2002
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Stigmatisation et integration sociale au guichet d’une institution familiere le bureau de poste d’un quartier populaire
Yasmine Siblot
Doctorante en sciences sociales à l’EHESS Paris CSU-CNRS, IRESCO, 59-61 rue Pouchet, 75017 Paris Laboratoire de sciences sociales ENS-EHESS, 48 boulevard Jourdan, 75014 Paris Yasmine. Siblot@ens.fr
L’étude ethnographique des relations au guichet d’un bureau de poste dans un quartier populaire de banlieue parisienne permet de saisir des rapports pratiques entre une
institution étatique familière et son public. Du fait de leur position subalterne, des conditions
de travail, et des relations qui se nouent avec la clientèle, les guichetiers ont une attitude ambiguë à son égard, qui oscille entre mise en œuvre stricte des règlements et investissement
dans des relations de sociabilité. Les relations des habitants avec l’institution et avec ses
agents sont ainsi ambivalentes : relations de domination, qui peuvent être stigmatisantes,
quand les agents adoptent une attitude « tatillonne », elles peuvent être des relations intégratives, quand la « serviabilité » des guichetiers le permet.
Relations between Street Level Bureaucrats and Inhabitants of a Popular Urban Area in a Post Office.
This field work study in a post office in a urban popular area gives elements for the
analysis of practical relations between a local public agency and its public. Agents
have an ambiguous attitude towards local population, because of their professional
position, of their working conditions and because of their relations — socially distant but familiar — with customers. Their attitude varies between strict respect of
rules, and involvement in deeper sociability. Clients are mainly dominated in those
front office relations, but helpfulness and familiarity allow the development of more
integrative relations with the institution and its employees.
Les relations entre les services publics et leur public suscitent depuis longtemps
une attention institutionnelle qui, dernièrement, s’est manifestée à travers un intérêt
nouveau pour l’« accueil ». De nombreux travaux en sciences sociales se sont ainsi
développés en France, dans des directions différentes : sociologie des relations de
service, sociologie de la communication, sociologie des organisations, sociologie du
travail, ou sociologie politique. Ces travaux sont pour partie orientés par une préoccupation gestionnaire, qui vise à « moderniser » des pratiques relationnelles (Demailly, 1998). Ces dernières années, des recensions (Strobel, 1993 ; Weller, 1998) et
des publications (notamment : Joseph, Jeannot, 1995 ; Warin, 1997 ; Dubois, 1999 ;
Weller, 1999), ont montré l’intérêt qu’il y a à considérer les relations entre des
agents et leur public non comme un « problème », mais comme un « poste
d’observation » (Borzeix, 2000).
Cet article
[1] se propose d’analyser, à travers l’étude des relations entre les agents
et les usagers d’un petit bureau de poste
[2] d’un quartier populaire d’une commune de
proche banlieue parisienne, que nous appellerons Cheny
[3], les rapports pratiques qui
se nouent et se révèlent au guichet entre des institutions étatiques et les populations
qui en dépendent. On suppose en effet que les relations administratives sont une
forme centrale des rapports entre les institutions publiques et les personnes, un lieu
essentiel de leur matérialisation. Comme l’a montré V. Dubois (1999) à propos des
relations entre agents et allocataires des CAF (Caisses d’allocations familiales), ces
relations sont ambivalentes : relations de domination, de contrôle et de normalisation, elles sont aussi des relations intégratives. On s’attachera à montrer à travers la
situation étudiée que cette tension est particulièrement accusée dans un quartier populaire de banlieue, et dans un bureau de la Poste. Cette institution constitue un
maillon de ce que N. Elias (1991) nomme les « chaînes d’interdépendance » :
l’ensemble des interactions indirectes entre l’État et les individus. Ce maillon est
exemplaire des transformations qui affectent ces interdépendances. Administration
dépendant du ministère des PTT, puis établissement public commercial exerçant des
missions de service public, depuis la réforme de 1991, La Poste est en effet placée
au premier plan des transformations des services publics suivant une logique commerciale (Teissier, 1997), qui induisent entre autres la promotion de nouvelles normes relationnelles au guichet
[4].
La posture de recherche adoptée dans ce travail, à la suite des publications récentes citées, conduit à considérer l’analyse d’interactions au guichet comme le moyen
privilégié pour comprendre les relations entre une institution et son public. Mais ces
interactions ne peuvent être comprises isolément : il faut élargir leur analyse à celle
des situations et relations sociales qui les structurent (Bourdieu, 2000). Cette approche a été celle de V. Dubois qui souligne l’importance de prendre en compte les
« autres rapports sociaux dans lesquelles elles s’inscrivent (organisation institutionnelle, positions et trajectoires des interactants, effets de l’issue des échanges etc.). »
(1999, p. 13). On explorera plus particulièrement la manière dont les variations dans
la distance sociale qui sépare les agents et les habitants orientent leurs relations au
guichet. Comme l’a en effet montré H. Becker à propos des relations d’institutrices
de maternelle avec des enfants de milieux sociaux différents, la distance ou la
proximité sociale au public contribuent à constituer des attitudes très variables de la
part des agents. Plus précisément, l’inscription de ces relations de guichet dans
l’ensemble des relations sociales à l’échelle du quartier
[5] nous permettra de prendre
en compte les positionnements sociaux complexes – de classe, professionnels, et locaux
[6] – qui se jouent. Le parti pris méthodologique est, de ce fait, celui de l’enquête
ethnographique. Cette approche permet en effet, par la mise en relation des situations observées et des positions objectivées, de décrire et analyser les relations entre
ces guichetiers de la poste et les habitants d’un quartier populaire, en remontant du
situationnel au structurel (Schwartz, 1993).
L ’ENQUETE
C’est en effectuant un « stage d’études » que j’ai commencé cette enquête en
1999, dans un bureau de poste au sud de Cheny, et à la direction départementale
de La Poste dont il dépend
[7]. J’ai alors mené un travail d’enquête trois jours par
semaine pendant deux mois, au sein du bureau. Ayant une position d’étudiante
observant ouvertement, je n’ai que marginalement participé aux activités du bureau. Outre les observations recueillies de façon informelle (prise de notes en dehors du bureau), ou formelle (position assise avec un carnet au guichet), j’ai effectué des entretiens informels avec la totalité des agents et des entretiens enregistrés avec quatre d’entre eux. Par ailleurs, j’ai mené des observations dans la salle
et j’ai fait des entretiens avec huit personnes venant fréquemment à la poste. J’ai
également pu assister à des réunions et consulter des documents dans deux services, le service marketing-réseau départemental, qui s’occupe des relations commerciales à la clientèle, et un service national, la Direction du service public et de
l’aménagement du territoire, essentiellement chargé des dispositifs liés à la Politique de la ville. Enfin, le retour régulier dans le quartier et occasionnel dans le
bureau depuis 2000, a permis d’affermir certaines analyses.
Nous verrons dans ce texte comment l’étude ethnographique de relations de guichet permet de saisir des rapports pratiques ambivalents à une institution étatique
familière. Dans un premier temps, nous examinerons les conditions sociales dans
lesquelles prennent place ces relations et les caractéristiques de la situation dans ce
bureau de poste où s’instaure un « relationnel bizarre » entre guichetiers et habitants.
Puis nous verrons que les relations au public peuvent constituer tour à tour une
contrainte ou une ressource pour les agents, qui instaurent des relations ambiguës
fondées, suivant les situations, sur le respect « tatillon » de règles, ou sur la valorisation de leur « serviabilité ». Cela nous permettra de comprendre en quoi, même si les
modalités des relations à l’institution sont fortement subies par les habitants, elles
comportent aussi des dimensions intégratives.
1. UN « RELATIONNEL BIZARRE » :
LES CONDITIONS SOCIALES DES RELATIONS AU GUICHET
Comme le relève l’un des guichetiers, un « relationnel bizarre » s’instaure entre
eux et les « clients »
[8]. La position des guichetiers, employés proches des classes
moyennes mais subalternes, comme les conditions de travail spécifiques à ce bureau
de quartier populaire, et les relations qui se nouent avec la clientèle, marquées à la
fois par une distance sociale et une forte interconnaissance, se traduisent en effet par
des oscillations entre des attitudes contradictoires des agents à l’égard du public.
