2002
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Sur la genese sociale des « emeutes urbaines »
Stéphane Beaud
CSU ( Cultures et sociétés urbaines, IRESCO-CNRS)
Michel Pialoux
Centre d’Études de l’Emploi et Centre de Sociologie Européenne (CNRS)
Dans cet article qui traite d’une émeute urbaine à Montbéliard le 12 juillet 2000, les auteurs tentent de montrer, à partir d’une enquête de terrain menée de longue date dans
la région ouvrière de Sochaux, l’intérêt et la nécessité d’étudier avec une profondeur historique le phénomène social des « émeutes urbaines ». Au-delà des aspects locaux et des transformations morphologiques des quartiers HLM, qui sont des facteurs essentiels pour comprendre la généralisation des émeutes urbaines dans les années 1990, ils invitent, dans cette
étude de cas, à effectuer un détour par l’étude conjointe des transformations des rapports de
travail dans les entreprises et des rapports entre générations, du mode de constitution de la
personnalité sociale des enfants d’immigrés et de l’« agressivité » de la fraction la plus
démunie de ce groupe social hétérogène.
This paper deals with an urban riot at Montbeliard on the 12th of July, 2000. The
authors attempt to demonstrate, based on long-term fieldwork in the industrial area
of Sochaux, the scientific interest and the importance of studying the phenomenon
of urban riots in a historical context.
This case study invites us to move beyond local factors and the broader morphological transformations of the French « banlieue » housing projects as approaches to understanding the generalization of urban riots in the 1990s, by making a detour
through the study of (1) the transformation of work relations in the factory, and (2)
the relations between generations, the processes of constitution of social personality
among the children of immigrants, the kind of aggressivity of the most deprived part
of this heterogeneous social group.
Montbéliard, 12 juillet 2000, une « émeute » éclate dans la ZUP de la Petite
Hollande. Environ trois cents jeunes du quartier, d’origine maghrébine pour la
plupart, s’opposent violemment aux CRS et à la Police qui cherchent à arrêter un
braqueur – un jeune de 25 ans, appelé « Momo » – qui a commis plusieurs attaques
de banques au cours de la semaine précédente. Connu des services de police, fiché
au grand banditisme, il avait, depuis quelques années déjà, disparu du quartier. Lors
de son dernier braquage, il a été filé par la police mais n’a pas pu être arrêté sur la
voie publique ; il s’est alors réfugié en début de matinée à la ZUP dans
l’appartement d’un de ses anciens copains du quartier. Il est armé et fait croire à une
prise d’otages. Des forces de police sont dépêchées en urgence et le GIPN de Lyon
appelé en renfort pour l’arrêter. Le quartier est bouclé, personne ne peut y pénétrer,
la radio locale rend compte, tous les quarts d’heure, des événements. La présence
policière, imposante et plus longue que prévu, « excite » les jeunes du quartier –
c’est le moment des vacances, beaucoup d’entre eux (notamment les 12-16 ans) sont
dehors – qui veulent « libérer Momo ». Peu à peu la tension monte dans le quartier,
les rumeurs les plus folles commencent à circuler. Par l’intermédiaire des téléphones
portables en état de surchauffe, les jeunes de la ZUP qui travaillent à l’usine de
Sochaux et dans les autres PME de la région sont tenus au courant en temps réel de
l’évolution de la situation. La mère du braqueur, qui travaille à l’extérieur, est
prévenue et vient devant l’immeuble implorer son fils de se rendre. Des habitants du
quartier essayent de calmer les jeunes. Momo, dans un état second (il a bu), tire par
moments de courtes rafales de mitraillette en l’air, suscitant les encouragements à
« tirer plus » de la part des jeunes présents. « L’ancien président des travailleurs
marocains intervient, invite les jeunes à se calmer. Les mots ne passent plus.
“C’est
un des nôtres, notre copain. On est là pour lui. Y’en a marre des flics, des contrôles,
marre de tout” hurle un jeune »
[1]. Finalement, en milieu d’après-midi, après de
longues tractations menées par le commandant des forces de police, Momo se rend.
Au moment de son arrestation, les jeunes les plus agités, furieux de voir leur héros
d’un jour défait et la victoire des forces de l’ordre, se mettent à lancer canettes,
pierres et autres projectiles contre les policiers qui embarquent sous haute protection
le jeune braqueur. « Alors que [le fourgon de police] démarre, les projectiles se
mettent à voler de partout, une poignée de jeunes se lance à sa poursuite, des
voitures de police sont canardées un peu plus loin. Les vitres explosent, les cris
fusent. Munis de boucliers anti-émeute, des policiers essuient des pavés et des
bouteilles. Un policier est blessé par un éclat de verre dans un genou. Vers seize
heures, la tension tombe enfin. Alors qu’un dispositif de sécurité est maintenu sur
place, soixante-dix hommes d’une compagnie de CRS investissaient la Petite-Hollande en fin de journée »
[2]. Quelques heures après l’arrestation, dans la soirée et
une grande partie de la nuit, des groupes de jeunes (y compris des 10-14 ans),
emmenés par une trentaine de « meneurs », cherchent à en découdre avec les CRS
présents sur les lieux et à s’attaquer à divers symboles (la cité de justice, la caisse
d’épargne, quelques boutiques du centre commercial). Malgré les appels au calme
des plus âgés, les jeunes continuent leur entreprise de casse, opérant par petits
groupes, extrêmement mobiles et efficaces. Résultats : plusieurs policiers et pompiers
sont blessés, deux compagnies de CRS sont obligées d’intervenir, de nombreux bâtiments sont incendiés. Le centre commercial des Hexagones est attaqué, plusieurs
magasins sont mis à sac et de nombreuses scènes de pillage sont observées. La Cité
de Justice est, elle aussi, visée, le collège et les écoles sont épargnés
[3].
Le quartier se réveille, le lendemain, traumatisé par ces événements qui vont
occuper pendant plusieurs jours la « une » des deux journaux locaux, les habitants
viennent sur place constater les dégâts de la veille : une partie du centre commercial
est saccagée. Le maire (RPR) et son principal opposant (PS) viennent dès le lendemain sur les lieux recueillir les doléances des habitants ; tous deux en appellent à des
sanctions exemplaires pour punir les fauteurs de troubles. Dans les discussions, les
« petits immigrés » sont montrés du doigt, un tract du MNR est distribué dans toutes
les boîtes aux lettres du quartier. Quelques jours plus tard, des graffitis « Nique ton
Mohamed » seront inscrits en grosses lettres sur le mur de la Cité de Justice et du
supermarché proche et, en ville, devant le siège du député PS. Les membres des
associations du quartier essayent d’organiser le lendemain une contre-manifestation
pour sauver la réputation du quartier. Mais cette manifestation est peu suivie – à peine
200 personnes, pour la plupart des responsables d’associations, des représentants
d’immigrés, une quinzaine de mères maghrébines qui crient « non à la violence ».
Tout le monde reconnaît l’échec. La grande masse des jeunes regarde défiler le cortège
sans vouloir s’y joindre : s’ils ne sont pas d’accord avec les violences, ils ne veulent
pas apparaître ce jour-là du côté des donneurs de leçon de morale…
1. AU-DELA DES « EMEUTES URBAINES »…
Cette « émeute », pour reprendre le terme aujourd’hui consacré, n’est pas exceptionnelle, beaucoup d’autres ont éclaté depuis une dizaine d’années dans les « quartiers
sensibles » des banlieues françaises (
cf. encadré), donnant lieu à maintes analyses
[4].
Il se trouve que, ayant enquêté depuis 1985 dans cette région, nous avons la
possibilité de remettre ces événements dans une perspective historique de longue durée,
pour en dégager une signification souvent inaperçue dans les théorisations actuelles
sur les violences urbaines qui, pour la plupart d’entre elles, font l’impasse sur ce
qu’on pourrait appeler leurs ressorts socio-économiques
[5]. Il s’agit donc de replacer
cet événement ponctuel qu’est une émeute urbaine dans le temps plus long de la
crise qui a secoué le monde ouvrier et plus largement les classes populaires (à
Sochaux-Montbéliard comme dans le reste de la France) au cours de ces vingt dernières années. Ce qui est ici fondamentalement en jeu, c’est ce qu’on pourrait appeler l’en-deçà des émeutes urbaines : en premier lieu, la manière dont s’est désagrégé
le groupe ouvrier – « groupe » qui structurait et agrégeait autour de lui (et autour de
ses acquis et valeurs, de ses représentants syndicaux et politiques) les autres fractions des classes populaires –, la manière dont il a éclaté dans l’espace géographique
et dont des lieux de relégation spatiale se sont construits et « durcis ». On peut lire
dans les émeutes urbaines de ce type la trace de la décomposition du groupe ouvrier,
du recul de la mixité sociale
[6] et des anciennes formes de la polarisation sociale. On
peut aussi y voir la manière dont le rapport à l’avenir s’est brouillé dans les
différentes générations des habitants de cité, dont leurs conditions d’existence et
leurs modes de vie se sont déstabilisés, dont la précarisation s’est étendue et a fini
par envahir la vie quotidienne des familles populaires, dont se sont développées au
fil du temps des formes d’autodestruction individuelle (suicides, plongée dans la
drogue dure ou l’alcoolisme) ou collective (ce qui est le cas des émeutes urbaines
[7] ).
Les émeutes urbaines comme fait social
La question des « violences urbaines » ou des « émeutes urbaines » (pour
reprendre provisoirement ces termes aujourd’hui consacrés) ne cesse d’occuper le
devant de l’actualité sociale et politique, structurant de plus en plus, avec celle de
la sécurité, l’agenda politique de la nation. Si l’on reprend la chronologie dressée
par Christian Bachmann et Nicole le Guennec
[8], cela fait désormais plus de vingt
ans que la France est confrontée à ce qu’on a progressivement appelé des « violences urbaines ». Au départ, ce phénomène touchait uniquement les banlieues
des grandes villes industrielles avec, en premier lieu, les villes de l’Est Lyonnais
(Vénissieux, Vaux-en-Velin, Villeurbanne, Rillieux-la-Pape), ces grandes cités
construites à la hâte, à bonne distance du centre ville « bourgeois »
[9], pour y loger
le prolétariat rural et immigré en pleine expansion au cours des Trente Glorieuses.
