contraire des différenciations au sein même de ces catégories ? Les experts ne sont pas d’accord. Herpin
(1999) affirme que l’hétérogénéité interne des catégories socioprofessionnelles (les
cadres, notamment) est en augmentation et que certaines catégories tendent à se
segmenter : ainsi la catégorie des vendeurs tendrait à se scinder en deux en fonction
de la nature des biens vendus : les biens de haute technologie ou de luxe seraient
confiés à des super-vendeurs, rémunérés en conséquence et baptisés « conseillers de
vente ». Inversement, certaines catégories tels les paysans verraient une partie de
leurs spécificités disparaître. Il suggère également, dans le même article, que les
catégories de stratification sociale devraient être révisées en tenant compte des phénomènes majeurs de mobilité professionnelle, de manière à ce que « les mouvements en cours de carrière s’effectuent en général à l’intérieur de chaque classe ».
1.3. REVENUS ET PCS
L’un des arguments évoqués pour étayer la thèse de l’effritement des frontières
entre classes est l’analyse du chevauchement des revenus entre catégories sociales
voisines. Il a été analysé dans plusieurs articles de la Revue de l’OFCE, et notamment (Chauvel 1994). Analysant les résultats de l’enquête « Budget des ménages »
de l’Insee, Chauvel montre que « le revenu est moins classifiant qu’on ne le pense ».
Si les ménages ouvriers se situent généralement en bas de l’échelle de répartition des
revenus, on trouve des exceptions. Le chevauchement des revenus entre catégories,
rendu manifeste à l’aide d’un mode de représentation graphique particulière en
forme de toupies, les strobiloïdes, apparaît toutefois plus important chez les professions intermédiaires, cœur des couches moyennes, que pour les autres catégories. Le
diagramme fait apparaître que, si l’on prend comme point de repère le revenu
médian des « professions intermédiaires », à l’époque 84 000 F, 14% des ménages
ouvriers se situent au delà de ce seuil et 21% des ménages cadres gagnent moins que
cela.
On peut faire plusieurs objections à ce type d’analyse. D’abord, on remarquera
que Chauvel ne fait pas ici la distinction qui s’imposerait entre ouvriers qualifiés et
non qualifiés. Ensuite, ces données sont traitées en utilisant la profession du chef de
ménage. Quant au sait que la plupart des ouvriers sont mariés à des femmes
employées ou professions intermédiaires, le chevauchement mis en évidence n’est
guère surprenant. Enfin, l’auteur souligne lui-même que dans ce type d’analyse, les
revenus du patrimoine sont plus sous-évalués que les revenus d’activité. Par suite,
on peut penser que les revenus des ménages cadres sont nettement supérieurs à ce
que le diagramme fait apparaître. Pour Chauvel, il semble que la faiblesse relative
du lien entre PCS et revenu qu’il entend démontrer vient démonnayer les catégories
socioprofessionnelles.
Sur les mérites respectifs des PCS et du revenu, les experts ne sont décidément
pas d’accord. Michel Glaude a affirmé que la position sociale a des effets plus forts
que ceux du revenu pour rendre compte des pratiques de consommation marchandes
et le recours aux biens culturels
[4]. À l’inverse, deux économistes de l’Insee, Goux et
Maurin (2000), mettent en concurrence les PCS avec d’autres variables. Ils contestent le pouvoir explicatif des PCS et lui préfèrent celui du revenu. Ils affirment que
le « pouvoir explicatif » de celui-ci est supérieur à celui des catégories socioprofessionnelles pour expliquer, par exemple, les différences de retard scolaire chez les
élèves. Les auteurs reprochent ici aux PCS d’être une boîte noire : « il est difficile de
déterminer ce que mesure exactement la catégorie socioprofessionnelle du père, qui
est un indicateur synthétique à la fois du revenu, du diplôme, de l’expérience professionnelle, mais aussi de l’autonomie dans le travail et d’autres variables encore ». La
démarche est étrange : au lieu de se demander s’il n’y aurait pas d’autres variables à
prendre en compte pour expliquer le retard scolaire des enfants (variables individuelles de type psychologique, médical, variables concernant le type d’apprentissage
reçu en dehors du cadre scolaire, variables liées aux établissements scolaires fréquentés, variables écologiques telles que les conditions de logement) les auteurs se
concentrent sur la variable PCS et lui reprochent ce qui fait précisément sa force, à
savoir de rassembler plusieurs informations en une seule. Quant à l’affirmation selon
laquelle le revenu aurait meilleur pouvoir explicatif que la PCS, elle repose sur une
démonstration faible et laisse de côté un point central : peut-on démontrer que la
qualité de l’information sur le revenu, à savoir le revenu déclaré dans les enquêtes,
soit meilleure que l’information sur la PCS ? D’une façon plus générale, le développement des modèles économétriques appliqués à la sociologie, pour intéressants
qu’ils soient, incite plus à empiler des variables explicatives qu’à tenter de construire entre elles un lien de compréhension. Or c’est bien à cela que peuvent servir
les PCS : elles constituent des grappes de variables à partir desquelles on peut tenter
d’aller plus loin et de poser des questions plus fines sur la rationalité des acteurs, sur
les stratégies éducatives des uns et des autres dans l’exemple ci-dessus.
Le chevauchement des revenus ne saurait être considéré comme un fait nouveau.
Si la position sociale était le pur reflet de la position économique, la première serait
redondante par rapport à la seconde. Marx déjà notait que la classe ne se mesure pas
seulement à l’aune de la richesse. Il nous semble que le chevauchement des revenus
entre les catégories serait au contraire un bon argument en faveur de la défense des
PCS : puisque les revenus se chevauchent allons chercher ailleurs ce qui fonde les
différences entre groupes sociaux.
Les PCS ne servent pas seulement à « rassembler » des individus ayant des
caractéristiques semblables. Ce sont des catégories à partir desquelles on peut repérer des « positions de classes paradoxales ». De même qu’on peut trouver, pour dire
vite, des ouvriers « riches » et des cadres « pauvres », on peut trouver des exceptions
à la corrélation généralement bien ferme entre PCS et diplôme : ainsi 17% des
ouvriers non qualifiés ont un niveau de diplôme égal ou supérieur au CAP sans que
ce diplôme soit reconnu par leur employeur. Fait plus étonnant encore, 60% des
ouvriers qualifiés n’ont pas le CAP ( L’emploi non qualifié, Documentation française).
