Sociétés contemporaines
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2747530272
252 pages

p. 191 à 214
doi: en cours

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no 45-46 2002/1-2

2002 SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES

Marches du travail et systemes de protection sociale : pour une comparaison internationale approfondie

Jean-Claude Barbier CNRS Centre d’études de l’emploi
Pour dépasser l’horizon d’une comparaison internationale « fonctionnelle », telle qu’elle est pratiquée par les organismes internationaux, il faut rompre avec un universalisme spontané, encore aggravé par l’usage croissant de l’anglais international. Cette rupture suppose deux conditions principales : la précision dans la construction des unités de comparaison et de leur interdépendance d’une part, la construction d’un « troisième langage » de l’autre. La comparaison internationale approfondie met en relief des conditions méthodologiques qui ne lui appartiennent pas en propre. Il s’agit d’abord de l’impératif de replacer les faits étrangers dans leur contexte sociétal, ou « institutionnel ». Il s’agit ensuite de prendre pleinement la mesure de la dimension politique des catégories en usage dans la recherche sur les marchés du travail et les systèmes de protection sociale. L’une des opérations les plus délicates est celle qui consiste à repérer, pour les comparer, des valeurs, consensuelles dans chaque communauté nationale. Very often international comparisons of labour markets and systems of social protection remain limited and functional to their immediate utilization only. Most of the time they rely on implicit universalism and underestimate the specificity of institutions within each society. Two key methodological requirements are important here : constructing relevant units of comparison and making use of some sort of « third language » complementary to the languages of the countries compared (English only cannot act as this third language because it conveys a bias associated with Anglo-Saxon institutions). Practising comprehensive comparison leads to the enhancing of methodological requirements that apply in sociological research in general. Locating facts precisely within their context is always necessary, but in international comparison this leads to analyze the « societal » context. Moreover the « political dimension » of categories used for labour markets and social protection emerge as crucial for their understanding. This is particularly the case with the difficult task of comparing values and meanings of policies across countries.
 
1. LA COMPARAISON INTERNATIONALE, UN CHAMP TRES CONTRAINT
 
 
Plusieurs phénomènes contemporains accroissent la demande de comparaison adressée aux sciences sociales. On peut citer parmi eux la dynamique de la mondialisation, la construction européenne, l’activité des organisations internationales comme l’OCDE, l’organisation internationale du travail, l’association internationale de sécurité sociale, etc. On propose ici de distinguer entre la comparaison fonctionnelle et la comparaison approfondie visant la compréhension des phénomènes étudiés et pas seulement leur mise en relation fonctionnelle dans un but instrumental. La comparaison fonctionnelle apparaît comme étant « de premier secours » et ne peut rendre que des services limités, même s’ils s’avèrent indispensables pour certains acteurs sociaux. Au demeurant, les données, études ou recherches comparatives se trouvent, de façon croissante, mobilisées dans la lutte internationale des idées, mais aussi dans les arènes politiques nationales [1]. Cette situation, si elle est favorable à l’intérêt pour de tels travaux, semble cependant structurellement défavorable pour la comparaison approfondie.
Elle est d’autant plus préoccupante que le champ de l’activité comparative internationale est marqué par deux contraintes principales. La première tient à l’imperium généralisé de l’anglais international [2]. On attend des chercheurs qu’ils publient leurs travaux en anglais et toute recherche comparative internationale est donc confrontée à d’inévitables allers et retours entre leurs langues maternelles et leur « anglais » (plus ou moins sophistiqué). L’expérience des réseaux internationaux de recherche montre que les conséquences théoriques, empiriques et méthodologiques de cette situation ne sont qu’exceptionnellement explicitées. On ne peut pourtant penser, compte tenu de l’importance du langage pour la pensée (Hagège, 1985), que cet état de fait peut rester sans conséquence sur la substance des recherches. Si l’anglais est « un espéranto qui a réussi [3] », dont le nombre des non native speakers va bientôt dépasser celui de ceux dont il est la langue maternelle, cela n’entraîne pourtant pour lui aucune vocation à remplacer toutes les autres langues de la recherche.
La seconde contrainte ressortit à l’influence, elle aussi très puissante, des approches orthodoxes, néo-classiques, de l’économie dans l’ensemble du champ des sciences sociales. Cette influence a partie étroitement liée avec la langue anglaise. En outre, elle s’accompagne de l’extension de l’influence du « référentiel néo-libéral » (Jobert, 1994) dans le monde.
Des deux contraintes précédentes découle, pour l’approche néo-classique en langue anglaise, un avantage décisif a priori, strictement fonctionnel, et indépendant de la validité scientifique de ses productions. Stratégiquement, cette approche bénéficie de sa simplicité d’accès, de son aptitude à quantifier les phénomènes, de l’usage qu’elle fait de bases de données internationales, de la familiarisation des décideurs à son endroit, de sa capacité à trouver des moyens efficaces de communication, etc. D’une certaine façon, la représentation dominante, au plan mondial, du fonctionnement des marchés du travail est adoptée principalement pour sa commodité (et avec elle les théories et les catégories qui en permettent l’analyse) et elle est typique de l’usage de comparaisons fonctionnelles.
Nous voudrions montrer que l’intérêt de recherches comparatives approfondies est lié à leur capacité à proposer des explications plus pertinentes des fonctionnements des marchés du travail et des systèmes de protection sociale [4].
Une des conditions de réponse à cette exigence passe, à notre avis, par un enrichissement de la réflexion sur les catégories de la comparaison. Cet approfondissement suppose d’affermir une position épistémologique rompant avec l’universalisme fonctionnaliste spontané. Nous montrerons d’abord que cette rupture suppose deux conditions principales : la précision dans la construction des unités de comparaison et de leur interdépendance d’une part, la construction d’un « troisième langage » de l’autre.
A l’aide d’exemples empiriques ayant trait notamment à l’approche de l’inactivité ou de l’activité professionnelle (thème du présent numéro), nous insisterons ensuite sur l’importance du respect de conditions méthodologiques qui découlent de cette position épistémologique. Ces conditions n’appartiennent pas en propre au champ de la comparaison internationale, mais elles prennent, pour ce qui la concerne, un relief tout particulier. Il s’agit d’abord de l’impératif de replacer les faits étrangers dans leur contexte sociétal, ou « institutionnel ». Il s’agit ensuite de prendre pleinement la mesure de la dimension politique des catégories en usage dans la recherche sur les marchés du travail et les systèmes de protection sociale.
 
