2002
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Rites scolaires et rites festifs : les « manieres de boire » dans les grandes écoles
Benjamin Masse
Lorsque l’on interroge les élèves des Grandes Écoles, ou que l’on observe leurs pratiques, on se rend compte qu’un certain nombre de rites, soumis à une codification très précise, tiennent une place fondamentale dans leur expérience vécue. Dans cet article, on se propose d’étudier l’ensemble de ces rituels au travers des pratiques alcoolisées qui en sont bien
souvent le cœur. Trois Écoles sont envisagées sous cet angle : l’École Supérieure des Sciences Économiques et Commerciales (ESSEC), l’École Centrale de Paris, et l’Institut d’Études
Politiques de Paris (Sciences-Po Paris). Dans les deux premières, la consommation d’alcool
est indissociable des différents rites festifs qui rythment la vie étudiante. À Sciences-Po, au
contraire, pour un certain nombre de motifs d’ordre historique et sociologique, l’alcool est
relativement marginal dans les pratiques sociales des élèves. Dans tous les cas cependant,
l’étude des « manières de boire » permet de mieux comprendre de quelle façon se constituent
les solidarités étudiantes, et comment se développe un fort sentiment d’appartenance à
l’institution.
Interrogating the students of the French Grandes Ecoles, or observing their practices,
it is made clear that a certain number of rituals, precisely codified, play an important
part in their experience. In this article, the author intends to study all these rituals
through the alcoholized practices that are usually at their very heart. Three Grandes
Ecoles are examined from this perspective : the ESSEC Business School, The Ecole
Centrale of Paris, and Sciences-Po Paris. In the first two, alcoholization is indissociable from the various festive rituals that give rhythm to student life. On the contrary, in Sciences-Po, for several reasons of historical and sociological nature, alcohol is relatively marginal in the social practices of the students. In all cases, however, examining the drinking habits allows to understand the way in which both students’ solidarity and a strong feeling of belonging to the institution develop.
Souvent évoqué dans la littérature sociologique et anthropologique consacrée
aux classes populaires – notamment en milieu ouvrier
[1] – le thème de l’alcoolisation
apparaît en revanche beaucoup plus rarement dans les études dépeignant le mode de
vie des classes supérieures. On en trouve l’illustration dans les travaux consacrés
aux élèves des Grandes Écoles : que ces travaux s’attachent aux différents rituels
pratiqués par ces élèves – « bizutage », rites « d’institution » (Bourdieu, 1989),
« d’initiation » ou encore de « distinction » (Cuche, 1985) – ou qu’ils étudient la
manière spécifique dont activités scolaires et non-scolaires s’entremêlent dans les
Grandes Écoles (Lazuech, 1999), le rôle que joue l’alcool dans les modes de sociabilité étudiants se trouve généralement ignoré
[2]. Nous souhaiterions montrer ici qu’il
est pourtant particulièrement important dans les Grandes Écoles, dans la mesure où
la consommation d’alcool est constamment intriquée dans les rapports sociaux qui
se tissent entre les élèves. Les
manières de boire, pour reprendre l’expression de J.-P. Castelain, se révèlent ainsi, dans les Grandes Écoles tout autant que sur les docks
du Havre
[3], des instruments particulièrement appropriés à la compréhension des
manières de vivre et de s’organiser socialement.
Nous étudierons ici plus spécifiquement trois Écoles – l’ESSEC, l’École Centrale de Paris et Sciences-Po Paris – parmi les plus prestigieuses et les plus reconnues dans leurs domaines respectifs
[4]. Deux d’entre elles, l’ESSEC et Centrale, suivent le modèle de la Grande École « classique » ; trois ou quatre ans de vie sur le
campus de l’École succédant aux deux années de classe préparatoire. Ce modèle
commun à toutes les écoles de commerce et d’ingénieur est, nous le verrons, le plus
favorable au développement d’activités conviviales et festives où l’alcool tient une
place particulièrement importante. Rien de tel à Sciences-Po, où l’alcool ne joue
qu’un rôle secondaire dans les relations qui s’établissent entre les étudiants. L’étude
de cette École sous l’angle des manières de boire n’en est pas pour autant sans valeur ; elle dessine d’une part – en creux – les principaux traits du mode
d’organisation sociale propre à cet établissement. Elle permet d’autre part, par la
comparaison, de mieux saisir le lien organique qui relie les manières de boire aux
formes qu’emprunte la sociabilité dans les Grandes Écoles « classiques ».
L’étude des manières de boire dans les Grandes Écoles doit ainsi nous conduire à
une meilleure compréhension des modes de vie, valeurs et attitudes dominantes
parmi ces jeunes « élites », issues pour leur grande majorité de milieux favorisés
[5].
Mais la constatation que ces modes de sociabilité étudiante sont particulièrement
propices à la constitution de solidarités vouées à perdurer au-delà de l’obtention du
diplôme nous incite également à nourrir une autre ambition : ouvrir des pistes, susciter des hypothèses susceptibles de déboucher sur une meilleure compréhension de la
manière dont le passage par une Grande École va influer sur le devenir des élèves
une fois entrés dans le monde du travail.
LA GRANDE ÉCOLE COMME LIBERATION
Deux facteurs permettent de rendre compte de l’importance de la convivialité et
de l’alcool dans les manières de vivre des étudiants en Grande École de commerce et
d’ingénieur : l’expérience de la classe préparatoire et la vie sur le campus.
METHODOLOGIE
Cette étude, effectuée au cours de l’année scolaire 2000-2001 se fonde principalement sur deux techniques d’enquêtes :
graphique du
chef de sociatives au
Genre Niveau Origine géo- Profession Activités asd’études graphique du chef de sociatives au
famille moment de
l’entretien
ESSEC - Garçons : 5 – 1ère année : - Région Pa- Agriculteur, - Non : 4
9 personnes - Filles : 4 2 risienne : 4 commerçant, - Oui : 5,
(dont 2 sont - 2ème année : - Province : 5 artisan : 1 dont un
ensuite 2 Employé, membre du
entrées à - 3ème année : ouvrier : 0 BdE, et le
Sciences-Po) 1 Cadre, pro- président du
- 4ème année : fession libé- Foyer des
1 rale, ensei- élèves.
- Diplômés : gnant : 8
3
CENTRALE - Garçons : 8 - 1ère année : - Région Pa- Agriculteur, - Non : 4
9 personnes - Filles : 1 4 risienne : 3 commerçant, - Oui : 5,
(dont 2 sont - 2ème année : - Province : 6 artisan : 2 dont le présiensuite 3 Employé, dent de
entrées à - Diplômés : ouvrier : 1 l’Association
Sciences-Po) 2 Cadre, pro- des Résidents
fession libé- (ADR)
rale, enseignant : 6
SCIENCES- - Garçons : 6 - 1èr cycle : 1 - Région Pa- Agriculteur, - Non : 5
PO - Filles : 4 - 2ème cycle : risienne : 5 commerçant, - Oui : 5,
10 personnes 6 - Province : 5 artisan : 0 dont
(dont 1 est - Diplômés : Employé, l’ancienne
ensuite 3 ouvrier : 1 viceentrée à Cadre, pro- présidente et
l’ESSEC) fession libé- le président
rale, ensei- du BdE, et le
gnant : 9 trésorier de
l’Association
Sportive
-
L’entretien, avec pour but d’interroger un nombre de personnes suffisamment
important pour que les diverses positions par rapport à la convivialité de l’École
puissent être représentées. 28 personnes ont ainsi été interrogées au cours
d’entretiens ayant duré de 45 minutes à 1 heure et demie :
-
l’observation participante : participation à plusieurs soirées afin de saisir, sur
le vif, la manière dont les différentes libations s’inséraient dans le déroulement de
ces soirées, et la façon dont elles reliaient les participants les uns aux autres. On
peut regrouper ces soirées en deux catégories :
- les soirées privées, qui réunissent des membres de la même École et organisées sur leur lieu d’habitation. Participation à une soirée de ce type dans chacune
des 3 Écoles.
- les grandes soirées étudiantes, organisées par l’École. Participation à la soirée
la plus importante organisée par chaque école au cours du premier trimestre. Ce
sont :
Le Quadra Bang organisé par les élèves de l’École Centrale, qui a eu lieu le
21 septembre sur le campus de Châtenay-Malabry. 4 salles sont utilisées, avec des
programmations musicales diverses dans chacune d’entre elles ; voici la présentation qui en est faite par ses organisateurs : « Salle basse : grande disco classique
– Hall : ambiance 70’s pour les amateurs et un grand délire de déguisement pour
les exhibitionnistes – Théâtre : ambiance plus cool avec des sièges pour se poser
ou pour danser dessus et une petite zic (sic) jazzy pour le plaisir des oreilles et la
magie pour celui des yeux – Salle Haute : le meilleur pour la fin avec de la bonne
techno all night long et puisqu’il fait beau un spectacle de jongleurs et cracheurs
de feu... ramenez un peu d’argent : les consos sont pas chères mais payantes à
4 francs le soft, 8 francs la bière, et 12 francs le hard ».
La Soirée d’intégration de Sciences-Po, qui a eu lieu le 9 Novembre à la discothèque Le Gibus dans le 10e arrondissement. Il s’agit d’une soirée organisée par
le BdE de Sciences-Po au début de l’année afin de permettre à l’ensemble des
étudiants qui viennent de rentrer en cours de se retrouver dans un contexte festif.
La Nuit la plus chaude de l’ESSEC, organisée par le BdE, qui a eu lieu le 8
décembre dans les locaux de l’École. Il s’agit d’une soirée rituellement organisée
à l’ESSEC chaque année, et dont le nom résume bien l’esprit. Des étudiantes et
étudiants de l’ESSEC ont défilé en sous-vêtements, de même que des stripteaseuses et « chippendales ». Il s’agit de la plus grande soirée organisée à
l’ESSEC après la Nuit de l’ESSEC.
