Sociétés contemporaines
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2747530272
252 pages

p. 215 à 243
doi: en cours

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no 45-46 2002/1-2

2002 SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES

Sur la genese sociale des « emeutes urbaines »

Stéphane Beaud CSU ( Cultures et sociétés urbaines, IRESCO-CNRS) Michel Pialoux Centre d’Études de l’Emploi et Centre de Sociologie Européenne (CNRS)
Dans cet article qui traite d’une émeute urbaine à Montbéliard le 12 juillet 2000, les auteurs tentent de montrer, à partir d’une enquête de terrain menée de longue date dans la région ouvrière de Sochaux, l’intérêt et la nécessité d’étudier avec une profondeur historique le phénomène social des « émeutes urbaines ». Au-delà des aspects locaux et des transformations morphologiques des quartiers HLM, qui sont des facteurs essentiels pour comprendre la généralisation des émeutes urbaines dans les années 1990, ils invitent, dans cette étude de cas, à effectuer un détour par l’étude conjointe des transformations des rapports de travail dans les entreprises et des rapports entre générations, du mode de constitution de la personnalité sociale des enfants d’immigrés et de l’« agressivité » de la fraction la plus démunie de ce groupe social hétérogène. This paper deals with an urban riot at Montbeliard on the 12th of July, 2000. The authors attempt to demonstrate, based on long-term fieldwork in the industrial area of Sochaux, the scientific interest and the importance of studying the phenomenon of urban riots in a historical context. This case study invites us to move beyond local factors and the broader morphological transformations of the French « banlieue » housing projects as approaches to understanding the generalization of urban riots in the 1990s, by making a detour through the study of (1) the transformation of work relations in the factory, and (2) the relations between generations, the processes of constitution of social personality among the children of immigrants, the kind of aggressivity of the most deprived part of this heterogeneous social group.
Montbéliard, 12 juillet 2000, une « émeute » éclate dans la ZUP de la Petite Hollande. Environ trois cents jeunes du quartier, d’origine maghrébine pour la plupart, s’opposent violemment aux CRS et à la Police qui cherchent à arrêter un braqueur – un jeune de 25 ans, appelé « Momo » – qui a commis plusieurs attaques de banques au cours de la semaine précédente. Connu des services de police, fiché au grand banditisme, il avait, depuis quelques années déjà, disparu du quartier. Lors de son dernier braquage, il a été filé par la police mais n’a pas pu être arrêté sur la voie publique ; il s’est alors réfugié en début de matinée à la ZUP dans l’appartement d’un de ses anciens copains du quartier. Il est armé et fait croire à une prise d’otages. Des forces de police sont dépêchées en urgence et le GIPN de Lyon appelé en renfort pour l’arrêter. Le quartier est bouclé, personne ne peut y pénétrer, la radio locale rend compte, tous les quarts d’heure, des événements. La présence policière, imposante et plus longue que prévu, « excite » les jeunes du quartier – c’est le moment des vacances, beaucoup d’entre eux (notamment les 12-16 ans) sont dehors – qui veulent « libérer Momo ». Peu à peu la tension monte dans le quartier, les rumeurs les plus folles commencent à circuler. Par l’intermédiaire des téléphones portables en état de surchauffe, les jeunes de la ZUP qui travaillent à l’usine de Sochaux et dans les autres PME de la région sont tenus au courant en temps réel de l’évolution de la situation. La mère du braqueur, qui travaille à l’extérieur, est prévenue et vient devant l’immeuble implorer son fils de se rendre. Des habitants du quartier essayent de calmer les jeunes. Momo, dans un état second (il a bu), tire par moments de courtes rafales de mitraillette en l’air, suscitant les encouragements à « tirer plus » de la part des jeunes présents. « L’ancien président des travailleurs marocains intervient, invite les jeunes à se calmer. Les mots ne passent plus. “C’est un des nôtres, notre copain. On est là pour lui. Y’en a marre des flics, des contrôles, marre de tout” hurle un jeune » [1]. Finalement, en milieu d’après-midi, après de longues tractations menées par le commandant des forces de police, Momo se rend. Au moment de son arrestation, les jeunes les plus agités, furieux de voir leur héros d’un jour défait et la victoire des forces de l’ordre, se mettent à lancer canettes, pierres et autres projectiles contre les policiers qui embarquent sous haute protection le jeune braqueur. « Alors que [le fourgon de police] démarre, les projectiles se mettent à voler de partout, une poignée de jeunes se lance à sa poursuite, des voitures de police sont canardées un peu plus loin. Les vitres explosent, les cris fusent. Munis de boucliers anti-émeute, des policiers essuient des pavés et des bouteilles. Un policier est blessé par un éclat de verre dans un genou. Vers seize heures, la tension tombe enfin. Alors qu’un dispositif de sécurité est maintenu sur place, soixante-dix hommes d’une compagnie de CRS investissaient la Petite-Hollande en fin de journée » [2]. Quelques heures après l’arrestation, dans la soirée et une grande partie de la nuit, des groupes de jeunes (y compris des 10-14 ans), emmenés par une trentaine de « meneurs », cherchent à en découdre avec les CRS présents sur les lieux et à s’attaquer à divers symboles (la cité de justice, la caisse d’épargne, quelques boutiques du centre commercial). Malgré les appels au calme des plus âgés, les jeunes continuent leur entreprise de casse, opérant par petits groupes, extrêmement mobiles et efficaces. Résultats : plusieurs policiers et pompiers sont blessés, deux compagnies de CRS sont obligées d’intervenir, de nombreux bâtiments sont incendiés. Le centre commercial des Hexagones est attaqué, plusieurs magasins sont mis à sac et de nombreuses scènes de pillage sont observées. La Cité de Justice est, elle aussi, visée, le collège et les écoles sont épargnés [3].
Le quartier se réveille, le lendemain, traumatisé par ces événements qui vont occuper pendant plusieurs jours la « une » des deux journaux locaux, les habitants viennent sur place constater les dégâts de la veille : une partie du centre commercial est saccagée. Le maire (RPR) et son principal opposant (PS) viennent dès le lendemain sur les lieux recueillir les doléances des habitants ; tous deux en appellent à des sanctions exemplaires pour punir les fauteurs de troubles. Dans les discussions, les « petits immigrés » sont montrés du doigt, un tract du MNR est distribué dans toutes les boîtes aux lettres du quartier. Quelques jours plus tard, des graffitis « Nique ton Mohamed » seront inscrits en grosses lettres sur le mur de la Cité de Justice et du supermarché proche et, en ville, devant le siège du député PS. Les membres des associations du quartier essayent d’organiser le lendemain une contre-manifestation pour sauver la réputation du quartier. Mais cette manifestation est peu suivie – à peine 200 personnes, pour la plupart des responsables d’associations, des représentants d’immigrés, une quinzaine de mères maghrébines qui crient « non à la violence ». Tout le monde reconnaît l’échec. La grande masse des jeunes regarde défiler le cortège sans vouloir s’y joindre : s’ils ne sont pas d’accord avec les violences, ils ne veulent pas apparaître ce jour-là du côté des donneurs de leçon de morale…
 