Ces différentes analyses ont conduit d’autres auteurs à franchir un pas supplémentaire dans la démarche critique : déclarant que la société française est devenue
moins lisible que par le passé, c’est l’idée même d’une nomenclature socioprofessionnelle qu’ils mettent en cause.
1.4. LA SOCIETE EST DEVENUE PLUS OPAQUE, PLUS DIFFICILE A DECRYPTER
Ainsi d’autres critiques s’en prennent globalement à la nomenclature des PCS :
en dépit de l’arsenal statistique et sociologique actuellement disponible, notre
société serait en train de devenir plus difficile à décrypter, plus opaque que par le
passé. L’appareil de connaissance statistique, les nomenclatures élaborées dans
l’immédiat après-guerre reposaient, nous dit-on, sur une société de classe cloisonnée, hiérarchisée, qui ne correspondrait plus à la réalité actuelle. Nous serions
confrontés à une réorganisation des modes de différenciation et de hiérarchies
sociales qui rendrait obsolète l’usage des PCS.
L’argument du chevauchement des revenus entre catégories voisines est également repris par Fitoussi et Rosanvallon (1996) qui proclament l’effondrement des
« hiérarchies figées »
[5] et la « rupture de la société bien ordonnée des classes ». Ils
évoquent le « désarroi du sociologue, habitué à compter et à classer pour déchiffrer
le social et rendre lisible le mouvement des choses ». Dès lors, la crise des sciences
sociales serait le pendant de la crise du politique. Ils déplorent que la nomenclature
n’ait pas suivi les changements de la société française : « Les statistiques traditionnelles s’avèrent inaptes à décrire ce nouvel univers social plus atomisé et plus individualiste, aux contours plus fluctuants et plus instables. La connaissance traditionnelle, fondée sur le concept de classement, devient inadaptée car elle présupposait
l’existence de différences stables ». Sous ces discours, on trouve une critique à peine
voilée de l’appareil statistique, juxtaposée à l’affirmation implicite que les classes
sociales et l’ordre hiérarchique des années cinquante ont disparu. L’argument plus
général se référant à « un univers social plus fluctuant et plus instable » repose sur
un passé mythique que l’on compare avec un présent qui ne l’est pas moins : de
quels indicateurs se doter pour mesurer que notre univers social est bien « plus
atomisé et plus individualiste » que par le passé ?
Le thème de l’effacement des clivages idéologiques qui nous rend opaque et illisible notre propre société est repris par Rosanvallon (1999). Étrangement, le même
constat de moindre lisibilité se retrouve chez d’autres sociologues comme Schwartz
(2001) qui, pour sa part, affirme au contraire la persistance des classes sociales :
« Les clivages sociaux restent forts mais ils n’ont plus la même lisibilité qu’auparavant. ».
1.5. DE NOUVEAUX CLIVAGES SONT APPARUS QUI REMETTENT EN CAUSE
LES HIERARCHIES ANTERIEURES
a) Mais qu’est-il arrivé à l’axe droite gauche ?
Les catégories socioprofessionnelles permettaient traditionnellement de prédire
de façon assez fiable les comportements politiques : les classes avaient leur parti
politique. Une fraction importante de la classe ouvrière votait à gauche, avec quelques spécificités locales et régionales fortes. L’affaiblissement du vote communiste
et l’essor de la gauche socialiste d’une part, la montée pour un temps des partis
d’extrême-droite de l’autre, sont venus perturber cet équilibre.
Les spécialistes de science politique nous apprennent que la belle corrélation
jadis observée entre la CS et le comportement de vote a vécu : l’axe droite-gauche
ne se range plus sagement le long de l’axe des CS.
Pascal Perrineau (1999), comme d’autres politistes français, attribue le phénomène, pour une large part, à la formation d’une « concentration centrale », une vaste
classe moyenne. « Une forte bi-polarité sous-tendait dans les décennies d’aprèsguerre la vieille opposition gauche/droite... Aux schémas classiques de lutte entre
deux classes et de pyramide sociale univoque se sont substitué des clivages pluriels
traversant toute la hiérarchie sociale : sécurité et insécurité de l’emploi, ménages à
un salaire et ménages à deux salaires, accès différencié aux ressources distribuées
par l’État Providence. » Il y a, nous dit l’auteur, « panne de la figuration sociale ».
Il nous semble simpliste d’assimiler, comme le fait notamment Crewe (1984) le
démantèlement de l’axe droite/gauche et le dé-alignement idéologique à la disparition pure et simple de la structure des classes sociales. C’est moins le sens des catégories socioprofessionnelles qui a changé que la topographie du paysage politique.
Ce n’est pas ici le lieu de décrire un tel changement. Nous renverrons cependant à
l’analyse qu’en propose Schwartz (2001) et à la réponse que lui fait Lojkine (2001).
Les acteurs politiques, notamment à gauche, ont cessé de faire de la classe ouvrière
la classe politiquement prioritaire ; ils se sont tournés vers les chômeurs, vers les
habitants des « quartiers », vers les sans domicile. Par suite, une partie de la classe
ouvrière s’est sentie désavouée et a cessé de voter à gauche. Autour de ce mouvement s’est effectué un bouleversement de la configuration politique. La classe
ouvrière n’en demeure pas moins un bloc important, fortement fragilisé par rapport
aux autres catégories de salariés. Le salariat d’aujourd’hui, note Lojkine, constitue
un électorat plus diversifié mais aussi plus exigeant dans ses attentes vis-à-vis du
politique.
b) ‘Le Choc des Générations’
Outre le changement du paysage politique et idéologique, une autre tendance
serait venue affaiblir le pouvoir et la pertinence des PCS : le renforcement du
clivage générationnel. À l’intérieur de chaque catégorie socioprofessionnelle, les
rapports entre les « jeunes » et les « vieux » ont été profondément bouleversés. Plusieurs ouvrages récents analysent le phénomène (Baudelot et Gollac, 1997 ; Beaud
et Pialoux, 1993 ; Chauvel, 1998 ; Préel, 2000).