Le fonctionnement des classes préparatoires et des Grandes Écoles françaises est
extrêmement spécifique, et ne connaît pas d’équivalent en Europe. Le système est
doublement hiérarchisé : entre les Écoles elles-mêmes, qui sont fort diversement reconnues, mais aussi entre les classes préparatoires
[6]. Cette forte hiérarchisation fait
de la classe préparatoire un lieu de compétition exacerbée où, durant deux, voire
trois ans, les élèves sont constamment évalués, classés, testés, jugés ; sur leurs performances écrites, sous la forme de devoirs sur table réguliers, aussi bien qu’orales,
sous la forme des fameuses « colles »
[7]...
Intensité de la compétition scolaire, pression des parents, des enseignants et des
autres élèves ; la grande majorité des étudiants passés par les classes préparatoires
vivent cette expérience comme une véritable épreuve, un sacerdoce où l’existence
toute entière est tendue vers l’objectif de la réussite aux concours :
« Quand j’étais en prépa, je me suis enfermé. On est là pour bosser donc il
faut s’enfermer et travailler. J’ai fait quelques soirées, mais le fait d’avoir à
travailler gâche le goût des loisirs. Certains se disent : pendant que je ne travaille pas, d’autres travaillent, et donc je perds des points aux concours... »
Étudiant en 1ère année de l’ESSEC.
Classe préparatoire au Lycée Paul Cézanne d’Aix-en-Provence.
La vie du préparationnaire se voit ainsi marquée par une omnipotence du calcul
rationnel – ou de la logique stratégique pour parler comme F. Dubet – qui va se matérialiser sous deux formes complémentaires. La réduction de la personnalité à sa
dimension scolaire, instrumentale, d’abord, l’individu étant défini avant tout comme
une machine à ingurgiter et régurgiter des connaissances. La prédominance d’un
mode de vie ascétique, ensuite, qu’illustre bien la récurrence du champ lexical de
l’enfermement dans le discours des enquêtés : « s’enfermer », » s’enterrer », « le
bagne », « faire le moine ». Mais l’acharnement au travail, comme l’enfermement,
ne sont supportables que parce qu’ils sont temporaires, et assortis d’une promesse de
libération :
« En ‘prépa’, il y a une sorte de culpabilité à faire autre chose que travailler.
Et donc, quand on se fait plaisir d’une manière ou d’une autre, on a toujours
un fond de mauvaise conscience qui fait qu’en définitive ça perd de son
charme... La prépa, c’est un peu comme dans la chanson de Cabrel ; ‘depuis le
temps que je patiente dans cette chambre noire/j’entends qu’on s’amuse et
qu’on chante au bout du couloir...’ On se dit qu’on en profitera mieux une fois
les concours passés... »
Diplômé de l’ESSEC en 1998. Classe préparatoire à Intégrale.
Aussi l’entrée en Grande École, qui symbolise cette libération, va-t-elle
s’accompagner d’une transmutation radicale des valeurs dominantes en classe préparatoire : à la logique purement scolaire va venir s’opposer toute une thématique de
l’épanouissement personnel, rendu possible par le fourmillement des associations :
« Je pense que dès qu’on sera dans les ‘assoces’, on compte passer au moins
autant de temps dans les ‘assoces’ qu’en cours ; moi, ce que tout le monde
m’a dit, c’est : ‘maintenant, on s’en fiche : il suffit d’avoir huit, on cherche
pas à être les meilleurs possibles…’ »
Étudiante en 1ère année de Centrale. Classe préparatoire à Tours.
De même, à la morale ascétique prédominante en classe préparatoire va succéder
en École une éthique hédoniste où la convivialité et la fête vont être d’autant plus
valorisées qu’elles ont été longtemps exclues du champ des possibles :
« Au début, j’ai été un peu écœuré par les premières soirées de la résidence,
car j’avais cette impression que les gens apprenaient à faire la fête, alors que moi j’avais le sentiment d’être un vrai fêtard depuis longtemps… Je voyais
des gens de ma ‘prépa’ qui là se la jouaient ‘vieux cools’ en picolant et en délirant, alors qu’ils n’étaient pas sortis de leur chambre pendant deux ans. »
Étudiant en 3ème année de l’ESSEC.
Classe préparatoire à Nantes. Président du Foyer des élèves (« Foy’s »).
Dans ce cadre, le rôle de l’alcool devient central : le savoir-boire, la capacité à
tenir l’alcool, à connaître les rites associés à sa consommation, seront ainsi les signes extérieurs, et plus encore les preuves tangibles de la nouvelle aptitude à la
convivialité de l’étudiant en Grande École.
La vie du préparationnaire le prédispose ainsi à valoriser à l’entrée en École les
valeurs de fête et de convivialité. Mais cette volonté d’émancipation, ce désir
d’ouverture et de sociabilité intenses pourraient fort bien demeurer des songes creux
si l’institution ne mettait à la disposition des étudiants un cadre susceptible
d’accueillir ce type d’activités : à l’ESSEC et à Centrale, c’est le campus qui va
jouer ce rôle.
Situé sur un vaste terrain, le campus de Centrale à Châtenay-Malabry est une véritable micro-société, une
« ville dans la ville » suivant l’expression de P. Noailles
(Noailles, 1986), vivant relativement à l’écart du reste du monde, et disposant des
infrastructures susceptibles de répondre à l’ensemble des besoins des élèves. La situation du campus de l’ESSEC à Cergy-Pontoise semble
a priori relativement différente : les dirigeants de l’ESSEC ne souhaitaient pas construire un campus isolé du
reste du monde mais au contraire un
« anti-campus », un espace où les étudiants et
les habitants des lieux vivraient ensemble et se mélangeraient. Cependant, en liaison
avec un certain nombre de facteurs sociologiques – différences d’âge, d’origine sociale, de mode de vie – étudiants et habitants sont demeurés des étrangers, se croisant sans vraiment se voir
[8]. Si bien que, malgré la philosophie spécifique présidant
à sa délocalisation, l’ESSEC s’avère présenter aujourd’hui, à l’instar de Centrale,
l’ensemble des traits qui font d’elle ce que nous appellerons une
institution englobante : la vie scolaire, associative, amicale, et bien souvent amoureuse des étudiants
se déroule de façon quasi-exclusive dans le cadre de l’École
[9].
L’existence de campus de cette nature influe fortement sur les modes de convivialité : il rend tout d’abord possible, grâce au fait que les étudiants habitent au
même endroit et disposent de multiples infrastructures, le développement d’une activité conviviale et festive très intense, répondant ainsi à l’attente de jeunes gens qui,
on l’a vu, envisagent la Grande École comme une libération. Élément majeur de ce
dispositif : le fait que les élèves habitent ensemble dans une ou plusieurs résidences
étudiantes. Les étudiants de Centrale et de l’ESSEC passent en effet en général directement du cocon familial au campus, où ils se côtoient presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les conditions sont ainsi remplies pour que se nouent entre les
élèves des liens extrêmement forts, la vie en commun étant perçue comme
l’opportunité d’accéder à un mode de relation plus authentique :
« Entre personnes du même étage, on se connaît vraiment très bien : on n’a
pas besoin de se dire grand chose pour communiquer, il n’y a plus de jeux
d’apparences : on s’habille comme on veut, on n’a pas besoin de faire attention à ce qu’on dit. Ca veut pas dire qu’on peut pas avoir de conversations sérieuses, mais chacun sait très bien ce que les autres pensent... On peut donc
très bien passer toute une soirée juste à regarder la télé autour d’une pizza ou à
déconner… »
Diplômé de Centrale en 1999. Étudiant en 5ème année de Sciences-Po.
La vie en commun donne ainsi une coloration bien particulière aux multiples activités conviviales et festives qui se déroulent sur le campus ; dans la mesure où les
élèves se connaissent parfaitement, ces activités donnent lieu à toute une gamme de
comportements festifs et alcoolisés « extrêmes », et qui ne sont guère l’objet de la
réprobation collective – suivant l’expression imagée d’un enquêté : « ici, en soirée,
on ne t’en voudra pas si tu gerbes... ».
Enfin, on ne peut manquer de noter que l’administration de ces Écoles, loin de
s’opposer aux activités conviviales et festives, contribue grandement à leur développement ; en fournissant les infrastructures susceptibles d’accueillir ces activités, en
limitant la charge de travail imposée aux élèves, mais aussi en insistant sur
l’importance de la dimension extra-scolaire de la vie sur le campus
[10] :
« Au Week-end d’intégration, le directeur vient, et fait un discours qui est très
important ; il te fait passer le message : ‘n’allez pas à tous les cours, choisissez
intelligemment ce que vous voulez faire, investissez-vous dans les associations, forgez votre projet professionnel’… »
Diplômé de Centrale en 1999. Classe préparatoire au lycée Henri IV à Paris.
Tout est donc en place sur le campus pour que se développent les activités festives trop longtemps retardées. Mais l’existence d’un campus va également fortement
influer sur la forme que prend la convivialité dans ces deux Écoles : compte tenu du
caractère englobant de l’institution, l’École en vient en effet progressivement à représenter la presque totalité de l’univers des étudiants, ce qui rend l’éventualité de
ne pas y être intégré d’autant plus angoissante, et vient redoubler un conformisme
déjà encouragé par la similarité des profils et des valeurs des élèves. Ceux-ci sont
donc d’autant plus poussés à suivre les valeurs dominantes à l’intérieur de l’École,
parmi lesquelles, on l’a dit, le goût de la fête tient une place fondamentale. Le fait de
savoir boire, d’être capable de « se lâcher », deviennent ainsi, à l’ESSEC comme à
Centrale, des modes d’intégration et de valorisation particulièrement importants. À
ceux qui savent faire la fête, « stars », « légendes », « figures mythiques », vont
s’opposer ceux qui, restés dans une logique scolaire, n’ont pas su s’intégrer : ce sont
les « bûcheurs », les « polars », et autres « nobodies »... :
« Il y a une forte pression des ‘2ème année’ pour que les ‘1ère année’ boivent et
s’amusent…Les ‘2ème année’ disent régulièrement aux ‘1ère année’ que ce sont
des ‘polars’, qu’ils ne font pas assez la fête et sont trop dans leurs cours. »
Étudiant en 1ère année de l’ESSEC.
