2002
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Quelques particularites allemandes dans la representation statistique du monde social
Andreas Pfeuffer
Université de Konstanz,
Franz Schultheis
Departement de Sociologie, Université de Genève
Les classifications socioprofessionnelles révèlent les visions et divisions du monde social moderne qu’elles sont supposées décrire. Ces schèmes de représentation des
structures sociales varient d’une façon étonnante en fonction de l’histoire et de la culture qui
les conçoivent. Ils sont étroitement liés aux conceptions respectives du rôle de l’État et à la
logique de régulation juridico-administrative des populations auxquelles ils s’appliquent.
L’exemple allemand illustre particulièrement bien l’affinité élective entre État et représentation statistique du monde social. Ses catégories socioprofessionnelles ont été octroyées à
l’époque de Bismarck et n’ont plus bougé depuis lors. Dans cet article, nous essaierons
d’élucider les conditions historiques qui ont rendu possible une telle inertie et d’en analyser
les conséquences sur le plan des représentations des réalités sociales, en choisissant les PCS
françaises comme base de comparaison. Nous conclurons sur une réflexion générale autour
des enjeux de la construction d’un espace européen unifié et uniformisé des représentations
statistiques du monde social.
One key element of visions and divisions of modern society is socio-professional
classification. This mode of representing social structure is, according to its historical and intercultural varieties, intermingled with the functions of the respective national states and determined by a specific juridical and administrative logic of government. The German example is insofar significant, as it shows quite a close affinity between state and statistical representation of society, because German socioprofessional categories were introduced during the Bismarck era and haven’t been
changed since then. Our contribution tries to analyze the historical development of
this diversification and its impact on the representative level of social reality (by using the French system of socioprofessional classification by means of contrast), and
summarizes generally the conditions for the construction of comparable and uniform
European instruments of statistical representations of society.
Au moment où, il y a un demi-siècle, un administrateur de l’INSEE du nom de
Jean Porte élaborait le système français de classification socioprofessionnelle (CSP)
qui allait connaître un succès considérable en tant que modèle de représentation des
structures socio-économiques en France, Franz Zopfy, haut fonctionnaire de l’office
de statistique de la Bavière, présentait un bilan critique des nomenclatures professionnelles allemandes dans une intervention à la réunion annuelle de la
Deutsche
Statistische Gesellschaf. Se référant à la nomenclature statistique allemande dite
Stellung im Beruf (position dans la profession) et aux nomenclatures professionnelles utilisées dans le cadre des « études économiques mais surtout sociologiques »
en Allemagne depuis la fin du XIX
e siècle, il souligna que celles-ci étaient, faute de
catégories statistiques sociologiquement pertinentes
[1], trop souvent perçues comme
un modèle représentant de façon plus ou moins réaliste la structure des positions
sociales. Zopfy insista sur le caractère « primitif » de cette classification et sur
l’impossibilité de s’en servir pour approcher des questions d’une certaine complexité
théorique et empirique. Après cette critique fondamentale des outils statistiques de
représentation du monde social en usage en Allemagne, Zopfy esquissa un modèle
de représentation statistique de la stratification de la population allemande qui
s’enracinait dans la tradition sociologique de ce pays. On pense par exemple aux
analyses socio-structurales exemplaires présentées par Theodor Geiger, contemporain et homologue de Maurice Halbwachs, au début des années 1930 ou à la conceptualisation des
Klassenlagen (situations de classe) de Max Weber. Zopfy y ébaucha
le modèle d’une nomenclature dans laquelle il combinait les différents facteurs
déterminant selon lui la position sociale d’un individu : la profession (
der Beruf ), la
position dans la profession ou la position dans l’entreprise (voir
infra ) ainsi que le
prestige, la propriété, le revenu, la formation ou encore les habitudes de vie et de
consommation allant de pair avec telle ou telle position dans l’espace social. Dans ce
modèle, ces repères socio-économiques étaient agrégés en couches qu’il était possible
de représenter sous la forme d’une structure hiérarchisée, comprenant de 8 à 10 catégories socio-économiques articulées sur deux dimensions essentielles, le revenu et la
qualification scolaire et professionnelle. Zopfy écartait ainsi la nomenclature dite
Stellung im Beruf qu’il jugeait bureaucratique et anachronique. Elle était en usage
depuis l’époque de Bismarck et sa seule valeur heuristique s’enracinait dans le droit
social et le droit du travail et dans sa compatibilité avec les catégories juridicoadministratives de l’État social allemand. La mise en place du système de classification d’inspiration sociologique qu’il proposait pour remplacer ces catégories ne
devait poser, selon lui, aucun problème technique, car il ne nécessitait qu’une simple
adaptation des techniques de recueil des données et du travail de codage auprès des
offices statistiques.
Malheureusement, ce modèle allait rester lettre morte jusqu’à nos jours : il se
heurtait à une statistique publique allemande qui, avec une étonnante inertie historique, a conservé les catégories bismarckiennes, au grand désespoir de plusieurs
générations de chercheurs en sciences sociales allemands. Même s’il semble risqué
de s’aventurer dans des spéculations sur les raisons de cette inertie de l’appareil
statistique allemand et les conditions historiques qui se sont opposées à une plus
forte présence de la pensée sociologique à l’intérieur de cet appareil, la comparaison
avec le contexte français permet de mettre en lumière les conditions de possibilité et
d’impossibilité historiques d’une représentation statistique sociologiquement pertinente du monde social. Toutefois, on peut supposer que le légalisme poussé de la
statistique publique constitue une particularité socio-historique allemande qui contribua de façon non négligeable au maintien de cette nomenclature centenaire, étonnement résistante au changement social comme aux bouleversements politiques et
économiques que l’Allemagne a connus depuis. On ne s’étonnera donc pas du jugement porté sur l’Allemagne par les auteurs d’une autre comparaison avec le système
statistique français : « Le processus de toute démarche statistique nouvelle et
modificative est long, car par principe, toute statistique doit avoir pour fondement
une loi où sont définies la couverture, la périodicité, et les variables d’enquête », et
ce fait « apparaît constituer un frein ou une contrainte aux créations et à l’évolution
dans ce domaine » (Alexandre/Gimel/Heinlein, 1997, p. 36).
Notre contribution retrace d’abord l’histoire des nomenclatures professionnelles
et sociales allemandes depuis les années 1880 et s’intéresse tout particulièrement à
l’émergence historique de la catégorie dite Angestellte et à ses enjeux sociaux. Nous
présenterons alors les nomenclatures en vigueur aujourd’hui, pour mettre ensuite en
lumière les effets de l’absence d’une nomenclature socioprofessionnelle sociologiquement adéquate dans le cadre de la recherche sociologique allemande en général
et des travaux sur les inégalités sociales en particulier. Nous terminerons par une
réflexion générale sur des enjeux de la construction d’un espace européen unifié et
uniformisé de la représentation statistique du monde social.
1. POUR UNE ARCHEOLOGIE D’UNE NOMENCLATURE STATISTIQUE
STATIQUE :
LES BERUFSZÄHLUNGEN (RECENSEMENTS PROFESSIONNELS) A
L’EPOQUE DE L’EMPIRE ALLEMAND ET DE LA REPUBLIQUE DE WEIMAR
Entamons notre promenade historique en 1871, c’est-à-dire au moment de la
création du Kaiserreich (Empire allemand). L’Allemagne avait certes connu bien
avant la création de l’Empire, et avant la mise en place du Kaiserlichen Statistischen
Amts (Office impérial de statistique) en 1872, des systèmes de classification professionnelle. Par exemple, dans celle qui a été mise en place en Bavière au début du
XIXe siècle, les recensements tenaient compte de la profession et de la position
sociale dans la description des recensés. Selon les particularités régionales en vigueur,
cette classification était tout spécialement orientée vers une prise en compte détaillée
des catégories sociales des « valets et serviteurs » ( Gesinde ) et des « compagnons »,
représentées comme des classes séparées. En Prusse, un certain J.G. Hoffmann
élabora à la même époque un tableau des conditions sociales fondé sur une combinaison des catégories Stand und Beruf (état et profession/métier), tableau qui
comportait 26 rubriques pour classer les hommes et 17 pour les femmes et rajoutait
des catégories supplémentaires comprenant les pauvres, les malades, les personnes
abandonnées ou les prisonniers (Zahn, 1911, p. 8).