1. AU-DELA DES « EMEUTES URBAINES »…
 
 
Cette « émeute », pour reprendre le terme aujourd’hui consacré, n’est pas exceptionnelle, beaucoup d’autres ont éclaté depuis une dizaine d’années dans les « quartiers sensibles » des banlieues françaises ( cf. encadré), donnant lieu à maintes analyses [4].
Il se trouve que, ayant enquêté depuis 1985 dans cette région, nous avons la possibilité de remettre ces événements dans une perspective historique de longue durée, pour en dégager une signification souvent inaperçue dans les théorisations actuelles sur les violences urbaines qui, pour la plupart d’entre elles, font l’impasse sur ce qu’on pourrait appeler leurs ressorts socio-économiques [5]. Il s’agit donc de replacer cet événement ponctuel qu’est une émeute urbaine dans le temps plus long de la crise qui a secoué le monde ouvrier et plus largement les classes populaires (à Sochaux-Montbéliard comme dans le reste de la France) au cours de ces vingt dernières années. Ce qui est ici fondamentalement en jeu, c’est ce qu’on pourrait appeler l’en-deçà des émeutes urbaines : en premier lieu, la manière dont s’est désagrégé le groupe ouvrier – « groupe » qui structurait et agrégeait autour de lui (et autour de ses acquis et valeurs, de ses représentants syndicaux et politiques) les autres fractions des classes populaires –, la manière dont il a éclaté dans l’espace géographique et dont des lieux de relégation spatiale se sont construits et « durcis ». On peut lire dans les émeutes urbaines de ce type la trace de la décomposition du groupe ouvrier, du recul de la mixité sociale [6] et des anciennes formes de la polarisation sociale. On peut aussi y voir la manière dont le rapport à l’avenir s’est brouillé dans les différentes générations des habitants de cité, dont leurs conditions d’existence et leurs modes de vie se sont déstabilisés, dont la précarisation s’est étendue et a fini par envahir la vie quotidienne des familles populaires, dont se sont développées au fil du temps des formes d’autodestruction individuelle (suicides, plongée dans la drogue dure ou l’alcoolisme) ou collective (ce qui est le cas des émeutes urbaines [7] ).
Les émeutes urbaines comme fait social
La question des « violences urbaines » ou des « émeutes urbaines » (pour reprendre provisoirement ces termes aujourd’hui consacrés) ne cesse d’occuper le devant de l’actualité sociale et politique, structurant de plus en plus, avec celle de la sécurité, l’agenda politique de la nation. Si l’on reprend la chronologie dressée par Christian Bachmann et Nicole le Guennec [8], cela fait désormais plus de vingt ans que la France est confrontée à ce qu’on a progressivement appelé des « violences urbaines ». Au départ, ce phénomène touchait uniquement les banlieues des grandes villes industrielles avec, en premier lieu, les villes de l’Est Lyonnais (Vénissieux, Vaux-en-Velin, Villeurbanne, Rillieux-la-Pape), ces grandes cités construites à la hâte, à bonne distance du centre ville « bourgeois » [9], pour y loger le prolétariat rural et immigré en pleine expansion au cours des Trente Glorieuses. En fait, le moment des premières voitures brûlées à Vaux-en-Velin (1979) et des rodéos de Vénissieux (juillet 1981) coïncide avec la montée du chômage des jeunes et l’arrivée sur le marché du travail des enfants d’immigrés, de plus en plus nombreux à habiter dans ces cités. Et, dans les années 1980-90, au fur et à mesure que la « société salariale » s’est effritée, que le chômage a frappé de plus en plus durement les jeunes d’origine immigrée, qu’il s’est enkysté dans les cités, et que les membres des classes populaires (et tout particulièrement les familles nombreuses originaires du Maghreb) ont payé le tribut le plus lourd aux transformations économiques, ce phénomène dit des violences urbaines s’est diffusé sur tout le territoire national, en venant peu à peu à toucher des villes moyennes jusqu’alors « tranquilles », et même des petites villes. Par exemple, ThononlesBains, riche cité balnéaire du bord du Léman, a connu elle aussi, en octobre 2001, son week-end de « violences urbaines », à la suite d’un accident de la route (après une course-poursuite avec la police) qui a provoqué la mort de quatre jeunes. En même temps, et surtout, cette notion est devenue une catégorie légitime du répertoire du nouveau journalisme d’investigation, renforçant par là même sa circulation dans l’espace public comme un terme de sens commun (la moindre voiture brûlée est désormais rangée dans cette nouvelle catégorie de l’action collective). Faute de pouvoir partir sur des terrains à l’étranger pour y faire leurs premières armes de « grand reporter », des journalistes en herbe ont pu partiellement satisfaire leur quête d’exotisme social dans l’analyse des scènes à grand spectacle de la banlieue. Faute de pouvoir enquêter sur telle ou telle dernière guerre lointaine, les « caillassages » de bus et opérations de « cramage » de voitures feront l’affaire. Il n’empêche : quelle que soit la contribution de la nouvelle forme de journalisme local à la construction de cette catégorie du sens commun, la récurrence et la régularité du phénomène le désignent aujourd’hui comme un « fait social », au sens durkheimien du terme. La question qui se pose immédiatement est celle de la pertinence du vocabulaire : ce phénomène doit-il être réduit à la seule dimension de l’urbain, du bâti ou de l’architecture ? S’agit-il seulement de mettre en cause les ZUP et la politique du logement social ? Bien évidemment, non. On voit bien que la généralisation du phénomène et que son développement au cours de ces dernières années dans des villes jadis « tranquilles » (« on n’avait jamais vu ça avant », « on n’aurait jamais cru cela possible ici », « on habite pourtant un petit coin » etc.) sont des expressions que l’on retrouve souvent dans la bouche des personnes interviewées « à chaud ») montrent que le problème excède largement la seule question du cadre de vie.
En ayant enquêté depuis 1985 dans différentes régions de l’espace socio-économique local – les usines et les transformations des rapports de travail, le système scolaire et le rapport à la scolarité dans les familles ouvrières, les changements dans les rapports entre générations dans les « cités » – nous avons, nous l’avons dit, la possibilité de remettre ces événements dans une perspective historique de longue durée, pour mettre au jour les structures qui, historiquement, ont constitué le rapport à l’existence des individus singuliers, et comprendre un peu mieux la manière dont se sont constituées, dans le temps, les personnalités sociales des jeunes de cité et les raisons de leur « agressivité ». Ce qui revient à démontrer, en acte, la fécondité heuristique du précepte durkheimien, repris sans cesse par Bourdieu, selon lequel la sociologie, c’est de l’histoire [10] (du « passé cristallisé » pour le premier, de l’histoire « objectivée et incorporée » pour le second). Si l’on se restreint à l’analyse du travail, on sait que diverses enquêtes statistiques ont, au cours de ces dernières années, établi le constat d’une intensification du travail dans les industries de maind’œuvre. Flux et hommes tendus, stress au travail, harcèlement moral, accroissement exponentiel des maladies professionnelles, autant de termes devenus omniprésents pour décrire les nouvelles réalités du monde du travail. La « subjectivité » du travail, qui ne peut pas, à nos yeux, se réduire à quelques grandes variables (comme l’âge, le sexe, la nationalité), est façonnée par un ensemble de transformations structurelles survenues au cours de ces vingt dernières années. D’où la nécessité d’étudier, en même temps que les transformations de l’organisation du travail, les trajectoires scolaires, professionnelles, familiales, en cherchant à appréhender les effets sociaux, diffus et profonds, de la paupérisation et de la précarisation des milieux populaires. En fait, il existe bien des conditions sociales de l’intensification du travail, du stress, de la flexibilité. Notre hypothèse est que l’intensification du travail est rendue possible par un ensemble de changements survenus en même temps dans la composition de la main-d’œuvre : féminisation, rajeunissement très accentué, élévation du niveau culturel et du niveau de diplôme, accroissement du poids des jeunes issus de l’immigration, etc. Cette posture de recherche implique de porter attention à l’hétérogénéité du groupe ouvrier, à l’existence de différents sous-groupes, aux structures spécifiques de l’espace social local. On ne comprend pourquoi et comment certains salariés entrent dans les nouvelles logiques de travail que si l’on s’interroge à la fois sur les transformations du marché du travail au cours des quinze dernières années, notamment l’extension de la précarité, et sur les changements survenus dans le système scolaire, notamment l’ouverture des possibilités pour les plus jeunes. Il faut donc revenir sur la question de la genèse des dispositions en reliant cette question à celle des différents systèmes de ressources et de contraintes : de considérables changements surviennent dans les modes de vie, dans la structuration des identités ouvrières…
Or dans les analyses sociologiques sur les violences urbaines, la description de la situation de travail des adultes comme des jeunes est présentée à l’aide de quelques statistiques comme un état de fait, une sorte de « réalité » incontournable sur laquelle il n’y a pas à s’interroger, dont il faut constater l’existence, comme relevant d’une autre sphère. De même, le chômage de longue durée des non diplômés, la précarité du travail subie par les jeunes générations, la discrimination à l’embauche à l’encontre des enfants d’immigrés, etc., sont mentionnés pour composer une sorte de toile de fond socio-économique des « violences urbaines ». Notre démarche qui cherche, pour le dire vite, à relier étroitement « émeute urbaine » et processus de paupérisation-fragilisation-précarisation des classes populaires, invite à aller au-delà de cette perspective en menant des analyses en termes de contextualisation. Elle vise à éclairer les logiques structurelles qui ont, au cours du temps – lentement mais sûrement –, contribué à fabriquer les personnalités sociales de ces jeunes de cité. En effet, ceux-ci se sont construits socialement et individuellement en intériorisant un certain nombre de normes et d’attitudes liées aux expériences fondatrices de leur prime enfance et de leur adolescence. Les moins diplômés d’entre eux l’ont fait en référence à des « chances de vie » restreintes (que l’on peut traduire en suivant Louis Chauvel comme « potentialités d’évolution dans la vie sociale »). Comme le commente Laurent Mucchielli, « Au sein de la société française actuelle, fondée sur l’idéal républicain de l’égalité des chances ( i.e. de la mobilité sociale absolue), l’évaluation subjective par les individus de leurs potentialités d’évolution dans la vie sociale est une question cruciale (...) Ce qu’il importe de connaître, c’est la façon dont ils se représentent et dont ils anticipent leur destin social, entendu non pas simplement comme une réussite économique et un accès à la consommation, mais plus généralement comme une condition de vie sociale ordonnée par un statut déterminant des rôles, des droits, du pouvoir (ou au contraire de la domination), des compétences, des valeurs, toutes choses qui confèrent aux individus de l’identité » [11]. C’est en ce sens que l’expression, souvent usitée, de jeunes « sans repères » est trompeuse car elle tend à ignorer les repères que ces mêmes jeunes ont dû s’inventer, en rupture avec le passé et en liaison étroite avec ce qu’ils ont vu, connu, appris de la vie dans le quartier, des expériences de leurs pères au travail, etc.
D’autre part, nombre d’analyses sur l’insécurité et les émeutes urbaines privilégient un point de vue « culturaliste » qui – via l’étude des « cultures » et des « sous-cultures » (« cultures de cité » ou « sous-cultures délinquantes ») – tend à ignorer le jeu d’interactions réciproques entre, d’une part, ces cultures ou sous-cultures et, d’autre part, le système des pratiques économiques et des rapports de pouvoir entre groupes sociaux. Elles ne montrent pas, notamment, comment les structures économiques « s’adaptent » sans cesse aux dispositions des salariés (ou de ceux qui pourraient le devenir), « collent » au plus près à leurs attitudes. Leur objectif est bien de tirer le meilleur parti de certaines caractéristiques produites à l’extérieur pour élargir la gamme des stratégies – appel à l’autonomie, à l’autoimplication – qu’on pourra déployer à l’intérieur de l’entreprise [12]. Certes, il peut paraître terriblement réducteur d’établir un rapport direct entre, d’une part, la question de l’organisation du travail, des changements qui l’affectent, des logiques qui y prévalent et, d’autre part, celle de conduites de certains jeunes. Cela semble relever d’un réductionnisme à la sociologie urbaine marxiste de la belle époque (production et reproduction). Pourtant en oubliant la dimension du travail ou en la traitant de manière purement contextuelle, est-ce qu’on ne sous-estime pas la place du travail dans nos sociétés, la façon dont il continue de structurer les existences (bien loin du mythe de la « fin du travail ») et notamment le rapport au temps (prévisibilité, calculabilité, planification des activités de la vie quotidiennes) que le travail en entreprise implique ?…
 