En fait, le moment des premières voitures brûlées à Vaux-en-Velin (1979) et des
rodéos de Vénissieux (juillet 1981) coïncide avec la montée du chômage des
jeunes et l’arrivée sur le marché du travail des enfants d’immigrés, de plus en
plus nombreux à habiter dans ces cités. Et, dans les années 1980-90, au fur et à
mesure que la « société salariale » s’est effritée, que le chômage a frappé de plus
en plus durement les jeunes d’origine immigrée, qu’il s’est enkysté dans les cités,
et que les membres des classes populaires (et tout particulièrement les familles
nombreuses originaires du Maghreb) ont payé le tribut le plus lourd aux transformations économiques, ce phénomène dit des violences urbaines s’est diffusé sur
tout le territoire national, en venant peu à peu à toucher des villes moyennes
jusqu’alors « tranquilles », et même des petites villes. Par exemple, ThononlesBains, riche cité balnéaire du bord du Léman, a connu elle aussi, en octobre 2001,
son week-end de « violences urbaines », à la suite d’un accident de la route (après
une course-poursuite avec la police) qui a provoqué la mort de quatre jeunes. En
même temps, et surtout, cette notion est devenue une catégorie légitime du
répertoire du nouveau journalisme d’investigation, renforçant par là même sa
circulation dans l’espace public comme un terme de sens commun (la moindre
voiture brûlée est désormais rangée dans cette nouvelle catégorie de l’action
collective). Faute de pouvoir partir sur des terrains à l’étranger pour y faire leurs
premières armes de « grand reporter », des journalistes en herbe ont pu partiellement satisfaire leur quête d’exotisme social dans l’analyse des scènes à grand
spectacle de la banlieue. Faute de pouvoir enquêter sur telle ou telle dernière
guerre lointaine, les « caillassages » de bus et opérations de « cramage » de voitures
feront l’affaire. Il n’empêche : quelle que soit la contribution de la nouvelle forme
de journalisme local à la construction de cette catégorie du sens commun, la
récurrence et la régularité du phénomène le désignent aujourd’hui comme un
« fait social », au sens durkheimien du terme. La question qui se pose
immédiatement est celle de la pertinence du vocabulaire : ce phénomène doit-il
être réduit à la seule dimension de l’urbain, du bâti ou de l’architecture ? S’agit-il
seulement de mettre en cause les ZUP et la politique du logement social ? Bien
évidemment, non. On voit bien que la généralisation du phénomène et que son
développement au cours de ces dernières années dans des villes jadis « tranquilles » (« on n’avait jamais vu ça avant », « on n’aurait jamais cru cela possible
ici », « on habite pourtant un petit coin » etc.) sont des expressions que l’on
retrouve souvent dans la bouche des personnes interviewées « à chaud ») montrent que le problème excède largement la seule question du cadre de vie.
En ayant enquêté depuis 1985 dans différentes régions de l’espace socio-économique local – les usines et les transformations des rapports de travail, le
système scolaire et le rapport à la scolarité dans les familles ouvrières, les changements dans les rapports entre générations dans les « cités » – nous avons, nous
l’avons dit, la possibilité de remettre ces événements dans une perspective historique
de longue durée, pour mettre au jour les structures qui, historiquement, ont constitué
le rapport à l’existence des individus singuliers, et comprendre un peu mieux la
manière dont se sont constituées, dans le temps, les personnalités sociales des jeunes
de cité et les raisons de leur « agressivité ». Ce qui revient à démontrer, en acte, la
fécondité heuristique du précepte durkheimien, repris sans cesse par Bourdieu, selon
lequel la sociologie, c’est de l’histoire
[10] (du « passé cristallisé » pour le premier, de
l’histoire « objectivée et incorporée » pour le second). Si l’on se restreint à l’analyse
du travail, on sait que diverses enquêtes statistiques ont, au cours de ces dernières
années, établi le constat d’une intensification du travail dans les industries de maind’œuvre. Flux et hommes tendus, stress au travail, harcèlement moral, accroissement
exponentiel des maladies professionnelles, autant de termes devenus omniprésents
pour décrire les nouvelles réalités du monde du travail. La « subjectivité » du travail,
qui ne peut pas, à nos yeux, se réduire à quelques grandes variables (comme l’âge, le
sexe, la nationalité), est façonnée par un ensemble de transformations structurelles
survenues au cours de ces vingt dernières années. D’où la nécessité d’étudier, en
même temps que les transformations de l’organisation du travail, les trajectoires
scolaires, professionnelles, familiales, en cherchant à appréhender les effets sociaux,
diffus et profonds, de la paupérisation et de la précarisation des milieux populaires.
En fait, il existe bien des conditions sociales de l’intensification du travail, du stress,
de la flexibilité. Notre hypothèse est que l’intensification du travail est rendue
possible par un ensemble de changements survenus en même temps dans la composition de la main-d’œuvre : féminisation, rajeunissement très accentué, élévation du
niveau culturel et du niveau de diplôme, accroissement du poids des jeunes issus de
l’immigration, etc. Cette posture de recherche implique de porter attention à
l’hétérogénéité du groupe ouvrier, à l’existence de différents sous-groupes, aux
structures spécifiques de l’espace social local. On ne comprend pourquoi et comment certains salariés entrent dans les nouvelles logiques de travail que si l’on
s’interroge à la fois sur les transformations du marché du travail au cours des quinze
dernières années, notamment l’extension de la précarité, et sur les changements
survenus dans le système scolaire, notamment l’ouverture des possibilités pour les
plus jeunes. Il faut donc revenir sur la question de la genèse des dispositions en
reliant cette question à celle des différents systèmes de ressources et de contraintes :
de considérables changements surviennent dans les modes de vie, dans la structuration des identités ouvrières…
Or dans les analyses sociologiques sur les violences urbaines, la description de la
situation de travail des adultes comme des jeunes est présentée à l’aide de quelques
statistiques comme un
état de fait, une sorte de « réalité » incontournable sur
laquelle il n’y a pas à s’interroger, dont il faut constater l’existence, comme relevant
d’une autre sphère. De même, le chômage de longue durée des non diplômés, la
précarité du travail subie par les jeunes générations, la discrimination à l’embauche à
l’encontre des enfants d’immigrés, etc., sont mentionnés pour composer une sorte de
toile de fond socio-économique des « violences urbaines ». Notre démarche qui
cherche, pour le dire vite, à relier étroitement « émeute urbaine » et processus de
paupérisation-fragilisation-précarisation des classes populaires, invite à aller au-delà
de cette perspective en menant des analyses en termes de contextualisation. Elle vise
à éclairer les logiques structurelles qui ont, au cours du temps – lentement mais
sûrement –, contribué à fabriquer les personnalités sociales de ces jeunes de cité. En
effet, ceux-ci se sont construits socialement et individuellement en intériorisant un
certain nombre de normes et d’attitudes liées aux expériences fondatrices de leur
prime enfance et de leur adolescence. Les moins diplômés d’entre eux l’ont fait en
référence à des « chances de vie » restreintes (que l’on peut traduire en suivant Louis
Chauvel comme « potentialités d’évolution dans la vie sociale »). Comme le
commente Laurent Mucchielli, « Au sein de la société française actuelle, fondée sur
l’idéal républicain de l’égalité des chances (
i.e. de la mobilité sociale absolue),
l’évaluation subjective par les individus de leurs potentialités d’évolution dans la
vie sociale est une question cruciale (...) Ce qu’il importe de connaître, c’est la façon
dont ils se représentent et dont ils anticipent leur
destin social, entendu non pas
simplement comme une réussite économique et un accès à la consommation, mais
plus généralement comme une condition de vie sociale ordonnée par un
statut déterminant des rôles, des droits, du pouvoir (ou au contraire de la domination), des
compétences, des valeurs, toutes choses qui confèrent aux individus de l’
identité »
[11]. C’est en ce sens que l’expression, souvent usitée, de jeunes « sans repères »
est trompeuse car elle tend à ignorer les repères que ces mêmes jeunes ont dû
s’inventer, en rupture avec le passé et en liaison étroite avec ce qu’ils ont vu, connu,
appris de la vie dans le quartier, des expériences de leurs pères au travail, etc.
D’autre part, nombre d’analyses sur l’insécurité et les émeutes urbaines privilégient un point de vue « culturaliste » qui – via l’étude des « cultures » et des
« sous-cultures » (« cultures de cité » ou « sous-cultures délinquantes ») – tend à
ignorer le jeu d’interactions réciproques entre, d’une part, ces cultures ou sous-cultures et, d’autre part, le système des pratiques économiques et des rapports de
pouvoir entre groupes sociaux. Elles ne montrent pas, notamment, comment les
structures économiques « s’adaptent » sans cesse aux dispositions des salariés (ou de
ceux qui pourraient le devenir), « collent » au plus près à leurs attitudes. Leur
objectif est bien de tirer le meilleur parti de certaines caractéristiques produites à
l’extérieur pour élargir la gamme des stratégies – appel à l’autonomie, à l’autoimplication – qu’on pourra déployer à l’intérieur de l’entreprise
[12]. Certes, il peut
paraître terriblement réducteur d’établir un rapport direct entre, d’une part, la
question de l’organisation du travail, des changements qui l’affectent, des logiques
qui y prévalent et, d’autre part, celle de conduites de certains jeunes. Cela semble
relever d’un réductionnisme à la sociologie urbaine marxiste de la belle époque
(production et reproduction). Pourtant en oubliant la dimension du travail ou en la
traitant de manière purement contextuelle, est-ce qu’on ne sous-estime pas la place
du travail dans nos sociétés, la façon dont il continue de structurer les existences
(bien loin du mythe de la « fin du travail ») et notamment le rapport au temps (prévisibilité, calculabilité, planification des activités de la vie quotidiennes) que le travail
en entreprise implique ?…
2. LA REIFICATION DES GROUPES ET DES SOUS-GROUPES
Le discours sur les violences urbaines, qu’il soit tenu par des représentants des
institutions (police, justice, école) ou par des représentants politiques, commence
presque toujours par la recherche et la désignation des « coupables » – ceux qui ont
participé directement aux événements (les « meneurs » comme on disait à la fin du
XIX
e siècle, les « casseurs » ou les « voyous » comme on dit aujourd’hui) – qu’il
conviendrait ensuite de neutraliser au plus vite. À entendre les innombrables
commentaires qui sont faits autour de ce type d’événements, on a l’impression que,
pour rétablir le calme et pacifier le quartier, il suffirait de cibler les « microgroupes » qui se constituent autour des meneurs (des « caïds ») et de les isoler
durablement. Ce discours sécuritaire
[13], florissant aujourd’hui, nous semble avoir
pour particularité d’occulter la genèse des attitudes et des groupes étiquetés comme
déviants. Il se nourrit d’une étiologie sommaire du phénomène de violence qui
repose, au fond, sur une dichotomie : il y aurait, d’un côté, un noyau de « violents »,
d’« irréductibles », de « sauvages », dont on n’ose pas dire qu’ils sont irrécupérables
et non rééduquables et, de l’autre, les jeunes « non violents », qui se « laisseraient
entraîner » et qu’il conviendrait donc de protéger contre la contamination des
premiers. En fait, ce discours qui a des visées pratiques – empêcher « les jeunes » de
nuire – est fondé non seulement sur l’ignorance de la genèse des attitudes et des
comportements « violents » mais aussi sur une certaine forme de dénégation de cette
genèse sociale.