LE BUREAU D’UN QUARTIER POPULAIRE
Cheny est une commune fortement industrialisée jusqu’aux années 1980. En
1999
[9], la population active de la ville est ouvrière à 27,4 %, employée à 35,6 %,
compte 22,3 % de professions intermédiaires, 9,5 % de cadres et professions intellectuelles supérieures, et 5,2 % d’artisans et commerçants. Elle est marquée par un
fort taux de chômage (16,7 % d’après le recensement de 1999). La population totale
compte 17,2 % d’étrangers. Le bureau est situé entre deux quartiers tels que les définit l’INSEE : la zone du « Grand ensemble », d’environ 13 500 habitants, quartier
prioritaire de la politique de la ville en tant que Zone urbaine sensible (ZUS), et
« Les champs », un quartier pavillonnaire de 6 500 habitants.
Le « Grand ensemble » a été construit dans le cadre d’une ZUP entre 1964 et
le milieu des années 1970. En 1999, la population du « Grand ensemble » est
caractérisée par un certain nombre de particularités : des habitants plus jeunes
que la moyenne sur la commune, une plus forte proportion d’étrangers (23 %).
La population active est très majoritairement employée (41,5 %) et ouvrière
(34,3 %), et compte seulement 3,7 % de cadres. Le taux de chômage y est plus
élevé que dans les autres quartiers (23 %). Les trois quarts des ménages sont
locataires, la majorité des logements sont en HLM (67 %). Au sein du « Grand
ensemble », le quartier Victor Hugo se démarque par sa taille et sa situation :
comprenant 1 200 logements, et plus de 4 500 personnes, il est le plus éloigné
du centre-ville.
Le quartier « Les champs » est un ensemble de constructions pavillonnaires
d’avant-guerre qui s’étend entre les grands ensembles et l’ancien centre-ville.
En 1999, la moyenne d’âge est plus élevée que dans le reste de la ville. La
composition de la population active est moins ouvrière (25,4 %) et employée
(32 %) que l’ensemble de la commune, et compte 10,4 % de cadres. Le taux
de chômage est plus faible que pour l’ensemble de Cheny, mais atteint néanmoins 13 %. La proportion d’étrangers est légèrement inférieure à la moyenne
communale (16 %). Un ménage sur deux est propriétaire, les locations HLM
ne représentent que 19 % des logements, et les maisons individuelles représentent 42 % des logements. Une information complémentaire tirée du recensement de 1990 montre que cet habitat est néanmoins modeste : les logements
excédant 3 pièces ne représentent que 33 % de l’ensemble.
La population desservie par le bureau (pour les recommandés par exemple), qui
excède légèrement celles des quartiers du « Grand ensemble » et « Les champs », est
donc importante, plus de 20 000 personnes. Dans ce quartier, où l’on peut distinguer
deux groupes, l’un de classes moyennes, l’autre, beaucoup plus important, de classes
populaires, le travail des guichetiers, sur lequel pèsent les contraintes de
l’organisation du travail, est soumis à des tensions particulières.
TRAVAILLER AU GUICHET : UNE POSITION SOUS TENSIONS
La position des guichetiers, intermédiaire mais subalterne, est incertaine. Depuis
la réforme de 1991, les « agents polyvalents » qui travaillent au guichet sont désormais des salariés de « classe II » suivant la nouvelle grille, qui comporte quatre classes : ils se démarquent ainsi de la majorité des postiers, facteurs ou en centre de tri,
qui sont en classe I. Néanmoins, ils font l’expérience de la subordination au travail.
Le bureau étudié, qui dessert la zone du sud de Cheny, n’est pas un bureau
distributeur de courrier, contrairement au bureau de la Poste Principale où travaillent les facteurs. Il ne compte ainsi que dix-neuf salariés : outre le chef
d’établissement, M. Barberac, et un chef d’équipe, le personnel est composé
de deux conseiller financiers, deux « caissiers » responsables des grosses transactions financières, onze « agents polyvalents » tous susceptibles de travailler
au guichet, mais plus ou moins spécialisés, deux emplois jeunes chargés de
« l’accueil » dans la salle du public, et une femme de ménage.
Les guichetiers sont soumis aux horaires stricts de l’organisation par « brigades »
(une équipe du matin et une de l’après-midi), et au contrôle de l’encadrement, qui
porte sur les divers aspects de leur travail. Ces dimensions sont d’abord administratives et comptables : le respect des procédures, en matière de procuration par exemple, ou l’exactitude du montant de la caisse sont explicitement vérifiés. S’il n’y a pas
officiellement de norme de productivité, la rapidité du service est également évaluée : le nombre d’opérations effectuées par chaque agent est comptabilisé et annoncé, ce qui crée une pression qui se traduit notamment par des comparaisons des
agents entre eux. Enfin, la valorisation croissante de la dimension commerciale du
travail de guichet est à l’origine de contrôles particulièrement pesants. Les agents
sont soumis à des objectifs commerciaux individuels, et le bureau doit atteindre des
« chiffres » de vente, contrainte collective qui se répercute sur le travail de chacun.
Les agents sont ainsi tenus de vendre les produits Prêts À Poster et Prêt À Envoyer
(enveloppe et colis pré-timbrés, qui dégagent un bénéfice), ventes sur lesquelles ils
sont symboliquement commissionnés (3 %), et ils doivent inciter les clients à rencontrer les conseillers financiers. Ce travail commercial est suivi de près par les directions nationales et régionales qui envoient des « clients mystère », venant incognito au guichet pour évaluer la prestation.
Afin d’améliorer ses performances, la direction départementale a mis en place
une série de cinq visites « mystère » par an. Chaque enquêteur doit remplir
une grille qui comporte trois rubriques, dont la plus importante en termes de
barème (64 points sur 80) concerne la « relation clientèle » elle-même subdivisée en deux : 17 points portent sur l’application de la « méthode
BRASMA » (dire Bonjour Madame ou Monsieur, Regarder, porter de
l’Attention, Sourire, dire Merci, Au revoir Madame ou Monsieur), les 47 autres concernent la vente des produits Prêts-à-Poster et l’incitation à une prise
de rendez-vous avec un conseiller financier. Une éventuelle mauvaise notation, comme il y en a eu lors de mon enquête à Cheny, rejaillit sur
l’encadrement, qui le répercute sur les guichetiers.
Le travail au guichet est donc soumis à des contraintes fortes, mais tous n’y sont
pas assujettis en permanence. Les contraintes inégales et les hiérarchies internes font
ainsi varier le rapport au travail de guichet, comme l’a étudié L. Chaty (1990). Parmi
les onze agents qui se relaient au guichet, trois d’entre eux, les « caissiers » et la
comptable, n’y travaillent qu’exceptionnellement. Les guichetiers sont ainsi au
nombre de huit : cinq le sont exclusivement, Lise, Rosie, Carole, Jeanne et Sylvie,
tandis que Arnaud, Aline et Jean-François partagent leur temps entre le guichet et
diverses tâches à l’« arrière ». Cela introduit une hiérarchie entre agents, qui se double de différences en termes de statuts : parmi les guichetiers six sont fonctionnaires,
deux sont en CDI. Des remplaçants en CDD, comme Roger, sont également présents.
