2002
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Usages et limites des nomenclatures socioprofessionnelles pour l’analyse sociologique : le cas italien
Marco Oberti
I.E.P. et Observatoire sociologique du changement 27, rue Saint-Guillaume 75337 PARIS cedex 07
L’analyse comparée des structures sociales entre pays à partir des nomenclatures socioprofessionnelles n’est pas sans poser de sérieux problèmes. La comparaison France-Italie montre une fois de plus la spécificité des constructions nationales des catégories et des
nomenclatures. Le cas italien est intéressant pour s’interroger également sur la diversité des
utilisations des catégories socioprofessionnelles faites par les sociologues de ce pays. La
terminologie et les regroupements engagent des choix théoriques qui produisent des évaluations différentes des groupes sociaux et de la hiérarchie sociale. Ce pays pose aussi la question de sa complexité et de sa diversité interne qui se traduit par des problèmes de définition
et de mesure de l’activité et de l’identité professionnelles et des agencements entre les différents groupes sociaux. La comparaison entre pays, mais aussi les tentatives d’harmonisation
européenne, doivent tenir compte de ces éléments.
The comparative analysis of social structures using socioprofessional classification
is complicated. The comparison between France and Italy shows the specificity of
national construction of categories and classification. The Italian case is also interesting to raise questions on the diversity of the uses made by sociologists of socio-professional categories. The vocabulary and the formation of groups are linked with
theoretical choices that produce different quantitative evaluation of social groups
and different conception of social hierarchy. Italy is a complex country according to
its socioterritorial diversity which produces problems as to the definition and evaluation of professional activity and identity, but also as to the problems of analyzing the
relationships between social groups. In that sense, international comparative analysis
and also the attempts at European harmonization must take account of these aspects.
L’utilisation des catégories socioprofessionnelles dans les analyses de la stratification sociale et des classes a donné lieu à de nombreuses discussions méthodologiques et théoriques. Il n’en reste pas moins qu’elles ont été et sont encore les outils
privilégiés de l’analyse de la structure sociale et de son évolution dans de nombreux
pays. Au moment où les analyses comparatives se développent, il convient de
s’interroger sur les outils utilisés dans d’autres pays, sur les logiques des classifications, mais aussi sur les analyses proposées par les sociologues sur le thème de la
hiérarchisation sociale et des classes.
Comme l’ont très bien montré Desrosières et Thévenot (1988), la classification
qui est à l’origine du code des CSP de l’INSEE est le produit d’un processus historique complexe de construction politique, juridique et sociale des catégories dont la
logique est essentiellement nationale. Comment dès lors mener des analyses comparatives de la stratification sociale, voire des rapports de classes, et de leur évolution
alors que les catégories et les principes retenus pour élaborer les classifications ne
sont pas les mêmes dans les différents contextes nationaux ? Plusieurs chercheurs
(Duriez et al., 1991) se sont déjà penchés sur ce problème en confrontant les nomenclatures britannique, espagnole et française et ont mis en évidence les « conditions
spécifiques d’élaboration des statistiques nationales et les principes explicites ou
implicites mis en oeuvre dans la définition et l’ordonnancement des catégories ».
Ces auteurs insistaient aussi sur les limites d’une comparaison internationale hâtive
qui ne tiendrait pas compte de ces aspects fondamentaux.
L’Italie avait jusqu’à très récemment
[1] une nomenclature spécifique, celle de
l’ISTAT (l’Institut National de Statistiques), qui se prêtait assez peu aux comparaisons. L’objet de cet article sera de la présenter à la fois pour en montrer les logiques
spécifiques de classification, les limites d’une comparaison avec la France, mais
aussi les multiples utilisations faites par les sociologues italiens selon diverses
orientations théoriques et ambitions de recherche. Nous ne présenterons que les travaux les plus importants qui, à partir des années 70, d’une façon ou d’une autre,
avaient pour ambition de classer et compter des groupes sociaux, et qui ont utilisé
les données issues des recensements de l’ISTAT.
Nous introduirons également quelques aspects spécifiques à la société italienne
qui nous obligent à beaucoup de précaution dans l’utilisation d’une telle nomenclature pour des analyses sociologiques, surtout comparatives, dans des domaines où
les catégories socioprofessionnelles constituent les données essentielles.
1. L’ANCIENNE NOMENCLATURE ITALIENNE DES POSITIONS DANS LA
PROFESSION ET DES CATEGORIES SOCIOPROFESSIONNELLES.
ÉLEMENTS DE COMPARAISON AVEC LA FRANCE
1.1. DIFFERENTS NIVEAUX
L’ISTAT enregistrait et classait la population in condizione professionale à trois
niveaux différents : les professioni, la posizione nella professione, et les categorie
socio-professionali.
Pour caractériser la profession, l’ISTAT prenait en compte le type de travail (sa
caractéristique technique : industriel, commerçant, médecin, comptable, etc.), la
nature de l’effort fourni dans l’activité (à dominante manuelle ou intellectuelle) et
l’objet sur lequel s’exerce l’activité. Il s’agissait donc de classer des métiers manuels
( arti ou mestieri ) ou intellectuels ( professioni o arti liberali ) en fonction des secteurs
d’activité (l’administration, l’agriculture et la pêche, les transports, le commerce,
etc.). La classification des professions comportait ainsi 9 groupes de professions, 53
sous-groupes et 247 professions. Le statut professionnel et la distinction privé/public
n’apparaissaient pas à ce niveau.
Le deuxième niveau de classification (les positions dans les professions) était le
niveau courant de publication (tableau 1), alors qu’il existait également un niveau
plus détaillé des positions dans les professions (tableau 2).
TABLEAU 1*
NOMENCLATURE ITALIENNE ( POSITION DANS LA PROFESSION EN CINQ POSTES )
TABLEAU 1*
NOMENCLATURE ITALIENNE ( POSITION DANS LA PROFESSION EN CINQ POSTES )
ET FRANÇAISE (PC5 EN 6 POSTES )
ISTAT- Italie INSEE- France
Posizione nelle professione niveau agrégé en 6 postes pour les actifs
1- Chefs d’entreprises et professions 1- Agriculteurs exploitants
libérales ( imprenditori, liberi
professionisti)
2- Travailleurs indépendants ( lavoratori 2- Artisans, commerçants et chefs
in proprio ) d’entreprises
3- Aides ( coadiuvanti) 3- Cadres et professions intellectuelles
supérieures
4- Cadres et employés ( dirigenti e 4- Professions intermédiaires
impiegati )
5- Ouvriers ( Lavoratori dipendenti ) 5- Employés
6- Ouvriers
* Il n’existe aucune correspondance entre les deux nomenclatures et donc entre les numéros attribués aux
différentes catégories. La présentation en face à face vise uniquement à en faciliter la lecture comparée.
TABLEAU 2
DETAIL DES POSITIONS DANS LA PROFESSION DE LA NOMENCLATURE ISTAT (14 POSTES )
TABLEAU 2
DETAIL DES POSITIONS DANS LA PROFESSION DE LA NOMENCLATURE ISTAT (14 POSTES )
1- Chefs d’entreprises et professions — Chefs d’entreprise (avec et sans
libérales ( imprenditori, liberi salariés)
professionisti) — Professions libérales (avec et sans
salariés)
2- Travailleurs indépendants ( lavoratori — Travailleurs indépendants (avec et
in proprio) sans salariés)
— Travailleurs à domicile pour le
compte d’entreprises
3- Aides ( coadiuvanti) — Aides familiaux
4- Cadres et employés ( dirigenti e — Cadres supérieurs ( dirigenti)
impiegati ) — Membres des carrières de direction
( Appartenenti carriera direttiva )
— Employés ( Impiegati )
— Membres des catégories spéciales
(professions intermédiaires)
5- Salariés « manuels » ( Lavoratori — Ouvriers spécialisés et qualifiés
dipendenti ) — Contremaîtres, chefs d’atelier
— Ouvriers sans qualification
— Apprentis
— Militaires de carrière et Forces
Armées (jusqu’au grade de caporal)
Sources : ISTAT
ISTAT
La nature de l’activité, indépendante ou salariée, est ici fondamentale. Les trois
premières catégories sont considérées comme des professions indépendantes. Les
professions libérales sont enregistrées avec les chefs d’entreprises pour cette raison,
alors qu’elles apparaissent avec les cadres et professions intellectuelles du supérieur
dans la nomenclature française.
La catégorie
aides familiaux fait référence à toute la main-d’œuvre familiale
employée dans les petites et moyennes entreprises italiennes. Elle apparaît ici
comme une catégorie à part entière étant donné son importance dans la structure de
l’emploi en Italie. Ces personnes sont cependant considérées comme des travailleurs
indépendants et non comme des salariés. Ces derniers se réduisent à deux catégories
dont la distinction repose sur le caractère manuel ou « intellectuel » de l’activité
[2].
Les
dirigenti e impiegati sont pourtant des salariés mais ne rentrent pas dans la catégorie
lavoratori dipendenti qui correspond donc en italien essentiellement aux
ouvriers auxquels s’ajoutent les contremaîtres et chefs d’atelier, c’est dire tous les
travailleurs manuels salariés. La catégorie
Impiegati (employés) est une catégorie
fourre-tout où se retrouvent aussi bien des professions intermédiaires à faible niveau
de qualification que des cadres supérieurs. Cela est dû aussi à l’acception très
restrictive des
dirigenti. Ne rentre dans cette catégorie que l’élite des cadres. De
plus, les conventions et les normes nationales qui contribuent à définir et à délimiter
la catégorie ne sont pas aussi précises et importantes qu’en France où la construction
de cette catégorie renvoie à une histoire sociale, syndicale et politique bien particulière (Boltanski, 1982). L’intégration aux
dirigenti ou
impiegati varie donc fortement d’une entreprise à une autre, les niveaux de qualification et de diplômes étant
tout aussi hétéroclites. Beaucoup de
laureati (diplôme de fin d’études universitaires)
sont embauchés comme
impiegati et deviennent
dirigenti avec l’ancienneté.
La comparaison avec la France est éclairante. Au niveau agrégé de la nomenclature française de l’INSEE, les cadres et professions intellectuelles supérieures, les
professions intermédiaires et les employés constituent trois catégories distinctes,
alors qu’elles sont regroupées dans une seule et même position professionnelle, dirigenti e impiegati, dans la nomenclature ISTAT. Au même niveau agrégé, on distingue dans le cas italien les chefs d’entreprises d’une part, des artisans et petits entrepreneurs d’autre part, alors qu’ils ne constituent qu’une seule et même catégorie
pour l’INSEE. Les professions libérales sont regroupées avec les chefs d’entreprise
par l’ISTAT, dans la mesure où elles bénéficient d’un triple prestige social très marqué dans la société italienne. Ce sont à la fois des activités indépendantes, intellectuelles, et à niveau de revenu élevé.