2. LA REIFICATION DES GROUPES ET DES SOUS-GROUPES
 
 
Le discours sur les violences urbaines, qu’il soit tenu par des représentants des institutions (police, justice, école) ou par des représentants politiques, commence presque toujours par la recherche et la désignation des « coupables » – ceux qui ont participé directement aux événements (les « meneurs » comme on disait à la fin du XIXe siècle, les « casseurs » ou les « voyous » comme on dit aujourd’hui) – qu’il conviendrait ensuite de neutraliser au plus vite. À entendre les innombrables commentaires qui sont faits autour de ce type d’événements, on a l’impression que, pour rétablir le calme et pacifier le quartier, il suffirait de cibler les « microgroupes » qui se constituent autour des meneurs (des « caïds ») et de les isoler durablement. Ce discours sécuritaire [13], florissant aujourd’hui, nous semble avoir pour particularité d’occulter la genèse des attitudes et des groupes étiquetés comme déviants. Il se nourrit d’une étiologie sommaire du phénomène de violence qui repose, au fond, sur une dichotomie : il y aurait, d’un côté, un noyau de « violents », d’« irréductibles », de « sauvages », dont on n’ose pas dire qu’ils sont irrécupérables et non rééduquables et, de l’autre, les jeunes « non violents », qui se « laisseraient entraîner » et qu’il conviendrait donc de protéger contre la contamination des premiers. En fait, ce discours qui a des visées pratiques – empêcher « les jeunes » de nuire – est fondé non seulement sur l’ignorance de la genèse des attitudes et des comportements « violents » mais aussi sur une certaine forme de dénégation de cette genèse sociale.
Plus précisément, on trouve sur le terrain deux types de « discours pratiques » autour de ces jeunes qui, dit-on, « font le bordel ». D’une part, un discours de type institutionnel, que l’on retrouve surtout chez les chefs d’établissement scolaire ou les responsables de la police, qui met fortement l’accent sur la « démission » ou l’« irresponsabilité » des parents et qui ne distingue dans la réalité sociale que les groupes et les sous-groupes tels qu’ils ont été constitués en tant que catégories. D’autre part, un discours tenu par certains militants politiques ou syndicaux, avant tout soucieux d’éviter les amalgames pénalisant les « bons » enfants d’immigrés, qui tend à décrire de manière sommaire tous les autres comme des « voyous », des « paresseux » ; ce discours, qu’on va dire « de gauche » pour aller vite, devenu d’ailleurs très minoritaire et de plus en plus difficile à assumer publiquement (à l’usine, dans le quartier, « en ville »), tend, lui aussi, à sous-estimer ou à nier la « porosité » des formes de socialisation de la jeunesse populaire dans un quartier tel que cette ZUP. En fait, la proximité des situations sociales vécues par les jeunes de cité, qui ont pourtant des statuts différenciés – ouvriers intérimaires, chômeurs, « stagiaires », étudiants sur le fil du rasoir, emplois-jeunes en transition permanente, etc. – fait que, selon la conjoncture et selon les moments biographiques, les plus éduqués d’entre eux risquent d’être amenés à se solidariser ou à se battre avec leurs copains de quartier. Il s’agit donc de tenter de comprendre la genèse sociale des comportements de ces jeunes, notamment la logique de constitution de leurs dispositions. Par exemple, l’agressivité de certains jeunes du quartier n’est pas une donnée sui generis ou une donnée réductible à sa seule dimension écologique (comme tend à le faire accroire l’étiquette infamante de « jeunes de la ZUP ») mais elle est le produit d’une histoire sociale plus large qui englobe diverses sphères de l’existence sociale : marché du travail des jeunes, modes de scolarisation, formes de logement dans le quartier et mode de constitution de la population habitante, formes locales d’encadrement de la jeunesse, etc. Pour la genèse sociale de l’agressivité des jeunes du quartier, qui est elle-même un préalable nécessaire à l’étude d’une émeute urbaine de ce type, il faut réintroduire dans l’analyse des questions importantes comme la précarisation sociale, l’insécurité au travail, les modes de socialisation dans les familles et dans le quartier, l’héritage social des vingt années de crise, le poids démographique de la génération des enfants d’immigrés et les obstacles que beaucoup de ses membres rencontrent pour se faire une place dans la société.
On ne peut donc pas opposer des sous-groupes, réifiés ensuite en catégories, pour rendre compte d’un phénomène aussi multidimensionnel qu’une émeute urbaine. En privilégiant le terrain, en retournant au matériel (observations, entretiens, données socio-historiques, presse locale), on est en quelque sorte conduit à abandonner les raisonnements rapides par couples d’oppositions et à raisonner plutôt en termes de continuum des positions, de volatilité des attitudes et des opinions en fonction de la conjoncture. Ainsi ce mode de raisonnement laisse ouvertes les possibilités pour les individus de passer, plus ou moins brusquement, d’un état à l’autre. Par exemple, un jeune réputé « sans problème » par l’entourage peut très bien receler en lui un potentiel de violence et de révolte qu’il exprime soudain à l’occasion de telle ou telle opportunité. C’est cette ambiguïté des rôles et des positions qui nous paraît intéressante à analyser dans le cas d’une émeute urbaine. Dans le cas présent, ce qui témoigne le mieux de cette ambiguïté des attitudes, c’est la réaction des habitants qui vivent « au cœur de la ZUP », c’est-à-dire dans le secteur le plus remuant du quartier : certes il y a bien eu de leur part une condamnation de ces actes de violence mais en même temps, dans les familles immigrées tout au moins, il y a eu aussi une forme de compréhension ou un refus de mettre à l’index l’ensemble des jeunes. Si, par exemple, la manifestation du surlendemain a été un échec, c’est parce que beaucoup d’habitants du quartier n’ont pas voulu participer à la « curée » contre les jeunes qui s’annonçait, parce qu’ils se méfiaient, comme on dit, de la récupération politique de ces événements. C’était, à leurs yeux, trop facile de crier haro sur la jeunesse sans prendre en compte d’autres dimensions de la vie du quartier à leurs yeux tout aussi essentielles : dégradation croissante des immeubles, absence d’installations et de politique de loisirs pour les jeunes, surveillance policière devenue omniprésente, contrôles d’identité « au faciès » à répétition et parfois musclés.
Nous nous efforcerons ici de mettre à l’épreuve d’un terrain d’enquête donné les remarques de méthode mentionnées supra, en essayant de répondre aux questions suivantes : pourquoi cette émeute survient-elle dans une période de forte reprise de l’emploi qui bénéficie aussi aux « jeunes des quartiers » ? Quel sens donner à ce déferlement de « violence » et de « haine » et surtout comment expliquer que tant de jeunes du quartier se soient solidarisés avec ce « braqueur » ?
 
3. REPRISE DE L’EMBAUCHE ET POIDS DU PASSE
 
 
Cette « émeute urbaine », la première de cette ampleur dans la région, survient dans une période de forte reprise économique (depuis 1997-98) : le taux de chômage du pays de Montbéliard chute de 10 % à 7 % entre septembre 1999 et septembre 2000, la demande de travail explose, l’usine de Sochaux compte plus de trois mille intérimaires en juillet 2000 (quatre mille sept cents fin juin 2001), la main-d’œuvre disponible se raréfie et Peugeot fait appel via les grandes agences d’intérim à des intérimaires du Nord et du Centre de la France. La sélection de la main-d’œuvre n’est plus dorénavant possible : « Aujourd’hui, on accepte tout le monde » est une phrase que l’on entend de toutes parts tant à l’usine (chefs d’équipe, syndicalistes, ouvriers ordinaires) qu’à l’extérieur (conseillers à l’ANPE ou à la Mission locale, proviseurs de lycées professionnels...). Elle signifie la rupture avec une époque antérieure (notamment les années 1990-98) où les postulants à un emploi ouvrier étaient soumis à de multiples et drastiques procédures de sélection qui ne laissaient à peu près aucune chance aux jeunes des « quartiers durs » désignés par leur faciès, leur nom et leur résidence.
Il est évident que l’amélioration rapide de la conjoncture économique n’allait pas se traduire mécaniquement par une baisse de la délinquance qui sévit à la ZUP depuis une dizaine d’années. Il reste qu’une période nouvelle s’ouvre avec cette reprise de l’embauche où des possibilités stratégiques s’offrent aux jeunes issus de l’immigration et que, pour comprendre leurs attitudes de rejet, il faut réfléchir avec de la profondeur temporelle, en se référant au contexte et aux configurations sociales et en insistant sur le décalage des temporalités, notamment celle du marché du travail et celle des comportements des agents sociaux. Les ajustements des jeunes du quartier à la nouvelle situation de l’emploi ne sont pas immédiats. Contrairement à ce que postule le modèle de l’homo-œconomicus, les comportements ont une certaine inertie, notamment parce que le passé de crise continue de peser sur le présent : le rapport à l’avenir de ces jeunes ne peut pas se transformer instantanément, tout simplement parce qu’il s’est constitué au cours de ces années de crise qui ont structuré en profondeur leur vision du monde.
Du début des années 1980 aux années 1996-97, les jeunes non ou peu diplômés des « quartiers sensibles » de la région étaient les premières victimes du chômage de masse (les taux de chômage dans certains « quartiers sensibles » pouvaient atteindre 30 à 40 %). La Mission locale, les stages et les petits boulots ont été pendant des années le seul horizon d’attente de la plupart des jeunes de cité. Lorsqu’ils ne pouvaient pas être conservés dans le système scolaire (parce que trop âgés, trop a-scolaires), l’avis du conseil de classe était sans appel et lapidaire : « Vie active ». Ce mot sonnait souvent comme un quasi arrêt de mort sociale pour ces jeunes sans capital culturel et sans capital social (le temps où l’on prenait en priorité les enfants du personnel Peugeot est révolu depuis au moins vingt ans). Comme le disait une élève de bac pro tertiaire au début des années 90, « On dit vie active mais ça veut dire chômage ». Depuis 1995, les nouvelles entreprises (des équipementiers automobiles) qui se sont installées sur la zone industrielle Technoland d’Etupes ont embauché par vagues des opérateurs (tous payés au SMIC et subissant des conditions de travail très dures). Elles ont procédé à une sélection à l’embauche souvent impitoyable, et ce jusqu’à la fin des années 1990 : le responsable de ressources humaines d’un équipementier automobile, installé fin 1999 sur la zone du Technoland, explique comment il a recruté ses opérateurs :
Avec cent cinquante postes d’agents de fabrication à pourvoir, X. fait aujourd’hui partie des entreprises qui recrutent le plus dans le Pays de Montbéliard.
Pourtant, des mille cinq cents candidatures que nous avons reçues, nous n’en avons retenu que soixante-quinze au terme du processus de recrutement. Le ratio, à peine 5 %, peut sembler faible et la sélection draconienne pour des postes d’agents de fabrication, premier échelon de qualification (…) Pour les ouvriers, nous ne demandons pas forcément des diplômes. Nous essayons lors du recrutement de détecter l’habileté nécessaire à la confection des sièges, mais aussi la capacité de la personne à travailler au sein d’une équipe, à contrôler elle-même son travail, à émettre des suggestions, à participer à des groupes de résolution de problèmes et à s’impliquer dans la vie de l’entreprise [14].
Dans les entreprises de la sous-traitance automobile du Technoland, pour un poste d’opérateur qui était offert entre 1995 et 1999,40 à 50 candidats (jeunes) se présentaient : se retrouvaient tout naturellement écartés les moins diplômés, les moins socialisés et ceux qui étaient perçus comme « inemployables » [15]. C’était, bien sûr, le cas des « jeunes des quartiers »(enfants d’immigrés) reconnaissables à leur uniforme social : casquette, vêtements de marque (Lacoste), cheveux rasés ou coupés très court, langage « de cité ». Ceux-ci se savent les victimes d’un ostracisme diffus qui intervient au moment du recrutement ; parfois le refus d’embauche des jeunes maghrébins ou turcs non qualifiés s’affiche ouvertement. Ces jeunes, déclarés « inemployables » à partir de leur profil social, sont écartés au profit de jeunes, avec un look ou un nom « français », plus diplômés, parfois titulaires d’un niveau bac +1, +2, qui apparaissent plus malléables et plus conformes au nouveau profil des emplois d’opérateurs, polis qu’ils sont par leurs longues années de scolarité, donc plus dociles.
Pendant toutes ces années, la plupart des jeunes non ou peu diplômés ont attendu un emploi, se sont morfondus dans des petits boulots, ont traîné dans le quartier. Cette expérience sociale du chômage récurrent ou de longue durée produit, au sein de la fratrie et au sein du groupe des pairs, des effets de découragement, un sentiment d’inutilité sociale et aussi une révolte sourde contre l’ordre social, contre tout ce que représentent les institutions. L’avenir leur est apparu pendant des années bouché, les perspectives de s’établir professionnellement et socialement sans cesse reportées à des jours meilleurs. Beaucoup de garçons des familles immigrées ont été contraints de rester à la maison en cohabitant avec leurs parents, d’inventer un mode de vie compatible avec celui de la famille (le père, le plus souvent ouvrier vieillissant à l’usine ou en invalidité, longue maladie, supporte mal le chômage persistant de ses fils [16] ). L’expérience du chômage s’est largement diffusée dans la famille, notamment des frères aînés aux cadets. Il est arrivé de plus en plus fréquemment de constater, à travers des cas précis, que la possession d’un diplôme supérieur ne protégeait plus du chômage. Au cours de ces années noires (on ne compte pas le nombre des suicides dans les « quartiers »), le découragement, la déprime, le sentiment de no future se sont propagés, notamment au sein des fratries des familles immigrées et parmi les plus jeunes.
Il faut donc avoir à l’esprit que les « casseurs » d’aujourd’hui (les 12-20 ans) ont grandi aux côtés de leurs frères aînés et les ont vus devenir les victimes structurelles de la crise, et en être « abîmés » physiquement et psychologiquement ; certains ont plongé dans la déprime ou dans diverses formes d’autodestruction, leur « désastre » s’étalant aux yeux de tous dans la famille et dans le quartier. Dans le cas des enfants d’immigrés, un thème est devenu omniprésent – « on n’a pas notre place ici », « on se sent rabaissés » [17] – alimentant une amertume sans cesse ressassée [18]. Les enseignants des écoles primaires et des collèges de ZEP nous ont souvent indiqué ce qui leur est apparu comme la rupture du début des années 1990 : la fin de l’effort scolaire pour une partie croissante de leurs élèves qui leur répondaient « à quoi bon ? » ou « pour finir chômeurs ? » lorsqu’ils les pressaient de se mettre au travail pour réussir leurs études. On pourrait encore plus dramatiser (nos entretiens et observations de ces années font voir maintes situations désespérées et désespérantes), l’essentiel est d’insister sur les effets durables qu’ont eus ces années noires en termes de socialisation. C’est une période où, dans ces quartiers, « on » a fabriqué en masse des jeunes « aigris », révoltés, dotés d’un potentiel de rage qui apparaît souvent sans limite [19], des jeunes qui ont aujourd’hui 25-30 ans…
 