En 1860, une personnalité de premier rang, Ernst Engel – le père de la célèbre loi
statistique dite « Engel’sches Gesetz » – parvient à la direction de l’Office de
statistique prussien (fondé en 1805) ; il est à l’origine de la première tentative de
recensement complet des professions, modèle généralisé ensuite sur tout le territoire
lors du premier recensement de l’Empire en 1871. Le questionnaire utilisé contenait
entre autres les catégories suivantes : « profession ou branche d’activité ; activité
principale, activité secondaire rémunérée, rapport de travail ou de service des personnes ayant 14 ans ou plus ». L’exploitation des chiffres se faisait selon les
« classes sociales » suivantes : indépendants, Gehilfen (commis), ouvriers, gens de
service et autres membres du ménage. Cependant les données produites se sont
avérées inutilisables en raison de l’imprécision de certaines questions, d’une grille
trop superficielle et du manque de standardisation lors du dépouillement (Zahn,
1911, p. 9). Lors du recensement de 1875, qui allait de pair avec un recensement des
établissements ( Gewerbliche Betriebszählung ), les questions visant la situation
professionnelle furent finalement écartées de l’exploitation et ceci malgré l’amélioration du formulaire. En raison de l’insuffisance des moyens disponibles, on favorisa
les données issues du recensement des établissements.
Le message impérial ( Allerhöchste Botschaft ) de Guillaume Ier du 17 novembre
1881 fut le point de départ des lois sur les assurances sociales de Bismarck. Il posait
comme condition de futures décisions en matière de réformes sociales « la fabrication d’une statistique professionnelle fiable de la population du Reich pour laquelle
des données suffisantes et certaines ne sont pas disponibles jusqu’à présent » (cit.
d’après Zahn, 1911, p. 10). Pour pouvoir donner une estimation chiffrée de la classe
ouvrière et des autres classes de la population, on effectuait un recensement professionnel auquel on ajoutait un recensement des établissements industriels et
artisanaux ainsi que des exploitations agricoles ( Gewerbezählung ). Ces recensements visaient entre autres à fournir un appui scientifique aux politiques sociales, la
fameuse assurance sociale bismarckienne mise en place tout spécialement pour
mieux enrayer les menaces représentées par le mouvement ouvrier et les partis
socialistes dans le contexte d’une situation économique en plein essor. Il existe un
rapport étroit entre statistique et politique sociale, comme l’écrit le président de
l’office royal de statistique de la Bavière lui-même, Friedrich Zahn : « Ces recensements tiennent dûment compte des rapports réciproques entre politique économique
et politiques sociales. Comme il n’est pas de progrès social sans progrès économique
et vice versa, de même ces recensements s’efforcent de repérer l’état et le développement de l’économie en plus des conditions sociales qu’ils sont censés chiffrer. »
(Zahn 1911, p. 10)
En 1911, année où Zahn écrivait cela, deux autres recensements professionnels
avaient déjà eu lieu, respectivement en 1895 et 1907. Un changement majeur avait
été introduit entre 1882 et 1895 avec les
Beamte « sans fonction de direction, c’est-à-dire, de façon générale, l’ensemble du personnel administratif et d’encadrement
ayant une formation scientifique, technique ou commerciale, ainsi que le personnel
des services comptables et de bureau, les fondés de pouvoir comptables, gérants,
facturiers, voyageurs et représentants de commerce ainsi que les commis aux écritures et aux comptes travaillant en entreprise » (cf
. Statistik des Deutschen Reiches,
1899, p. 58)
[2]. En 1882 les statistiques regroupaient encore sous la rubrique
Gehülfen (commis) « le personnel administratif et d’encadrement de rang supérieur
ainsi que le personnel des services comptables et de bureau » (
Statistik des
Deutschen Reiches, 1884, p. 63). Ainsi émerge dès la fin du XIX
e siècle, dans une
nomenclature encore marquée par la structure des métiers et la distinction entre
salariat et non-salariat, une catégorie qui résultait plutôt d’une vision de la société
divisée en états (
ständisch ). Cette vision était forgée par le travail politique de
représentation des différentes organisations syndicales et politiques des
Angestellte
d’une part, et par une intervention étatique d’autre part, notamment avec la loi sur
l’assurance-vieillesse et l’invalidité (
Alters- und Invalidenversicherungsgesetz AIVG )
en 1889, qui ne prenait pas comme critère principal de répartition des devoirs et des
droits d’un individu son appartenance à un métier, mais sa position sociale et économique («
soziale und wirtschaftliche Stellung »). L’adoption de la loi sur l’assurance
des employés (
Angestelltenversicherungsgesetz AVG ) en 1911 fut la clé de voûte de
ce processus, qui vise à reconnaître et stabiliser la nouvelle classe moyenne salariée
(
neuer Mittelstand
[3] ) et à atténuer l’opposition entre le salariat et le non-salariat.
Ainsi, cet épisode de l’histoire sociale allemande rappelle les tentatives faites dans
les années trente en France, pour pallier la violence de la confrontation des deux
classes des propriétaires et des travailleurs par la formation d’une nouvelle classe
moyenne (Boltanski et Thévenot, 1983), ou encore la période pendant laquelle, au
lendemain de la deuxième guerre mondiale, la tentative faite pour constituer une
assurance-vieillesse commune à tous les salariés fut mise en échec sous la pression
des organisations syndicales et politiques des cadres.
D’une manière générale, l’évolution des nomenclatures ressemble assez bien à
celle de la statistique française de l’époque. Ce qu’Alain Desrosières écrit sur les
statistiques françaises vaut également pour la nomenclature professionnelle allemande : elle « porte moins la trace d’une philosophie sociale particulière, comme
l’anglaise, que celle des diverses étapes de l’histoire de l’organisation du travail,
depuis deux siècles » (Desrosières 2000, p. 323). Mais contrairement à ce qui se
passe en France, surtout dans les années cinquante, le développement des grands
traits des nomenclatures s’arrêta en 1925, année où furent présentés pour la première
fois deux tableaux tirés des données du recensement professionnel, l’un ventilant,
comme avant, les professions par secteurs d’activité, l’autre n’étant qu’une nomenclature professionnelle pure (Hohls, 1991, p. 324). Cette distinction ne recouvre pas
la distinction contemporaine entre la nomenclature d’
activité individuelle et celle
d’
activité collective (ou
sectorielle ). La statistique des professions en Allemagne
était dès le début des grands recensements du Reich une statistique d’activité individuelle (qui relevait, comme on disait à l’époque, du « principe subjectif »), tandis
que pour le recensement de l’activité collective on disposait des recensements des
établissements industriels et artisanaux
[4], des services aux personnes ainsi que du
service public. De l’autre côté du Rhin, la Statistique Générale de France (SGF),
quant à elle, passait en 1911 au « principe subjectif » après un intermède pendant
lequel les données concernant les professions, faute d’un recensement des établissements, avaient été ventilées d’après le « principe objectif » (Zahn, 1911, p. 541). La
séparation de l’activité individuelle et de l’activité collective n’interviendra en
France qu’au cours des années quarante (Desrosières, 2000, p. 325).
Après ce rappel de la genèse des classifications professionnelles allemandes,
nous allons nous intéresser à la catégorie des Angestellten, car son développement
reflète un élément-clé de l’histoire sociale allemande et révèle les enjeux essentiels
des classifications socioprofessionnelles.
UNE CATEGORIE SOCIALE CLE : LES ANGESTELLTE
Comme dans le cas des cadres en France ou des professionals en Grande-Bretagne,
la catégorie des Angestellte constitue une sorte de clé de voûte des visions et divisions statistiques du monde social en Allemagne.
Mentionnée dans la statistique pour la première fois en 1895 (Kocka, 1981,
p. 129, la catégorie des Angestellte se révèle être dès son apparition une catégorie
fourre-tout. Aujourd’hui encore, elle recouvre sans distinction une partie de la
maîtrise, les techniciens, les employés (dans le sens français), les cadres administratifs moyens et supérieurs, les ingénieurs, et les cadres dirigeants des entreprises à
l’exclusion des fonctionnaires qui forment une catégorie à part ( Beamte ). Ainsi le
terme Angestellte correspond à peu près au terme « cols blancs ». Autrefois les
Angestellte étaient des mensuels (de nos jours encore, ils perçoivent un traitement –
Gehalt – et non un salaire – Lohn – comme les ouvriers, survivance d’un signe de
distinction sociale autrefois sociologiquement significatif) et ils bénéficiaient de
délais de préavis plus avantageux que ceux des ouvriers. Or, la rémunération
mensuelle et, depuis 1993, les délais de préavis des ouvriers et des Angestellte ont
été harmonisés. De plus, la distinction par les activités n’est plus pertinente depuis
que des entreprises telles que Daimler Benz (aujourd’hui Daimler-Chrysler) par
exemple ont fait le choix de rebaptiser « employés » une partie de leurs ouvriers de
production, au cours des années 1980. IG-Metall, le syndicat de la métallurgie au
sein du Deutscher Gewerkschaftsbund (DGB), négocie actuellement avec les employeurs une nouvelle convention collective cadre qui a pour but de créer des grilles
salariales communes pour les ouvriers et les employés dont les tâches et les compétences requises se sont rapprochées au cours de ces dernières années, alors que les
inégalités salariales persistent. Si ce projet était couronné de succès, il constituerait
une petite révolution dans la politique salariale de ce secteur.