La place de l’économie familiale dans la société italienne, liée à l’importance de
la petite et moyenne entreprise, explique la considération à part des aides familiaux
qui n’a aucune raison d’être à ce niveau dans la classification française.
Autre différence, les agriculteurs sont regroupés avec les travailleurs indépendants dans la nomenclature de l’ISTAT, alors qu’ils apparaissent en tant que tels
dans celle de l’INSEE.
TABLEAU 3
LES CATEGORIES SOCIOPROFESSIONNELLES (ITALIE, FRANCE )
TABLEAU 3
LES CATEGORIES SOCIOPROFESSIONNELLES (ITALIE, FRANCE )
ISTAT – Italie INSEE-France
Code des CSP Niveau de publication en 18 postes pour
les actifs
1- Entrepreneurs et travailleurs 1- Agriculteurs exploitants
indépendants dans l’agriculture, la
sylviculture et la pêche
2- Autres travailleurs agricoles 2- Artisans
3- Professions libérales et intellectuelles 3- Commerçants et assimilés
4- Chefs d’entreprise dans l’industrie, le 4- Chefs d’entreprise de 10 salariés au
bâtiment, le commerce, les transports et moins
les services
5- Travailleurs indépendants dans 5- Professions libérales
l’industrie, le bâtiment, le commerce,
les transports et les services
6- Cadres supérieurs dans l’industrie et 6- Cadres de la fonction publique,
le commerce et Haut- fonctionnaires professions intellectuelles et artistiques
7- Salariés dans les professions libérales 7- Cadres d’entreprise
et intellectuelles
8- Chefs de service et responsables du 8- Professions intermédiaires de
personnel dans l’administration, le l’enseignement, de la santé, de la
commerce et les services fonction publique et assimilés
9- Employés dans l’administration, le 9- Professions intermédiaires
commerce et les services administratives et commerciales des
entreprises
10- Intermédiaires : contremaîtres, 10- Techniciens
agents de maîtrise, chefs d’atelier
11- Ouvriers spécialisés et qualifiés 11- Contremaîtres, agents de maîtrise
12- Manœuvres 12- Employés de la fonction publique
13- Forces armées (militaires de carrière 13- Employés administratifs
et appelés) d’entreprise
14 – Autres 14- Employés de commerce
15- Personnels de service directs aux
particuliers
16- Ouvriers qualifiés
17- Ouvriers non qualifiés
18- Ouvriers agricoles
Sources : ISTAT (Italie), INSEE (France). Même remarque que précédemment, cette présentation
n’implique aucune correspondance entre les catégories et les numéros dans les deux pays.
ISTAT (Italie), INSEE (France). Même remarque que précédemment, cette présentation n’implique aucune correspondance entre les catégories et les numéros dans les deux pays.
L’importance des couches moyennes salariées en France ressort clairement de
cette comparaison, avec la place essentielle des cadres, alors que les travailleurs
indépendants sont au cœur de la nomenclature en Italie, et restent comparativement
aux autres sociétés européennes une catégorie fondamentale de la structure sociale
du pays, tant quantitativement (surtout dans certaines régions) que symboliquement.
La classification en quatorze postes (tableau 3) est celle que l’ISTAT présente
comme celle des catégories socioprofessionnelles et non plus des positions dans la
profession. La comparaison avec la nomenclature des PCS de l’INSEE en dix-huit
postes fait apparaître des différences de construction qui en compliquent l’utilisation
en vue d’une comparaison.
Cette classification plus fine respecte les mêmes principes que ceux indiqués
pour le niveau précédent en introduisant une échelle de revenu/qualification/responsabilité/prestige qui s’applique surtout aux travailleurs salariés. En effet, pour
certains postes (autres travailleurs agricoles, Forces armées), la secteur de l’activité
l’emporte et conduit à mettre au même niveau des techniciens et des ouvriers ou des
officiers avec des militaires du contingent.
Les deux éléments indépendant/salarié et manuel/intellectuel sont également
présents dans la nomenclature française. Au total, pour ce niveau, les principes retenus pour la classification ne sont pas radicalement différents dans les deux cas. En
revanche, on n’aboutit pas aux mêmes catégories, puisque l’échelle ne s’interprète
pas de façon identique et la priorité donnée au travail indépendant dans un cas et au
travail salarié dans l’autre ne permet pas de déboucher sur une nomenclature comparable. La distinction public/privé, fondamentale dans la classification de l’INSEE,
surtout pour les cadres, les professions intermédiaires et les employés, n’est pas
prise en compte dans la nomenclature de l’ISTAT.
1.2. LES PROBLEMES DE LA COMPARAISON
Comment comparer à partir de ces catégories ? Quels regroupements envisager ?
L’entreprise s’avère quasi impossible tant les catégories, mêmes celles qui peuvent
paraître à première vue proches, diffèrent dans leur contenu. Toute une série de problèmes apparaissent immédiatement et nous obligent à revenir aux professions elles-mêmes qu’il faudrait recroiser avec d’autres aspects. Les problèmes de qualification
des professions demeurent, ainsi que celui des représentations sociales différentes
des professions dans les deux pays et surtout de la hiérarchisation sociale des
professions.
Même si nous voulions partir des nomenclatures existantes pour tenter d’en
reconstruire une autre sur la base d’agrégations différentes, de nombreux problèmes
surgiraient. D’une part, il serait très difficile d’arriver à une classification vraiment
comparable sur le plan statistique et des catégories. D’autre part, on court toujours le
risque soit de franciser la nomenclature italienne, soit d’italianiser celle de l’INSEE,
ou bien encore d’arriver à quelque chose d’hybride sans ancrage dans l’une ou
l’autre société. Indiquons quelques difficultés évidentes.
- La catégorie 2 de l’ISTAT (tableau 3) comprend tous les salariés agricoles :
du directeur d’une entreprise agricole à l’ouvrier, alors que l’INSEE propose un
poste à part « ouvriers agricoles » et recense à leurs niveaux respectifs les autres
catégories du secteur agricole (ingénieur, techniciens, etc.).
- Le sens spécifique donné au travail intellectuel et l’étendue de la catégorie
professions libérales en Italie conduit à des regroupements inattendus. Cette catégorie comprend, outre les professions libérales classiques (notaire, avocat, médecin,
etc.), toutes les professions intellectuelles exercées de manière indépendante : enseignants, journalistes, interprètes, traducteurs, ingénieurs, plus les écrivains, les peintres. C’est à dire des catégories qui se répartiraient entre les postes 5,6,7 et 9 dans
la nomenclature de l’INSEE.
- De même, dans la catégorie 4 de l’ISTAT, son regroupés les artistes de
variété, les chefs d’orchestre, les musiciens, mais aussi des architectes et des ingénieurs qui dans la nomenclature française ne sont pas recensés comme des chefs
d’entreprise. Pour l’ISTAT, c’est le statut d’indépendant et la position de direction
qui justifient cette classification. Pour l’INSEE, il s’agit avant tout de professions
intellectuelles ou artistiques.
- La catégorie 6 de ISTAT est très restrictive et nous obligerait à retrouver des
niveaux plus détaillé de l’INSEE (le niveau en 42 postes par exemple) pour opérer
des regroupements rigoureux. Cette catégorie de l’ISTAT regroupe l’élite des postes
32 et 36 de la classification en 23 postes pour les actifs de l’INSEE.
- La catégorie salariés des professions libérales comprend toutes les professions intellectuelles salariées alors que l’INSEE ne distingue pas les professeurs et
professions scientifiques selon la nature de l’activité.
- La catégorie 9 de l’ISTAT est tellement vaste qu’elle recoupe des catégories
enregistrées dans 6 postes différents de l’INSEE (41,46,51,54,55 et 56 de la classification en 23 postes).
Bref, inutile de continuer la liste pour montrer à quel point, les deux nomenclatures ne se correspondent pas même si certains postes peuvent paraître identiques.
2. DES OUTILS LIMITES FACE A LA COMPLEXITE DE LA STRUCTURE SOCIALE
ITALIENNE
Bien que les nomenclatures, et tout particulièrement celle italienne, ne soient pas
élaborées en vue d’une analyse sociologique de la structure socioprofessionnelle et
encore moins des rapports de classes, elles sont couramment utilisées par les socio-logues pour évaluer et interpréter les changements en cours, et pas simplement ceux
limités à la structure professionnelle. Non seulement les sociologues, comme nous
l’avons vu, reprennent à leur compte ces données, quitte à les regrouper autrement et
proposer d’autres classifications, mais on constate aussi que dans l’étude des inégalités (économiques, scolaires, etc.), des pratiques sociales, des identités, des représentations, etc., nombre d’enquêtes, souvent pour permettre des comparaisons avec
les données plus globales produites par les grands instituts statistiques, reprennent
ces mêmes catégorisations
[3]. Le va-et-vient entre les catégories socioprofessionnelles au sens strict, celles définies par les organismes statistiques, et les catégorisations des sociologues (groupe, couche, strate, classe, catégories sociale), plus ou
moins proches des précédentes, n’est pas sans introduire un flou dans les niveaux de
conceptualisation et les implications théoriques de ces choix (Lemel, Oberti et
Reillier, 1996).
Deux exemples, particulièrement typiques de la société italienne, touchent
directement à la question des limites de l’utilisation des catégories socioprofessionnelles dans l’analyse sociologique.
2.1. L’ECONOMIE INFORMELLE ET LA DOUBLE ACTIVITE
Comparativement aux autres grandes sociétés européennes, l’Italie est caractérisée par un vaste secteur informel ( economia sommersa ) dont une partie repose sur la
doppia attività (la double activité). Même si l’étendue du double travail est très difficile à chiffrer, la multitude d’études réalisées sur ce thème nous offrent tout de
même quelques indications (Gallino, 1982 ; Bagnasco, 1988). Alors que le CENSIS
(1982) avançait en 1982 que le phénomène concernait 5 % de la population active,
des enquêtes régionales (Mahon, 1990) indiquaient des taux plus importants, entre
15 et 25 % de l’ensemble des actifs selon les zones. Des études menées sur des
réalités locales spécifiques indiquent des taux encore supérieurs : au sein de trois
grands services publics de Bologne (transports urbains, hôpitaux, services techniques communaux), les taux de double emploi du personnel étaient respectivement
de 20,41 et 42 %. À Turin, la seconde activité des bioccupati représentait entre 55
et 60 heures par mois, et ceux-ci représentaient 15 % de la force de travail salariée
totale. Selon la chambre du travail de Rome, 76 % des cadres et 80 % des employés
exerceraient une seconde activité. Les situations de passage du public au privé sont
courantes, tel le professeur de gestion qui assure ses cours le matin et travaille en
entreprise le reste de la journée. Très souvent, ce sont les travailleurs qui jouissent
dans leur premier emploi d’une forte garantie, d’une stabilité et d’une sécurité de
revenu, qui mènent une seconde activité informelle. Ainsi, le phénomène de la
double activité est largement répandu dans les zones du Centre-Nord où ces garanties sont très développées, et pas seulement dans le Mezzogiorno.
