Sociétés contemporaines
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2747530272
252 pages

p. 17 à 42
doi: en cours

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no 45-46 2002/1-2

2002 SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES

Quelques particularites allemandes dans la representation statistique du monde social

Andreas Pfeuffer Université de Konstanz, Franz Schultheis Departement de Sociologie, Université de Genève
Les classifications socioprofessionnelles révèlent les visions et divisions du monde social moderne qu’elles sont supposées décrire. Ces schèmes de représentation des structures sociales varient d’une façon étonnante en fonction de l’histoire et de la culture qui les conçoivent. Ils sont étroitement liés aux conceptions respectives du rôle de l’État et à la logique de régulation juridico-administrative des populations auxquelles ils s’appliquent. L’exemple allemand illustre particulièrement bien l’affinité élective entre État et représentation statistique du monde social. Ses catégories socioprofessionnelles ont été octroyées à l’époque de Bismarck et n’ont plus bougé depuis lors. Dans cet article, nous essaierons d’élucider les conditions historiques qui ont rendu possible une telle inertie et d’en analyser les conséquences sur le plan des représentations des réalités sociales, en choisissant les PCS françaises comme base de comparaison. Nous conclurons sur une réflexion générale autour des enjeux de la construction d’un espace européen unifié et uniformisé des représentations statistiques du monde social. One key element of visions and divisions of modern society is socio-professional classification. This mode of representing social structure is, according to its historical and intercultural varieties, intermingled with the functions of the respective national states and determined by a specific juridical and administrative logic of government. The German example is insofar significant, as it shows quite a close affinity between state and statistical representation of society, because German socioprofessional categories were introduced during the Bismarck era and haven’t been changed since then. Our contribution tries to analyze the historical development of this diversification and its impact on the representative level of social reality (by using the French system of socioprofessional classification by means of contrast), and summarizes generally the conditions for the construction of comparable and uniform European instruments of statistical representations of society.
Au moment où, il y a un demi-siècle, un administrateur de l’INSEE du nom de Jean Porte élaborait le système français de classification socioprofessionnelle (CSP) qui allait connaître un succès considérable en tant que modèle de représentation des structures socio-économiques en France, Franz Zopfy, haut fonctionnaire de l’office de statistique de la Bavière, présentait un bilan critique des nomenclatures professionnelles allemandes dans une intervention à la réunion annuelle de la Deutsche Statistische Gesellschaf. Se référant à la nomenclature statistique allemande dite Stellung im Beruf (position dans la profession) et aux nomenclatures professionnelles utilisées dans le cadre des « études économiques mais surtout sociologiques » en Allemagne depuis la fin du XIXe siècle, il souligna que celles-ci étaient, faute de catégories statistiques sociologiquement pertinentes [1], trop souvent perçues comme un modèle représentant de façon plus ou moins réaliste la structure des positions sociales. Zopfy insista sur le caractère « primitif » de cette classification et sur l’impossibilité de s’en servir pour approcher des questions d’une certaine complexité théorique et empirique. Après cette critique fondamentale des outils statistiques de représentation du monde social en usage en Allemagne, Zopfy esquissa un modèle de représentation statistique de la stratification de la population allemande qui s’enracinait dans la tradition sociologique de ce pays. On pense par exemple aux analyses socio-structurales exemplaires présentées par Theodor Geiger, contemporain et homologue de Maurice Halbwachs, au début des années 1930 ou à la conceptualisation des Klassenlagen (situations de classe) de Max Weber. Zopfy y ébaucha le modèle d’une nomenclature dans laquelle il combinait les différents facteurs déterminant selon lui la position sociale d’un individu : la profession ( der Beruf ), la position dans la profession ou la position dans l’entreprise (voir infra ) ainsi que le prestige, la propriété, le revenu, la formation ou encore les habitudes de vie et de consommation allant de pair avec telle ou telle position dans l’espace social. Dans ce modèle, ces repères socio-économiques étaient agrégés en couches qu’il était possible de représenter sous la forme d’une structure hiérarchisée, comprenant de 8 à 10 catégories socio-économiques articulées sur deux dimensions essentielles, le revenu et la qualification scolaire et professionnelle. Zopfy écartait ainsi la nomenclature dite Stellung im Beruf qu’il jugeait bureaucratique et anachronique. Elle était en usage depuis l’époque de Bismarck et sa seule valeur heuristique s’enracinait dans le droit social et le droit du travail et dans sa compatibilité avec les catégories juridicoadministratives de l’État social allemand. La mise en place du système de classification d’inspiration sociologique qu’il proposait pour remplacer ces catégories ne devait poser, selon lui, aucun problème technique, car il ne nécessitait qu’une simple adaptation des techniques de recueil des données et du travail de codage auprès des offices statistiques.
Malheureusement, ce modèle allait rester lettre morte jusqu’à nos jours : il se heurtait à une statistique publique allemande qui, avec une étonnante inertie historique, a conservé les catégories bismarckiennes, au grand désespoir de plusieurs générations de chercheurs en sciences sociales allemands. Même s’il semble risqué de s’aventurer dans des spéculations sur les raisons de cette inertie de l’appareil statistique allemand et les conditions historiques qui se sont opposées à une plus forte présence de la pensée sociologique à l’intérieur de cet appareil, la comparaison avec le contexte français permet de mettre en lumière les conditions de possibilité et d’impossibilité historiques d’une représentation statistique sociologiquement pertinente du monde social. Toutefois, on peut supposer que le légalisme poussé de la statistique publique constitue une particularité socio-historique allemande qui contribua de façon non négligeable au maintien de cette nomenclature centenaire, étonnement résistante au changement social comme aux bouleversements politiques et économiques que l’Allemagne a connus depuis. On ne s’étonnera donc pas du jugement porté sur l’Allemagne par les auteurs d’une autre comparaison avec le système statistique français : « Le processus de toute démarche statistique nouvelle et modificative est long, car par principe, toute statistique doit avoir pour fondement une loi où sont définies la couverture, la périodicité, et les variables d’enquête », et ce fait « apparaît constituer un frein ou une contrainte aux créations et à l’évolution dans ce domaine » (Alexandre/Gimel/Heinlein, 1997, p. 36).
Notre contribution retrace d’abord l’histoire des nomenclatures professionnelles et sociales allemandes depuis les années 1880 et s’intéresse tout particulièrement à l’émergence historique de la catégorie dite Angestellte et à ses enjeux sociaux. Nous présenterons alors les nomenclatures en vigueur aujourd’hui, pour mettre ensuite en lumière les effets de l’absence d’une nomenclature socioprofessionnelle sociologiquement adéquate dans le cadre de la recherche sociologique allemande en général et des travaux sur les inégalités sociales en particulier. Nous terminerons par une réflexion générale sur des enjeux de la construction d’un espace européen unifié et uniformisé de la représentation statistique du monde social.
 
1. POUR UNE ARCHEOLOGIE D’UNE NOMENCLATURE STATISTIQUE STATIQUE : LES BERUFSZÄHLUNGEN (RECENSEMENTS PROFESSIONNELS) A L’EPOQUE DE L’EMPIRE ALLEMAND ET DE LA REPUBLIQUE DE WEIMAR
 