« Une figure mythique, c’est un gars qui sort du lot, parce que c’est une
grande gueule, qui picole beaucoup, qui sait mettre le feu... Par exemple, il y a
T., c’est un mec qui boit un pichet en moins de 5 secondes... Ou G., c’est le
type qui picolait sans être jamais bourré... Rien qu’avec l’alcool, t’as déjà un
certain nombre de personnalités. »
Étudiant en 3ème année à l’École Centrale. Membre de l’étage 1I.
DES RITES COMMUNS AUTOUR DE L’ALCOOL
Les Écoles de commerce et d’ingénieur comptent de nombreux rites festifs dans
lesquels l’alcool joue un grand rôle. Ces rites sont assez différenciés entre les Écoles, en liaison avec leurs spécificités historiques et sociologiques. Deux de ces rituels, cependant, se retrouvent dans l’ensemble de ces institutions – et notamment à
l’ESSEC et Centrale : le week-end d’intégration et les soirées.
Directement inspirés des séminaires d’entreprise d’outre-Atlantique, les premiers
week-ends d’intégration se multiplient dans les Grandes Écoles françaises à partir du
début des années quatre-vingt. En effet, du fait de l’idéologie hédoniste qui y préside
et qui le rapproche davantage du séjour en club de vacances que du parcours du
combattant, le week-end d’intégration vient avantageusement se substituer au rite
hexagonal du bizutage, dont les excès commencent à inquiéter les responsables des
Grandes Écoles.
Le week-end d’intégration se déroule pour les élèves de l’ESSEC et de Centrale
de manière relativement semblable : destination proche – les Landes – activités sportives et ludiques similaires les vendredi, samedi et dimanche dans la journée, enfin
dîners et soirées également arrosés le soir. Plus précisément encore, aux animations
de l’ESSEC répond le « match d’improvisation » de Centrale, et au « relais boisson » le « trophée Ricard ». La principale différence entre les deux week-ends réside
dans le moyen de transport : si les élèves de Centrale partent et rentrent en car, les
élèves de l’ESSEC, eux, prennent un Train-discothèque affrété par la SNCF qui, outre des couchettes, abrite un wagon-discothèque, où les étudiants peuvent danser et
boire gratuitement.
Le désir de libération des nouveaux membres, dont on a déjà fait la généalogie,
va ainsi trouver dans le week-end d’intégration un terrain d’actualisation particulièrement adapté. Cependant, on va y retrouver, comme dans le bizutage, différentes
formes de ritualisation visant à officialiser la transformation des nouveaux venus.
« Mutation », « étape », « nouvelle vie »; les témoignages des participants au weekend d’intégration montrent qu’il s’agit bien d’un
rite de passage. L’étudiant qui revient à l’École le lundi n’est plus le même que celui qui était parti quelques jours
plus tôt :
il est arrivé quelque chose, dont l’effet a été la transformation de l’identité
sociale des élèves de première année. Le week-end d’intégration s’apparente en réalité à
la période de marge décrite par Van Gennep dans sa classification des rites de
passage (Van Gennep, 1909) et qui se situe entre la période préliminaire, marquée
par les
rites de séparation, et la période postliminaire, marquée par un certain nombre de
rites d’agrégation
[11]. Durant cette période
, l’individu reste dans un état
d’indétermination particulièrement dangereux ; incertain de son identité, il risque de
donner libre cours à sa violence et à son agressivité. C’est pourquoi cette période
doit être ritualisée, et cette violence canalisée et transformée en instrument au service de l’acquisition de l’identité nouvelle... Et c’est précisément ce que réalise le
week-end d’intégration : encadrer les excès auxquels donne lieu la période de marge,
transformer le nouveau venu en membre à part entière de la communauté. Or, les
violences du bizutage ayant été écartées, ces deux fonctions vont être accomplies
essentiellement grâce à
la médiation de l’alcool.
L’alcool est ainsi dans un premier temps le moyen de développer un certain
nombre de conduites extrêmes, rendues licites à la fois par la longue période
d’ascétisme qui précède l’entrée en École, et par ce caractère indéterminé de
l’identité du « bizut ». Ces conduites extrêmes débutent par un certain nombre de
rites alcoolisés qui visent à mettre les individus dans un état second. L’abus d’alcool
a ainsi dans ce contexte une double fonction ; il permet en premier lieu de désinhiber
l’individu afin de lui permettre de transgresser les règles de conduite qui en temps
normal s’imposent à lui ; c’est le cas en particulier des normes régissant la sexualité :
« Moi, j’arrivais pas à croire que ce serait autant ‘l’orgie’ ; je dois être trop
naïve. (…) Et en fait, dans le train, c’était vraiment ça : des cabines fermées à
clé, des filles complètement saoules (…) Et en fait quand ça se passait, tout le
monde avait trop bu, et donc on voyait des filles avec des mecs qui leur disaient : ‘viens, viens, on est bientôt arrivé…’ Et on voyait les gens qui la nuit
faisaient n’importe quoi, et le lendemain se parlaient même pas, quoi (…) En
même temps, avec l’alcool, il fallait s’y attendre, même si moi je voulais pas
le croire… »
Étudiante en 1ère année de l’ESSEC.
Mais si l’abus d’alcool est un moyen au service de la transgression des normes, il
est également une fin en soi ; il s’agit de dépasser les limites de ce qui est admissible
en termes de consommation d’alcool, même dans un cadre festif ; jusqu’à s’exhiber,
jusqu’à vomir – jusqu’à tout oublier… :
« J’ai beaucoup bu de vin le samedi, pendant le dîner, et ensuite pendant la
soirée. Et ça m’est très vite monté à la tête, et très tôt j’ai eu un trou de mémoire… Je me souviens plus du tout de la soirée. On m’a dit que j’étais sorti
avec une fille et que j’avais dansé un peu, et qu’après j’étais parti me coucher… »
Étudiant en 1ère année de l’ESSEC.
« Je me souviens d’un type qui avait fait des défis avec les mecs du Foy’s, et
qui était complètement saoul : il s’est mis à danser tout nu dans le wagondiscothèque, et à un moment, il s’est carrément pissé dessus… »
Étudiant en 3ème année de l’ESSEC.
Président du Foyer des élèves (« Foy’s »).
L’alcool joue également un rôle particulièrement important dans l’ensemble des
rites d’initiation visant à transformer l’individu en membre à part entière de
l’institution. Ces rites sont constitués principalement de jeux au cours desquels les
« bizuts » sont confrontés à des « anciens » spécialement aptes, du fait de leur goût
de la convivialité et de la fête, à transmettre aux nouveaux venus les valeurs désormais dominantes – c’est le cas en particulier à l’ESSEC, du relais-boisson, et à Centrale, du Trophée Ricard :
« Les équipes s’affrontent autour d’une table mise en long avec en gros vingt
participants dans chaque équipe. Chaque joueur doit boire son verre de vin le
plus vite possible, et dès qu’il a fini, celui qui est à sa droite peut boire le sien.
La première équipe qui a fini son relais a gagné. »
Diplômé de l’ESSEC en 1999.
« Le Trophée-Ricard, ça se joue par équipes de deux, qui doivent courir sur
cent mètres. Tous les dix mètres, il y a un serveur, et tu dois t’arrêter pour
boire un verre de Ricard ‘cul-sec’, avant de repartir. Au bout de cinquante mètres, tu es relayé par ton coéquipier. Il y a les ‘qualifs’, les quarts-de-finale, la
demi-finale et la finale ... Donc, c’est sûr qu’arrivés en finale, les mecs ne
courent plus très droit.. »
Étudiant en 2ème année de Centrale.
On retrouve dans les deux cas les mêmes ingrédients – à commencer par l’alcool
– qui vont discriminer les initiés des bizuts. Les initiés, les anciens, qui sortent presque systématiquement vainqueurs de ces affrontements, font ici la preuve de leur
supériorité. Ils maîtrisent depuis longtemps toutes les techniques, attitudes et expressions caractéristiques du savoir-boire : ils boivent vite, connaissent par cœur toutes
les « chansons à boire », ils peuvent boire beaucoup sans être saouls, savent même
« se faire vomir au bon moment »
[12]. Leur facilité à jouer avec tous ces codes en
font des usagers courants de l’idiome « alcool », là où les élèves de première année
n’en sont qu’à leurs premiers balbutiements... La chanson rituelle qui vient clore ces
affrontements :
« mais ils sont où les ‘première année’ ?... » vient comme officialiser et essentialiser la supériorité des anciens sur les nouveaux : l’infériorité des élèves de première année sur les élèves des promotions supérieures en matière
d’alcoolisation est la métaphore de l’état général d’incurie et d’ignorance dans lequel sont censés être les nouveaux par rapport à leurs savants aînés...
À cette fonction initiatrice du « week-end » s’ajoute enfin une fonction intégratrice, sous la forme de rites d’agrégation qui viennent se mêler aux rites de marge :
des chants à la gloire de l’ESSEC ou de Centrale, des chants paillards ou surtout des
chants à boire sont repris en chœur par les participants au week-end de toutes les
promotions, venant attester que tous font désormais partie à égalité d’une collectivité
festive et solidaire.
Les rites alcoolisés atteignent ainsi une densité particulière durant le week-end
d’intégration. On les retrouve cependant à l’ESSEC et à Centrale tout au long de la
scolarité, et notamment dans les soirées organisées sur le campus.