Le phénomène de la double activité rend particulièrement délicate l’utilisation
des données du recensement sur les professions pour les analyses sociologiques
concernant le rapport au travail, la stratification sociale, la distinction public/privé,
le niveau de compétence, etc. L’identité professionnelle ne peut plus se ramener à la
seule activité principale simplement parce qu’il s’agit de l’activité officielle déclarée
la plus importante en temps et en revenu. L’activité principale peut constituer un
moyen d’obtenir un revenu et une protection sociale, quitte à accorder autant sinon
plus d’importance à une activité indépendante, autonome, reposant sur un choix
moins contraint. La référence au seul travail salarié pour déterminer la position
sociale de l’individu se fragilise. La double activité vient également perturber
l’échelle des revenus, des compétences, des niveaux de responsabilité pris en
compte dans la classification des professions.
Il ne faudrait pas cependant exagérer l’importance du second travail dans la
déstructuration des formes d’affiliation, de hiérarchisation et d’identification liées à
l’activité déclarée. Les deux activités sont généralement proches du point de vue de
leur nature et de leur contenu. C’est le contexte dans lequel elles se déroulent qui
change, et peut donc introduire des écarts importants en terme d’autonomie et
d’indépendance. Dans tous les cas, selon les contextes et les catégories considérées,
cet aspect complique les possibilités d’une comparaison à partir des seules classifications professionnelles.
2.2. DEFINITION SOCIO-STATISTIQUE DES GROUPES SOCIAUX, DIVERSITE
TERRITORIALE ET
COMPLEXITE DES AGENCEMENTS
Outre le fait que l’économie informelle ne soit pas diffusée de façon homogène
sur l’ensemble du territoire (les régions du Sud étant particulièrement concernées),
des formes spécifiques de développement économique et social, reposant sur des
rapports sociaux originaux, se sont inscrites de manière différenciée dans l’espace.
Depuis les travaux devenus classiques de Bagnasco (1977), il est courant de distinguer au moins trois Italie (trois cohérences sociétales) en fonction des rapports qui
se sont établis dans le temps entre l’économique, le social et le politique. Cette distinction est pertinente pour mieux saisir que derrière des mêmes catégories socio-statistiques nationales se cachent des rapports sociaux, des compétences et des identités professionnelles très différents, qui constituent autant de pièges pour l’analyse
sociologique comparée des structures socioprofessionnelles.
La concentration intense de la grande industrie et des principales villes dans les
régions du Nord-Est (le triangle industriel Milan/Gênes/Turin) s’est traduite par une
structure de classes typique des autres grands pays industriels d’Europe occidentale.
A côté d’une bourgeoisie relativement restreinte s’est développée une grande
couche moyenne salariée composée de cadres, techniciens, professions intermédiaires et employés de l’industrie et des services. La classe ouvrière traditionnelle des
usines reste importante et développe une culture et des pratiques de classes assez
spécifiques qui tiennent pour une part à sa place dans l’économie et sa représentation politique. Constituée au départ d’une main-d’œuvre non qualifiée immigrée du
Mezzogiorno, elle n’est pas particulièrement attachée à la localité et ne se caractérise pas, comme dans d’autres régions de l’Italie, par une forte identité locale. Les
enfants de cette classe ouvrière originelle ont pour une part pu accéder à des positions d’employés ou de professions intermédiaires, alors que la majorité occupe
aujourd’hui un emploi d’ouvrier qualifié. Les petits travailleurs indépendants ne
sont pas très nombreux et ne constituent pas un groupe social fondamental dans le
jeu économique et social de ces régions, surtout dans les grands centres urbains.
L’Italie du Sud se présente davantage comme une économie assistée, avec un
secteur agricole et un secteur tertiaire public encore importants. Le secteur industriel
est dans l’ensemble peu développé, avec cependant des zones où l’on trouve des
franges parmi les plus modernes de l’industrie nationale. Une différenciation entre
des zones économiques fortes, comme les Pouilles, et des zones économiques
faibles, comme la Calabre et la Sicile (elle-même de plus en plus contrastée), caractérise le développement récent du Mezzogiorno (Trigilia, 1992), alors que des
poches de pauvreté continuent de caractériser certaines grandes villes du Sud
(Naples, Reggio de Calabre, Palerme). Le Mezzogiorno a été pendant longtemps et
est encore pour une part encore importante aujourd’hui dépendant de l’intervention
de l’État, par le biais de la redistribution des ressources publiques. Cela a produit
une stratification sociale spécifique. Les ouvriers de l’industrie sont peu nombreux
et moins qualifiés, la classe des entrepreneurs est beaucoup moins développée, alors
que les couches moyennes du tertiaire public ont augmenté. Parallèlement, une
couche de travailleurs précaires, sous-payés et employés à temps partiel, se maintient et reste importante. On constate une forte diminution des salariés agricoles, la
stabilisation d’une couche de petits agriculteurs, la recomposition d’une couche de
petits producteurs et de petits commerçants autour de la mafia et du clientélisme
politique, et enfin et surtout la forte croissance d’une couche d’employés et de
cadres de la fonction publique fortement dépendante de la sphère politique.
Au total, tout le système local est traversé par la parenté, l’appartenance locale,
le système politique, qui s’imbriquent dans des relations complexes marquées par le
clientélisme et la réciprocité. Dès les années 50, la démocratie chrétienne a mis en
place tout un système clientéliste de distribution des ressources de l’État fondé sur
un échange politique qui lui a permis de se maintenir au pouvoir pendant plus de
quarante ans. Le clientélisme politique reposait sur la mobilisation des réseaux
« d’amis », organisés autour de la localité et de la parenté. Les différents groupes
sociaux négociaient ainsi leur vote en échange de privilèges pour leurs retraites,
dans le domaine de la fiscalité ou de la santé, pour obtenir un emploi public garanti
et protégé. Les pensions d’invalidité étaient ainsi généreusement distribuées dans
des régions entières du Mezzogiorno, les retraites délivrées dans des conditions
uniques en Europe, les postes de fonctionnaires gérés par les élites politiques locales, alors que l’évasion fiscale était largement institutionnalisée. Tout un ensemble
très diversifié d’avantages et de privilèges lié aux interventions de l’Étatprovidence, mais de façon plus générale au secteur public, s’était mis en place. L’organisation politique, syndicale, et professionnelle des salariés reste faible, et permet aux
relations traditionnelles de se maintenir même en milieu urbain (dépendance personnelle, rapport de fidélité à un protecteur ou à un groupe restreint, etc.), où elles
constituent la base de toutes les formes de clientélisme. Ce contexte est particulièrement propice à un manque de confiance dans les institutions qui permet un développement de l’économie sur un terrain illégal, voire criminel, lorsque, selon les
régions, la Mafia est présente.
L’Italie centrale et Nord-orientale est davantage caractérisée par la présence des
petites et moyennes entreprises, cette troisième Italie des villes moyennes, de la
campagne urbanisée, et des districts industriels. L’agencement et la nature des
classes sociales dans les sociétés locales de la troisième Italie étaient tout à fait spécifiques, et contribuaient à faire de ces sociétés des formations sociales originales.
En effet, la classe ouvrière, par sa qualification, son rapport à l’entreprise et aux
entrepreneurs, sa représentation du jeu économique, sa sociabilité, son engagement
politique et syndical, la représentation de ses intérêts, se présentait comme un
groupe social dont l’enracinement profond dans le monde de la petite et moyenne
entreprise et la localité ne favorisait pas une opposition forte au patronat. Les petits
entrepreneurs, de leur côté, étaient en interdépendance permanente avec les ouvriers
étant donné la forte sociabilité locale qui traverse toutes les classes et l’interférence
des relations familiales. Il s’agit d’une véritable construction sociale du marché qui
mobilise toutes les classes sociales locales. Cette mobilisation collective sur le plan
économique repose sur l’articulation originale d’éléments sociaux tels la famille,
l’identité locale, la mobilité sociale, le rapport ville/campagne, les traditions économiques, politiques, et artisanales. Le modèle du travailleur indépendant, et plus
particulièrement du petit entrepreneur, est très valorisé et conduit à des stratégies
complexes de constitution d’une épargne et de transmission du savoir-faire chez les
ouvriers dans le but de se mettre à son compte ou d’aider les enfants à le faire. Cela
s’effectue souvent avec l’aide, la collaboration, voire la complicité des entrepreneurs eux-mêmes. Une part non négligeable des fils d’ouvriers ont pu ainsi devenir
des petits entrepreneurs mais aussi des employés. La continuité et la force des relations familiales participent au « brouillage » des appartenances de classe au profit
d’une interconnaissance locale très intense qui produit de sociétés locales très intégrées. Même si la tendance récente semble aller vers une reconfiguration des rapports de classes sur une base d’intérêts plus catégoriels, la dimension localiste reste
très structurante. Les couches moyennes employées sont au croisement de cette
sociabilité locale entre les différentes classes de par leur origine sociale très hétérogène et l’étendue de leur réseau de relations.
Si ces deux dimensions, l’économie informelle et la diversité socio-territoriale,
ont largement traversé le débat sociologique italien des années 70 et 80, et ont été au
centre des travaux des mêmes sociologues qui vont travailler sur la structure de
classes, elles n’ont pas conduit à une remise en cause de la nomenclature de base
produite par l’ISTAT et n’ont pas débouché sur un nouvel outil. Ainsi, les débats sur
les modèles sociologiques d’analyse des classes vont surtout se situer sur le plan
théorique et politique, et produire, comme le montrent les différentes tentatives
sociologiques qui suivent, de multiples classifications qui n’auront qu’un impact
mineur sur la façon même de concevoir la nomenclature de référence.