 
Entamons notre promenade historique en 1871, c’est-à-dire au moment de la création du Kaiserreich (Empire allemand). L’Allemagne avait certes connu bien avant la création de l’Empire, et avant la mise en place du Kaiserlichen Statistischen Amts (Office impérial de statistique) en 1872, des systèmes de classification professionnelle. Par exemple, dans celle qui a été mise en place en Bavière au début du XIXe siècle, les recensements tenaient compte de la profession et de la position sociale dans la description des recensés. Selon les particularités régionales en vigueur, cette classification était tout spécialement orientée vers une prise en compte détaillée des catégories sociales des « valets et serviteurs » ( Gesinde ) et des « compagnons », représentées comme des classes séparées. En Prusse, un certain J.G. Hoffmann élabora à la même époque un tableau des conditions sociales fondé sur une combinaison des catégories Stand und Beruf (état et profession/métier), tableau qui comportait 26 rubriques pour classer les hommes et 17 pour les femmes et rajoutait des catégories supplémentaires comprenant les pauvres, les malades, les personnes abandonnées ou les prisonniers (Zahn, 1911, p. 8).
En 1860, une personnalité de premier rang, Ernst Engel – le père de la célèbre loi statistique dite « Engel’sches Gesetz » – parvient à la direction de l’Office de statistique prussien (fondé en 1805) ; il est à l’origine de la première tentative de recensement complet des professions, modèle généralisé ensuite sur tout le territoire lors du premier recensement de l’Empire en 1871. Le questionnaire utilisé contenait entre autres les catégories suivantes : « profession ou branche d’activité ; activité principale, activité secondaire rémunérée, rapport de travail ou de service des personnes ayant 14 ans ou plus ». L’exploitation des chiffres se faisait selon les « classes sociales » suivantes : indépendants, Gehilfen (commis), ouvriers, gens de service et autres membres du ménage. Cependant les données produites se sont avérées inutilisables en raison de l’imprécision de certaines questions, d’une grille trop superficielle et du manque de standardisation lors du dépouillement (Zahn, 1911, p. 9). Lors du recensement de 1875, qui allait de pair avec un recensement des établissements ( Gewerbliche Betriebszählung ), les questions visant la situation professionnelle furent finalement écartées de l’exploitation et ceci malgré l’amélioration du formulaire. En raison de l’insuffisance des moyens disponibles, on favorisa les données issues du recensement des établissements.
Le message impérial ( Allerhöchste Botschaft ) de Guillaume Ier du 17 novembre 1881 fut le point de départ des lois sur les assurances sociales de Bismarck. Il posait comme condition de futures décisions en matière de réformes sociales « la fabrication d’une statistique professionnelle fiable de la population du Reich pour laquelle des données suffisantes et certaines ne sont pas disponibles jusqu’à présent » (cit. d’après Zahn, 1911, p. 10). Pour pouvoir donner une estimation chiffrée de la classe ouvrière et des autres classes de la population, on effectuait un recensement professionnel auquel on ajoutait un recensement des établissements industriels et artisanaux ainsi que des exploitations agricoles ( Gewerbezählung ). Ces recensements visaient entre autres à fournir un appui scientifique aux politiques sociales, la fameuse assurance sociale bismarckienne mise en place tout spécialement pour mieux enrayer les menaces représentées par le mouvement ouvrier et les partis socialistes dans le contexte d’une situation économique en plein essor. Il existe un rapport étroit entre statistique et politique sociale, comme l’écrit le président de l’office royal de statistique de la Bavière lui-même, Friedrich Zahn : « Ces recensements tiennent dûment compte des rapports réciproques entre politique économique et politiques sociales. Comme il n’est pas de progrès social sans progrès économique et vice versa, de même ces recensements s’efforcent de repérer l’état et le développement de l’économie en plus des conditions sociales qu’ils sont censés chiffrer. » (Zahn 1911, p. 10)
En 1911, année où Zahn écrivait cela, deux autres recensements professionnels avaient déjà eu lieu, respectivement en 1895 et 1907. Un changement majeur avait été introduit entre 1882 et 1895 avec les Beamte « sans fonction de direction, c’est-à-dire, de façon générale, l’ensemble du personnel administratif et d’encadrement ayant une formation scientifique, technique ou commerciale, ainsi que le personnel des services comptables et de bureau, les fondés de pouvoir comptables, gérants, facturiers, voyageurs et représentants de commerce ainsi que les commis aux écritures et aux comptes travaillant en entreprise » (cf. Statistik des Deutschen Reiches, 1899, p. 58) [2]. En 1882 les statistiques regroupaient encore sous la rubrique Gehülfen (commis) « le personnel administratif et d’encadrement de rang supérieur ainsi que le personnel des services comptables et de bureau » ( Statistik des Deutschen Reiches, 1884, p. 63). Ainsi émerge dès la fin du XIXe siècle, dans une nomenclature encore marquée par la structure des métiers et la distinction entre salariat et non-salariat, une catégorie qui résultait plutôt d’une vision de la société divisée en états ( ständisch ). Cette vision était forgée par le travail politique de représentation des différentes organisations syndicales et politiques des Angestellte d’une part, et par une intervention étatique d’autre part, notamment avec la loi sur l’assurance-vieillesse et l’invalidité ( Alters- und Invalidenversicherungsgesetz AIVG ) en 1889, qui ne prenait pas comme critère principal de répartition des devoirs et des droits d’un individu son appartenance à un métier, mais sa position sociale et économique (« soziale und wirtschaftliche Stellung »). L’adoption de la loi sur l’assurance des employés ( Angestelltenversicherungsgesetz AVG ) en 1911 fut la clé de voûte de ce processus, qui vise à reconnaître et stabiliser la nouvelle classe moyenne salariée ( neuer Mittelstand [3] ) et à atténuer l’opposition entre le salariat et le non-salariat. Ainsi, cet épisode de l’histoire sociale allemande rappelle les tentatives faites dans les années trente en France, pour pallier la violence de la confrontation des deux classes des propriétaires et des travailleurs par la formation d’une nouvelle classe moyenne (Boltanski et Thévenot, 1983), ou encore la période pendant laquelle, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, la tentative faite pour constituer une assurance-vieillesse commune à tous les salariés fut mise en échec sous la pression des organisations syndicales et politiques des cadres.
D’une manière générale, l’évolution des nomenclatures ressemble assez bien à celle de la statistique française de l’époque. Ce qu’Alain Desrosières écrit sur les statistiques françaises vaut également pour la nomenclature professionnelle allemande : elle « porte moins la trace d’une philosophie sociale particulière, comme l’anglaise, que celle des diverses étapes de l’histoire de l’organisation du travail, depuis deux siècles » (Desrosières 2000, p. 323). Mais contrairement à ce qui se passe en France, surtout dans les années cinquante, le développement des grands traits des nomenclatures s’arrêta en 1925, année où furent présentés pour la première fois deux tableaux tirés des données du recensement professionnel, l’un ventilant, comme avant, les professions par secteurs d’activité, l’autre n’étant qu’une nomenclature professionnelle pure (Hohls, 1991, p. 324). Cette distinction ne recouvre pas la distinction contemporaine entre la nomenclature d’activité individuelle et celle d’activité collective (ou sectorielle ). La statistique des professions en Allemagne était dès le début des grands recensements du Reich une statistique d’activité individuelle (qui relevait, comme on disait à l’époque, du « principe subjectif »), tandis que pour le recensement de l’activité collective on disposait des recensements des établissements industriels et artisanaux [4], des services aux personnes ainsi que du service public. De l’autre côté du Rhin, la Statistique Générale de France (SGF), quant à elle, passait en 1911 au « principe subjectif » après un intermède pendant lequel les données concernant les professions, faute d’un recensement des établissements, avaient été ventilées d’après le « principe objectif » (Zahn, 1911, p. 541). La séparation de l’activité individuelle et de l’activité collective n’interviendra en France qu’au cours des années quarante (Desrosières, 2000, p. 325).
Après ce rappel de la genèse des classifications professionnelles allemandes, nous allons nous intéresser à la catégorie des Angestellten, car son développement reflète un élément-clé de l’histoire sociale allemande et révèle les enjeux essentiels des classifications socioprofessionnelles.
UNE CATEGORIE SOCIALE CLE : LES ANGESTELLTE
Comme dans le cas des cadres en France ou des professionals en Grande-Bretagne, la catégorie des Angestellte constitue une sorte de clé de voûte des visions et divisions statistiques du monde social en Allemagne.
Mentionnée dans la statistique pour la première fois en 1895 (Kocka, 1981, p. 129, la catégorie des Angestellte se révèle être dès son apparition une catégorie fourre-tout. Aujourd’hui encore, elle recouvre sans distinction une partie de la maîtrise, les techniciens, les employés (dans le sens français), les cadres administratifs moyens et supérieurs, les ingénieurs, et les cadres dirigeants des entreprises à l’exclusion des fonctionnaires qui forment une catégorie à part ( Beamte ). Ainsi le terme Angestellte correspond à peu près au terme « cols blancs ». Autrefois les Angestellte étaient des mensuels (de nos jours encore, ils perçoivent un traitement – Gehalt – et non un salaire – Lohn – comme les ouvriers, survivance d’un signe de distinction sociale autrefois sociologiquement significatif) et ils bénéficiaient de délais de préavis plus avantageux que ceux des ouvriers. Or, la rémunération mensuelle et, depuis 1993, les délais de préavis des ouvriers et des Angestellte ont été harmonisés. De plus, la distinction par les activités n’est plus pertinente depuis que des entreprises telles que Daimler Benz (aujourd’hui Daimler-Chrysler) par exemple ont fait le choix de rebaptiser « employés » une partie de leurs ouvriers de production, au cours des années 1980. IG-Metall, le syndicat de la métallurgie au sein du Deutscher Gewerkschaftsbund (DGB), négocie actuellement avec les employeurs une nouvelle convention collective cadre qui a pour but de créer des grilles salariales communes pour les ouvriers et les employés dont les tâches et les compétences requises se sont rapprochées au cours de ces dernières années, alors que les inégalités salariales persistent. Si ce projet était couronné de succès, il constituerait une petite révolution dans la politique salariale de ce secteur.
On peut citer d’autres exemples qui vont dans le même sens : l’ouverture des assurances-maladie des Angestellte aux autres catégories il y a quelques années, ou encore la fusion du dernier syndicat représentant exclusivement les Angestellte (la Deutsche Angestelltengewerkschaft, DAG) avec d’autres syndicats dans une organisation unique et puissante, les syndicat des services VERDI (Vereinigte Dienstleistungsgewerkschaft), allant dans le sens d’une vision « sectorialisée » de la structure sociale au détriment d’autres principes de structuration. Tout ceci donne à penser que la frontière entre les deux catégories devient de plus en plus floue et tend à perdre de sa pertinence, dans la mesure où la distinction entre ouvriers et employés, et ses formes de représentation – autrement dit, son institutionnalisation – sont de moins en moins assurées dans les conventions collectives. Une telle situation devrait amener nécessairement à repenser les nomenclatures socioprofessionnelles allemandes.
Certes, les statisticiens ont parfois introduit des distinctions au sein du groupe des Angestellte, calquées sur celles de la fonction publique où chaque niveau hiérarchique correspond exactement à un niveau d’étude. Ainsi on distingue les employés « simples » ( einfache Angestellte ), moyens ( mittlere Angestellte ), supérieurs ( höhere Angestellte ), et dirigeants ( leitende Angestellte ), mais seule la catégorie des employés dirigeants figure de manière explicite dans la loi ( Betriebsverfassungsgesetz ), les autres sous-catégories ne font l’objet d’aucune définition précise. Or, même si la position d’employé dirigeant paraît assez proche de la notion française de cadre du privé, et se réfère à des relations hiérarchiques internes, « elle ne sert pas de description d’un groupe déterminé dans l’espace social » (Krais, 1992, p. 501). L’absence d’une représentation cognitive de groupes sociaux nettement identifiables nous semble être une des caractéristiques de la structure sociale allemande comparée à la situation française. Le débat autour de la deuxième loi Aubry sur la réduction du temps de travail, où la catégorie des cadres a été distinguée en trois sous-groupes pour lesquels différents modes de mise en œuvre de la réduction du temps de travail ont été appliqués, fournit un bon exemple de ces différences : le lecteur français se souvient certainement de l’indignation de la part des organisations des cadres soucieuses de maintenir leur unité. Voyons maintenant les classifications allemandes actuellement en usage.
 