Les soirées internes,
soirées Foy’s de l’ESSEC et
cht’i bangs de Centrale, qui
ont lieu presque chaque semaine dans les foyers des élèves, réunissent généralement
une cinquantaine de personnes environ, presque exclusivement des membres de
l’École. Ces soirées internes, qui ont pour but premier de permettre aux élèves de se
détendre et de se divertir, sont également le lieu de stratégies de distinction, qui
prennent là encore l’alcool pour objet. Si, lors des grandes soirées, on boit surtout
des alcools forts, durant les soirées internes c’est la bière qui règne en maître. Whisky, gin vodka : ce sont là des alcools de buveurs occasionnels, qui permettent de se
mettre rapidement dans un état où les inhibitions ne sont plus un frein aux exubérances festives. Au contraire, la bière est pour les participants de ces soirées internes –
qui d’ailleurs sont plus fréquentes que les grandes – l’alcool du quotidien, l’alcool
de ceux qui savent boire. Ce sont ainsi les trente ou quarante mêmes élèves que l’on
retrouve toujours à ces soirées, les « vrais buveurs », qui sont aussi les personnes les
mieux intégrées et les plus connues du campus. Ce sont, à l’ESSEC, les membres du
BdE
[13] ou du Foy’s, ces derniers ayant même posé pour une publicité pour la bière
Kronenbourg :
« au Foy’s, c’est Kronenbourg... ». Ce sont, à Centrale, les membres
de l’ADR
[14] ou de l’étage 2D,
« étage de l’alcool », où «
l’unité de compte, ce n’est
pas le franc, c’est la ‘Kro’... ». Ils font par leur participation constante à ces soirées,
ainsi d’ailleurs qu’à toutes les autres, la preuve de leur supériorité festive et alcoolique sur les autres élèves : nous les appellerons les
leaders.
Les bangs de Centrale et les soirées grand hall de l’ESSEC sont des grandes soirées qui ont lieu chaque mois sur le campus ; elles accueillent en général entre cinq
cents et deux mille personnes. Ces grandes soirées réunissent aussi bien des membres de l’École que des « extérieurs », venus partager l’exubérance festive de leurs
hôtes. Ces soirées sont traditionnellement précédées de « présoirées », également
dénommées significativement « préchauffes » : les élèves se réunissent par petits
groupes dans leurs « UVs », étages ou appartements, afin de se préparer à la soirée.
Ces présoirées sont souvent rythmées par toute une série de chants à boire et de
jeux de boisson dont la fonction est similaire : ils visent à utiliser l’alcool comme
instrument de rapprochement des individus et de réaffirmation des valeurs de la
communauté, comme l’illustre la chanson suivante, S oir de Cuite :
« Soir de cuite, soir de fête, c’est un soir qui nous revient, ohé(bis)/Même s’il
coûte(bis)/Même s’il coûte la moitié de mon salaire/Mais qu’est-ce donc
qu’un salaire quand on a l’esprit Centrale/Car l’esprit, oui (bis)/Car l’esprit est
privilège de l’équipe de Centrale... ».
Chacun ayant ainsi réaffirmé son appartenance à la communauté, tous peuvent
rejoindre – déjà bien « gais » – la soirée elle-même :
« Dans la soirée, on fait d’abord la tournée des bars en discutant avec plein de
gens qu’on connaît à peine, en leur tapant sur l’épaule. Ensuite, on danse un
peu, on essaie vaguement de draguer, et puis après on délire entre nous... C’est
toujours un peu la même chose. »
Diplômé de Centrale en 1998.
« Danser », « délirer », « boire » : le triptyque pourrait certes décrire adéquatement les soirées de tous les jeunes Français. La singularité dans ces Grandes Écoles
provient du fait que ces activités ne valent pas uniquement par elles-mêmes et par le
plaisir qu’elles procurent : ce sont avant tout des symboles, des emblèmes porteurs
de l’identité aussi bien du groupe que de l’ensemble des individus qui le composent.
C’est ainsi qu’il faut interpréter le caractère immuable du déroulement de ces soirées
– « L’ordre des soirées est très stéréotypé, mais c’est agréable, parce que ça fait
qu’on se sent chez soi. » (Étudiant en 2ème année de Centrale) : le retour à l’identique
des mêmes rites, en particulier des rites alcoolisés lors de ces soirées, a avant tout
une fonction de réassurance et de réaffirmation de l’identité du groupe...
L’étude des soirées de Centrale et de l’ESSEC permet en définitive de distinguer
trois types idéaux d’étudiants – les leaders, les suiveurs et les distanciés – associés à
trois types de rapports à l’alcool. Les leaders, on l’a dit, fréquentent assidûment toutes les soirées, et plus particulièrement les soirées internes. Les suiveurs, eux, sont
des élèves qui fréquentent presque systématiquement les grandes soirées étudiantes
organisées dans les murs de l’École, mais très occasionnellement les soirées internes. Ces élèves ont généralement un rapport à l’alcool différent des leaders, marqué
par une consommation moins régulière : ils boivent surtout à l’occasion de fêtes – en
particulier les grandes soirées – au cours desquelles leur consommation, notamment
d’alcools forts, peut atteindre de forts pics. Ces élèves se reconnaissent dans les valeurs de l’institution, et éprouvent par conséquent un fort sentiment d’appartenance à
son égard, renouvelé à l’occasion de ces grandes soirées. Cette catégorie compte en
réalité la presque totalité des élèves lors de leur intégration, puis au cours de leurs
premiers mois en tant que membres de l’École.
Cependant, le temps passant, cette catégorie va tendre à se scinder en deux sous-catégories. En effet, un certain nombre d’élèves vont – plus ou moins rapidement –
se lasser d’un mode de vie considéré comme superficiel, et ne plus fréquenter du
tout les soirées organisées à l’École, qui sont l’emblème de ce mode de vie. C’est en
effet la vacuité d’un modèle entièrement tourné vers la fête qui est généralement
pointé par ceux qui décident, d’une manière ou d’une autre, de se mettre à l’écart :
« Pendant trois mois, j’étais complètement dedans, je crois que j’en avais besoin. J’avais aucun esprit critique... Pendant trois mois, je suis sortie avec
plein de mecs, je me suis tapée des ‘méga-cuites’... Et au bout d’un moment,
je me suis dit, ça suffit, ça mène à rien, c’est vain... »
Diplômée de l’ESSEC en 1994.
Et ce sont les excès alcoolisés qui sont le plus fortement rejetés par ceux que
nous appellerons distanciés :
« Le côté orgiaque de l’ESSEC, on s’y attend, mais c’est vrai qu’au bout d’un
moment on se demande si on a besoin d’autant d’alcool pour faire la fête. Par
exemple, après la Nuit de l’ESSEC, ils avaient organisé une Nuit La Plus
Lourde, où il s’agissait d’écouler l’alcool qui restait de la soirée. Là, on outrepasse les limites parce que tout le monde est bourré à deux heures du matin :
ça perd tout son sens. »
Étudiante en 2ème année de l’ESSEC
Ces distanciés sont des personnes qui ne partagent en réalité pas, en particulier
du fait de leur éducation et de leur milieu social d’origine, les valeurs dominantes au
sein des Grandes Écoles. Ce peut être des étudiants qui, étant restés dans une logique
scolaire, souvent des filles ou des élèves issus de milieux modestes, ne parviennent
pas à s’adapter à des modes de hiérarchisation où l’intérêt pour tout ce qui ressort du
scolaire est désormais davantage stigmatisé que valorisé. Les rares élèves issus de
milieux modestes sont en effet plus conscients de l’investissement financier que représente le passage par une Grande École – plus de six mille euros par an à l’ESSEC
– et ont donc plus de difficultés à sortir de la logique utilitariste de la classe préparatoire pour entrer de plain-pied dans le monde hédoniste de la Grande École :
« Le rôle des cours est beaucoup plus important à l’ESSEC qu’on ne le dit habituellement(...) : bien sûr ça m’est arrivé comme tout le monde de sécher
toute une semaine, mais je me dis quand même que je suis privilégiée d’être
là, mes parents payent cher pour ça, et je n’ai donc aucune intention de rester
là plus de trois ans comme certains qui restent là quatre ou cinq ans juste à picoler avec leurs potes... »
Étudiante en 2ème année de l’ESSEC
père : vendeur automobile en recherche d’emploi.
Mère : recherche un emploi.
Quant aux filles, elles présentent dans les Grandes Écoles comme ailleurs une
moindre tendance que les garçons à valoriser l’ébriété et les modes de convivialité
qui l’accompagnent
[15].
Les distanciés peuvent également être des étudiants qui, du fait de leur éducation, rejettent le caractère « orgiaque » du mode de vie propre à l’ESSEC et Centrale
comme contraire aux valeurs qui leur ont été transmises :
« C’est sûr que par rapport à l’alcool et au côté sexuel, l’ESSEC, notamment
au moment du week-end d’intégration, ça tourne parfois un peu à l’orgie, mais
moi, j’ai quelques valeurs et ça me suffit... »
Étudiante en 2ème année de l’ESSEC
Père : Ingénieur. Mère : Responsable d’associations bénévoles.
Reste une dernière catégorie de distanciés, qui « recherchent une approche plus
‘intello’ des choses « (Diplômée de l’ESSEC en 1994). Ceux-ci, dont les parents
sont davantage enseignants et de professions intellectuelles supérieures que membres de catégories professionnelles à fort « capital économique », rejetant la superficialité des soirées et plus généralement du mode de vie en Grande École, iront chercher à la faculté la nourriture intellectuelle qui leur fait défaut.