3. STRATIFICATION SOCIALE ET CLASSES CHEZ LES SOCIOLOGUES
ITALIENS :
COMPTER LES CLASSES
3.1. LE CONTEXTE
Les sociologues italiens des années 70 et 80 cherchent à comprendre le « miracle
économique » à partir de quatre aspects :
- l’industrialisation intense du Nord, les luttes et les grands conflits engageant
la classe ouvrière de la grande industrie ;
- le maintien, sans équivalent dans les autres grands pays de l’Europe occidentale, même après le miracle économique des années 60 et 70, des petits entrepreneurs, des artisans, et des commerçants ;
- le rôle de l’État et de la Démocratie Chrétienne dans la gestion et
l’organisation du développement économique, et ses effets sur la structure de classes ;
- la diversité sociale, économique, culturelle et politique qui ne se limite plus à
un simple dualisme Nord/Sud mais à la coexistence de différentes formations
sociales.
Trois types d’approches se distinguent dans leur façon de traiter ces différents
aspects du point de vue des classes sociales. Le premier courant, fortement influencé
par les travaux d’Alessandro Pizzorno (1974), privilégie les rapports de pouvoir
dans la sphère politique et les logiques de redistribution des ressources, et interprète
le modèle de stratification sociale italien comme le résultat d’une gestion politique
clientéliste du développement économique.
La crise italienne refléterait une distorsion de la distribution des revenus due aux
mécanismes particuliers de formation du consensus et de représentation des intérêts.
L’analyse de la stratification sociale tend à se concentrer sur les couches moyennes
(la petite bourgeoisie d’État, les petits travailleurs indépendants, etc.), pour lesquelles les sociologues parlent d’un « espace parasitaire protégé politiquement » par la
Démocratie Chrétienne et « nuisible » au développement de la société italienne.
Cette séparation dans leurs analyses du politique et de l’économique leur permettra
de faire ressortir la complexité de la formation sociale italienne et l’importance du
rôle de l’État dans la structuration en classes de la société. Sylos Labini développera
des travaux quantitatifs sur la stratification en s’inspirant de ce modèle d’analyse.
Le second courant, dans le champ du néo-marxisme, s’intéresse à la logique du
développement capitaliste et aux rapports de production. L’État est pris en compte
en tant qu’il complexifie la structure de classes en produisant des intérêts qui ne
dépendent plus de la simple position sur le marché du travail. Les sociologues néo-marxistes privilégient l’étude du marché du travail et la diffusion inégale sur le
territoire de l’économie capitaliste. Massimo Paci sera l’un des principaux représentants de ce courant. Les travaux plus localisés sur la diversité régionale du développement capitaliste italien se situeront dans la lignée de ces travaux tout en ne se
limitant pas au néo-marxisme (Bagnasco et Trigilia, 1984 et 1985). Luciano Gallino,
au départ très proche du courant précédent avec ses travaux sur la diversité des formations sociales en Italie, va progressivement proposer un modèle beaucoup plus
systémique et fonctionnaliste de l’évolution de la stratification sociale italienne.
Enfin, les travaux sur la mobilité sociale qui se développeront surtout dans les
années 80 constitueront un autre champ indépendant des courants précédents dans
lequel les questions de stratification sociale et de classifications sont centrales.
Nous ne retiendrons que les travaux des sociologues qui ont eu recours à la classification ou aux données de l’ISTAT ou qui ont cherché, d’une façon ou d’une
autre, à enregistrer et compter les groupes professionnels, les couches sociales ou les
classes
[4]. Il s’agit de montrer à la fois toutes les « manipulations » possibles de ces
données et les analyses auxquelles elles conduisent
[5].
3.2. COMPTER LES CLASSES
L’étude de Sylos Labini de 1974 va véritablement lancer le débat sociologique
sur ce thème. Économiste plus que sociologue, il part de l’étude du développement
économique et de la distribution des richesses. Sur la base de la nature des revenus,
il présente un modèle de stratification en trois grandes classes qui comportent
malgré tout des différences internes :
- La bourgeoisie : grands propriétaires fonciers (rente) ; entrepreneurs et dirigeants de société par actions (profits et revenus mixtes avec une part élevée de profit) ; professions libérales (revenu mixte).
- Les classes moyennes : petite bourgeoisie salariée ( stipendi traitements) ;
petite bourgeoisie relativement autonome : agriculteurs exploitants, artisans, commerçants (revenus mixtes) ; petite bourgeoisie constituée de catégories particulières : militaires, religieux, etc. ( stipendi ).
- La classe ouvrière : classe ouvrière de l’industrie (salaire), et sous-prolétariat.
A partir des données de l’ISTAT, l’auteur s’efforce de quantifier chaque classe
afin d’en saisir l’évolution dans le temps, du début du siècle à nos jours. Son objectif était de déterminer et d’évaluer quantitativement des classes à partir de la population active répartie en une multitude de catégories socioprofessionnelles. Cette
approche quantitative conduira à de nombreuses discussions qui porteront surtout
sur l’évaluation du poids de chaque catégorie et le choix des catégories constitutives
des différentes classes. Cet auteur tente d’expliquer la faillite politique de l’Italie par
la forte présence des travailleurs indépendants, qu’il qualifie de « parasitaires » dans
la mesure où ils constitueraient un obstacle au développement économique et social
du pays. Dans l’ensemble, la part de la couche moyenne est semblable à celle de la
plupart des autres pays développés, la spécificité italienne réside dans la forte proportion des couches traditionnelles, les indépendants (les paysans, les commerçants,
les artisans, etc.) et dans la faible importance des nouvelles couches moyennes salariées (surtout les employés et les techniciens). Certains couches, comme par exemple les paysans et certains travailleurs précaires, bénéficient d’une « protection politique », qui les place dans une situation de « marginalisation assistée ». La surreprésentation de la fonction publique est qualifiée de « pathologique », étant donné
le bas niveau de tertiarisation du pays. Cette forte présence des couches moyennes
traditionnelles et de celle liée à la fonction publique est plus marquée au Sud. Pour
toutes ces raisons, Sylos Labini parle d’un « retard dans le développement » qui
s’explique par la recherche de consensus politique et de contrôle social. Il reprend
son analyse dix ans plus tard, et arrive au tableau suivant :
TABLEAU 4
CLASSIFICATION DE SYLOS LABINI
TABLEAU 4
CLASSIFICATION DE SYLOS LABINI
1951 1961 1971 1983
I- Bourgeoisie 1,9 2,0 2,5 3,3
II- Classes moyennes 56,9 53,4 50,4 54,0
IIa. Petite bourgeoisie salariée 9,8 13,1 16,5 22,7
1. Employés du privé 5,2 6,9 8,7 10,2
2. Employés du public 4,6 6,2 7,9 12,5
IIb. Petite bourgeoisie relativement 44,4 37,2 29,1 28,0
autonome
1. Cultivateurs directs 30,3 21,6 11,3 7,6
2. Commerçants 6,7 7,6 9,7 10,4
3. Artisans et autres 7,4 8,0 8,1 10,0
IIc. Catégories particulières 2,7 3,1 3,2 3,3
III- Classe ouvrière 41,2 44,6 47,1 42,7
1. Agriculture 11,8 8,4 6,1 4,0
2. Industrie et bâtiment 22,9 29,0 31,1 26,1
3. Autres activités 6,5 7,2 9,9 12,6
Sources : Sylos Labini, 1984.
Sylos Labini, 1984.
La bourgeoisie semble avoir peu varié quantitativement, on note une diminution
importante du poids des grands propriétaires terriens, qui ne représentent plus en
1983 qu’une infime partie dans le Centre-Nord, et une partie très modeste dans le
Sud. La bourgeoisie italienne est donc au début des années 80 essentiellement une
bourgeoisie industrielle à laquelle l’auteur propose de rattacher les professions libérales supérieures. Parmi les classes moyennes urbaines, les employés sont en nette
croissance, alors que les travailleurs indépendants ont augmenté moins nettement
mais constamment, dans l’industrie légère comme dans les services. On retrouve la
spécificité italienne que nous avons déjà indiquée. La chute considérable du nombre
des agriculteurs apparaît nettement, de 30 % de la population active en 1951 à 8 %
en 1983. Si l’on prend l’ensemble des paysans (agriculteurs + salariés agricoles), la
baisse est encore plus spectaculaire. Quantitativement la classe ouvrière a peu
bougé, alors qu’elle évolue qualitativement. Sylos Labini insiste sur la nécessité de
distinguer deux ensembles au sein de cette classe : celui des grandes usines modernes, plus homogène et plus syndicalisé qui connaît les plus profondes mutations, et
celui des petites et moyennes entreprise. Tous les autres travaux feront référence à
cette élaboration socio-statistique, soit pour l’affiner ou la préciser par région, soit
pour la contester dans ses fondements.
3.3. LA STRATIFICATION SOCIALE : SYSTEMES, ROLES ET FONCTIONS
Gallino (1970 et 1983) construit un modèle à partir de la répartition dans la
population active des principales activités ou fonctions de contrôle, de régulation, et
de transformations des ressources collectives. Les classes sociales y sont indépendantes des ressources que possèdent chacune d’elles (revenu, pouvoir, prestige)
comme du fait de posséder ou non une conscience de sa condition et de l’utiliser
pour agir sur le terrain économique, politique ou culturel. Elles sont déterminées en
fonction des activités que toute société doit mener pour produire et reproduire les
ressources matérielles, symboliques et organisationnelles nécessaires à la vie collective. Ainsi, les activités d’une société se distribuent en quatre grands systèmes : le
système politique, formé des activités assurant le contrôle et la régulation d’ensemble de la société, où évoluent des groupes sociaux aux intérêts différents, souvent conflictuels ; le système économique, formé des activités de production nécessaires à la vie matérielle des individus et des systèmes sociaux dans lesquels ils
vivent ; le système de reproduction socioculturelle, destiné à reproduire et diffuser la
mémoire sociale et à assurer la communication ; le système de reproduction biopsychique, formé des activités nécessaires pour reproduire une population en tant
qu’entité biologique, mais aussi pour maintenir ses membres en condition physique
et mentale indispensables à leurs activités. Les activités menées dans chacun des
systèmes peuvent l’être de différentes façons, ce qui détermine un mode d’organisation pour chaque système. A un moment donné de l’histoire, l’agencement des
différents modes d’organisation constitue la structure de rapports sociaux d’une
formation sociale qui, puisqu’elle comprend toutes les activités nécessaires à la
production et la reproduction de la vie collective, représente une société dans la
société. Dans le cas italien, l’auteur distingue, dans leur ordre d’apparition historique, quatre formations sociales différentes :
Classification de Gallino
- la formation paysanne-artisanale, dont le mode de production est caractérisé par une
multitude de petites unités de production dans lesquelles les activités de contrôle, de
régulation et de transformation des ressources peuvent se ramener en grande partie à un
même rôle ;
- la formation capitaliste entrepreneuriale, dont le mode de production est caractérisé
par un grand nombre d’unités de production dans lesquelles le contrôle se ramène souvent
à un seul rôle, alors que les activités de régulation et de transformation sont divisées entre
plusieurs dizaines d’autres rôles ;
- la formation oligopolistique, dont le mode de production est caractérisé par un petit
nombre de grandes et très grandes entreprises dans lesquelles toutes les fonctions de base
sont réparties entre des milliers de personnes ;
- la formation étatique, dont le mode de production est caractérisé par la
prédominance de la grande entreprise publique ou à participation étatique.