On peut citer d’autres exemples qui vont dans le même sens : l’ouverture des
assurances-maladie des Angestellte aux autres catégories il y a quelques années, ou
encore la fusion du dernier syndicat représentant exclusivement les Angestellte (la
Deutsche Angestelltengewerkschaft, DAG) avec d’autres syndicats dans une organisation unique et puissante, les syndicat des services VERDI (Vereinigte Dienstleistungsgewerkschaft), allant dans le sens d’une vision « sectorialisée » de la structure
sociale au détriment d’autres principes de structuration. Tout ceci donne à penser
que la frontière entre les deux catégories devient de plus en plus floue et tend à
perdre de sa pertinence, dans la mesure où la distinction entre ouvriers et employés,
et ses formes de représentation – autrement dit, son institutionnalisation – sont de
moins en moins assurées dans les conventions collectives. Une telle situation devrait
amener nécessairement à repenser les nomenclatures socioprofessionnelles allemandes.
Certes, les statisticiens ont parfois introduit des distinctions au sein du groupe
des Angestellte, calquées sur celles de la fonction publique où chaque niveau
hiérarchique correspond exactement à un niveau d’étude. Ainsi on distingue les
employés « simples » ( einfache Angestellte ), moyens ( mittlere Angestellte ), supérieurs ( höhere Angestellte ), et dirigeants ( leitende Angestellte ), mais seule la catégorie des employés dirigeants figure de manière explicite dans la loi ( Betriebsverfassungsgesetz ), les autres sous-catégories ne font l’objet d’aucune définition
précise. Or, même si la position d’employé dirigeant paraît assez proche de la notion
française de cadre du privé, et se réfère à des relations hiérarchiques internes, « elle
ne sert pas de description d’un groupe déterminé dans l’espace social » (Krais, 1992,
p. 501). L’absence d’une représentation cognitive de groupes sociaux nettement
identifiables nous semble être une des caractéristiques de la structure sociale allemande comparée à la situation française. Le débat autour de la deuxième loi Aubry
sur la réduction du temps de travail, où la catégorie des cadres a été distinguée en
trois sous-groupes pour lesquels différents modes de mise en œuvre de la réduction
du temps de travail ont été appliqués, fournit un bon exemple de ces différences : le
lecteur français se souvient certainement de l’indignation de la part des organisations des cadres soucieuses de maintenir leur unité. Voyons maintenant les
classifications allemandes actuellement en usage.
2. LES NOMENCLATURES PROFESSIONNELLES OU
SOCIOPROFESSIONNELLES
OFFICIELLES ACTUELLES
En Allemagne, trois types de classifications sont utilisées de manière alternative
ou de façon concomitante :
2.1. LA KLASSIFIZIERUNG DER BERUFE
La Klassifizierung der Berufe (le classement des professions ou métiers) du
Statistisches Bundesamt, l’homologue allemand de l’INSEE, répertorie les métiers à
la manière d’une nomenclature d’activité économique (individuelle) sans qu’interviennent ni le niveau de formation (apprenti, compagnon, maître), ni le statut dans
l’établissement (contremaître, cadre supérieur).
Conformément aux conventions collectives, cette classification isole d’une part
le personnel technique et d’autre part le personnel commercial. Au niveau le plus
agrégé on trouve 6 Berufsbereiche (indiqués en chiffres romains), c’est à dire des
domaines professionnels qui sont calqués sur les activités économiques. Ils sont
ensuite divisés en 33 sections, qui sont elles-mêmes divisées en 86 groupes professionnels à deux chiffres ( Berufsgruppen ). Au niveau à trois chiffres, on trouve 320
corps professionnels ( Berufsordnungen ), et au niveau le plus fin on dispose de
25 000 intitulés d’emploi ( Berufsbezeichnungen ), très rarement utilisés. Cette structure s’apparente à l’ancien code des métiers français en vigueur avant l’adoption des
PCS.
TABLEAU 1
LA CLASSIFICATION DES METIERS ( KLASSIFIZIERUNG DER BERUFE )
TABLEAU 1 – LA CLASSIFICATION DES METIERS ( KLASSIFIZIERUNG DER BERUFE )
I – M ETIERS DE L’AGRICULTURE, DE LA PECHE ET DE LA FORET
I a – Métiers de l’agriculture, de la pêche et de la forêt
01 Agriculteurs
02 Éleveurs, métiers de la pêche
03 Administrateurs, conseillers en agriculture et élevage
04 Main d’œuvre agricole, donneurs de soins aux animaux
05 Jardiniers
06 Métiers de chasse et de la forêt
II – M ETIERS DE L’EXTRACTION DES MINERAIS
II a – Métiers de l’extraction des minerais
07 Mineurs
08 Extraction de gaz, du pétrole
III – M ETIERS DE LA PRODUCTION ( FABRICATION )
III a – Métiers de la pierre et des matériaux de construction
10 Métiers de la pierre
11 Métiers de fabrication des matériaux de construction
III b – Métiers de la céramique et du verre
12 Céramistes
13 Verriers
III c – Métiers de la chimie et des matières plastiques
14 Métiers de la chimie
15 Métiers de la fabrication de matières plastiques
III d – Métiers de la fabrication du papier et de l’imprimerie (16 et 17)
III e – Métiers de la transformation du bois et professions connexes (18)
III f – Métiers de la fabrication et du travail du métal (19 à 24)
III g – Ajusteurs, serruriers, mécaniciens, et professions connexes (25 à 30)
III h – Électriciens (31)
III i – Moniteurs, assembleurs, et professions de la métallurgie (32)
III k – Métiers du textile et de l’habillement (33 à 36)
III l – Métiers de cuir et des peaux (37)
III m – Métiers de l’alimentation (39 à 43)
III n – Métiers du bâtiment (44 à 47)
III o – Métiers de l’aménagement intérieur des bâtiments (48 et 49)
III p – Menuisiers, modeleurs de bois (50)
III q – Peintres et professions connexes (51)
III r – Métiers du contrôle de qualité et d’expédition des marchandises (52)
III s – Manœuvres sans spécialisation (53)
III t – Machinistes, conducteurs et professions connexes (54)
IV – M ETIERS TECHNIQUES ( INGENIERIE )
IV a – Ingénieurs, chimistes, physiciens, mathématiciens
60 Ingénieurs
61 Chimistes, physiciens, mathématiciens
IV b – Techniciens, autres professions techniques
62 Techniciens
63 Techniciens spécialisés
V – M ETIERS DES SERVICES
V a – Métiers du commerce de marchandises
68 Commerciaux
V b – Métiers commerciaux des services
69 Assureurs et banquiers
70 Autres métiers commerciaux des services
V c – Métiers des transports
71 Métiers du transport terrestre
72 Métiers du transport aérien et fluvial
73 Métiers des télécommunications
74 Manutentionnaires des transports, magasiniers
V d – Métiers de l’administration, de l’organisation, de bureau
75 Entrepreneurs, organisateurs et conseillers économiques
76 Députés et métiers administratives de décision
77 Comptables et analystes
78 Assistants de bureau
V e – Métiers de l’ordre et de la sécurité
79 Gardiens, métiers de la surveillance
80 Métiers de la sécurité
81 Juristes
V f – Métiers littéraires et artistiques
82 Documentalistes, traducteurs, interprètes
83 Artistes et métiers apparentés
V g – Métiers de la santé
84 Médecins et pharmaciens
85 Autres métiers de la santé
V h – Métiers sociaux, de l’éducation, professions intellectuelles et
scientifiques non encore mentionnées
86 Travailleurs sociaux
87 Enseignants
88 Métiers des sciences humaines et naturelles
89 Clergé
V i – Métiers généraux des services
90 Coiffeurs, esthéticien(ne)s, métiers des soins du corps
91 Restaurateurs, hôteliers
92 Métiers liés aux activités ménagères
93 Métiers du nettoyage industriel
VI – AUTRES METIERS
VI a – Autres métiers
97 Aides familiaux en dehors de l’agriculture
98 Force de travail n’ayant pas encore de métier défini
(dont : Apprentis et personnes en formation, et « main d’œuvre,
cherchant du travail, sans encore de métier défini »)
99 Autre
Source : C. Lefèvre, Insee, 1998, p. 77.
C. Lefèvre, Insee, 1998, p. 77.
De son côté, la Bundesanstalt für Arbeit, l’homologue de l’ANPE, a développé
une autre classification très proche de celle que nous avons mentionnée ci-dessus,
mais qui est sous-divisée en
- 3 domaines professionnels ( Berufsbereiche ),
- 20 champs professionnels ( Berufsfelder ),
- 83 groupes professionnels ( Berufsgruppen ),
- 320 corps professionnels ( Berufsordnungen ).
