2002
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Une « europe sociale » normative et procedurale : le cas de la strategie coordonnee pour l’emploi
Jean- Claude Barbier (CNRS)
Centre d’études de l’emploi 29 Promenade Michel Simon 93166 Noisy le Grand Cedex http ://www.cee-recherche.fr
La réflexion sur l’Union européenne du futur peut se nourrir de l’analyse des politiques communautaires actuelles : un cas intéressant est celui de l’emploi et des politiques sociales, un domaine dont l’importance a grandi au niveau communautaire, grâce en
particulier à la naissance, en 1997, de la « stratégie coordonnée pour l’emploi », appelée
plus couramment en français « stratégie européenne pour l’emploi ». La stratégie est fondée
sur un socle normatif très général, affirmant de façon discursive un petit nombre de grands
principes censés constituer le « modèle social européen ». Ce « modèle » se trouve en quelque sorte traduit en normes « opérationnelles » qui trouvent leur rationalité dans un policy
mix devenu « universel » en matière de politique économique, qui, en tant que discours, est
évidemment influencé par le paradigme « néo-libéral » de politique économique. Jusqu’à présent, la SEE s’est révélée être une procédure efficace de coordination. Une part essentielle de
ce succès tient à sa capacité à regrouper les politiques les plus variées, menées dans les différents pays. Dans les arènes nationales et communautaire, les actions d’une multiplicité
d’acteurs se trouvent désormais « encadrées », au plan cognitif et normatif, par la procédure
appliquée en commun dans les quinze pays, sous la direction des services de la Commission,
qui y trouvent un intérêt stratégique important. La généralité de cet encadrement et de ces
discours n’entraîne pas pour autant, loin s’en faut, une homogénéisation univoque.
To understand how community-level policies affect social policies in the EU’s
member states, and will affect them in the future, it is useful and indispensable to
analyze the current developments in this policy area. The European Employment
Strategy is, in this respect, a very interesting case in point. Initiated at the Luxembourg special job summit, the strategy has been rather smoothly developing for the
last five years and it is under review for decisions at the end of the year 2002. What
is remarkable is that, on the discourse level (from a “cognitive analysis” perspective)
conceptions and representations have considerably been unified among the actors
that participate to the devising and following-up of the strategy (both at Community
and national levels). Their policy discourse abides very broadly by the main tenets
of the sort of universal policy-mix that governs the entire planet today – although it
is bound to be more and more challenged in the future. But, going beyond this facevalue perspective, a remarkable maintenance of national differences and conflicting
views emerge. This diversity is, notably, interpretable in terms of national political
discourses and the values that underpin them.
La réflexion sur les développements futurs de la construction européenne peut se
nourrir de l’analyse des politiques communautaires actuelles et de leurs innovations
constantes. Comment un niveau « quasi-fédéral » influence-t-il actuellement les politiques nationales et vice versa ? Comment les deux niveaux interagissent-ils, construisant des politiques reliées entre elles ? Ces questions peuvent être examinées à
propos de
l’emploi et des politiques sociales, un domaine dont l’importance a grandi
au niveau communautaire, grâce en particulier à la naissance, en 1997, de la « stratégie coordonnée pour l’emploi
[1] « [appelée plus couramment en français « stratégie
européenne pour l’emploi » (SEE
[2] )].
Une série de travaux analysent la nouveauté et les conséquences de
l’introduction, depuis le sommet de Lisbonne (2000), de la « méthode ouverte de
coordination » (de la Porte et Pochet, 2002), comme exemple de « soft law » (par
opposition à la production réglementaire classique), ou de « coordination souple ».
La SEE en constitue l’un des cas.
Il y a bien des manières de comprendre les changements en cours, comme le
montrent les scénarios généraux présentés par ces auteurs et spécifiés selon les domaines de politique sociale envisagés. Nous proposons, pour notre part, d’examiner
si la notion de référentiel empruntée à B. Jobert et P. Muller (1987) est pertinente
pour comprendre quelques aspects des interactions entre les processus nationaux et
la coordination communautaire, en nous attachant particulièrement au contenu normatif des référentiels. Précisément, pour nous, un élément clé de cette approche tient
dans l’affirmation de la dimension cognitive des politiques publiques, entendues en
tant que fondées, notamment, sur des ensembles complexes de représentations portées par des acteurs, comprenant des valeurs, des normes, des images et des algorithmes (Muller, 1995). Bien évidemment, les politiques ne se réduisent pas à des
représentations
[3]. Cette analyse, menée initialement au plan national, se révèle-t-elle
féconde si on la transpose au plan communautaire ? Comment, de ce point de vue,
repérer
précisément des interactions entre niveaux de gouvernement (quasi-fédéral,
national, voir infra-national), mais aussi entre États membres ? On propose de
conduire cet examen en partant, à la fois, des éléments qui composent la SEE dans
son aspect communautaire, et de ses interactions avec des programmes empiriques
précis dans différents pays.
Après avoir rapidement présenté ses contours essentiels, nous montrerons que la
stratégie est fondée sur un socle normatif très général, affirmant de façon discursive
un petit nombre de grands principes censés constituer le « modèle social européen ».
Ce « modèle » se trouve en quelque sorte traduit en normes « opérationnelles » qui
trouvent leur rationalité dans un
policy mix devenu « universel » en matière de politique économique : il est énoncé dans un document approuvé annuellement par le
Conseil de l’Union Européenne, sous le titre de GOPE (Grandes orientations de politique économique
[4] ).
Jusqu’à présent, la SEE s’est révélée être une procédure efficace de coordination. Une part essentielle de ce succès tient à sa capacité à regrouper
les politiques les plus variées, menées dans les différents pays. Dans les arènes nationales et communautaire, les actions d’une multiplicité d’acteurs se trouvent désormais « encadrées », au plan cognitif et normatif, par la procédure appliquée en
commun dans les quinze pays
[5], sous la direction des services de la Commission, qui
y trouvent un intérêt stratégique important.
Le socle normatif très général et la référence à la politique économique considérée au plan international comme orthodoxe assurent une « neutralité » politique qui
n’est évidemment qu’apparente (la « neutralité » est évidemment impossible tant
qu’existent des propositions de politiques alternatives, visant des objectifs différents
et les hiérarchisant de façon variée). Mais ce cadre général de politique économique,
présent partout, installé depuis les années quatre-vingt, n’empêche pas une diversité
nationale considérable. En effet, l’examen de dispositifs concrets de politiques sociales dans quelques pays enseigne que le manteau commun des « valeurs communautaires » et la formulation de grandes orientations économiques, elles aussi communes, se sont révélés, dans la période qui va du traité d’Amsterdam (1997) à aujourd’hui, compatibles avec des systèmes nationaux de protection sociale dont la littérature comparative s’accorde à souligner qu’ils maintiennent leur diversité (Esping
Andersen, 1999 ; Scharpf et Schmidt, 2000 ; Pierson, 2001). La diversité, d’ailleurs,
n’est pas homogène selon les domaines de la protection sociale. Dans celui qui nous
intéresse ici principalement, l’emploi, quand on scrute en profondeur le contenu des
politiques, on s’aperçoit que des tendances communes cachent également cette diversité. Nous l’avons montré dans le cas de ce qu’on appelle « l’activation », en dégageant deux grands types idéaux, le libéral et l’universaliste (Barbier, 2002b).
Le point important nous semble être que, toutes embrassées dans le cadre commun de la SEE communautaire, des configurations normatives très contrastées se
perpétuent au niveau national. L’influence directe de la construction communautaire
contemporaine en matière d’emploi et de protection sociale apparaît, de ce point de
vue, strictement limitée. C’est sans doute qu’il ne faut pas rechercher, principalement, ses traces dans la transformation directe des systèmes nationaux.
Il faut montrer alors qu’il n’y a pas contradiction entre trois dimensions de
l’évolution dont une analyse superficielle jugerait,
a priori, l’assemblage comme
impossible ou paradoxal. En premier lieu, il y a l’adoption d’un
langage commun
qui, pris à sa valeur littérale, apparaît conforme à une politique économique néo-libérale, alors que toutes les politiques ne sont pas uniment néo-libérales
[6]. En second lieu, la
compétition des acteurs, plus ou moins vive, entre plusieurs options
(portées au niveau communautaire par des pays, par des tendances politiques, comités, groupes de pression, etc., difficiles à repérer et changeantes) se déroule par le
truchement de ce langage commun, qu’on peut qualifier, avec B. Jobert, de « référentiel libéral gestionnaire » (1994)
[7]. Enfin, bien qu’elles puissent, fonctionnellement, être rapportées à des dynamiques
procédurales communes (comme celle de
l’activation des politiques sociales, ou celle du caractère préventif du traitement du
chômage, pour ne prendre que deux exemples)
les politiques nationales n’en restent
pas moins substantiellement fort contrastées et construites dans les communautés
politiques nationales sur la base de débats, de controverses et de contradictions qui
n’ont rien de général et de procédural. Les divers plans nationaux d’action pour
l’emploi (PNAE) se sont bien intégrés dans la SEE, comme à l’écart de ces controverses politiques. On ne se querelle pas en France sur le caractère « actif » des politiques de l’emploi, mais on se déchire sur le contenu exact des obligations pour les
chômeurs du Plan d’aide au retour à l’emploi (PARE). En Italie, la grève générale
du printemps 2002 a posé les questions jointes de la protection contre le licenciement et des prestations d’assistance ou de chômage, dans des termes qui ne sont pas
traités au fond dans le plan national italien. Au Danemark, les plans nationaux ne
portent pas la trace du débat de fond qui a lieu, depuis 1993, à propos des « plans
d’action individuels » négociés avec les chômeurs et les bénéficiaires des prestations
d’assistance.