Plus précisément, on trouve sur le terrain deux types de « discours pratiques »
autour de ces jeunes qui, dit-on, « font le bordel ». D’une part, un discours de type
institutionnel, que l’on retrouve surtout chez les chefs d’établissement scolaire ou les
responsables de la police, qui met fortement l’accent sur la « démission » ou
l’« irresponsabilité » des parents et qui ne distingue dans la réalité sociale que les
groupes et les sous-groupes tels qu’ils ont été constitués en tant que catégories.
D’autre part, un discours tenu par certains militants politiques ou syndicaux, avant
tout soucieux d’éviter les amalgames pénalisant les « bons » enfants d’immigrés, qui
tend à décrire de manière sommaire tous les autres comme des « voyous », des
« paresseux » ; ce discours, qu’on va dire « de gauche » pour aller vite, devenu
d’ailleurs très minoritaire et de plus en plus difficile à assumer publiquement (à
l’usine, dans le quartier, « en ville »), tend, lui aussi, à sous-estimer ou à nier la
« porosité » des formes de socialisation de la jeunesse populaire dans un quartier tel
que cette ZUP. En fait, la proximité des situations sociales vécues par les jeunes de
cité, qui ont pourtant des statuts différenciés – ouvriers intérimaires, chômeurs,
« stagiaires », étudiants sur le fil du rasoir, emplois-jeunes en transition permanente,
etc. – fait que, selon la conjoncture et selon les moments biographiques, les plus
éduqués d’entre eux risquent d’être amenés à se solidariser ou à se battre avec leurs
copains de quartier. Il s’agit donc de tenter de comprendre la genèse sociale des
comportements de ces jeunes, notamment la logique de constitution de leurs dispositions. Par exemple, l’agressivité de certains jeunes du quartier n’est pas une
donnée sui generis ou une donnée réductible à sa seule dimension écologique
(comme tend à le faire accroire l’étiquette infamante de « jeunes de la ZUP ») mais
elle est le produit d’une histoire sociale plus large qui englobe diverses sphères de
l’existence sociale : marché du travail des jeunes, modes de scolarisation, formes de
logement dans le quartier et mode de constitution de la population habitante, formes
locales d’encadrement de la jeunesse, etc. Pour la genèse sociale de l’agressivité des
jeunes du quartier, qui est elle-même un préalable nécessaire à l’étude d’une émeute
urbaine de ce type, il faut réintroduire dans l’analyse des questions importantes
comme la précarisation sociale, l’insécurité au travail, les modes de socialisation
dans les familles et dans le quartier, l’héritage social des vingt années de crise, le
poids démographique de la génération des enfants d’immigrés et les obstacles que
beaucoup de ses membres rencontrent pour se faire une place dans la société.
On ne peut donc pas opposer des sous-groupes, réifiés ensuite en catégories, pour
rendre compte d’un phénomène aussi multidimensionnel qu’une émeute urbaine. En
privilégiant le terrain, en retournant au matériel (observations, entretiens, données
socio-historiques, presse locale), on est en quelque sorte conduit à abandonner les
raisonnements rapides par couples d’oppositions et à raisonner plutôt en termes de
continuum des positions, de volatilité des attitudes et des opinions en fonction de la
conjoncture. Ainsi ce mode de raisonnement laisse ouvertes les possibilités pour les
individus de passer, plus ou moins brusquement, d’un état à l’autre. Par exemple, un
jeune réputé « sans problème » par l’entourage peut très bien receler en lui un
potentiel de violence et de révolte qu’il exprime soudain à l’occasion de telle ou telle
opportunité. C’est cette ambiguïté des rôles et des positions qui nous paraît intéressante à analyser dans le cas d’une émeute urbaine. Dans le cas présent, ce qui témoigne le mieux de cette ambiguïté des attitudes, c’est la réaction des habitants qui
vivent « au cœur de la ZUP », c’est-à-dire dans le secteur le plus remuant du quartier : certes il y a bien eu de leur part une condamnation de ces actes de violence
mais en même temps, dans les familles immigrées tout au moins, il y a eu aussi une
forme de compréhension ou un refus de mettre à l’index l’ensemble des jeunes. Si,
par exemple, la manifestation du surlendemain a été un échec, c’est parce que
beaucoup d’habitants du quartier n’ont pas voulu participer à la « curée » contre les
jeunes qui s’annonçait, parce qu’ils se méfiaient, comme on dit, de la récupération
politique de ces événements. C’était, à leurs yeux, trop facile de crier haro sur la
jeunesse sans prendre en compte d’autres dimensions de la vie du quartier à leurs
yeux tout aussi essentielles : dégradation croissante des immeubles, absence d’installations et de politique de loisirs pour les jeunes, surveillance policière devenue omniprésente, contrôles d’identité « au faciès » à répétition et parfois musclés.
Nous nous efforcerons ici de mettre à l’épreuve d’un terrain d’enquête donné les
remarques de méthode mentionnées supra, en essayant de répondre aux questions
suivantes : pourquoi cette émeute survient-elle dans une période de forte reprise de
l’emploi qui bénéficie aussi aux « jeunes des quartiers » ? Quel sens donner à ce
déferlement de « violence » et de « haine » et surtout comment expliquer que tant de
jeunes du quartier se soient solidarisés avec ce « braqueur » ?
3. REPRISE DE L’EMBAUCHE ET POIDS DU PASSE
Cette « émeute urbaine », la première de cette ampleur dans la région, survient
dans une période de forte reprise économique (depuis 1997-98) : le taux de chômage
du pays de Montbéliard chute de 10 % à 7 % entre septembre 1999 et septembre
2000, la demande de travail explose, l’usine de Sochaux compte plus de trois mille
intérimaires en juillet 2000 (quatre mille sept cents fin juin 2001), la main-d’œuvre
disponible se raréfie et Peugeot fait appel via les grandes agences d’intérim à des
intérimaires du Nord et du Centre de la France. La sélection de la main-d’œuvre
n’est plus dorénavant possible : « Aujourd’hui, on accepte tout le monde » est une
phrase que l’on entend de toutes parts tant à l’usine (chefs d’équipe, syndicalistes,
ouvriers ordinaires) qu’à l’extérieur (conseillers à l’ANPE ou à la Mission locale,
proviseurs de lycées professionnels...). Elle signifie la rupture avec une époque
antérieure (notamment les années 1990-98) où les postulants à un emploi ouvrier
étaient soumis à de multiples et drastiques procédures de sélection qui ne laissaient à
peu près aucune chance aux jeunes des « quartiers durs » désignés par leur faciès,
leur nom et leur résidence.
Il est évident que l’amélioration rapide de la conjoncture économique n’allait pas
se traduire mécaniquement par une baisse de la délinquance qui sévit à la ZUP
depuis une dizaine d’années. Il reste qu’une période nouvelle s’ouvre avec cette
reprise de l’embauche où des possibilités stratégiques s’offrent aux jeunes issus de
l’immigration et que, pour comprendre leurs attitudes de rejet, il faut réfléchir avec
de la profondeur temporelle, en se référant au contexte et aux configurations sociales
et en insistant sur le décalage des temporalités, notamment celle du marché du
travail et celle des comportements des agents sociaux. Les ajustements des jeunes du
quartier à la nouvelle situation de l’emploi ne sont pas immédiats. Contrairement à
ce que postule le modèle de l’homo-œconomicus, les comportements ont une
certaine inertie, notamment parce que le passé de crise continue de peser sur le
présent : le rapport à l’avenir de ces jeunes ne peut pas se transformer instantanément, tout simplement parce qu’il s’est constitué au cours de ces années de crise qui
ont structuré en profondeur leur vision du monde.
Du début des années 1980 aux années 1996-97, les jeunes non ou peu diplômés
des « quartiers sensibles » de la région étaient les premières victimes du chômage de
masse (les taux de chômage dans certains « quartiers sensibles » pouvaient atteindre
30 à 40 %). La Mission locale, les stages et les petits boulots ont été pendant des
années le seul horizon d’attente de la plupart des jeunes de cité. Lorsqu’ils ne
pouvaient pas être conservés dans le système scolaire (parce que trop âgés, trop a-scolaires), l’avis du conseil de classe était sans appel et lapidaire : « Vie active ». Ce
mot sonnait souvent comme un quasi arrêt de mort sociale pour ces jeunes sans
capital culturel et sans capital social (le temps où l’on prenait en priorité les enfants
du personnel Peugeot est révolu depuis au moins vingt ans). Comme le disait une
élève de bac pro tertiaire au début des années 90, « On dit vie active mais ça veut
dire chômage ». Depuis 1995, les nouvelles entreprises (des équipementiers automobiles) qui se sont installées sur la zone industrielle Technoland d’Etupes ont
embauché par vagues des opérateurs (tous payés au SMIC et subissant des conditions de travail très dures). Elles ont procédé à une sélection à l’embauche souvent
impitoyable, et ce jusqu’à la fin des années 1990 : le responsable de ressources humaines d’un équipementier automobile, installé fin 1999 sur la zone du Technoland,
explique comment il a recruté ses opérateurs :
Avec cent cinquante postes d’agents de fabrication à pourvoir, X. fait aujourd’hui partie des entreprises qui recrutent le plus dans le Pays de Montbéliard.
Pourtant, des mille cinq cents candidatures que nous avons reçues, nous n’en
avons retenu que soixante-quinze au terme du processus de recrutement. Le
ratio, à peine 5 %, peut sembler faible et la sélection draconienne pour des
postes d’agents de fabrication, premier échelon de qualification (…) Pour les
ouvriers, nous ne demandons pas forcément des diplômes. Nous essayons lors
du recrutement de détecter l’habileté nécessaire à la confection des sièges,
mais aussi la capacité de la personne à travailler au sein d’une équipe, à
contrôler elle-même son travail, à émettre des suggestions, à participer à des
groupes de résolution de problèmes et à s’impliquer dans la vie de l’entreprise [14].