La coupure entre les « jeunes » et les « vieux », mais aussi entre parents et enfants,
interviendrait au sein de la classe ouvrière, du fait de la prolongation de la scolarité
dans les jeunes générations (Beaud et Pialoux, 1999), mais aussi du fait de la modification des valeurs professionnelles.
Olivier Schwartz présente des observations semblables : « beaucoup de jeunes
ouvriers aujourd’hui se définissent sans doute plus comme jeunes que comme
ouvriers ». Il insiste toutefois sur la permanence de la classe ouvrière et met en
évidence les différences qui la traversent, entre les couples qui ont un projet de
mobilité sociale et professionnelle (pour eux-mêmes et pour leurs enfants, ce qui
engendre des stratégies scolaires spécifiques) et ceux qui n’en ont pas.
De quels arguments dispose-t-on pour affirmer qu’il y a réellement rupture de
« la société bien ordonnée des classes » ? Essayons, un temps au moins, de nous
faire l’avocat du diable et cherchons ce qui pourrait justifier de tels propos qui
conduiraient à ranger les nomenclatures sociales au rayon des objets sociologiques
perdus.
2. DES CHANGEMENTS DE CONDITIONS
Évoquons pour mémoire les changements structurels qui ont affecté l’importance
relative de telle catégorie par rapport à telle autre depuis une trentaine d’années :
réduction du nombre des agriculteurs, stabilité du nombre des ouvriers qualifiés, à la
différence du groupe des ouvriers non qualifiés qui est en nette diminution, surtout
chez les ouvriers de l’industrie, augmentation forte du groupe des employés, des
cadres et des professions intermédiaires (Dumartin, 1996). Les modifications internes propres à chaque catégorie retiendront plus notre attention. Nous tenterons d’en
dégager quelques figures, concentrées autour de trois catégories : le groupe ouvrier,
les employés et l’encadrement.
2.1. LE GROUPE OUVRIER
En quoi le groupe ouvrier est-il ou non semblable à ce qu’il était dans l’immédiat
après-guerre ? Deux changements majeurs apparaissent à l’évidence :
- le changement de contenu du travail ouvrier qui entraîne la quasi disparition des
manœuvres et ouvriers non qualifiés. : ceux-ci passent de deux millions et demi en
1962 à un million en 1997.
- la hausse assez générale du niveau de diplômes.
Coriat (1986 et 1990) a montré comment le travail ouvrier subit conjointement
l’impact des changements liés à la technologie et de la prolongation de la scolarité.
On assiste à un double mouvement d’intégration et d’exclusion : intégration pour
certaines catégories qui détiennent les savoirs nouveaux nécessaires au développement technologique, exclusion pour tous ceux qui sont porteurs de savoirs obsolètes
ou disqualifiés. Le développement de l’automation entraîne, ainsi, du haut en bas de
la hiérarchie, un bouleversement de la composition sociale interne du monde ouvrier.
Coriat distingue trois types de processus de changements liés aux conditions
nouvelles de production : effets de déplacement, de reclassement et d’organisation.
- L’effet de déplacement lié à l’abstraction croissante du travail comporte plusieurs aspects : recul du travail direct (ou « travail vivant »). Le travail exige moins
qu’auparavant la manipulation d’outils concrets et le respect de modes opératoires
définis par ailleurs (bureau des méthodes). Au recul du travail direct fait pendant
l’extension du travail indirect : le travail repose davantage sur l’aptitude à interpréter
des données plus ou moins formalisées proposées par des dispositifs de contrôle des
automatismes. On observe en outre l’imbrication du travail direct et du travail indirect et le développement des tâches de gestion dans l’atelier. L’auteur insiste sur le
caractère ambivalent des effets de l’automation : l’abstraction croissante du travail
peut aller de pair avec la banalisation de celui-ci ou, au contraire, la complexification est un résultat nécessaire de l’abstraction.
- L’effet de reclassement entraîne la redistribution des atouts propres à chaque
catégorie : certaines se trouvent disqualifiées tandis que d’autres se voient dotées de
nouvelles sources de pouvoir liées à la revalorisation de certains savoirs. Les O.S.,
les catégories à faible niveau de scolarisation initiale, en particulier les jeunes
(niveaux V - CAP ou BEP - et V bis) sont des catégories menacées d’exclusion. La
généralisation de diplômes techniques ou professionnels d’un niveau supérieur
entraîne une fragilisation relative des sans diplômes et des niveaux V. La
« dualisation » du marché du travail ne résulte pas seulement des changements techniques, elle est aussi accentuée par les transformations du système de formation.
- En outre, les ouvriers de métier, symboles de la qualification ouvrière constituée
non par empilement de diplômes mais par accumulation d’expérience professionnelle, se vivent comme dramatiquement exclus d’un système où ils étaient jadis
tenus en haute estime. Sans être touchés d’exclusion, les ouvriers professionnels
sont, comme les agents de maîtrise dont le cas sera examiné plus loin, une catégorie
fortement déstabilisée par les techniques nouvelles : leurs savoir-faire ne sont pas
détruits mais ils perdent de leur importance pour le bon fonctionnement de la production.
- En revanche, certaines catégories ouvrières se trouvent valorisées : c’est le cas
des ouvriers-opérateurs de conduite de systèmes automatisés. Ces postes, destinés à
être occupés par des jeunes de niveau Bac et Bac + 2, supposent à la fois des compétences techniques et une « fiabilité sociale » élevée. Ils sont emblématiques de la
nouvelle classe ouvrière hautement qualifiée.
- Il faut rappeler ici que la grille des classifications de la métallurgie, signée en
1975, avait rallongé la catégorie ouvrier par création de deux grades nouveaux : P1
(ouvrier professionnel premier échelon) et technicien d’atelier (Eckert, 1997). En
théorie les titulaires du bac professionnel créé au milieu des années 80 peuvent
normalement prétendre au grade de technicien d’atelier. En fait, la majorité des
jeune titulaires de ce diplôme récent accèdent au marché du travail sur des postes
d’O.S. ou d’ouvriers professionnels P1 ou P2, traditionnellement réservés aux titulaires d’un CAP (Zarifian, 1993). Les référentiels de certification (baccalauréat professionnel « Pilotage des systèmes de production automatisée ») montrent bien
l’ambiguïté du changement ainsi esquissé : « S’informer, analyser », « organiser,
gérer, évaluer améliorer, communiquer » sont autant de réquisits habituellement
adressés aux cadres.