Pour l’avenir, on peut se demander si la procédure de la SEE peut, durablement,
réussir à articuler les trois dimensions mentionnées (langage commun, compétition
des acteurs, politiques nationales). De nombreuses questions complémentaires se
posent alors. La « mécanique » de la SEE peut-elle déboucher sur la construction
d’un accord, pas seulement discursif, mais appuyé sur des critères transnationaux sur
ce qu’est un emploi de qualité ? La notion de « précarité de l’emploi », qui a tant
d’importance dans les débats français et espagnols, peut-elle être dotée d’un contenu
communautaire commun et mesurable (Barbier et Lindley, 2002) ? La procédure de
coordination n’est-elle pas condamnée à s’user à cause de son caractère formel ? La
SEE est-elle susceptible de contribuer à créer les conditions d’un niveau « européanisé » de politique sociale, et si oui, que pourrait-il bien contenir, alors qu’il est, aujourd’hui, réduit pour l’essentiel aux fonds structurels et à la coordination des régimes de sécurité sociale
[8] ? Peut-on imaginer des « programmes », au sens classique,
qui relèvent « d’intérêts fonctionnels » transversaux à l’ensemble de l’Union
[9] ?
Comment en définir les bénéficiaires et les formes de légitimation ? Et, si c’était
possible, comment s’articuleraient-ils avec les programmes dont le contenu substantiel, pour leur part, ainsi que la légitimation par le combat politique, relèvent de la
communauté nationale ? À toutes ces questions, on ne connaît pas aujourd’hui les
réponses, mais le chemin emprunté jusqu’alors permet d’en préciser les conditions
de résolution.
1. LA STRATEGIE EUROPEENNE POUR L’EMPLOI : UN MECANISME
DEPOLITISE
1.1. UNE COORDINATION TYPIQUEMENT COGNITIVE ET PROCEDURALE
Il est tentant, en première analyse, de penser que la SEE est un processus de
coordination strictement procédural et « libre de valeur ». Mais ceci ne tient pas face
à la rhétorique très présente dans le discours politique de la Commission, axé sur la
supériorité du « modèle social européen » (Commission européenne, 2001). Les discours et documents communautaires mettent en valeur certaines orientations normatives particulières. Mais celles ci sont très générales.
La SEE a mis en place pour tous les États membres des obligations en matière de
politiques de l’emploi (pour l’essentiel, se coordonner avec les autres ; tenir compte
de « lignes directrices » (regroupées en « piliers »
[10] ) fixées chaque année par le
Conseil de l’Union pour fabriquer un Plan national d’action pour l’emploi – PNAE ;
transmettre à la Commission un rapport annuel sur les mesures prises et tenir compte
des recommandations adoptées collectivement par le Conseil de l’Union
[11].
Prenons par exemple les premières lignes directrices de la SEE. Elles énoncent le
principe général que les États doivent agir pour favoriser la capacité d’insertion professionnelle (ou l’employabilité) des chômeurs et des jeunes en particulier. Ce sont
au demeurant les seules qui furent dotées en 1997 d’un objectif quantitatif
[12] : progressivement, 100% des chômeurs devaient, sur une période de cinq ans, se voir
proposer une formation, un emploi ou « toute autre mesure propre à favoriser
l’insertion professionnelle » ; par ailleurs, au moins 20% des chômeurs devaient se
voir proposer une formation
[13]. Passons ici sur les problèmes de mesure, pour simplifier. Nous sommes en présence de l’érection d’une orientation normative commune, très générale, qui établit le fait de proposer aux chômeurs une conduite « active » (la formation, l’emploi) comme axiologiquement supérieur au fait de proposer
seulement une indemnité ou une prestation. Cette orientation, mise en œuvre dans tel
pays, s’accompagnera par exemple de la réduction du temps d’indemnisation, dans
un autre de son maintien, dans un troisième de l’imposition de dispositions punitives
pour ceux qui ne recherchent pas d’emploi, dans un autre encore, de l’extension des
services proposés aux chômeurs, etc. Mais aucune de ces stratégies précises n’est
préconisée dans l’énoncé des lignes directrices. C’est simplement l’orientation générale vers l’activité professionnelle qui est commune. Elle « encadre » des stratégies
nationales bien différentes du point de vue normatif et substantiel.
Ce ne sont donc pas ici des règlements impératifs et précis qui organisent les
obligations des gouvernements. En outre, la procédure n’est associée – contrairement au cas des politiques monétaires et budgétaires – à aucune forme de sanction.
L’originalité de cette forme de politique est donc de produire une « coordination co-gnitive » entre les États membres. La technique ainsi inaugurée sur la question de
l’emploi a été ensuite étendue et consolidée sous le nom de « méthode ouverte de
coordination ». Ici, le recours à « l’analyse cognitive des politiques publiques »
(Muller, 2000) semble aller de soi. Dénuée de moyens propres, financiers
[14] ou humains, privée d’une quelconque « mise en œuvre communautaire » qui se distinguerait de la mise en œuvre nationale
[15], la SEE est pour l’essentiel une affaire de construction de représentations communes, au travers desquelles s’expriment des configurations complexes d’intérêts (
Ibid., p. 193).
Elle peut s’analyser comme un ensemble d’activités fondées sur un contenu réglementaire (les dispositions du traité obligatoires pour tous les membres, en
l’occurrence son titre VIII) et un cadre cognitif (une série d’objectifs organisés en
quatre « piliers », eux-mêmes déclinés en « lignes directrices » des PNAE). Sous la
coordination des services de la Commission, les activités communautaire et nationales ont été progressivement « routinisées » (productions de rapports, rédaction et négociation des contenus des objectifs, rapport annuel, établissement et suivi
d’indicateurs, rédaction de recommandations, gestion des interactions de la SEE
communautaire avec les autres politiques communautaires, négociation et rédaction
des textes de la Commission, etc.). L’étendue et la nature des activités n’étaient pas
fixées à l’avance et ne pouvaient se déduire de la simple lecture du traité et du cadre
des piliers. De ce point de vue, on est bien dans un processus classique de
spill
over : au départ, rien ne laissait par exemple prévoir que les recommandations seraient systématiques et prendraient leur forme actuelle, fondées sur des règles non
écrites (Barbier et Sylla, 2001, p. 18,68). Rien ne laissait prévoir que la forme du
« plan national » allait être étendue plus tard au domaine de la lutte contre
l’exclusion sociale. Rien ne laissait anticiper l’occasion institutionnelle du sommet
de Lisbonne et des travaux de la présidence portugaise qui allaient donner naissance
à la « méthode ouverte de coordination », qu’on peut comprendre comme un effet
d’extension et d’imitation de la méthode initiale de la SEE, même si cela n’en résume pas la totalité (de La Porte et Pochet, 2002). Aux activités de la Commission et
des administrations nationales, il faut aussi ajouter celles des instances de l’Union
(Conseils européens, Conseil de l’Union dans ses différentes formations, Comités
divers comme le Comité de l’emploi et le Comité de politique économique, Parlement européen, représentation des partenaires sociaux, etc.). L’introduction de la
SEE ne s’est accompagnée d’aucune modification importante de moyens communautaires
[16] : le budget correspondant à ces activités fait partie du fonctionnement
des services, dont une partie est sous-traitée à des consultants (rapports, gestion de
séminaires, rencontres visant à échanger les « bonnes pratiques » et à établir des
«
peer reviews »). Dans ce processus, la Commission poursuit ses intérêts stratégiques propres.
De leur côté, les politiques nationales restent des agrégats de programmes, plus
ou moins clairement séparés d’autres politiques sociales (par exemple l’insertion et
les politiques de l’emploi en France, au Royaume Uni les New Deals et la politique
de l’inclusion, du welfare, etc.). Elles mobilisent les fonds et les acteurs de leur mise
en œuvre ; elles donnent lieu à des dispositions législatives décidées par les gouvernements et débattues devant les parlements ; elles portent, pour leur grande majorité,
d’importants enjeux électoraux. Elles touchent les « bénéficiaires » de leur ressort.
Elles sont présentes dans la communication politique des gouvernements.
On est donc en présence de deux types très différents de politiques : d’un côté
l’activité communautaire dans son interaction avec les autorités des États membres,
décrite ci-dessus, de l’autre, les politiques classiques qui relèvent de la compétence
nationale réitérée par l’article 127 du traité. Les caractéristiques des politiques nationales évoquées rapidement ici (moyens, légitimation, etc.) n’ont pas d’équivalent
dans la SEE en tant qu’activité communautaire. Mesurer l’influence de la SEE sur
les politiques nationales, dans un cadre instrumental ordinaire d’évaluation, est donc
un projet voué à l’échec, comme la Commission a été obligée de le reconnaître implicitement en publiant sa communication sur l’évaluation en été 2002 (Commission, 2002a).