Leaders Suiveurs Distanciés
Participation nulle
Participation systé- aux soirées internes,
matique à toutes les Participation occa- et épisodique aux
Participation aux soi- soirées : grandes soi- sionnelle aux soirées grandes soirées en
rées de l’École rées et soirées inter- internes, et régulière première année, de
nes. aux grandes soirées. plus en plus rare ensuite.
Consommation
Consommation Consommation d’alcool moins imd’alcool quotidienne, d’alcool occasion- portante que celle
surtout de la bière en nelle, avec de forts des leaders et des
Attitude par rapport grande quantité. pics pour les grandes suiveurs. Refus des
à l’alcool Consommation occa- soirées caractérisées excès liés à l’alcool.
sionnelle d’alcools par une forte Consommation détaforts, à l’occasion consommation chée des événements
d’événements spéci- d’alcools forts. qui rythment la vie
fiques. de l’École.
Intégration faible.
Intégration très forte. Intégration forte. Sentiment
Degré d’intégration Très fort sentiment Fort sentiment d’appartenance vad’appartenance. d’appartenance. riable.
Proportionnellement Proportionnellement
Genre plus de garçons que Peu de variations en plus de filles que de
de filles. fonction du genre. garçons.
Proche de celle de la
majorité des mem- Origines sociales :
Origine sociale Variable. bres de ces Écoles, – modestes ou
c’est-à-dire de mi- – à fort capital cultulieux favorisés. rel.
SCIENCES-PO : UNE CONVIVIALITE PEU LIEE A L’ALCOOL ET A LA FETE
À Sciences-Po, l’alcool et la fête ne tiennent pas comme dans les Grandes Écoles
« classiques » une place fondamentale. On retrouve certes dans cette École les événements – week-end d’intégration, soirées, élection du Bureau des élèves... – qui
scandent la vie étudiante de l’ESSEC et Centrale, mais dans un rôle beaucoup moins
lié à l’alcool. À cet égard, l’exemple du week-end d’intégration, dont le principe de
base est pourtant le même que dans les Grandes Écoles classiques
[16], est particulièrement révélateur :
« Il y a une image du week-end d’intégration, mais tout le monde n’a pas la
même : pour certains, c’est l’occasion de se rencontrer et de discuter, et pour
d’autres, de boire et de faire la fête... Mais de toute façon, c’est ridicule de
faire boire les gens à partir de quatre heures de l’après-midi. »
Étudiante en 5ème année de Sciences-Po, majeure communication
Vice-présidente du BdE en 1999-2000.
L’alcool n’est certes pas absent du week-end d’intégration, et la satisfaction de
rentrer à Sciences-Po joue certainement, comme à l’ESSEC ou à Centrale, un rôle
majeur dans le « défoulement » que s’autorisent les étudiants. Cependant,
l’alcoolisation n’offre ici rien de comparable à ce que l’on peut observer à Centrale
ou à l’ESSEC, comme l’illustre bien l’exemple des jeux de boisson :
« Au week-end qu’on a organisé, on avait fait une activité liée à l’alcool : un
trivial-pursuit où il fallait boire si on perdait, ou sinon manger une part de camembert pour ceux qui ne voulaient pas boire. »
Étudiante en 5ème année de Sciences-Po, majeure communication
Vice-présidente du BdE en 1999-2000.
Difficile de trouver meilleur condensé de « l’esprit Sciences-Po » que ce trivialpursuit alcoolisé : importance de la culture générale, esprit dialectique, modération
jusques et y compris dans l’excès ; le Trophée-Ricard et ses concurrents courant en
zigzag sont bien loin...
Ainsi, si les rites alcoolisés sont au cœur des week-end d’intégration de Centrale
et l’ESSEC, il n’en est rien à Sciences-Po où ils se trouvent dilués dans l’ensemble
des activités. Par ailleurs, toute la symbolique de la transgression liée à l’alcool, très
présente dans les Grandes Écoles classiques, est ici plutôt marginalisée, sinon refoulée ; c’est le cas notamment des activités sexuelles :
« Il y a eu vraiment peu de drague pendant le ‘week-end’: c’était amical plus
que de la drague ; il n’y a que deux couples qui se sont formés, dont un dure
encore. »
Étudiante en 5ème année de Sciences-Po, majeure communication
Vice-présidente du BdE en 1999-2000.
C’est qu’en réalité, le week-end d’intégration de Sciences-Po n’est guère perçu,
ni vécu, comme un passage ritualisé comme c’est le cas dans les Grandes Écoles
classiques ; sa valeur transgressive et intégratrice est beaucoup moins marquée, et
l’alcool y est en conséquence beaucoup moins puissamment requis. L’étude du
week-end d’intégration est ainsi révélatrice de la faible valorisation de l’alcool et de
la fête à Sciences-Po, comparé à l’ESSEC et Centrale. Les circonstances de
l’élection du BdE en 2000 fournissent une autre illustration de ce clivage, particulièrement significative. À cette occasion, deux listes se sont affrontées ; une liste composée presque exclusivement d’élèves venus d’Écoles de commerce, n’ayant donc
pas effectué l’année préparatoire
[17], et une liste plus hétérogène formée autour d’un
noyau d’élèves ayant suivi le premier cycle. C’est finalement cette dernière liste qui
l’a emporté, pour des raisons qu’explicite le président du BdE :
« L’autre liste, ils avaient eux-mêmes géré des BdE d’Écoles de commerce, ils
s’en servaient comme argument, mais ils n’avaient pas réfléchi à ce que c’était
le BdE de Sciences-Po, et donc leur programme c’était soirées, soirées, soirées... Mais le BdE de Sciences-Po, ce n’est pas que des soirées, c’est la semaine des Arts [18], c’est la préparation des Grands Oraux, c’est beaucoup de
choses spécifiques à Sciences-Po... »
Étudiant en 4ème année de Sciences-Po.
Président du BdE de Sciences-Po. A suivi le 1er cycle.
Issus d’Écoles de commerce, les élèves de la liste perdante ont mobilisé durant
cette campagne les schémas intériorisés, ou pour parler comme P. Bourdieu,
l’habitus acquis dans ces institutions – sans succès... : comme le montre l’analyse
sociologique, et comme l’illustre les résultats de ces élections, le recours systématisé
aux thèmes de la fête et de la convivialité ne suscite pas à Sciences-Po la même adhésion que dans les Écoles de commerce et d’ingénieurs...
Si Sciences-Po est moins propice au développement de la convivialité que
l’ESSEC et Centrale, c’est en premier lieu parce qu’il s’agit d’un lieu d’études, et
non d’un lieu de vie. Situés rue Saint-Guillaume, dans le septième arrondissement,
les locaux sont en effet conçus prioritairement pour abriter des amphithéâtres et des
salles de cours. L’IEP est avant tout un lieu dédié aux activités scolaires, et l’on y
travaille effectivement beaucoup. Par ailleurs, n’ayant généralement pas subi
l’épreuve de la classe préparatoire, les élèves de Sciences-Po ne sont pas comme
leurs camarades des Grandes Écoles d’ingénieurs ou de commerce dans une logique
de rejet de l’apprentissage scolaire. Enfin, le positionnement de Sciences-Po au cœur
de la capitale interdit que cette École ne ressemble à ces citadelles isolées auxquelles
s’apparentent parfois les Grandes Écoles. Les élèves sont généralement disséminés
dans Paris : ils ne vivent pas ensemble, et n’ont l’occasion de se connaître dans un
premier temps que par l’intermédiaire des cours et des associations. Ils ne passent
pas comme à l’ESSEC ou Centrale tout leur temps ensemble, et n’ont donc généralement pas la connaissance intime les uns des autres permise par la vie en commun –
et qui, seule, rend possibles et légitimes les excès festifs et alcoolisés
[19].
L’exemple des soirées est à cet égard particulièrement significatif : les élèves de
Centrale et l’ESSEC qui s’y rendent se connaissent déjà parfaitement, et il n’y a plus
guère entre eux d’inhibitions, ce qui permet d’élargir la gamme des comportements
festifs que l’on peut y observer. À Sciences-Po, au contraire, les soirées sont davantage des lieux où les élèves apprennent à mieux se connaître, ce qui n’est guère favorable aux débordements alcoolisés :
« Dans les soirées de Sciences-Po, il y a plus une volonté de se connaître, de
discuter, que vraiment de se lâcher... C’est très ‘sympa’, mais très différent
des soirées de l’ESSEC ; c’est plus mondain, il y a plus de volonté de se
connaître, de se rencontrer, alors qu’à l’ESSEC c’est beaucoup plus nature... »
Diplômé de l’ESSEC en 1999. Étudiant en 5ème année de Sciences-Po,
majeure Administrations d’État.
Se connaissant moins, les élèves sont ainsi plus attentifs à l’image qu’ils vont
donner d’eux-mêmes, et ce d’autant plus que nombre d’entre eux s’orientent vers
des métiers où l’image que l’on donne de soi est fondamentale : médias, monde politique, communication d’entreprise...
Cette dernière remarque nous conduit à ne pas exagérer le rôle des facteurs de
localisation : l’esprit de réserve et de modération si souvent rapporté dans les divers
témoignages est trop profondément ancré dans les mentalités pour qu’il ne soit que
le produit de ces facteurs. Sciences-Po est en réalité une école où règne une véritable
éthique de la modération, manifeste dans les cours dispensés par l’Institut, mais qui
détermine également tout un ensemble d’attitudes et de comportements propres aussi
bien aux professeurs et aux membres de l’administration qu’aux élèves.