2. LES NOMENCLATURES PROFESSIONNELLES OU SOCIOPROFESSIONNELLES OFFICIELLES ACTUELLES
 
 
En Allemagne, trois types de classifications sont utilisées de manière alternative ou de façon concomitante :
2.1. LA KLASSIFIZIERUNG DER BERUFE
La Klassifizierung der Berufe (le classement des professions ou métiers) du Statistisches Bundesamt, l’homologue allemand de l’INSEE, répertorie les métiers à la manière d’une nomenclature d’activité économique (individuelle) sans qu’interviennent ni le niveau de formation (apprenti, compagnon, maître), ni le statut dans l’établissement (contremaître, cadre supérieur).
Conformément aux conventions collectives, cette classification isole d’une part le personnel technique et d’autre part le personnel commercial. Au niveau le plus agrégé on trouve 6 Berufsbereiche (indiqués en chiffres romains), c’est à dire des domaines professionnels qui sont calqués sur les activités économiques. Ils sont ensuite divisés en 33 sections, qui sont elles-mêmes divisées en 86 groupes professionnels à deux chiffres ( Berufsgruppen ). Au niveau à trois chiffres, on trouve 320 corps professionnels ( Berufsordnungen ), et au niveau le plus fin on dispose de 25 000 intitulés d’emploi ( Berufsbezeichnungen ), très rarement utilisés. Cette structure s’apparente à l’ancien code des métiers français en vigueur avant l’adoption des PCS.

TABLEAU 1
LA CLASSIFICATION DES METIERS ( KLASSIFIZIERUNG DER BERUFE )
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TABLEAU 1 – LA CLASSIFICATION DES METIERS ( KLASSIFIZIERUNG DER BERUFE ) I – M ETIERS DE L’AGRICULTURE, DE LA PECHE ET DE LA FORET I a – Métiers de l’agriculture, de la pêche et de la forêt 01 Agriculteurs 02 Éleveurs, métiers de la pêche 03 Administrateurs, conseillers en agriculture et élevage 04 Main d’œuvre agricole, donneurs de soins aux animaux 05 Jardiniers 06 Métiers de chasse et de la forêt II – M ETIERS DE L’EXTRACTION DES MINERAIS II a – Métiers de l’extraction des minerais 07 Mineurs 08 Extraction de gaz, du pétrole III – M ETIERS DE LA PRODUCTION ( FABRICATION ) III a – Métiers de la pierre et des matériaux de construction 10 Métiers de la pierre 11 Métiers de fabrication des matériaux de construction III b – Métiers de la céramique et du verre 12 Céramistes 13 Verriers III c – Métiers de la chimie et des matières plastiques 14 Métiers de la chimie 15 Métiers de la fabrication de matières plastiques III d – Métiers de la fabrication du papier et de l’imprimerie (16 et 17) III e – Métiers de la transformation du bois et professions connexes (18) III f – Métiers de la fabrication et du travail du métal (19 à 24) III g – Ajusteurs, serruriers, mécaniciens, et professions connexes (25 à 30) III h – Électriciens (31) III i – Moniteurs, assembleurs, et professions de la métallurgie (32) III k – Métiers du textile et de l’habillement (33 à 36) III l – Métiers de cuir et des peaux (37) III m – Métiers de l’alimentation (39 à 43) III n – Métiers du bâtiment (44 à 47) III o – Métiers de l’aménagement intérieur des bâtiments (48 et 49) III p – Menuisiers, modeleurs de bois (50) III q – Peintres et professions connexes (51) III r – Métiers du contrôle de qualité et d’expédition des marchandises (52) III s – Manœuvres sans spécialisation (53) III t – Machinistes, conducteurs et professions connexes (54) IV – M ETIERS TECHNIQUES ( INGENIERIE ) IV a – Ingénieurs, chimistes, physiciens, mathématiciens 60 Ingénieurs 61 Chimistes, physiciens, mathématiciens IV b – Techniciens, autres professions techniques 62 Techniciens 63 Techniciens spécialisés



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V a – Mét...IMGIMF
V – M ETIERS DES SERVICES V a – Métiers du commerce de marchandises 68 Commerciaux V b – Métiers commerciaux des services 69 Assureurs et banquiers 70 Autres métiers commerciaux des services V c – Métiers des transports 71 Métiers du transport terrestre 72 Métiers du transport aérien et fluvial 73 Métiers des télécommunications 74 Manutentionnaires des transports, magasiniers V d – Métiers de l’administration, de l’organisation, de bureau 75 Entrepreneurs, organisateurs et conseillers économiques 76 Députés et métiers administratives de décision 77 Comptables et analystes 78 Assistants de bureau V e – Métiers de l’ordre et de la sécurité 79 Gardiens, métiers de la surveillance 80 Métiers de la sécurité 81 Juristes V f – Métiers littéraires et artistiques 82 Documentalistes, traducteurs, interprètes 83 Artistes et métiers apparentés V g – Métiers de la santé 84 Médecins et pharmaciens 85 Autres métiers de la santé V h – Métiers sociaux, de l’éducation, professions intellectuelles et scientifiques non encore mentionnées 86 Travailleurs sociaux 87 Enseignants 88 Métiers des sciences humaines et naturelles 89 Clergé V i – Métiers généraux des services 90 Coiffeurs, esthéticien(ne)s, métiers des soins du corps 91 Restaurateurs, hôteliers 92 Métiers liés aux activités ménagères 93 Métiers du nettoyage industriel VI – AUTRES METIERS VI a – Autres métiers 97 Aides familiaux en dehors de l’agriculture 98 Force de travail n’ayant pas encore de métier défini (dont : Apprentis et personnes en formation, et « main d’œuvre, cherchant du travail, sans encore de métier défini ») 99 Autre Source : C. Lefèvre, Insee, 1998, p. 77.
C. Lefèvre, Insee, 1998, p. 77.