L’idée simpliste d’une « conception communautaire » influençant des « conceptions nationales » est évidemment aussi à écarter, aussi bien parce que ces deux
« types » de conceptions sont plurielles et s’interpénètrent à tous les niveaux que
parce que la stratégie est le produit de négociations intergouvernementales. La SEE
se « matérialise » par des textes qu’on peut considérer comme autant de discours
normatifs (construits en commun, avec des luttes à propos des représentations
[17] ) à
propos des politiques, des programmes, et de « théories » du fonctionnement du
marché du travail et de la protection sociale
[18].
Le contenu de la SEE doit satisfaire deux contraintes juridiques formelles, exprimées dans le traité de la Communauté (Titre VIII). La première, mentionnée deux
fois (articles 126 et 128) est la
compatibilité
[19] avec les Grandes orientations de politique économique (GOPE) définies chaque année par une recommandation du
Conseil de l’Union
[20]. La seconde (article 127) est le respect de la pleine compétence des États membres en matière de politiques de l’emploi. Il est important de
présenter rapidement ce discours des GOPE car il mêle à la fois des orientations
normatives et des algorithmes de politiques, éléments possibles d’un « référentiel »
communautaire
[21].
1.2. LES GOPE, DISCOURS ECONOMIQUE ORTHODOXE, ET LEUR RAPPORT AVEC
LA SEE
En matière de politiques sociales et de l’emploi, il est peu douteux que
l’influence du « référentiel néo-libéral » s’exerce de façon privilégiée par
l’intermédiaire de la politique dirigée par la Banque centrale européenne (BCE). On
sait que ses décisions, comme le respect du Pacte de stabilité et de croissance, adopté en 1997, s’imposent aux États, sous peine de sanctions prévues par le traité. Ce
mécanisme entraîne donc des points de contrôle et un transfert effectif de décisions
vers le niveau communautaire.
Les GOPE adoptées chaque année sont censées assurer la « déclinaison » de la
doctrine économique générale, notamment en matière de marché du travail et de protection sociale : elles comportent systématiquement une rubrique « marché du travail » (une transversale et une par pays) à côté des rubriques « politique budgétaire », « marchés de produits et économie du savoir », « marché des capitaux ».
Superficiellement, on pourrait penser que la simple édiction de telles normes a
des conséquences déterminantes en matière de politiques nationales. Dans la réalité,
comme le montrent les débats actuels, fussent-ils limités, à propos du « Pacte de stabilité » (qui, lui, est doté d’un arsenal de sanctions), les GOPE énoncent plutôt un
langage général commun.
Le référentiel néo-libéral qui les informe est écrit dans un anglais néo-classique
orthodoxe qui ignore les différences institutionnelles entre pays. Il constitue une espèce de vulgate (Barbier, 2000a), que J.-P. Fitoussi (2000) a qualifiée avec raison de
« programme universel ». La version 2001 approuvée en juin de la même année
comporte les éléments essentiels de diagnostic économique et d’orientation normative suivants (Conseil, 2001, p.18) :
- Une plus grande participation au marché du travail est nécessaire (femmes et
travailleurs âgés surtout), ce qui induit la nécessité de développer des services de
garde des enfants et l’égalité des chances ainsi que la réforme des régimes de préretraite et de retraite ;
- Les politiques sociales doivent se concentrer sur les « exclus » ;
- Les systèmes de « prestations et de prélèvements » doivent être réformés pour
être plus favorables à « l’incitation au travail » ;
- La mobilité des travailleurs doit être favorisée en Europe car elle est insuffisante et cela suppose notamment la transférabilité des droits de retraite – donc une
action en faveur de la retraite par capitalisation ;
- L’apprentissage tout au long de la vie est un élément essentiel de l’adaptation
du capital humain, ainsi que l’amélioration de la qualité des emplois ;
- Les politiques de l’emploi doivent être actives et ciblées sur des populations
qui en ont le plus besoin, en coordination avec des politiques d’assistance efficaces ;
- La flexibilité et la sécurité doivent et peuvent être combinées ;
- Les écarts de salaire entre hommes et femmes qui reflètent une discrimination
doivent être réduits.
Ce discours économique normatif apparaît
globalement conforme aux analyses
libérales et au modèle libéral de protection sociale, en particulier à sa variante britannique contemporaine
[22]. Il n’est pas apparu avec l’invention de la SEE et ses influences dans les systèmes nationaux sont bien plus anciennes. En France, par
exemple, le processus de transformation du référentiel des politiques de l’emploi est
enclenché dès la fin des années quatre-vingt (Barbier et Sylla, 2001). Au Danemark,
autre exemple, les débats concernant l’introduction de plus de libéralisme remontent
aux premières années quatre-vingt-dix (Jorgensen, 2002).
Sous ses dehors lisses et généraux, ce discours entraîne le consensus, il est presque utilisé comme un « code neutre », même par des acteurs explicitement antilibéraux (Barbier et Sylla, 2001, p. 87-95). S’il devait être « appliqué » au sens où
par exemple une politique budgétaire et fiscale est « appliquée » dans un État membre, d’innombrables problèmes de combats de valeurs apparaîtraient. Ainsi, le privilège discursif accordé à l’activité des individus sur le marché du travail remet en
cause la légitimité des dispositifs de pré-retraite, voire celle des systèmes éducatifs
qui privilégient, comme le système français, des taux très élevés d’inactivité professionnelle chez les jeunes de moins de vingt-cinq ans, en raison de leur participation
à des activités de formation initiale. De même l’orientation danoise vers le développement de l’éducation et de la formation entre, au moins partiellement, en contradiction avec une logique d’acceptation de n’importe quel emploi disponible sur le marché du travail (Barbier, 2002b).
L’analyse des versions successives des GOPE montre que les injonctions se répètent d’année en année, en grande partie inchangées. Ce n’est donc pas aux GOPE
qu’il sied d’imputer des « effets » sur les politiques nationales (au demeurant méthodologiquement impossibles à objectiver, on l’a déjà dit). Il faut plutôt envisager
un processus différent : les élites politiques et administratives nationales se mettent
d’accord avec la Commission, en souscrivant aux GOPE, sur des orientations générales qu’elles disent partager en commun, mais la tâche de les mettre éventuellement
en œuvre précisément reste de leur ressort.
Ainsi, l’injonction de repousser dans les différents pays l’âge de la retraite
[23]
pour faire croître le taux d’emploi des plus âgés n’est jamais formulée avec précision
[24] : de telles questions, comme le montrent les exemples français, italien et allemand, restent strictement de la compétence du niveau national. C’est ce qui explique que la SEE, fût-elle appuyée sur des orientations néo-libérales à travers les
GOPE, n’a, jusqu’à présent du moins, pas posé de problèmes majeurs aux pays de
régimes différents. Les États membres, certes, affirment tous, année après année,
qu’ils font des efforts pour augmenter le taux d’emploi des plus âgés, mais les éventuelles conséquences concrètes de ces engagements se négocient dans le sein de
leurs systèmes institutionnels propres, avec leurs rythmes et leurs styles politiques
particuliers. Comme le montrent les PNAE successifs de la France, l’adoption du
langage commun de la SEE et des GOPE ne s’est pas révélée incompatible avec le
maintien de dispositifs importants de pré-retraites : bien loin que l’on puisse attribuer précisément à la SEE leur remise en cause autre que rhétorique, on assiste plutôt, dans les années récentes, à une difficulté réitérée de réformer ces programmes
sociaux (manifeste dans les contributions des partenaires sociaux aux PNAE français) qui a une explication institutionnelle nationale (Barbier et Sylla, 2001, p. 39-57).
Ce qu’il y a de commun entre les « référentiels » de la SEE et des GOPE, si on
peut les qualifier ainsi, se révèle donc à la fois suffisamment général et capable de
s’adapter à des stratégies très variées au plan national – y compris du point de vue
des contenus des politiques, mais aussi à l’ensemble des secteurs de la protection
sociale (lutte contre « l’exclusion » ou pour « l’inclusion », fonds de pension, etc.).
Insistons enfin sur un point, qui, dans une lecture rapide des versions successives
des GOPE (le projet du 24 avril 2002
[25], pour sa partie consacrée au marché du travail, est presque identique à celle de 2001) pourrait être escamoté. De tonalité générale néo-libérale, le discours de politique économique comporte cependant des notations qui n’appartiennent pas à la stricte orthodoxie. Au cours des années, ces différences ont plutôt eu tendance à s’accroître, tout en restant effectivement limitées. On
fait référence ici, par exemple, à la prise en compte, certes timide, dans les GOPE,
de la nécessité de contribuer à la « qualité des emplois », notamment à leur contenu
en qualification
[26]. On fait référence également à la prise en compte, dans ces orientations, de l’objectif d’égalité entre les femmes et les hommes, dont la reconnaissance, au moins dans les textes, ne cesse de s’affermir
[27]. Ces deux dimensions excèdent un discours purement orthodoxe sur l’offre de travail, et provoquent
d’ailleurs des controverses feutrées entre les différents comités dans l’arène bruxelloise (Barbier et Sylla, 2001, p. 83 et suivantes). Ces orientations autorisent la possibilité de variations des politiques, au double plan national et communautaire : empiriquement, rien ne permet, aujourd’hui, de prévoir qu’elles seraient suivies
« d’effets », ni la substance de ces effets potentiels.