4. LES EFFETS SOCIAUX DE LA PRECARITE
 
 
Le « plein-emploi », qui s’est installé à partir du début de l’année 2000 dans la région, a peu à voir avec le plein emploi des « trente glorieuses ». On pourrait, pour le définir, reprendre l’expression de « plein-emploi précaire » [20]. En effet, la reprise de l’emploi se fait d’abord et avant tout par la progression fulgurante de l’intérim qui est devenue la norme d’embauche, une norme qui semble presque acceptée par les jeunes eux-mêmes. Sur le site de Sochaux, par exemple, quatre mille sept cents intérimaires en avril 2001 (sur un total de dix-huit mille salariés), et des secteurs de travail employant plus de 40 % d’intérimaires. Dans la région, de plus en plus d’entreprises font durer les contrats jusqu’à la durée cumulée légale de dix-huit mois, renvoient les intérims et en embauchent d’autres (et parfois les mêmes). Il existe dorénavant une véritable institutionnalisation de l’intérim : les agences d’intérim sont les premiers, et presque les seuls, interlocuteurs des jeunes à la recherche d’un emploi : on dépose des dossiers dans beaucoup d’agences de la région qui échangent entre elles des informations. À l’usine, les intérimaires sont employés plus que jamais comme un volant de main-d’œuvre que la petite maîtrise affecte prioritairement aux postes de travail les plus durs, ceux que les ouvriers vieillissants ont de plus en plus de mal à « tenir ». Le renouvellement des générations à l’usine prend donc une forme très particulière. Pour le dire schématiquement, on laisse les « anciens » (les pères) finir leur vie au travail sur des postes moins exposés et on surexploite les jeunes embauchés en intérim en leur faisant miroiter la carotte de l’« embauche » qui sert d’aiguillon pour ceux qui cherchent une stabilisation professionnelle (et ils restent nombreux). D’où la récurrence de conflits au travail à l’usine, entre jeunes et vieux, comme l’explique Ahmed, intérimaire à Sochaux, qui loue la bonne entente entre les jeunes :
On s’entendait bien avec certains « anciens »… Mais pas tous… Y en a qui
disaient que les jeunes, c’étaient tous des drogués, que c’étaient des glandeurs,
qu’ils foutaient rien. Ils disaient ça. [C’est vrai] qu’il y a des jeunes, bon, c’est
pas tous des bosseurs, alors tu en as qui trouvent des feintes pour aller se
coucher, pour aller se reposer. Puis tu as les anciens qui les balancent au chef.
[silence] Ou sinon c’était aussi les pauses [ je lui demande de raconter ] Genre,
au lieu de prendre vingt et une minutes, je prenais vingt-cinq minutes. Le
lendemain tu avais le chef qui disait : « Ouais, bon, les pauses… faut pas
exagérer, les gars !… Ceux qui prennent vingt-cinq minutes au lieu de vingt et
une minutes… faut se calmer ». Parce qu’il y avait toujours des balances.
[silence] Il y en a même, j’étais à un poste, quand il y avait le dépanneur qui
venait nous dépanner, il regardait la montre. C’était un embauché, un ancien,
il regardait la montre quand je partais, ou quand n’importe qui partait, il
regardait la montre et quand on revenait du dépannage, alors que lui il était en
train de travailler. Parce que c’est un poste on est huit alignés comme ça. Et il
y en a ils viennent dépanner les huit l’un après l’autre. Et à chaque fois il
regardait celui-là qui prenait plus que vingt et une minutes, il le disait au chef.
[silence] Et… il nous balançait… en gros c’est ça.
— Et ça tu l’avais remarqué tout de suite, j’imagine ?
— Ah oui, je pars, je vois le gars, il se retourne, il regarde la montre, je
reviens, je le vois, il regarde la montre. Je comprends direct. Et surtout après
le… lendemain le chef il nous parle de ceux qui prennent… plus de temps. On
comprend vite, faut pas être une lumière ! [Rires partagés]
— Et tu lui as dit ?
— À l’embauché ? Non, Dans ces cas là, moi je laisse filer...
— Il y a personne parmi les jeunes qui dit, je sais pas : « Bon, ça suffit, on fait
notre boulot. »…
— Ouais il y a déjà eu des bagarres [rire], partout dans l’usine. Dans Peugeot,
il y en a quand ils sont virés il faut qu’ils se battent. Et à cause de ça des fois,
à cause des balances ou… des trucs comme ça.
Les opérateurs effectuent de plus en plus plusieurs contrats d’affilée pour une durée cumulée de dix-huit mois (durée légale maximale). Durant toute cette période, le jeune intérimaire, en attente de titularisation, cherche avant tout à bien se comporter. Dans cette course, beaucoup d’appelés, peu d’élus : pour l’année 2000, à Sochaux, seulement deux cent vingt embauches d’ouvriers. Le plus frappant est que, jusqu’au dernier moment, on cherche à faire croire à la possibilité d’une embauche ; il arrive même que ce soit seulement la veille du dernier jour du contrat d’intérim que l’on signifie au jeune qu’il ne sera pas repris. Il doit repartir à la case départ, déposer un dossier dans les agences et peut retrouver peu après un autre contrat de dix-huit mois (parfois exactement sur le même poste de travail, ce qui est illégal). Nous avons rencontré à plusieurs reprises des ouvriers de trente ans qui vivaient depuis plus de quatre ans sur la base de ces renouvellements de contrats de dix-huit mois. Ils donnaient entière satisfaction au travail mais ne pouvaient espérer, pour le moment, d’embauche. D’où la colère et la révolte de certains intérimaires qui ont l’impression d’être floués (« On se fout de notre gueule, il y a pas d’autres mots... »). En témoigne ce compte rendu de réunion d’agents de maîtrise de l’usine de Montage Voitures (MV2) de Sochaux :
« Le 16 février 2001, à MV2, deux intérimaires à qui on venait d’annoncer leur non renouvellement de contrat ont proféré des menaces à l’encontre du R.U. [responsable d’unité] de ce secteur, aussi bien dans l’atelier que dans la cour. Les menaces verbales s’adressent au R.U. mais également à sa famille, ce qui est plus grave. Malheureusement, ces pratiques deviennent de plus en plus courantes sur le site de Sochaux. Apparemment de plus en plus de salariés sont porteurs d’armes blanches et d’armes à feu sur le CPS [centre de production de Sochaux]. Devant ces situations dangereuses, il est urgent que la Direction nous indique quelles mesures elle compte prendre pour que ces situations ne se reproduisent plus.
Réponse [de la Direction] : les conditions de vie sur le site et les actes d’incivilité font l’objet d’une attention particulière de la hiérarchie et concernent tout un chacun » (mars 2001).
Dans les agences, les conflits autour des fiches de paye se multiplient (c’est en général le vendredi que les fiches de paye sont données, les intérimaires viennent souvent les chercher en mains propres à l’agence). Il n’est pas rare que les rapports s’enveniment entre les secrétaires à l’accueil et certains jeunes car, disent les intérimaires, « il manque des heures sur les fiches de paye », « on nous carotte des heures » – des erreurs dont le montant peut avoisiner quatre cents francs sur un mois de paye. Certaines agences locales, du fait de la répétition de ces erreurs, traînent derrière elles une mauvaise réputation, comme l’explique Ahmed (un jeune de cité, intérimaire de vingt ans, niveau BEP) à propos de Manpower qui est dans le collimateur de son groupe de copains de quartier, entrés à l’usine, comme lui, depuis quelques mois :
Il y a une secrétaire à Manpower, elle a démissionné parce qu’il y en a, ils
savaient où elle habitait… elle a reçu des menaces et tout... [temps d’arrêt puis
sur un ton plus fort] Parce qu’il faut aussi savoir qu’ils nous volent, quand on
travaille pour eux, les agences intérimaires. Comme Manpower, son nom c’est
« Manvoleurs ». Parce que tu reçois ta fiche de paye, il manque des heures, il
manque des primes, et eux ils te disent : « Ouais ça vient de Paris. » Alors si
on vérifie pas nos fiches de paye... [Silence] Et pour les insulter, il [ce copain
de cité] les menaçait comme ça…
— Qu’est-ce qui fait qu’il en est venu à cette menace ?
— C’est qu’elles lui mentent ! Elles mentaient, il n’aimait pas ça, il
commençait à les insulter et puis maintenant elles ont peur de lui. Maintenant
quand il rentre, s’il lui manque un truc, il leur tape un bordel ! Et, vite fait,
elles vont lui donner son argent. Je crois qu’elles essaient même plus de le
carotter (…) Si on les menace pas quand on a nos fiches de paye, la fiche de
paye d’après ce sera encore pareil. Alors faut les menacer, faut leur dire qu’ils
arrêtent de nous voler. Et après, ça leur montre qu’on sait quand même nous
défendre.
— Et « Manvoleurs », c’est leur surnom dans le quartier ? Ca fait longtemps ?
— Ben depuis que tout le monde commence à travailler, depuis que les
agences intérimaires trouvent du boulot.
— Et les autres boites d’intérim c’est pareil ?
— Oui, pareil, c’est tous des voleurs. À part les plus petites, elles volent pas,
les petites boites. Mais les grandes comme Manpower, Adecco, Adia et
Vedior Bis, c’est tous des voleurs. Vous le saviez pas, ça ? (mine incrédule de
sa part) Chez nous [dans la cité] on appelle ça des voleurs. (silence) Parce
qu’à chaque fiche de paye, il y a des problèmes, il manque trois cents à quatre
cents francs des fois, même plus. Alors c’est du vol que j’appelle ça ! Peut-
être une fois, deux fois, c’est une erreur mais pas tout le temps quand même !
Faut pas nous prendre pour des cons !… ( avril 2001 )
Il faut bien mesurer les effets diffus du développement de cet intérim de masse sur le bassin d’emploi. Selon l’un des responsables de la police, il y aurait sur l’agglomération une « population flottante » – c’est son expression (qu’on croirait directement empruntée à Marx) – de dix mille anciens intérimaires. Car très nombreux sont ceux (les garçons, rarement les filles) qui, après quelques jours ou quelques semaines de travail, ont quitté l’entreprise, souvent sur un coup de tête. Certains ont loué des appartements à plusieurs, d’autres se sont retrouvés logés dans des foyers de travailleurs, d’autres encore ont dû employer des moyens de fortune (coucher dans leurs voitures, squatter des appartements). Ces jeunes restent dans la région, ils « pèsent » sur les autres, sont accusés de « faire des conneries » : par exemple, les vols sur les parkings ou dans les vestiaires de l’usine leur sont souvent attribués. Beaucoup sont « dégoûtés » par les conditions de travail (des « boulots de chien » disent-ils) et de logement qui leur sont faites. En même temps, lorsqu’ils travaillent, ils sont piégés par leur statut, ne veulent (peuvent) pas se syndiquer et en sont réduits à des face-à-face parfois violents avec leurs chefs. La généralisation et l’institutionnalisation de l’intérim contribuent à une sorte de précarité structurale qu’il faut aussi comprendre dans le cadre des rapports entre générations dans le monde ouvrier. Leur situation exprime d’une manière paroxystique l’affaiblissement du statut ouvrier dans la société française. D’une certaine manière, les jeunes de cité, presque tous intérimaires, sont pris dans ce mouvement qui les dépasse. Ils tendent à voir dans cette situation les effets d’une politique systématique de discrimination dont ils sont les premières victimes dans l’entreprise, sur le mode du « on nous accepte, pour un temps, on se sert de nous comme intérim mais on ne nous embauche pas ». À leurs yeux, la barrière sociale a reculé d’un cran mais elle existe toujours, cette fois déplacée à l’intérieur de l’entreprise.
La mise au travail des jeunes de cité se traduit donc par un double processus d’ouverture et de fermeture dont les effets sont ambivalents. D’une part, il y a, enfin, l’ouverture en grand des portes de l’entreprise, où, pour employer le langage des directeurs d’agence d’intérim, une « chance leur est offerte » de faire leurs preuves dans le monde de la production. D’un autre côté, la forme que prend cette embauche – la précarité et des conditions de travail très dures à l’usine – fait qu’elle ne se traduit pas immédiatement par une embellie du moral de ces jeunes. Elle peut au contraire être la source de frustrations relatives et nourrit la crainte qu’ils seront encore, à l’usine, les victimes de choix de l’ordre dominant. Ces expériences de travail peuvent redoubler leur « rage » qui les empêche de se penser comme de futurs ouvriers « installés », ceux qui, dans le quartier, par la force des choses et du fait de leurs nouvelles responsabilités (notamment matrimoniales), ont fini par « se ranger ». Ce qui peut aussi expliquer que, le jour de l’émeute, certains d’entre eux aient pu figurer sinon parmi les « meneurs » du moins parmi les « suiveurs », comme pour se décharger d’une rage longtemps accumulée et qui a trouvé, ce jour-là, l’occasion unique de pouvoir le faire. Cette vision négative des entreprises et du travail ouvrier se diffuse alors dans l’esprit des plus jeunes du quartier, scolaires ou chômeurs. C’est justement quand la tension sur le marché de l’emploi se relâche, que la tenaille se desserre, que beaucoup se mettent à crier leur haine, à expulser ce qu’ils ont longtemps tenu profondément enfoui en eux.
 