Jusqu’ici, la statistique allemande ne se distingue pas beaucoup de celle de
beaucoup d’autres pays d’Europe qui disposent aussi d’une nomenclature des métiers
plus ou moins proche de celle du BIT. Les deux systèmes de classification s’intègrent parfaitement dans les nomenclatures internationales et européennes et des
tables de passage vers la classification ISCO-88 (CITP) ont été élaborées. Rappelons
que les PCS françaises permettent difficilement le passage à ces nomenclatures.
2.2. LEISTUNGSGRUPPEN
À coté des classifications des professions il existe aussi une classification fondée
sur le niveau de compétence appelée Leistungsgruppen (« groupes de performance »). Élaborée à partir des grilles salariales des conventions collectives, elle
s’appuie sur la dichotomie « ouvriers/non-ouvriers » ou « manuels/non-manuels ».
Elle repose sur la notion de hiérarchie et sur le niveau de qualification. Les salariés
ouvriers et non-ouvriers sont séparés respectivement en trois et en six rubriques
(chiffres arabes pour les ouvriers et romains pour les non-ouvriers). Cette classification est utilisée par l’Office statistique pour le suivi des salaires du secteur privé,
d’autres grilles étant appliquées pour le secteur public.
Cette spécialisation des usages de ces différentes classifications différencie la
statistique socioprofessionnelle allemande des PCS françaises qui sont utilisées dans
des enquêtes statistiques variées, reprises en dehors du champ strict de la statistique,
par les universitaires, les instituts de sondage, les médias etc. Elle n’est pas connue
du grand public. Il est révélateur que ces catégories n’aient pas de titres ou d’intitulés. Ce système ne correspond pas, comme l’a remarqué Cécile Lefèvre, à un
phénomène d’identification ou de cristallisation de groupes sociaux (Lefèvre 1998,
p. 80 et 82).
2.3. NOMENCLATURES A ORIENTATION PLUS SOCIOLOGIQUE
Venons-nous enfin aux nomenclatures à orientation plus sociologique, avec en
premier lieu la classification de la « position dans la profession » ( Stellung im
Beruf ).
Dans sa version la plus répandue, cette classification distingue cinq catégories :
-
arbeiter (ouvriers),
-
Angestellte (cols blancs, non-manuels),
-
Selbständige (indépendants),
-
Beamte (fonctionnaires),
-
Mithelfende Familienangehörige (aides familiaux).
Mieux connue, cette nomenclature est pourtant peu utilisée. Ainsi, elle n’apparaît
qu’une seule fois dans le Datenreport, l’homologue allemand des Données sociales.
Que ce soit sur le plan des revenus, de la natalité ou de la mortalité différentielle, les
modes de représentation institutionnalisés auprès du Statistisches Bundesamt ne
révèlent pas de différences sociales notables, ce qui fait que l’Annuaire statistique
allemand n’a guère plus d’attrait pour une lecture sociologique que l’annuaire téléphonique. Ne disposant d’aucune nomenclature sociale et professionnelle, la statistique publique nous livre une image toute à fait nivelée et monolithique de la réalité
sociale allemande. Le tableau 2 illustre la faiblesse de cette nomenclature. On peut
observer que la population active est regroupée de manière très inégale sur les cinq
catégories.
TABLEAU 2
POPULATION ACTIVE SELON LA POSITION DANS LA PROFESSION (STELLUNG IM BERUF ) DANS
TABLEAU 2 – POPULATION ACTIVE SELON LA POSITION DANS LA PROFESSION (STELLUNG IM BERUF ) DANS
LE TERRITOIRE DE L’ANCIENNE RFA ( EN %).
1950 1998
Ouvriers 48,4 33,0
Angestellte 16,5 48,0
Indépendants 15,6 10,4
Fonctionnaires 4,1 7,3
Aides familiaux 14,9 1,3
Source : Datenreport, Statistisches Bundesamt 1999, p. 93.
Datenreport, Statistisches Bundesamt 1999, p. 93.
Cette nomenclature est le reflet d’une représentation de la société divisée en
ordres ou états, d’une « ständische Ordnung » selon l’expression de Max Weber.
Elle est l’héritage des processus d’inclusion et d’exclusion dans le droit du travail et
le droit social au siècle dernier au moment de la création de la Sécurité sociale par
Bismarck (la retraite ouvrière est créée en 1889 et la retraite des employés en 1911),
et donne « une vision très cloisonnée et figée des groupes sociaux » (Lefèvre 1998,
p. 84).
2.4. LE CHAMP DU TRAVAIL DE REPRESENTATION DU MONDE SOCIAL ET SES
EXPERTS
Cette inertie historique frappante d’une vision du monde social dépassée, voire
anachronique, réclame une explication.
Un élément en est bien le légalisme extrême de la statistique publique allemande,
particularité socio-historique qui explique en partie pourquoi cette nomenclature
s’est maintenue pratiquement sans changements notables à travers les discontinuités
radicales de l’histoire allemande. On peut fournir deux types d’explications à cette
inertie. D’une part, il n’entre pas dans les missions de l’Office de statistique fédéral,
par opposition à l’INSEE, d’effectuer des études approfondies autonomes au delà
des analyses descriptives à partir des chiffres ; il n’accumule donc aucun savoir sur
la validation des outils qu’il utilise, ce savoir méthodologique et théorique, tant
statistique qu’économique se trouve du côté des universitaires. À cela s’ajoute le fait
que le recrutement des agents du Statistisches Bundesamt s’effectue presque
exclusivement parmi des juristes et des économistes. On cherchera en vain une trace
quelconque de cette forme de réflexion théorique et méthodologique critique développée par les acteurs professionnels de la statistique publique française que nous
avons pu consulter lors d’un travail de terrain sur les divergences et les convergences des champs de représentation du monde social français et allemand et des
divisions de travail entre de différents groupes d’experts les caractérisant. Une des
raisons socio-historiques essentielles de l’absence de perspectives sociologiquement
pertinentes dans la construction statistique de la réalité sociale en Allemagne réside
certainement dans le fait d’une coupure presque totale entre le monde de la recherche sociologique d’un côté, et celui de la production statistique de l’autre. Ces deux
mondes n’ont pas toujours été aussi étanches comme le démontrent les travaux des
années vingt et trente des grands sociologues comme Theodor Geiger sur les couches
sociales en Allemagne à l’aube du National-Socialisme, ou les travaux sur les
Angestellte d’Emil Lederer et de Hans Speier (Geiger, 1987 ; Speier 1977). L’homologue de l’INSEE en Allemagne, le Statistisches Bundesamt de Wiesbaden, est
caractérisé par une majorité écrasante d’économistes et l’absence presque totale de
sociologues. De plus, selon les entretiens menés avec des administrateurs de cette
institution, ses fonctionnaires n’ont aucune formation d’inspiration sociologique. Ils
gèrent les statistiques relevant du domaine de la vie sociale à peu près comme ils
gèrent les statistiques économiques ou démographiques. L’investissement théorique
dans ce type de travail positiviste par excellence est non seulement quasiment nul,
mais de plus perçu comme déplacé. Un exemple en est fourni par la lettre que nous a
adressée un des trois représentants du Statistisches Bundesamt avec lesquels nous
nous sommes entretenus : « Ce que vous avez dit sur le caractère construit de la
statistique publique m’a beaucoup frappé et j’aimerais en savoir plus. Est-il possible
de me nommer des livres traitant cette question ? Il va sans dire que je m’y intéresse
exclusivement à titre personnel ». Il s’agissait d’un fonctionnaire responsable des
statistiques de l’emploi et le rapport peu réflexif et critique qu’il entretenait avec sa
pratique quotidienne nous paraît malheureusement bien typique de l’état d’esprit de
la statistique publique allemande. L’absence de toute réflexion sociologique
n’étonne donc pas trop quand on tient compte du profil-type des acteurs, mais il
faudrait en même temps s’interroger sur les conditions historiques qui n’ont pas
permis d’imposition efficace de modes et de catégories de pensée sociologiques des
sociologues allemands. Comment expliquer l’impuissance de cette science sociale
face à un secteur-clé de la représentation du monde social ? Comment comprendre la
si faible présence des sociologues allemands dans un domaine aussi crucial ?
Tout donne à penser que le haut degré de cloisonnement du monde académique
en Allemagne, l’autosatisfaction reposant sur l’idée de produits scientifiques « purs »
(la recherche fondamentale « noble » qui s’oppose à toute profanation sous forme de
recherche appliquée) caractérisent une division du travail de représentation du
monde social très stricte et ne facilitent guère une coopération entre les acteurs de la
statistique publique se définissant comme des fonctionnaires et des « homo academicus » retranchés dans leur tour d’ivoire. Tandis qu’en Allemagne, la statistique
publique a jusqu’à ce jour gardé en vie le système de classification centenaire dit
Stellung im Beruf sans tenir compte des acquis faits dans d’autres pays européens en
matière de représentation du monde socio-économique, son voisin, la Suisse, nous a
montré récemment qu’une modernisation et rationalisation des classifications socio-professionnelles de la statistique publique est faisable. L’office de la Statistique
suisse a mis en place une classification proche des PCS françaises, enrichie par
quelques éléments inspirés par les travaux d’Eric O. Wright. Ceci est sans doute dû
en bonne partie à l’influence des œuvres de Pierre Bourdieu sur la recherche en
Suisse, mais aussi au fait qu’un grand nombre des administrateurs et dirigeants de
cette institution ont une formation sociologique, le discours sociologique y étant
nettement plus présent qu’auprès de son homologue allemand.