Enfin, il faut insister sur les différences entre GOPE et SEE. Quels que soient les
effets de la règle de compatibilité de la SEE avec les GOPE, il n’existe juridiquement pas de stricte subordination de la première aux secondes. Cette situation se re-père, notamment, dans la rivalité du Comité de l’emploi et du Comité de politique
économique
[28]. La SEE, comme discours très influencé par l’orthodoxie économique
contemporaine, n’en reste pas moins distincte des GOPE et comporte des orientations normatives beaucoup plus précises en matière de qualité de l’emploi, de respect de l’égalité entre hommes et femmes, de compatibilité entre flexibilité et sécurité de l’emploi, de rôle des partenaires sociaux, d’orientations du système éducatif,
de lutte contre l’exclusion, etc.
Plus généralement, il y a toujours moyen d’inscrire au sein de la SEE un dispositif qui se présente
a priori comme relativement contradictoire avec les GOPE. Le
cas de la réduction du temps de travail en France est ici exemplaire, contre laquelle
les GOPE ont mis en garde à cause de ses conséquences potentielles sur
l’augmentation des coûts unitaires du travail. Par différence, les documents de la
SEE insistent, à propos de sa mise en œuvre en tant qu’outil de modernisation de
l’organisation du travail, sur ses aspects de modération salariale et de maintien de la
compétitivité. Ces différences, fussent-elles formellement minimes
[29], révèlent la
compétition existant entre différentes interprétations possibles d’un même discours
global de politique économique. La communication de la Commission sur
l’évaluation de la SEE (Commission, 2002a) porte aussi la trace de ces débats entre
des acteurs difficiles à identifier à cause de la complexité d’ensemble du processus
[30]. Elle invite en effet à modifier le calendrier de la SEE afin d’assurer une meilleure « complémentarité et le renforcement mutuel » entre GOPE et SEE (point 3.4
de la communication), ce qui laisse la place évidemment à plusieurs interprétations.
Parmi ces dernières, celle d’un rééquilibrage en faveur de l’importance de la SEE,
donc de la politique sociale vis à vis de la politique économique, ne saurait,
a priori,
être exclue.
1.3. COORDINATION PROCEDURALE ET SUCCES TECHNOCRATIQUE DE LA SEE
On a, avec raison, noté que le succès des processus de politiques publiques au
sein du périmètre d’action communautaire procure à son appareil une « légitimité
technocratique » (Radaelli, 2000, p. 29). La réussite de la coordination opérée par la
SEE peut être analysée de ce point de vue. Ses justifications sont, en effet, énoncées
sur le mode dominant de l’efficacité. En ce sens, le discours est construit de telle façon qu’il
semble écarter les problèmes politiques
[31]. Comme le note un acteur français que nous avons interviewé (Barbier et Sylla, 2001, p. 91) : « On ne parle jamais
d’idées, mais toujours de procédure ».
Par exemple, c’est l’approche en termes de «
what works /ce qui fonctionne
bien » qui domine et qui explique que la Commission encourage les « bonnes pratiques » (dont elle espère le transfert d’un pays à l’autre), et qu’elle organise des
«
peer reviews » dans lesquelles la discussion d’experts de l’administration et
d’experts indépendants est organisée. Le «
what works »
[32], en privilégiant le critère
de l’efficacité (l’
effectiveness et la
cost-efficiency ), n’épuise évidemment pas les
sources possibles de la légitimation, multiples et non spontanément compatibles
(Dehousse, 2000, p. 194
[33] ). La coordination procédurale de la SEE se révèle opératoire pour réaliser des compromis relevant d’une « idéologie molle » (Jobert, 1992,
p. 223-224). Ceux-ci empruntent plutôt à la version « gestionnaire » du libéralisme,
qui fournit des « savoir-faire pragmatiques » (Jobert, 1994, p.16-17) et permet aux
administrateurs et aux experts d’élaborer des « solutions pragmatiques plutôt que de
défendre des positions politiques » (Majone, 1994, p. 258).
Contrairement aux craintes de ceux qui s’alarment de la tonalité néo-libérale des
GOPE et de nombre de formulations en anglais des lignes directrices de la SEE, la
seule présence du langage commun de l’idéologie molle ne permet aucunement de
conclure à des « conséquences » sur
la substance des programmes d’emploi effectivement mis en œuvre dans tous les pays, et encore moins à leur homogénéisation, en
termes de processus de légitimation et d’orientations normatives dans les différents
pays de l’Union
[34]. De ce point de vue, comment fonctionne en effet cette procédure ? Prenons l’exemple de l’impulsion communautaire pour développer des approches qualifiées de « préventives » vis à vis du chômage. Les experts communautaires se sont nourris de l’analyse
fonctionnelle de l’
efficacité d’un grand nombre
d’expériences de programmes et de politiques : des analyses, particulièrement
conduites dans le cadre de l’OCDE (voir par exemple Fay, 1996 ; Martin, 1998), ont
progressivement répandu, dans ces communautés d’experts et d’administrateurs,
l’idée selon laquelle des politiques privilégiant une conduite « active » des chômeurs
sont les plus efficaces quand elles sont précoces. La logique de « l’activation des
chômeurs » s’est donc trouvée avoir le vent en poupe. En termes de composantes
d’un référentiel, on est ici en présence d’un « algorithme ». Cette
norme communautaire s’incarne dans le premier pilier de la SEE (favoriser l’
employabilité ). Elle regroupe bien les éléments d’un référentiel communautaire, fonctionnant comme un
corpus de représentations apparemment « dépolitisées ». Les orientations normatives
nationales concrètes sont laissées de côté : tout se passe comme si elles relevaient
d’une dynamique indépendante et comme si la distinction entre politiques de droite
et de gauche ne se posait pas au niveau communautaire. La définition très générale
de la SEE permet donc d’amples modulations selon les pays. Au besoin, une notion
communautaire peut toujours être produite, qui regroupe, selon des critères fonctionnels ou procéduraux, des politiques très différentes
[35]. L’activité de coordination, en outre, est principalement conduite par les élites administratives (Barbier et
Sylla, 2001).
2. L’ARTICULATION DES « VALEURS ET NORMES »
ENTRE NIVEAU COMMUNAUTAIRE ET NIVEAUX NATIONAUX
Les analyses précédentes peuvent être confrontées plus en détail à des cas
concrets de programmes que nous avons choisis dans trois pays, relevant chacun
d’un des «
welfare regimes » de la littérature comparative (Esping Andersen, 1999),
et portant sur des programmes
a priori fonctionnellement « équivalents ». Le tableau
suivant illustre ce cadre d’analyse à partir de l’examen de dispositifs
[36] contemporains qui entrent tous, dans la SEE, sous la rubrique du pilier 1 (améliorer la capacité
d’insertion professionnelle – ou, comme on veut, « l’employabilité ») et la ligne directrice 1 (politiques actives pour les jeunes). Nous tentons, à titre exploratoire, de
schématiser la façon dont les référentiels nationaux de ces programmes précis
s’articulent avec les éléments de ce qu’on vient de décrire comme le « référentiel
communautaire » de la SEE, aussi bien en termes de théories du marché du travail
(algorithmes) qu’en termes de valeurs et normes.
Une telle analyse comporte des difficultés méthodologiques considérables et bien
connues quand on travaille à objectiver des valeurs. Disons ici quelques mots de travaux qui ont tous fait l’objet de critiques pour leurs limites manifestes.
Une approche en termes de « programme mental » (Hofstede, 1980) transmis aux
individus d’une nation donnée, par une socialisation à chaque fois particulière, est
particulièrement caricaturale en raison de son déterminisme, mais aussi de ses méthodes. Il est, à tout le moins, peu convaincant de présenter les « cultures nationales » en termes de traits stables (chez Hofstede, la distance au pouvoir, le refus de
l’insécurité, la masculinité et l’individualisme) qui se combinent différemment selon
les pays. L’approche de P. d’Iribarne, pour différente qu’elle soit, appelle des critiques de même type.
[37] De leur côté, malgré leur fragilité méthodologique, des travaux sociologiques portant sur les valeurs « fondamentales » sont utiles pour repérer
des constantes
[38] ou des évolutions à un niveau très général. Ils mettent en lumière la
pertinence de facteurs religieux historiques (Inglehart, 1999), qui contrastent
l’Europe protestante, l’Europe catholique et le monde anglophone. Sur des bases
théoriques et méthodologiques analogues, d’autres enquêtes, comme les vagues de
l’
European Value Survey (EVS) ou de l’
Eurobaromètre, apportent aussi des éléments très intéressants pour la comparaison entre pays. Galland et Lemel (1995) ont,
par exemple, comparé l’évolution des systèmes de valeurs entre pays, à partir des
questionnaires de l’EVS entre 1981 et 1990, qui distinguent un groupe « nordique »
d’un groupe « mediterranéo-germanique » ; les différences de valeurs entre les deux
groupes persistent dans le temps, bien que leur distance diminue. À la différence
d’approches strictement culturalistes, ces analyses font une place à des évolutions
communes dans le temps. Les valeurs et les normes n’y sont donc pas données une
fois pour toutes et elles évoluent, notamment sous l’effet de l’influence étrangère ou
de diffusion de représentations sociales communes, voire de dynamiques plus globales, comme celle de la « modernisation culturelle ». Ces approches permettent aussi
une prise en compte de l’hétérogénéité interne des pays (Galland, 2002).