2. ROMPRE AVEC L’UNIVERSALISME FONCTIONNALISTE DOMINANT
 
 
2.1. UNITES DE COMPARAISON ET INTERDEPENDANCES
Contrairement à un préjugé courant, le recours à la comparaison internationale ne ressortit pas seulement à la question du choix des méthodes : selon cette idée fausse, elle serait une méthode parmi d’autres (méthode quantitative, méthodes qualitatives, etc.). En réalité, un usage rigoureux de la comparaison internationale implique l’explicitation d’une posture épistémologique particulière, condition rarement respectée par ses utilisateurs. Dans l’analyse des phénomènes, dans la recherche des régularités et causalités, dans leur compréhension, postule-t-on, au départ, que la diversité internationale des données relève d’explications universelles ? En général, la réponse à cette question, affirmative, reste implicite, puisque, sans la formuler, beaucoup se placent dans un cadre de référence universaliste. Pourtant, cette attitude n’est pas la seule possible.
On peut en effet choisir entre trois possibilités au moins : adopter une posture universaliste reposant sur le postulat que l’explication de tous les phénomènes sociaux relève de théories et lois indépendantes de leur localisation empirique (voire, historique) dans tel ou tel pays ; à cette posture s’oppose polairement celle des relativistes ou « culturalistes » (Barbier, 1999) pour qui des éléments irréductibles empêchent toute comparaison entre pays. Pour échapper à cette opposition, une troisième posture est possible, qui suppose la construction de différents niveaux et d’unités de comparaison.
On distingue alors un premier niveau de représentation stylisée, de caractère très général, qui permet d’analyser des phénomènes sociaux considérés sous un angle universel. Mais l’explication et la compréhension fine de ces derniers appelle la mise en œuvre d’une multiplicité d’autres niveaux de comparaison : on peut ainsi construire des « cohérences sociétales », qui sont à la fois spécifiques d’un pays donné, à un moment historique donné et, en même temps, susceptibles d’être comparées entre elles sur un plan universel, comme l’ont montré Maurice, Sellier et Sylvestre (1982). Enfin, si l’exhaustivité des situations nationales empiriques est prise en compte, on se situe à un niveau de comparaison où les pays, en raison de leurs spécificités, sont irréductiblement incomparables. La question qui est donc en jeu est celle des unités de comparaison [5] qu’il faut construire pour chacun de ces niveaux.
Il existe une longue tradition de comparaison internationale en sociologie. Weber (2000) y a constamment recours dans sa recherche historique sur les religions, qui lui permet de comprendre, par exemple, le contraste entre les conduites de vie des confucéens et celles des puritains protestants. Il montre que des notions apparemment universelles, comme celle de « ville » ou de « confiance », n’ont pas pris la même signification en Chine et en Occident. En Chine, contrairement à l’Europe, la ville n’est jamais devenue un groupement politique. Ainsi elle ne saurait être un équivalent de la ville occidentale. En Chine, contrairement à l’Allemagne, une notion de confiance débarrassée de liens personnels ou de parentèle ne s’est pas historiquement implantée. Ainsi, la signification des termes diverge entre les deux civilisations, même si le lexique enregistre, du point de vue de sa fonction de code [6], des équivalents lexicaux. Elias (1974), dans le même esprit, prend de nombreux exemples de notions qui n’ont pas la même signification en français et en allemand. Cependant, il montre que la prise en compte des interdépendances spécifiques à telle ou telle formation sociale n’est pas contradictoire avec le projet d’explication universaliste : « en découvrant des interdépendances, on rétablit l’ultime identité de tous les hommes (..) on parvient ainsi à transcender le plan où les phénomènes sociaux se présentent comme un alignement de sociétés et de ‘civilisations différentes’, où l’observateur a l’impression que l’analyse sociologique des différentes sociétés ne peut se faire que sur une base relativiste » ( ibid., p. 234-235). Liée à celle des niveaux ou des unités de comparaison, apparaît donc une question fondamentale, celle des « interdépendances » propres à une société nationale historique donnée.
La comparaison des marchés du travail et des politiques sociales ou des systèmes de protection sociale peut, pour son ambition spécialisée, se situer dans la lignée de ces apports de la sociologie générale. Les comparaisons systématiques des politiques sociales au sens large, des États sociaux (dits « États-providence »), et des marchés du travail, sont relativement récentes. Elles sont jalonnées par les travaux de Titmuss (1974), puis Flora (1986), et enfin, plus récemment, par l’introduction de la notion de « régimes de welfare » d’Esping-Andersen (1990) [7], et la synthèse de Merrien (1997). Tous ces travaux, malgré leurs apports essentiels, sont marqués de diverses limites quant à leur pertinence. Théret (1996,1997) y a insisté, tout en présentant une synthèse des enjeux épistémologiques de la comparaison internationale en matière de systèmes de protection sociale [8]. On complétera son analyse très éclairante par la prise en considération de la dimension linguistique intrinsèque à toute comparaison.
2.2. L’IMPERATIF METHODOLOGIQUE ET ETHIQUE D’UN « TROISIEME LANGAGE »
La « tradition » des recherches comparatives internationales est pauvre quant à sa réflexion à propos des conséquences de l’usage de l’anglais international. De nombreux travaux qui s’intéressent à la possibilité même de la traduction ont pourtant montré depuis longtemps la naïveté de la croyance en la possibilité de trouver des équivalents exacts d’énoncés, de notions, concepts ou mots dans des langues diverses, la seule langue universelle étant celle des mathématiques (Steiner, 1978). Ce n’est pas le lieu ici d’entrer dans le détail de ces réflexions.
Il faut pourtant admettre qu’une véritable compréhension des sociétés étrangères étudiées ne peut se faire dans l’ignorance de leur idiome national. C’est dans la langue que sont formulées les catégories [9] (les savantes comme les communes) de nomination et d’analyse des marchés du travail et des diverses institutions associées. Ce constat invite à affirmer un impératif méthodologique, qui a également valeur éthique.
L’impératif méthodologique peut être illustré à l’aide d’un exemple concret. Soit une comparaison des politiques dites « d’activation » au Danemark et en France [10]. Il y a fort à parier que les échanges entre les chercheurs se feront sur ce thème en anglais. Danois et Français, chacun de leur côté, puiseront dans la langue anglaise pour trouver des « équivalents » des phénomènes qu’ils décrivent dans leur propre pays et, vraisemblablement, la notion de « welfare to work » sera utilisée pour décrire les deux ensembles de politiques empiriques, le français et le danois. Or (i) il n’y a pas d’équivalent exact du welfare anglais au Danemark ni en France ; (ii) si l’on reconstruit un ensemble approximatif (équivalent fonctionnel) du welfare dans les deux pays [11], cet ensemble artificiel n’entretient pas le même type de relation (sémantique aussi bien qu’institutionnelle et empirique) avec l’équivalent français ou danois de work, ne serait-ce que parce qu’en France et au Danemark la distinction entre l’assurance sociale et l’assistance est fondamentale [12]. La comparaison approfondie devra se faire cependant, malgré l’anglais commun. Elle suppose que les chercheurs parviennent à construire (i) une conception commune des différences institutionnelles majeures (dont la conséquence se lit dans les langues) qui caractérisent leur système national par rapport au système britannique (ou américain) ; (ii) une conception commune des différences entre les deux systèmes, danois et français. Appliqué au domaine de la comparaison des marchés du travail ou des institutions sociales, ce travail méthodique évoque celui que Taylor décrit comme la construction d’un « langage de clarification des contrastes » (1997, p. 208-209) [13]. Autrement dit, il ne s’agit pas simplement de traduire du danois à l’anglais ou du français à l’anglais, mais de construire un « troisième langage » ou un méta-langage, méthodologique, différent de l’anglais [14]. Le comparatiste doit comprendre le point de vue de l’autre à l’intérieur de sa propre culture et ne peut donc échapper à la nécessité d’une forme « d’observation participante ». Ce langage de clarification des contrastes, notons-le, est, en général, dépendant des langues concernées et, pour comparer d’autres cas nationaux, il faudra construire autant d’autres méta-langages. Ce travail méthodique est évidemment facilité, pour un Danois, par la familiarité avec le français, pour un Français, la familiarité avec le danois, mais il est également parfaitement réalisable sans cette condition (si le bilinguisme ou le multilinguisme facilitent les choses, il ne sont pas indispensables).
Au-delà de cette finalité méthodologique, qui vise à pleinement reconnaître, pour véritablement les comprendre les « civilisations différentes » dont parle Elias, la construction d’un langage commun non spontanément disponible dans l’anglais international, ressortit à une visée plus générale, éthique, des sciences humaines [15].
Bien évidemment, de tels impératifs n’ont de validité que s’ils s’insèrent dans une démarche de recherche visant à dépasser la réduction mathématisée qui est si souvent le propre des travaux économiques universalistes, sans pour autant tomber dans le travers de leur récusation puisque leur domaine de validité est différent. En effet, l’anglais international exclut, par construction, tout un domaine de la comparaison, celui des significations, c’est à dire de ce qui fait sens, dans leur propre langue, pour les acteurs. C’est pourquoi il se satisfait d’une utilisation du langage en tant que code fonctionnel et considère comme secondaires, sinon comme inutilement ésotériques, les questions de la traduction (Barbier, 1999).
Les deux impératifs d’ordre épistémologique visant à rompre avec l’universalisme spontané seront illustrés maintenant à l’aide de multiples exemples rencontrés à l’occasion de nos travaux des dernières années.
 