Ce retrait des sociologues allemands de la production des représentations publiques
du monde social n’est pas sans conséquences pour les sciences sociales allemandes
elles-mêmes.
3. D’UNE CLASSIFICATION STATISTIQUE ANACHRONIQUE A UNE
REPRESENTATION DESTRUCTUREE DU MONDE SOCIAL
Comme tout autre objet sociologique, les « structures sociales » telles que les
catégories socioprofessionnelles n’existent pas comme « telles » dans une quelconque objectivité sociale irréductible, dont la science sociale n’aurait à faire qu’un
constat positif et neutre. Tout au contraire, cet objet est l’enjeu d’une construction
collective dont les logiques et les formes varient d’une époque et d’un contexte
culturel à l’autre de façon considérable. La thématisation et la représentation de
telles structures sociales est certes une affaire publique et dans certaines limites
accessible à tous les membres d’une société donnée – chacun semble être libre de
trouver ses mots pour dire la société et ses composantes selon son propre « sense of
social structure » (Goffman), mais il va de soi qu’elles trouvent des porte-paroles
privilégiés et des acteurs légitimes sous forme d’« experts professionnels de la
réalité sociale » détenant de façon plus ou moins prononcée un « monopole de représentation légitime du monde social » tout en se trouvant dans une situation de
concurrence permanente autour de ce monopole de définition légitime des réalités
sociales.
L’État moderne est très largement le garant de cette élite particulière. Il sanctionne ses compétences et sa crédibilité (voir les « Bildungsdiplommenschen »
[5] dont
parle Weber), lui offre les titres, les postes et les crédits dont elle a besoin pour faire
son travail d’expertise et dans certains cas comme celui de la statistique publique, en
fait une science de l’État par excellence, comme le reflète si bien la proximité
étymologique des mots allemands
Staat (État) et
Statistik (statistique).
Les structures du champ de construction et de représentation de la réalité sociale
et les formes de division de travail entre les différents types d’acteurs professionnels
qui le caractérisent sont elles-mêmes des faits socio-historiques d’une grande
variabilité interculturelle. Selon les contextes culturels, l’observateur peut se trouver
face à des champs plus ou moins anciens, plus ou moins autonomes et cohérents et
plus ou moins centralisés et homogènes. Même dans deux sociétés très proches
selon tous les paramètres socio-économiques et politiques, comme la France et
l’Allemagne, ces divergences socio-historiquement posées peuvent être considérables et en même temps difficilement communicables, étant donné que les « mots
pour le dire », les concepts utilisés dans les deux contextes, sont directement
enracinés dans les deux traditions scientifiques et les deux « grammaires sociétales »
ou « sémantiques du monde social » respectives.
Les formes d’auto-réfléxion et d’auto-thématisation sociologiques caractéristiques
de nos sociétés modernes respectives s’inscrivent dans des traditions nationales
largement cloisonnées dont les codes particuliers forment des systèmes autoréférentiels apparemment évidents pour tous ceux qui partagent un champ national de
représentation du monde social donné, tandis que l’observateur étranger se trouve
face à des problèmes de compréhension, de traduction et de communication
difficiles à surmonter.
4. DE LA PAUVRETE DES OUTILS STATISTIQUES A LA MISERE DE LA
SOCIOLOGIE
ALLEMANDE : LE MAIN-STREAM DE LA REPRESENTATION DU MONDE
SOCIAL OUTRE-RHIN
Si l’on voulait mettre à jour l’analyse du vocabulaire des institutions indoeuropéennes entamée par Benveniste, on ferait bien de s’intéresser de près au
vocabulaire utilisé pour parler du monde social. Dans le contexte allemand d’après
guerre, l’observateur étranger pourrait ainsi établir une sorte de glossaire des
concepts sociologiques courants depuis le milieu des années 1980. Nous en présentons ci-dessous un petit échantillon sommaire :
- individualisation des modes de vie (Beck)
- effet d’ascenseur et le déclin des inégalités hiérarchiques (Beck)
- déstructuration (Hradil)
- groupes de style de vie (Lüdtke)
- société de classe déstructurée (Berger)
- milieux socio-politiques (Vester)
- nouveau juste milieu (Geissler)
- société du spectaculaire (Schulze)
- milieux de style de vie (Becker)
- inégalités horizontales (Hradil)
- inégalités sociales existantes, mais de plus en plus invisibles (Beck)
- société « multi-optionnelle » (Gross)
- différentiation horizontale des conditions et des styles de vie (Sinus)
- les clientèles de l’État-Providence comme catégories-clé de la structure
sociale (Lepsius)
- caractère épisodique des situations socio-économiques hétérogènes dans les
trajectoires biographiques (Leibfried/Leisering)
- etc.
On constatera donc très vite que l’« orchestre sociologique » allemand « main
stream » produit une belle cacophonie en ce qui concerne le discours sur la structure
sociale et le vocabulaire utilisé. Si on cherche, au-delà de cette hétérogénéité exotique et opaque, une sorte de dénominateur sémantique commun à ces concepts qui
circulent dans le monde des sciences sociales en Allemagne depuis une quinzaine
d’années, celui-ci semble se présenter sous la forme suivante :
- il y a un large consensus dans la communauté scientifique allemande autour de
l’idée que les concepts « classes » ou « couches sociales » sont depuis un bon
moment déjà dépassés par les événements historiques ;
- les disparités des conditions de vie matérielles et les inégalités des modes de vie
symboliques existent toujours (tout le monde est à peu près d’accord là dessus !),
mais elles sont de moins en moins « visibles » et ne font plus partie des représentations collectives prioritaires du monde social ;
- ceci est dû en grande partie à une augmentation considérable du niveau de vie de
la grande majorité des Allemands. Étant donné que tout un chacun participe au
moins de façon modeste au bien-être de la société de consommation et y trouve une
large panoplie de symboles communs pour la stylisation de son mode de vie, les
modes de vie deviennent de plus en plus enjeux d’une individualisation à base de
choix subjectifs (le fameux « goût » individuel) et l’ordre symbolique se trouve de
plus en plus déstructuré par le déclin de la force structurante de l’origine et de
l’appartenance sociale ;
- dans d’autres pays, tels que la Grande-Bretagne ou la France, la situation est,
selon un large consensus parmi les sociologues allemands, bien différente. Les
inégalités étant plus « visibles » (ou plus clairement représentées !) Outre-Rhin, elles
y trouveraient une évidence beaucoup plus grande, comme le souligne bien Ulrich
Beck, le sociologue allemand contemporain le plus lu dans son pays (quoique presque
inconnu en France jusqu’à la traduction française récente de sa « Risikogesellschaft », ce qui pourrait servir comme un bon révélateur des cloisonnements
toujours existants entre nos deux communautés scientifiques) : étant plus « visibles »,
on en parlerait forcément beaucoup plus ! Et en effet, l’observateur français se
déplaçant en Allemagne en s’intéressant à la place que l’on accorde au thème des
inégalités sociales dans les discours publics de toutes sortes – des débats parlementaires aux mass media – va vite constater que cette question ne mérite guère un
grand intérêt et n’occupe que très peu de place dans les représentations quotidiennes
du monde social
Pour illustrer cette vision nivelée ou « déstructurée » du monde social il suffit de
comparer les publications de la Statistique publique en Allemagne et celles de
l’Insee en France ;
Données Sociales par exemple trouve dans le thème des structures sociales en général et du rôle des PCS dans la structuration du monde social et
des pratiques les plus diverses qui le traversent un élément-clé, sinon le leitmotiv par
excellence, tandis que
Datenreport se présente comme un pot-pourri sans principe
de structuration sociologiquement pertinent et très pauvre sur la question des
structures sociales.
[6]
De même, l’observateur français des réalités sociales allemandes constatera très
vite que les discours familiers sur les inégalités existantes entre les différentes
catégories sociales, comme par exemple leur accès inégal au capital scolaire et au
système d’enseignement, sont presque inexistants Outre-Rhin. La même chose est
vraie pour la question de l’exclusion sociale et de la pauvreté qui lui est étroitement
liée. L’observateur se trouve donc de nouveau devant un miracle allemand. Que faire
d’un tel mystère sociologique ? Est-il vrai que les structures sociales soient moins
visibles du côté droit du Rhin ?