Dans les entreprises de la sous-traitance automobile du Technoland, pour un
poste d’opérateur qui était offert entre 1995 et 1999,40 à 50 candidats (jeunes) se
présentaient : se retrouvaient tout naturellement écartés les moins diplômés, les
moins socialisés et ceux qui étaient perçus comme « inemployables »
[15]. C’était,
bien sûr, le cas des « jeunes des quartiers »(enfants d’immigrés) reconnaissables à
leur uniforme social : casquette, vêtements de marque (Lacoste), cheveux rasés ou
coupés très court, langage « de cité ». Ceux-ci se savent les victimes d’un ostracisme
diffus qui intervient au moment du recrutement ; parfois le refus d’embauche des
jeunes maghrébins ou turcs non qualifiés s’affiche ouvertement. Ces jeunes, déclarés
« inemployables » à partir de leur profil social, sont écartés au profit de jeunes, avec
un look ou un nom « français », plus diplômés, parfois titulaires d’un niveau bac +1,
+2, qui apparaissent plus malléables et plus conformes au nouveau profil des
emplois d’opérateurs, polis qu’ils sont par leurs longues années de scolarité, donc
plus dociles.
Pendant toutes ces années, la plupart des jeunes non ou peu diplômés ont attendu
un emploi, se sont morfondus dans des petits boulots, ont traîné dans le quartier.
Cette expérience sociale du chômage récurrent ou de longue durée produit, au sein
de la fratrie et au sein du groupe des pairs, des effets de découragement, un sentiment d’inutilité sociale et aussi une révolte sourde contre l’ordre social, contre tout
ce que représentent les institutions. L’avenir leur est apparu pendant des années
bouché, les perspectives de s’établir professionnellement et socialement sans cesse
reportées à des jours meilleurs. Beaucoup de garçons des familles immigrées ont été
contraints de rester à la maison en cohabitant avec leurs parents, d’inventer un mode
de vie compatible avec celui de la famille (le père, le plus souvent ouvrier vieillissant à l’usine ou en invalidité, longue maladie, supporte mal le chômage persistant
de ses fils
[16] ). L’expérience du chômage s’est largement diffusée dans la famille,
notamment des frères aînés aux cadets. Il est arrivé de plus en plus fréquemment de
constater, à travers des cas précis, que la possession d’un diplôme supérieur ne
protégeait plus du chômage. Au cours de ces années noires (on ne compte pas le
nombre des suicides dans les « quartiers »), le découragement, la déprime, le sentiment de
no future se sont propagés, notamment au sein des fratries des familles
immigrées et parmi les plus jeunes.
Il faut donc avoir à l’esprit que les « casseurs » d’aujourd’hui (les 12-20 ans) ont
grandi aux côtés de leurs frères aînés et les ont vus devenir les victimes structurelles
de la crise, et en être « abîmés » physiquement et psychologiquement ; certains ont
plongé dans la déprime ou dans diverses formes d’autodestruction, leur « désastre »
s’étalant aux yeux de tous dans la famille et dans le quartier. Dans le cas des enfants
d’immigrés, un thème est devenu omniprésent – « on n’a pas notre place ici », « on
se sent rabaissés »
[17] – alimentant une amertume sans cesse ressassée
[18]. Les enseignants des écoles primaires et des collèges de ZEP nous ont souvent indiqué ce qui
leur est apparu comme la rupture du début des années 1990 : la fin de l’effort
scolaire pour une partie croissante de leurs élèves qui leur répondaient « à quoi
bon ? » ou « pour finir chômeurs ? » lorsqu’ils les pressaient de se mettre au travail
pour réussir leurs études. On pourrait encore plus dramatiser (nos entretiens et
observations de ces années font voir maintes situations désespérées et désespérantes), l’essentiel est d’insister sur les effets durables qu’ont eus ces années noires
en termes de socialisation. C’est une période où, dans ces quartiers, « on » a fabriqué
en masse des jeunes « aigris », révoltés, dotés d’un potentiel de rage qui apparaît
souvent sans limite
[19], des jeunes qui ont aujourd’hui 25-30 ans…
4. LES EFFETS SOCIAUX DE LA PRECARITE
Le « plein-emploi », qui s’est installé à partir du début de l’année 2000 dans la
région, a peu à voir avec le plein emploi des « trente glorieuses ». On pourrait, pour
le définir, reprendre l’expression de « plein-emploi précaire »
[20]. En effet, la reprise
de l’emploi se fait d’abord et avant tout par la progression fulgurante de l’intérim
qui est devenue la norme d’embauche, une norme qui semble presque acceptée par
les jeunes eux-mêmes. Sur le site de Sochaux, par exemple, quatre mille sept cents
intérimaires en avril 2001 (sur un total de dix-huit mille salariés), et des secteurs de
travail employant plus de 40 % d’intérimaires. Dans la région, de plus en plus
d’entreprises font durer les contrats jusqu’à la durée cumulée légale de dix-huit
mois, renvoient les intérims et en embauchent d’autres (et parfois les mêmes). Il
existe dorénavant une véritable institutionnalisation de l’intérim : les agences d’intérim sont les premiers, et presque les seuls, interlocuteurs des jeunes à la recherche
d’un emploi : on dépose des dossiers dans beaucoup d’agences de la région qui
échangent entre elles des informations. À l’usine, les intérimaires sont employés
plus que jamais comme un volant de main-d’œuvre que la petite maîtrise affecte
prioritairement aux postes de travail les plus durs, ceux que les ouvriers vieillissants
ont de plus en plus de mal à « tenir ». Le renouvellement des générations à l’usine
prend donc une forme très particulière. Pour le dire schématiquement, on laisse les
« anciens » (les pères) finir leur vie au travail sur des postes moins exposés et on
surexploite les jeunes embauchés en intérim en leur faisant miroiter la carotte de
l’« embauche » qui sert d’aiguillon pour ceux qui cherchent une stabilisation
professionnelle (et ils restent nombreux). D’où la récurrence de conflits au travail à
l’usine, entre jeunes et vieux, comme l’explique Ahmed, intérimaire à Sochaux, qui
loue la bonne entente entre les jeunes :
On s’entendait bien avec certains « anciens »… Mais pas tous… Y en a qui
disaient que les jeunes, c’étaient tous des drogués, que c’étaient des glandeurs,
qu’ils foutaient rien. Ils disaient ça. [C’est vrai] qu’il y a des jeunes, bon, c’est
pas tous des bosseurs, alors tu en as qui trouvent des feintes pour aller se
coucher, pour aller se reposer. Puis tu as les anciens qui les balancent au chef.
[silence] Ou sinon c’était aussi les pauses [ je lui demande de raconter ] Genre,
au lieu de prendre vingt et une minutes, je prenais vingt-cinq minutes. Le
lendemain tu avais le chef qui disait : « Ouais, bon, les pauses… faut pas
exagérer, les gars !… Ceux qui prennent vingt-cinq minutes au lieu de vingt et
une minutes… faut se calmer ». Parce qu’il y avait toujours des balances.
[silence] Il y en a même, j’étais à un poste, quand il y avait le dépanneur qui
venait nous dépanner, il regardait la montre. C’était un embauché, un ancien,
il regardait la montre quand je partais, ou quand n’importe qui partait, il
regardait la montre et quand on revenait du dépannage, alors que lui il était en
train de travailler. Parce que c’est un poste on est huit alignés comme ça. Et il
y en a ils viennent dépanner les huit l’un après l’autre. Et à chaque fois il
regardait celui-là qui prenait plus que vingt et une minutes, il le disait au chef.
[silence] Et… il nous balançait… en gros c’est ça.
— Et ça tu l’avais remarqué tout de suite, j’imagine ?
— Ah oui, je pars, je vois le gars, il se retourne, il regarde la montre, je
reviens, je le vois, il regarde la montre. Je comprends direct. Et surtout après
le… lendemain le chef il nous parle de ceux qui prennent… plus de temps. On
comprend vite, faut pas être une lumière ! [Rires partagés]
— Et tu lui as dit ?
— À l’embauché ? Non, Dans ces cas là, moi je laisse filer...
— Il y a personne parmi les jeunes qui dit, je sais pas : « Bon, ça suffit, on fait
notre boulot. »…
— Ouais il y a déjà eu des bagarres [rire], partout dans l’usine. Dans Peugeot,
il y en a quand ils sont virés il faut qu’ils se battent. Et à cause de ça des fois,
à cause des balances ou… des trucs comme ça.
Les opérateurs effectuent de plus en plus plusieurs contrats d’affilée pour une
durée cumulée de dix-huit mois (durée légale maximale). Durant toute cette période,
le jeune intérimaire, en attente de titularisation, cherche avant tout à bien se comporter. Dans cette course, beaucoup d’appelés, peu d’élus : pour l’année 2000, à
Sochaux, seulement deux cent vingt embauches d’ouvriers. Le plus frappant est que,
jusqu’au dernier moment, on cherche à faire croire à la possibilité d’une embauche ;
il arrive même que ce soit seulement la veille du dernier jour du contrat d’intérim
que l’on signifie au jeune qu’il ne sera pas repris. Il doit repartir à la case départ,
déposer un dossier dans les agences et peut retrouver peu après un autre contrat de
dix-huit mois (parfois exactement sur le même poste de travail, ce qui est illégal).
Nous avons rencontré à plusieurs reprises des ouvriers de trente ans qui vivaient
depuis plus de quatre ans sur la base de ces renouvellements de contrats de dix-huit
mois. Ils donnaient entière satisfaction au travail mais ne pouvaient espérer, pour le
moment, d’embauche. D’où la colère et la révolte de certains intérimaires qui ont
l’impression d’être floués (« On se fout de notre gueule, il y a pas d’autres
mots... »). En témoigne ce compte rendu de réunion d’agents de maîtrise de l’usine
de Montage Voitures (MV2) de Sochaux :
« Le 16 février 2001, à MV2, deux intérimaires à qui on venait d’annoncer
leur non renouvellement de contrat ont proféré des menaces à l’encontre du
R.U. [responsable d’unité] de ce secteur, aussi bien dans l’atelier que dans la
cour. Les menaces verbales s’adressent au R.U. mais également à sa famille,
ce qui est plus grave. Malheureusement, ces pratiques deviennent de plus en
plus courantes sur le site de Sochaux. Apparemment de plus en plus de
salariés sont porteurs d’armes blanches et d’armes à feu sur le CPS [centre de
production de Sochaux]. Devant ces situations dangereuses, il est urgent que
la Direction nous indique quelles mesures elle compte prendre pour que ces
situations ne se reproduisent plus.