De son côté, la Bundesanstalt für Arbeit, l’homologue de l’ANPE, a développé une autre classification très proche de celle que nous avons mentionnée ci-dessus, mais qui est sous-divisée en
  • 3 domaines professionnels ( Berufsbereiche ),
  • 20 champs professionnels ( Berufsfelder ),
  • 83 groupes professionnels ( Berufsgruppen ),
  • 320 corps professionnels ( Berufsordnungen ).
Jusqu’ici, la statistique allemande ne se distingue pas beaucoup de celle de beaucoup d’autres pays d’Europe qui disposent aussi d’une nomenclature des métiers plus ou moins proche de celle du BIT. Les deux systèmes de classification s’intègrent parfaitement dans les nomenclatures internationales et européennes et des tables de passage vers la classification ISCO-88 (CITP) ont été élaborées. Rappelons que les PCS françaises permettent difficilement le passage à ces nomenclatures.
2.2. LEISTUNGSGRUPPEN
À coté des classifications des professions il existe aussi une classification fondée sur le niveau de compétence appelée Leistungsgruppen (« groupes de performance »). Élaborée à partir des grilles salariales des conventions collectives, elle s’appuie sur la dichotomie « ouvriers/non-ouvriers » ou « manuels/non-manuels ». Elle repose sur la notion de hiérarchie et sur le niveau de qualification. Les salariés ouvriers et non-ouvriers sont séparés respectivement en trois et en six rubriques (chiffres arabes pour les ouvriers et romains pour les non-ouvriers). Cette classification est utilisée par l’Office statistique pour le suivi des salaires du secteur privé, d’autres grilles étant appliquées pour le secteur public.
Cette spécialisation des usages de ces différentes classifications différencie la statistique socioprofessionnelle allemande des PCS françaises qui sont utilisées dans des enquêtes statistiques variées, reprises en dehors du champ strict de la statistique, par les universitaires, les instituts de sondage, les médias etc. Elle n’est pas connue du grand public. Il est révélateur que ces catégories n’aient pas de titres ou d’intitulés. Ce système ne correspond pas, comme l’a remarqué Cécile Lefèvre, à un phénomène d’identification ou de cristallisation de groupes sociaux (Lefèvre 1998, p. 80 et 82).
2.3. NOMENCLATURES A ORIENTATION PLUS SOCIOLOGIQUE
Venons-nous enfin aux nomenclatures à orientation plus sociologique, avec en premier lieu la classification de la « position dans la profession » ( Stellung im Beruf ).
Dans sa version la plus répandue, cette classification distingue cinq catégories :
  • arbeiter (ouvriers),
  • Angestellte (cols blancs, non-manuels),
  • Selbständige (indépendants),
  • Beamte (fonctionnaires),
  • Mithelfende Familienangehörige (aides familiaux).
Mieux connue, cette nomenclature est pourtant peu utilisée. Ainsi, elle n’apparaît qu’une seule fois dans le Datenreport, l’homologue allemand des Données sociales. Que ce soit sur le plan des revenus, de la natalité ou de la mortalité différentielle, les modes de représentation institutionnalisés auprès du Statistisches Bundesamt ne révèlent pas de différences sociales notables, ce qui fait que l’Annuaire statistique allemand n’a guère plus d’attrait pour une lecture sociologique que l’annuaire téléphonique. Ne disposant d’aucune nomenclature sociale et professionnelle, la statistique publique nous livre une image toute à fait nivelée et monolithique de la réalité sociale allemande. Le tableau 2 illustre la faiblesse de cette nomenclature. On peut observer que la population active est regroupée de manière très inégale sur les cinq catégories.

TABLEAU 2
POPULATION ACTIVE SELON LA POSITION DANS LA PROFESSION (STELLUNG IM BERUF ) DANS
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TABLEAU 2 – POPULATION ACTIVE SELON LA POSITION DANS LA PROFESSION (STELLUNG IM BERUF ) DANS LE TERRITOIRE DE L’ANCIENNE RFA ( EN %). 1950 1998 Ouvriers 48,4 33,0 Angestellte 16,5 48,0 Indépendants 15,6 10,4 Fonctionnaires 4,1 7,3 Aides familiaux 14,9 1,3 Source : Datenreport, Statistisches Bundesamt 1999, p. 93.
Datenreport, Statistisches Bundesamt 1999, p. 93.

Cette nomenclature est le reflet d’une représentation de la société divisée en ordres ou états, d’une « ständische Ordnung » selon l’expression de Max Weber. Elle est l’héritage des processus d’inclusion et d’exclusion dans le droit du travail et le droit social au siècle dernier au moment de la création de la Sécurité sociale par Bismarck (la retraite ouvrière est créée en 1889 et la retraite des employés en 1911), et donne « une vision très cloisonnée et figée des groupes sociaux » (Lefèvre 1998, p. 84).
2.4. LE CHAMP DU TRAVAIL DE REPRESENTATION DU MONDE SOCIAL ET SES EXPERTS
Cette inertie historique frappante d’une vision du monde social dépassée, voire anachronique, réclame une explication.
Un élément en est bien le légalisme extrême de la statistique publique allemande, particularité socio-historique qui explique en partie pourquoi cette nomenclature s’est maintenue pratiquement sans changements notables à travers les discontinuités radicales de l’histoire allemande. On peut fournir deux types d’explications à cette inertie. D’une part, il n’entre pas dans les missions de l’Office de statistique fédéral, par opposition à l’INSEE, d’effectuer des études approfondies autonomes au delà des analyses descriptives à partir des chiffres ; il n’accumule donc aucun savoir sur la validation des outils qu’il utilise, ce savoir méthodologique et théorique, tant statistique qu’économique se trouve du côté des universitaires. À cela s’ajoute le fait que le recrutement des agents du Statistisches Bundesamt s’effectue presque exclusivement parmi des juristes et des économistes. On cherchera en vain une trace quelconque de cette forme de réflexion théorique et méthodologique critique développée par les acteurs professionnels de la statistique publique française que nous avons pu consulter lors d’un travail de terrain sur les divergences et les convergences des champs de représentation du monde social français et allemand et des divisions de travail entre de différents groupes d’experts les caractérisant. Une des raisons socio-historiques essentielles de l’absence de perspectives sociologiquement pertinentes dans la construction statistique de la réalité sociale en Allemagne réside certainement dans le fait d’une coupure presque totale entre le monde de la recherche sociologique d’un côté, et celui de la production statistique de l’autre. Ces deux mondes n’ont pas toujours été aussi étanches comme le démontrent les travaux des années vingt et trente des grands sociologues comme Theodor Geiger sur les couches sociales en Allemagne à l’aube du National-Socialisme, ou les travaux sur les Angestellte d’Emil Lederer et de Hans Speier (Geiger, 1987 ; Speier 1977). L’homologue de l’INSEE en Allemagne, le Statistisches Bundesamt de Wiesbaden, est caractérisé par une majorité écrasante d’économistes et l’absence presque totale de sociologues. De plus, selon les entretiens menés avec des administrateurs de cette institution, ses fonctionnaires n’ont aucune formation d’inspiration sociologique. Ils gèrent les statistiques relevant du domaine de la vie sociale à peu près comme ils gèrent les statistiques économiques ou démographiques. L’investissement théorique dans ce type de travail positiviste par excellence est non seulement quasiment nul, mais de plus perçu comme déplacé. Un exemple en est fourni par la lettre que nous a adressée un des trois représentants du Statistisches Bundesamt avec lesquels nous nous sommes entretenus : « Ce que vous avez dit sur le caractère construit de la statistique publique m’a beaucoup frappé et j’aimerais en savoir plus. Est-il possible de me nommer des livres traitant cette question ? Il va sans dire que je m’y intéresse exclusivement à titre personnel ». Il s’agissait d’un fonctionnaire responsable des statistiques de l’emploi et le rapport peu réflexif et critique qu’il entretenait avec sa pratique quotidienne nous paraît malheureusement bien typique de l’état d’esprit de la statistique publique allemande. L’absence de toute réflexion sociologique n’étonne donc pas trop quand on tient compte du profil-type des acteurs, mais il faudrait en même temps s’interroger sur les conditions historiques qui n’ont pas permis d’imposition efficace de modes et de catégories de pensée sociologiques des sociologues allemands. Comment expliquer l’impuissance de cette science sociale face à un secteur-clé de la représentation du monde social ? Comment comprendre la si faible présence des sociologues allemands dans un domaine aussi crucial ?
Tout donne à penser que le haut degré de cloisonnement du monde académique en Allemagne, l’autosatisfaction reposant sur l’idée de produits scientifiques « purs » (la recherche fondamentale « noble » qui s’oppose à toute profanation sous forme de recherche appliquée) caractérisent une division du travail de représentation du monde social très stricte et ne facilitent guère une coopération entre les acteurs de la statistique publique se définissant comme des fonctionnaires et des « homo academicus » retranchés dans leur tour d’ivoire. Tandis qu’en Allemagne, la statistique publique a jusqu’à ce jour gardé en vie le système de classification centenaire dit Stellung im Beruf sans tenir compte des acquis faits dans d’autres pays européens en matière de représentation du monde socio-économique, son voisin, la Suisse, nous a montré récemment qu’une modernisation et rationalisation des classifications socio-professionnelles de la statistique publique est faisable. L’office de la Statistique suisse a mis en place une classification proche des PCS françaises, enrichie par quelques éléments inspirés par les travaux d’Eric O. Wright. Ceci est sans doute dû en bonne partie à l’influence des œuvres de Pierre Bourdieu sur la recherche en Suisse, mais aussi au fait qu’un grand nombre des administrateurs et dirigeants de cette institution ont une formation sociologique, le discours sociologique y étant nettement plus présent qu’auprès de son homologue allemand.
Ce retrait des sociologues allemands de la production des représentations publiques du monde social n’est pas sans conséquences pour les sciences sociales allemandes elles-mêmes.
 