- L’effet d’organisation : figures ouvrières du post-taylorisme.
- Le changement se caractérise par la « montée connexe de l’abstraction (le travail
devient plus indirect) et de la complexification du travail » (la part d’activité proprement cérébrale et mentale croît). Les ouvriers sont en charge de l’organisation de
la production et le service des méthodes voit son rôle confiné à la conception générale de l’installation. Coriat met en évidence une « nouvelle légitimation des hiérarchies » : les nouvelles technologies sont « instruments d’une nouvelle différenciation au sein des collectifs de travail : d’un côté les emplois “high tech” orientés vers
de nouvelles filières promotionnelles, de l’autre les emplois qui ne mènent nulle
part ».
- D’autres sociologues ont évoqué ces nouveaux visages de la classe ouvrière.
Nicolas Dodier, dans une étude minutieuse d’un atelier de lithographie dans une
entreprise de fabrication de fûts métalliques, démonte le processus de passage de
l’organisation « planifiée » à l’organisation « distribuée ». La première reposait sur
les injonctions du service des méthodes qui fixait les règles de production ; la
seconde est une organisation en réseau dans lequel un type de savoir n’est pas à
priori posé comme supérieur à un autre ; les hiérarchies sont remises en cause, au
moins formellement, et il est fait appel à l’initiative et à la responsabilité de tous. Si
les contraintes liées à la tension entre concepteurs et opérateurs se trouvent allégées
dans la nouvelle forme d’organisation, c’est au prix d’une remise en cause des
modes d’évaluation et de rémunération, d’un bouleversement du rapport à la règle,
notamment en ce qui concerne la prise de risque et la sécurité. De là découlent des
tensions nouvelles, notamment entre les vieux ouvriers et les plus jeunes. Dans une
optique semblable, on trouve une quantité de travaux sur les nouvelles formes
d’organisation et de gestion du personnel et sur la mise en place des logiques compétences (Zarifian, 1999 ; Ropé et Tanguy, 1994 ; Rozenblatt, 2000 ; etc.)
- On a quelque peine à croire à la nouveauté radicale de tous ces changements
habilement décrits et analysés. L’intérêt de ces travaux qui mettent en lumière
certaines évolutions sectorielles ne doit pas nous faire oublier que le taylorisme reste
de règle dans une part importante du monde ouvrier ou qu’il coexiste avec d’autres
formes organisationnelles (Boyer, 2001). Qu’en est-il du monde des employés ?
2.2. LES EMPLOYES
De « l’archipel des employés », pour reprendre la formule d’Alain Chenu, il est
plus difficile encore de tracer le sens des changements. Très schématiquement, il
faut distinguer entre les employés non qualifiés dont les rôles ont peu évolué mais
dont les effectifs sont en forte augmentation, et les employés « de bureau », notamment dans la banque et les assurances (Dressen et Roux-Rossi, 1996 ; Belloc, 1993).
L’un des points forts qu’il faut évoquer ici est le glissement chez les employés de
bureau d’un rôle administratif vers un rôle commercial.
En 1975 déjà, les rapports de prospective du plan évoquaient non seulement la
déqualification des employés, mais également l’atténuation de la frontière entre
ouvriers et employés.
« Les ouvriers de l’industrie ne sont pas les seuls à ressentir un malaise et à
exprimer de nouvelles exigences. Le discours, aujourd’hui fréquent, sur la
déqualification des employés signifie que, pour eux, le contenu du travail, le
statut, les rémunérations et par suite la position dans la hiérarchie se rapprochent de plus en plus de celui des ouvriers. De ce fait, la distinction juridique
entre ouvrier et employé tend à ne plus correspondre à une distinction sociale
et politique. » (Le Gall, 1975)
Cette analyse n’a pas été confirmée par les évolutions récentes. Il semble au
contraire qu’en ce qui concerne les « employés de bureau », le mouvement soit
plutôt celui d’une requalification des emplois administratifs : dans le secteur bancaire, notamment, on assiste à partir des années 80 au recul des employés faiblement
qualifiés (–74% entre 1983 et 1994), compensé par l’augmentation du nombre des
gradés et des cadres (respectivement +29% et +85% sur la même période). La tendance observée dans les assurances est sensiblement la même.
À ce mouvement correspond, certes, l’automatisation d’un certain nombre de
tâches mais aussi la redéfinition des rôles : l’activité du secteur se déplace de
l’administratif vers le commercial : le vendeur devient « la nouvelle figure normative du métier »
[6]. La diversification des produits bancaires a pour corrélat la nécessité de vendre aux différents types de clients. En matière de gestion des ressources
humaines, on passe d’un modèle fondé sur la notion de qualification à un modèle
fondé sur la compétence : il s’agit désormais de « savoir se comporter dans une
situation imprévisible où la conduite ne peut pas être parfaitement prédéterminée par
les facteurs classant la clientèle ».
Il faudrait se garder de ne voir un tel changement que sous ses aspects idylliques : si le client est roi, l’employé de banque court derrière les objectifs commerciaux souvent très ambitieux que lui fixent les directions commerciales. Du fait de
l’informatisation, ses performances peuvent être à tout moment contrôlées et le
sentiment d’être « aux pièces » est très répandu. E. Dugué
[7] a bien décrit comment
les employés de bureau (banques et assurances), soumis à la discipline des actions
de formation qui leur inculquent les valeurs de l’autonomie et de la responsabilité, se
retrouvent ensuite, désemparés et isolés, face à une organisation dont les formes
hiérarchiques ne changent guère. Le développement de la polyvalence a réduit les
occasions de collaborer entre collègues et conduit à une rupture des solidarités antérieures. On observe une dégradation de l’ambiance, une « désagrégation de l’esprit
de cohésion »
[8] liée à l’importance croissante des pratiques de concurrence générées
par la logique de compétence.