Réponse [de la Direction] : les conditions de vie sur le site et les actes d’incivilité font l’objet d’une attention particulière de la hiérarchie et concernent
tout un chacun » (mars 2001).
Dans les agences, les conflits autour des fiches de paye se multiplient (c’est en
général le vendredi que les fiches de paye sont données, les intérimaires viennent
souvent les chercher en mains propres à l’agence). Il n’est pas rare que les rapports
s’enveniment entre les secrétaires à l’accueil et certains jeunes car, disent les
intérimaires, « il manque des heures sur les fiches de paye », « on nous carotte des
heures » – des erreurs dont le montant peut avoisiner quatre cents francs sur un mois
de paye. Certaines agences locales, du fait de la répétition de ces erreurs, traînent
derrière elles une mauvaise réputation, comme l’explique Ahmed (un jeune de cité,
intérimaire de vingt ans, niveau BEP) à propos de Manpower qui est dans le collimateur de son groupe de copains de quartier, entrés à l’usine, comme lui, depuis
quelques mois :
Il y a une secrétaire à Manpower, elle a démissionné parce qu’il y en a, ils
savaient où elle habitait… elle a reçu des menaces et tout... [temps d’arrêt puis
sur un ton plus fort] Parce qu’il faut aussi savoir qu’ils nous volent, quand on
travaille pour eux, les agences intérimaires. Comme Manpower, son nom c’est
« Manvoleurs ». Parce que tu reçois ta fiche de paye, il manque des heures, il
manque des primes, et eux ils te disent : « Ouais ça vient de Paris. » Alors si
on vérifie pas nos fiches de paye... [Silence] Et pour les insulter, il [ce copain
de cité] les menaçait comme ça…
— Qu’est-ce qui fait qu’il en est venu à cette menace ?
— C’est qu’elles lui mentent ! Elles mentaient, il n’aimait pas ça, il
commençait à les insulter et puis maintenant elles ont peur de lui. Maintenant
quand il rentre, s’il lui manque un truc, il leur tape un bordel ! Et, vite fait,
elles vont lui donner son argent. Je crois qu’elles essaient même plus de le
carotter (…) Si on les menace pas quand on a nos fiches de paye, la fiche de
paye d’après ce sera encore pareil. Alors faut les menacer, faut leur dire qu’ils
arrêtent de nous voler. Et après, ça leur montre qu’on sait quand même nous
défendre.
— Et « Manvoleurs », c’est leur surnom dans le quartier ? Ca fait longtemps ?
— Ben depuis que tout le monde commence à travailler, depuis que les
agences intérimaires trouvent du boulot.
— Et les autres boites d’intérim c’est pareil ?
— Oui, pareil, c’est tous des voleurs. À part les plus petites, elles volent pas,
les petites boites. Mais les grandes comme Manpower, Adecco, Adia et
Vedior Bis, c’est tous des voleurs. Vous le saviez pas, ça ? (mine incrédule de
sa part) Chez nous [dans la cité] on appelle ça des voleurs. (silence) Parce
qu’à chaque fiche de paye, il y a des problèmes, il manque trois cents à quatre
cents francs des fois, même plus. Alors c’est du vol que j’appelle ça ! Peut-
être une fois, deux fois, c’est une erreur mais pas tout le temps quand même !
Faut pas nous prendre pour des cons !… ( avril 2001 )
Il faut bien mesurer les effets diffus du développement de cet intérim de masse
sur le bassin d’emploi. Selon l’un des responsables de la police, il y aurait sur
l’agglomération une « population flottante » – c’est son expression (qu’on croirait
directement empruntée à Marx) – de dix mille anciens intérimaires. Car très
nombreux sont ceux (les garçons, rarement les filles) qui, après quelques jours ou
quelques semaines de travail, ont quitté l’entreprise, souvent sur un coup de tête.
Certains ont loué des appartements à plusieurs, d’autres se sont retrouvés logés dans
des foyers de travailleurs, d’autres encore ont dû employer des moyens de fortune
(coucher dans leurs voitures, squatter des appartements). Ces jeunes restent dans la
région, ils « pèsent » sur les autres, sont accusés de « faire des conneries » : par
exemple, les vols sur les parkings ou dans les vestiaires de l’usine leur sont souvent
attribués. Beaucoup sont « dégoûtés » par les conditions de travail (des « boulots de
chien » disent-ils) et de logement qui leur sont faites. En même temps, lorsqu’ils
travaillent, ils sont piégés par leur statut, ne veulent (peuvent) pas se syndiquer et en
sont réduits à des face-à-face parfois violents avec leurs chefs. La généralisation et
l’institutionnalisation de l’intérim contribuent à une sorte de précarité structurale
qu’il faut aussi comprendre dans le cadre des rapports entre générations dans le
monde ouvrier. Leur situation exprime d’une manière paroxystique l’affaiblissement
du statut ouvrier dans la société française. D’une certaine manière, les jeunes de cité,
presque tous intérimaires, sont pris dans ce mouvement qui les dépasse. Ils tendent à
voir dans cette situation les effets d’une politique systématique de discrimination
dont ils sont les premières victimes dans l’entreprise, sur le mode du « on nous
accepte, pour un temps, on se sert de nous comme intérim mais on ne nous
embauche pas ». À leurs yeux, la barrière sociale a reculé d’un cran mais elle existe
toujours, cette fois déplacée à l’intérieur de l’entreprise.
La mise au travail des jeunes de cité se traduit donc par un double processus
d’ouverture et de fermeture dont les effets sont ambivalents. D’une part, il y a, enfin,
l’ouverture en grand des portes de l’entreprise, où, pour employer le langage des
directeurs d’agence d’intérim, une « chance leur est offerte » de faire leurs preuves
dans le monde de la production. D’un autre côté, la forme que prend cette embauche
– la précarité et des conditions de travail très dures à l’usine – fait qu’elle ne se
traduit pas immédiatement par une embellie du moral de ces jeunes. Elle peut au
contraire être la source de frustrations relatives et nourrit la crainte qu’ils seront
encore, à l’usine, les victimes de choix de l’ordre dominant. Ces expériences de
travail peuvent redoubler leur « rage » qui les empêche de se penser comme de
futurs ouvriers « installés », ceux qui, dans le quartier, par la force des choses et du
fait de leurs nouvelles responsabilités (notamment matrimoniales), ont fini par « se
ranger ». Ce qui peut aussi expliquer que, le jour de l’émeute, certains d’entre eux
aient pu figurer sinon parmi les « meneurs » du moins parmi les « suiveurs »,
comme pour se décharger d’une rage longtemps accumulée et qui a trouvé, ce jour-là, l’occasion unique de pouvoir le faire. Cette vision négative des entreprises et du
travail ouvrier se diffuse alors dans l’esprit des plus jeunes du quartier, scolaires ou
chômeurs. C’est justement quand la tension sur le marché de l’emploi se relâche,
que la tenaille se desserre, que beaucoup se mettent à crier leur haine, à expulser ce
qu’ils ont longtemps tenu profondément enfoui en eux.
5. LE RECIT D’UN JEUNE D’ORIGINE IMMIGREE :
UN CAS DE « QUASI-SYSTEMATISATION AFFECTIVE »
La genèse sociale de l’« agressivité » des jeunes du quartier constitue un
préalable nécessaire à l’étude de cette émeute urbaine. Cette « agressivité » n’est pas
une donnée
sui generis ou une donnée réductible à sa seule dimension écologique :
elle est le produit à la fois d’une histoire sociale plus large qui implique diverses
sphères de l’existence – la socialisation (familiale, scolaire, résidentielle), le marché
du travail des jeunes, le mode de constitution de la population habitante, les formes
locales d’encadrement de la jeunesse – et d’une histoire sociale de l’immigration
dans ce bassin d’emploi (recours massif dans les années 1968-75 à cette maind’œuvre provenant des villages reculés du Maroc et de la Turquie, poids démographique des enfants d’immigrés dans les « cités » de la région
[21] ). Elle est aussi
redoublée et avivée par les nombreux obstacles que beaucoup d’entre eux rencontrent pour « faire leur vie » (comme ils disent), notamment lors de leur confrontation
au marché du travail
[22]. On aurait pu, dans notre enquête, faire la chronique de la
discrimination au quotidien et du « racisme ordinaire » dont les enfants d’immigrés
sont les victimes structurelles depuis plus de quinze ans dans la région. On a choisi
de procéder autrement, en rendant compte de manière détaillée d’un entretien réalisé
en septembre 2000 avec un jeune « bac pro », prénommé ici Mourad, inscrit en première année de DEUG d’histoire (dans l’antenne universitaire de Montbéliard
[23] ).
Mourad, 22 ans, fils d’immigrés algériens, né en France, est titulaire d’un bac
professionnel depuis juin 1999. Il est de taille moyenne, n’a pas le style de « jeune
de banlieue » (habillé en jeans, col roulé et pull gris, cheveux coupés court mais non
rasés). Tout au long de l’entretien, il arbore une sorte de sourire permanent au coin
des lèvres ; ce sourire un peu ricanant définit bien la tonalité qui sera celle du long
entretien (trois heures) qu’il m’a accordé. Il convient ici d’évoquer en détail les
circonstances de l’entretien car elles éclairent fortement la manière dont Mourad a
pris la parole ce jour-là. Je l’ai rencontré à la fac d’histoire une première fois. Il a
accepté de faire un plus long entretien avec moi. Nous avons tout de suite « accroché »... Dans la manière dont nous sommes entendus entrait certainement en jeu le
fait que sa sœur a fait des études de sociologie, qu’elle a déjà amorcé une carrière
universitaire. Mourad lui a rendu plusieurs fois visite à Lyon, il lui est arrivé, à la
bibliothèque universitaire, de tomber sur des articles ou des livres de sociologie. Il
avait donc, au préalable, une idée de ce que pouvait être un entretien dans cette
discipline. En tout cas, loin de l’intimider, le mot de « sociologie » ou de « socio-logue » semble avoir provoqué chez lui un réflexe positif. Il n’était pas surpris, ni
décontenancé par mes questions, il en voyait tout de suite le sens. Il se livre avec une
sorte de confiance, de spontanéité, sachant que très probablement il ne reverra pas le
professeur qui l’interroge. Et qu’il a peut-être là l’occasion (unique) de dire des
choses qu’il a sur le cœur. Il va tenir au début un discours construit, presque provocateur – puisqu’on lui tend la perche, il la saisit. Ce sera notamment l’occasion de
« mettre les choses au point » avec les gens de l’Éducation nationale qu’il fréquente
par ailleurs (il est surveillant depuis trois semaines dans un lycée) et d’« exhaler » sa
rancœur. Bien sûr, il va laisser des choses dans l’ombre, notamment sur son histoire
familiale (il évoquera hors magnéto la « prison » qu’a fait un de ses frères aînés…)
mais il en dit là beaucoup plus que bien d’autres.