3. DES CONDITIONS DE METHODE QUI PRENNENT UN RELIEF PARTICULIER DANS L’ACTIVITE COMPARATIVE
 
 
3.1. DES FAITS ETRANGERS « ENCASTRES » DANS LEUR CONTEXTE
Alors que le respect des faits empiriques est universellement considéré comme un impératif scientifique élémentaire [16], sa nécessité est souvent minimisée dans les comparaisons internationales. Cela se comprend aisément : les faits étrangers sont lointains, difficiles d’accès, le fait de les construire comporte un coût bien supérieur à l’établissement de faits analogues dans le pays et la langue d’origine du chercheur. De très nombreux exemples de pratiques de recherche peuvent être trouvés, qui se caractérisent par l’oubli de resituer les faits empiriques dans les interdépendances particulières au sein desquelles ils prennent toute leur signification, car ils y sont « encastrés ».
Un bon exemple de ce problème, aisément surmontable, peut être pris dans la comparaison des marchés du travail français et britannique. Les mécanismes d’ajustement de ces marchés, des années 1970 aux années 90 (avant la reprise de 1997) ont été très différents, ce qui exclut de les comparer seulement sur la base d’indicateurs d’emploi et de chômage, fût-ce au moyen de taux standardisés du BIT ou de l’OCDE, car la compréhension de leurs dynamiques respectives suppose une connaissance approfondie de leurs systèmes respectifs de protection sociale.
En France, l’ajustement du marché du travail, en termes de sous-emploi, s’est fait, pour l’essentiel, par l’augmentation du chômage et par l’extension considérable de situations liées à la politique de l’emploi, comme le montre clairement le tableau ci-dessous :
La compréhension de cette évolution suppose que l’on reconnaisse en France la création d’un nouveau quasi-secteur de la protection sociale, celui des « politiques de l’emploi », qui n’a pas émergé pareillement dans tous les pays. Nous avons montré sa place importante dans la dynamique du système de protection sociale français (Barbier et Théret, 2001).

TABLEAU 1–
CHOMAGE, EMPLOI ET DISPOSITIFS DE POLITIQUE DE L’EMPLOI
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TABLEAU 1– CHOMAGE, EMPLOI ET DISPOSITIFS DE POLITIQUE DE L’EMPLOI (milliers) 1972 1996 Variation 1 Total emploi 21 253 22 321 + 1 068 2 Dont emploi aidé 2 2 065 + 2 063 3 Emploi non aidé 21 251 20 256 - 995 4 Chômage (BIT) 669 3 248 + 2 579 5 Préretraites 93 850 + 757 6 Population active (1+4) 21 922 25 569 + 3 647 7 Population potentiellement 22 015 26 419 + 4 404 active (6+5) 8 Total des bénéficiaires des 95 2 915 + 2 820 politiques de l’emploi (2+5) Source : DARES ( Premières Synthèses 97.07, n° 27.1)
DARES ( Premières Synthèses 97.07, n° 27.1)