Les caractéristiques de la population du quartier et de la clientèle du bureau induisent des conditions de travail particulières. Les habitants qui utilisent les services
bancaires de La Poste sont nombreux : environ 10 000 personnes sont des « clients
financiers » du bureau, c’est-à-dire y ont un compte, de l’épargne ou un placement
financier. La part des opérations financières (dépôts, retraits, mandats, consultations
de soldes) est de ce fait prédominante au regard des activités de traitement du courrier ou de vente. La fréquentation du guichet est de plus élevée, surtout pendant les
périodes d’affluence, comme les journées de versement des allocations familiales
(vers le 5 du mois), ou des ASSEDIC (vers le 10), pendant lesquelles les cadences
sont élevées (un guichetier reçoit alors plus de 100 clients au cours d’une vacation
de 5h). La crainte des agressions et des fraudes a en outre conduit, du fait de
l’accumulation de consignes départementales et de décisions locales concernant notamment les bureaux situés comme celui-ci en « ZUS », à l’instauration de règles de
sécurité particulièrement strictes, voire excédant les normes nationales, qui alourdissent le travail et imposent aux guichetiers de multiplier contrôles et vérifications,
notamment en ce qui concerne l’identité des clients, à qui deux pièces d’identité
peuvent être demandées, pour des gros retraits par exemple.
Vis-à-vis des objectifs de productivité et commerciaux, servir cette clientèle peut
sembler particulièrement contraignant, et cela a pu être mesuré en termes de coûts
subis par La Poste (Gadrey, Ghillebaert, Gallouj, 1998). La faible maîtrise de la langue française et de l’écrit d’une partie du public oblige notamment les guichetiers à
fournir des explications sur une procédure, sur un produit. Il arrive que les guichetiers soient amenés à lire les courriers qu’ont reçus les clients, prenant ensuite en
charge la démarche ou indiquant ce qu’il faut faire. Plus couramment, ils sont amenés à remplir eux-mêmes des formulaires pour les mandats et les recommandés, ce
qui ralentit le rythme des passages. De plus cette clientèle qui a des ressources modestes achète peu de produits pré-timbrés et se renseigne rarement sur les produits
financiers. Mais au-delà des bas revenus du public, la relative faiblesse des ventes
dans ce bureau est liée au type de relations établies entre guichetiers et habitants.
Ces relations sont fréquentes et routinières : beaucoup de clients effectuent très régulièrement les mêmes opérations. Les guichetiers ne peuvent évidemment pas proposer à cette clientèle d’habitués à chaque visite les produits de La Poste, et encore
moins un rendez-vous avec un conseiller financier.
Enfin, alors que la majorité des clients appartient aux classes populaires, les
agents peuvent être caractérisés comme appartenant aux fractions inférieures des
classes moyennes, ce qui crée une relation particulière.
Les indications que nous avons sur les origines sociales des agents du bureau
sont lacunaires, mais éclairantes. Ils ont des origines provinciales : c’est le cas
de tous les guichetiers, à l’exception des contractuels, venus de région parisienne. Quand on connaît la profession des parents, on rencontre des cadres
(trois, dont deux du public), mais aussi un postier et une ouvrière. Le fait
d’avoir fait des études secondaires est général : hormis les anciens facteurs
(qui sont néanmoins allés au lycée), tous ont le bac ou un niveau bac. Plusieurs ont prolongé leurs études après le bac (jusqu’à bac+2 en général), parfois par le biais de cours du soir ou de formation professionnelle, et plusieurs
regrettent de ne pas avoir pu poursuivre. Hormis un contractuel, qui a 23 ans,
tous ont entre 30 et 40 ans ; tous vivent en ménage ou en famille : six ont un
enfant unique en bas âge (trois ont plusieurs enfants, deux aucun) ; ce comportement démographique est caractéristique des employés. Deux guichetières
sont mariées avec des postiers (dont un qui travaille dans le même bureau) et
deux sont mariées avec des enseignants. Un seul guichetier vit dans un grand
ensemble d’habitat social, les autres vivant dans des immeubles résidentiels
ou des pavillons. Leurs salaires sont néanmoins modestes : ils débutent à
6 500 F.
Dans un bureau ayant une population hétérogène les guichetiers sont amenés à
servir des gens occupant des positions plus élevées que la leur, qui peuvent instaurer
avec eux une relation comparable à celle qu’ils auraient avec des domestiques. À
Cheny, par contre, leur position d’employés qualifiés, leur statut de fonctionnaires,
leurs diplômes et leur lieu de résidence confèrent aux guichetiers des ressources sociales supérieures à celles de la majorité de leur public, avec lequel ils entretiennent
des relations d’un tout autre ordre. Mais du fait de leurs faibles salaires, de leur position subordonnée, de leurs origines sociales pour certains, ils ne sont pas très éloignés de certaines fractions des classes populaires. Les relations aux clients peuvent
ainsi devenir l’enjeu d’un travail de positionnement social, ce que révèle le discours
de mise à distance tenu par les agents sur les habitants qui fréquentent leur bureau.
LE DISCOURS CONTRADICTOIRE DES GUICHETIERS SUR LEURS CLIENTS
Les propos tenus par les guichetiers sur le public tendent à généraliser les traits
les plus réprouvés chez les clients, reprenant des stéréotypes sur les classes populaires. J’eus l’occasion d’en prendre la mesure dès le premier samedi d’observation au
guichet, qui était un jour de versement des prestations de la CAF.
Étant donnée l’affluence, il apparaît rapidement qu’il ne sera pas possible de
fermer à midi : la règle est en effet de fermer les portes à 12 h, mais toutes les
personnes déjà entrées doivent être servies, ce qui peut prendre 30 ou 40 minutes si la salle est pleine et retarder d’autant le début du week-end. Les
agents au guichet sont donc tendus et ceux qui sont à l’arrière renchérissent
sur leurs commentaires sur les clients. « Ils » sont en effet considérés comme
des « assistés » : ils ne travaillent pas (contrairement aux agents), et certains
vivent d’allocations « depuis des années, c’est triste mais c’est comme ça »,
explique Florence, une conseillère financière. S’« ils » arrivent tous à midi
c’est qu’« ils » ont dormi, faisant la « grasse matinée le samedi », s’indigne
Aline, qui elle a travaillé au guichet. Or, « quand on n’a pas une thune, on se
lève pas à midi » considère Luc, le chef d’équipe. Cet afflux du samedi midi
apparaît comme une marque d’ingratitude de clients qui ne pourraient pas,
faute de revenus, avoir de compte dans une banque, mais qui n’en respectent
pas pour autant le travail des guichetiers : « ils ne se rendent pas compte de ce
qu’on fait pour eux », estime le chef d’établissement. En outre, ils « dépensent
tout leur argent en deux jours » : « ça entre et ça sort ».
La violence est parfois redoutée, notamment celle des vols et des insultes (« on
se fait insulter tout le temps ici » me prévient Laurent, un emploi-jeune. La crainte
de la « fraude » (« ils sont organisés ») et des abus s’exprime aussi : les agents estiment qu’« il ne faut pas se laisser avoir », quand « ils » essaient de les « apitoyer ».
Alors qu’un client lui demande de remplir un mandat puis lui fait remarquer une
faute, Carole en déduit qu’il aurait pu le remplir lui-même car « quand on sait lire,
on sait écrire ». Les propos des agents comportent très couramment des marques de
mépris social. « Ils ne savent même pas écrire », grommelle Lise alors qu’elle est
sollicitée par un client pour remplir un formulaire. Les clients ont de plus des comportements jugés irrationnels : en particulier, ils ne tiennent pas leurs comptes. Ces
jugements recouvrent dans certains cas un racisme si banal qu’il n’est même pas
perçu comme tel : voir des adultes immigrés se faire aider par leurs enfants pour
leurs démarches apparaît navrant à Arnaud qui est choqué par ce renversement des
rôles entre les générations. Un homme maghrébin qui fait des opérations pour lui-même puis pour sa femme, et enfin présente une procuration pour un cousin, se voit
répondre « Allez, va pour le cousin », en riant, suivi après son départ d’un commentaire sur les « smalas ». Roger m’explique qu’il effectue toujours des contrôles
d’identité pour les Africains, parce qu’« ils se ressemblent tous » et se « passent »
leurs livrets.
Ce discours parfois violent est en partie un exutoire verbal aux tensions
qu’engendre tout travail au contact avec un public, qui prend souvent une forme caricaturale par le biais de plaisanteries (« Qu’est-ce qu’ils ont aujourd’hui ? C’est la
pleine lune ? »). Mais c’est aussi une solidarité sociale entre les guichetiers qui est
réaffirmée par ces propos : celle d’une aspiration à l’univers des classes moyennes.