Ce qui frappe dans cet entretien, c’est l’espèce de détermination passionnée avec
laquelle Mourad s’empare de la parole qui lui est offerte pour dire ce qu’il a dire,
comme s’il avait beaucoup « remâché » ces phrases. En fait, il ne répond guère aux
questions sur sa venue à la fac, sur le Deug d’histoire, sur son échec en AES, sur ses
pratiques d’étudiant. Mais, ayant constaté qu’il est en face de quelqu’un d’attentif
(qui le sollicite par la seule intensité de son attention…), il va se lancer dans le récit
des diverses « discriminations » qu’il a subies. Ce qui va l’amener à une sorte de
retour sur lui-même, sur son histoire et les expériences qui l’ont marqué – avec
toujours le souci d’élever son propos à une certaine généralité. Tout se passe comme
s’il avait compris intuitivement que c’est par l’exposé de ce qu’il y a de plus personnel dans son histoire qu’il pourrait toucher son interlocuteur. D’où le soin et le
plaisir avec lesquels il choisit et enchaîne les anecdotes qui lui semblent les plus
significatives des humiliations qu’il a subies (et qui, dans son esprit, sont subies par
d’autres). Il est difficile de démêler dans son propos ce qui est relativement objectif
et ce qui est systématisation d’après coup. Les objections sont comme balayées par
avance et on ne connaît pas la manière dont il a « collaboré » par sa conduite aux
processus qu’il évoque.
D’emblée, dans son récit, il va « attaquer » sur les discriminations dont lui et les
enfants de Maghrébins sont l’objet, le racisme diffus qui les frappe et qui peut les
pousser à « péter les plombs », comme il dit. À ce titre, ses remarques sur le racisme
ordinaire constituent une sorte de document sur la violence subie par l’ensemble des
jeunes issus de l’immigration ; elles éclairent aussi la manière dont certains d’entre
eux deviennent des « écorchés vifs », toujours sur la défensive ou prêts à en
découdre, souvent prompts à évoquer le racisme des « Français » pour justifier leur
logique de « provocation ». Il garde présentes à l’esprit ici les brûlures de l’humiliation ressentie à Lille quelques semaines plus tôt lorsque le recruteur lui a dit, en
face, qu’il ne serait pas pris, à cause de son nom et de son faciès, c’est-à-dire de son
appartenance au monde des « Arabes ». C’est cette expérience bouleversante qui lui
a ouvert les yeux, qui a ôté le voile qui l’empêchait de percevoir entièrement la
réalité. Cette brûlure irradie sur tout le récit qu’il livre au sociologue (encouragé
d’ailleurs plus par son regard que par sa parole…), notamment les moments forts de
son adolescence : elle commande la logique de ses choix d’anecdotes et « colore »
l’ensemble de son propos qui se réorganise par rapport à cela. On pourrait parler à
propos de cet entretien de « quasi systématisation affective » au sens que Pierre
Bourdieu donne à cette formule dans
Travail et travailleurs en Algérie.
[24] Tout se
passe comme si Mourad réorganisait les événements qui sont survenus dans sa vie
en fonction d’une sorte d’idée fixe qui le travaille de l’intérieur et lui fait voir le
monde en noir et blanc (« Je suis traité comme un chien », et pourtant ajoute-t-il :
« Je ne suis pas un chien, je ne suis pas un animal, je suis un être humain… »). C’est
en fonction du traumatisme subi qu’il faut décrypter le sens de plusieurs de ces
affirmations. Par exemple celle selon laquelle il ne peut travailler que dans un organisme d’État. Tout se passe comme si, marqué par l’échec, il anticipait ses futures
souffrances et cherchait à se replier sur un univers qui serait moins « dur » – celui de
la fonction publique, des emplois jeunes, de l’Éducation nationale, etc. – comme
pour « gagner du temps », « se refaire » un peu dans un univers où l’on est moins
exposé aux blessures du regard dévalorisant porté sur « eux ».
6. L’ENGRENAGE DES ETUDES : DES « CLASSES PASSERELLES » AU « BAC
PRO »
Après un BEP d’électrotechnique et un bac pro de maintenance des équipements
de collectivités locales, Mourad aurait voulu poursuivre en BTS (comme beaucoup
de « bacs pro ») mais il a été refusé dans les trois établissements du midi de la
France qu’il avait demandés (c’étaient les seuls, dit-il, qui prolongeaient son bac pro
très spécialisé). « Ils n’ont même pas répondu », dit-il, profondément blessé par
l’indifférence qu’on lui a alors témoignée. Il était, dit-il, le « premier de sa promotion » et ne comprend pas les raisons de sa non admission en BTS. Dépité par cet
échec, il s’inscrit alors en première année d’AES où il échoue mais il ne souhaite pas
trop s’appesantir sur cette année de transition. Au moment de l’entretien, son objectif principal est de passer le concours de « maître-ouvrier » pour entrer dans la
fonction publique et ainsi se mettre à l’abri des diverses formes de discrimination à
l’embauche (« Ça pousse à la fonction publique » est une expression qu’il reprend
plusieurs fois). Dans cet entretien, il revient longuement sur trois moments clés dans
sa trajectoire scolaire. La question n’est sans doute pas de savoir ce qui s’est passé
effectivement mais la représentation qu’il en a aujourd’hui. D’abord, à la fin de sa
troisième, il ne voulait pas aller en BEP mais en seconde au lycée général. Il est
donc allé contraint et forcé en lycée professionnel, persuadé qu’il était un « bon »
élève qui aurait pu avoir sa place en seconde générale, suspectant une sorte de
malveillance de la part des enseignants qui lui auraient barré le passage vers la
« voie normale »
[25]. Ensuite, à sa sortie de BEP, il aurait souhaité entrer en « première d’adaptation » (en lycée général), reprendre le « droit chemin » mais il n’a pas
été retenu parmi les rares élèves à qui l’on accorde ainsi une seconde chance. Là
encore, il s’est senti victime d’une décision qui lui est apparue comme arbitraire.
Enfin, après avoir été reçu brillamment au son bac pro, il n’a pu obtenir l’inscription
dans la classe de BTS qu’il souhaitait dans le sud de la France. S’il met lui-même
l’accent sur ces points essentiels de bifurcation de sa trajectoire scolaire, c’est parce
qu’il a aujourd’hui compris que ce sont les moments où son avenir scolaire et social
s’est joué…
Le rapport ambigu qu’il a à sa condition d’étudiant de fac, inscrit en DEUG
d’histoire, ne se comprend que si l’on connaît non seulement la pente générale de sa
trajectoire mais la manière dont, à ces différents moments stratégiques, il a été
orienté, contre son gré, et la manière dont il a vécu cela et a fini par le systématiser.
On comprend aussi, de son propos, qu’il a développé tout au long de ses études un
rapport éminemment contradictoire au travail scolaire qui l’a poussé dans des
directions opposées (dans une logique de
double bind ). D’un côté, il s’agit pour lui
d’obtenir le minimum de réussite scolaire qui lui permette d’éviter le lycée professionnel (puis les plus mauvaises sections de ces établissements) parce qu’il ne veut
pas
in fine être exposé à retomber dans le monde des ouvriers d’usine qui est proprement vécu comme insupportable
[26]. D’un autre côté, il s’agit de ne pas « en faire
trop », ne pas « s’user » dans le travail scolaire (d’autant moins qu’on n’y réussit pas
et que le retard accumulé est trop grand) de manière à s’accorder du bon temps, à
« profiter de la vie ». Ce qui fait qu’on retrouve chez lui, comme chez ses « compères »,
des attitudes qui ne peuvent apparaître que comme « démissionnaires » parce que
ceux qui les adoptent ont le sentiment d’être pris dans un engrenage et se comportent
en conséquence. Pourtant c’est dans le même mouvement s’exposer à retrouver les
traits de ceux que les autres – les « Blancs » comme ils disent de plus en plus –
réprouvent et haïssent, renforçant ainsi les perceptions dévalorisantes dont les
« jeunes Arabes » font l’objet.
Au collège, j’étais un bon élève. Mais c’est au collège que j’ai commencé à
changer de mentalité. À la fin de la sixième, il y avait ce qu’on appelle
cinquième-quatrième en trois ans [des classes dites d’insertion]. Je sais pas si
vous avez entendu parler de ça… C’est une classe un peu technologique. Mais
moi, ça m’intéressait pas du tout et eux, ils voulaient à tout prix nous mettre
dedans parce qu’on était fils d’immigrés. Ils nous voyaient finir notre vie à
l’usine… Et ça on le ressentait depuis le début, depuis la sixième… [imitant la
voix de ses profs] « Vous inquiétez pas, on sait où vous devez aller ». Depuis
le premier jour de la rentrée, ils nous faisaient déjà des allusions… Parce que
nous, intimidés, on allait au milieu ou au fond de la classe : c’est normal !
C’est pas parce qu’on va au fond de la classe qu’on est un cancre !... En
sixième, ils nous avaient déjà collé une étiquette… Vous irez là !… ni là, ni
là ! ni en cinquième normale, ni ailleurs !… C’est là… Alors on a fait notre
cinquième parce qu’on s’est battu pour aller en cinquième normale. On a fait
notre cinquième normale… Arrivés en cinquième, on nous a dit : « Vous y
avez échappé, vous irez en “quatrième-troisième en trois ans” ». Arrivés en
troisième : « Qu’est-ce que vous voulez faire dans la vie ? » En troisième, on
n’est pas censé savoir. C’est peut-être une classe passerelle, mais c’est pas une
classe où on peut se dire qu’on veut devenir docteur ou ingénieur. On a
certaines idées mais je suis sûr que la moitié des gens qui ont décidé depuis
leur plus jeune âge de faire tel métier, ils ont pas forcément suivi ce cursus
scolaire. Avec le temps, ils se sont peut-être aperçu d’autre chose. Ils nous ont
mis des bâtons dans les roues quand on faisait nos demandes pour aller en
seconde. Eux, ils nous disaient non. Ils nous mettaient des « avis
défavorables » partout. Pourtant, je devais avoir 12,13 de moyenne. C’est pas
négligeable... C’est pas parce qu’on a 12,13 de moyenne qu’on va pas
pouvoir tenir en seconde générale... À mon avis, il y en a qui sont passés avec
moins que ça. Eux, ils nous envoyaient en BEP… En BEP, même si ça nous
intéresse pas, il n’y a pas moyen de faire marche arrière et de repartir. Il faut
suivre… Je me suis dit, ça craint ! Le BEP, ça craint ! Électronique, ça craint !