Dans la même période (nonobstant les différences de cycles économiques en France et au Royaume Uni), les facteurs d’ajustement au sous emploi au Royaume Uni ont été construits bien différemment.
Les « politiques de l’emploi », au sens français, n’ont pas connu d’équivalent véritable dans ce pays (Barbier et Gautié, 1998). Depuis l’arrivée des conservateurs au pouvoir en 1979 jusqu’à leur départ en 1997, le recours à de tels dispositifs a été volontairement limité. En 1986, le Community Programme (qui s’apparentait, au moins en partie, à un programme d’emplois temporaires non marchands) a été supprimé. Le nombre de bénéficiaires des « politiques de l’emploi » britanniques, sur la période considérée, a connu un maximum en 1988 (un stock de 530 000 personnes, pour un niveau de chômage à l’époque de 2,5 millions) ; jusqu’en 1996, leur niveau a graduellement baissé (250 000 au printemps 1996, pour un chômage de 2,4 millions). Dans le même temps, la Grande Bretagne ne mettait pas en place, contrairement à la France et à l’Allemagne, de dispositifs publics significatifs de préretraites. Pourtant, un sous emploi comparable s’installait, mais par d’autres canaux, dont le principal a été l’augmentation de l’inactivité, rendu notamment possible par l’accroissement très rapide des prestations d’invalidité pour les hommes d’âge actif en particulier à partir de 1981 (Barbier et Brygoo, 2000). En effet, le nombre des bénéficiaires d’incapacité permanente est passé de 574 000 personnes (en 1981) à 2,48 millions en 1996 (Barbier, 1997).
Ce mode d’ajustement à une situation de sous-emploi est d’ailleurs, malgré la reprise et malgré les nouvelles orientations politiques du Labour, resté un trait structurel de la régulation du marché du travail britannique [17] : l’assistance, au sens large et spécifique que ce terme revêt au Royaume Uni, accueille des personnes censées être inactives. Dans la période actuelle, les statistiques du département de la Sécurité sociale montrent que le nombre des bénéficiaires des « key benefits » susceptibles d’être versés aux personnes d’âge actif ( Job Seeker’s Allowance, les trois prestations pour handicap et l’Income Support ) s’élève à 5,2 millions, c’est à dire 15% de la population d’âge actif (Bivand, 2000 ; DSS, 2000) au moment où la population en emploi est de 27,8 millions, et le chômage BIT de 1,7 million (janvierfévrier 2000). Cela n’empêche pas, plus récemment, le développement des prestations liées au travail ( inwork benefits ), surtout sous la forme des crédits d’impôt ( Family Credits, transformés désormais en Working Families Tax Credits, WFTC) [18].
Cette comparaison franco-britannique illustre le fait que deux pays européens ont traité et « construit » leur sous emploi de façon très contrastée, en raison de la nature très différente de leur protection sociale, constat qui reste hors de portée d’une comparaison « universaliste ». L’analyse comparative peut encore cependant enrichir sa batterie de notions à visée universelle comme celui de « slack labour force » ou de « population active au sens large » (Barbier, 1997). L’analyse en termes de « hidden labour force » (population active cachée) ou de « Stille Reserve » (réserve « passive ») (Fuchs et Schmidt, 2000) est tout aussi intéressante pour approcher les sous-emploi comparés. Cependant, ces résultats prennent tout leur sens seulement s’ils sont interprétés dans l’interdépendance étroite avec le fonctionnement des institutions de protection sociale. La signification d’un indicateur donné traitant du marché du travail doit toujours être replacée dans son contexte institutionnel ; c’est là une règle de base de la rigueur de l’établissement de faits empiriques comparables.
Un autre exemple peut être pris dans la comparaison entre l’Italie et les États-Unis. Si l’on en croit certaines analyses générales, le système de protection sociale italien serait aujourd’hui marqué par une évolution en termes de « workfare ». Ferrera (1998, p. 30) note que « le strategie di workfare, o comunque la razionalizzazione dei percorsi fra welfare e lavoro, hanno guadagnato terreno anche negli altri paesi Europei [19] ». En réalité, quelle que soit la signification attribuée au terme workfare (Barbier, 1996,1998 ; Morel, 2000 ; Barbier, 2002), son usage, dans le cas italien, manifeste un « découplage » entre faits empiriques et catégories de l’analyse, qui débouche sur des analyses erronées. En effet, comme le montrent Mirabile et Carrera (2001), le seul dispositif italien qui serait susceptible d’une analyse en termes de workfare, à savoir les Lavori socialmente utili (LSU), ne comporte aucune disposition effective de contrepartie en termes d’obligation de travail pour ses bénéficiaires et se situe dans un cadre de protection sociale marqué par l’absence d’une prestation généralisée de revenu minimum. Pour établir ce fait, au lieu de recourir à une comparaison fonctionnelle de surface, il faut étudier la réalité empirique des dispositifs dans leur insertion dans l’ensemble du système italien, qui est aux antipodes du système de « welfare » américain réformé en 1976 par Bill Clinton.
On a présenté ailleurs d’autres exemples de comparaison internationale approfondie (Barbier, 1999) : le relevé empirique précis des phénomènes dans leur contexte doit être d’abord opéré dans les catégories nationales et dans leur langue d’origine. Bien sûr, à côté de la spécificité des phénomènes, on aboutira aussi à la construction de notions à valeur « universelle » dans le champ considéré, mais leur validité ne peut apparaître qu’au prix d’un travail critique. En outre, même des notions dont la validité a été historiquement établie demandent réflexion, dans la mesure où celle-ci n’est pas acquise pour l’éternité, puisque ce sont des constructions sociales. La catégorie de « chômeur » fait partie de ces quelques notions, qui, dans l’aire des pays développés, paraît bien établie partout (Topalov, 1994,1999), mais, avec l’évolution des institutions de protection sociale, elle n’est plus aussi évidente. Ainsi, dans le cas du Danemark, par exemple, l’appartenance à la catégorie de « chômeur » est étroitement reliée à la division stricte entre deux types de situation, celle des chômeurs « de l’assurance » qui jouissent de droits aux prestations d’assurance chômage et relèvent du service public de l’emploi, d’une part, et celle des « chômeurs de l’assistance », qui, pour leur part, relèvent du système de l’assistance municipale (Jorgensen et al., 1998). Les développements actuels de la politique du gouvernement de Tony Blair indiquent aussi la relativisation de cette notion de « chômeur » au Royaume Uni. En effet, la réforme d’ampleur en cours du welfare (l’assistance généraliste) vise à ce que tout bénéficiaire potentiel de prestations d’assistance, pour une quelconque raison, soit d’abord soumis à un « work test », un examen visant à établir son éventuelle « employabilité ». Comme l’a souligné lors de la présentation de son dernier budget le chancelier G. Brown : « le point de départ est le nouveau principe de ‘l’emploi d’abord’. Dans le passé, les chômeurs pointaient pour recevoir l’allocation avant de chercher du travail. Maintenant, avant d’être éligibles, le principe de l’emploi d’abord signifie qu’ils devront d’abord être interviewés à propos des possibilités d’emploi et des démarches qu’ils sont prêts à faire pour retourner au travail [20] ».
3.2. AFFRONTER LE CARACTERE POLITIQUE DES CATEGORIES
De même que l’établissement des faits empiriques se révèle souvent plus délicat en contexte comparatif, les conséquences du caractère politique des catégories présentent une occasion de précautions supplémentaires.
L’engagement de comparaisons dans notre domaine met en relief l’exigence (présente, le plus souvent, de manière implicite, dans les travaux économiques ou sociologiques) de représentation des activités sociales en termes d’ordres (Théret 1999 ; Caillé, 1993).
On privilégie ici l’hypothèse selon laquelle l’économique est à la fois inséré dans le politique et le culturel. Deux conséquences particulièrement importantes pour la comparaison internationale s’ensuivent : (i) les catégories d’analyse et de compréhension dépendent de l’activité politique de la société étudiée, donc de chaque communauté politique nationale et (ii) ces catégories sont construites dans une langue, dans une histoire culturelle, donc reliée à des valeurs et des normes particulières. Les exemples qui suivent en illustrent les conséquences importantes.
Un exemple « d’institution politique » : les régimes d’activité et d’emploi
Prenons tout d’abord la notion de « régime d’activité et d’emploi » que nous avons introduite pour les comparaisons de politiques publiques de l’emploi (Barbier et Gautié, 1998).
A une époque donnée, chaque situation nationale se caractérise par une répartition stable de l’activité professionnelle et de l’emploi entre les catégories potentiellement actives de la population (les jeunes et les moins jeunes, les femmes et les hommes, les personnes considérées comme handicapées, comme retraitées, etc.). Cette répartition, relativement invariable sur une certaine période est, dans chaque cas, en relation étroite avec des valeurs, des normes et des principes légitimés dans la société étudiée. Elle fonctionne comme une « institution politique », une construction sociale collective, dont la valeur explicative dans le fonctionnement du marché du travail considéré est décisive. Dans la logique introduite plus haut par nos « niveaux » ou nos « unités » de comparaison, le régime d’activité et d’emploi est une catégorie universelle dans le cadre européen.
A l’évidence, un régime national [21] est susceptible d’évoluer sur le long terme, sous l’effet de facteurs particuliers ou universels : ainsi, tous les pays européens ont vu, depuis la guerre, augmenter l’activité professionnelle des femmes, même si cela s’est produit avec des périodisations et rythmes fort différents [22]; de même, les évolutions économiques contemporaines (globalisation et concurrence, problèmes budgétaires et fiscaux, changement de référentiel global des politiques publiques, etc.) remettent partout en cause les régimes établis dans la période fordiste. Toute-fois, chaque régime n’évolue pas de façon indéterminée et il est toujours conditionné par l’héritage du passé. Il est relié aux ordres politique et culturel, mais aussi à l’ordre domestique. Les règles de l’accès à la protection sociale sont étroitement imbriquées avec le régime national d’activité et d’emploi.
Comparer de façon pertinente les marchés du travail et les institutions de la protection sociale suppose donc de mettre à jour ces régimes, non pas comme des systèmes de variables quantitatives plus ou moins arbitraires, ou résultant de lois économiques universelles, mais plutôt comme des traces sociales de choix politiques effectués dans chaque communauté nationale. Ainsi l’inactivité traditionnelle (actuellement en train d’évoluer, précisément sous l’effet des réformes politiques de l’assistance sociale) des mères isolées en Grande Bretagne ou aux États-Unis ne s’explique pas d’abord par leurs préférences individuelles pour le loisir ou l’éducation des enfants, mais par la construction, légitimée par les procédures démocratiques en vigueur, de systèmes de protection sociale qui prennent en charge les mères seules jusqu’à ce que leurs enfants aient atteint un certain âge (seize ans en Grande Bretagne). Les performances comparées de marchés nationaux du travail s’expliquent donc aussi en termes d’institutions sociales.
Comparer les marchés du travail européens passe donc par la reconnaissance de la diversité de leurs régimes d’activité et d’emploi, illustrée, pour cinq d’entre eux, par les tableaux suivants.