Ces discours sont significatifs de la distance que les agents entendent maintenir avec
les clients, quel que soit le type de relations qu’ils entretiennent avec eux. En
condamnant leurs comportements, ils valorisent les leurs : eux savent lire et écrire,
tenir leurs comptes, utilisent peu de liquide, ne sont pas interdits bancaires etc.
Pourtant, cette mise à distance peut s’atténuer, et n’exclut pas des formes de
sympathie pour les clients. Plusieurs guichetiers soulignent aussi qu’ils préfèrent
travailler dans ce bureau plutôt que de servir une clientèle plus cossue. Sylvie, qui a
travaillé à Vincennes, raconte que les clients n’y sont pas particulièrement aimables,
tandis que Florence, qui a été guichetière à Boulogne, évoque volontiers le mépris
des clientes « en manteau de fourrure », et souligne qu’elle ne désire pas changer de
bureau. Jean-François préfère également ce bureau à « Neuilly », car les relations
entre collègues y sont meilleures : les guichetiers des beaux quartiers « mettent la
cravate », se « concurrencent » entre eux et prennent « de haut » les autres. Aussi,
suivant son expression, « Cheny c’est pas la mine ! », et la mise en place de conditions de carrière spéciales, pour les postiers en « ZUS » comme la Nouvelle Bonification Indiciaire
[10], ne lui paraît pas justifiée. Le discours de mépris et de méfiance
sur une clientèle populaire s’entremêle donc de propos positifs et bienveillants, bien
que non dénués parfois de condescendance : les clients sont « gentils », ont de la
« bonne volonté », « veulent s’en sortir ».
Le discours des agents, que ce soit par le biais de condamnations morales ou
d’une sympathie plus bienveillante, traduit une volonté, commune aux guichetiers,
d’affirmer leur distance aux clients de classes populaires, qui sont souvent des habitués. Cette affirmation commune recouvre cependant des attitudes à l’égard des
clients et des pratiques dans l’exercice du travail au guichet contrastées.
2. « RENDRE SERVICE » OU « ETRE TATILLON » : LES RELATIONS AU
PUBLIC
COMME CONTRAINTE OU RESSOURCE POUR LES GUICHETIERS
Si les relations avec les habitants peuvent être perçues comme la contrainte majeure du travail au guichet, elles peuvent en effet aussi devenir une ressource, offrant
des possibilités de valorisation du poste.
M. Lipsky, évoquant les « dilemmes » des agents de base, pris entre un règlement qui leur laisse une marge restreinte et les interactions avec les usagers qui font
appel à leur humanité commune, souligne l’ambivalence des comportements de chaque agent (Lipsky, 1980). Dans le prolongement de cette analyse, V. Dubois (1999)
évoque à propos des agents de la CAF les « deux corps du guichetier », à la fois personnification de l’institution ayant une fonction officielle, et l’« individu concret »,
susceptible de compassion pour les allocataires. Les deux auteurs montrent que les
différents modes de relation entre agents et clients sont adoptés par les mêmes individus successivement : les attitudes de tous les agents sont mêlées et variables. Aussi, s’il semble que les comportements à l’égard des clients se distribuent assez nettement suivant les agents pendant la période d’observation, ces attitudes ne sont pas
pour autant figées. C’est donc autant dans les trajectoires sociales et dispositions des
agents, que dans la prise en compte de leur position au travail dans la situation étudiée, que nous chercherons des éléments explicatifs de la façon dont ils construisent
leurs relations à la clientèle.
« RENDRE SERVICE » : LA GESTION DES CONTRAINTES
PAR L’INSTAURATION DE BONNES RELATIONS
Pour un certain nombre d’agents, la relation avec la clientèle, ou plutôt le
« contact avec le public », est la dimension principale et la plus intéressante du travail au guichet. Les guichetiers parlent peu de « service public », par contre, ils utilisent plus volontiers l’expression « rendre service », voire « être au service » comme
principe de référence. Leur discours de valorisation du contact avec le public
s’accompagne de pratiques relationnelles et professionnelles qui constituent une véritable redéfinition du poste.
L’établissement de relations de sociabilité avec les clients est au cœur de cette
redéfinition. Cela se manifeste par un effort de mémorisation des noms des clients,
et la personnalisation des interactions par l’usage de ces noms, ou par des signes de
reconnaissance explicite : « Salut, ça va ? », lance régulièrement Arnaud, un guichetier. Aline, une de ses collègues, tutoie aussi souvent les clients, et emploie des formules de politesse. Sylvie, qui vient d’arriver dans le bureau, se consacre à un véritable apprentissage, s’appliquant à reconnaître les clients et à connaître leurs habitudes. Arnaud semble avoir une stratégie de familiarisation : il va parfois au marché,
me raconte-t-il, pour discuter avec les clients. Pour Aline, bien que n’étant pas « du
quartier, il s’est bien intégré ». Elle-même habite en effet à côté du quartier Victor
Hugo et connaît beaucoup de parents d’élèves de l’école, où elle tient son « annexe », suivant son expression : elle y récupère des recommandés, apporte des colis,
des timbres, donne des recommandations pour l’obtention d’heures de travail vacataire à la Poste, etc.
Les services rendus sont parfois des petites attentions dans l’exercice du travail
au guichet. Ce peut être par exemple de demander aux clients s’ils veulent des grosses ou des petites coupures lors d’un retrait, et donner des billets de cinquante francs
les jours de marché. Plusieurs formes d’aménagement ou d’assouplissement des règles de contrôle et de vérification d’identité peuvent également être mises en œuvre.
Instaurer des bonnes relations de ce type avec les clients relève donc d’un savoirfaire, qui passe par un apprentissage, une capacité à identifier les clients et à opérer
des classements entre eux, une attention permanente à donner des marques de reconnaissance, un aménagement des interactions et un jeu sur les marges de manœuvre
réglementaires. Le « relationnel » relève ainsi de compétences professionnelles,
comme l’ont montré A.-M. Arborio (1996) ou O. Schwartz (1998), à propos des ai-des-soignantes et des conducteurs de bus. Les agents valorisent cette compétence :
Arnaud et Aline se félicitent l’un l’autre de leur façon de travailler et l’opposent à
celle d’autres collègues. En outre ils obtiennent la reconnaissance de leurs clients :
ceux-ci leur prodiguent sourires, saluts, et des petits cadeaux, comme des gâteaux.
Enfin, l’entretien de bonnes relations peut être un mode de gestion des contraintes
du travail de guichet. Connaître les clients et leurs habitudes fait gagner du temps, et
la serviabilité facilite la vente : Arnaud et Sylvie sont ainsi les meilleurs « vendeurs » du bureau.
Une partie des agents du bureau de poste travaille donc à ce que ses relations
avec la clientèle se déroulent sur un modèle de sociabilité de quartier. Pour I. Joseph
(1996) et S. Rosenberg (1997), la distance sociale entre agents et clients des bureaux
de poste est même abolie par ce type d’interaction. Plutôt que d’analyser ces relations comme la réduction d’une distance sociale, il me semble toutefois plus juste de
les interpréter comme une façon d’établir une domination bienveillante. Il ne s’agit
pas d’une relation d’aide sociale, mais d’une relation où celui qui en a les moyens et
le pouvoir « rend service », c’est-à-dire oblige les autres.