J’aime pas ! J’aime vraiment pas… En fait, ça m’intéressait pas… En plus, ils
nous envoyaient dans un mauvais collège, c’était la zone où notre quartier
c’était « wanted ». Les gens de chez nous, ils allaient là-bas, ils se faisaient
allumer à tous les coups. Ils nous ont envoyés là-bas. On leur a expliqué que
pour nous, c’était chaud d’aller à l’école là. On était trois [de Lavolle]. Les
« trois compères », ils nous appelaient. En plus, ils nous avaient déjà donné un
surnom. On avait peur d’aller à l’école. Vous imaginez pas ce que c’est. Les
gens, ils se disent, c’est pas possible que trois petits Beurs, ils aient peur
d’aller à l’école. Mais, vous imaginez pas, quand vous focalisez que vous
allez aller dans un quartier différent où le vôtre est « wanted » parce que telle
ou telle personne a fait, entre guillemets, son souk. C’est hallucinant ! Moi,
j’aurais jamais cru que, un jour, j’aurais peur d’aller à l’école. Pas peur parce
que j’avais peur d’apprendre ou autre chose. Peur parce que j’allais là-bas, je
me prenais des coups. C’était des beurs, des Français, qui sont d’un autre
quartier [un « quartier sensible » de B.]. Le collège, il est en plein cœur du
quartier. C’est leur fief. Alors imaginez, trois jeunes, des gringalets, ils
arrivent là-bas. « D’où tu viens ? De la ZUP de Lavolle. On aime pas les gens
de Lavolle. » C’était ça !... Et boum ! Ils nous tapaient dessus !… Dans la cour
de récré… Partout… On rentrait même pas... On descendait du bus, on les
voyait, on remontait dans le bus... Vous imaginez pas… À un moment donné,
on a été obligé de demander au surveillant de nous amener à l’école. De nous
attendre en bas à la gare pour nous monter en cours... Vous imaginez pas ce
que c’était… C’était terrible !… Des gars de 14 ans, on leur demande de faire
ça tous les jours pendant un an. Aller en cours, se prendre des coups et rentrer
chez soi… On n’a plus envie de bosser… C’est traumatisant… D’ailleurs, il y
en a un, il a carrément arrêté l’école après cette année là (…) Moi, je suis le
seul des trois qui ait accroché, qui ait échappé à l’engrenage…
Dans cet extrait, Mourad est conduit à présenter avec une sorte de lucidité douloureuse l’enchaînement des circonstances, l’espèce d’engrenage – un terme qu’il
utilisera à plusieurs reprises –, qui l’a mené au bac pro alors que, explique-t-il
longuement, il a dû s’engager à contrecœur dans les études techniques. Il perçoit,
assez confusément, la logique d’ensemble des mécanismes dans lesquels il est
impliqué, où il se sent comme un pion, mais il ne s’occupe pas d’opérer des distinctions. Ce n’est pas, bien sûr, un regard « objectif » qu’il jette sur ce passé mais un
regard sous-tendu par la mémoire des humiliations subies et la conviction de plus en
plus enracinée qu’il n’y échappera pas. Il lui semble qu’un ensemble de forces
obscures agit conjointement contre lui : enseignants, élèves « français », patrons,
agents de l’État, pour les amener presque sournoisement – lui et les jeunes de sa
génération – à l’usine et les contraindre ainsi à accepter l’humiliation qui fut celle de
leur père (« Ils veulent à tout prix me mettre dans une classe technique, parce qu’on
était fils d’immigrés Ils nous voyaient finir notre vie à l’usine »). Et par la suite il se
voit comme la victime d’une sorte de vaste complot qui les vise, eux, les « jeunes
Arabes ».
7. LE POIDS DES DISCRIMINATIONS ET DU RACISME ORDINAIRE…
La carrière scolaire de Mourad ne se comprend pas indépendamment de l’itinéraire résidentiel de sa famille. Celle-ci a d’abord habité au Neuhof à Strasbourg puis
à la ZUP de Mulhouse et enfin dans un appartement HLM d’un « quartier sensible »
de Lavolle (petite ville située entre Belfort et Montbéliard) où elle a vécu plus de dix
ans. En 1998, les parents, avec l’aide de leurs enfants (le père est aujourd’hui
retraité), achètent un pavillon situé à deux kilomètres de leur ancien quartier. Si ses
parents ont souvent déménagé, c’est pour fuir les problèmes du quartier, mettre à
l’abri les enfants, les garçons notamment. La famille a été marquée par le problème
de délinquance d’un des fils aînés (qui est depuis décédé). Cet épisode, que Mourad
évoque en passant sans vouloir trop en parler, l’a pourtant traumatisé, ainsi que toute
sa famille. Mourad, aussi, a failli « mal tourner ». Il a fait du judo au niveau national
mais a été exclu de la Fédération après s’être battu avec un professeur de lycée
professionnel qui l’avait traité de « sale Arabe ». Il a fait partie, dans son adolescence, d’une bande de garçons de cité (« on était six ») devenus les leaders du quartier. Il s’est progressivement « calmé » et, depuis, est devenu animateur, s’occupe
des gamins et du club de foot qu’ils ont créé. En fait, pour comprendre la personnalité sociale de Mourad, il faut savoir qu’il a durement subi le racisme qui atteint les
garçons des « mauvais quartiers » alors que lui-même appartenait à une famille
algérienne qui s’efforçait d’être exemplaire : ses trois sœurs ont connu des formes de
promotion sociale (l’une est infirmière, une autre assistante sociale, une troisième
étudiante en thèse de sociologie). Il a été plusieurs fois dans son existence victime
des effets d’assimilation collective. On n’insistera jamais assez sur la série d’humiliations dont les « jeunes Arabes » ont été victimes tout au long de ces années de
montée du chômage de masse et d’emprise du Front National sur le débat politique,
sur la violence qu’ils ont subie, sur la manière dont la trace en subsiste et s’enkyste.
Un des souvenirs les plus cuisants de sa recherche d’emploi se situe après l’obtention de son bac pro (avec mention), comme il le raconte dans ce long extrait d’entretien, où l’on voit bien comment chaque récit de discrimination en appelle un autre :
… [Après le BEP] Qu’est-ce qu’on est obligé de faire si on veut continuer ?
Bac pro ! Bac pro, c’est pas ce qui nous plait le plus mais on a vite compris
qu’il faut bosser. Alors on bosse, on bosse, on bosse, on bosse ! On arrive au
bac. On arrive avec un dossier béton pour le BTS. J’ai demandé trois classes
dans le Sud [dans les seuls lycées où existe ce bac pro]. On envoie nos
dossiers… Ils vont prendre déjà en priorité ceux qui viennent du Sud. Moi,
avant d’envoyer les dossiers de BTS, je me disais : ‘T’es le meilleur de ta
classe. Personne ne peut te refuser’. J’avais encore une touche d’espoir.
‘Personne ne peut te refuser’. Je me suis dit, en plus, c’est électrotechnique,
peut-être que ça va te plaire un peu plus. Dans le pire des cas, tu t’accroches
mais il faut que tu te battes. On s’est inscrit, on a été pris, on a bossé pendant
deux ans comme des fous. On est le premier... On se dit que tout se passe
bien. Mes profs avaient déjà marqué « meilleur de sa classe, meilleur de sa
promotion ». Ils avaient fait des éloges inimaginables. Je me suis dit, bon ça
va, on retrouve une Éducation nationale à peu près potable. Si le prof marque
ce genre d’appréciations, on peut pas être mieux loti… Ce qui se passe, c’est
que j’envoie mes dossiers : aucune réponse… Aucune des trois demandes que
j’ai faites n’a été [enregistrée]... Je sais pas si mes dossiers ne sont pas arrivés.
Ce serait une drôle de coïncidence. Je crois pas. On sait jamais... Je sais pas si
les réponses, je les ai pas reçues parce que le facteur ne savait pas où
j’habitais… J’en sais rien (…) [On évoque sa recherche d’emploi consécutive
à son échec à l’admission en BTS] J’ai eu seulement deux entretiens… Deux
sur vingt-huit !…C’est pas négligeable… Quand j’y allais, ils me disaient :
‘en fait, excusez nous de vous avoir dérangé’. D’entrée de jeu. Une fois, sur
les deux, ils m’ont dit, dès qu’ils m’ont vu : ‘Excusez-nous, en fait, on vous a
convoqué mais, bien que votre profil nous convienne, on a déjà pris quelqu’un
d’autre. Il est venu il y a cinq minutes et, en fait, on l’a embauché il y a cinq
minutes’. Le deuxième, c’était : ‘Excusez nous, on va vous rappeler, on va
vous contacter’. Après, ils nous envoient un courrier et ils nous disent : ‘C’est
pas le bon physique… On n’a pas la bonne apparence…’, en plus ‘gentil’. Ils
l’ont fait de manière implicite mais c’est exactement ça. Mais c’est vrai que
quand on voit ça [l’épisode de Lille] on tombe des nues. Même si on le sait...