3. D’UNE CLASSIFICATION STATISTIQUE ANACHRONIQUE A UNE REPRESENTATION DESTRUCTUREE DU MONDE SOCIAL
 
 
Comme tout autre objet sociologique, les « structures sociales » telles que les catégories socioprofessionnelles n’existent pas comme « telles » dans une quelconque objectivité sociale irréductible, dont la science sociale n’aurait à faire qu’un constat positif et neutre. Tout au contraire, cet objet est l’enjeu d’une construction collective dont les logiques et les formes varient d’une époque et d’un contexte culturel à l’autre de façon considérable. La thématisation et la représentation de telles structures sociales est certes une affaire publique et dans certaines limites accessible à tous les membres d’une société donnée – chacun semble être libre de trouver ses mots pour dire la société et ses composantes selon son propre « sense of social structure » (Goffman), mais il va de soi qu’elles trouvent des porte-paroles privilégiés et des acteurs légitimes sous forme d’« experts professionnels de la réalité sociale » détenant de façon plus ou moins prononcée un « monopole de représentation légitime du monde social » tout en se trouvant dans une situation de concurrence permanente autour de ce monopole de définition légitime des réalités sociales.
L’État moderne est très largement le garant de cette élite particulière. Il sanctionne ses compétences et sa crédibilité (voir les « Bildungsdiplommenschen » [5] dont parle Weber), lui offre les titres, les postes et les crédits dont elle a besoin pour faire son travail d’expertise et dans certains cas comme celui de la statistique publique, en fait une science de l’État par excellence, comme le reflète si bien la proximité étymologique des mots allemands Staat (État) et Statistik (statistique).
Les structures du champ de construction et de représentation de la réalité sociale et les formes de division de travail entre les différents types d’acteurs professionnels qui le caractérisent sont elles-mêmes des faits socio-historiques d’une grande variabilité interculturelle. Selon les contextes culturels, l’observateur peut se trouver face à des champs plus ou moins anciens, plus ou moins autonomes et cohérents et plus ou moins centralisés et homogènes. Même dans deux sociétés très proches selon tous les paramètres socio-économiques et politiques, comme la France et l’Allemagne, ces divergences socio-historiquement posées peuvent être considérables et en même temps difficilement communicables, étant donné que les « mots pour le dire », les concepts utilisés dans les deux contextes, sont directement enracinés dans les deux traditions scientifiques et les deux « grammaires sociétales » ou « sémantiques du monde social » respectives.
Les formes d’auto-réfléxion et d’auto-thématisation sociologiques caractéristiques de nos sociétés modernes respectives s’inscrivent dans des traditions nationales largement cloisonnées dont les codes particuliers forment des systèmes autoréférentiels apparemment évidents pour tous ceux qui partagent un champ national de représentation du monde social donné, tandis que l’observateur étranger se trouve face à des problèmes de compréhension, de traduction et de communication difficiles à surmonter.
 
4. DE LA PAUVRETE DES OUTILS STATISTIQUES A LA MISERE DE LA SOCIOLOGIE ALLEMANDE : LE MAIN-STREAM DE LA REPRESENTATION DU MONDE SOCIAL OUTRE-RHIN
 