Les agents qui adoptent cette attitude « serviable » sont en effet caractérisés par
le fait qu’ils occupent des positions stables et valorisées dans le bureau, qui leur procurent une certaine autonomie au travail. Aline est fonctionnaire et a dix-sept ans
d’ancienneté. Elle travaille à mi-temps et souvent à l’arrière, ou sur le bureau situé
derrière les guichets, où elle a la charge des recommandés et du courrier, ce qui lui
permet de se soustraire fréquemment aux contraintes du guichet. Sylvie, également à
mi-temps et fonctionnaire, a environ quinze ans d’ancienneté, ce qui lui permet de
choisir ses horaires et ses jours de congé. Toutes deux occupent des positions sociales qui les distinguent nettement des classes populaires auprès desquelles elles travaillent. Leurs maris sont enseignants, elles vivent dans des pavillons dont elles sont
propriétaires. Elles ont plusieurs enfants et concilient grâce à leur mi-temps leur vie
professionnelle et familiale. Pour elles, le fait de travailler au guichet au contact avec
un public populaire ne comprend aucun risque de remise en cause de leur position
sociale et professionnelle et peut ainsi être valorisé. Arnaud est contractuel et peu
rémunéré, mais est formé à la caisse et à la comptabilité, postes qu’il occupe plusieurs fois par semaine, ce qui atteste de ses compétences techniques et lui donne
une position de contrôle sur les autres guichetiers. Il vient d’un milieu populaire : sa
mère qui l’a élevé seule est ouvrière, et ils vivent dans une cité selon lui comparable
à Victor Hugo. Ayant passé le bac, puis une première année de BTS, il suit une trajectoire sociale et professionnelle ascendante et semble apprécier la position que lui
donne son statut à l’égard d’une population dont il est proche par ses origines sociales. Le contact avec le public est l’occasion de réaffirmer pour lui l’ascension sociale
qu’il a accomplie.
« ÊTRE TATILLON » : UNE POSITION DE RETRAIT
Le contact avec le public est par contre présenté comme pesant par plusieurs
agents. Plus particulièrement, ils se plaignent des relations avec un certain public :
« J’aime pas les gens à problèmes » affirme ainsi Carole. Rosie valorise quant à elle
plutôt les relations avec les collègues. Ces agents manifestent donc une plus grande
retenue avec le public. Bien qu’ils connaissent les clients, ils ne le leur montrent pas.
Carole minimise d’ailleurs cette interconnaissance avec les clients. Alors qu’elle me
raconte qu’elle a habité à Victor Hugo pendant quelque temps, j’en déduis qu’elle
doit connaître beaucoup de monde, mais elle s’exclame : « Oh très peu, et seulement
de vue ! », ce que dément pourtant sa connaissance parfois précise des habitants et
de leur situation. Les échanges initiés par les clients, voire les amorces de discussion, sont souvent accueillis avec froideur. Rosie et Carole préfèrent circonscrire à
l’extérieur du bureau d’éventuelles relations avec des personnes connues. Elles sont
réticentes à aider les clients lorsqu’ils les sollicitent pour remplir un formulaire ou
un mandat. Par contre, ces agents qui observent une réserve à l’égard des clients accordent une grande importance à leurs compétences et connaissances administratives
et emploient souvent avec les clients un vocabulaire technique que ces derniers ne
comprennent pas. Carole et Arnaud rivalisent dans leur connaissance des procédures, et Carole me pose ainsi régulièrement des questions sur des opérations, auxquelles je ne peux en général pas répondre, ce qui lui donne l’occasion de faire la démonstration de son savoir-faire. Lors de la création d’un nouveau formulaire, elle est
très contente d’avoir une nouveauté à apprendre, et épluche les règles de sa mise en
œuvre. Elle est très fière de la tenue de sa comptabilité et de n’être que très rarement
« fausse » (elle a rarement des erreurs de caisse). Elle comme Rosie apportent une
grande attention au respect des règles de sécurité. « Moi je suis très tatillonne » sur
les vérifications d’identité et de signature, revendique Carole, illustrant son propos
en me citant le fait qu’elle a refusé de faire un retrait à « un jeune » venu le matin
même pour faire un retrait sur son compte : « il faut le chéquier, sinon, pas de retrait ».
Ces agents qui dévalorisent le contact avec le public, ou pour qui il est une
source de tension ou d’embarras, semblent être dans des situations professionnelles
beaucoup moins stables et assurées que celles des agents qui se reposent sur leurs
positions pour s’autoriser un aménagement de leur poste. Rosie, en particulier, est
alors en situation de déclassement, ayant perdu sa position de comptable suite à un
conflit avec les cadres du bureau. Elle ne travaille à cette époque qu’au guichet, ce
qu’elle perçoit comme une dépréciation de ses compétences, et demande aussi à être
mutée. Elle est souvent sur la défensive, et repousse l’entretien que je lui demande
jusqu’à mon départ. Carole souhaite également quitter le guichet et le bureau, et aspire à travailler à la Direction des ressources humaines. Titulaire d’un BTS et d’un
DEUG, elle est l’une des plus diplômées du bureau mais elle ne fait que du guichet,
bien qu’elle ait suivi des formations de comptabilité. Elle se prépare donc à suivre
des formations internes pour changer complètement de poste, et demande sa mutation (obtenue depuis) pour aller en grande banlieue où elle vit. Cette situation de déclassement professionnel joue un rôle important dans cette mise à distance du public : lorsqu’un an plus tard, Rosie réussit à retrouver un poste de comptable après le
changement de direction du bureau, elle adopte un discours bienveillant à l’égard
des habitants « gentils » avec qui elle n’a plus l’occasion de travailler directement.
Ces situations de fragilité professionnelle sont accentuées par le fait que l’attitude de
retrait tatillon s’avère contradictoire avec les obligations commerciales : pour les
guichetiers qui n’ont pas créé de relations interpersonnelles avec les habitués, la
vente des produits PAP ou PAE est très difficile et leurs « chiffres » sont « mauvais ».
La position sociale de ces agents à l’égard du public populaire qu’ils servent est
aussi différente de celle des agents « serviables ». Carole et Rosie, qui viennent des
Antilles, sont éloignées par leurs origines sociales de ces classes populaires urbaines, mais en sont proches par leurs conditions de vie. Elles visent aussi à s’en démarquer nettement. Comme l’écrit R. Hoggart :
« Certains petits fonctionnaires ont une attitude double : ils ont tendance à
traiter de haut les membres des classes populaires pour se donner le sentiment
réconfortant de leur différence ; mais ils savent aussi que cette différence est
bien ténue et restent hantés par la crainte d’une rechute sociale. »
(Hoggart, 1970, p. 119)
Carole a ainsi habité longtemps dans une des cités du quartier Victor Hugo pour
pouvoir réaliser des économies, mais parle de cette période avec aversion. Elle n’y
fréquentait personne et se tenait le plus possible à l’écart de ses voisins, la proximité
spatiale accusant la distance sociale (Chamboredon J.-C. et Lemaire M., 1970). En
continuant à côtoyer ses anciens voisins au bureau elle manifeste à leur égard le
même jugement social. Rosie habite à Cheny, dans un immeuble de fonctionnaires
situé parmi les « cités » environnantes. Elle assimile le bureau et sa clientèle à Cheny et ses grands ensembles, qu’elle voudrait quitter un jour. Pour ces deux agents, il
semble donc que travailler pour cette population soit un élément de dévalorisation
supplémentaire du travail au guichet.
Cette analyse des modalités de définition des relations par les agents montre
comment celles-ci sont le lieu d’aménagements variables. Suivant leurs trajectoires
et leurs positions sociales et professionnelles, mais aussi suivant la situation
d’interaction au guichet, les guichetiers peuvent valoriser le contact avec les habitants et instaurer avec eux des rapports familiers, ou se retrancher dans une attitude
de respect bureaucratique des règles renforçant la mise à distance. Cela permet de
comprendre comment, bien que recouvrant de nombreux processus de domination et
de normalisation, ces interactions au guichet offrent aussi des occasions de rapports
avec les agents et avec l’institution positifs pour les clients.