Il en découle deux façons de lire la société : une première, que l’on pourrait
appeler horizontale, d’où il ressort que le système politique, le système économique
et les deux systèmes reproductifs sont très hétérogènes, composés de différents
modes d’organiser la politique, de produire et de reproduire les idées et les personnes ; et une deuxième, verticale, d’où il apparaît que la même société est composée
d’un certain nombre de formations sociales relativement homogènes, les unes à côté
des autres et constituant une société profondément hétérogène.
Les systèmes selon Gallino
Le système politique comprend les professionnels de la politique
[6] les hautsfonctionnaires
[7], la classe de service
[8], les militaires
[9].
Le système économique est le plus différencié et comprend différents modes de
production toujours présents dans la société italienne. Trois catégories centrales caractérisent le mode de production paysan-artisanal : les paysans, les artisans, les commerçants.
Les positions et les rôles caractéristiques du mode de production capitaliste-entrepreneurial
peuvent se regrouper en au moins six catégories : les entrepreneurs, les employés, les
ouvriers, les travailleurs agricoles, le personnel de service, les techniciens. Le mode de
production étatique n’a pas donné naissance à des catégories spécifiques, le mode de
production capitaliste-oligopolistique a produit la catégorie des dirigenti (cadres supérieurs
et dirigeants).
Trois catégories principales se retrouvent dans le système de reproduction socio-culturelle : les enseignants, les intellectuels (écrivains, journalistes, universitaires, artistes,
créateurs publicitaires, etc.), et les religieux.
Trois catégories caractérisent le système de reproduction biopsychique, : la classe
médicale (médecins, chirurgiens, psychiatres, psychologues), les agents socio-sanitaires
(infirmières et assistants sociaux), et enfin la classe des travailleurs domestiques (ceux
dont l’activité principale consiste à fournir des services nécessaires à la reproduction de la
famille). Dans ce système se trouvent également des employés, des ouvriers, un petit
nombre de dirigeants et de cadres, et beaucoup de personnel de service.
Dans ce modèle, les classes correspondent à des ensembles de positions/rôles. Il
existe des classes spécifiques à chaque système social fondamental, et des fractions
de classe qui ont des activités que l’on retrouve dans plusieurs systèmes. Les classes
spécifiques, mais dans une plus large mesure les fractions de classe plus générales,
se trouvent dispersées entre différents systèmes et modes d’organisation, aussi bien
verticalement (on peut par exemple trouver des ouvriers dans le système économique, mais aussi dans le système politique), qu’horizontalement (on trouve aussi bien
des techniciens dans le mode de production de la formation capitaliste entrepreneuriale que dans le mode de production de la formation étatique).
Une fois quantifiée, l’analyse de cette classification amène Gallino aux diagnostics suivants :
- La société devient plus complexe et plus différenciée et requiert de ce fait
plus d’activités de régulation, de gestion, de contrôle et de gouvernement (croissance du système politique) ;
- la scolarisation de masse, avec sa forte croissance au niveau des lycées et des
universités, a été un élément important de la croissance du système de reproduction
socioculturelle ;
- La prise en compte des problèmes de santé devient plus importante et le
développement des organismes qui l’assurent est fort ;
- l’augmentation de la productivité du système économique a rendu possible
que 2,3 millions de producteurs en moins puissent produire un volume de biens par
personne très supérieur.
L’auteur propose alors un regroupement des catégories des systèmes sociaux
primaires en quatre groupes ( cf. tableau 5) :
- les classes dirigeantes regroupent toutes les classes qui ont une activité de
gouvernement, de contrôle, d’orientation, de direction du travail ;
- les classes de la connaissance rassemblent les classes dont les rôles consistent
à élaborer, interpréter, transmettre des savoirs d’une génération à l’autre, à diffuser
des informations, à appliquer à des problèmes pratiques des connaissances en tout
genre ;
- les travailleurs indépendants comprennent toutes les classes dont l’activité, à
la fois intellectuelle et manuelle, se ramène à la gestion autonome d’unités productives de petite taille ;
- les travailleurs salariés rassemblent toutes les autres classes qui ont une activité subordonnée dans des entreprises qui ne sont pas leur propriété, avec des contenus différents quant aux critères : manuel, intellectuel, responsabilité, etc.
Au total, il apparaît que la pyramide des professions n’a pas beaucoup changé :
la part des salariés s’est un peu réduite, celle des classes de la connaissance s’est
élargie. Autrement dit, le sommet devient un peu moins pointu mais le tout repose
sur une base presque inchangée. Le groupe des travailleurs salariés se caractérise par
une multitude de groupes professionnels, et se distingue des autres classes sous
l’angle du pouvoir et de la décision et reste subordonné.
TABLEAU 5
STRUCTURE GLOBALE DU SYSTEME DES CLASSES SELON GALLINO ( %)
TABLEAU 5 – STRUCTURE GLOBALE DU SYSTEME DES CLASSES SELON GALLINO ( %)
1951 Années 80
Classes dirigeantes
Professionnel de la politique 0,10 0,17
Hauts fonctionnaires 0,25 0,56
Militaires (officiers) 0,13 0,24
Entrepreneurs 1,62 2,4
Dirigeants 0,30 0,44
Total 2,53 3,86
Classes de la connaissance
Classe de service 0,25 0,49
Techniciens 1,22 3,9
Enseignants 1,62 4,4
Intellectuels 0,20 0,98
Religieux 0,38 0,12
Classe médicale 0,61 0,98
Total 4,27 10,88
Travailleurs indépendants
Cultivateurs directs 12,5 4,9
Artisans 4,6 5,9
Commerçants 3,8 5,4
Total 20,90 16,4
Travailleurs salariés
Travailleurs agricoles 28,7 5,4
Employés 4,9 17,6
Ouvriers 24,9 25,8
Personnel de service 11,4 17,4
Agents socio-sanitaires 0,50 1,22
Travailleurs domestiques 1,87 1,71
Total 72,27 69,12
Total des classes 100 100
Sources : Gallino (1987)
Gallino (1987)
Cette approche est à la fois systémique et fonctionnaliste. L’auteur raisonne à
partir d’une logique de systèmes au sein desquels un certain nombre de fonctions
sont à remplir. Les classes sont définies par les activités de production et de reproduction, qui sont des fonctions présentes dans toute société. Cependant, les rapports
de pouvoir, les conflits, la conscience collective, ainsi que leurs expressions en
organisations politiques ne sont pas pris en compte. Gallino passe indifféremment
des fonctions aux positions, des positions aux rôles, des rôles aux classes, et des
classes aux catégories socioprofessionnelles. En fait, une fonction donne naissance à
une position professionnelle, qui devient une classe. Ainsi, dans le système économique, le mode de production capitaliste-entrepreneurial est caractérisé par six
classes : les entrepreneurs, les employés, les ouvriers, les travailleurs agricoles, le
personnel de service, les techniciens.
Au niveau plus global de la structure de classe, Gallino propose une autre classification où l’on passe également indifféremment des catégories aux classes. Cette
classification est en partie incohérente puisque les classes ne sont pas constituées à
partir de critères de même niveau. La distinction des « grandes classes », les classes
dirigeantes, les classes de la connaissance, les travailleurs indépendants et les travailleurs salariés, ne s’opère pas sur les mêmes critères. Dans un cas, le critère
renvoie à la nature de l’activité, indépendante ou salariée ; dans un autres cas, il
s’agit du domaine de l’activité (la connaissance : l’éducation, la culture, la santé,
etc.) ; alors que la dimension liée au niveau de responsabilité et à l’autonomie traverse les quatre classes. Certaines catégories sont alors difficilement « classables »
puisque pouvant se retrouver dans plusieurs grandes classes
[10] (les infirmières
libérales pour ne prendre qu’un exemple).
3.2. UNE CLASSIFICATION NEO-MARXISTE
Massimo Paci, principal représentant de ce courant, analyse le marché du travail
à partir de deux dimensions principales. La première renvoie à la nature garantie/non
garantie de l’activité liée au niveau de protection de l’emploi et de couverture
sociale, et aux droits du travail. La deuxième dimension fait référence à la fonction
productive/reproductive de l’activité, qui permet de distinguer les activités liées
directement à la création et à la réalisation de la valeur, de celles qui sont destinées
principalement à la reproduction de la force de travail et des conditions générales du
développement capitaliste. En croisant ces deux dimensions, Paci obtient quatre
secteurs d’activités :
Classification de Paci
- A : le secteur productif-garanti des grandes entreprises publiques et privées de l’industrie, des transports, du crédit, et de la grande distribution, caractérisé par le travail salarié,
la protection sociale, et un bon niveau d’accès aux services publics.
- B : le secteur reproductif-garanti des activités, essentiellement publiques, qui assurent
la gestion des transferts des revenus aux ménages et permettent la reproduction de la force
de travail et le contrôle capitaliste sur la société, proche du secteur A avec une rétribution
indirecte moins importante.
- C : le secteur productif-non garanti, de la petite entreprise « périphérique » et de la
petite distribution, caractérisé par le travail indépendant et la faiblesse des rétributions
indirectes.
- D : le secteur reproductif-non garanti des activités marginales, c’est-à-dire des activités
situées aux marges du marché (certaines activités artisanales et commerciales à très petites
échelles).
Ces quatre secteurs entretiennent bien évidemment des rapports et des échanges
entre eux. Le secteur de la petite entreprise « périphérique » tire des avantages à la
fois du processus de décentralisation de la production du secteur A et de la possibilité d’utiliser les personnes, souvent très qualifiées, ayant deux activités rémunérées
dont la principale dans le secteur garanti productif (A) ou reproductif (B). De même,
le secteur productif « périphérique », privé de nombreuses garanties institutionnelles
de reproduction de la force de travail, repose largement sur l’économie de subsistance et sur les activités de la sphère domestique (le secteur D).