5. LE RECIT D’UN JEUNE D’ORIGINE IMMIGREE : UN CAS DE « QUASI-SYSTEMATISATION AFFECTIVE »
 
 
La genèse sociale de l’« agressivité » des jeunes du quartier constitue un préalable nécessaire à l’étude de cette émeute urbaine. Cette « agressivité » n’est pas une donnée sui generis ou une donnée réductible à sa seule dimension écologique : elle est le produit à la fois d’une histoire sociale plus large qui implique diverses sphères de l’existence – la socialisation (familiale, scolaire, résidentielle), le marché du travail des jeunes, le mode de constitution de la population habitante, les formes locales d’encadrement de la jeunesse – et d’une histoire sociale de l’immigration dans ce bassin d’emploi (recours massif dans les années 1968-75 à cette maind’œuvre provenant des villages reculés du Maroc et de la Turquie, poids démographique des enfants d’immigrés dans les « cités » de la région [21] ). Elle est aussi redoublée et avivée par les nombreux obstacles que beaucoup d’entre eux rencontrent pour « faire leur vie » (comme ils disent), notamment lors de leur confrontation au marché du travail [22]. On aurait pu, dans notre enquête, faire la chronique de la discrimination au quotidien et du « racisme ordinaire » dont les enfants d’immigrés sont les victimes structurelles depuis plus de quinze ans dans la région. On a choisi de procéder autrement, en rendant compte de manière détaillée d’un entretien réalisé en septembre 2000 avec un jeune « bac pro », prénommé ici Mourad, inscrit en première année de DEUG d’histoire (dans l’antenne universitaire de Montbéliard [23] ).
Mourad, 22 ans, fils d’immigrés algériens, né en France, est titulaire d’un bac professionnel depuis juin 1999. Il est de taille moyenne, n’a pas le style de « jeune de banlieue » (habillé en jeans, col roulé et pull gris, cheveux coupés court mais non rasés). Tout au long de l’entretien, il arbore une sorte de sourire permanent au coin des lèvres ; ce sourire un peu ricanant définit bien la tonalité qui sera celle du long entretien (trois heures) qu’il m’a accordé. Il convient ici d’évoquer en détail les circonstances de l’entretien car elles éclairent fortement la manière dont Mourad a pris la parole ce jour-là. Je l’ai rencontré à la fac d’histoire une première fois. Il a accepté de faire un plus long entretien avec moi. Nous avons tout de suite « accroché »... Dans la manière dont nous sommes entendus entrait certainement en jeu le fait que sa sœur a fait des études de sociologie, qu’elle a déjà amorcé une carrière universitaire. Mourad lui a rendu plusieurs fois visite à Lyon, il lui est arrivé, à la bibliothèque universitaire, de tomber sur des articles ou des livres de sociologie. Il avait donc, au préalable, une idée de ce que pouvait être un entretien dans cette discipline. En tout cas, loin de l’intimider, le mot de « sociologie » ou de « socio-logue » semble avoir provoqué chez lui un réflexe positif. Il n’était pas surpris, ni décontenancé par mes questions, il en voyait tout de suite le sens. Il se livre avec une sorte de confiance, de spontanéité, sachant que très probablement il ne reverra pas le professeur qui l’interroge. Et qu’il a peut-être là l’occasion (unique) de dire des choses qu’il a sur le cœur. Il va tenir au début un discours construit, presque provocateur – puisqu’on lui tend la perche, il la saisit. Ce sera notamment l’occasion de « mettre les choses au point » avec les gens de l’Éducation nationale qu’il fréquente par ailleurs (il est surveillant depuis trois semaines dans un lycée) et d’« exhaler » sa rancœur. Bien sûr, il va laisser des choses dans l’ombre, notamment sur son histoire familiale (il évoquera hors magnéto la « prison » qu’a fait un de ses frères aînés…) mais il en dit là beaucoup plus que bien d’autres.
Ce qui frappe dans cet entretien, c’est l’espèce de détermination passionnée avec laquelle Mourad s’empare de la parole qui lui est offerte pour dire ce qu’il a dire, comme s’il avait beaucoup « remâché » ces phrases. En fait, il ne répond guère aux questions sur sa venue à la fac, sur le Deug d’histoire, sur son échec en AES, sur ses pratiques d’étudiant. Mais, ayant constaté qu’il est en face de quelqu’un d’attentif (qui le sollicite par la seule intensité de son attention…), il va se lancer dans le récit des diverses « discriminations » qu’il a subies. Ce qui va l’amener à une sorte de retour sur lui-même, sur son histoire et les expériences qui l’ont marqué – avec toujours le souci d’élever son propos à une certaine généralité. Tout se passe comme s’il avait compris intuitivement que c’est par l’exposé de ce qu’il y a de plus personnel dans son histoire qu’il pourrait toucher son interlocuteur. D’où le soin et le plaisir avec lesquels il choisit et enchaîne les anecdotes qui lui semblent les plus significatives des humiliations qu’il a subies (et qui, dans son esprit, sont subies par d’autres). Il est difficile de démêler dans son propos ce qui est relativement objectif et ce qui est systématisation d’après coup. Les objections sont comme balayées par avance et on ne connaît pas la manière dont il a « collaboré » par sa conduite aux processus qu’il évoque.
D’emblée, dans son récit, il va « attaquer » sur les discriminations dont lui et les enfants de Maghrébins sont l’objet, le racisme diffus qui les frappe et qui peut les pousser à « péter les plombs », comme il dit. À ce titre, ses remarques sur le racisme ordinaire constituent une sorte de document sur la violence subie par l’ensemble des jeunes issus de l’immigration ; elles éclairent aussi la manière dont certains d’entre eux deviennent des « écorchés vifs », toujours sur la défensive ou prêts à en découdre, souvent prompts à évoquer le racisme des « Français » pour justifier leur logique de « provocation ». Il garde présentes à l’esprit ici les brûlures de l’humiliation ressentie à Lille quelques semaines plus tôt lorsque le recruteur lui a dit, en face, qu’il ne serait pas pris, à cause de son nom et de son faciès, c’est-à-dire de son appartenance au monde des « Arabes ». C’est cette expérience bouleversante qui lui a ouvert les yeux, qui a ôté le voile qui l’empêchait de percevoir entièrement la réalité. Cette brûlure irradie sur tout le récit qu’il livre au sociologue (encouragé d’ailleurs plus par son regard que par sa parole…), notamment les moments forts de son adolescence : elle commande la logique de ses choix d’anecdotes et « colore » l’ensemble de son propos qui se réorganise par rapport à cela. On pourrait parler à propos de cet entretien de « quasi systématisation affective » au sens que Pierre Bourdieu donne à cette formule dans Travail et travailleurs en Algérie. [24] Tout se passe comme si Mourad réorganisait les événements qui sont survenus dans sa vie en fonction d’une sorte d’idée fixe qui le travaille de l’intérieur et lui fait voir le monde en noir et blanc (« Je suis traité comme un chien », et pourtant ajoute-t-il : « Je ne suis pas un chien, je ne suis pas un animal, je suis un être humain… »). C’est en fonction du traumatisme subi qu’il faut décrypter le sens de plusieurs de ces affirmations. Par exemple celle selon laquelle il ne peut travailler que dans un organisme d’État. Tout se passe comme si, marqué par l’échec, il anticipait ses futures souffrances et cherchait à se replier sur un univers qui serait moins « dur » – celui de la fonction publique, des emplois jeunes, de l’Éducation nationale, etc. – comme pour « gagner du temps », « se refaire » un peu dans un univers où l’on est moins exposé aux blessures du regard dévalorisant porté sur « eux ».
 
6. L’ENGRENAGE DES ETUDES : DES « CLASSES PASSERELLES » AU « BAC PRO »
 
 