 
Si l’on voulait mettre à jour l’analyse du vocabulaire des institutions indoeuropéennes entamée par Benveniste, on ferait bien de s’intéresser de près au vocabulaire utilisé pour parler du monde social. Dans le contexte allemand d’après guerre, l’observateur étranger pourrait ainsi établir une sorte de glossaire des concepts sociologiques courants depuis le milieu des années 1980. Nous en présentons ci-dessous un petit échantillon sommaire :
  • individualisation des modes de vie (Beck)
  • effet d’ascenseur et le déclin des inégalités hiérarchiques (Beck)
  • déstructuration (Hradil)
  • groupes de style de vie (Lüdtke)
  • société de classe déstructurée (Berger)
  • milieux socio-politiques (Vester)
  • nouveau juste milieu (Geissler)
  • société du spectaculaire (Schulze)
  • milieux de style de vie (Becker)
  • inégalités horizontales (Hradil)
  • inégalités sociales existantes, mais de plus en plus invisibles (Beck)
  • société « multi-optionnelle » (Gross)
  • différentiation horizontale des conditions et des styles de vie (Sinus)
  • les clientèles de l’État-Providence comme catégories-clé de la structure sociale (Lepsius)
  • caractère épisodique des situations socio-économiques hétérogènes dans les trajectoires biographiques (Leibfried/Leisering)
  • etc.
On constatera donc très vite que l’« orchestre sociologique » allemand « main stream » produit une belle cacophonie en ce qui concerne le discours sur la structure sociale et le vocabulaire utilisé. Si on cherche, au-delà de cette hétérogénéité exotique et opaque, une sorte de dénominateur sémantique commun à ces concepts qui circulent dans le monde des sciences sociales en Allemagne depuis une quinzaine d’années, celui-ci semble se présenter sous la forme suivante :
  • il y a un large consensus dans la communauté scientifique allemande autour de l’idée que les concepts « classes » ou « couches sociales » sont depuis un bon moment déjà dépassés par les événements historiques ;
  • les disparités des conditions de vie matérielles et les inégalités des modes de vie symboliques existent toujours (tout le monde est à peu près d’accord là dessus !), mais elles sont de moins en moins « visibles » et ne font plus partie des représentations collectives prioritaires du monde social ;
  • ceci est dû en grande partie à une augmentation considérable du niveau de vie de la grande majorité des Allemands. Étant donné que tout un chacun participe au moins de façon modeste au bien-être de la société de consommation et y trouve une large panoplie de symboles communs pour la stylisation de son mode de vie, les modes de vie deviennent de plus en plus enjeux d’une individualisation à base de choix subjectifs (le fameux « goût » individuel) et l’ordre symbolique se trouve de plus en plus déstructuré par le déclin de la force structurante de l’origine et de l’appartenance sociale ;
  • dans d’autres pays, tels que la Grande-Bretagne ou la France, la situation est, selon un large consensus parmi les sociologues allemands, bien différente. Les inégalités étant plus « visibles » (ou plus clairement représentées !) Outre-Rhin, elles y trouveraient une évidence beaucoup plus grande, comme le souligne bien Ulrich Beck, le sociologue allemand contemporain le plus lu dans son pays (quoique presque inconnu en France jusqu’à la traduction française récente de sa « Risikogesellschaft », ce qui pourrait servir comme un bon révélateur des cloisonnements toujours existants entre nos deux communautés scientifiques) : étant plus « visibles », on en parlerait forcément beaucoup plus ! Et en effet, l’observateur français se déplaçant en Allemagne en s’intéressant à la place que l’on accorde au thème des inégalités sociales dans les discours publics de toutes sortes – des débats parlementaires aux mass media – va vite constater que cette question ne mérite guère un grand intérêt et n’occupe que très peu de place dans les représentations quotidiennes du monde social
Pour illustrer cette vision nivelée ou « déstructurée » du monde social il suffit de comparer les publications de la Statistique publique en Allemagne et celles de l’Insee en France ; Données Sociales par exemple trouve dans le thème des structures sociales en général et du rôle des PCS dans la structuration du monde social et des pratiques les plus diverses qui le traversent un élément-clé, sinon le leitmotiv par excellence, tandis que Datenreport se présente comme un pot-pourri sans principe de structuration sociologiquement pertinent et très pauvre sur la question des structures sociales. [6]
De même, l’observateur français des réalités sociales allemandes constatera très vite que les discours familiers sur les inégalités existantes entre les différentes catégories sociales, comme par exemple leur accès inégal au capital scolaire et au système d’enseignement, sont presque inexistants Outre-Rhin. La même chose est vraie pour la question de l’exclusion sociale et de la pauvreté qui lui est étroitement liée. L’observateur se trouve donc de nouveau devant un miracle allemand. Que faire d’un tel mystère sociologique ? Est-il vrai que les structures sociales soient moins visibles du côté droit du Rhin ?
Si l’on confronte les discours main-stream de la sociologie allemande au domaine du marketing et de l’analyse de marché qui constituent souvent une sorte de vulgarisation et une mise en pratique simplifiée et euphémisée des sciences sociales proprement dites, on arrive de façon paradoxale à un renversement des rôles. Tandis que la sociologie allemande contemporaine tourne le dos à l’analyse classique de la structure sociale en termes de hiérarchie, de stratification et de différentiation verticale du monde social [7], l’analyse de marché allemande occupe quant à elle ce terrain délaissé par les experts universitaires de la réalité sociale et offre à l’observateur une multitude d’illustrations des différentiations sociales les plus diverses – du comportement électoral selon l’appartenance à tel ou tel milieu social aux préférences concernant les loisirs et les lieux de vacances jusqu’au goût esthétique concernant l’intérieur et le mobilier – qui contredisent ouvertement l’idée des structures sociales « invisibles » avancée par Ulrich Beck (1986, trad. Française 2001) ou la thèse d’un monde social sans structures avancée par ses collègues cités plus haut. Néanmoins, la portée de telles analyses, dont certaines semblent directement sortir des Données Sociales françaises, vu leur compatibilité frappante avec la représentation des CSP, reste très limitée : les acteurs de l’analyse de marché ont une légitimité scientifique très faible et manquent même de reconnaissance de la part des économistes. Il s’agit souvent d’homo academicus « défroqués », ayant quitté le champ universitaire en manque de postes pour vendre leurs compétences dans un champ proche du champ économique et se trouvant dans une situation doublement délégitimée et stigmatisante : les économistes « purs » les boudent, voyant dans ce type de recherche un reflet de la sociologie en tant que science molle et superficielle, les sociologues universitaires, quant à eux, les traitent comme des scientifiques déchus et corrompus, vendant les outils critiques des sciences sociales au capital économique en les transformant en instruments de domination et de manipulation économiques. De tels stigmates font que les produits de ces spécialistes illégitimes du monde social sont généralement ignorés par les sociologues universitaires. Un groupe de chercheurs de l’Université de Hanovre sous la direction de Michael Vester (2001) fait néanmoins exception : ils ont emprunté de modèle d’analyse socio-structurale élaboré par SINUS (1992) et transformé cet instrument de marketing en instrument de recherche sociologique pertinent. Mais même si cet instrument a d’ores et déjà fait ses preuves dans les travaux du groupe du Hanovre, il souffre toujours d’un manque de reconnaissance scientifique et sociale, dû au caractère arbitraire et aléatoire des nomenclatures et des taxinomies utilisées [8].
En attachant aux catégories sociales identifiées de façon pertinente à travers leurs multiples recherches des étiquettes certes très inventives, sinon fantaisistes, sans fondement dans le discours public et sans légitimation juridico-politique (pour la thématisation du contexte français on se sert de catégories telles que « les post-modernistes », les « oubliés », les « managers modernes » ou les « rebelles hédonistes » et autres étiquettes farfelues) ces acteurs du champ de représentation du monde social discréditent d’emblée leurs produits qui apparaissent dictés par l’esprit et le goût du temps et soumis à des modes esthétiques.
Aucune des classifications du monde social en usage dans le champ allemand de la représentation de la structure sociale ne peut donc prétendre à un statut de reconnaissance sociale et un consensus à l’intérieur de la communauté scientifique autour d’une taxinomie sociale ne semble guère envisageable. Une socio-histoire de la sociologie allemande est donc nécessaire pour comprendre ces spécificités nationales
Tout se passe comme si ce « Sonderweg » [9] s’était prolongé et confirmé sans détours au XIXe siècle dans ce que Marx appelait très justement l’« idéologie allemande », basée sur un « anachronisme historique » très particulier. Face à une noblesse protégée par un État autoritaire et confrontée à son impuissance politique , la bourgeoisie allemande aurait alors développé alors un habitus de classe basé sur la négation de son propre rôle historique en tant que classe dominante et se serait donné l’air philistin (Marx) d’une classe moyenne. Manquant de bourgeoisie digne de ce nom, les rapports de classe et la question des inégalités sociales ne se seraient manifestés Outre-Rhin que de façon voilée et euphémisée et l’absence d’une conscience de classe élitiste chez la bourgeoisie allemande se serait alors traduite par un manque de visibilité et donc par un nivellement des représentations des structures sociales dans leur globalité.
Ce mythe collectif d’une grande inertie historique trouvera après la chute du IIIe Reich (où il y avait des tendances au sein de la Deutsche Arbeitsfront à supprimer la distinction entre les Angestellte et les ouvriers au nom de la « Volksgemeinschaft » ; cf. à ce sujet Kocka, 1981) une nouvelle variante, celle d’un recommencement absolu et pur, tel un phénix renaissant de ses cendres après une catharsis collective douloureuse. Dans les années d’après-guerre, le mot de « pauvreté du peuple » servira de mot-clé au discours politique allemand et accompagnera l’idée d’un départ à zéro collectif et d’un miracle allemand ( Wirtschaftswunder ) produit par un peuple unifié et homogène, sans clivages et sans inégalités sociales notables. Ce refoulement social, facilité par le traumatisme historique et l’idée d’une culpabilité collective, allait ensuite trouver sa consécration scientifique dans le théorème de la « société des couches moyennes nivelées », mythe fondateur du discours allemand sur les inégalités sociales esquissé plus haut. [10]
Mais autant les pistes théoriques de la démarche reconstructive et compréhensive esquissées ci-dessus paraissent intéressantes et pertinentes, autant elles risquent de passer à côté de l’essentiel. Certes, une telle vision historique du « Sonderweg » et de la société allemande et de la sociologie allemande nous permet d’identifier une sorte de prédisposition collective pour un certain type de vision et de division du monde social que l’on peut caractériser avec Louis Dumont, s’inspirant des travaux de Karl Pribram, comme « individualisme holiste » (Dumont 1983 ; Pribram 1922) et de comprendre un peu mieux comment et pourquoi le main-stream de la socio-logie allemande a pu avoir dès la fin du XIXe siècle tendance à niveler les inégalités socio-structurales et à accentuer l’image d’une société sans clivages et sans antagonismes. Mais d’un autre côté, l’objectivation critique et réflexive des spécificités du discours sociologique allemand sur l’inégalité sociale pourra emprunter une voie beaucoup plus empirique et terre à terre en suivant l’hypothèse suivante : si le mainstream de la sociologie allemande ne cesse de souligner depuis les années 1980 que la société allemande se présente sous une forme de plus en plus déstructurée et nivelée tout en soulignant que les inégalités de fait continuent à exister et à s’accentuer même depuis le début des années 1990, ce paradoxe mystérieux s’explique à notre avis par un manque de mise en forme, par l’absence d’un travail de construction et de représentation du monde social et par une sorte de nivellement cognitif des représentations de celui-ci.
Selon cette thèse, on aurait affaire à une sorte de déstructuration des schèmes de représentation de l’espace social due à l’absence d’une sémantique du monde social suffisamment cohérente et légitime pour être collectivement partagée, les structures sociales existent toujours, mais on ne dispose plus de schèmes de perception et de jugement légitimes. Paradoxalement ou pas, côté allemand on manquerait donc de mots pour « dire » la vérité du monde social parce que trop de mots circulent, se trouvent en concurrence les uns avec les autres et souffrent d’un manque total d’équivalence et de convertibilité réciproques.
Le fait qu’il y ait toute une multitude de constructions du monde social et tout un vocabulaire très riche pour parler des groupes sociaux en termes de milieu ou de groupe de style de vie ne constitue guère le problème principal. Ce qui fait défaut, c’est une toile de fond, un cadre de référence collectivement partagé à travers lequel on pourrait communiquer, une sorte d’équivalent général de base institutionnalisé et sanctionné par l’État qui lui accorderait un monopole de légitimité. Les catégories statistiques disponibles en Allemagne pour la représentation officielle du monde social appelées Stellung im Beruf semblent, comme on a essayé de le montrer plus haut, s’opposer à de telles fonctions sociologiques et s’inscrire dans une logique purement juridique et bureaucratique.
Quand on entend ou lit bon nombre de sociologues allemands se plaindre des catégories Stellung im Beruf en soulignant leur manque total de pertinence socio-logique, il faut leur renvoyer la critique en soulignant que cette absence de catégories sociologiquement pertinentes les confronte bel et bien à leur propre incapacité en tant qu’architectes du monde social. Compte tenu de leur compétence, qui d’autre qu’eux aurait pu et dû proposer la construction d’un modèle de société capable de s’imposer comme « common sense of social structure » (Goffman) et qui sinon eux-mêmes aurait dû élaborer une taxinomie sociologiquement pertinente pour la faire rentrer dans le langage courant ? Nous pouvons donc avancer une hypothèse théorique double autour des différences franco-allemandes esquissées ci-dessus. La représentation des structures sociales en France sous forme de CSP mise en place il y a un demi siècle trouve une condition de possibilité historique dans une sorte d’imposition d’une vision et division sociologiquement pertinentes du monde social, due en bonne partie à une présence forte de la pensée sociologique dans le champ de travail de représentation du monde social ou si l’on préfère, à une présence forte d’une perspective sociologique dans l’habitus professionnel des acteurs mandatés par l’État pour quantifier et catégoriser la réalité sociale. Inversement, cette hypothèse nous donne à penser que les conditions d’impossibilité historique d’une telle représentation publique sociologiquement pertinente se trouvent dans l’absence d’une telle imposition de la pensée sociologique dans le champ de travail de représentation du monde social. Cette absence peut être interprétée, en faisant une sorte d’objectivation sociologique de la sociologie allemande, dans deux directions différentes ayant toutes les deux une certaine plausibilité.
D’un côté on peut penser que les sociologues allemands n’ont pas su se faire une place dans les institutions publiques chargées de ce travail parce que les postes essentiels sont depuis fort longtemps occupés par les économistes ou les juristes, les derniers détenant, vu l’absence d’institutions homologues aux grandes écoles françaises, depuis le XIXe siècle une sorte de quasi-monopole pour le recrutement de la noblesse d’État allemande. Il s’agirait donc d’une faiblesse institutionnelle ou d’un manque de force sociale de la part de la sociologie allemande.
Dans une autre perspective, il faudrait plutôt parler d’une absence ou d’une faiblesse de ce que l’on pourrait appeler, en paraphrasant Foucault, une « volonté de savoir » et de « faire savoir » de la part de la sociologie allemande qui semble jouer un rôle public nettement moins visible et actif qu’en France et semble beaucoup plus restreinte dans les limites du champ académique proprement dit et de l’art pour l’art de la théorie pure.
En vérité, les deux hypothèses ne s’excluent guère mutuellement et représentent plutôt les deux faces d’un seul et même processus qui montre que le caractère cloisonné et auto-référentiel de la sociologie académique allemande est à la fois cause et effet de l’imposition sociale et politique ratée. Pensons qu’au moment même où Durkheim élaborait son projet d’une sociologie comme source d’une morale laïque au service de la IIIe République, ses confrères allemands vivaient sous les conditions d’un autoritarisme étatique pré-moderne et produisaient face à cette forme d’impuissance politique totale des sciences sociales une forme de réflexion sociologique profondément apolitique. Celle-ci semble survivre sous les conditions actuelles sous forme de représentation scientifiquement légitimée d’une « société de couches moyennes nivelée » (Schelsky) et contribuer de façon essentielle, à travers une sorte de « self fullfilling prophecy », à produire l’image d’un monde social « sans qualités » sociologiques.
Quoi qu’il en soit, cette inertie historique allemande semble trouver bientôt une solution lui arrivant de l’extérieur à travers le processus de construction d’un espace européen de représentation du monde social unifié et uniformisé et tout donne à penser que ceci se retraduira forcément par une plus grande pertinence sociologique des nomenclatures futures. Mais de quelles nomenclatures s’agira-t-il ?
 