La gestion prévisionnelle de l’emploi est porteuse d’une vision consensuelle de
l’entreprise qui tend à occulter les points de conflits entre l’organisation et sa hiérarchie d’une part, les salariés de l’autre. Le gommage des clivages traditionnels entre
groupes sociaux est l’un des artefacts nécessaires pour construire cette vision
consensuelle de l’entreprise : ainsi la nouvelle convention collective de l’assurance,
signée en 1992 et applicable progressivement à partir de l’an 2000, prévoit la mise
en place d’une grille unique professionnelle pour les cadres et les non cadres qui
repose sur cinq critères classants : formation/expérience, conception/résolution des
problèmes, dimension relationnelle, autonomie, contribution.
Les dispositions concernant les rémunérations prévoient sept niveaux de classification : quatre pour les non-cadres, trois pour les cadres, auxquels correspondent
sept minima annuels de salaire. On voit ici en clair la double démarche : une grille
unique lorsqu’il s’agit de classer les fonctions, mais dès qu’on parle salaire, les distinctions traditionnelles resurgissent. Les salariés et leurs représentants ne sont pas
entièrement dupes de cette volonté managériale de gommer les différences entre
cadres et employés, il serait dommage que les statisticiens tombent dans la mystification.
2.3. LE PERSONNEL D’ENCADREMENT
À la question « la fin des contremaîtres traditionnels ? » Philippe Trouvé répond
par la négative
[9]. L’hypothèse selon laquelle de jeunes diplômés à bac + 2 viendraient supplanter brutalement une population d’agents de maîtrise issus de la promotion ouvrière ne s’est pas confirmée : on assiste à la coexistence d’une maîtrise
traditionnelle et d’une jeune maîtrise diplômée. Ce qui a changé en revanche, c’est
ce qu’on attend de cette catégorie : le rôle de commandement traditionnellement
dévolu aux agents de maîtrise peut parfois être ébranlé par la mise en place de
groupes semi-autonomes, de programme qualité ou de logiques de compétence
(Rozenblatt, 2000). Plusieurs sociologues (parmi eux Sainsaulieu, Coriat) ont souligné la revalorisation de l’entreprise, à la fois comme support social et économique :
l’époque célèbre les vertus du marché, de la compétence, de l’efficience. Les expériences de gestion des ressources humaines conduisent à réviser la gestion des
carrières fondées sur l’ancienneté au bénéfice de la « gestion prévisionnelle des
compétences ». À l’arrière-plan de ce mouvement il y a bien sûr la crise économique, la difficulté à retrouver un emploi ou la crainte de le perdre si l’on est jugé
incompétent.
E. et J.D. Reynaud (1996) ont fait remarquer le bouleversement des relations
professionnelles que créent les règles nouvelles du jeu tant pour les délégués syndicaux que pour les cadres de l’entreprise : les premiers sont contraints à quitter le
simple terrain de la revendication car ils sont invités à participer à des prises de
décisions concernant l’entreprise où « ils ne se bornent plus à défendre les intérêts
de leurs mandants mais qui les assimilent à l’entreprise elle-même ». Les seconds,
les cadres, sont contraints « d’accepter de soumettre à la discussion des décisions
d’organisation et de gestion qui ont toujours fait partie des prérogatives de la
direction. » Ces bouleversements, liés à la mise en place de nouveaux modes de
gestion du personnel, traversent les différentes catégories dans les entreprises où ils
sont mis en place. La traditionnelle distinction entre conception et exécution est
alors fortement remise en cause (Reynaud, 2001). La gestion individualisée des
carrières conduit à un bouleversement des échelles de valeurs professionnelles, à une
remise en cause des hiérarchies. Mais celles-ci ne sont pas pour autant évacuées ;
elles sont souvent déplacées d’un échelon vers un autre : c’est souvent la hiérarchie
proche qui est chargée de l’évaluation des individus, avec toute la cruauté que cela
peut introduire dans les rapports sociaux au sein de l’entreprise. Il me semble qu’il
ne faut pas être trop dupe du discours managérial sur les « logiques de compétence ». Leur mise en œuvre ne touche qu’un nombre réduit d’entreprises. Il est vrai
que certaines conventions collectives commencent à en porter la marque (Tallard,
2001), mais le phénomène est loin d’être aussi général que les experts voudraient
nous le faire croire.
3. PERMANENCE DES POSITIONS
Les changements internes subis par chaque catégorie sociale dans les vingt ou
trente dernières années sont réels. Cependant, il faut garder en mémoire une propriété fondamentale des nomenclatures : le tout est plus que la somme des parties.
Ce qui importe dans une nomenclature, ce sont moins les propriétés internes à
chaque groupe que le fait que la nomenclature est porteuse d’une certaine vision des
relations entre les groupes. Derrière le changement des conditions de classe on peut
lire la permanence des positions de classe : les enfants d’ouvriers poursuivent leurs
études plus longtemps que jadis, mais ni leur position dans l’enseignement ni leurs
chances de réussir dans les voies « nobles » ne sont égales à celles des enfants de la
bourgeoisie. Les jeux d’alliance et de conflits n’ont pas été bouleversés par les
modifications évoquées précédemment et la hiérarchie des « rétributions » tant
économiques que symboliques demeure globalement semblable. Pour un nombre
important de variables, l’ordre des PCS reflète la hiérarchie des biens et des ressources : le même ordre se retrouve que l’on considère soit des indicateurs économiques
comme le revenu moyen ou le taux de pauvreté, soit des indicateurs culturels comme
la probabilité d’obtenir le baccalauréat en fonction de l’origine sociale ou l’accès
aux filières « nobles » de l’enseignement supérieur.
3.1. LES REVENUS
Reprenons l’exemple des revenus : certes, il y a des chevauchements entre catégories, on trouve des professions intermédiaires ayant même niveau de salaire que
des cadres mal payés, mais l’échelle des revenus suit d’assez près celle des PCS.
D’une façon générale, les écarts de salaire entre catégories professionnelles ont suivi
la dispersion générale des salaires ( cf. Tableau 1).
TABLEAU 1
TABLEAU 1 :
ÉVOLUTION DES SALAIRES ANNUELS MOYENS NETS DE PRELEVEMENT ( EN FRANCS COURANTS )
1998 1999
Hommes 137 760 140 640
Cadres 258 480 266 400
Professions intermédiaires 147 240 148 680
Employés 104 520 104 760
Ouvriers 98 160 99 360
Femmes 109 920 112 320
Cadres 195 120 201 480
Professions intermédiaires 126 000 127 320
Employés 93 480 94 440
Ouvriers 79 920 81 000
SMIC 64 000 64 830
Source : Les salaires dans les entreprises en 1999. Insee Première, n° 778, mai 2001.