Même si on s’attend au pire… Parce que c’est pas... Je suis pas un chien, je
suis pas un animal… Je suis un être humain… Mais on commence à péter un
plomb, entre guillemets. Et moi je leur ai dit. ‘Dites moi franchement que
c’est ma tête qui vous plait pas… qui vous revient pas… Mais ne me dites pas
qu’il y a cinq minutes... Je préfère avoir à faire à une personne honnête et
franche et sûre de ses convictions et de ses opinions, qu’à une personne qui
fait la lavette et qui nous invente n’importe quoi…’ Ils ont dit : ‘Non, non
mais pourquoi vous vous énervez ?’. ‘Je viens depuis Montbéliard, je sais pas
si vous arrivez à situer, ça fait quatre heures de route jusqu’à Lille. Et vous me
dites : ‘En fait, on vient de prendre quelqu’un’. Vous osez même pas me dire,
‘le profil ne me convient pas’... Je leur ai dit : ‘Vous auriez du me demander
une photo et puis voilà, ça m’aurait évité le déplacement. Je suis pas à trente
francs près pour une photo. Je vous envoie ma photo et c’était bon. Pas besoin
de me faire faire le déplacement et arriver là et tomber.’ ‘Vous voulez qu’on
vous rembourse ? ’ ‘J’en ai rien à faire de vos remboursements’. Et après je
suis parti… Vous imaginez, quatre heures de route et on vous dit ça... [petit
silence] Ça pousse à la fonction publique... Faut dire ce qui est. Vous
demandez à n’importe lequel des mecs de chez nous, il va dire : ‘Si tu
travailles pas pour l’État, c’est pas la peine de travailler. Il vaut mieux rester
dans son quartier et faire ce que tu as à faire’. Ça ils vous le diront tous. Si tu
travailles pas pour l’État… [On parle ensuite des discriminations hors du
travail, dans l’espace public] Quand c’est ma sœur qui va en voiture en Suisse,
à la douane., rien, pas un problème. Elle me dit : ‘Ils me demandent mes
papiers, les papiers du véhicule mais sans plus’. Quand c’est moi, ils me
mettent sur le côté. La douane française, déjà. Ils me mettent sur le côté. Ils
fouillent. Ils font toute la voiture. Ils enlèvent les sièges. Ils me le font une fois
sur trois.
— Tu ne leur dis pas à un moment donné que…
— Mais ils en ont rien à faire !… Ils disent : ‘Mais c’est pas parce que vous
êtes arabe et que vous avez une belle voiture qu’on vous arrête. C’est pas
parce que vous avez une belle voiture et que vous êtes arabe que, forcément,
on est raciste. Déjà, quand ils vous disent ça, on a tout compris. [Il évoque
longuement les dialogues qu’il a eus avec ces douaniers] Pourquoi vous me
fouillez, moi ? – Parce que vous avez pas de chance et c’est tout. C’est qu’en
fait, on a un certain nombre de voitures à fouiller– Combien ? – C’est toutes
les quatre – Là, il y a mal donne parce que j’ai regardé et je suis la sixième –
Mais en fait, voilà, on a oublié, alors voilà. C’est tout’. Ils s’en rendent pas
compte qu’en fait, à force, ça commence à devenir lourd. Et tôt ou tard ça va
éclater, ça va exploser. Je vous dis franchement, la génération qui vient
derrière, ceux dont je m’occupe, ils sont tendres avec moi parce que je les ai
vus grandir. Ils savent qu’ils ont besoin de moi. Mais ils seront pas aussi
tendres avec vous qu’ils le sont avec moi. Nous, on est encore tolérant, on
accepte certaines choses, mais je suis sûr que la génération prochaine, ils
accepteront pas ce que, nous, on accepte. Comme nous, on n’a pas accepté ce
que nos parents ont subi. Eux, ça va être pire. Et ça ils ne s’en rendent pas
compte mais quand ils vont s’en rendre compte, il sera peut-être trop tard. Ca
va plus être un mai 68, pire que ça. Mai 68, ça va être des enfants de chœur à
côté. Et ça, je suis catégorique sur la question. Catégorique. Et c’est pas en
leur offrant un terrain de basket qu’ils vont oublier. Dans leur tête, c’est pas
parce que tu m’offres ça, un ballon, que je vais être plus gentil avec toi.
En tant que fils d’immigrés algériens, Mourad en a déjà beaucoup vu ; l’expérience aidant, il a appris à prendre une certaine distance vis-à-vis de ce qu’il vit,
même s’il n’y parvient pas toujours. En fait, durant la première heure, il va parler
presque d’affilée sans que j’aie véritablement besoin de le relancer, comme s’il
profitait de l’occasion pour « vider son sac », en cherchant à dire au sociologue tout
ce qu’il a sur le cœur. C’est à dire, d’une part, le vécu du racisme ordinaire et la
conscience des discriminations dont il est l’objet en tant que fils d’Algérien – tant à
l’embauche que face à la police et à la douane, et même à l’école (il tient un discours
très critique vis-à-vis des profs qui ne cherchent qu’à « enfoncer ») et, d’autre part,
la certitude désormais acquise qu’il ne doit plus se laisser faire, qu’il ne doit rien
tolérer, qu’il doit rendre coup pour coup. On entrevoit là, à travers ce cas particulier,
que ce qui est au cœur du cycle provocation-répression, c’est aussi la question de
l’échange des regards, le refus de baisser les yeux, la volonté d’affronter le regard de
l’autre et de le défier silencieusement. Mourad va ainsi tenter d’expliquer pourquoi
ce qui était possible autrefois dans la génération des pères – le travail abrutissant, la
surexploitation, la soumission, la docilité, l’échine souple – ne l’est plus aujourd’hui
dans la génération des fils, en quête de fierté retrouvée, de « respect ». Cet entretien
peut aider, faire comprendre comment, au cours de ces dix dernières années, il s’est
produit une conversion radicale des attitudes chez les enfants d’immigrés qui n’entendent plus désormais se laisser faire, tentent de riposter, d’« agresser » à leur tour.
Au fond, Mourad veut nous faire comprendre dans cet entretien, en parlant pour
lui mais aussi pour les autres (ses frères de condition), qu’il ne peuvent plus accepter
d’être ce qu’ont été leurs pères. Ces pères qui se sont laissés écraser, qui n’existent
plus socialement.
Nous, on peut pas travailler dans les usines comme nos pères, on peut pas. On
veut pas devenir tout vieux, tout cassés, centenaires avant l’âge… [Mon père],
il faisait ouvrier spécialisé. Il fallait pas sortir de Saint-Cyr pour faire son
boulot ! En fait, nos parents, ils ont jamais cessé de trimer. On leur disait :
Fais ça ! [imitant le ton cassant du chef] et ils trouvaient ça normal. Nous, on
trouve pas ça normal. On veut pas être considéré de la même manière ! Nos
parents, ils avaient une certaine éducation qui leur interdisait, entre guillemets,
de refuser telle ou telle tâche même si ça les rabaissait au plus profond. Si je
veux amener à manger, j’ai pas le choix. Nous, on n’est pas comme ça. On
n’est plus de ce monde-là. Cette époque est révolue. S’il faut trimer, on veut
bien trimer mais il faut que le salaire soit conséquent. Et qu’on ait plus
d’avantages ! Et ils nous envoient en BEP ! En BEP, on est bien obligé d’y
rester. Soit on fait ça, soit on arrête l’école. On veut pas tenir la place de nos
parents donc qu’est-ce qu’on fait ? On s’accroche en BEP, et voilà !…
Sochaux n’est pas une usine comme les autres, c’est le lieu où a été écrasé et
humilié le père. Ce qui fait que, pour Mourad comme pour les autres, on peut accepter d’y passer et d’y travailler à titre provisoire mais très difficilement d’y rester.
Leurs parents ne pouvaient pas faire autre chose que le gros dos. Eux ont le
sentiment qu’ils doivent désormais se battre, relever la tête, braver l’hostilité. C’est
la mémoire de cette violence si longtemps subie qui est au cœur du cycle provocation/répression.
En ce moment, Peugeot, ils sont en train d’aller chercher des gens en Pologne
[devant mon air dubitatif] j’ai des sources sûres, des gens bien informés. Mais
ils ne se rendent pas compte. Nous, on était des anges. Nous, on n’a ramené
que nos petites valises. Mais les Polonais… C’est pas que j’ai une image
d’eux négative. Mais j’ai été en Pologne. En une semaine, j’ai vu des choses
que j’oserais même pas imaginer en France. Ils vont ramener toute leur petite
magouille. Ils vont ramener leur propre mafia. Ca va être terrible. Les gens
disent, ‘vous, les Maghrébins’, mais on est des anges comparés à eux. Ca va
être le melting pot peut-être mais ça va être les USA puissance dix. Ils ne
pourront s’en prendre qu’à eux-mêmes. Ils ont assez de main-d’œuvre ici. Je
suis pas raciste. Je suis d’origine maghrébine, je peux pas être raciste. Mais,
j’estime qu’ils doivent déjà prendre en compte ceux qui sont ici avant d’aller
chercher ailleurs. Ils disent : ‘Il y a trop de chômeurs’. C’est peut-être des
Arabes, je veux bien… La moitié des Arabes travaillent pas mais, au lieu
d’embaucher les Arabes qui sont là à rien faire, ils vont chercher ailleurs. Ils
préféreront prendre un Polonais qu’un Arabe dans une usine. C’est de source
sûre. J’ai des connaissances à Peugeot Sochaux. Des gens qui sont chefs de
secteur. qui sont bac pro et BTS. Ils me disaient que les mecs d’origine
maghrébine, c’est des mecs qu’ils avaient pris dans les halls d’escalier qui
n’ont plus rien à faire de la vie. C’est juste pour pouvoir dire après avoir
acheté une voiture : ‘On travaille à Peugeot’. Mais c’est pas en travaillant à
Peugeot qu’ils ont acheté la voiture. Ils le crient haut et fort aux gens de leur
même origine. ‘C’est pas avec la paye de Peugeot que’. Ca va être une
réflexion comme ça. C’est ce qu’on appelle la famille racailleuse. Le Français
de souche il va dire : ‘Je travaille avec des merdeux mais de premier ordre…’
[silence] Il y a quoi de devenir fou…
8. HAINE DE SOI ET DES AUTRES :
LE RETOUR DU REFOULE DE L’HISTOIRE COLONIALE
Finalement, pour comprendre cette émeute urbaine, il faut revenir sur le sens de
cette violence des jeunes. Cette violence est l’expression d’une « rage », d’une
haine, qui est souvent retournée contre soi, de la part d’un « groupe » assez particulier : les jeunes du quartier, massivement enfants d’immigrés, qui ont subi une
élimination scolaire précoce ou qui sont orientés vers les « sales » LEP de la région
et qui se sentent très tôt enfermés dans un destin de losers; ils ont été repérés tôt par
l’institution scolaire, marqués négativement, et sont souvent en rupture familiale.
Pour les définir, une enseignante du quartier utilise souvent la même expression :
« C’est une génération dure », c’est-à-dire une génération endurcie précocement par
les épreuves de la vie (familles pauvres, familles nombreuses, familles mono-parentales, etc.) et rebelle, dès l’école primaire, &