5. CONCLUSION : QUELLES CATEGORIES POUR PENSER ET REPRESENTER LE MONDE SOCIAL EN EUROPE ?
 
 
Dans une perspective théorique générale, la construction des statistiques sociales européennes actuellement en cours fait partie intégrante d’un projet de création d’un immense espace d’équivalences, pour reprendre l’expression d’Alain Desrosières, c’est à dire d’un espace au sein duquel des choses, des hommes et des situations peuvent être considérés comme équivalents, et de ce fait comparables. Ce processus peut être mis en parallèle avec le processus de création des États-nations au XIXe siècle qui allait de pair avec la mise en place de marchés du travail nationaux, de systèmes de protection sociale, de bureaucraties étatiques, et des sciences sociales, mais surtout avec la construction du salariat moderne (Castel, 1995), et par là d’une homogénéisation des conditions et des modes de vie de la population.
Dans le débat autour des nomenclatures professionnelles, il s’agit tout d’abord d’une confrontation de deux attitudes dont les formes extrêmes ou idéal-typiques pourraient être appelées, en caricaturant un peu : universaliste et culturaliste. Pour l’universaliste il n’est pas question de se demander si les unités de comparaison, dans notre cas les États européens, forment, dans leur ensemble, un espace d’équivalences. C’est présupposé d’avance. Donc il est possible d’appliquer à tous les pays les mêmes outils de connaissance, dans notre cas les nomenclatures professionnelles, pourvu que les questionnaires, les nomenclatures, les procédures et méthodes d’enquête et de codage soient parfaitement standardisés. Pour le culturaliste, au contraire, chaque pays constitue une entité sui generis qui ne peut être réduite à une variante d’un même modèle universel, et ne peut être décrite de façon pertinente que par ses propres termes et ses propres nomenclatures statistiques, issues d’une longue histoire particulière.
Certes, ces deux positions extrêmes ne sont pas défendues comme telles. Nous pensons que les représentants qui sont proches de la première position, comme Goldthorpe par exemple, sont conscients des limites et des pièges de leur approche. Inversement les partisans de la deuxième position doivent concéder qu’il existe suffisamment de traits communs aux pays de l’Europe pour qu’on puisse faire de telles comparaisons, et que même les pays tels qu’ils existent aujourd’hui sont évidemment le résultat d’une telle construction d’un espace d’équivalence, comme elle est en train de se faire aujourd’hui au niveau européen.
D’ailleurs il y a une forte demande de production de statistiques comparables qui résulte du fait que les statistiques socioprofessionnelles ne servent pas uniquement à des fins de connaissance théorique, mais sont directement conçues comme des outils de décisions et d’actions administratives et politiques. Une résistance radicale contre toute tentative de construction de nomenclatures européennes serait donc naïve.
  1. S’il est vrai que la construction d’un espace d’équivalences a pour condition essentielle une homogénéisation relative des situations matérielles, des institutions et des politiques dans les pays membres de l’UE, il faut se demander si nous ne sommes pas d’ores et déjà arrivés à un tel point et une nomenclature européenne devrait donc logiquement inclure tous les pays de l’Union. Mais si on constate en même temps que même les comparaisons entre des pays relativement proches comme la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne ou la Suède posent pas mal de problèmes, comment s’imaginer alors l’intégration de pays comme la Grèce, l’Italie ou les futurs pays-membres de l’Est dans une telle démarche comparative ? Prenons l’exemple de l’Italie. Le sociologue Marco Oberti a récemment souligné le fait qu’un nombre croissant de chercheurs italiens refuse d’appréhender l’Italie comme unité pertinente d’étude, surtout pour des études quantitatives, en insistant sur à la forte disparité économique et sociale entre les « trois Italies », le Nord, le Mezzogiorno, et l’Italie centrale et nord-orientale (Oberti, 1995).
  2. Parmi les nomenclatures socioprofessionnelles on peut distinguer deux principes de construction : le premier est représenté par le class schema de John Goldthorpe et son groupe. C’est une classification qui est élaborée en suivant plusieurs critères, issus d’une tradition sociologique particulière, comme le dit David Rose dans son article sur la reforme des nomenclatures officielles en Grande-Bretagne (Rose, 1996, p. 304) qui a de ce fait la prétention d’être plus cohérente, parce que élaborée de manière purement théorique. Le deuxième modèle par contre, représenté par les PCS françaises, est basé sur l’intégration de plusieurs principes de classement de la population active, hérités du long passé de la statistique française. Certes, les PCS n’obéissent pas à une logique de construction unique, elles sont une construction à plusieurs dimensions. Mais ne sont-elles pas de ce fait plus appropriées pour être appliquées à un grand éventail de champs de recherche du fait qu’elles constituent une « nomenclature à géométrie variable », pour reprendre l’expression de François Héran (1997) ? Pourquoi le class schema de Goldthorpe serait-il plus approprié à des contextes étrangers uniquement parce qu’il prétend être « a conceptual construction », comme le dit David Rose (1996, p. 308) ? « Precisly because the schema is first of all a conceptual construction, it is by no means UK specific. » On peut aussi se demander pourquoi, par exemple, la fonction publique ne joue guère de rôle dans cette nomenclature, bien qu’elle soit si importante dans les conditions et les relation d’emploi dans beaucoup de pays.
  3. Un critère important pour évaluer la qualité d’une nomenclature est le fait qu’elle soit connue et reconnue, c’est à dire diffusée, divulguée et utilisée dans différents champs au delà de la communauté des statisticiens, la population comprise. On pourrait parler ici de légitimité, et par conséquent distinguer plusieurs types de légitimité :
    • une légitimité académique (qui indique que la nomenclature est en usage parmi les scientifiques),
    • une légitimité étatique ou bureaucratique (qui indique qu’elle est consacrée par l’État),
    • une légitimité « internationale » (qui indique que la nomenclature est utilisée dans d’autres pays et sert pour des comparaisons internationales),
    • et finalement une légitimité « publique » (qui indique que la nomenclature ou les catégories sont connues par la population et sont aussi utilisées par les média).
Développées au nom de l’État et grâce à son monopole de définition légitime de l’ordre social, les catégories socioprofessionnelles constituent par leur essence même un enjeu politique de premier rang. Dans chaque contexte national leur émergence et leur développement reflètent les rapports de force entre les classes sociales et les groupes économiques divers, leurs luttes pour la reconnaissance publique de leurs acquis, et leurs prétentions à une distribution des biens matériels et symboliques qui leur soit favorable – ce que Weber appelle les « chances de vie ».
Mais selon la division du travail de représentation du monde social entre les différents types d’experts, statisticiens, juristes, syndicalistes, savants en sciences sociales au service de l’État ou chercheurs en sciences sans savants au service de l’analyse de marché etc., les catégories utilisées pour cette représentation peuvent manifester un degré de cohésion ou de concurrence très différent. Cette concurrence se situe jusqu’à ce jour principalement à un niveau national et tourne autour d’une reconnaissance étatique, d’une légitimité académique dans le champ scientifique donné et d’une imposition par rapport au « sens of social structure » caractéristique des populations concernées. De nos jours, on assiste à un élargissement transnational du champ de travail de représentation de l’ordre social et d’une nouvelle forme de lutte de concurrence entre les élites nationales risquant d’amener une perte de légitimité rapide de leurs constructions respectives de « visions du monde ».
L’exemple britannique montre que des nomenclatures officielles peuvent aussi entrer en concurrence (les Social classes vs SEG ; cf. Duriez, Ion, Pinçon, Pinçon-Charlot, 1991), et que le schéma « Goldthorpe » a plutôt une légitimité académique, mais, à coté de cela, est aussi en usage parmi les chercheurs à l’étranger et sert déjà à des comparaisons internationales.
La nomenclature allemande ( Stellung im Beruf; cf. supra) par contre n’est guère utilisée pour la recherche en sciences économiques et sociales (et encore moins pour la recherche internationale) [11]. Elle n’est guère plus connue par le « sens commun » des populations concernées, mais elle possède cependant, de par sa longue tradition et son légalisme, un degré élevé de légitimité.
Les PCS françaises quant à elles sont utilisées par les chercheurs de diverses disciplines et pour des objectifs multiples (sondages d’opinion, études de marché etc.). Si elles ne sont pas connues en détail par la population, du moins les catégories et la logique de la nomenclature sont familières au grand public ( cf. Boltanski/ Thévenot 1983 ; Desrosières/Thévenot, 1988 ; Faucheux/Neyret, 1999). Néanmoins on ne les connaît guère à l’étranger, et de ce fait elles ne sont pas utilisées dans les comparaisons internationales (ce qui est logique, parce que les catégories comme le groupe des cadres sont des particularités nationales). En même temps il faut souligner que les PCS ont comme surplus de légitimité de se baser sur des catégories juridiquement instituées dans uns sens proprement durkheimien (la statistique publique, le droit du travail etc.).
Si on convient que les PCS françaises montrent le degré le plus élevé de légitimité, il faut se demander si c’est dû aux vertus inhérentes à la nomenclature, ou s’il s’agit principalement d’une conséquence de la « raison d’État » française, qui depuis l’époque de la Révolution a entrepris des efforts considérables pour créer un espace d’équivalence solide et une harmonisation culturelle et cognitive. Quoi qu’il en soit, il faudrait se demander si un tel processus est imaginable à moyen terme dans le cadre de la construction d’une Europe en tant qu’espace d’équivalences immense. On peut certainement en douter, parce que la construction d’un espace d’équivalences en France est allé de pair avec l’homogénéisation successive des conditions de vie, surtout à travers la construction du salariat moderne, la naissance d’une administration homogène, et finalement avec la mise en place d’un État social fort. L’histoire sociale de la constitution du chômage comme catégorie (statistique) en Allemagne illustre de façon prototypique à quel point il a fallu d’abord que préexistent une volonté et un projet politique de lutte contre le chômage au niveau du Reich pour que puissent se construire ensuite des catégories pertinentes, autres qu’une simple agrégation des différentes catégories préexistantes [12]. Il y a bien eu des tentatives au niveau européen, comme les sommets de Luxembourg ou de Nice, pour rechercher une stratégie européenne de l’emploi ou de lutte contre l’exclusion. Mais elles ont été systématiquement freinées par le recours au principe de subsidiarité. Et aujourd’hui, un réel projet d’unification, efficace et durable, pour l’espace européen semble encore difficilement concevable.
 