Les sources de cette éthique de la modération sont à rechercher dans l’Histoire
de l’École depuis sa fondation en 1872. La création de l’École Libre des Sciences
Politiques répond dans l’esprit de son fondateur Émile Boutmy à deux nécessités
vitales : hisser les élites françaises au niveau de leurs homologues allemandes, et légitimer, face à la montée de l’agitation populaire que matérialise la Commune, la
domination de la bourgeoisie par la supériorité du savoir. Il s’agit là d’objectifs qui
n’ont rien de révolutionnaire ; il convient au contraire, pour Émile Boutmy, afin de
lutter contre les « utopies » et les « chimères », de mettre en place un enseignement
en sciences politiques le plus objectif et le plus scientifique possible :
« L’École n’est ni doctrinaire ni doctrinale. C’est une École de sciences... Elle
ne demande pas à ses maîtres une profession de foi uniforme, elle n’exige
d’eux que la sincérité des convictions, la mesure dans la parole... C’est ainsi
qu’elle a pu recruter un corps enseignant de grande valeur et conserver, au milieu des luttes de partis dont le bruit vient expirer à sa porte, la neutralité et la
paix nécessaires aux spéculations scientifiques. » [20]
Au fil du temps, cependant, cette aspiration à l’objectivité et la neutralité semble
s’être en grande partie estompée
[21] en même temps que s’évanouissait la croyance
positiviste dans la possibilité d’établir en sciences politiques des énoncés aussi irréfutables que ceux des sciences dites « dures ». Et c’est au contraire la conscience de
cette impossibilité qui semble aujourd’hui rendre légitime le maintien de l’idéal de
modération qui avait présidé à la fondation de l’École Libre, comme l’illustre cette
recommandation faite par le directeur de Sciences-Po aux nouvelles recrues de
l’École :
« Rechercher la simplicité avant d’avoir mesuré la complexité risque de
conduire à des réductions sommaires et à des erreurs d’analyse. Il est aisé de
montrer à travers les illustrations si nombreuses que mettent à notre disposition l’histoire, l’économie, le droit, la sociologie, la science politique (...) combien le monde dans lequel nous vivons impose de savoir instruire à charge
et à décharge, prendre en compte des facteurs de causalité multiples, interroger, parfois hésiter, avant de décider, en sachant que le choix effectué ne sera
vraisemblablement ni totalement satisfaisant ni éternel... » [22]
Ainsi, alors qu’à l’illusion positiviste s’est substituée la nécessité « d’assumer la
complexité », l’idéal de modération, symbolisé par le balancement du traditionnel
plan en deux parties, semble lui perdurer, témoignant ainsi de la continuité de
« l’esprit Sciences-Po »
[23].
« L’ESPRIT SCIENCES-PO » : EXPERIENCE SCOLAIRE ET FORMATION DE
RESEAUX.
Prédominance d’une éthique de la modération, comportements festifs marqués
par la retenue ; l’analyse de la congruence qui existe entre ces deux faits permet ainsi de mieux comprendre le rôle mineur que joue l’alcool dans les attitudes et les représentations des élèves de Sciences-Po. Mais si l’alcool et la fête ne participent
guère à la formation de « l’identité Sciences-Po », on ne peut manquer de
s’interroger sur la nature de cette identité et sur les éléments qui contribuent à sa
structuration. Or, à la réflexion, il s’avère particulièrement délicat de définir une
« identité Sciences-Po » au-delà de cette éthique de la modération commune à
l’ensemble des membres de l’institution. Un élément permet de rendre compte de
cette difficulté : l’absence d’un esprit de corps véritablement structurant au sein de
cette École
[24]. Cette absence peut être reliée à un certain nombre de facteurs, au
premier rang desquels se trouve l’ouverture de ces étudiants sur l’extérieur, elle
même liée à la fois à la localisation « intra-muros » de Sciences-Po et à la nature des
intérêts et des enseignements suivis par les élèves (science politique, Histoire, relations internationales, ou encore sociologie...).
L’absence d’un véritable esprit de corps à Sciences-Po est également liée au fort
esprit critique qui caractérise les discours de beaucoup d’étudiants de gauche vis-à-vis de l’Institution. La critique vise en particulier les cours, soupçonnés de masquer
sous le voile de l’objectivité une idéologie libérale dont la fonction première serait
de légitimer la conservation du pouvoir par les classes dirigeantes. La critique se focalise en particulier sur l’enseignement d’économie, comme en témoigne une des
brochures du syndicat UNEF-ID, premier syndicat à Sciences-Po :
« Trop souvent, les cours d’économie ne laissent pas de place au débat et à la réflexion. Parmi toutes les approches en présence, on ne nous présente généralement qu’une seule, comme s’il s’agissait de LA vérité économique – en
l’occurrence la « vérité » néoclassique. Nous n’acceptons pas ce dogmatisme...
Il est inacceptable que les opinions de certains enseignants de Sciences-Po
soient présentées comme des dogmes intangibles, que l’idéologie se pare des attributs de la scientificité pour éviter tout débat et toute remise en cause. »
Le discours critique n’est certes pas le fait de l’ensemble des élèves. Mais sa
large diffusion dans l’École s’oppose à ce que s’édifie comme à l’ESSEC ou Centrale un discours unanimiste vantant les mérites du « corps » ; le discours critique –
qui s’étend de manière révélatrice à l’ensemble des institutions qui, telles le BdE,
sont susceptibles de produire de l’appartenance – vient enrayer la mécanique homogénéisante propre à tout groupe social, entraver la formation d’un véritable esprit de
corps, empêcher en définitive que la « magie sociale » produise tous ses effets.
Ultime entrave à la formation d’un esprit de corps : l’existence, en liaison avec divers facteurs, de forts clivages – entre Parisiens et provinciaux, entre les élèves des différentes sections, entre les étudiants qui ont suivi le premier cycle et ceux qui entrent
directement dans le second cycle – qui influent fortement sur les formes que prend la
sociabilité à l’IEP. Ces clivages tracent certes rarement des lignes de fracture, des frontières étanches et bien délimitées entre groupes fortement homogènes.
Il s’agit davantage de marqueurs d’identité, de modes de reconnaissance, qui
contribuent à la formation d’une multitude de petits groupes. Ils n’en contribuent
sans doute pas moins à inhiber la formation d’un esprit de corps commun à
l’ensemble des étudiants, dans la mesure où il est difficile de dégager de cet ensemble de petits groupes des valeurs communes, un esprit suffisamment fédérateur pour
dépasser ces multiples clivages.
À Sciences-Po, contrairement à l’ESSEC et Centrale, l’étude de l’expérience
scolaire, seule, permet de trouver la trace d’une identité commune à tous les élèves.
À cet égard, le témoignage d’une ancienne élève, sortie en 1994, est particulièrement
éclairant :
« Avec les anciens de Sciences-Po, on se reconnaît à l’odeur... Il y a quand
même un sentiment d’appartenance très fort : on s’intéresse aux mêmes choses... C’est une École qui a un statut un peu à part ; les gens ont une certaine
curiosité intellectuelle, et surtout, le but, c’est de t’apprendre à penser ... En
particulier avoir une pensée structurée, moi je l’utilise au quotidien ... Les notes sur dossier par exemple, quand tu dois faire une synthèse de deux pages
d’un énorme dossier : le sentiment d’appartenance est surtout lié à cet apprentissage commun. »
Diplômée de Sciences-Po en 1994, section CRH. A suivi le 1er cycle
Travaille au CFES (Centre Français pour l’Éducation et la Santé).
Il apparaît ainsi qu’un certain nombre de spécificités de Sciences-Po, liées aux
enseignements, sont particulièrement marquantes pour les élèves : c’est le cas par
exemple du rite de l’exposé en dix minutes et de son plan en deux parties, dont le
but est l’acquisition d’un esprit de synthèse particulièrement utile dans la vie professionnelle, autant que des connaissances approfondies. La valeur symbolique et affective accordée aux événements de la vie scolaire est d’ailleurs telle que ceux-ci en
viennent parfois à ressembler à de véritables rites d’initiation. Le Grand Oral « de
sortie » est un de ces rites : précurseur de celui de l’ENA, il consiste à traiter oralement un sujet de sciences politiques tiré au sort, devant trois professeurs et membres
de l’administration de l’École. C’est l’occasion pour les élèves de prouver qu’ils ont
bien assimilé les principes fondateurs de « l’esprit Sciences-Po » ; synthèse, concision, structuration : si l’assimilation est réussie, ces principes auront été si bien intériorisés qu’ils seront désormais partie intégrante de l’identité de l’étudiant. Muni du
précieux diplôme attestant de la réussite de cette acculturation, celui-ci pourra ainsi
légitimement se prévaloir auprès du monde extérieur de la détention non seulement
d’un certain nombre de qualités et de capacités, mais également d’un « esprit » que
seuls peuvent acquérir ceux qui sont passés par l’École...
L’observation des rites scolaires permet ainsi de mieux saisir comment se constitue une « identité Sciences-Po » autour des cours et des apprentissages. Mais l’étude
de l’expérience scolaire propre aux élèves de Sciences-Po permet également
d’éclairer la manière spécifique dont se tissent les relations sociales au sein de l’IEP.
La sociabilité à Sciences-Po est marquée, on l’a vu, par plusieurs caractéristiques, à
commencer par de nombreux clivages et donc de multiples petits groupes non étanches, sans critères bien définis permettant de les distinguer les uns des autres.
Ce mode de fonctionnement est renforcé par la manière dont se déroule la scolarité. Deux types de groupes bien définis peuvent en effet être distingués avant
l’entrée dans le second cycle de Sciences-Po : les élèves issus du premier cycle, et
les élèves venant d’autres établissements d’enseignement supérieur. Les premiers,
qui ont passé toute une année ensemble par conférence d’environ vingt élèves, ont
eu l’occasion de nouer entre eux des liens forts, et ce malgré l’importante charge de
travail qui leur est imposée. Symétriquement, les élèves entrant directement en second cycle suivent à leur entrée à l’IEP et durant deux mois une période de mise à
niveau significativement dénommée « sas », et durant laquelle ils sont également
regroupés par classe, et ont donc, là aussi, l’occasion d’apprendre à se connaître. En
revanche, à partir du second cycle, et pendant deux ans, tous les élèves sont mélangés, et les mêmes étudiants ne se retrouvent que rarement plusieurs fois dans les
mêmes conférences, chaque étudiant suivant sept conférences par semestre.