3. « POUR MOI, LA POSTE, C’EST BIEN » :
DOMINATION ET INTEGRATION AU GUICHET
Ainsi, lorsque Mme Benouniche, une femme algérienne d’environ soixante ans,
dit, lors d’un entretien : « Pour moi, la Poste, c’est bien », cette affirmation, apparemment positive, comporte toute la complexité de la relation à l’institution. En effet, si elle valorise pour elle-même la Poste, elle sous-entend que « pour d’autres » il
y a peut-être mieux. Les relations des clients du bureau de poste à l’institution postale et à ses agents sont marquées par une double dimension : relations de domination, qui peuvent être normalisatrices, voire stigmatisantes, surtout quand les agents
adoptent une attitude « tatillonne », elles peuvent être des relations intégratives, en
particulier quand la « serviabilité » des guichetiers le permet.
« ÊTRE A LA POSTE » : UNE POSITION DOMINEE
Sur les 10 000 clients financiers du bureau, environ 3 000 seulement ont des placements suivis par un conseiller
[11]. 8 000 clients n’ont qu’un produit, généralement
un CCP ou un Livret A, qu’ils peuvent utiliser comme compte courant. La moitié
d’entre eux sont considérés comme de « très petits clients » par les conseillers financiers, qui les catégorisent dans leur fichier comme « orphelins », ayant de faibles
ressources ; parmi eux, se trouve une forte proportion de personnes n’ayant pas de
carte de paiement ou de chéquier, voire pas de carte de retrait, et effectuant donc
toutes leurs opérations au guichet du bureau
[12]. Dans de nombreux cas pour ces
« petits clients » le fait d’« être à la Poste », suivant l’expression courante, c’est-à-dire d’y avoir son compte, est l’aboutissement d’une trajectoire bancaire négative.
Pour plusieurs des personnes rencontrées, le fait de prendre un compte à la Poste a
été une solution aux problèmes rencontrés avec un établissement bancaire, du fait
d’un manque de solvabilité, ou de baisses de revenus ayant entraîné la suppression
de facilités de caisse (autorisation de découvert) ou de moyens de paiement (carte de
crédit, de retrait, chéquier). Les situations les plus extrêmes sont celles de personnes
s’étant retrouvées durablement en situation d’interdit bancaire. Cécile, qui fait occasionnellement des remplacements pour des ménages au bureau de poste, a ainsi depuis longtemps un livret A, mais ce n’est que depuis qu’elle est au chômage qu’elle
s’en sert comme compte courant.
La fréquentation du bureau de poste peut aussi être vécue comme un rappel
d’une condition subie. Les relations avec les agents peuvent y contribuer en ce
qu’elles rendent manifeste la faible autonomie des clients, financièrement contraints,
vis-à-vis de l’institution. E. Hughes (1997) a montré que dans les métiers de service
aux personnes la nature du travail est double : travailler pour quelqu’un peut devenir
travailler sur quelqu’un. Ce travail sur les personnes s’exerce ainsi à travers les modalités d’application des règles de vérification au guichet : demander à une personne
vue très régulièrement de prouver son identité et qu’il est titulaire d’un compte peut
s’apparenter à un refus de reconnaissance, et ce d’autant plus que les agents adoptent
une attitude tatillonne.
Bien que le seuil à partir duquel il faut faire un contrôle d’identité pour un retrait par un client du bureau soit récemment passé à 5 000 francs, Rosie est
« restée » à la règle des 3 000. Pour Carole, de toutes façons il vaut mieux que
les clients « présentent tout tout le temps ». Cette exigence est justifiée vis-à-vis des clients par les risques de retraits suite à des vols de livret ou de chéquier : c’est « pour leur bien » explique Lise.
Plus généralement, les agents mettent un point d’honneur à obtenir que les
clients respectent les normes de politesse que sont le salut et les remerciements. Obtenir le respect de ces règles s’inscrit dans la volonté des agents d’instaurer un
« rapport de force » en leur faveur, suivant une expression d’Arnaud. En cas
d’absence de salut, les remarques indirectes peuvent être faites : un « bonjour » très
appuyé peut être une façon de faire sentir au client qu’il a manqué de respect. Si les
clients doivent être polis, ils ne doivent a fortiori pas « s’énerver ». La patience, requise du fait des longues files, dans une queue « à l’américaine » (entre des cordons,
sans tickets), de trente à quarante minutes les jours d’affluence, et lors des retards
dans les virements de prestations sur les comptes, est attendue des clients. Un client
qui proteste contre la lenteur du service se voit ainsi répondre par Arnaud : « Si vous
n’êtes pas content, vous n’avez qu’à aller à la banque ! », alors qu’il sait que son interlocuteur n’en a pas la possibilité, ayant ouvert un compte postal du fait de problèmes liés à un découvert sur un compte bancaire.
Ces obligations sont largement acceptées par la plupart des clients. Présenter sa
carte d’identité et signer divers documents est ainsi un acte normal et routinier, qui
ne soulève que rarement des objections. Beaucoup ont intériorisé la nécessité des
contrôles, et présentent spontanément leur pièce qu’ils ont à la main en arrivant, y
compris dans des cas où ce n’est pas nécessaire. Une remise de soi aux agents se
manifeste aussi, parfois imposée par une incapacité à lire un document ou à comprendre une opération.
Un homme qui a reçu un courrier de la Poste qu’il ne comprend pas l’apporte
ainsi au bureau, où il passe au guichet d’Arnaud. Celui-ci lit le courrier, effectue sans lire la lettre au client l’opération demandée, et lui indique : « C’est
bon. Tu vas recevoir une autre lettre, mais tu la jettes. » L’homme remercie et
s’en va sans demander de quoi il s’agissait.
Au-delà de la routine qui incite les clients à l’adoption d’une attitude passive vis-à-vis des agents du bureau de poste, c’est tout un rapport aux administrations qui est
activé, comme le laisse deviner la présentation d’une batterie indifférenciée de documents administratifs. La faible maîtrise des démarches se double ici d’un fatalisme face aux aléas : un retard de versement des prestations ou une panne sont ainsi
souvent accueillis avec résignation. Si les « allocs » ne sont pas « tombées » elles
arriveront « peut-être demain », commentent souvent les clients face à un compte
vide.
L’intériorisation de la domination qui caractérise ces comportements coexiste
cependant (parfois chez les mêmes personnes) avec un ensemble de modes de résistance et de mises à distance de l’institution et de ses agents. Les prises à partie des
agents par les clients sont rares, mais elles ne sont pas inexistantes. Elles sont
d’ailleurs redoutées des guichetiers, car elles peuvent entraîner des réactions de la
part d’autres clients. Plus fréquents sont les modes de résistance passive, comme le
mutisme lors des passages au guichet, qui tranche avec la relative animation qui règne dans la file d’attente. Outre ces stratégies de résistance, la fréquentation de ce
bureau offre des possibilités d’adaptations secondaires (Goffman, 1968), de la relation à l’institution, grâce aux modalités réglementaires d’usage des comptes et du
fait du type de rapports instaurés entre agents et habitants.
LES DIMENSIONS INTEGRATIVES DE LA FREQUENTATION D’UN SERVICE PUBLIC
FAMILIER
L’importance du bureau de poste dans les dispositifs d’insertion sociale est
d’abord liée au fait qu’il est pour certains le seul lieu d’accès à un compte, ce qui fait
partie des missions de service public de La Poste. En outre le livret A ou le CCP
« restreint » (sans chéquier, avec parfois une carte de retrait, et des retraits au guichet gratuits, contrairement aux comptes bancaires), sont faciles à maîtriser et offrent des possibilités de comptabilité congruentes avec les pratiques de gestion domestique d’une partie de la clientèle.
En disant « La Poste, pour moi, c’est bien », Mme Benouniche concluait une
description de la façon dont elle utilise les produits dont elle dispose. Épouse
d’un ouvrier du bâtiment invalide, mère de cinq enfants dont plusieurs travaillent, elle vit à Victor Hugo. Elle a un livret A, un CCP conjoint avec son mari,
et c’est elle qui gère le budget. La pension d’invalidité de son mari est virée
sur son livret A. Elle en verse alors une partie qui correspond aux factures à
payer sur le CCP, factures pour lesquelles elle fait des chèques. Elle laisse le
reste sur le livret et le retire par petites quantités pour les dépenses courantes,
alimentaires notamment.