Jusqu’à présent, ces approches se révèlent toutefois malaisées à articuler avec
l’analyse des politiques sociales. Il n’en est pas moins douteux que les valeurs aient
une influence dans les choix institutionnels qui les concernent et que, malgré leur
construction dans l’histoire, elles ne constituent pas des références immémoriales et
fixes. L’important semble être de les relier à des acteurs, des périodes et des contextes institutionnels précis, comme l’ont suggéré Maurice et ses collègues (1992), répondant à P. d’Iribarne. Elles trouvent leur place dans une « cohérence sociétale »,
qui, pour nous, inclut les institutions du marché du travail, la protection sociale, et
des valeurs générales en vigueur dans la communauté politique concernée. Jorgensen (2002) a présenté, de ce point de vue, une analyse fort convaincante du cas du
Danemark, où il explique à la fois la construction historique de valeurs communes
aux acteurs de la politique sociale dans ce pays et leur évolution historique, sans
tomber dans le travers qu’on reproche généralement aux analyses dites « culturalistes ».
Nous illustrons, dans notre tableau, les différences et articulations, en travaillant
sur trois des éléments que Muller (1995) retient comme faisant partie des référentiels, à savoir les valeurs, les normes, et les algorithmes sur lesquels sont construits
des programmes spécifiques. Faute de place, nous ne détaillons pas les éléments
d’une comparaison plus précise de dispositifs (voir pour plus de précisions, Barbier,
2002b).
Au sein des valeurs de niveau national, on peut distinguer une première strate qui
relèverait de l’histoire longue (niveau 1), et un système de valeurs plus récent, associé au système national de protection sociale, construit depuis le XXe siècle (niveau
2). La plupart sont communes à tous les États sociaux européens (le « modèle social
européen »), nonobstant les variations nationales (notamment dans la hiérarchie différente établie entre elles) ; d’autres sont spécifiques de groupes de pays, selon les
classements habituels des types de systèmes de protection sociale (niveau 3). Pour
objectiver ces trois premières catégories de valeurs, on dispose de peu d’outils méthodologiques incontestables.
En revanche, les valeurs invoquées par les gouvernements pour justifier les politiques sociales et de l’emploi, considérées plus étroitement en tant que « discours
politiques »
[39] sont plus accessibles (niveau 4). Dans un pays donné, on peut faire
l’hypothèse qu’elles sont en large partie partagées par différents acteurs et courants
politiques participant à certains « styles politiques », tout en se séparant selon les
clivages du type droite/gauche (niveau 5). Les valeurs véhiculées par le discours politique – avec leurs variations entre droite et gauche – ont de l’importance dans leur
relation (au moins partiellement) cohérente avec les institutions de la protection sociale et du marché du travail. Loin de l’hypothèse universaliste, selon laquelle tous
les pays seraient confrontés aux mêmes problèmes, leur identification contribue justement à signaler les spécificités de chaque type de protection sociale (Barbier et
Théret, 2001,2002 ; Schmidt, 2000, p. 235 notamment). D’où les difficultés qui apparaissent pour l’articulation d’un discours politique fédéral européen et des discours politiques nationaux (légitimation, possibilité même de construire un langage
porteur de significations, et non pas simplement d’un code fonctionnel).
Si on poursuit l’analyse, on passe alors aux niveaux de normes opératoires et
d’algorithmes. Les systèmes de valeurs nationaux (niveaux 1 à 5) se révèlent cohérents avec des normes générales qui sont communes aux politiques sociales du pays
considéré (niveau 6) et avec des normes de niveau plus détaillé (niveau 7). À leur
tour, les normes peuvent être articulées avec les algorithmes des programmes ou leur
« théories normatives d’action » (Chen, 1990). À cet ensemble on peut associer le
système des acteurs institutionnels du marché du travail et de la protection sociale
propres à chaque pays (esquissé en dernière ligne du tableau).
Les jeunes Britanniques au chômage sont poussés à prendre les emplois tels
qu’ils se présentent sur le marché, dans une logique « d’emploi d’abord » et de services peu diversifiés, tous orientés par le rapport immédiat avec le marché du travail ; ils sont susceptibles de sanctions mises en œuvre systématiquement dès qu’ils
font défaut ; leur prestation d’assistance est faible, bien inférieure au salaire minimum. C’est ainsi qu’on les « active » et qu’on leur propose d’augmenter leur « employabilité » (vue comme capacité à s’adapter aux « besoins du marché du travail »)
et d’augmenter, plus tard, leurs revenus et d’améliorer leur statut, et en tous les cas
d’avoir des revenus du travail supérieurs à ceux du « welfare » (l’assistance).
Les jeunes Français peu qualifiés, ou éprouvant des difficultés particulières, sont
vus par l’administration de l’emploi comme des gens pour qui il faut mettre en œuvre des actions de discrimination positive. Considérés comme éloignés du marché du
travail, on prévoit de les aider à organiser des trajectoires qui passent, éventuellement, par des dispositifs d’emplois publics temporaires, mais aussi par la fourniture
de services sociaux non directement liés au travail. Cette action relève des politiques
d’insertion, considérées comme un « impératif national », selon la loi. L’accent n’est
pas mis sur les sanctions et l’incitation, mais plutôt sur l’accompagnement des trajectoires et la participation à la citoyenneté (Barbier et Théret, 2001). L’insertion,
plutôt que l’« activation », relève d’un discours politique de « solidarité », laquelle
s’illustre aussi dans la spécificité française de l’importance des « politiques familiales » ( versus l’assistance).
Quant aux jeunes Danois, leur « activation » est placée sous la justification des
« droits et devoirs » combinés. Pour eux, c’est un droit d’avoir accès à une palette de
services universels très variée, qui va de la formation initiale à l’emploi, parfois public (dans les collectivités locales, notamment), jusqu’à des programmes de « réhabilitation ». Le plan d’action individuel qu’ils signent avec les autorités résulte pour
eux dans l’obligation de faire ce qu’ils ont conjointement convenu avec leur travailleur social ou leur agent de l’emploi. Les sanctions sont extrêmement rares, la formation est privilégiée, les allocations d’assistance ou d’indemnité de chômage sont
parmi les plus généreuses en Europe et fort proches des salaires de base dans le cas
des personnes peu qualifiées.
Ces trois profils concrets d’activation ou de traitement « préventif » s’insèrent
tous dans les normes de la SEE. On voit facilement, sans pouvoir ici entrer dans plus
de détails, qu’ils sont immensément hétérogènes. L’analyse ici présentée, pour
schématique qu’elle soit, confirme et complète ce que nous avons montré dans la
première partie de cet article.
La production communautaire des représentations fondant la SEE se signale
donc par la coexistence (i) d’un discours de référence articulant des valeurs très générales (niveau 2 du tableau) et (ii) d’une vulgate économique d’inspiration orthodoxe exprimée dans un anglais fonctionnel (niveau 6 du tableau). Les représentations politiques nationales en sont influencées, au moins au niveau du lexique politique (il y a incontestablement contamination des discours politiques nationaux, Barbier et Sylla, 2001). Ce processus est bien antérieur à la mise en œuvre de la SEE et
correspond à la diffusion générale du paradigme économique orthodoxe et au recul
de l’influence du keynésianisme.
Les discours politiques nationaux, cependant, conservent leur spécificité, qui est
clairement interprétable en termes de cohérence avec le type de système national de
protection sociale (niveaux 3 et 4 du tableau) et, bien sûr, avec l’hétérogénéité très
grande des programmes sociaux, et, plus particulièrement ici, celle des régimes
d’activation (Barbier, 2002b) ou des « labour market regimes » (Wood, 2001).
Les valeurs générales (niveau 2) sur lesquelles le discours communautaire est
étayé sont, globalement, compatibles avec les valeurs nationales du même niveau, ce
qui produit un discours communautaire lisse et général, souvent amphigourique, et
pour ainsi dire vide de signification
[40], dénué de relations significatives avec des
référents
[41] précis, car, par définition, en l’absence de programmes autonomes communautaires, de
vrais programmes n’existent que dans les États membres.
Du point de vue de l’articulation communauté/nations, l’ensemble est (fonctionnellement) cohérent
[42]. Mais la hiérarchie des niveaux est importante. Les valeurs
mobilisées par les discours politiques nationaux (niveau 4) et dans les débats droitegauche (niveaux 5) sont d’ordre supérieur à la norme générale de la vulgate économique orthodoxe (niveau 6). Ce qui permet d’expliquer qu’à la fois les programmes
peuvent entrer dans les catégories de la SEE et être axiologiquement très hétérogènes (se référant à des algorithmes de dispositifs eux aussi hétéroclites).
L’analyse exploratoire conduite ici n’aborde pas avec précision la question des
acteurs pertinents en fonction des différents niveaux des valeurs et normes. Ce sont
évidemment les experts, les économistes, les élites et les fonctionnaires au sein de la
Commission et dans les administrations centrales qui sont les producteurs et les propagateurs actifs des discours communautaires. Ces acteurs interagissent dans des forums et des arènes : le poids, dans les décisions finales, des arènes communautaires,
devient de plus en plus important (Barbier et Sylla, 2001). Ils se distinguent de ceux
qui mettent en œuvre les politiques, et qui, globalement, sont restés jusqu’à présent
fort éloignés de la procédure de la SEE, comme le montrent les évaluations nationales des premières années de la SEE, remises à la Commission
[43].