TABLEAU 2
EXEMPLES DE REGIMES D’ACTIVITE ET D’EMPLOI [23] [24]
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TABLEAU 2 – EXEMPLES DE REGIMES D’ACTIVITE ET D’EMPLOI Pays Italie Espagne France UK Danemark Taux global d’activité Faible Faible Moyen Élevé Très Élevé Taux d’activité féminine à plein temps Faible Faible Élevé Élevé Très Élevé % de personnes à l’aide sociale (isolement ou Faible Faible faible Très élevé Faible handicap) % de personnes en préretraite Élevé Faible Élevé Faible Élevé Taux d’emploi des jeunes Faible Moyen Faible Élevé Élevé Taux d’emploi des plus âgés Faible Faible Faible Élevé Élevé


TABLEAU 2
BIS – EXEMPLES DE REGIMES D’ACTIVITE ET D’EMPLOI (1999)
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TABLEAU 2 BIS – EXEMPLES DE REGIMES D’ACTIVITE ET D’EMPLOI (1999) ( CHIFFRES EN %) Pays Italie Espagne France UK Danemark Taux global d’activité23 60.2 62.7 68.4 76.3 81.1 Taux d’emploi24 féminin en équivalent 33.3 32.5 45.3 45.1 58.6 plein temps Taux d’emploi des jeunes (15-24) 25.5 33.9 20.8 60.8 66.0 Taux d’emploi des plus âgés (55-64) 27.5 34.9 34.2 49.4 54.2 Sources : OCDE (Employment Outlook, 2000) ; Employment in Europe, UE, 2000. © Centre d’études de l’emploi.
OCDE (Employment Outlook, 2000) ; Employment in Europe, UE, 2000. © Centre d’études de l’emploi.