Elle n’aime pas avoir trop d’argent sur le CCP et laisse son chéquier à la maison, car le risque de dépenser de façon excessive est grand : les comptes sont
plus compliqués à tenir du fait du délai d’encaissement des chèques. Elle préfère donc le livret A, qui ne permet aucun découvert et qu’elle sait déchiffrer.
En outre, il n’y a pas de décalage entre le montant inscrit sur le livret et l’état
réel des comptes, puisqu’il est imprimé après chaque opération. « C’est plus
simple ».
L’utilisation des restrictions institutionnelles à des fins d’autolimitation s’oppose
aux pratiques de comptabilité prévisionnelle, passant par des calculs écrits et
s’apparentant à des techniques scolaires : on peut évoquer à leur propos les analyses
de Florence Weber sur la gestion des budgets consacrés au jardinage (Weber, 1996).
Le maintien de ces pratiques d’autocontrôle matériel s’appuie sur le détournement
d’une contrainte institutionnelle de limitation sur les comptes, mais aussi sur les relations avec les agents. Les guichetiers peuvent ainsi être conduits à effectuer à plusieurs reprises au cours de la même journée des opérations sur un même compte –
retraits successifs, virements, dépôts – ce qui peut être perçu comme un surcroît de
travail. Mais ils connaissent ce mode de gestion, et malgré leur sentiment qu’il est
irrationnel, ceux qui sont les plus familiers des habitants y voient une preuve de
« bonne volonté » de la part de clients qui essaient de ne pas « tout dépenser d’un
coup ».
Par ailleurs, le bureau de poste apparaît comme un lieu d’atténuation des tensions
sociales. Il est frappant de constater, comme l’a fait V. Dubois à propos des CAF
(1999), combien les relations au guichet sont calmes, comme résultant d’un effort de
pacification. Les relations au guichet et entre clients contribuent à établir une situation où les tensions interpersonnelles et les processus de stigmatisation sont réduits,
voire « neutralisés ». Les situations de grande précarité sont ainsi moins visibles
qu’au guichet d’un service social spécialisé. La nature hétérogène des opérations effectuées conduit en effet à rendre ordinaires les plus difficiles, comme la consultation du solde d’un compte dans l’attente du versement du RMI. Elles prennent place
en un lieu où la seule raison d’aller au guichet n’est pas l’obtention de prestations
sociales : achat de timbres, de télécartes, envoi de courrier, retraits de paquets, sont
autant d’opérations après lesquelles peut être demandée une consultation de compte.
La fréquence de ces opérations et le ton adopté par les guichetiers contribuent ensuite à les banaliser, notamment quand les guichetiers valorisent les relations
d’interconnaissance : « Comment ça va aujourd’hui ? Ah non, y a rien, vous avez
dix-neuf francs ! », répond par exemple Lise à un client venu consulter son solde
dans l’attente d’un versement. De ce fait, le guichet de la poste n’est pas assimilable
à un guichet social : les rapprochements que je suggère lors des entretiens avec la
CAF ou le CCAS (Centre communal d’action sociale) surprennent. Le bureau de
poste est un lieu polyvalent où les opérations de retrait de prestations s’effectuent
sous la forme de transactions courantes, au sein d’un espace inscrit dans le quartier.
En outre les relations de sociabilité au sein du bureau de poste sont denses. La
file d’attente est le lieu de discussions et de saluts constants. Il n’est pas rare de voir
des personnes venir accompagnées, comme Madame Bako, qui habite le quartier
Victor Hugo et qui vient souvent avec l’une de ses voisines. La salle d’attente est
ainsi un lieu de rencontre et de coexistence entre voisins, entre habitants de différentes cités, et entre habitants des grands ensembles et des pavillons. La file est
d’ailleurs le lieu d’un contrôle social entre clients en ce qui concerne les règles de
l’attente par ordre d’arrivée, et d’entretien de réputations locales.
Cécile donne un exemple frappant de l’importance du respect de l’attente.
Alors qu’elle fait des ménages au bureau, il lui est facile de demander aux
guichetiers à l’intérieur d’effectuer une opération sur son livret A, et elle le
fait parfois. Néanmoins, d’autres fois, elle termine son travail, sort du bureau
par l’arrière et y rentre par la salle où elle fait la queue « comme tout le
monde ». Si elle ne faisait pas cela, explique-t-elle, elle s’attirerait des remarques de la part de voisins qui la verraient faire.
Faire la queue est une façon de ne pas se démarquer, c’est le respect d’un principe égalitaire : la contrainte de l’attente doit être la même pour tous pour être supportable.
Le bureau de poste apparaît enfin comme un des lieux où s’observe le processus
souligné par N. Elias (1991, p. 266-274) de constitution de l’État comme niveau de
l’« identité du nous », d’identification des individus à cette entité collective, perçue
en outre comme protectrice, « unité de survie ».. Bien que périphérique au regard de
l’organisation de l’administration de l’État, le bureau est en effet le lieu de la matérialisation des prestations sociales pécuniaires. De plus, la Poste est un des lieux où
s’effectue ce qu’on peut appeler la socialisation administrative, c’est-à-dire
l’apprentissage des règles de fonctionnement des institutions publiques,
l’intériorisation de normes institutionnelles et l’acquisition de savoir-faire, nécessaire à l’accomplissement de démarches administratives, comme l’a souligné
C. Dardy (1994). En effet, le traitement d’une grande partie des démarches administratives s’y déroule : la grande majorité du courrier est ainsi composée de factures,
de documents destinés à la Sécurité sociale, à la CAF, etc. Les flux de fréquentation
de la Poste sont influencés par les diverses échéances des services administratifs et
sociaux et les visites sont liées aux calendriers et au temps administratifs. Outre les
journées de versement des prestations de la CAF, les périodes d’envoi des relevés de
situation aux ASSEDIC sont ainsi des journées de fort passage. Les derniers jours
pour l’envoi des déclarations de revenus pour les impôts sont l’occasion d’une affluence. Certaines personnes se font également aider à la poste pour remplir certains
documents : feuilles de sécurité sociale, fiches du recensement. La photocopieuse
fait aussi du bureau le lieu où beaucoup de personnes viennent faire leurs courriers
administratifs ou constituer des dossiers. L’ouverture d’un compte à la Poste peut
ainsi s’inscrire dans une trajectoire de socialisation administrative réussie.
C’est le cas pour Berna, élève en terminale. Ses parents, qui sont Turcs, parlent mal français, et elle s’occupe depuis qu’elle a onze ans de leurs démarches administratives et en particulier de celles à effectuer à la poste, où elle
vient régulièrement. Elle connaît donc bien les différents services administratifs et sociaux, les prestations sociales et les formalités à accomplir. À la
poste, elle connaît les différents types de courriers, lettres recommandées,
mandats, colis pour l’étranger etc., ainsi que les guichetiers. Quand elle a eu
besoin d’ouvrir un compte pour y recevoir une bourse, elle s’est adressée à la
Poste, pourtant, ni ses parents ni son frère aîné n’y sont : elle invoque la
proximité du bureau pour expliquer son choix, mais aussi une réticence à
l’égard des banques. Elle explique ainsi qu’elle préfère le « public », et aspire
d’ailleurs à y travailler. L’acquisition de compétences et la satisfaction liée à
la maîtrise des démarches et des identités administratives peut expliquer que
la fréquentation du bureau de poste soit appréciée.
En outre la familiarité avec le bureau et ses employés peut contribuer pour les
clients à l’acquisition d’une position socialement définie et reconnue. Pour certains,
la possession d’un compte postal peut être un élément statutaire, comme pour Malek, qui possède un compte sous la tutelle de l’UDAF
[13]. Lors d’un entretien, il
m’explique la nature de ce statut qu’il me dit avoir demandé, et qui semble lui procurer une stabilité. Malek vient ainsi, tous les vendredis, toujours à ce bureau, retirer
son pécule de six cents francs. Muni de sa carte plastifiée, il se présente aux guichetiers qui le connaissent tous et le saluent comme un « habitué ».