L’organisation du cursus scolaire favorise ainsi le développement de multiples
liens, pas nécessairement très forts :
« La superficialité des relations, pour moi c’est un peu la faute de Sciences-Po... Dans le ‘sas’, par exemple, les gens sont souvent ensemble, et donc tu as
le temps d’approfondir un peu... Et après, on est tous mélangés, et donc on se
rencontre par l’intermédiaire de gens qu’on connaît, et du coup, tu connais
plein de gens, mais sans que ça débouche forcément sur des liens très forts... »
Étudiant en 5ème année de Sciences-Po, majeure sociologie
Barman des soirées du BdE de Sciences-Po.
Multiples clivages, liens nombreux mais souvent superficiels, labilité des frontières ; il est aisé de se rendre compte, à la lumière de ces constatations, que c’est bien
le concept de
réseau qui traduit le mieux la nature fluide et changeante des liens qui
se tissent entre les élèves. Sciences-Po en vient ainsi à former un « petit monde »
constitué de multiples réseaux entrecroisés, et l’on ne peut manquer de constater,
qu’il s’agisse ou non d’une volonté de l’administration, que cette configuration en
réseaux est particulièrement adaptée à une École appelée à former des dirigeants
dans un grand nombre de domaines – monde politique, administration, médias, entreprises... – fortement interdépendants
[25]...
CENTRALE : ESPRIT DE CORPS ET « ESPRIT DE CLAN »
[26]
À l’ESSEC et Centrale beaucoup plus encore qu’à Sciences-Po, l’alcool, en liaison avec de multiples facteurs que nous avons analysés, se révèle un biais particulièrement heuristique pour l’étude des formes qu’empruntent les relations sociales dans
ces deux Écoles. Le constat de la similarité des manières de boire nous a ainsi
conduit à la compréhension des mécanismes semblables qui, dans les deux Écoles,
président à l’édification du sentiment d’appartenance et à l’établissement des hiérarchies. Mais ce constat reste incomplet, dans la mesure ou il passe sous silence
l’ensemble des pratiques liées à l’alcool qui différent à l’ESSEC et à Centrale.
Afin de mieux comprendre les liens qui unissent, à Centrale, les manières de
boire aux formes d’organisation sociale, il convient dans un premier temps de préciser la manière dont les logements étudiants se répartissent sur le campus. Les élèves
de première année habitent tous dans le même bâtiment. À partir de la deuxième année, ils sont disséminés dans un certain nombre d’autres bâtiments, se regroupant
suivant les affinités révélées au cours de la première année, et également suivant
« l’image » des étages des différents bâtiments. Un certain nombre d’étages ont en
effet une réputation que nul ne peut ignorer, et les élèves choisissent donc leur lieu
d’habitation en toute connaissance de « l’esprit » qui y règne, et des « traditions »
qui y sont perpétuées
[27].
Un de ces étages, l’étage 2D, jouit d’une réputation particulièrement bien établie
auprès des « centraliens » :
« Le 2D, c’est un étage d’alcooliques. Pour aller au 2D, il faut déjà boire
beaucoup, et connaître les ‘alcoolos’ de deuxième année... Au 2D, ils sont
saouls à vomir deux fois par semaine. »
Étudiant en 2ème année de Centrale. Habite à l’étage 2G.
L’étage 2D est donc bien l’étage de l’alcool : de « Kro » en « sky »
[28], de jeux de
boisson en chants à boire, et de « bouffes d’étage » en « cht’i bangs », c’est
l’ensemble de la vie de l’étage qui est rythmée par les pratiques alcoolisées. Les
« bouffes d’étage » sont extrêmement révélatrices à cet égard : il s’agit avant tout
pour les membres du « 2D » de consacrer toute une journée aux modes de sociabilité
où l’alcool peut jouer un rôle :
« Le vendredi, en général, on se lève tard, et ensuite on boit jusqu’à la ‘bouffe
d’étage’ ; l’après-midi, généralement, on est à la ‘Kro’. Ensuite vers les six
heures, c’est là que l’apéro commence, souvent accompagné de petits jeux de
dés pas forcément très violents. Ensuite, pendant le dîner, il y a du vin, et ensuite ça part sur d’autres alcools, Whisky, et surtout Ricard et Gin, qui sont
nos alcools préférés. »
Étudiant de 2ème année de Centrale.
Membre de l’ADR. Habite à l’étage 2D.
Bière, apéritifs, vin, alcools forts : tous les types d’alcool et toutes les manières
de boire sont ici utilisés successivement par les élèves, donnant ainsi la preuve de
leur parfaite maîtrise des processus d’alcoolisation. En réalité, ce sont toutes les ressources réelles et symboliques de l’alcool qui sont ici mobilisées, du plaisir du goût
aux joies de l’ébriété, ce dont témoigne de manière particulièrement caractéristique
le fait que « l’unité d’échange de l’étage (ne soit) pas le franc, mais la Kro. » (Étudiant de 2ème année de Centrale. Habite à l’étage 2D). L’alcool fonctionne ainsi pour
les membres de cet étage comme un totem, où ils puisent la source de tout un ensemble de valeurs et de pratiques partagées, qui elles-mêmes contribuent au développement d’un fort sentiment d’appartenance au clan.
Ce fonctionnement de type clanique n’est d’ailleurs pas propre aux membres de
cet étage : il est partagé par un certain nombre d’autres étages fortement reconnus
par tous les membres de l’École du fait de leurs pratiques et de leurs valeurs
[29].
Cette organisation en clans, qui introduit un certain nombre de clivages au sein de
l’École, n’est pas pour autant contradictoire avec l’existence d’un esprit de corps
commun à tous les élèves, dont nous avons déjà constaté l’existence, fondé sur les
valeurs de fête et de convivialité. En effet, les quatre clans les plus importants à
Centrale – qui regroupent ceux que nous avons appelé les
leaders de l’École – sont
tous caractérisés par l’intensité de leurs pratiques festives et conviviales ; ils ne se
différencient que par l’accent mis par chacun d’eux sur un aspect particulier de la
convivialité et de la fête :
« Le 2D, c’est l’étage des alcooliques, le 1I, c’est des personnes ‘branchées’
sorties sur Paris, souvent assez riches en personnalité, ici, au 2G, c’est les fumeurs de cannabis et les musiciens, et l’ADR, c’est l’association qui organise
la fête à Centrale. »
Étudiant en 2ème année de Centrale. Habite à l’étage 2G.
Ainsi l’organisation clanique des relations sociales à Centrale se concilie-t-elle
sans grande difficulté avec la prédominance dans l’ensemble de l’École d’un esprit
de corps marqué par l’importance de la convivialité. Mais si chacun de ces clans affiche une identité spécifique en liaison avec une facette de la convivialité, on peut
cependant constater – et cela est cohérent avec l’idéal-type du leader que nous avons
défini – qu’ils sont tous caractérisés par des modes de convivialité où l’alcool joue
un rôle particulièrement important.
C’est le cas par exemple à l’étage réputé pour l’ouverture de ses membres sur
l’extérieur – le 1I – où l’on retrouve le rôle symbolique que joue la bière Kronenbourg :
« Ici, on a un frigo spécifiquement destiné à stocker des Kros, et chaque personne qui prend une bière doit cocher une case sur la feuille qui est sur le frigo. »
Étudiant en troisième année à l’École Centrale. Membre de l’étage 1I.
L’exemple des bouffes d’étage illustre également l’importance du rôle de
l’alcool au « 1I » :
« En général, une bouffe d’étage, on est au minimum huit, au maximum
trente. En général, en même temps qu’on fait à manger, il y a une bouteille de
muscat qui tombe. Après, il y a l’apéro, tout le monde commence à affluer, on
temporise à la Kro. Et puis, quand tout le monde est là, on sert le cocktail, mojito, blue lagoon... ce genre de trucs... Ensuite, on passe à table, et là, c’est surtout du vin rouge. Là déjà tout le monde est bien chaud, on s’entend plus.
Après, en général, il n’y a pas de dessert, la table s’en va, et ça part soit en soirée où on danse, soit en narguilé,... ou soit en grosse murge [30]... »
Étudiant en troisième année à l’École Centrale. Membre de l’étage 1I.
Les modes de convivialité des membres de l’étage 1I témoignent ainsi d’une
double intention : montrer leur maîtrise de l’univers de l’alcool – indispensable pour
faire partie des leaders – et marquer leur différence avec les habitants des autres étages, et notamment le 2D, en introduisant d’autres formes de convivialité que celles
qui sont fondées sur l’alcool.
Le cas de l’étage 2G est encore plus symptomatique de cette volonté de distinction dans la mesure où il s’agit, outre de l’étage des musiciens, de l’étage des fumeurs de cannabis. Cannabis d’un côté, alcool de l’autre ; la polarisation ici est
d’autant plus nette qu’il est possible de comparer leurs avantages respectifs en termes de convivialité. Ce clivage alcool/cannabis s’accompagne d’ailleurs d’un certain nombre d’autres clivages entre le 2D et le 2G – par exemple ; goût pour le rugby d’un côté, pour les sports de glisse de l’autre – qui tracent en définitive des profils d’élèves assez différents. Cependant, et malgré ces clivages, l’alcool tient une
place non négligeable dans les modes de convivialité des élèves de l’étage 2G :
« À notre étage, on boit quand même pas mal. Par exemple, quand on fait une
présoirée, comme avant le Quadra Bang, il y a des gens qui fument, des gens
qui boivent, et des gens qui font les deux... Moi j’avais bu six verres de whisky pur, j’ai été malade, et j’ai pas pu aller à la soirée. »
Étudiant en 2ème année de Centrale. Habite à l’étage 2G
Importance de la fête et de l’alcool, fonctionnement clanique : ainsi se caractérise donc la sociabilité des groupes les plus reconnus à Centrale, introduisant ainsi à
la fois de l’identité et de la différenciation dans l’organisation sociale de l’École.