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NOTES
 
[1]Par la notion de « classification sociologiquement pertinente » nous entendons une classification théoriquement élaborée et empiriquement fondée à travers des recherches menées sur la réalité sociale et ses structures, permettant d’observer, d’analyser et de comprendre les faits sociaux en ayant recours à d’autres faits sociaux. Cette définition doit être élargie encore en allant au-delà des concepts (bien qu’elle les intègre aussi) qu’on appelle, dans les travaux anglo-saxons, « criterion validation » et « construct validation » pour prendre comme critère principal de pertinence l’ancrage des catégories statistiques, et dans les « institutions sociales » (dans le sens durkheimien comme il est présenté dans l’article de François Heran (1984) « L’assise statistique de la sociologie » – ici cependant en sens inverse comme « assise sociale de la statistique ») et dans les représentations collectives. Les institutions sur lesquelles une classification peut être fondée sont, par exemple, les grilles de classification des conventions collectives ou les catégorisations du droit social et du travail etc.
[2]Le terme Beamt e comprend ici encore, à coté des fonctionnaires du public, les cadres du privé ( Betriebsbeamte ).
[3]On désignait comme alter Mittelstand les petits indépendants, par exemple les artisans ou les petits commerçants etc. Notons que le terme Stand devrait être traduit par « état » et correspond à une logique de distinction sociale pré-moderne comme l’a bien souligné Weber. Pour des raisons de lisibilité nous renonçons néanmoins à suivre cet usage sociologiquement pertinent.
[4]Ces recensements, il est vrai, ne couvraient pas, jusqu’en 1933, la population travaillant dans le secteur agraire : en 1882 encore presque 50%, en 1925 encore 25% de la population active.
[5]Expression ironique qui voit la caractéristique-clé de l’homme des classes moyennes modernes dans le diplôme scolaire dont il dispose
[6]La nomenclature de la Stellung im Beruf n’y apparaît qu’une seule fois dans un chapitre qui lui est consacré et où on trouve seulement une présentation de l’évolution de ces catégories entre 1950 et 1998 (voir tableau 2) ainsi qu’un tableau montrant la distribution des deux sexes à travers les Stellungen im Beruf pour le territoire de l’ancienne Allemagne de l’Est et de l’Ouest et l’Allemagne entière.
[7]A quelques exceptions près ; cf. par exemple les travaux de Rainer Geißler qui s’insèrent dans la tradition de Theodor Geiger.
[8]Rappelons en passant quelques spécificités du contexte français en ce domaine. L’existence de toute une gamme de nomenclatures farfelues du genre « socio-styles », « style de vie » du CSA ou du COFREMCA nous montre que l’analyse de marché y semble être portée à créer un langage plus compatible avec les attentes des commanditaires de telles analyses. Ce langage châtié sur le plan de la rigueur sociologique et sa composante critique et euphémisant intègre les mots servant à dire le monde social dans la logique-même des styles de vie à analyser et soumet le monde social à une logique de « logos ».
[9]L’idée du « Sonderweg » allemand, qui naît au XVIIIe siècle et qui poursuivra sa carrière spectaculaire jusqu’à sa manifestation tragique sous le IIIe Reich donne à penser que l’Allemagne a connu une voie historique unique en rupture avec le modèle de modernisation et de rationalisation occidentale français ou britannique.
[10]Le terme était forgé par Helmut Schelsky dans « Die Bedeutung des Schichtungsbegriffs für die Analyse der gegenwärtigen deutschen Gesellschaft » (paru en 1954), dans : Schelsky 1979.
[11]Une des rares enquêtes où elle se trouve appliquée est l’enquête sur la situation sociale des étudiants en Allemagne qui, malgré son insuffisance mentionnée, montre chaque année une baisse du taux des enfants issus de familles ouvrières faisant des études.
[12]Cf. les travaux de Bénédicte Zimmermann.
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