Les tableaux 2 et 2bis montrent par exemple que deux pays à taux d’emploi élevés [le Danemark et le Royaume Uni, qui soit dit en passant, sont bien « classés » en termes de performance comparée par l’Union européenne, dans sa « stratégie pour l’emploi » (Barbier, 2000 ; 2001b)] peuvent se caractériser par des régimes d’activité féminine à plein temps très différents, de même que par un impact contrasté de l’inactivité chez les 55-64 ans. De même les tableaux illustrent avec beaucoup de clarté les conséquences des choix politiques faits en France en matière de formation initiale des jeunes et de développement des préretraites, qui se traduisent par des taux d’emploi relativement très bas aux deux extrêmes du spectre des âges d’activité.
Régimes d’activité et systèmes de protection sociale
L’importance de ces régimes différents éclaire les limites persistantes de la comparaison des quantités de bénéficiaires de prestations sociales. C’est tout spécialement vrai des prestations sociales pour les handicapés et des préretraites (Barbier et Brygoo, 2000).
Les vives recommandations du Conseil de l’Union européenne enjoignant à tous les pays d’augmenter leurs taux d’emploi (Barbier, 2001b) restent, à la façon de l’anglais international dont parle Steiner, « merveilleusement fluides, mais dépourvues de base » (ibid.), tant qu’elles ne se traduisent pas dans les débats politiques nationaux qui président aux décisions de protection sociale. Ainsi, les Pays-Bas ont essayé depuis longtemps de maîtriser l’usage des prestations dites de la loi dite WAO ( Wet op Arbeidsongeschiktheidsverzekering ), qui a compensé les effets de la crise des années 1970, en classant un certain nombre de personnes comme « handicapées » (600 000, en stock, à la fin des années 70). Mais, malgré les différentes réformes engagées depuis le début des années 90 – visant notamment à accroître le coût pour les employeurs –, le nombre des bénéficiaires n’a pu être réellement réduit (près de 900 000 en 1998), pour des raisons qui tiennent aux choix des coalitions politiques néerlandaises qui se sont succédé ces dernières années, et aux valeurs qui font consensus dans ce pays. L’État néerlandais est considéré comme devant faire la distinction entre les « faibles » et les forts (Becker, 2000) et il doit être un Verzorgingstaat, c’est à dire un État « qui prend soin » ( caring ). De la même manière, l’acceptation particulièrement répandue des emplois à temps partiel, pour les femmes, mais aussi pour les hommes, aux Pays-Bas, correspond à une particularité d’organisation de la société hollandaise, collectivement légitimée. Si l’on ajoute à cela la relative modération des revendications salariales, on est en présence de trois ingrédients politiques qui expliquent l’évolution contemporaine du marché du travail hollandais. Celle-ci a bien pu donner lieu à une création d’emploi fort dynamique [laquelle a déclenché une série de travaux consacrés au « miracle hollandais » après le précédent contraire de la « Dutch disease » (maladie hollandaise)], mais les Pays-Bas restent, malgré tout, aujourd’hui marqués par « un niveau moyen d’emploi, un volume de travail relativement bas et un non-emploi élevé » (Becker, 2000, p. 235). Et, dans la comparaison entre pays européens, ce qu’il faut analyser et bien comprendre, ce sont les déterminants de ce compromis, ancré dans une dépendance du passé. Une approche purement quantitative, fondée sur la comparaison des indicateurs classiques du marché du travail, passe à côté de l’essentiel. C’est pourquoi les comparaisons fonctionnelles développées par la Commission européenne manquent, pour une part, d’intérêt et de validité : comparaisons de « premier secours », elles appellent une analyse politique des traces statistiques qu’elles comparent.
Un autre exemple intéressant est fourni par le développement, dans la plupart des pays de l’Union européenne, d’un débat sur les interactions entre les prestations diverses de protection sociale et les « comportements » d’activité, ce qui aboutit à discuter de normes, plus ou moins explicites, à propos de la légitimité des conduites des bénéficiaires des prestations, et à propos des exigences des services sociaux ou de l’emploi à leur endroit. L’approche économique standard réduit cette question à un problème universel « d’incitation au travail » ou de « trappe à inactivité » (phénomènes qu’il serait au demeurant erroné d’ignorer [25] ), mais on apprend beaucoup plus sur les différences nationales en explorant la nature des compromis passés entre les acteurs pertinents en la matière et les déterminants de leur évolution. En Allemagne, par exemple, les conditions de refus opposés par les demandeurs d’emploi ont été plusieurs fois limitées : cela traduit la modification des accords précédents sur ce qui est acceptable par les chômeurs ( zumutbar ). Ainsi, ces derniers ne peuvent plus, depuis la réforme de 1998, opposer le motif que l’emploi proposé ne correspond pas à leur formation ; de même l’éloignement acceptable de l’emploi par rapport au domicile a été accru. Cependant, ces réformes visant la limitation des motifs légitimes sont influencées par la législation sur l’assistance. La compréhension de leur logique ne peut faire abstraction du fait qu’il existe en Allemagne un Fürsorgepflicht (obligation d’assistance) d’ordre constitutionnel qui donne droit à un revenu minimum à toute personne.
L’ignorance universaliste des déterminations politiques peut aussi se présenter, subtilement, sous la forme d’un raisonnement qui entend séparer ce qui relève d’une stricte approche scientifique (positive) et ce qui relève des choix politiques. Ainsi, le récent débat très animé qui a eu lieu en France à propos de l’introduction d’une forme de crédit d’impôt (la « prime pour l’emploi ») pour les bas salaires est incompréhensible dans les termes strictement fonctionnels de sa rationalité économique fonctionnelle. Voilà bien un exemple de débat qui met en cause les valeurs et les normes sur lesquelles l’assurance chômage est appuyée depuis sa création en 1958.
3.3. LA COMPREHENSION DES VALEURS EN VIGUEUR DANS LES COMMUNAUTES NATIONALES
La comparaison internationale des marchés et des institutions du travail devrait viser, malgré les difficultés méthodologiques considérables que cela entraîne, à mettre à jour les valeurs et, à tout le moins, les normes sociales qui interagissent avec ceux-ci. En effet, alors même que les performances des marchés et des systèmes de protection sociale divergent en matière d’inégalités, de création d’emploi, de pauvreté, etc., il est impératif de comprendre comment se différencient les systèmes de valeurs et de normes qui leur sont associés, dans le but, certes méthodologiquement ardu, de préciser d’éventuels liens entre ces deux ordres de phénomènes.
Les travaux portant sur les ‘valeurs fondamentales’ sont utiles pour repérer, malgré leurs limites méthodologiques, des constances ou des évolutions à un niveau très général, qui, le plus souvent, mettent en lumière la pertinence persistante de facteurs religieux historiques (Inglehart, 1999). Bien évidemment, ces valeurs et normes ne sont pas données une fois pour toutes et elles évoluent, notamment sous l’effet de l’influence étrangère ou de diffusion de représentations sociales communes. Ainsi, comme l’ont montré Jobert (1994) et Muller (2000), le « référentiel néo-libéral » s’est diffusé très largement en matière de politiques sociales et économiques.
Dans le domaine spécifique de la protection sociale et du marché du travail, on peut aussi tenter de repérer, en comparant les pays, des réseaux significatifs associant des valeurs, des normes, des images présentes dans le discours politique [26], et des types d’institutions et de politiques. Cela permet de dépasser l’effet de la réduction fonctionnelle des différences nationales. Cet exercice peut être esquissé sur trois exemples contrastés, la France, le Danemark et le Royaume Uni, pour illustrer la diversité des catégories de dénomination des phénomènes, catégories de langue [27] bien sûr, catégories politiques et normatives ensuite.