Dans un documentaire de D. Cabréra et S. Rosenberg qui décrit les relations au
guichet d’un bureau de poste de la cité des « 4 000 » à La Courneuve, un des guichetiers utilise pour définir son rôle la formule : « On essaie de leur faire appartenir »
(Cabréra et Rosenberg, 1994). En ce qu’il est un élément d’un système étatique plus
vaste, et en ce qu’il permet l’acquisition de compétences administratives, voire offre
un statut social aux plus démunis, le bureau de poste est en effet un des lieux où se
forge le sentiment d’appartenance à une entité politique et sociale. Le rôle de l’État
et de ses organes dans la socialisation et dans l’intégration sociale des individus est
souligné par E. Durkheim, comme le rappellent G. Noiriel et S. Beaud dans un article sur les notions d’intégration et d’assimilation sociale (Beaud et Noiriel, 1990) : si
Durkheim a montré le rôle central de l’école comme organe étatique, c’est aussi par
le biais des administrations et services publics comme la Poste que ce rôle intégrateur est rempli.
Du fait de leur position sociale complexe, et du fait de leurs conditions de travail,
les guichetiers, dans un quartier populaire, oscillent entre retrait dans la mise en œuvre stricte des règlements et investissement dans des relations de sociabilité fondées
sur des services rendus. Les habitants, soumis à des contraintes fortes et souvent intériorisées, peuvent ainsi instaurer dans une certaine mesure un rapport positif aux
agents et faire un usage maîtrisé des relations institutionnelles. Outre les possibilités
de gestion des comptes, et la socialisation aux démarches administratives, c’est aussi
du fait des relations de sociabilité, et de la neutralisation des situations précaires
dans une institution polyvalente, que se déroulent des processus intégrateurs lors de
la fréquentation du bureau.
Au-delà, cette étude monographique peut permettre d’émettre des hypothèses sur
les effets de réformes en cours. En effet, La Poste tend à définir des relations à la
clientèle suivant deux modalités distinctes : auprès de la clientèle qui en a les
moyens, elle se définit déjà comme un service commercial. Auprès de la clientèle
populaire dite « en difficulté » dont la population des « ZUS » semble être
l’archétype, La Poste s’oriente vers une définition alternative de son rôle. Elle développe ainsi un discours sur le rôle intégrateur des bureaux en « ZUS », que l’on peut
illustrer à partir de documents visant à rendre visible cette orientation
[14]. Face à une
population décrite comme « spécifique », deux types d’actions sont promues : les
mesures de sécurité d’une part, et une forme spécifique de service, de type social,
d’autre part. La modification du rôle des postiers est au cœur de cette entreprise de
redéfinition du service public à destination des « populations défavorisées ». Il est
décrit comme étant un rôle « social », proche de celui de travailleurs sociaux. Les
termes utilisés pour rendre compte de leur travail sont ainsi : le « dévouement »,
l’« implication personnelle ». Les postiers en « ZUS » sont présentés comme devant
être des « intervenants » dans « les quartiers ». Or dans le bureau de poste étudié, ce
sont au contraire les dimensions les plus généralistes du service au guichet qui sont
apparues comme intégratives. De plus les relations entre agents et habitants, lorsqu’elles prennent la forme de relations de sociabilité, établies autour de transactions
courantes, se distinguent nettement de relations d’aide sociale.
L’accélération de la libéralisation des services postaux conduit aujourd’hui à
s’interroger sur l’évolution de leur statut même de service public. Néanmoins, il
faudrait aussi examiner en quoi la politique menée jusqu’alors par La Poste dans les
« ZUS » pourrait être considérée comme une préfiguration d’évolutions plus générales au sein de services publics, notamment les plus familiers d’entre eux
[15]. En particulier, P. Warin (1997) souligne qu’un certain nombre de services sont appelés à
être fournis par le marché, tandis que les pouvoirs publics se consacreront à l’aide
des plus démunis passant d’une « solidarité collective à une solidarité sociale ». La
différenciation établie par La Poste entre les publics et les services qui leur sont destinés préfigure cette partition.
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STROBEL P., 1993. L’usager, le client et le citoyen : quels rôles dans la modernisation du service public ?, Recherches et prévisions, 32, p. 31-44.
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TEISSIER C., 1997. La poste, logique commerciale/logique de service public. Paris-Montréal : L’Harmattan.
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W ARIN P., dir., 1997. Quelle modernisation des Services publics ? L’usager au cœur
des réformes. Paris : La découverte.
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W EBER F., 1996. Réduire ses dépenses, ne pas compter son temps. Comment mesurer l’économie domestique ?, Genèses, 25, p. 5-28.
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W ELLER, J.-M., 1998. La modernisation des services publics par l’usager : une revue
de la littérature (1986-1996), Sociologie du travail, 40 (1), p. 365-392.
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W ELLER J.-M., 1999. L’État au guichet. Sociologie cognitive du travail et modernisation administrative des services publics, Desclée de Brouwer.
[1]
Je tiens à remercier pour leurs lectures de versions de ce texte et pour leurs suggestions Vincent
Dubois et Edmond Préteceille, ainsi que Christelle Avril, Marie Cartier et Emmanuel Soutrenon.
[2]
Je me suis trouvée confrontée à un problème de nomination quant à l’écriture du nom de cet établissement, problème révélateur du statut complexe de celui-ci. Je me suis efforcée d’utiliser la
« poste » pour le lieu, « La Poste » pour l’entreprise, et « la Poste » pour l’institution, à laquelle de
nombreuses représentations sont attachées.
[3]
Dans l’ensemble de ce texte les noms de lieux et de personnes liés à l’enquête ont été modifiés.
[4]
Plusieurs campagnes, visant à faire des guichetiers des vendeurs conformes à la conception du marketing, ont ainsi été menées autour du thème de l’« accueil », qui apparaît lors de la campagne
« Accueil plus » en 1987.
[5]
Marie Cartier (2002) a adopté une démarche analogue à propos des tournées des facteurs.
[6]
Le rôle du genre n’a pas été étudié ici. Une étude plus fine des attitudes des guichetiers et guichetières et des variations de leurs rapports avec le public l’intègrera dans le prolongement de ce travail.
[7]
Cette enquête a été menée dans le cadre de la préparation d’un mémoire de DEA :
Le service public
en milieu populaire. Stigmatisation et intégration sociale. DEA de sciences sociales ENS-EHESS,
sous la direction de Michel Offerlé, 1999.
[8]
L’usage du terme de « clients » est généralisé parmi les postiers, y compris parmi ceux qui refusent
la dimension commerciale de leur travail. Nous l’utiliserons donc couramment comme un terme indigène, avec ses ambiguïtés.
[9]
Ces données sont tirées du Recensement de la population de 1999, INSEE.
[10]
Cette NBI instaure des conditions de carrière spécifiques pour les agents travaillant en « ZUS ».
[11]
Ces données sont tirées des statistiques établies par les conseillers financiers au sein du bureau.
[12]
En dehors des indications sur la part des « très petits clients », il ne m’a pas été possible d’avoir des
données précises sur le nombre de personnes n’ayant pas de chéquier ou de carte, de retrait ou de
paiement.
[13]
Union départementale des associations familiales. Cette tutelle est liée à un problème de santé et à
des dettes.
[14]
On peut citer deux documents :
La Poste au cœur des quartiers, actes d’une journée organisée le 15
juin 1998, par Direction de service public et de l’aménagement du territoire de La Poste. Et le discours de Martin Vial, Directeur général, prononcé lors de la signature, le 8 décembre 1998, de la
« Convention entre La Poste et l’État portant sur la présence et la qualité des services de La Poste
dans les quartiers concernés par la politique de la Ville » (pour la période allant 1
er janvier 1999 au
31 décembre 2001).
[15]
Je prolonge ce travail par une enquête dans un centre social voisin et dans des services municipaux
de Cheny depuis 2000, dans le cadre d’une thèse, sous la direction de E. Préteceille et M. Offerlé.