Paci introduit l’action sélective de l’État qui contribue tout autant que la structure matérielle des intérêts à la formation de l’identité collective et des logiques de
comportement. Les classes ne sont plus définies seulement en fonction de leur place
dans les rapports de production, mais aussi par des « inégalités horizontales » dues à
la pratique redistributive de l’État. L’élargissement de la citoyenneté, entendue ici
dans une acception large comme processus de reconnaissance formelle et de satisfaction des demandes sociales de la part de l’État, est pris en compte et l’amène à
préciser son modèle des quatre secteurs :
- un secteur productif-garanti à haut niveau d’intégration dans le système de
citoyenneté ;
- un secteur reproductif-garanti à haut niveau d’intégration dans le système de
citoyenneté ;
- un secteur productif-non garanti à bas niveau d’intégration dans le système de
citoyenneté ;
- un secteur reproductif-non garanti à bas niveau d’intégration dans le système
de citoyenneté.
Dans le secteur A, le secteur central de la production capitaliste, les classes
sociales définissent le plus nettement leur identité et leur action en référence aux
relations sociales de production. La bourgeoisie capitaliste et la classe ouvrière centrale prennent leur racine dans ses rapports de production. Cependant des évolutions
récentes, comme le contrôle législatif de la négociation collective, l’institutionnalisation des syndicats, et surtout la pénétration de plus en plus importante de l’État
dans l’économie, viennent compliquer le cadre général en générant de nouvelles
catégories sociales : les dirigeants des grandes entreprises publiques, les entrepreneurs assistés, les couches ouvrières avec un emploi protégé et un revenu partiellement garanti, etc.
Le secteur B est caractérisé avant tout par la diversité des positions qui découle
des différences de salaires et de statuts de la fonction publique.
Le secteur C est celui de l’économie diffuse qui repose sur la petite et moyenne
entreprise, avec une forte présence de l’économie informelle. L’essor de ce secteur a
permis la reconversion ou la recomposition de couches sociales traditionnelles (artisans, paysans à temps partiel, travailleurs à domicile, etc.) que l’on croyait destinées
à disparaître. Dans le secteur D, celui de la reproduction informelle, la famille reste
l’acteur central.
La spécificité de la structure sociale italienne réside alors dans l’importance de la
petite bourgeoisie industrielle et artisanale dans le processus d’accumulation. Cette
spécificité est liée à la position périphérique de l’Italie dans l’économie internationale et la division internationale du travail de cette époque, ainsi qu’à ses caractéristiques socio-économiques (les activités à forte intensité de travail, la flexibilité de la
main-d’œuvre et de la technologie, etc.). L’analyse de Paci peut être considérée à
juste titre comme une construction théorique d’un système de classes, qui s’oppose à
une approche stratificationniste. Les classes sociales sont définies à partir d’une
analyse du marché du travail et du « système de citoyenneté » défini par le niveau
d’accès aux biens et services dispensés par l’État.
Paci met cependant au même niveau les différents biens et services dispensés par
l’État-providence. Or, l’accès à certains services est plus inégalitaire que pour
d’autres, comme l’école et la santé par exemple. Les inégalités sociales et scolaires
sont intimement liées et le rapport à l’école s’avère déterminant dans l’accès aux
positions sociales supérieures. Réduire le rapport au système de citoyenneté à
l’alternative participation/exclusion ne permet pas de préciser les stratégies de
reproduction du pouvoir à travers l’utilisation de « services » spécifiques de l’État.
Les individus de la sphère marginale de la reproduction, le secteur D de Paci, ont
sans doute un rapport très étroit au système de citoyenneté à travers les politiques
d’assistance ; alors que les membres du secteur plus intégré de la reproduction (secteur B) entretiennent un rapport privilégié à l’éducation et à la culture.
Lorsque l’auteur s’intéresse plus directement aux évolutions de la structure de
classes en termes quantitatifs, il recompose un modèle de classes que l’on rattache
difficilement à l’analyse précédente. Le recours aux catégories de l’ISTAT apparaît
alors très contraignant et oblige l’auteur à raisonner davantage à partir de recompositions dictées non pas par la logique du modèle théorique précédent mais bien par
la construction socio-statistique des catégories socioprofessionnelles. Paci (1992)
utilise d’ailleurs les « grands groupes socioprofessionnels » comme des « équivalents fonctionnels des classes sociales » et arrive à un « schéma de classes » présenté
dans le tableau 6.
TABLEAU 6
ÉVOLUTION DE LA STRUCTURE DE CLASSE ITALIENNE SELON PACI
TABLEAU 6
ÉVOLUTION DE LA STRUCTURE DE CLASSE ITALIENNE SELON PACI
(1974-1989) ( %, 1974 = INDICE 100)
1974 1989 1974/89
« Grande bourgeoisie » 1,3 4,1 344
Couches moyennes salariées 20,2 32,4 179
« Petite bourgeoisie » urbaine 16,4 19,3 132
« Petite bourgeoisie » rurale 10,1 5,0 56
Classe ouvrière 45,9 35,4 86
Salariés agricoles 6,1 3,8 67
100 100 112
Source : M. Paci, Il mutamento delle struttura sociale in Italia, Il Mulino, 2° éd., 1992
M. Paci, Il mutamento delle struttura sociale in Italia, Il Mulino, 2° éd., 1992
Paci met en évidence la forte augmentation des classes moyennes supérieures et
la forte diminution de la classe ouvrière et des classes rurales. Il insiste surtout sur la
croissance des couches moyennes urbaines et plus particulièrement des cols blancs.
La distinction urbain/rural ne s’applique qu’à la petite bourgeoisie. Les couches
moyennes salariées sont pourtant elles aussi essentiellement urbaines. L’auteur ne
précise pas dans le livre ou les annexes comment ont été opérés, à partir des catégories de l’ISTAT, les regroupements qui conduisent aux classes sociales telles
qu’elles sont présentées dans le tableau. Leur composition découle des définitions
tirées du néo-marxisme, avec donc des inconnues quant au contenu précis et aux
estimations quantitatives.
3.3. LES CLASSIFICATIONS TIREES DES TRAVAUX SUR LA MOBILITE SOCIALE
Dans son étude sur la mobilité, de Lillo
[11] (1988) reprend la définition de la
classe de Schizzerotto et Schadee. « La classe est définie comme un ensemble
d’individus ou de familles qui occupent une même position dans les rapports de
pouvoir sous-jacents à la division sociale du travail extra-domestique et dans le
domaine des inégalités matérielles ou symboliques qui s’y rattachent, aussi bien de
l’ordre des relations que de l’ordre de la distribution ». Cependant, d’après cet
auteur, même si les inégalités de caractère symbolique ou culturel ne sont pas négligeables, celles qui se fondent sur la sphère économique apparaissent plus déterminantes. « La position d’un individu dans la division sociale du travail apparaît
comme un fort indicateur de sa place dans le système des inégalités et donc de sa
position de classe ». De plus, dans la mesure où tous les membres de la famille participent à l’obtention des privilèges économiques, culturels, symboliques, il faut
prendre le noyau familial comme unité constitutive des classes. C’est donc à partir
des professions exercées par les différents membres de la famille que les auteurs
vont chercher à identifier la structure de classes. La profession est prise en compte
d’un double point de vue. D’une part, elle détermine une position dans l’organisation du travail, en termes d’autonomie, de responsabilité, de contrôle des tâches,
etc. ; d’autre part, elle nous renseigne aussi sur la position de marché, c’est à dire sur
le niveau de garantie, sur les possibilités de carrière, sur le niveau de revenu et la
nature et l’ampleur des bénéfices non matériels liés à l’exercice d’une profession. Il
faut également tenir compte de la quantité de ressources (propriété des moyens de
production, diplômes et compétences professionnelles) que l’individu peut utiliser
pour négocier sa participation dans la distribution des ressources, c’est à dire dans la
répartition des biens et des services.
A partir de tous ces critères, de la position de travail et de la position de marché,
des ressources, les auteurs construisent un schéma à six classes dont voici le contenu
en référence aux professions (tableau 7).
TABLEAU 7
CLASSIFICATION SCHIZZEROTTO ET COLBATI (1985)
TABLEAU 7
CLASSIFICATION SCHIZZEROTTO ET COLBATI (1985)
— Borghesia (Bourgeoisie) l’élite au sens strict, hauts cadres du
public et du privé, grands et moyens
entrepreneurs ; auxquels s’ajoutent des
professions des services et les
intellectuels, professions libérales,
cadres supérieurs du public et du privé.
— Classe media impiegatizia (Classe employés ayant des responsabilités et
moyenne employée) des techniciens, enseignants non
universitaires, employés d’exécution de
niveau moyen.
— Piccola borghesia urbana (petite travailleurs indépendants et des artisans
bourgeoisie urbaine) avec moins de 14 employés, dans tous
les secteurs sauf l’agriculture.
— Piccola borghesia agricola (petite les indépendants du secteur agricole.
bourgeoisie agricole)
— Classe operaia (classe ouvrière) tous les ouvriers non agricoles de
différents niveaux de qualification plus
les employés d’exécution non qualifiés.
— Classe operaia agricola (Classe les ouvriers du secteur agricole.
ouvrière agricole)
Les individus ont été classés d’une part, à partir de la place de leur activité dans
le schéma des classes et d’autre part, selon la composition de classe familiale à partir
de la position des membres de la famille. Deux éléments sont fondamentaux dans
une telle analyse, la classe familiale d’origine, qui correspond à celle de l’individu à
l’âge de 14 ans, et la classe familiale d’arrivée, qui est celle de l’individu au moment
de l’enquête. Toute personne se verra assigner une position sociale car même si elle
ne travaille pas, elle occupe une position sociale qui sera fortement déterminée par la
position sociale des différents membres de sa famille.
Un problème de méthode se posait lorsqu’il s’agissait de définir la position de
classe d’origine d’un individu dont les deux parents travaillaient mais n’appartenaient pas à la même classe. Les auteurs ont alors utilisé un critère de supériorité
qui, lorsqu’il n’était pas facile à appliquer, conduisait à retenir la profession du père
comme déterminante. La même logique a été retenue pour déterminer les classes
familiales d’arrivée
[12].
La présentation selon les régions met en évidence des différences statistiques non
négligeables, surtout entre le Nord-Ouest et le Sud dans le caractère industriel ou
agricole de la classe ouvrière.