Dans les trois schémas ci-après, on a d’abord distingué une formule de relation contemporaine entre le marché du travail et le système de protection sociale des chômeurs et des bénéficiaires de l’assistance. Cette relation, présente dans chaque cas (« universelle », en ce sens), traduit un mécanisme de politique publique, commun aux trois pays, qui relève de la dynamique de « l’activation des politiques sociales ». On peut définir cette dynamique comme le lien croissant et explicite introduit entre les politiques de protection sociale et les politiques de l’emploi et du marché du travail (Barbier, 2002). Dans chacun des pays, elle prend une forme spécifique [l’insertion sociale et professionnelle en France, la politique de l’aktivering (activation) danoise mise en place depuis 1994, la politique de welfare to work britannique, qui préside à la réforme de l’assistance depuis 1997]. Les dénominations propres à chaque langue sont reliées, pour leur contenu significatif, aux valeurs et normes présentement en vigueur dans les discours politiques. La France et le Danemark ont en commun une intervention significative des pouvoirs publics sur le marché du travail [emplois aidés et d’insertion en France, dispositifs d’emploi et de formation au Danemark, liés à la fonction de l’État comme « employeur de dernier ressort », (Barbier, 2001a)] ; cette caractéristique oppose les deux pays au Royaume Uni. De même, les deux systèmes se distinguent par leur pluralisme interne de protection sociale (assistance et assurance), face à l’unité de l’assistance britannique.
Associés à chacune des trois « versions nationales » de l’activation, les schémas montrent un élément normatif principal ressortissant aux normes et valeurs à quoi elles sont reliées. Dans le cas britannique, il s’agit de la norme selon laquelle l’équilibre des obligations et des devoirs des personnes est hiérarchiquement orientée par l’obligation de travailler (le droit à l’assistance, welfare, est donc logiquement soumis à la vérification de la capacité à travailler, work test ). Dans le cas danois, la doctrine des services sociaux et de l’emploi est orientée par la norme principale de l’équilibre entre les exigences de la société et les besoins individuels, car le but du système de protection sociale n’est pas unilatéralement économique. Dans le cas français, l’élément normatif directeur est constitué par le droit politique à l’insertion sociale et professionnelle.
Des images politiques sont également utilisées dans le discours politique et relayées par les administrations. Le vocabulaire courant en Grande Bretagne est tout entier imprégné de la possibilité de sanction ; c’est ce qu’exprime le « tough love » (qui aime bien châtie bien) et l’interdiction, dans le New Deal, de la « fifth option » (c’est à dire l’option de se contenter de toucher une prestation sans rechercher un emploi). Ce qui est mis en avant, c’est le fait que le travail doit payer pour tous ( work pays ). Par opposition, en France, ce thème n’est pas présent ; le discours politique s’organise autour de la « solidarité », la « cohésion sociale », la « lutte contre l’exclusion », « les exclusions », la « fracture sociale », le contrat comme forme d’engagement réciproque d’insertion, etc. Au Danemark, il est question de « sanctions » et de « carottes », et de « lutte contre la marginalisation », mais aussi de marché du travail « accueillant pour tous » ( det rummelige arbejdmarked ).
Les schémas illustrent enfin la présence d’un ou de plusieurs « outils » principaux et représentatifs des politiques actuelles. Dans leur fonctionnalité, ces outils pourraient apparaître comme des équivalents, mais ils n’en sont pas du point de vue de leurs significations politiques et normatives différentes : le crédit d’impôt ( tax credit ), qui a fait tant de bruit pour s’insérer dans le paysage français, n’est pas équivalent à des « services personnalisés » et universels à la danoise, ni au contrat d’insertion à la française, etc.
Ces indications demandent à être approfondies. Elles montrent d’importantes différences entre les cohérences formées par les institutions et les valeurs et normes, contrastes, lisibles du point de vue significatif, au sein des catégories et dénominations utilisées dans chacun des pays (catégories profondément ancrées dans l’histoire des langues et des compromis sociaux).
Les trois schémas illustrent la diversité des choix institutionnels dans les trois pays. De façon schématique ils traduisent l’hétérogénéité des principes présidant à ces choix, de même que l’originalité nationale des images politiques mobilisées dans les débats autour de l’activation. Ainsi, au-delà d’une dynamique commune, les configurations nationales se révèlent à chaque fois spécifiques, si l’on prend en compte, dans la comparaison, les significations sociales.
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Cette réflexion peut être enrichie par sa confrontation avec d’autres travaux. C’est le cas par exemple des enquêtes transnationales sur les attitudes face au chômage. Fridberg et Ploug (2000) analysant des données issues de l’enquête « Eurobaromètre », tirent plusieurs conclusions qui peuvent être mises en relation avec l’observation de la diversité des institutions et des valeurs. En effet, ils établissent l’existence d’une relation entre la satisfaction des enquêtés européens à propos de la couverture sociale du chômage, et le niveau relatif de générosité des prestations. Mais ils montrent aussi que selon les pays, les attitudes vis à vis du chômage et des exigences légitimes vis à vis des chômeurs ne sont pas, sauf exception, très différentes, alors même que les degrés de « rigueur » et de « générosité » des systèmes sont, eux, très différents. A ce niveau de généralisation, ces conclusions renforcent l’hypothèse selon laquelle un certain consensus prévaut dans chaque aire nationale à l’égard des systèmes de protection sociale, malgré leur très grande hétérogénéité. Cette prévalence d’un accord politique général, qu’on peut appréhender par l’étude des discours politiques au sein de chaque communauté nationale n’empêche pas, comme les auteurs le soulignent, la pertinence maintenue de l’hétérogénéité des opinions et valeurs selon les clivages classiques d’appartenance de classe, d’opinions politiques, etc.
L’affirmation d’une position épistémologique qui récuse le fonctionnalisme universaliste spontané et qui se garde des pièges du « culturalisme » s’inscrit dans une longue tradition de travaux, dont ceux de Maurice, Sellier et Sylvestre apparaissent parmi les plus féconds. Leurs acquis peuvent parfaitement être retravaillés, comme l’a montré Théret (1996 ; 1997) dans le cadre des travaux sur la dynamique comparée des systèmes nationaux de protection sociale. On l’a illustré ici en insistant en outre sur l’impératif d’un accueil conséquent des phénomènes linguistiques dans le domaine de la comparaison internationale.
On a insisté tout particulièrement sur la pertinence des compromis et des choix collectifs qui sont opérés dans les communautés politiques nationales, dont la prégnance est loin d’être épuisée, comme l’illustre à l’envi le processus lent et chaotique de la construction d’une « Europe sociale ».
La comparaison approfondie est indispensable pour mettre en lumière cette diversité au sein d’une dynamique commune. Cette démarche suppose de dépasser la réduction habituelle des faits empiriques utilisés dans l’analyse (censés être traduits en catégories et indicateurs à vocation universelle). Sur cette base, il est alors possible de construire des regroupements de pays ou de traits communs de façon à opposer des types. Nous ne proposons pas d’aller ici plus loin dans cette direction, qui permettrait de réfléchir, par exemple, sur des « modèles d’insertion » en Europe [28].
En plus de la pertinence scientifique de recherches visant la compréhension des sociétés étudiées, via leurs marchés du travail et leurs systèmes de protection sociale, d’autres enjeux, plus normatifs, sont présents.
Les développements politiques de la construction européenne vont inévitablement donner de plus en plus de relief, non seulement à la comparaison des systèmes, mais aussi à celles de leurs performances. A cet égard, le travail est à peine entamé et il se heurte précisément à la diversité des critères d’évaluation politique – voire même simplement technique. S’il a commencé en ce qui concerne les performances comparées des marchés du travail en Europe (Freeman, 2000 ; Fitoussi et Passet, 2000 ; Freyssinet, 2000), beaucoup reste à faire si l’on veut étendre la comparaison à d’autres dimensions, comme la dispersion des revenus, la pauvreté (Gallie et Paugam, 2000), l’inégalité des revenus et patrimoines, la qualification, l’accès à la formation, la qualité des emplois et de la protection sociale contre les risques.
 