Le fonctionnement de type clanique n’est cependant pas l’apanage des leaders. Il
concerne également un grand nombre d’autres étudiants, dont les modes de sociabilité ne s’articulent guère autour de la convivialité et de la fête. En effet, les élèves,
tenus de déménager à la fin de la première année, se regroupent par la suite en fonction de préférences et d’affinités qui peuvent parfaitement être liées à d’autres facteurs que la fête ou l’alcool : une région d’origine commune, par exemple, ou encore
une foi commune, comme c’est le cas des élèves membres de la Communauté Chrétienne de l’École. Or cette organisation par clans, cet « esprit de clan » comme nous
l’avons appelé, n’est pas sans avoir une influence sur l’esprit de corps qui caractérise
l’ensemble des élèves de l’École. Le fonctionnement clanique de l’École introduit en
effet un double clivage au sein du « corps centralien ». Clivage, d’abord, entre les
différents leaders, qui se scindent en plusieurs clans, chacun d’entre eux représentant une facette de la convivialité. Clivage, ensuite, entre les clans dominants et les
autres clans, dont la configuration des lieux permet de rendre compte. En effet,
compte-tenu de l’éloignement de l’École Centrale, presque tous les élèves habitent
sur le campus, qui est à la fois lieu de convivialité, lieu d’étude, et lieu de vie. Les
élèves les moins prompts à s’identifier aux valeurs de convivialité et de fête vont
donc malgré tout habiter sur le campus, et ils vont y développer des formes de
convivialité alternatives.
Ce double clivage ne remet certes pas en cause l’hégémonie du mode de vie festif qui garantit l’homogénéité du corps. Cependant, il en réduit la portée et en diminue la force : le clivage en clans dominants affaiblit le modèle convivial des leaders
qui se scinde en plusieurs sous-modèles concurrents, et l’existence d’autres formes
de convivialité réduit la puissance homogénéisante des pratiques festives. Pour cette
raison, l’unanimisme caractéristique des institutions englobantes est moins présent à
Centrale qu’à l’ESSEC, où l’espace laissé à la critique du modèle dominant s’avère
beaucoup plus réduit...
L’ESSEC : L’ALCOOL AU SERVICE DE L’ESPRIT DE CORPS
La vie de l’ESSEC se structure autour d’un certain nombre de cycles entrecroisés : début des cours pour les uns, départ en stage ou en apprentissage pour les autres, échanges à l’étranger pour d’autres encore, et ce jusqu’au terme de la scolarité.
Ces cycles sont rythmés par toute une série d’événements et de rituels destinés à
l’ensemble des étudiants, et dont la fonction est particulièrement bien illustrée par le
rôle qu’y joue l’alcool. Les plus typiques d’entre eux, outre le week-end
d’intégration et les soirées déjà évoquées, sont certainement les autres voyages qui
correspondent à des moments spécifiques de la scolarité, week-ends de réintégration
et de désintégration en particulier. Ces week-ends se rapprochent dans leur forme du
week-end d’intégration – destination proche, activités comparables... Cependant,
chacun de ces voyages a ses spécificités, en liaison avec la fonction propre qui est la
sienne. Le week-end de réintégration est destiné à tous les élèves entrant en
deuxième année de l’ESSEC. Ceux-ci retrouvent alors dans une ambiance festive et
alcoolisée les camarades perdus de vue durant l’été, période traditionnellement
consacrée à effectuer un stage en entreprise. Ce week-end permet ainsi à ces élèves
de s’immerger de nouveau dans l’ambiance de la Grande École, et de réaffirmer par
là leur adhésion au corps, dont ils avaient dû s’éloigner quelque temps. Le week-end
de désintégration est encore plus symptomatique de la force du lien qui unit les individus au corps. Il s’agit durant ce week-end, pour les élèves achevant leur cursus, de
dire adieu à l’École et à leur statut d’étudiant. Et cet adieu passe, de manière caractéristique quoique peu surprenante, par des débordements orgiaques encore plus affirmés qu’à l’accoutumée, comme en témoigne le président du Foy’s :
« Le week-end d’intégration, c’est pas grand chose par rapport à la désintégration, où les gens boivent encore plus, et couchent encore plus, parce qu’ils savent que c’est la dernière fois qu’ils ont l’occasion de faire la fête à
l’ESSEC. »
Étudiant en 3ème année de l’ESSEC. Président du Foyer des élèves (« Foy’s »).
Ainsi la scolarité à l’ESSEC se termine-t-elle comme elle avait commencé : une
orgie festive et alcoolisée par l’intermédiaire de laquelle les individus traduisent une
fois encore, une dernière fois sans doute, pour eux-mêmes et pour les autres, leur
adhésion à la communauté.
Il est également caractéristique, en particulier en comparaison du fonctionnement
clanique de Centrale, qu’à l’ESSEC il existe un très grand nombre de rites festifs qui
concernent non plus seulement telle ou telle fraction de l’École, mais l’ensemble des
étudiants d’une promotion, voire de l’École. C’est le cas par exemple de la campagne pour l’élection du BdE, au cours de laquelle deux listes s’affrontent pour avoir
le privilège d’organiser une année durant les manifestations festives qui rythment la
vie de leur École. Or on peut constater que tout au long de la semaine de campagne,
c’est un nombre très important d’étudiants qui s’y trouvent impliqués, et non les
seuls groupes d’individus que nous avons appelé
leaders, qui eux sont souvent
membres des principales listes candidates
. Les élèves s’impliquent dans la campagne de diverses manières, en soutenant une des deux listes principales
[31], ou plus
simplement en participant aux diverses activités proposées par les listes.
L’alcool joue également un rôle particulièrement important tout au long de la
campagne ; dans les apéritifs, les dîners, les soirées... Un rituel témoigne ainsi de
façon particulièrement symptomatique du rôle que joue l’alcool durant cette période : traditionnellement, les présidents des deux listes principales sont « enlevés »
et saoulés par des membres du Foy’s, avant d’être libérés. Il est aisé de percevoir
quelle est la symbolique de ce cérémonial ; là encore, il s’agit de tester les « capacités de buveur » de celui qui devra être le représentant et organisateur en chef de la
convivialité pendant un an.
Les rites festifs propres à l’ESSEC – élections du BdE, week-ends, soirées, spectacles... – jouent ainsi un rôle fondamental dans la cohésion du groupe. Tout
d’abord, parce que ces rites sont systématiquement le lieu d’une affirmation ou
d’une réaffirmation de la part des élèves de leur adhésion aux croyances et pratiques
caractéristiques du corps. Ensuite, parce que ces rites parviennent à agréger autour
d’eux un grand nombre d’étudiants, et à éviter ainsi le développement de clivages
semblables à ceux que l’on retrouve à Centrale.
Cependant, en dépit de cette grande capacité unificatrice des rites de l’ESSEC,
un certain nombre d’étudiants, ceux que nous avons appelés les
distanciés, restent
envers et contre tout rétifs aux modes de socialisation propres à l’ESSEC. Une
grande différence entre l’ESSEC et Centrale, fort importante, réside dans le devenir
de ces
distanciés : à l’ESSEC, les élèves de deuxième et troisième année n’habitent
pas sur le campus mais dans des appartements disséminés dans la ville
[32]. Les élèves
les moins intégrés à la vie de l’École – s’ils ne vont pas habiter à Paris comme les
plus irréductibles d’entre eux – logeant à plusieurs à Cergy-Pontoise, ne vont donc
plus guère participer à la vie de l’École que par l’intermédiaire des cours. Ils ne vont
donc en aucun façon influer sur la nature et le déroulement de la vie sociale à
l’École. C’est uniquement pour ceux, nombreux, qui acceptent le modèle de sociabilité dominant que l’École va être à la fois lieu d’étude et lieu de convivialité et de
vie. De ce fait, la vie sociale de l’École va être marquée par un puissant unanimisme,
et une très forte cohésion autour des valeurs de l’Institution, dont témoigne, de manière révélatrice, le caractère enchanté de l’expérience de nombreux enquêtés partageant le sentiment de vivre à l’ESSEC
« les plus belles années de (leur) vie. ».
Divers facteurs – « anti-campus », fonctionnement cyclique, rites et cérémonies
– contribuent ainsi à la formation, à la confirmation, et à la continuité de l’esprit de
corps à l’ESSEC
[33]. Un corps si puissant, en définitive, et investi d’une si forte
charge émotionnelle, qu’il semble
« éveiller dans les esprits, par la seule action
qu’(il) exerce sur eux, la sensation du divin » (Durkheim, 1912). Cette thèse se rapproche de celle formulée par Durkheim dans
Les Formes Élémentaires de la vie religieuse. Il est en effet tentant, en particulier à la lumière de l’analyse que nous
avons faite de la genèse de l’esprit de corps à l’ESSEC, de recouper notre distinction
expérience conviviale et festive/expérience scolaire avec la dichotomie durkheimienne sacré/profane. En effet, d’une part, et en vertu de l’ascétisme de la classe
préparatoire, l’expérience festive est fortement valorisée, au détriment de
l’expérience scolaire. De plus, à l’ESSEC, les deux expériences sont nettement séparées ; au monde quotidien des cours et des apprentissages s’oppose l’effervescence
conviviale des fêtes et des soirées. Enfin, un certain nombre d’individus, du fait de
leur lien avec le monde de la fête, sont particulièrement valorisés, voire sacralisés ;
en particulier ceux que l’on a appelé les
leaders. C’est le cas également d’un certain
nombre d’objets, au premier rang desquels se trouve – comme cette étude tend à le