Les salaires dans les entreprises en 1999. Insee Première, n° 778, mai 2001.
Le point important est que cette hiérarchie des salaires est d’une extrême stabilité, comme le montrent les travaux d’Alain Bayet et ceux plus récents de Thomas
Piketty. Selon ce dernier, l’évolution des inégalités de salaire sur la longue durée ne
peut s’étudier qu’en s’appuyant sur la méthode des déciles. Si l’on rapporte le seuil
inférieur du 10ème décile (P90) au seuil supérieur du 1er décile (P10), on obtient un
indice d’inégalité qui passe de 3,2 en 1950 à 4,2 à la veille de 1968, qui diminue
ensuite entre 1968 et 1983 pour se stabiliser autour de 3,2 dans les années 90. Ce
travail très bien étayé et documenté est un argument de poids en faveur de la stabilité des distances sociales. Ce sont toujours les ouvriers qui se trouvent en bas de la
pyramide des salaires, et toujours les cadres qui se situent à l’extrême opposé. Les
employés gagnent en moyenne un peu plus que les ouvriers, mais moins que les
professions intermédiaires. Le prétendu dépassement des salaires des employés par
celui des ouvriers s’efface si l’on prend la précaution de considérer séparément les
salaires masculins et féminins. En outre, si nous considérons le taux de chômage des
hommes du secteur privé, nous observons que la hiérarchie est la même que celle
des salaires suivant les catégories socioprofessionnelles. L’ordre en est simplement
inversé : le taux de chômage des ouvriers non qualifiés est supérieur à celui des
ouvriers qualifiés qui lui même dépasse celui des employés, puis vient celui des professions intermédiaires, supérieur à celui des cadres.
On pourrait nous objecter que ces différences au regard du salaire et de l’emploi
entre catégories vont tendre à disparaître du fait de la démocratisation de
l’enseignement, de la prolongation générale de la scolarité. Nous allons voir que ce
processus ne s’opère pas de façon mécanique et ne bénéficie pas de la même façon à
tous les groupes sociaux.
3.2. LES NIVEAUX EDUCATIFS : UN ACCES FORTEMENT DIFFERENCIE
Lorsque l’on considère les grands indicateurs en matière d’éducation on
comprend que la notion de « pyramide sociale » n’est pas une simple métaphore. En
dépit de l’augmentation très générale des niveaux d’études, l’accès aux différents
niveaux et dans les secteurs de l’enseignement des enfants s’opère de façon différentielle selon leur origine sociale. Plusieurs sociologues français ont insisté sur la
réduction des inégalités devant l’école (Goux et Maurin 2000 ; Thélot et Vallet
2000 ; Duru-Bellat et Kieffer 2000) tout en admettant que ces inégalités sont loin
d’avoir disparu : 52% des enfants d’ouvriers obtiennent leur baccalauréat contre
85% des enfants de cadres et de professeurs.
Si l’on prend en compte l’ensemble des jeunes sortis du système éducatif entre
1990 et 1994, on observe que 78% des enfants de professeurs et scientifiques sortent
diplômés de l’enseignement supérieur, 17% arrêtent au niveau du baccalauréat, et
5% seulement à un niveau inférieur. Chez les enfants d’ouvriers agricoles et
d’ouvriers non qualifiés de l’artisanat, la proportion est à peu près inverse : 66%
terminent leur formation au niveau du CAP ou à un niveau inférieur, 25% au niveau
du bac et 9% sont diplômés de l’enseignement supérieur. L’accès aux études
longues est directement fonction non seulement des ressources économiques, mais
aussi de la culture propre à chaque groupe social
[10].
Si l’on adopte une démarche plus qualitative, les résultats sont semblables.
L’accès à l’enseignement supérieur ne se fait pas dans les mêmes disciplines ni aux
mêmes niveaux selon l’origine sociale des parents. Les enfants d’ouvriers, sous
réserve qu’ils accèdent à l’enseignement supérieur, sont le plus souvent cantonnés
dans les sections de STS ou dans les IUT. Les enfants de cadres et de professions
libérales sont fortement sur-représentés dans les classes préparatoires aux grandes
écoles et dans les filières « nobles » comme la médecine ou le droit.
TABLEAU 2
TABLEAU 2 :
ORIGINE SOCIOPROFESSIONNELLE DES ETUDIANTS FRANÇAIS
DANS L’ENSEIGNEMENT SUPERIEUR EN 1994-95 (FRANCE METROPOLITAINE )
Droit Éco-Lettres Scien- Santé IUT Ensem- CPGE STS Autres
nomie ces, ble Uni-STAPS versité
Agriculteurs 2,7 3,4 3,0 3,6 2,9 4,7 3,2 2,5 3,4 4,2
Artisans,
commerçants 10,7 10,6 9,1 8,1 8,8 10,4 9,4 7,7 9,8 14,3
Prof libérales, cadres
sup. 37,8 33,1 29,3 37,4 50,8 25,9 34,6 50,1 14,0 44,5
Prof. intermédiaires 17,2 18,7 21,4 22,5 17,9 22,2 20,5 15,9 17,1 16,3
Employés 12,7 12,7 13,5 11,3 7,4 13,3 12,2 9,1 16,0 10,1
Ouvriers 11,2 14 15,1 12,1 7,1 18,1 13,2 7,1 25,4 5,2
Retraités, inactifs 7,7 7,5 8,6 5,0 5,1 5,4 6,9 7,6 14,3 5,4
Ensemble 100% 100% 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0
Effectif total 179007 138542 457249 300807 130039 943641300008 57220 141377 360418
Origine des étudiants du sup 94-95
100%
80% Retraités, inactifs
Ouvriers
60% Employés
Prof. interméd.
40% Prof libérales, cadres sup.
Artisans, commerçants
20% Agriculteurs
0%
E
Droit conomie Lettres PS Santé IUT CPG STS
E ces, STA
Scien
Source : Repères et références statistiques, Ministère de l’Education, DEP, édition 1996.