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NOTES
 
[1]Une analyse superficielle des contenus des discours politiques montre que la présence de l’argument de comparaison avec ce qui se fait ailleurs en Europe, et, de façon moindre, aux États Unis, est devenue courante en Europe.
[2]Il faut le distinguer de l’anglais britannique, l’anglais américain, etc. L’anglais international ( world English ) a ceci de particulier qu’il est utilisé par des non native speakers dont la plupart se soucient comme d’une guigne de l’anglais en tant que langue, dès lors qu’ils ont accès à la ressource fonctionnelle qu’il constitue pour les échanges. Steiner (1978, p. 431-438) identifie ainsi le problème : « La croûte superficielle de l’anglais est acquise par des gens totalement étrangers à la trame historique, aux facettes multiples de la morale intériorisée et de la culture enfouie dans la langue (..). À mesure qu’il gagne toute la surface de la terre, l’anglais international est comme un lait de chaux, merveilleusement fluide mais dépourvu de base ».
[3]« Les collégiens apprennent aujourd’hui l’anglais et ils l’apprennent comme un espéranto qui a réussi, c’est à dire le chemin le plus court et le plus commode de la communication triviale : comme un ouvre-boîte, un passe-partout universel. Grand écart qui ne peut pas être sans conséquence : il fait penser à la porte inventée autrefois par Duchamp, qui n’ouvrait une pièce qu’en fermant l’autre » (Julien Gracq, Le Monde, 5/2/2000, p. 15).
[4]Ainsi, après une diffusion très rapide des diagnostics sur la prétendue absence universelle de flexibilité ou l’eurosclérose des marchés du travail européens, voit-on se développer des travaux qui prennent pleinement en compte la diversité des institutions (Auer, 2000 ; Fitoussi et Passet, 2000 ; Freyssinet, 2000 ; Freeman, 2000 ; Gautié, 2000).
[5]Celle-ci constitue l’un des points clés de la recherche comparative internationale. Mac Intyre (1972, p 12) écrit, à propos de la comparaison des attitudes politiques : « a key question is : what are the units in each culture which are to be compared ».
[6]Le langage a une double fonction : celle de code, fonctionnelle pour la communication, et celle de vecteur de significations complexes et infinies (Barbier, 1999). C. Hagège analyse ce point en détail (1985, notamment p. 287-293 et 353-355).
[7]Sur les questions des politiques de l’emploi voir Schmid (1996) et Barbier et Gautié (1998).
[8]Il analyse notamment les limites et les apports de la théorie de la régulation et de l’approche du LEST en termes de cohérence sociétale.
[9]Un exemple typique du caractère erroné des traductions fonctionnelles peut être tiré des publications de l’OCDE, qui traduisent en français l’expression anglaise « make work pay » par « valoriser le travail » (voir OCDE, 1998, parmi de très nombreux exemples).
[10]Sur ce point, voir Barbier (2002).
[11]Pour un exemple d’une telle construction pour comparer le cas français du système de protection sociale dans le cadre d’une recherche dont la problématique initiale prenait sa source dans le débat américain sur le welfare, voir Barbier et Théret (2001,2002). Nous avons également fait cet exercice dans le cas des politiques familiales (Barbier, 1990).
[12]Il va de soi, que, du point de vue du code, work est un équivalent de travail et de arbejde en danois, mais ceci est une autre affaire.
[13]« A language of perspicuous contrast » dit la version anglaise, ou perspicuous vaut pour « clair à comprendre, particulièrement clair en raison de la précision de la présentation ».
[14]La question du troisième langage est familière aux théoriciens de la traduction. Berman développe ce point notamment à propos des traductions de Chateaubriand et de Mallarmé (1999, p. 112-114 ; p. 138-139).
[15]Pour A. Berman (1999, p. 75) « la traduction, de par sa visée de fidélité, appartient originairement à la dimension éthique. Elle est, dans son essence même, animée du désir d’ouvrir l’Étranger en tant qu’Étranger à son propre espace de langue ». C’est aussi l’esprit du travail de Hagège en linguistique (notamment, 1985).
[16]Weber considère, dans Le métier et la vocation de savant, que la « tâche primordiale d’un professeur capable est d’apprendre à ses élèves à reconnaître qu’il y a des faits inconfortables, j’entends par là des faits qui sont désagréables à l’opinion personnelle d’un individu » (Weber, 1963 [1919], p. 105).
[17]Contrairement à une idée répandue, il n’y a pas eu diminution du nombre des bénéficiaires de prestations de handicap dans les années les plus récentes, en dépit de la situation très favorable du marché du travail. Dans son rapport sur les principales prestations, le ministère britannique de la sécurité sociale note que les bénéficiaires qui perçoivent une prestation liée au handicap sont aujourd’hui au nombre de 2,9 millions (soit près de trois fois le nombre des chômeurs indemnisés). Ce chiffre a crû de 98 000 d’août 1997 à août 2000 (DSS, 2000).
[18]À la fin 2000, le nombre des bénéficiaires de ces « in-work benefits » est de plus d’un million de personnes, qui viennent s’ajouter aux bénéficiaires des key benefits.
[19]« Les stratégies de workfare ou, à tout le moins, la rationalisation des trajectoires de l’assistance au travail, ont gagné du terrain dans les autres pays européens ».
[20]« The starting point is a new ‘employment first’ principle. In the past, the unemployed signed on for benefit before they looked for work. Now before receiving benefit the employment first principle means they will first have to be interviewed about job opportunities and the steps they are ready to take to get back into work », The Independent, March, 8th, 2001, p.12.
[21]Il ne faut pas mésestimer le fait que des régimes infra-nationaux sont également pertinents, comme l’illustrent par exemple le cas de la polarisation entre Sud et Centre-Nord en Italie, ou le cas de l’Andalousie en Espagne (qui fait précisément l’objet d’un traitement particulier d’action publique en matière d’emploi), mais aussi le cas des nouveaux Länder en Allemagne, ou encore l’opposition entre le Nord et le Sud du Royaume Uni, etc.
[22]Par exemple, la prévalence des couples à double revenu est apparue plus récemment en Grande Bretagne qu’en France ou dans les pays scandinaves.
[23]Calculé sur la population d’âge actif 15-64 ans (Union européenne).
[24]Calculé sur la population d’âge actif 15-64 ans (Union européenne).
[25]Voir sur cette question l’article de Dubet et Vérétout (2001) qu’il serait passionnant de compléter dans une optique comparative internationale.
[26]Nous rejoignons ici la démarche proposée par Schmidt pour l’étude d’ensemble de la légitimation des réformes de protection sociale en Europe (Schmidt, 2000). Dans une telle approche, l’ambition est limitée à l’analyse comparative des discours politiques en vigueur ; il est évident que celle-ci n’aborde qu’un niveau bien particulier des débats normatifs. Il est aussi évident que le repérage des éléments d’un discours politique dominant dans un contexte national ne doit pas être confondu avec une caractérisation de valeurs « nationales » à validité générale dans ce cadre, ce qui est le défaut de beaucoup d’analyses « culturalistes » (Barbier, 1999).
[27]Les dénominations en danois n’ont pas toutes été reprises, pour simplifier.
[28]Sur les types de politiques de l’emploi, voir Barbier et Gautié, 1998.
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