Si l’on confronte les discours main-stream de la sociologie allemande au domaine
du marketing et de l’analyse de marché qui constituent souvent une sorte de vulgarisation et une mise en pratique simplifiée et euphémisée des sciences sociales proprement dites, on arrive de façon paradoxale à un renversement des rôles. Tandis que la
sociologie allemande contemporaine tourne le dos à l’analyse classique de la structure sociale en termes de hiérarchie, de stratification et de différentiation verticale du
monde social
[7], l’analyse de marché allemande occupe quant à elle ce terrain délaissé par les experts universitaires de la réalité sociale et offre à l’observateur une
multitude d’illustrations des différentiations sociales les plus diverses – du comportement électoral selon l’appartenance à tel ou tel milieu social aux préférences
concernant les loisirs et les lieux de vacances jusqu’au goût esthétique concernant
l’intérieur et le mobilier – qui contredisent ouvertement l’idée des structures sociales
« invisibles » avancée par Ulrich Beck (1986, trad. Française 2001) ou la thèse d’un
monde social sans structures avancée par ses collègues cités plus haut. Néanmoins,
la portée de telles analyses, dont certaines semblent directement sortir des
Données
Sociales françaises, vu leur compatibilité frappante avec la représentation des CSP,
reste très limitée : les acteurs de l’analyse de marché ont une légitimité scientifique
très faible et manquent même de reconnaissance de la part des économistes. Il s’agit
souvent d’
homo academicus « défroqués », ayant quitté le champ universitaire en
manque de postes pour vendre leurs compétences dans un champ proche du champ
économique et se trouvant dans une situation doublement délégitimée et stigmatisante : les économistes « purs » les boudent, voyant dans ce type de recherche un
reflet de la sociologie en tant que science molle et superficielle, les sociologues
universitaires, quant à eux, les traitent comme des scientifiques déchus et corrompus, vendant les outils critiques des sciences sociales au capital économique en les
transformant en instruments de domination et de manipulation économiques. De tels
stigmates font que les produits de ces spécialistes illégitimes du monde social sont
généralement ignorés par les sociologues universitaires. Un groupe de chercheurs de
l’Université de Hanovre sous la direction de Michael Vester (2001) fait néanmoins
exception : ils ont emprunté de modèle d’analyse socio-structurale élaboré par
SINUS (1992) et transformé cet instrument de marketing en instrument de recherche
sociologique pertinent. Mais même si cet instrument a d’ores et déjà fait ses preuves
dans les travaux du groupe du Hanovre, il souffre toujours d’un manque de reconnaissance scientifique et sociale, dû au caractère arbitraire et aléatoire des nomenclatures et des taxinomies utilisées
[8].
En attachant aux catégories sociales identifiées de façon pertinente à travers leurs
multiples recherches des étiquettes certes très inventives, sinon fantaisistes, sans
fondement dans le discours public et sans légitimation juridico-politique (pour la
thématisation du contexte français on se sert de catégories telles que « les post-modernistes », les « oubliés », les « managers modernes » ou les « rebelles hédonistes » et autres étiquettes farfelues) ces acteurs du champ de représentation du
monde social discréditent d’emblée leurs produits qui apparaissent dictés par l’esprit
et le goût du temps et soumis à des modes esthétiques.
Aucune des classifications du monde social en usage dans le champ allemand de
la représentation de la structure sociale ne peut donc prétendre à un statut de
reconnaissance sociale et un consensus à l’intérieur de la communauté scientifique
autour d’une taxinomie sociale ne semble guère envisageable. Une socio-histoire de
la sociologie allemande est donc nécessaire pour comprendre ces spécificités nationales
Tout se passe comme si ce «
Sonderweg »
[9] s’était prolongé et confirmé sans
détours au XIX
e siècle dans ce que Marx appelait très justement l’« idéologie allemande », basée sur un « anachronisme historique » très particulier. Face à une
noblesse protégée par un État autoritaire et confrontée à son impuissance politique ,
la bourgeoisie allemande aurait alors développé alors un habitus de classe basé sur la
négation de son propre rôle historique en tant que classe dominante et se serait
donné l’air philistin (Marx) d’une classe moyenne. Manquant de bourgeoisie digne
de ce nom, les rapports de classe et la question des inégalités sociales ne se seraient
manifestés Outre-Rhin que de façon voilée et euphémisée et l’absence d’une
conscience de classe élitiste chez la bourgeoisie allemande se serait alors traduite par
un manque de visibilité et donc par un nivellement des représentations des structures
sociales dans leur globalité.
Ce mythe collectif d’une grande inertie historique trouvera après la chute du III
e
Reich (où il y avait des tendances au sein de la Deutsche Arbeitsfront à supprimer la
distinction entre les
Angestellte et les ouvriers au nom de la « Volksgemeinschaft » ;
cf. à ce sujet Kocka, 1981) une nouvelle variante, celle d’un recommencement absolu et pur, tel un phénix renaissant de ses cendres après une catharsis collective
douloureuse. Dans les années d’après-guerre, le mot de « pauvreté du peuple »
servira de mot-clé au discours politique allemand et accompagnera l’idée d’un
départ à zéro collectif et d’un miracle allemand (
Wirtschaftswunder ) produit par un
peuple unifié et homogène, sans clivages et sans inégalités sociales notables. Ce
refoulement social, facilité par le traumatisme historique et l’idée d’une culpabilité
collective, allait ensuite trouver sa consécration scientifique dans le théorème de la
« société des couches moyennes nivelées », mythe fondateur du discours allemand
sur les inégalités sociales esquissé plus haut.
[10]
Mais autant les pistes théoriques de la démarche reconstructive et compréhensive
esquissées ci-dessus paraissent intéressantes et pertinentes, autant elles risquent de
passer à côté de l’essentiel. Certes, une telle vision historique du « Sonderweg » et
de la société allemande et de la sociologie allemande nous permet d’identifier une
sorte de prédisposition collective pour un certain type de vision et de division du
monde social que l’on peut caractériser avec Louis Dumont, s’inspirant des travaux
de Karl Pribram, comme « individualisme holiste » (Dumont 1983 ; Pribram 1922)
et de comprendre un peu mieux comment et pourquoi le main-stream de la socio-logie allemande a pu avoir dès la fin du XIXe siècle tendance à niveler les inégalités
socio-structurales et à accentuer l’image d’une société sans clivages et sans antagonismes. Mais d’un autre côté, l’objectivation critique et réflexive des spécificités du
discours sociologique allemand sur l’inégalité sociale pourra emprunter une voie
beaucoup plus empirique et terre à terre en suivant l’hypothèse suivante : si le mainstream de la sociologie allemande ne cesse de souligner depuis les années 1980 que
la société allemande se présente sous une forme de plus en plus déstructurée et
nivelée tout en soulignant que les inégalités de fait continuent à exister et à s’accentuer même depuis le début des années 1990, ce paradoxe mystérieux s’explique à
notre avis par un manque de mise en forme, par l’absence d’un travail de construction et de représentation du monde social et par une sorte de nivellement cognitif des
représentations de celui-ci.
Selon cette thèse, on aurait affaire à une sorte de déstructuration des schèmes de
représentation de l’espace social due à l’absence d’une sémantique du monde social
suffisamment cohérente et légitime pour être collectivement partagée, les structures
sociales existent toujours, mais on ne dispose plus de schèmes de perception et de
jugement légitimes. Paradoxalement ou pas, côté allemand on manquerait donc de
mots pour « dire » la vérité du monde social parce que trop de mots circulent, se
trouvent en concurrence les uns avec les autres et souffrent d’un manque total
d’équivalence et de convertibilité réciproques.
Le fait qu’il y ait toute une multitude de constructions du monde social et tout un
vocabulaire très riche pour parler des groupes sociaux en termes de milieu ou de
groupe de style de vie ne constitue guère le problème principal. Ce qui fait défaut,
c’est une toile de fond, un cadre de référence collectivement partagé à travers lequel
on pourrait communiquer, une sorte d’équivalent général de base institutionnalisé et
sanctionné par l’État qui lui accorderait un monopole de légitimité. Les catégories
statistiques disponibles en Allemagne pour la représentation officielle du monde
social appelées Stellung im Beruf semblent, comme on a essayé de le montrer plus
haut, s’opposer à de telles fonctions sociologiques et s’inscrire dans une logique
purement juridique et bureaucratique.