Les politiques nationales existant avant le lancement en 1997-98 de la SEE n’ont
été que peu modifiées dans leur contenu « de terrain ». L’influence antérieure de la
diffusion du référentiel néo-libéral est beaucoup plus importante, mais elle s’est
exercée à un niveau très général. La tradition des politiques, fermement cohérente
avec les types de protection sociale, est, globalement, maintenue, avec des contrastes
immenses entre les pays, comme par exemple entre le Danemark, la France et le
Royaume Uni. Cette évolution s’accompagne cependant d’une homogénéisation
d’un discours politique dont la référence économique sous-jacente est bien
l’orthodoxie néo-libérale. Elle est aussi associée à de constants changements de management public, qui, en retour, modifient les systèmes d’acteurs et les modalités de
production des politiques. Ce qui n’empêche pas les systèmes nationaux de protection sociale de résister vaillamment (Pierson, 2001).
Pour répondre aux questions envisagées au début de ce texte, dans l’état actuel
des choses
[44], on voit mal comment ce processus pourrait favoriser les conditions de
la création de programmes sociaux
fédéraux. À cet égard, la proposition de création
d’un revenu minimum communautaire («
Euro-stipendium ») paraît particulièrement
irréaliste. Schmitter et Bauer (2001) suggèrent en effet la suppression des fonds
structurels et de la politique agricole commune pour le financer. Cette proposition,
qui encourt les critiques habituellement faites aux projets existants de revenu inconditionnel sur des bases nationales, paraît d’un extrême irréalisme pour deux raisons principales, qui ressortissent à la fois aux valeurs et aux algorithmes des politiques existantes.
La première tient aux modalités d’attribution des revenus minimaux existants actuellement au plan national : partout, ceux-ci sont l’objet de vifs débats, dans une
ambiance générale d’exigence de « contreparties » en termes de conduite des bénéficiaires. Les justifications et les contrôles de l’attribution de l’assistance se conçoivent dans les communautés nationales et, très souvent même, sur des bases locales.
Dans ces conditions, on voit mal comment l’attribution d’un revenu communautaire,
supplémentaire des prestations existantes, pourrait acquérir une quelconque légitimité. En outre les auteurs ne voient pas que leur hypothèse d’efficacité supérieure de la
distribution de revenus à des personnes pauvres, par rapport au financement de programmes sociaux ou agricoles, pose des problèmes de justice. C’est évidemment une
manière bien commode de résoudre les limites des fonds que de les supprimer. Cela
permet d’éviter de se poser les problèmes politiques et les problèmes d’objectifs qui,
dans le cadre de l’élargissement, ne peuvent plus être traités comme ils l’ont été à
Berlin en 1999 (Fayolle et Le Cacheux, 2001).
La seconde remarque tient à l’oubli des questions de gestion. Cette erreur, commune à toutes les propositions existantes dans les cadres nationaux, prend ici plus de
relief, quand on la rapporte, en outre, à l’expérience du Fonds Social Européen
(Barbier, 1999b). La Commission est, en effet, désormais engagée dans un processus
de retrait des tâches de mise en œuvre (réduction du nombre des Programmes
d’initiative communautaire, renforcement du rôle des États membres et transferts
des responsabilités de gestion au plan national, incitation à la performance de gestion). La référence gestionnaire actuelle de la Commission est celle d’un « principal » qui contrôle des « agents » à l’aide d’outils à distance, comme l’évaluation et
le contrôle. La proposition de faire gérer, par les services de la Commission, un programme (visant à distribuer dans l’Union un revenu minimum à un nombre de personnes compris entre sept et quarante-quatre millions, selon les hypothèses retenues)
est en complète contradiction avec la tendance actuelle du management communautaire et avec toute l’expérience acquise des administrations sociales nationales.
Si les nouveaux programmes fédéraux paraissent ainsi lointains, les développements de la SEE pourraient toutefois déboucher sur la construction commune de
nouvelles normes substantielles. La SEE, en effet, comporte déjà des orientations
normatives d’inspiration communautaire, la principale étant l’égalité entre les hommes et les femmes, introduite également dans la formulation des recommandations
des GOPE, on l’a vu. L’accent mis plus récemment sur d’autres dimensions comme
la lutte contre la discrimination et le développement durable étend le potentiel
d’influence de normes communes. L’introduction (émergente) de la « qualité dans
les politiques sociales et de l’emploi » (Commission, 2001), depuis le sommet de
Lisbonne, semble redevable d’une analyse analogue. En ce sens, il y a concurrence
entre le référentiel des GOPE et celui de la SEE, et le résultat de cette concurrence
n’est écrit par avance ni au niveau communautaire, ni dans chacun des pays.
Pour l’instant, le principe de l’égalité des hommes et des femmes apparaît, dans
le domaine social, comme le seul domaine où la Commission jouit d’un pouvoir
normatif
précis et relativement autonome
[45]. Il s’agit du seul principe concernant les
personnes qui ait fait l’objet d’une valorisation symbolique supérieure, puisque
« l’égalité des hommes et des femmes » est désormais inscrite dans les principes dits
de «
mainstream »
[46] du traité d’Amsterdam « instituant la Communauté » (article
2), au plus haut niveau hiérarchique des normes juridiques. Les autres dimensions de
mainstream, l’environnement, le développement durable, n’ont pas de conséquences
juridiques directement individuelles. Le plein emploi ne figure pas non plus parmi
ces normes les plus élevées.
La force de l’égalité des hommes et des femmes est loin de relever d’une interprétation univoque au sein des programmes et des services communautaires (Barbier
et Rack, 1999). Elle n’a donné lieu qu’à de rares applications concrètes dans le cas,
par exemple, du Fonds social européen en France. Il reste qu’elle étend son influence de plus en plus dans les systèmes juridiques des États membres, comme en
témoignent les récentes dispositions législatives en France qui concernent la discrimination en raison du genre (loi du 9 mai 2001).
Le transfert et la construction croisée de normes juridiques de l’Union vers les
États membres, dans le domaine social, est par ailleurs présent depuis longtemps en
matière de droit du travail et d’hygiène et sécurité. Il est probable que, sur un certain
nombre de domaines des politiques sociales et de l’emploi, le droit peut constituer
un vecteur « d’européanisation » plus vraisemblable que ce que l’on pourrait attendre de programmes fédéraux. Les réflexions sur les contrats de travail (Supiot, 1999)
sont un domaine jusqu’à présent resté relativement séparé de la stratégie européenne
pour l’emploi et des fonds structurels. Mais, dans le même temps, la SEE a donné
lieu à la mise en place des indicateurs concernant la « qualité de l’emploi », en décembre 2001. L’égalité professionnelle des hommes et des femmes y est présente,
notamment via un indicateur de ratio salarial entre les hommes et les femmes.
D’autres droits substantiels, et non pas seulement procéduraux, pourraient connaître
des extensions comparables, qui influeraient alors plus directement sur les contenus
des politiques sociales et de l’emploi coordonnées ou cofinancées. Ainsi la dynamique « inter-étatique » en matière d’emploi pourrait bien emprunter le chemin du
droit communautaire. Ce n’est là bien sûr qu’une hypothèse. En tout état de cause,
elle n’implique pas la disparition du rôle des États nationaux pour la régulation des
relations de travail et la protection sociale, mais, comme l’indique Alain Supiot
(2003, p. 394), elle suppose la complexification de leur rôle dans l’adaptation de règles qui ne sont plus simplement d’origine nationale.
·
BARBIER J.C., 1998, À la recherche de la politique européenne de l’emploi, in Barbier J.-C. et Gautié J., dir., Les politiques de l’emploi en Europe et aux États
Unis, Cahiers du CEE, PUF, Paris, p. 357-380.
·
BARBIER J.-C., 1999a, À propos des difficultés de traduction des catégories
d’analyse des marchés du travail et des politiques de l’emploi en contexte comparatif européen, Communication au séminaire « Catégorisations des statuts
d’emploi et d’activité », LASMAS - IRESCO, Paris, 15 novembre 1999, Cahiers
du Lasmas, 00-2, p. 21-41 [ Document de travail, 2000, n° 3, CEE, septembre,
30 p.].
·
BARBIER J.-C., 1999b, La mise en œuvre du programme Objectif 3 : contribution
aux réalisations, aux résultats et à l’impact du programme en France, Document
de travail CEE 99-27, août, 140 p. + annexes [repris dans Rapport de recherche
CEE, n° 4, juin 2002].
·
BARBIER J.-C., 2000a, Juger l’« Europe sociale » en termes d’efficacité et d’équité ?,
in Alcouffe A., Fourcade B., Plassard J.M. et Tahar G., Efficacité versus équité
en économie sociale, Tome 1, L’Harmattan, Paris, p. 199-211.
·
BARBIER J.-C., 2000b, Le programme de l’objectif 3 du Fonds social européen dans
le système des politiques de l’emploi, de l’insertion et de la formation professionnelle en France (1994-2000), in Bilan de la politique de l’emploi en 1999,
Dossiers de la DARES n° 5-6, Documentation Française, p. 31-40.