Après un BEP d’électrotechnique et un bac pro de maintenance des équipements de collectivités locales, Mourad aurait voulu poursuivre en BTS (comme beaucoup de « bacs pro ») mais il a été refusé dans les trois établissements du midi de la France qu’il avait demandés (c’étaient les seuls, dit-il, qui prolongeaient son bac pro très spécialisé). « Ils n’ont même pas répondu », dit-il, profondément blessé par l’indifférence qu’on lui a alors témoignée. Il était, dit-il, le « premier de sa promotion » et ne comprend pas les raisons de sa non admission en BTS. Dépité par cet échec, il s’inscrit alors en première année d’AES où il échoue mais il ne souhaite pas trop s’appesantir sur cette année de transition. Au moment de l’entretien, son objectif principal est de passer le concours de « maître-ouvrier » pour entrer dans la fonction publique et ainsi se mettre à l’abri des diverses formes de discrimination à l’embauche (« Ça pousse à la fonction publique » est une expression qu’il reprend plusieurs fois). Dans cet entretien, il revient longuement sur trois moments clés dans sa trajectoire scolaire. La question n’est sans doute pas de savoir ce qui s’est passé effectivement mais la représentation qu’il en a aujourd’hui. D’abord, à la fin de sa troisième, il ne voulait pas aller en BEP mais en seconde au lycée général. Il est donc allé contraint et forcé en lycée professionnel, persuadé qu’il était un « bon » élève qui aurait pu avoir sa place en seconde générale, suspectant une sorte de malveillance de la part des enseignants qui lui auraient barré le passage vers la « voie normale » [25]. Ensuite, à sa sortie de BEP, il aurait souhaité entrer en « première d’adaptation » (en lycée général), reprendre le « droit chemin » mais il n’a pas été retenu parmi les rares élèves à qui l’on accorde ainsi une seconde chance. Là encore, il s’est senti victime d’une décision qui lui est apparue comme arbitraire. Enfin, après avoir été reçu brillamment au son bac pro, il n’a pu obtenir l’inscription dans la classe de BTS qu’il souhaitait dans le sud de la France. S’il met lui-même l’accent sur ces points essentiels de bifurcation de sa trajectoire scolaire, c’est parce qu’il a aujourd’hui compris que ce sont les moments où son avenir scolaire et social s’est joué…
Le rapport ambigu qu’il a à sa condition d’étudiant de fac, inscrit en DEUG d’histoire, ne se comprend que si l’on connaît non seulement la pente générale de sa trajectoire mais la manière dont, à ces différents moments stratégiques, il a été orienté, contre son gré, et la manière dont il a vécu cela et a fini par le systématiser. On comprend aussi, de son propos, qu’il a développé tout au long de ses études un rapport éminemment contradictoire au travail scolaire qui l’a poussé dans des directions opposées (dans une logique de double bind ). D’un côté, il s’agit pour lui d’obtenir le minimum de réussite scolaire qui lui permette d’éviter le lycée professionnel (puis les plus mauvaises sections de ces établissements) parce qu’il ne veut pas in fine être exposé à retomber dans le monde des ouvriers d’usine qui est proprement vécu comme insupportable [26]. D’un autre côté, il s’agit de ne pas « en faire trop », ne pas « s’user » dans le travail scolaire (d’autant moins qu’on n’y réussit pas et que le retard accumulé est trop grand) de manière à s’accorder du bon temps, à « profiter de la vie ». Ce qui fait qu’on retrouve chez lui, comme chez ses « compères », des attitudes qui ne peuvent apparaître que comme « démissionnaires » parce que ceux qui les adoptent ont le sentiment d’être pris dans un engrenage et se comportent en conséquence. Pourtant c’est dans le même mouvement s’exposer à retrouver les traits de ceux que les autres – les « Blancs » comme ils disent de plus en plus – réprouvent et haïssent, renforçant ainsi les perceptions dévalorisantes dont les « jeunes Arabes » font l’objet.
Au collège, j’étais un bon élève. Mais c’est au collège que j’ai commencé à changer de mentalité. À la fin de la sixième, il y avait ce qu’on appelle cinquième-quatrième en trois ans [des classes dites d’insertion]. Je sais pas si vous avez entendu parler de ça… C’est une classe un peu technologique. Mais moi, ça m’intéressait pas du tout et eux, ils voulaient à tout prix nous mettre dedans parce qu’on était fils d’immigrés. Ils nous voyaient finir notre vie à l’usine… Et ça on le ressentait depuis le début, depuis la sixième… [imitant la voix de ses profs] « Vous inquiétez pas, on sait où vous devez aller ». Depuis le premier jour de la rentrée, ils nous faisaient déjà des allusions… Parce que nous, intimidés, on allait au milieu ou au fond de la classe : c’est normal !
C’est pas parce qu’on va au fond de la classe qu’on est un cancre !... En sixième, ils nous avaient déjà collé une étiquette… Vous irez là !… ni là, ni là ! ni en cinquième normale, ni ailleurs !… C’est là… Alors on a fait notre cinquième parce qu’on s’est battu pour aller en cinquième normale. On a fait notre cinquième normale… Arrivés en cinquième, on nous a dit : « Vous y avez échappé, vous irez en “quatrième-troisième en trois ans” ». Arrivés en troisième : « Qu’est-ce que vous voulez faire dans la vie ? » En troisième, on n’est pas censé savoir. C’est peut-être une classe passerelle, mais c’est pas une classe où on peut se dire qu’on veut devenir docteur ou ingénieur. On a certaines idées mais je suis sûr que la moitié des gens qui ont décidé depuis leur plus jeune âge de faire tel métier, ils ont pas forcément suivi ce cursus scolaire. Avec le temps, ils se sont peut-être aperçu d’autre chose. Ils nous ont mis des bâtons dans les roues quand on faisait nos demandes pour aller en seconde. Eux, ils nous disaient non. Ils nous mettaient des « avis défavorables » partout. Pourtant, je devais avoir 12,13 de moyenne. C’est pas négligeable... C’est pas parce qu’on a 12,13 de moyenne qu’on va pas pouvoir tenir en seconde générale... À mon avis, il y en a qui sont passés avec moins que ça. Eux, ils nous envoyaient en BEP… En BEP, même si ça nous intéresse pas, il n’y a pas moyen de faire marche arrière et de repartir. Il faut suivre… Je me suis dit, ça craint ! Le BEP, ça craint ! Électronique, ça craint !
J’aime pas ! J’aime vraiment pas… En fait, ça m’intéressait pas… En plus, ils nous envoyaient dans un mauvais collège, c’était la zone où notre quartier c’était « wanted ». Les gens de chez nous, ils allaient là-bas, ils se faisaient allumer à tous les coups. Ils nous ont envoyés là-bas. On leur a expliqué que pour nous, c’était chaud d’aller à l’école là. On était trois [de Lavolle]. Les « trois compères », ils nous appelaient. En plus, ils nous avaient déjà donné un surnom. On avait peur d’aller à l’école. Vous imaginez pas ce que c’est. Les gens, ils se disent, c’est pas possible que trois petits Beurs, ils aient peur d’aller à l’école. Mais, vous imaginez pas, quand vous focalisez que vous allez aller dans un quartier différent où le vôtre est « wanted » parce que telle ou telle personne a fait, entre guillemets, son souk. C’est hallucinant ! Moi, j’aurais jamais cru que, un jour, j’aurais peur d’aller à l’école. Pas peur parce que j’avais peur d’apprendre ou autre chose. Peur parce que j’allais là-bas, je me prenais des coups. C’était des beurs, des Français, qui sont d’un autre quartier [un « quartier sensible » de B.]. Le collège, il est en plein cœur du quartier. C’est leur fief. Alors imaginez, trois jeunes, des gringalets, ils arrivent là-bas. « D’où tu viens ? De la ZUP de Lavolle. On aime pas les gens de Lavolle. » C’était ça !... Et boum ! Ils nous tapaient dessus !… Dans la cour de récré… Partout… On rentrait même pas... On descendait du bus, on les voyait, on remontait dans le bus... Vous imaginez pas… À un moment donné, on a été obligé de demander au surveillant de nous amener à l’école. De nous attendre en bas à la gare pour nous monter en cours... Vous imaginez pas ce que c’était… C’était terrible !… Des gars de 14 ans, on leur demande de faire ça tous les jours pendant un an. Aller en cours, se prendre des coups et rentrer chez soi… On n’a plus envie de bosser… C’est traumatisant… D’ailleurs, il y en a un, il a carrément arrêté l’école après cette année là (…) Moi, je suis le seul des trois qui ait accroché, qui ait échappé à l’engrenage…
Dans cet extrait, Mourad est conduit à présenter avec une sorte de lucidité douloureuse l’enchaînement des circonstances, l’espèce d’engrenage – un terme qu’il utilisera à plusieurs reprises –, qui l’a mené au bac pro alors que, explique-t-il longuement, il a dû s’engager à contrecœur dans les études techniques. Il perçoit, assez confusément, la logique d’ensemble des mécanismes dans lesquels il est impliqué, où il se sent comme un pion, mais il ne s’occupe pas d’opérer des distinctions. Ce n’est pas, bien sûr, un regard « objectif » qu’il jette sur ce passé mais un regard sous-tendu par la mémoire des humiliations subies et la conviction de plus en plus enracinée qu’il n’y échappera pas. Il lui semble qu’un ensemble de forces obscures agit conjointement contre lui : enseignants, élèves « français », patrons, agents de l’État, pour les amener presque sournoisement – lui et les jeunes de sa génération – à l’usine et les contraindre ainsi à accepter l’humiliation qui fut celle de leur père (« Ils veulent à tout prix me mettre dans une classe technique, parce qu’on était fils d’immigrés Ils nous voyaient finir notre vie à l’usine »). Et par la suite il se voit comme la victime d’une sorte de vaste complot qui les vise, eux, les « jeunes Arabes ».
 