Quand on entend ou lit bon nombre de sociologues allemands se plaindre des
catégories Stellung im Beruf en soulignant leur manque total de pertinence socio-logique, il faut leur renvoyer la critique en soulignant que cette absence de catégories sociologiquement pertinentes les confronte bel et bien à leur propre incapacité
en tant qu’architectes du monde social. Compte tenu de leur compétence, qui d’autre
qu’eux aurait pu et dû proposer la construction d’un modèle de société capable de
s’imposer comme « common sense of social structure » (Goffman) et qui sinon eux-mêmes aurait dû élaborer une taxinomie sociologiquement pertinente pour la faire
rentrer dans le langage courant ? Nous pouvons donc avancer une hypothèse théorique double autour des différences franco-allemandes esquissées ci-dessus. La
représentation des structures sociales en France sous forme de CSP mise en place il
y a un demi siècle trouve une condition de possibilité historique dans une sorte
d’imposition d’une vision et division sociologiquement pertinentes du monde social,
due en bonne partie à une présence forte de la pensée sociologique dans le champ de
travail de représentation du monde social ou si l’on préfère, à une présence forte
d’une perspective sociologique dans l’habitus professionnel des acteurs mandatés
par l’État pour quantifier et catégoriser la réalité sociale. Inversement, cette
hypothèse nous donne à penser que les conditions d’impossibilité historique d’une
telle représentation publique sociologiquement pertinente se trouvent dans l’absence
d’une telle imposition de la pensée sociologique dans le champ de travail de
représentation du monde social. Cette absence peut être interprétée, en faisant une
sorte d’objectivation sociologique de la sociologie allemande, dans deux directions
différentes ayant toutes les deux une certaine plausibilité.
D’un côté on peut penser que les sociologues allemands n’ont pas su se faire
une place dans les institutions publiques chargées de ce travail parce que les postes
essentiels sont depuis fort longtemps occupés par les économistes ou les juristes, les
derniers détenant, vu l’absence d’institutions homologues aux grandes écoles
françaises, depuis le XIXe siècle une sorte de quasi-monopole pour le recrutement de
la noblesse d’État allemande. Il s’agirait donc d’une faiblesse institutionnelle ou
d’un manque de force sociale de la part de la sociologie allemande.
Dans une autre perspective, il faudrait plutôt parler d’une absence ou d’une
faiblesse de ce que l’on pourrait appeler, en paraphrasant Foucault, une « volonté de
savoir » et de « faire savoir » de la part de la sociologie allemande qui semble jouer
un rôle public nettement moins visible et actif qu’en France et semble beaucoup plus
restreinte dans les limites du champ académique proprement dit et de l’art pour l’art
de la théorie pure.
En vérité, les deux hypothèses ne s’excluent guère mutuellement et représentent
plutôt les deux faces d’un seul et même processus qui montre que le caractère
cloisonné et auto-référentiel de la sociologie académique allemande est à la fois
cause et effet de l’imposition sociale et politique ratée. Pensons qu’au moment
même où Durkheim élaborait son projet d’une sociologie comme source d’une
morale laïque au service de la IIIe République, ses confrères allemands vivaient sous
les conditions d’un autoritarisme étatique pré-moderne et produisaient face à cette
forme d’impuissance politique totale des sciences sociales une forme de réflexion
sociologique profondément apolitique. Celle-ci semble survivre sous les conditions
actuelles sous forme de représentation scientifiquement légitimée d’une « société de
couches moyennes nivelée » (Schelsky) et contribuer de façon essentielle, à travers
une sorte de « self fullfilling prophecy », à produire l’image d’un monde social
« sans qualités » sociologiques.
Quoi qu’il en soit, cette inertie historique allemande semble trouver bientôt une
solution lui arrivant de l’extérieur à travers le processus de construction d’un espace
européen de représentation du monde social unifié et uniformisé et tout donne à
penser que ceci se retraduira forcément par une plus grande pertinence sociologique
des nomenclatures futures. Mais de quelles nomenclatures s’agira-t-il ?
5. CONCLUSION : QUELLES CATEGORIES POUR PENSER ET REPRESENTER
LE MONDE SOCIAL EN EUROPE ?
Dans une perspective théorique générale, la construction des statistiques sociales
européennes actuellement en cours fait partie intégrante d’un projet de création d’un
immense espace d’équivalences, pour reprendre l’expression d’Alain Desrosières,
c’est à dire d’un espace au sein duquel des choses, des hommes et des situations
peuvent être considérés comme équivalents, et de ce fait comparables. Ce processus
peut être mis en parallèle avec le processus de création des États-nations au XIXe
siècle qui allait de pair avec la mise en place de marchés du travail nationaux, de
systèmes de protection sociale, de bureaucraties étatiques, et des sciences sociales,
mais surtout avec la construction du salariat moderne (Castel, 1995), et par là d’une
homogénéisation des conditions et des modes de vie de la population.
Dans le débat autour des nomenclatures professionnelles, il s’agit tout d’abord
d’une confrontation de deux attitudes dont les formes extrêmes ou idéal-typiques
pourraient être appelées, en caricaturant un peu : universaliste et culturaliste. Pour
l’universaliste il n’est pas question de se demander si les unités de comparaison,
dans notre cas les États européens, forment, dans leur ensemble, un espace
d’équivalences. C’est présupposé d’avance. Donc il est possible d’appliquer à tous
les pays les mêmes outils de connaissance, dans notre cas les nomenclatures professionnelles, pourvu que les questionnaires, les nomenclatures, les procédures et
méthodes d’enquête et de codage soient parfaitement standardisés. Pour le culturaliste, au contraire, chaque pays constitue une entité sui generis qui ne peut être
réduite à une variante d’un même modèle universel, et ne peut être décrite de façon
pertinente que par ses propres termes et ses propres nomenclatures statistiques,
issues d’une longue histoire particulière.
Certes, ces deux positions extrêmes ne sont pas défendues comme telles. Nous
pensons que les représentants qui sont proches de la première position, comme
Goldthorpe par exemple, sont conscients des limites et des pièges de leur approche.
Inversement les partisans de la deuxième position doivent concéder qu’il existe
suffisamment de traits communs aux pays de l’Europe pour qu’on puisse faire de
telles comparaisons, et que même les pays tels qu’ils existent aujourd’hui sont évidemment le résultat d’une telle construction d’un espace d’équivalence, comme elle
est en train de se faire aujourd’hui au niveau européen.
D’ailleurs il y a une forte demande de production de statistiques comparables qui
résulte du fait que les statistiques socioprofessionnelles ne servent pas uniquement à
des fins de connaissance théorique, mais sont directement conçues comme des outils
de décisions et d’actions administratives et politiques. Une résistance radicale contre
toute tentative de construction de nomenclatures européennes serait donc naïve.
- S’il est vrai que la construction d’un espace d’équivalences a pour condition
essentielle une homogénéisation relative des situations matérielles, des institutions et des politiques dans les pays membres de l’UE, il faut se demander si
nous ne sommes pas d’ores et déjà arrivés à un tel point et une nomenclature
européenne devrait donc logiquement inclure tous les pays de l’Union. Mais si
on constate en même temps que même les comparaisons entre des pays relativement proches comme la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne ou la Suède
posent pas mal de problèmes, comment s’imaginer alors l’intégration de pays
comme la Grèce, l’Italie ou les futurs pays-membres de l’Est dans une telle
démarche comparative ? Prenons l’exemple de l’Italie. Le sociologue Marco
Oberti a récemment souligné le fait qu’un nombre croissant de chercheurs italiens refuse d’appréhender l’Italie comme unité pertinente d’étude, surtout pour
des études quantitatives, en insistant sur à la forte disparité économique et
sociale entre les « trois Italies », le Nord, le Mezzogiorno, et l’Italie centrale et
nord-orientale (Oberti, 1995).
- Parmi les nomenclatures socioprofessionnelles on peut distinguer deux principes de construction : le premier est représenté par le class schema de John Goldthorpe et son groupe. C’est une classification qui est élaborée en suivant
plusieurs critères, issus d’une tradition sociologique particulière, comme le dit David Rose dans son article sur la reforme des nomenclatures officielles en Grande-Bretagne (Rose, 1996, p. 304) qui a de ce fait la prétention d’être plus
cohérente, parce que élaborée de manière purement théorique. Le deuxième
modèle par contre, représenté par les PCS françaises, est basé sur l’intégration
de plusieurs principes de classement de la population active, hérités du long
passé de la statistique française. Certes, les PCS n’obéissent pas à une logique
de construction unique, elles sont une construction à plusieurs dimensions. Mais
ne sont-elles pas de ce fait plus appropriées pour être appliquées à un grand
éventail de champs de recherche du fait qu’elles constituent une « nomenclature
à géométrie variable », pour reprendre l’expression de François Héran (1997) ? Pourquoi le class schema de Goldthorpe serait-il plus approprié à des contextes
étrangers uniquement parce qu’il prétend être « a conceptual construction »,
comme le dit David Rose (1996, p. 308) ? « Precisly because the schema is first
of all a conceptual construction, it is by no means UK specific. » On peut aussi
se demander pourquoi, par exemple, la fonction publique ne joue guère de rôle
dans cette nomenclature, bien qu’elle soit si importante dans les conditions et
les relation d’emploi dans beaucoup de pays.