·
BARBIER J.-C., 2002a, Marchés du travail et systèmes de protection sociale : pour
une comparaison internationale approfondie, Sociétés contemporaines, n° 45-46,
p. 191-215.
·
BARBIER J.-C., 2002b, Peut-on parler d’activation de la protection sociale en Europe ?, Revue française de sociologie, 43-2, avril-juin, p. 307-332.
·
BARBIER J.-C., LINDLEY R. 2002, La précarité de l’emploi en Europe, CEE 4 pages,
n° 53, septembre, 4 p.
·
BARBIER J.C, RACK C., 1999, L’égalité des chances entre les hommes et les femmes : les politiques de l’emploi françaises à la lumière des politiques européennes, Revue française des affaires sociales, octobre-décembre, n° 4, p. 113-130.
·
BARBIER J.-C., SYLLA N.S., 2001, Stratégie européenne pour l’emploi : les représentations des acteurs en France, rapport pour le ministère du Travail et de l’Emploi,
décembre, CEE, Noisy le Grand, 119 p.
·
BARBIER J.-C., THÉRET B., 2001, Welfare to Work or Work to Welfare, the French
Case ? in Gilbert N. and Van Voorhis R., Activating the Unemployed : A Comparative Appraisal of Work-Oriented Policies, Transaction Publishers, p. 135-183.
·
BARBIER J.-C., THÉRET B., 2002, The French Social Protection System Path Dependencies and Societal Coherence, in Gilbert N. editor, Continuities and
Change in the Welfare State : Marginal Adjustments or a Paradigm Shift ?,
Transaction Publishers, (forthcoming).
·
CHEN H.T., 1990, Theory-driven evaluation, Sage, London.
·
COMMISSION EUROPEENNE, 2001, Communication « Politiques sociales et de
l’emploi : un cadre pour investir dans la qualité » – 20-6-2001, COM (2001) 313
final.
·
COMMISSION EUROPEENNE, 2002a, Communication de la Commission au Conseil, au
Parlement européen, au Comité économique et social et au Comité des régions,
Bilan de cinq années de Stratégie européenne pour l’emploi, COM 416 (2002)
final, 17.07.02. Bruxelles.
·
COMMISSION EUROPÉENNE, 2002b, Commission recommendation for the Broad
Guidelines of the Economic Policies of the Member States and the Community,
EC/FIN/210/02-EN, 24.04.02, Brussels.
·
CONSEIL DE L’U NION EUROPEENNE, 2001, Recommandation du Conseil du 15 juin
2001 sur les GOPE des États membres et de la Communauté, 9326/01. Bruxelles.
·
DEHOUSSE R., 2001, Les institutions européennes en quête de légitimité : nécessité
d’une approche privilégiant la procédure, in La Gouvernance dans l’Union européenne, Cahiers de la cellule de prospective, Commission européenne, Luxembourg, p. 185-205.
·
DEHOVE M., THERET B., 2000, L’union européenne comme innovation institutionnelle, in Tallard M., Théret B. et Uri D., dir., Innovations institutionnelles et territoires, L’Harmattan, Logiques sociales, Paris, p. 403-440.
·
DE LA PORTE C., POCHET P., 2002, eds, Building Social Europe through the Open
Method of Co-ordination, PLE Peter Lang, Bruxelles.
·
ESPING ANDERSEN G., 1999, Social Foundations of Post-industrial Economies, Oxford University Press, Oxford.
·
FAY R.G., 1996, Enhancing the effectiveness of active labour market policies
(ALMP) : evidence from programme evaluations in the OECD countries, OECD,
Labour market and social policy occasional papers, n° 18, Paris.
·
FAYOLLE J., LE CACHEUX J., 2001, Après la présidence française : l’Union Européenne, entre l’Euro et l’élargissement, Lettre de l’OFCE, n° 202, OFCE, 7 p.
·
FITOUSSI J.P., 2000, L’avenir de l’Europe : l’ambition d’un autre contrat social, Revue de l’OFCE, n° 75, octobre, p. 165-182.
·
GALLAND O., 2002, Les dimensions de la confiance, Futuribles, n° spécial, juilletaoût, n° 277, p. 15-39.
·
GALLAND O., LEMEL Y., 1995, La permanence des différences, une comparaison des
systèmes de valeurs entre pays européens, Futuribles, n° 200, juillet-août,
p. 113-130.
·
GIDDENS A., 1998, The Third Way, Polity Press, Cambridge.
·
GIDDENS A., 2000, The Third Way and Its Critics, Polity Press, Cambridge.
·
GOETSCHY J., 1999, The European Employment Strategy : Genesis and Development, European Journal of Employment Strategy, vol. 5, n° 2, p. 117-137.
·
HOFSTEDE G., 1980, Culture’s Consequences, International Differences in Work Related Values, Sage, London.
·
INGLEHART R.F., 1999, Choc des civilisations ou modernisation culturelle du
monde, Le Débat, mai- août, p. 23-54.
·
D’IRIBARNE P., 1991, Culture et effet sociétal, Revue française de sociologie,
XXXII, p. 599-614.
·
JOBERT B., 1992, Représentations sociales, controverses et débats dans la conduite
des politiques publiques, Revue française de science politique, 42 (2), p. 219-234.
·
JOBERT B., 1994, Le tournant néo-libéral en Europe, L’Harmattan, Paris.
·
JOBERT B., M ULLER P., 1987, L’État en action, politiques publiques et corporatismes, PUF, Paris.
·
JORGENSEN H., 2002, Consensus, Cooperation and Conflict, The Policy Making
Process in Denmark, Edward Elgar, Cheltenham.
·
M AJONE G., 1994, Communauté économique européenne : déréglementation ou reréglementation ? La conduite des politiques publiques depuis l’Acte Unique, in
Jobert B., Le tournant néo-libéral en Europe, L’Harmattan, Paris, p. 233-263.
·
M ARTIN J. P., 1998, What works among active labour market policies : evidence
from OECD countries’ experiences, Labour market and social policy occasional
papers, n° 35, Paris.
·
M AURICE M., SELLIER F., SYLVESTRE J.-J., 1992, Analyse sociétale et cultures nationales, réponse à Philippe d’Iribarne, Revue française de sociologie, XXXIII-1,
janvier-mars, p. 75-86.
·
M ULLER P., 1995, Les politiques publiques comme construction d’un rapport au
monde, in Faure A., Pollet G. et Warin P., 1995, La construction du sens dans
les politiques publiques, débats autour de la notion de référentiel, L’Harmattan,
Paris, p. 153-179.
·
M ULLER P., 2000, L’analyse cognitive des politiques publiques : vers une sociologie
politique de l’action publique, Revue française de science politique, vol. 50, n° 2,
avril, p. 189-208.
·
PIERSON P., ed., 2001, The New Politics of the Welfare State, OUP, Oxford.
·
RADAELLI C. M., 2000, Policy Transfer in the European Union : Institutional Isomorphim as a Source of Legitimacy, Governance : An International Journal of
Policy and Administration, vol. 13, n°1, January, p. 25-43.
·
SCHARPF F.W., SCHMIDT V.A., eds., 2000, Welfare and Work in the Open Economy,
From Vulnerability to Competitiveness, vol. I, Oxford University Press, Oxford.
·
SCHMIDT V. A., 2000, Values and Discourse in the Politics of Adjustment, in
Scharpf F.W. and Schmidt V.A., eds., Welfare and Work in the Open Economy,
From Vulnerability to Competitiveness, vol. I, Oxford University Press, Oxford,
229-309.
·
SCHMITTER P., BAUER M.W., 2001, A (modest) proposal for expanding social citizenship in the European Union, Journal of European Social Studies, vol. 11 (1),
p. 55-65.
·
SUPIOT A., 1999, dir. Au delà de l’emploi, Flammarion, Paris.
·
SUPIOT A., 2003 (forthcoming), Governing Work and Welfare in a Global Economy,
in Zeitlin J. and Trubek D., Governing Work and Welfare in a New Economy,
European and American Experiments, Oxford University Press, Oxford, p. 372-401.
·
W OOD S., 2001, Labour Market Regimes under Threat ? Source of Continuity in
Germany, Britain and Sweden, in Pierson P., ed., The New Politics of the Welfare State, Oxford University Press, Oxford, p. 368-409.
[1]
L’article 125 du traité de la Communauté déclare que les États membres et la Communauté
« s’attachent à élaborer une stratégie coordonnée pour l’emploi » (en anglais
work towards developing a coordinated strategy for employment, en allemand
arbeiten auf die Entwicklung einer koordinierten Beschäftigungsstrategie ).
[2]
La Commission, en 2001, a lancé une procédure d’évaluation de la SEE, qui consiste en une agrégation d’évaluations nationales accompagnée d’éléments transversaux (pour publication en 2002).
Nous avons conduit à cette occasion une étude de l’évolution des représentations des acteurs en
France (Barbier et Sylla, 2001).
[3]
P. Muller (2000) fait une présentation détaillée de l’approche cognitive, qui s’intéresse aux « cadres
d’interprétation du monde », pour poser la question du « rapport entre politique (s) et construction
d’un ordre social dans des termes renouvelés » (p.189). Il souligne l’un des axes essentiels de ce
programme de recherche : « l’approche cognitive des politiques publiques ne s’oppose pas à une
approche fondée sur les intérêts et les institutions, puisqu’elle considère que les intérêts mis en jeu
dans les politiques publiques ne s’expriment qu’à travers la production des cadres d’interprétation
du monde » (p. 193).