TABLEAU 8
REPARTITION DES CLASSES SELON LA ZONE GEOGRAPHIQUE
TABLEAU 8
REPARTITION DES CLASSES SELON LA ZONE GEOGRAPHIQUE
Bour- Classe Petite Petite Classe Classe Total
geoisie moyenne bourgeoi- bourgeoi- ouvrière ouvrière
employée sie sie agricole
urbaine agricole
Nord- 10,0 25,9 20,5 3,1 39,9 0,6 100
Ouest
Nord- 8,0 20,5 18,9 5,7 46,6 0,4 100
Est
Centre 7,3 24,3 23,0 6,5 37,6 1,3 100
Sud et 7,6 21,6 20,4 6,1 39,1 5,2 100
îles
Italie 8,3 23,2 20,7 5,3 39,9 2,6 100
Dans le cadre d’une recherche sur la mobilité sociale en Emilie Romagne,
Barbagli, Capecchi et Cobalti (1988) ont proposé une classification différente en
introduisant des classes particulièrement importantes dans cette région, tant sur le
plan quantitatif que sur celui de l’histoire sociale et politique :
- Entrepreneurs (agricoles ou non), cadre supérieurs, professions libérales,
aides familiaux des entreprises et des professions libérales.
- Cadres moyens et employés de tous les secteurs
- Travailleurs indépendants de l’industrie, du commerce et des services,
aides familiaux
- Ouvriers qualifiés et non qualifiés de l’industrie et du tertiaire.
- Cultivateurs directs
- Métayers ( Mezzadri)
- Ouvriers agricoles
Cette classification n’est pas très différente de celle proposée par Sylos Labini.
La première classe correspond à la « bourgeoisie », la seconde à la « petite bourgeoisie », la troisième et la quatrième à la « petite bourgeoisie relativement autonome ». Dans son dernier travail, Sylos Labini distingue même les cultivateurs
directs de la petite bourgeoise relativement autonome. Les métayers, catégorie typique de l’Italie centrale, se distinguent aussi bien des cultivateurs directs que des
ouvriers agricoles : propriétaires d’une petite partie des moyens de production, mais
pas de la terre, ni de la maison ou de l’étable, ils possédaient les instruments de
travail, parfois les semences et les animaux. Ils étaient aussi moins autonomes que
les agriculteurs propriétaires dans leur activité. Par ailleurs, dans certains chapitres,
les auteurs n’hésitent pas à proposer d’autres classifications plus précises. Dans
certains cas, les ouvriers qualifiés sont distingués des autres, ceux de l’industrie du
tertiaire et les commerçants des artisans. Dans d’autres cas, ils utilisent des agrégations plus grossières que celles présentées précédemment. Face à des structures
sociales très typées, comme celle par exemple de l’Italie centrale, ce travail montre
la pertinence de recourir à des classifications plus fines, pour mettre en évidence
précisément des spécificités et des changements susceptibles d’être écrasés par des
classifications nationales.
Schizzerotto (1993) a élaboré un système de classification encore différent dans
le cadre d’une étude sur les classes supérieures. En voici les grandes lignes.
-
Les professionnels de la politique sont constitués des dirigeants à temps plein
des partis politiques et des membres du parlement, des conseils communaux, provinciaux ou régionaux. Leur ressource est de contrôler l’organisation et d’émettre
des ordres légitimes.
- Les administrateurs d’entreprises agricoles, industriels et de services, à condition que leur activité de direction concerne la fonctionnement d’ensemble de
l’entreprise, font partie des entrepreneurs. Leur pouvoir repose sur la possession des
moyens de production.
-
Les professions libérales ( Liberi professionisti ) ont le monopole de l’exercice
d’une activité intellectuelle très spécialisée. Cette activité est exercée de manière
indépendante et généralement avec l’aide de quelques employés. Cette classe se
caractérise par un fort capital culturel et la possession de moyens de production.
- la service class comprend les cadres moyens et supérieures des entreprises et
de l’administration publique. Elle comprend les professions intellectuelles supérieures salariées. Leurs ressources reposent sur leurs diplômes, leur qualification et la
maîtrise des organisations.
- Les travailleurs « intellectuels » salariés de qualification moyenne font partie de
la classe moyenne employée ( classe media impiegatizia ). Leur ressource principale est
le diplôme, et se distinguent des cadres dans la mesure où ils ne coordonnent pas le
travail des autres et disposent d’une moins grande autonomie dans leur activité.
-
La petite bourgeoisie urbaine est formée des propriétaires et des aides familiaux des petites entreprises industrielles, commerciales et des services. Ils se distinguent des entrepreneurs par la taille plus petite de leur entreprise et le fait d’y participer directement en tant que travailleurs manuels. Ses ressources sont donc la propriété limitée de moyens de production et la contrôle de la main d’œuvre familiale.
- L a petite bourgeoisie agricole est composée des propriétaires et des aides
familiaux des entreprises de l’agriculture, de l’élevage, de la pêche et de la chasse.
Ils se différencient de la petite bourgeoisie urbaine par des niveaux de revenu et de
consommation inférieurs.
-
La classe ouvrière urbaine est formée de travailleurs manuels et des employés
d’exécution de bas niveau de qualification, employés dans des entreprises industrielles, commerciales et de services. Leur force de travail est leur principale ressource.
-
La classe ouvrière agricole est constituée de travailleurs manuels salariés de
l’agriculture. Ils se différencient de la classe ouvrière urbaine par une situation de
marché nettement défavorable.
Cette classification est largement inspirée de celle de Erikson et Goldthorpe, que
Schizzerotto et Cobalti (1994) reprendront d’ailleurs dans le cadre de comparaisons
internationales (Hongrie, Suède, France, Angleterre et Pays de Galles, Écosse,
Irlande du Nord, RFA, Pologne).
Classification Erikson/Goldthorpe
I-II : classe des professions libérales, entrepreneurs, cadres supérieures et moyens, professions intellectuelles du supérieur.
III : employés
IVa+b : petite bourgeoisie urbaine (commerçants, artisans, autres travailleurs indépendants
avec ou sans salariés)
IVc : petite bourgeoisie agricole
V-VI : contremaîtres, techniciens de niveau inférieur et ouvriers spécialisés
VIIa : ouvriers
VIIb : ouvriers agricoles
3.4. CONFRONTATION DES CLASSIFICATIONS : ENJEUX ET PROBLEMES
Une première lecture du tableau récapitulatif fait ressortir la spécificité du
modèle de Gallino dont la logique de recomposition et la terminologie rompent avec
la « vision socioprofessionnelle » des classes que l’on retrouve dans les autres classifications qui pourtant proposent des distinctions différentes de la classification de
l’ISTAT : les dirigeants sont séparés des employés, le secteur agricole des autres, la
classe ouvrière est en revanche toujours présente.
On constate surtout que les estimations quantitatives varient peu pour certaines
classes, principalement celles faisant davantage consensus quant à leur positon et
leur contenu. Il s’agit aussi des classes plus faciles à caractériser et à agréger sur le
plan socioprofessionnel (classe ouvrière, salariés agricoles, petite bourgeoisie agricole). En revanche, les écarts sont plus marqués pour les catégories ou les classes
dont les caractéristiques et les agrégations sont plus discutées sur le plan empirique
et théorique (bourgeoise, petite bourgeoisie urbaine, classes moyennes salariées).
Apparaissent ici tous les enjeux d’une classification qui est aussi et surtout une
vision de la société. Décider d’intégrer telle ou telle catégorie dans la bourgeoisie ou
les classes moyennes salariées n’est certainement pas neutre, de même que le choix
des termes.
Ce n’est pas tant la « petite bourgeoisie urbaine » qui donne lieu à des estimations quantitatives très différentes selon les auteurs (entre 20 et 22,4 %), mais bien
les classes moyennes salariées (cadres supérieurs et moyens, et employés, avec une
différence de 10 points entre Paci d’un côté et Sylos Labini et de Lillo de l’autre).
Cela confirme à la fois l’importance « sociologique » des petits et moyens entrepreneurs dans la structure sociale italienne mais aussi une conception partagée de
l’agrégation socioprofessionnelle à laquelle elle renvoie. Cela est rendu aussi possible par la précision de la nomenclature de base de l’ISTAT pour toutes les catégories de travailleurs indépendants.
En revanche, les contours plus incertains des catégories Dirigenti et Impiegati,
ainsi qu’un moindre consensus sur la position des cadres et employés dans la société
italienne, donnent lieu à des recompositions multiples. Le parallèle avec la France
est ici particulièrement intéressant puisque la situation est quasiment inversée. Les
sociologues français ont accordé plus d’importance aux classes moyennes salariées
et beaucoup moins aux travailleurs indépendants et aux petits entrepreneurs. Le
débat sociologique lui-même s’est largement focalisé sur toutes les distinctions au
sein des classes moyennes dans des perspectives théoriques très différentes (Bourdieu
1979, Mendras 1988, Bidou, 1984).
Les variations quantitatives sont également marquées pour la bourgeoisie susceptible de passer du simple au double (8,3 % chez de Lillo et entre 3 et 4 % chez
Paci et Sylos Labini), voire de disparaître au profit d’une service class représentant
plus de 20 % de la population active. Dans ce dernier cas, il s’agit d’ailleurs de la
seule tentative d’utilisation de la nomenclature Erikson/Goldthorpe qui débouche
sur une toute autre image de la structure sociale italienne, avec une classe
d’employés ne représentant plus que 9,5 % de la population active. Gallino, en choisissant de découper la population entre une immense classe salariée représentant
environ les trois quarts de la population, distinguée à la fois des classes dirigeantes
et surtout d’une « classe de la connaissance », produit une représentation plus
unifiée du salariat populaire.
Les options théoriques et politiques des auteurs présentés expliquent largement les
différences dans les classifications. De tous ces travaux, ceux de Sylos Labini ont été
les plus discutés et ont eu l’impact le plus important sur l’interprétation des changements de la société italienne des années 70 et 80. Ils avaient un caractère pionnier dans
le fait d’utiliser et d’interpréter plus en profondeur les données brutes de l’ISTAT sur
les CSP pour mettre en évidence la forte présence d’une classe de travailleurs indépendants liée au clientélisme politique. La vision plus systémique et fonctionnaliste de
Gallino a été peu discutée et n’a pas donné lieu à d’autres prolongements en socio-logie. L’analyse néo-marxiste de Paci a fortement structuré les travaux sur le monde
de la petite entreprise mais ses tentatives pour interpréter de façon plus globale la
transformation de la structure de classes n’ont pas été reprises. Enfin, les classifications des sociologues de la mobilité restent cantonnées dans ce domaine.