- Un critère important pour évaluer la qualité d’une nomenclature est le fait
qu’elle soit connue et reconnue, c’est à dire diffusée, divulguée et utilisée dans
différents champs au delà de la communauté des statisticiens, la population
comprise. On pourrait parler ici de légitimité, et par conséquent distinguer
plusieurs types de légitimité :
- une légitimité académique (qui indique que la nomenclature est en usage
parmi les scientifiques),
- une légitimité étatique ou bureaucratique (qui indique qu’elle est
consacrée par l’État),
- une légitimité « internationale » (qui indique que la nomenclature est
utilisée dans d’autres pays et sert pour des comparaisons internationales),
- et finalement une légitimité « publique » (qui indique que la nomenclature
ou les catégories sont connues par la population et sont aussi utilisées par les
média).
Développées au nom de l’État et grâce à son monopole de définition légitime de
l’ordre social, les catégories socioprofessionnelles constituent par leur essence
même un enjeu politique de premier rang. Dans chaque contexte national leur émergence et leur développement reflètent les rapports de force entre les classes sociales
et les groupes économiques divers, leurs luttes pour la reconnaissance publique de
leurs acquis, et leurs prétentions à une distribution des biens matériels et symboliques qui leur soit favorable – ce que Weber appelle les « chances de vie ».
Mais selon la division du travail de représentation du monde social entre les
différents types d’experts, statisticiens, juristes, syndicalistes, savants en sciences
sociales au service de l’État ou chercheurs en sciences sans savants au service de
l’analyse de marché etc., les catégories utilisées pour cette représentation peuvent
manifester un degré de cohésion ou de concurrence très différent. Cette concurrence
se situe jusqu’à ce jour principalement à un niveau national et tourne autour d’une
reconnaissance étatique, d’une légitimité académique dans le champ scientifique
donné et d’une imposition par rapport au « sens of social structure » caractéristique
des populations concernées. De nos jours, on assiste à un élargissement transnational du champ de travail de représentation de l’ordre social et d’une nouvelle
forme de lutte de concurrence entre les élites nationales risquant d’amener une perte
de légitimité rapide de leurs constructions respectives de « visions du monde ».
L’exemple britannique montre que des nomenclatures officielles peuvent aussi
entrer en concurrence (les Social classes vs SEG ; cf. Duriez, Ion, Pinçon, Pinçon-Charlot, 1991), et que le schéma « Goldthorpe » a plutôt une légitimité académique,
mais, à coté de cela, est aussi en usage parmi les chercheurs à l’étranger et sert déjà à
des comparaisons internationales.
La nomenclature allemande (
Stellung im Beruf;
cf. supra) par contre n’est guère
utilisée pour la recherche en sciences économiques et sociales (et encore moins pour
la recherche internationale)
[11]. Elle n’est guère plus connue par le « sens commun »
des populations concernées, mais elle possède cependant, de par sa longue tradition
et son légalisme, un degré élevé de légitimité.
Les PCS françaises quant à elles sont utilisées par les chercheurs de diverses
disciplines et pour des objectifs multiples (sondages d’opinion, études de marché
etc.). Si elles ne sont pas connues en détail par la population, du moins les catégories
et la logique de la nomenclature sont familières au grand public ( cf. Boltanski/
Thévenot 1983 ; Desrosières/Thévenot, 1988 ; Faucheux/Neyret, 1999). Néanmoins
on ne les connaît guère à l’étranger, et de ce fait elles ne sont pas utilisées dans les
comparaisons internationales (ce qui est logique, parce que les catégories comme le
groupe des cadres sont des particularités nationales). En même temps il faut
souligner que les PCS ont comme surplus de légitimité de se baser sur des catégories
juridiquement instituées dans uns sens proprement durkheimien (la statistique
publique, le droit du travail etc.).
Si on convient que les PCS françaises montrent le degré le plus élevé de
légitimité, il faut se demander si c’est dû aux vertus inhérentes à la nomenclature, ou
s’il s’agit principalement d’une conséquence de la « raison d’État » française, qui
depuis l’époque de la Révolution a entrepris des efforts considérables pour créer un
espace d’équivalence solide et une harmonisation culturelle et cognitive. Quoi qu’il
en soit, il faudrait se demander si un tel processus est imaginable à moyen terme
dans le cadre de la construction d’une Europe en tant qu’espace d’équivalences
immense. On peut certainement en douter, parce que la construction d’un espace
d’équivalences en France est allé de pair avec l’homogénéisation successive des
conditions de vie, surtout à travers la construction du salariat moderne, la naissance
d’une administration homogène, et finalement avec la mise en place d’un État social
fort. L’histoire sociale de la constitution du chômage comme catégorie (statistique)
en Allemagne illustre de façon prototypique à quel point il a fallu d’abord que
préexistent une volonté et un projet politique de lutte contre le chômage au niveau
du Reich pour que puissent se construire ensuite des catégories pertinentes, autres
qu’une simple agrégation des différentes catégories préexistantes
[12]. Il y a bien eu
des tentatives au niveau européen, comme les sommets de Luxembourg ou de Nice,
pour rechercher une stratégie européenne de l’emploi ou de lutte contre l’exclusion.
Mais elles ont été systématiquement freinées par le recours au principe de subsidiarité. Et aujourd’hui, un réel projet d’unification, efficace et durable, pour l’espace
européen semble encore difficilement concevable.
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[1]
Par la notion de « classification sociologiquement pertinente » nous entendons une classification
théoriquement élaborée et empiriquement fondée à travers des recherches menées sur la réalité
sociale et ses structures, permettant d’observer, d’analyser et de comprendre les faits sociaux en
ayant recours à d’autres faits sociaux. Cette définition doit être élargie encore en allant au-delà des
concepts (bien qu’elle les intègre aussi) qu’on appelle, dans les travaux anglo-saxons, « criterion
validation » et « construct validation » pour prendre comme critère principal de pertinence
l’ancrage des catégories statistiques, et dans les « institutions sociales » (dans le sens durkheimien
comme il est présenté dans l’article de François Heran (1984) « L’assise statistique de la
sociologie » – ici cependant en sens inverse comme « assise sociale de la statistique ») et dans les
représentations collectives. Les institutions sur lesquelles une classification peut être fondée sont,
par exemple, les grilles de classification des conventions collectives ou les catégorisations du droit
social et du travail etc.
[2]
Le terme
Beamt e comprend ici encore, à coté des fonctionnaires du public, les cadres du privé
(
Betriebsbeamte ).
[3]
On désignait comme
alter Mittelstand les petits
indépendants, par exemple les artisans ou les petits
commerçants etc. Notons que le terme
Stand devrait être traduit par « état » et correspond à une
logique de distinction sociale pré-moderne comme l’a bien souligné Weber. Pour des raisons de
lisibilité nous renonçons néanmoins à suivre cet usage sociologiquement pertinent.
[4]
Ces recensements, il est vrai, ne couvraient pas, jusqu’en 1933, la population travaillant dans le
secteur agraire : en 1882 encore presque 50%, en 1925 encore 25% de la population active.
[5]
Expression ironique qui voit la caractéristique-clé de l’homme des classes moyennes modernes
dans le diplôme scolaire dont il dispose
[6]
La nomenclature de la
Stellung im Beruf n’y apparaît qu’une seule fois dans un chapitre qui lui est
consacré et où on trouve seulement une présentation de l’évolution de ces catégories entre 1950 et
1998 (voir tableau 2) ainsi qu’un tableau montrant la distribution des deux sexes à travers les
Stellungen im Beruf pour le territoire de l’ancienne Allemagne de l’Est et de l’Ouest et l’Allemagne
entière.
[7]
A quelques exceptions près ;
cf. par exemple les travaux de Rainer Geißler qui s’insèrent dans la
tradition de Theodor Geiger.
[8]
Rappelons en passant quelques spécificités du contexte français en ce domaine. L’existence de
toute une gamme de nomenclatures farfelues du genre « socio-styles », « style de vie » du CSA ou
du COFREMCA nous montre que l’analyse de marché y semble être portée à créer un langage plus
compatible avec les attentes des commanditaires de telles analyses. Ce langage châtié sur le plan de
la rigueur sociologique et sa composante critique et euphémisant intègre les mots servant à dire le
monde social dans la logique-même des styles de vie à analyser et soumet le monde social à une
logique de « logos ».
[9]
L’idée du « Sonderweg » allemand, qui naît au XVIII
e siècle et qui poursuivra sa carrière
spectaculaire jusqu’à sa manifestation tragique sous le III
e Reich donne à penser que l’Allemagne a
connu une voie historique unique en rupture avec le modèle de modernisation et de rationalisation
occidentale français ou britannique.
[10]
Le terme était forgé par Helmut Schelsky dans « Die Bedeutung des Schichtungsbegriffs für die
Analyse der gegenwärtigen deutschen Gesellschaft » (paru en 1954), dans : Schelsky 1979.
[11]
Une des rares enquêtes où elle se trouve appliquée est l’enquête sur la situation sociale des
étudiants en Allemagne qui, malgré son insuffisance mentionnée, montre chaque année une baisse
du taux des enfants issus de familles ouvrières faisant des études.
[12]
Cf. les travaux de Bénédicte Zimmermann.