7. LE POIDS DES DISCRIMINATIONS ET DU RACISME ORDINAIRE…
 
 
La carrière scolaire de Mourad ne se comprend pas indépendamment de l’itinéraire résidentiel de sa famille. Celle-ci a d’abord habité au Neuhof à Strasbourg puis à la ZUP de Mulhouse et enfin dans un appartement HLM d’un « quartier sensible » de Lavolle (petite ville située entre Belfort et Montbéliard) où elle a vécu plus de dix ans. En 1998, les parents, avec l’aide de leurs enfants (le père est aujourd’hui retraité), achètent un pavillon situé à deux kilomètres de leur ancien quartier. Si ses parents ont souvent déménagé, c’est pour fuir les problèmes du quartier, mettre à l’abri les enfants, les garçons notamment. La famille a été marquée par le problème de délinquance d’un des fils aînés (qui est depuis décédé). Cet épisode, que Mourad évoque en passant sans vouloir trop en parler, l’a pourtant traumatisé, ainsi que toute sa famille. Mourad, aussi, a failli « mal tourner ». Il a fait du judo au niveau national mais a été exclu de la Fédération après s’être battu avec un professeur de lycée professionnel qui l’avait traité de « sale Arabe ». Il a fait partie, dans son adolescence, d’une bande de garçons de cité (« on était six ») devenus les leaders du quartier. Il s’est progressivement « calmé » et, depuis, est devenu animateur, s’occupe des gamins et du club de foot qu’ils ont créé. En fait, pour comprendre la personnalité sociale de Mourad, il faut savoir qu’il a durement subi le racisme qui atteint les garçons des « mauvais quartiers » alors que lui-même appartenait à une famille algérienne qui s’efforçait d’être exemplaire : ses trois sœurs ont connu des formes de promotion sociale (l’une est infirmière, une autre assistante sociale, une troisième étudiante en thèse de sociologie). Il a été plusieurs fois dans son existence victime des effets d’assimilation collective. On n’insistera jamais assez sur la série d’humiliations dont les « jeunes Arabes » ont été victimes tout au long de ces années de montée du chômage de masse et d’emprise du Front National sur le débat politique, sur la violence qu’ils ont subie, sur la manière dont la trace en subsiste et s’enkyste. Un des souvenirs les plus cuisants de sa recherche d’emploi se situe après l’obtention de son bac pro (avec mention), comme il le raconte dans ce long extrait d’entretien, où l’on voit bien comment chaque récit de discrimination en appelle un autre :
… [Après le BEP] Qu’est-ce qu’on est obligé de faire si on veut continuer ?
Bac pro ! Bac pro, c’est pas ce qui nous plait le plus mais on a vite compris qu’il faut bosser. Alors on bosse, on bosse, on bosse, on bosse ! On arrive au bac. On arrive avec un dossier béton pour le BTS. J’ai demandé trois classes dans le Sud [dans les seuls lycées où existe ce bac pro]. On envoie nos dossiers… Ils vont prendre déjà en priorité ceux qui viennent du Sud. Moi, avant d’envoyer les dossiers de BTS, je me disais : ‘T’es le meilleur de ta classe. Personne ne peut te refuser’. J’avais encore une touche d’espoir.
‘Personne ne peut te refuser’. Je me suis dit, en plus, c’est électrotechnique, peut-être que ça va te plaire un peu plus. Dans le pire des cas, tu t’accroches mais il faut que tu te battes. On s’est inscrit, on a été pris, on a bossé pendant deux ans comme des fous. On est le premier... On se dit que tout se passe bien. Mes profs avaient déjà marqué « meilleur de sa classe, meilleur de sa promotion ». Ils avaient fait des éloges inimaginables. Je me suis dit, bon ça va, on retrouve une Éducation nationale à peu près potable. Si le prof marque ce genre d’appréciations, on peut pas être mieux loti… Ce qui se passe, c’est que j’envoie mes dossiers : aucune réponse… Aucune des trois demandes que j’ai faites n’a été [enregistrée]... Je sais pas si mes dossiers ne sont pas arrivés.
Ce serait une drôle de coïncidence. Je crois pas. On sait jamais... Je sais pas si les réponses, je les ai pas reçues parce que le facteur ne savait pas où j’habitais… J’en sais rien (…) [On évoque sa recherche d’emploi consécutive à son échec à l’admission en BTS] J’ai eu seulement deux entretiens… Deux sur vingt-huit !…C’est pas négligeable… Quand j’y allais, ils me disaient :
‘en fait, excusez nous de vous avoir dérangé’. D’entrée de jeu. Une fois, sur les deux, ils m’ont dit, dès qu’ils m’ont vu : ‘Excusez-nous, en fait, on vous a convoqué mais, bien que votre profil nous convienne, on a déjà pris quelqu’un d’autre. Il est venu il y a cinq minutes et, en fait, on l’a embauché il y a cinq minutes’. Le deuxième, c’était : ‘Excusez nous, on va vous rappeler, on va vous contacter’. Après, ils nous envoient un courrier et ils nous disent : ‘C’est pas le bon physique… On n’a pas la bonne apparence…’, en plus ‘gentil’. Ils l’ont fait de manière implicite mais c’est exactement ça. Mais c’est vrai que quand on voit ça [l’épisode de Lille] on tombe des nues. Même si on le sait...
Même si on s’attend au pire… Parce que c’est pas... Je suis pas un chien, je suis pas un animal… Je suis un être humain… Mais on commence à péter un plomb, entre guillemets. Et moi je leur ai dit. ‘Dites moi franchement que c’est ma tête qui vous plait pas… qui vous revient pas… Mais ne me dites pas qu’il y a cinq minutes... Je préfère avoir à faire à une personne honnête et franche et sûre de ses convictions et de ses opinions, qu’à une personne qui fait la lavette et qui nous invente n’importe quoi…’ Ils ont dit : ‘Non, non mais pourquoi vous vous énervez ?’. ‘Je viens depuis Montbéliard, je sais pas si vous arrivez à situer, ça fait quatre heures de route jusqu’à Lille. Et vous me dites : ‘En fait, on vient de prendre quelqu’un’. Vous osez même pas me dire, ‘le profil ne me convient pas’... Je leur ai dit : ‘Vous auriez du me demander une photo et puis voilà, ça m’aurait évité le déplacement. Je suis pas à trente francs près pour une photo. Je vous envoie ma photo et c’était bon. Pas besoin de me faire faire le déplacement et arriver là et tomber.’ ‘Vous voulez qu’on vous rembourse ? ’ ‘J’en ai rien à faire de vos remboursements’. Et après je suis parti… Vous imaginez, quatre heures de route et on vous dit ça... [petit silence] Ça pousse à la fonction publique... Faut dire ce qui est. Vous demandez à n’importe lequel des mecs de chez nous, il va dire : ‘Si tu travailles pas pour l’État, c’est pas la peine de travailler. Il vaut mieux rester dans son quartier et faire ce que tu as à faire’. Ça ils vous le diront tous. Si tu travailles pas pour l’État… [On parle ensuite des discriminations hors du travail, dans l’espace public] Quand c’est ma sœur qui va en voiture en Suisse, à la douane., rien, pas un problème. Elle me dit : ‘Ils me demandent mes papiers, les papiers du véhicule mais sans plus’. Quand c’est moi, ils me mettent sur le côté. La douane française, déjà. Ils me mettent sur le côté. Ils fouillent. Ils font toute la voiture. Ils enlèvent les sièges. Ils me le font une fois sur trois.
— Tu ne leur dis pas à un moment donné que…