Au final, aucune de ces différentes nomenclatures n’a pu s’imposer comme référence dans les sciences sociales. L’ISTAT reste de toutes façons le principal producteur de données sociales concernant l’ensemble de la population, et sa propre
nomenclature reste la référence la plus courante. Cette position hégémonique ne
permet pas le développement parallèle d’instituts capables de le concurrencer dans
ce domaine
[13]. Alors que l’ISTAT a retenu la
Classification internationale type des
professions mise en place dans le cadre de l’harmonisation européenne pour le
recensement effectué fin 2001, on peut s’attendre à voir les sociologues réélaborer
ces données pour proposer leurs propres classifications, plus ou moins proches des
précédentes en fonction de leurs objectifs et de leur cadre théorique.
Cette confrontation montre que la prise en compte de la façon de produire, de
découper, d’enregistrer et de nommer les catégories sociales est une dimension
essentielle de la comparaison sociologique de la stratification sociale. Elle montre
aussi que l’analyse des modes d’utilisation par les sociologues de ces catégories est
un aspect tout aussi fondamental de la compréhension des dynamiques économiques, institutionnelles, politiques et intellectuelles inscrites dans les nomenclatures
des différents pays.
CONCLUSION : UNE IMPASSE POUR LA COMPARAISON ?
Le constat d’une extrême difficulté, étant donné toutes les limites indiquées, à
donner du sens à une comparaison des structures socioprofessionnelles et surtout des
structures de classes, ne doit pas conduire au renoncement, au risque de laisser le
champ libre aux formes les plus positivistes et pragmatiques de la comparaison socio-logique. Il convient donc d’indiquer quelques propositions susceptibles de mieux
maîtriser les comparaisons s’appuyant sur des nomenclatures de différents pays :
- Comprendre les logiques de classification des nomenclatures utilisées et leurs
limites.
- Clarifier les objectifs de la comparaison (analyse du marché du travail, des qualifications, des inégalités sociales (économiques, scolaires, etc.), du prestige social, de
la mobilité sociale) et retravailler les nomenclatures de base respectives afin de
construire les regroupements pertinents et la classification adaptée aux objectifs. Les
flottements concernant les contours des différentes catégories socioprofessionnelles
doivent être levés surtout si la comparaison vise à évaluer leur poids respectif dans
plusieurs sociétés et les changements dans le temps.
- Ne pas nécessairement retenir l’échelle nationale comme la plus pertinente, et
privilégier des échelles qui renvoient à des cohérences sociétales qui se traduisent
par des catégories sociales relativement homogènes dans leurs contours sociologiques (selon les critères retenus).
Les exemples italiens pris au début concernant la place de l’économie informelle et
la diversité régionale compliquent la lecture nationale des structures sociales et montrent les limites des comparaisons avec d’autres pays qui s’appuieraient sur des catégories socio-statistiques nationales déjà bien délicates à utiliser dans leur propre cadre
national. Si l’objectif se limite à décrire une structure professionnelle et à la comparer
telle quelle, la comparaison, à la fois entre macro-régions, mais aussi entre régions,
peut apporter des éléments de connaissance intéressants. Il s’avère beaucoup plus
risqué de l’utiliser pour des comparaisons concernant des dimensions plus directement
sociologiques qu’il s’agirait de rattacher à des catégories socioprofessionnelles.
Les analyses que nous avons présentées restaient pour la plupart à un niveau
national, et insistaient surtout sur les différences de structures entre le Nord-Est et le
Sud par exemple, sur la représentation quantitative des différentes classes et leur
évolution, les catégories socioprofessionnelles constituant la base de la stratification
sociale. On remarquait ainsi que les ouvriers de la grande entreprise étaient plus
nombreux au Nord, que les petits entrepreneurs et les artisans étaient très représentés dans les régions centrales et nord-orientales, que les paysans et les employés des
administrations étaient beaucoup plus nombreux au Sud.
D’autres travaux sociologiques plus localisés ont permis de mettre en évidence
différentes cohérences sociétales qui concernent au premier plan la lecture sociologique des catégories socioprofessionnelles. L’ouvrier des régions de l’économie
diffuse, recensé au niveau national dans la même catégorie socio-statistique que
celui des grandes entreprises du Nord ou des entreprises semi-publiques du Sud,
renvoie cependant à une réalité très différente, du point de vue des processus de
mobilité, de ses rapports aux autres classes, de son identité sociale, de son insertion
dans la localité, de son niveau de vie, etc. De même, parmi les classes moyennes, on
mesure tout ce qui peut différencier sociologiquement un employé d’une administration de Milan de celui d’une administration de la Calabre, selon aussi sa participation ou non à l’économie informelle. La catégorie des petits entrepreneurs, si
importante dans le cas italien, est sans doute aussi la plus délicate à manier, tant son
contenu et sa façon de se rapporter à la société sont susceptibles de varier considérablement selon les régions.
Enfin, cette discussion du cas italien nous incite à une grande vigilance dans la
perspective d’élaboration et surtout d’utilisation d’une nomenclature européenne
commune. Les parcours originaux de chacun des pays européens ont produit des
structures sociales dont les différences ne se réduisent pas à des différences quantitatives dans le poids respectifs de chacune des catégories. Les dimensions sociales,
politiques, symboliques sont constitutives des façons de se représenter les professions et leur position dans les différentes sociétés. Elles révèlent aussi des enjeux,
des rapports et des ordres sociaux dont les seules logiques stratificationnistes ne
peuvent rendre compte. Si le défi de la sociologie comparée de la stratification
sociale n’est pas seulement de repérer des différences de structures socioprofessionnelles mais de saisir les rapports sociaux et les systèmes de relations sociales qui les
portent, elle devra alors dialoguer avec des approches plus qualitatives des différentes réalités nationales ou régionales. Il faudra surtout ne pas être dupe des
raccourcis et des procédures de simplification qu’implique une harmonisation européenne des nomenclatures.
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[1]
Le changement consiste simplement, dans le cadre de l’harmonisation européenne souhaitée par
EUROSTAT, à adopter la variante européenne de la Classification Internationale Type des
Professions (CITP-88), nommée CITP-88 (COM). Cette classification a été retenue pour le
prochain recensement général de la population qui s’est déroulé en septembre 2001 en Italie. Pour
la présentation détaillée de cette classification en français, voir le site internet :
h
http :// www. warwick. ac. uk/ ier/ isco/ fren/ sect1. html,ou Bureau International du Travail : « CITP-88 : Classification internationale type des professions », Genève, BIT, 1990.
[2]
Il existe d’ailleurs deux termes différents pour définir le revenu de chacune des catégories. Les
dirigenti et impiegati reçoivent un
stipendio (traitement) alors que les
lavoratori dipendenti
touchent un
salario (salaire).
[3]
L’effet d’imposition de ces catégories est directement lié à la position de monopole de production
de statistiques sociales et économiques qui caractérisent certains pays comme la France mais dans
une moindre mesure aussi l’Italie.
[4]
Ce choix nous conduit donc à laisser de côté de nombreux autres travaux sociologiques sur les
classes sociales qui ont marqué la sociologie italienne des années 70 et 80. Pour une présentation
plus complète de ce champ, voir Oberti M., « Pour une économie politique des classes : la
sociologie italienne des classes sociales », Paris,
Les cahiers de l’OSC, CNRS/FNSP, 1992.
[5]
Des sociologues français des années 70 et 80 ont également proposé des analyses de l’évolution de
la structure de classes et élaboré différentes classifications à partir de la nomenclature des CSP de
l’INSEE. Baudelot et Establet (1974 et 1979), mais aussi Fossaert (1980), d’orientation marxiste ou
néo-marxiste, ont établi des classifications différentes de celles de l’INSEE. Bourdieu (1979) a
également travaillé à une présentation différente de l’espace social en utilisant les CSP. Ces travaux
mériteraient d’être recensés et pourraient ainsi faire l’objet d’une analyse comparative avec les
modèles proposés au même moment dans d’autres pays. Cet article étant centré sur le cas italien,
nous ne développerons pas la comparaison sur ce terrain. La plupart de ces auteurs se réfèraient
plutôt à une terminologie marxisante des classes sociales. Du côté du néo-marxisme anglo-saxon, et
avec une ambition comparatiste forte, on peut rappeler aussi le modèle de E.O Wright (1985).
[6]
Ceux dont l’activité principale est directement d’ordre politique, c’est-à-dire qui ont un rôle au
Parlement, dans les assemblées ou les conseils des organismes territoriaux, dans les partis et dans
les syndicats, et qui agissent dans le contrôle de la société qui caractérise le mode d’organisation
politique des deux formations sociales historiquement les plus récentes (capitaliste oligopolistique
et étatique), alors que toujours selon l’auteur, ils sont absents en tant que tels dans les formations
historiquement plus anciennes.
[7]
Ceux chargés d’organiser et de mettre en place les directives et décisions politiques. Ils ont
également une fonction d’élaboration et de direction du contrôle social. Cette catégorie regroupe les
dirigeants de l’État et des organisations terrritoriaux, ainsi que les magistrats.
[8]
Ceux qui interviennent dans le fonctionnement des services de l’État mais en tant qu’intermédiaires
(avocats, notaires, conseillers commerciaux, consultants, etc.). On y trouve aussi bien des
professions libérales que des salariés qui travaillent dans des entreprises ou dans l’administration
publique.
[9]
Tous ceux qui font partie d’organisations armées et s’occupent de défense interne et externe. Cette
catégorie regroupe tous les militaires de carrière.
[10]
Cette confusion est sans doute due aussi à la distinction
stipendio / salario. Cependant, dans le cas
de Gallino, si l’on accepte ce sens commun, cela impliquerait que tous les employés font partie des
classes de la connaissance, ce qui semble absurde.
[11]
Il s’agit en fait d’un groupe de travail comprenant M. Barbagli, V. Capecchi, A. Cobalti et
A. Schizzerotto qui ont mené une enquête auprès d’un échantillon représentatif national de 5016
personnes des deux sexes d’un âge compris entre 18 et 65 ans.
[12]
Pour déterminer la « supériorité sociale » d’une profession sur une autre, les auteurs ont utilisé un
critère externe aux classes qui attribue des points aux 93 catégories en fonction de la perception
collective de l’ensemble des avantages liés à cette activité. On fait ensuite la moyenne pour chaque
classe et on obtient un classement qui indique un ordre en fonction du degré de préférence sociale
des professions qui composent les classes.
[13]
Le CENSIS par exemple produit un rapport annuel sur la situation sociale du pays qui commente
des données produites pour une part par cet organisme, mais se réfère à celles de l’ISTAT pour des
interprétations plus générales se référant aux CSP.