Pour les années suivantes, voir “l’état de l’école”. http :// www. education. gouv. fr/ dpd/ etat/ somm. htm
Repères et références statistiques, Ministère de l’Education, DEP, édition 1996.
TABLEAU 3
ORIGINE SOCIOPROFESSIONNELLE DES ETUDIANTS FRANÇAIS DANS LES UNIVERSITES
TABLEAU 3 : ORIGINE SOCIOPROFESSIONNELLE DES ETUDIANTS FRANÇAIS DANS LES UNIVERSITES
PAR SEXE ET PAR CYCLE.
Premier Deuxième Troisième Ensemble
cycle * cycle * cycle *
H OMMES FEMMES H OMMES FEMMES HOMMES FEMMES HOMMES FEMMES
Agriculteurs 2,5 3,7 2,6 3,9 2,7 3,5 2,6 3,8
Artisans ; Commerçants, C.E. 9,4 9,8 8,6 9,2 8,5 9 9 9,5
Prof libérales, cadres supérieurs 34,2 29,8 38,0 34,5 46 46,1 36,7 32,9
Professions Intermédiaires 20,8 20,4 21,3 21,2 17,6 18,1 20,6 20,5
Employés 13,2 13,6 11,3 11,4 8,5 7,7 12,1 12,3
Ouvriers 13,9 15,9 11,2 12,4 7,3 7,1 12,3 13,9
Retraités 3,6 3,8 4,5 4,6 6,4 5,7 4,2 4,2
Inactifs 2,4 3 2,5 2,8 3 2,8 2,5 2,9
Ensemble 100% 100% 100% 100% 100% 100% 100% 100%
Effectif total étudiants fr. 308947 408336 172946 247396 79681 82702 561574 738434
* et niveau correspondant.
Source : Repères et références statistiques, Ministère de l’Éducation, DEP, Ed. 1996.
Repères et références statistiques, Ministère de l’Éducation, DEP, Ed. 1996.
Les inégalités d’accès à l’enseignement, de plus en plus évidentes à mesure que
l’on gravit les échelons éducatifs, se trouvent renforcées du fait que la rentabilité des
diplômes n’est pas non plus la même selon l’origine sociale : par exemple, les taux
d’accès à une position de cadre, entre 26 et 33 ans, chez les diplômés du supérieur
au niveau Bac +2 sont de 35% chez les fils de cadres, de 25% chez les enfants de
professions intermédiaires et de 21% chez les enfants d’ouvriers. Au niveau supérieur à Bac +2, ces taux sont respectivement de 81%, 78%, 72%. L’écart est de plus
faible amplitude chez les filles au niveau Bac+2. Au niveau supérieur à Bac + 2, les
taux d’accès des filles de cadres est de 65%, contre 48% chez les filles d’ouvriers
(Galland et Rouault, 1996).
3.3. ET BIEN D’AUTRES DISTANCES SOCIALES...
Les inégalités entre catégories socioprofessionnelles ne se limitent pas aux
domaines de l’éducation et du travail. Les grands indicateurs démographiques épousent encore les contours de la pyramide sociale. La mortalité est beaucoup plus élevée chez les ouvriers et les employés que chez les professions intermédiaires et les
cadres supérieurs. Ainsi, les taux de décès prématurés chez les hommes de 25-54 ans
sont de 340,8 pour mille chez les ouvriers et employés, de 193,6/000 chez les cadres
moyens et commerçants, de 125,2/000 chez les cadres supérieurs et les professions
libérales. Plus grave encore, le fossé ne fait que se creuser. Entre 1980-84 et 1988-92, les variations des taux de mortalité prématurée viennent renforcer le handicap
des ouvriers et employés par rapport aux autres catégories : pour la quasi totalité des
causes de décès, les taux de mortalité prématurée baissent sensiblement plus chez les
cadres que chez les ouvriers et employés (Michel, Jougla, Hatton 1996).
La plupart des pratiques culturelles et de loisirs sont également marquées du
sceau de la « distinction ». Les départs en vacances sont l’un des signes les plus
parlants : si 87% des cadres et professions intellectuelles supérieurs sont partis en
vacances en 1999, seulement 45% des ouvriers ont pu le faire. Entre les deux on
retrouve le même classement : les professions intermédiaires partent plus fréquemment que les employés et ceux-ci plus que les ouvriers (Rouquette, 2000), Les agriculteurs et les autres indépendants occupent sur ce sujet une place à part puisque
« se faire remplacer » est plus difficile pour eux que pour les salariés. Là encore, le
fossé entre les groupes semble se creuser, en dépit de l’allongement des congés
payés. On pourrait ainsi multiplier les exemples, mais le fait du maintien d’une
distance sociale entre les catégories socioprofessionnelles semble bien établi.
Jean Porte, l’un des créateurs de la nomenclature à l’Insee, dans l’article qu’il a
donné au Traité de sociologie du Travail de Naville et Friedmann, faisait cette
remarque :
« La classification socioprofessionnelle est celle des classifications qui, parmi
toutes les classifications professionnelles pensables, donne les corrélations les
plus fortes avec les caractéristiques les plus diverses des personnes classées. (...) Il y a analogie, mais non identité, entre le concept de catégorie
socioprofessionnelle et celui de “classe sociale”. En effet, tous les sociologues
sont d’accord pour admettre que les individus appartenant à des classes différentes ont, au moins statistiquement, des comportements différents. Mais la
classification par catégorie socioprofessionnelle n’est attachée à aucune des
théories diverses et contradictoires à partir desquelles les sociologues des différentes écoles ont voulu définir les “classes sociales” ».
Et plus loin :
« Vouloir une seule classification pour tous les usages, c’est se condamner à
n’avoir qu’une seule classification imparfaite pour chacun de ces usages.
Cependant, il y a intérêt à avoir une telle classification, unique, pour pouvoir
comparer les résultats d’études diverses - afin aussi de pouvoir utiliser les
résultats des recensements généraux de la population. »
Cet article souligne que les classifications socioprofessionnelles, comme tou
objet empirique, sont nécessairement imparfaites : la classification qui donne l
meilleure corrélation avec les opinions politiques n’est pas nécessairement celle qui
rend le mieux compte des structures de consommation ou du niveau d’instruction.