— Mais ils en ont rien à faire !… Ils disent : ‘Mais c’est pas parce que vous êtes arabe et que vous avez une belle voiture qu’on vous arrête. C’est pas parce que vous avez une belle voiture et que vous êtes arabe que, forcément, on est raciste. Déjà, quand ils vous disent ça, on a tout compris. [Il évoque longuement les dialogues qu’il a eus avec ces douaniers] Pourquoi vous me fouillez, moi ? – Parce que vous avez pas de chance et c’est tout. C’est qu’en fait, on a un certain nombre de voitures à fouiller– Combien ? – C’est toutes les quatre – Là, il y a mal donne parce que j’ai regardé et je suis la sixième – Mais en fait, voilà, on a oublié, alors voilà. C’est tout’. Ils s’en rendent pas compte qu’en fait, à force, ça commence à devenir lourd. Et tôt ou tard ça va éclater, ça va exploser. Je vous dis franchement, la génération qui vient derrière, ceux dont je m’occupe, ils sont tendres avec moi parce que je les ai vus grandir. Ils savent qu’ils ont besoin de moi. Mais ils seront pas aussi tendres avec vous qu’ils le sont avec moi. Nous, on est encore tolérant, on accepte certaines choses, mais je suis sûr que la génération prochaine, ils accepteront pas ce que, nous, on accepte. Comme nous, on n’a pas accepté ce que nos parents ont subi. Eux, ça va être pire. Et ça ils ne s’en rendent pas compte mais quand ils vont s’en rendre compte, il sera peut-être trop tard. Ca va plus être un mai 68, pire que ça. Mai 68, ça va être des enfants de chœur à côté. Et ça, je suis catégorique sur la question. Catégorique. Et c’est pas en leur offrant un terrain de basket qu’ils vont oublier. Dans leur tête, c’est pas parce que tu m’offres ça, un ballon, que je vais être plus gentil avec toi.
En tant que fils d’immigrés algériens, Mourad en a déjà beaucoup vu ; l’expérience aidant, il a appris à prendre une certaine distance vis-à-vis de ce qu’il vit, même s’il n’y parvient pas toujours. En fait, durant la première heure, il va parler presque d’affilée sans que j’aie véritablement besoin de le relancer, comme s’il profitait de l’occasion pour « vider son sac », en cherchant à dire au sociologue tout ce qu’il a sur le cœur. C’est à dire, d’une part, le vécu du racisme ordinaire et la conscience des discriminations dont il est l’objet en tant que fils d’Algérien – tant à l’embauche que face à la police et à la douane, et même à l’école (il tient un discours très critique vis-à-vis des profs qui ne cherchent qu’à « enfoncer ») et, d’autre part, la certitude désormais acquise qu’il ne doit plus se laisser faire, qu’il ne doit rien tolérer, qu’il doit rendre coup pour coup. On entrevoit là, à travers ce cas particulier, que ce qui est au cœur du cycle provocation-répression, c’est aussi la question de l’échange des regards, le refus de baisser les yeux, la volonté d’affronter le regard de l’autre et de le défier silencieusement. Mourad va ainsi tenter d’expliquer pourquoi ce qui était possible autrefois dans la génération des pères – le travail abrutissant, la surexploitation, la soumission, la docilité, l’échine souple – ne l’est plus aujourd’hui dans la génération des fils, en quête de fierté retrouvée, de « respect ». Cet entretien peut aider, faire comprendre comment, au cours de ces dix dernières années, il s’est produit une conversion radicale des attitudes chez les enfants d’immigrés qui n’entendent plus désormais se laisser faire, tentent de riposter, d’« agresser » à leur tour.
Au fond, Mourad veut nous faire comprendre dans cet entretien, en parlant pour lui mais aussi pour les autres (ses frères de condition), qu’il ne peuvent plus accepter d’être ce qu’ont été leurs pères. Ces pères qui se sont laissés écraser, qui n’existent plus socialement.
Nous, on peut pas travailler dans les usines comme nos pères, on peut pas. On veut pas devenir tout vieux, tout cassés, centenaires avant l’âge… [Mon père], il faisait ouvrier spécialisé. Il fallait pas sortir de Saint-Cyr pour faire son boulot ! En fait, nos parents, ils ont jamais cessé de trimer. On leur disait :
Fais ça ! [imitant le ton cassant du chef] et ils trouvaient ça normal. Nous, on trouve pas ça normal. On veut pas être considéré de la même manière ! Nos parents, ils avaient une certaine éducation qui leur interdisait, entre guillemets, de refuser telle ou telle tâche même si ça les rabaissait au plus profond. Si je veux amener à manger, j’ai pas le choix. Nous, on n’est pas comme ça. On n’est plus de ce monde-là. Cette époque est révolue. S’il faut trimer, on veut bien trimer mais il faut que le salaire soit conséquent. Et qu’on ait plus d’avantages ! Et ils nous envoient en BEP ! En BEP, on est bien obligé d’y rester. Soit on fait ça, soit on arrête l’école. On veut pas tenir la place de nos parents donc qu’est-ce qu’on fait ? On s’accroche en BEP, et voilà !…
Sochaux n’est pas une usine comme les autres, c’est le lieu où a été écrasé et humilié le père. Ce qui fait que, pour Mourad comme pour les autres, on peut accepter d’y passer et d’y travailler à titre provisoire mais très difficilement d’y rester. Leurs parents ne pouvaient pas faire autre chose que le gros dos. Eux ont le sentiment qu’ils doivent désormais se battre, relever la tête, braver l’hostilité. C’est la mémoire de cette violence si longtemps subie qui est au cœur du cycle provocation/répression.
En ce moment, Peugeot, ils sont en train d’aller chercher des gens en Pologne [devant mon air dubitatif] j’ai des sources sûres, des gens bien informés. Mais ils ne se rendent pas compte. Nous, on était des anges. Nous, on n’a ramené que nos petites valises. Mais les Polonais… C’est pas que j’ai une image d’eux négative. Mais j’ai été en Pologne. En une semaine, j’ai vu des choses que j’oserais même pas imaginer en France. Ils vont ramener toute leur petite magouille. Ils vont ramener leur propre mafia. Ca va être terrible. Les gens disent, ‘vous, les Maghrébins’, mais on est des anges comparés à eux. Ca va être le melting pot peut-être mais ça va être les USA puissance dix. Ils ne pourront s’en prendre qu’à eux-mêmes. Ils ont assez de main-d’œuvre ici. Je suis pas raciste. Je suis d’origine maghrébine, je peux pas être raciste. Mais, j’estime qu’ils doivent déjà prendre en compte ceux qui sont ici avant d’aller chercher ailleurs. Ils disent : ‘Il y a trop de chômeurs’. C’est peut-être des Arabes, je veux bien… La moitié des Arabes travaillent pas mais, au lieu d’embaucher les Arabes qui sont là à rien faire, ils vont chercher ailleurs. Ils préféreront prendre un Polonais qu’un Arabe dans une usine. C’est de source sûre. J’ai des connaissances à Peugeot Sochaux. Des gens qui sont chefs de secteur. qui sont bac pro et BTS. Ils me disaient que les mecs d’origine maghrébine, c’est des mecs qu’ils avaient pris dans les halls d’escalier qui n’ont plus rien à faire de la vie. C’est juste pour pouvoir dire après avoir acheté une voiture : ‘On travaille à Peugeot’. Mais c’est pas en travaillant à Peugeot qu’ils ont acheté la voiture. Ils le crient haut et fort aux gens de leur même origine. ‘C’est pas avec la paye de Peugeot que’. Ca va être une réflexion comme ça. C’est ce qu’on appelle la famille racailleuse. Le Français de souche il va dire : ‘Je travaille avec des merdeux mais de premier ordre…’ [silence] Il y a quoi de devenir fou…
 
8. HAINE DE SOI ET DES AUTRES : LE RETOUR DU REFOULE DE L’HISTOIRE COLONIALE
 
 
Finalement, pour comprendre cette émeute urbaine, il faut revenir sur le sens de cette violence des jeunes. Cette violence est l’expression d’une « rage », d’une haine, qui est souvent retournée contre soi, de la part d’un « groupe » assez particulier : les jeunes du quartier, massivement enfants d’immigrés, qui ont subi une élimination scolaire précoce ou qui sont orientés vers les « sales » LEP de la région et qui se sentent très tôt enfermés dans un destin de losers; ils ont été repérés tôt par l’institution scolaire, marqués négativement, et sont souvent en rupture familiale. Pour les définir, une enseignante du quartier utilise souvent la même expression : « C’est une génération dure », c’est-à-dire une génération endurcie précocement par les épreuves de la vie (familles pauvres, familles nombreuses, familles mono-parentales, etc.) et rebelle, dès l’école primaire, &