[4]
Voir leur analyse détaillée plus loin.
[5]
À des degrés divers, les pays candidats d’Europe centrale et orientale sont également impliqués
dans ce processus.
[6]
Leurs traces empiriques sont nombreuses et bien connues, par exemple : la générosité et la durée,
aussi bien que la conditionnalité et l’égalitarisme de l’indemnisation du chômage, l’importance de
la protection sociale, la diversité des services sociaux et publics, etc.
[7]
Le consensus fonctionnel à propos du
policy mix quasi-universel ne signifie pas que le référentiel
communautaire « dépolitisé » soit figé ; bien au contraire, il est en constante discussion et évolution
et les configurations complexes d’acteurs (entre États, entre États membres et Commission) se
montrent capables de l’influencer.
[8]
Sans compter, bien sûr, la politique agricole commune.
[9]
On fait référence ici à l’analyse de Dehove et Théret (2000) qui envisagent une analogie entre
l’Union européenne et le Canada en considérant ces deux entités politiques comme l’expression
d’un même type particulier, « inter-étatique », de fédéralisme, ce qui les distinguerait du « fédéralisme intra-étatique », caractéristique de l’Allemagne et des Etats Unis. Selon eux, dans un fédéralisme inter-étatique, l’État fédéral est obligé de « fonder sa légitimité exclusivement à partir des intérêts fonctionnels et de son efficacité à maintenir le pacte fédéral » (p. 411). Les auteurs utilisent
ici le qualificatif « fonctionnel » dans un sens spécifique. Dans les systèmes fédéraux, pour eux,
deux principes de division sont présents, qui, dans l’État unitaire, sont confondus : la division fonctionnelle (« structuration sociale des intérêts sur la base des rapports économiques ») et la division
territoriale (« structuration des intérêts sur la base de l’appartenance à des communautés localisées »). Transposé en Europe, le fédéralisme canadien permettrait d’envisager une « européanisation de certains domaines de compétence qui [viendraient] en retour légitimer une redéfinition de
l’architecture institutionnelle globale de l’Union » (p. 414).
[10]
Voir sur ce point Barbier (1998). Les « piliers » sont : l’augmentation de l’employabilité, le développement de l’esprit d’entreprise, l’adaptation des travailleurs et des entreprises, l’égalité des
chances entre les hommes et les femmes. Chacun des piliers est détaillé en plusieurs lignes directrices.
[11]
Pour une analyse détaillée, voir Barbier, 1998 ; Goetschy, 1999.
[12]
Plus tard, un objectif commun de taux d’emploi global (70%) a été fixé pour 2010, modulé pour le
groupe des plus de 55 ans (50%) et pour les femmes (60%). Un objectif intermédiaire de 67% (global) et de 57% (femmes) est fixé pour 2005.
[13]
Disposition refusée à l’époque par le gouvernement espagnol (voir Barbier, 1998).
[14]
Notons que, depuis le sommet de Berlin, en 1999, et la réforme des fonds structurels, le FSE (Fonds
social européen) du nouvel objectif 3 est désormais considéré explicitement et réglementairement
comme le « bras armé » de la SEE. L’analyse du FSE (objectif 3) est une source intéressante de
compréhension des effets des politiques communautaires (Barbier, 2000b).
[15]
En réalité, nous avons montré que cette assertion est une simplification car, la politique – fut-elle
uniquement faite de mise en place de cadres cognitifs de coordination, comporte de toutes façons
des séquences de mise en œuvre, c’est à dire, l’action d’acteurs sociaux qui conçoivent, écrivent et
échangent des textes, évaluent, négocient, contrôlent, etc. (Barbier, 1999b).
[16]
L’introduction, ultérieure, de la coordination de la SEE avec la politique du Fonds social européen
(FSE) (objectif 3) n’a pas modifié les montants alloués, mais seulement leur orientation (Barbier,
2000b).
[17]
Nous n’approfondissons pas ce point ici, abordé ailleurs (Barbier et Sylla, 2001). La lutte se fait par
exemple à propos des indicateurs.
[18]
Ces textes, écrits en anglais international, posent de nombreux problèmes de traduction. Voir sur ce
point Barbier 1999a ; 2002a.
[19]
La compatibilité n’est pas la subordination. Il y a compétition entre le Comité de l’emploi et le
Comité de politique économique sur cette question (Barbier et Sylla, 2001).
[20]
À la majorité qualifiée, dans sa formation dite « ECOFIN », c’est à dire traitant des matières économiques et financières.
[21]
Voir pour des précisions complémentaires Barbier, 2002b.
[22]
Pierson (2001, p. 435) en souligne les principaux traits : la connexion entre un «
income support »
(l’assistance) et le marché du travail est essentielle ; la flexibilité salariale est traitée comme le
principal mécanisme contre le chômage élevé ; c’est un système qui accepte implicitement de larges différences de salaires et en particulier aux dépens des faiblement qualifiés ; la pression à la
flexibilité va de pair avec la recherche d’« incitations au travail » qui justifient la rigueur du système d’assistance ; et cela débouche sur la subvention aux bas salaires via les
tax credits.
[23]
On peut aussi imaginer, comme Giddens (1998, p. 120) de le supprimer au nom du fait que cet âge
conduit à l’existence de ce qu’il a appelé un «
retirement ghetto ».
[24]
Les conclusions de la présidence du sommet de Barcelone (mars 2002) comportent une recommandation visant à « chercher d’ici à 2010 à augmenter progressivement d’environ cinq ans l’âge
moyen effectif auquel cesse, dans l’Union européenne, l’activité professionnelle » (point 32 des
conclusions, « une stratégie pour l’emploi renforcée »).
[25]
Commission européenne, 2002b.
[26]
Mention en est faite dans les recommandations du marché du travail en 2001 et 2002, pour
l’essentiel en liaison avec l’injonction d’augmenter le capital humain : ici, formation et éducation
sont vues comme de possibles incitations à travailler, des méthodes pour rendre le travail plus attrayant.
[27]
Dans la version 2002 des GOPE, cette dimension a été renforcée (Commission, 2002b). Les recommandations sur le marché du travail incluent la nécessité de la production de services de garde
pour les enfants et pour les autres personnes dépendantes, qui ont fait l’objet d’orientation quantitative au sommet de Barcelone. Elles demandent aussi aux Etats membres de s’attaquer aux facteurs
de l’écart des rémunérations entre hommes et femmes.
[28]
Le Comité de l’emploi a été créé par le traité d’Amsterdam, transformant un précédent comité informel. Le Comité de politique économique, pour sa part, a été créé par le Conseil et n’a pas de
base juridique équivalente dans le traité, malgré son éminente importance.
[29]
D’une certaine façon, l’analyse des documents communautaires relève de méthodes analogues à
celle de l’étude des textes des congrès des partis communistes soviétiques ou chinois. Le langage
de la Commission, nonobstant de grands problèmes de traduction dans les différentes langues, relève d’une analyse fine comme celle du langage diplomatique (Barbier et Sylla, 2001) : il ne peut
jamais seulement être pris à sa valeur littérale.
[30]
Dans un pays donné, cette identification est plus aisée. Ainsi, dans le cas de la France,
l’introduction de la « prime pour l’emploi » fait l’objet d’interprétations très divergentes selon les
acteurs politiques ou administratifs concernés ; on lui trouve des justifications « rawlsiennes » ou
« keynésiennes » (Barbier et Sylla, 2001).
[31]
Le discours apparemment neutre, construit autour de « l’efficacité », est suffisamment « mou »
pour autoriser (et coordonner) des configurations différentes d’objectifs et de normes.
[32]
L’équipe gouvernementale de Tony Blair affectionne particulièrement cette expression qui évoque
la fameuse déclaration de Deng Xiaoping sur les chats et les souris : « Peu importe qu’un chat soit
noir ou blanc pourvu qu’il attrape les souris » avait déclaré le dirigeant chinois, après la chute de la
bande des Quatre en 1976.
[33]
Celui-ci distingue cinq types d’argumentation de la légitimité : approche par le mandat législatif,
modèle de la responsabilité ou du contrôle, approche privilégiant l’expertise, approche favorisant la
procédure, approche fondée sur l’efficacité.
[34]
La Grande Bretagne apparaît comme le seul pays de l’Union dans lequel il y a congruence entre le
référentiel gestionnaire et le contenu substantiel de la politique libérale.
[35]
D’une certaine façon, Anthony Giddens, en tant que « gourou » de Tony Blair, est familier de
l’exercice. Répondant notamment aux critiques de son
Third Way, il prétend qu’existent en Europe
« quatre
third ways différents », celle qui est «
market-oriented » au Royaume Uni, la «
market-and
consensus oriented » des Pays Bas, la «
reformed-welfare-state » de la Suède et la «
state-led » de
la France (2000, p.30-31).
[36]
Ont été retenus, pour la France, le programme TRACE (Trajet d’accès à l’emploi), le
New Deal
pour les jeunes au Royaume Uni, les programmes spécifiques d’
ak