Par la modification de certaines caractéristiques, notamment dans le mouvemen
d’élévation générale du niveau d’instruction, certains groupes voient leur avantag
relatif par rapport aux autres groupes rogné ou au contraire augmenté sans que pour
autant soit modifiée la hiérarchie générale des groupes, ou l’ordre des avantages. I
serait donc dangereux de vouloir, remettre brutalement en cause la nomenclatur
française des PCS qui comporte une caractéristique bien particulière : élaborée avec
soin par un ensemble de sociologues, de statisticiens et de représentants de la
société, perfectionnée en douceur au fil des années, cette nomenclature nous perme
d’avoir une grille commune aux enquêtes administratives et aux travaux universitaires, ce qui n’est pas le cas d’un pays comme la Grande Bretagne.
En fin de parcours, on peut être tenté de remettre en cause notre attaque initiale
qui posait le problème des catégories sociales en terme de contenant et de contenu. Il
faut revenir sur la notion même de catégorie, problème central de la sociologi
(Sacks, 1993). Les catégories sont autre chose et plus qu’un terme interprétatif ou un
concept (Conein, 2001). Ce sont des « concepts opératoires ne renvoyant à aucun
être, mais décrivant l’organisation des concepts proprement dits » (Granger, 1976)
La critique actuelle des catégories sociales nous conduit à considérer deux problèmes théoriques plus ou moins liés. On est mieux à même de comprendre le statu
logique des catégories sociales en les replaçant au sein de deux couple
d’opposition :
- quel est le rapport entre la catégorisation « indigène » et la catégorisation
« experte » des sciences sociales ?
- les désignations sociales mettent-elles en jeu des mécanismes différents d
ceux des classifications naturelles ?
On peut voir dans le débat autour des catégories sociales le symptôme d’une
difficulté théorique à articuler la conception « indigène » et la conception expert
des catégories sociales. C’est en partie parce qu’il est de plus en plus rare que les
individus interrogés déclarent spontanément ‘je suis ouvrier’ que les experts statisticiens et sociologues sont conduits à s’interroger sur le bien fondé de la catégori
« ouvrier ». Les socio-linguistes nous ont appris la dissymétrie fondamentale entre l
catégorie indigène, le jugement à la première personne qui dit ‘je’ et le jugement de
experts et de l’institution statistique qui dit « eux » et qui, ce faisant, oppose le
groupe ouvrier à ce qu’il n’est pas, aux autres groupes.
Il est clair que la seconde ne peut être conçue comme le simple miroir de la première. La catégorisation sociale fait violence de deux manières : elle appauvrit le
foisonnement du matériau empirique au profit de la recherche de régularités tendancielles
[11]. Mais la catégorisation savante se détache de la catégorisation indigène
d’une autre manière comme le montre Harvey Sacks : « en agissant sur les personnes, toute désignation sociale est active » (Cité dans Conein, 2001). C’est pour cela
qu’il importe de bien comprendre la procédure de construction des catégories.
La distance entre les catégories savantes, qui reflètent le jugement de l’appareil
statistique, et les catégories indigènes, ne peut pas pour autant être infinie : on voit
mal comment l’institution statistique pourrait produire des nomenclatures qui
seraient sans rapport aucun avec les représentations sociales des acteurs. De ce point
de vue, toute nomenclature sociale est le produit d’un compromis.
Ceci nous conduit au second point : s’il existe quelques traits communs entre la
catégorisation des sciences de la nature et celle des sciences sociales, entre le classement des objets et celui des personnes, la symétrie n’est qu’imparfaite. La désignation sociale des personnes et leur classement procèdent d’opérations différentes
de celles que mettent en œuvre les sciences de la nature. Le jugement de catégorisation des personnes fait appel à des ensembles paradigmatiques différents : la profession, le revenu, mais aussi le diplôme ou la profession du conjoint. Conein insiste
sur le caractère normatif de la classification sociale ; « Le choix d’un terme entraîne
une évaluation positive ou négative sur les personnes groupées. » (p. 251). Bernard
Lepetit disait la même chose en des termes différents lorsqu’il écrivait (Lepetit,
1995) : « Les hommes ne sont pas dans les catégories sociales comme des billes
dans les boites, et d’ailleurs les boites n’ont d’autre existence que celle que les
hommes (les indigènes du passé et les historiens d’aujourd’hui) en contexte leur
donnent ». (Lepetit, 1995). Pour cet ensemble de raisons, il convient de faire preuve
d’une grande prudence dans le projet de réforme des PCS et d’une vigilance extrême
dans le travail d’harmonisation des nomenclatures dans le cadre de la construction
européenne.
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[1]
Ce texte est une version modifiée d’une communication faite au séminaire du Lasmas et publiée
dans
Les Cahiers du Lasmas, Série Séminaire, n° 00-3, p. 3-12.
[2]
Nous ne développerons pas ici cet aspect historique. Pour une histoire des nomenclatures
socioprofessionnelles, et notamment de l’importance des conventions collectives dans la
constitution de celles-ci, voir Boltanski (1982) et (2000), Desrosières et Thévenot (1988)
Desrosières (1993) et Coutrot (1997).
[3]
Dirn (1996) pp. 21-22.
[4]
Glaude (1984) pp. 299-318.
[6]
Dressen et Roux Rossi, 1996, p. 104 et p. 33.
[7]
« Les employés vivent une forte tension entre l’espace de formation qui tend à les convaincre de
leur pouvoir de faire évoluer les postes vers plus d’autonomie et de complexité, voire à les rendre
responsables de l’éventuelle exclusion résultant de leur échec, et l’espace du travail dans lequel ils
se heurtent aux contraintes d’organisation et aux refus d’aménagement que l’encadrement leur
oppose fermement » (Dugué, 1994, pp. 273-292).
[8]
Idem, p. 288.
[9]
P. Trouvé (1996), pp 237-308. Voir aussi Coutrot, Gautier, Kalck et Maillard (1997) p. 54.
[10]
Voir : h
http :// www. education. gouv. fr/ dpd/ etat/ somm. htm
ftp ://trf.education.gouv.fr/pub/edutel/dpd/etat/etat11.pdf
[11]
N. Dodier (1996) insiste à juste titre sur ce point : « Le sacrifice de la multiplicité des cas singuliers
pour un profit ultérieur est bien la base de la totalisation statistique ».