2002
Sociétés contemporaines
La construction sociale des savoirs étudiants
Quelles conditions etudiantes ? pour quelle socialisation universitaire ?
[1]
Thierry Blöss
Université de Provence (Aix-Marseille 1) - LEST (UMR 6123 CNRS) 35, av. Jules Ferry - 13626 AIX-EN-PROVENCE Cedex
L’Université s’est ouverte, au cours de ces dernières années, à de nouveaux bacheliers issus des filières technologiques et professionnelles. Aujourd’hui, ils entreprennent dans leur grande majorité des études supérieures, alors qu’il y a quelques
années encore la plupart d’entre eux sortaient du système éducatif directement après
le baccalauréat. Ces transformations contemporaines du recrutement étudiant ont
contribué à élargir le spectre d’analyse de l’enseignement supérieur. Les pratiques
d’études des étudiants, les pratiques pédagogiques des enseignants, les interactions
entre les unes et les autres sont venues en effet diversifier les objets de la sociologie
des étudiants et du monde universitaire. Comment se comportent ces « nouveaux
étudiants » dans leurs études supérieures et comment les enseignants s’y prennent-ils
pour s’adapter à ces nouveaux publics ? En abordant ces questions, ce numéro de
Sociétés Contemporaines
[2] corrige la relative rareté des recherches (cf. Fave-Bonnet
et Clerc, 2001) portant sur les manières d’étudier et d’enseigner.
L’intérêt récent pour l’étude de « la socialisation des étudiants débutants »
[3] met
de fait en évidence l’entrée massive de ces nouveaux bacheliers à l’Université, dont
une des conséquences a été de renforcer les différenciations sociales au sein des filières de formations existantes et par là même de rendre très visible le processus de
reproduction des inégalités scolaires dans l’enseignement supérieur (Blöss et Erlich,
2000 ; Beaud, 2002). Les enquêtes sociologiques n’ont pas manqué de révéler cette
tendance en soulignant l’influence décisive des caractéristiques scolaires tant sur les
choix d’orientation que sur la réussite dans les études entreprises, si l’on en juge en
particulier par l’auto-sélection (ou auto-élimination) que connaissent les bacheliers
technologiques, rapidement après leur entrée à l’Université.
L’article de Charles Soulié qui ouvre ce dossier consacré à la « construction sociale des savoirs étudiants » précise la place que ces nouveaux étudiants occupent
aujourd’hui dans le paysage éducatif. Il montre que le capital scolaire joue un rôle
déterminant dans le comportement des étudiants, si l’on entend par le premier terme
l’âge et le type de baccalauréat des étudiants (technologique et professionnel par opposition aux baccalauréats généraux) et si l’on regroupe sous le deuxième terme
l’assiduité aux cours et la réussite aux examens. Devant les difficultés que rencontrent les étudiants à suivre « normalement » les cours, à s’intéresser à leur formation et à réussir leurs examens, les enseignants réagissent pédagogiquement en ordre
socialement dispersé. Dans un essai « d’auto-analyse », Charles Soulié livre, à partir
d’une enquête réalisée auprès de son propre public d’étudiants inscrits en première
année de Deug de sociologie, la réflexion d’un enseignant sur les « techniques
d’adaptation » que le corps enseignant de cette discipline invente pour tenter de se
mettre à la portée d’un public de plus en plus décalé par rapport à ses attentes pédagogiques.
La mise en œuvre des cours magistraux auprès des étudiants débutants est un
moyen d’étudier les différentes formes de socialisation universitaire mises en place
par les disciplines. En sciences humaines, l’Histoire et la Sociologie, en apparence
voisines par leur contenu d’enseignement, diffèrent sensiblement par leurs manières
d’enseigner, alors même que leurs contextes pédagogiques se ressemblent : amphis
de première année surchargés, théâtres de bavardages et de chahuts, composés de
larges franges de « nouveaux étudiants » en mal d’acculturation avec un monde universitaire qu’ils découvrent dans l’ensemble avec surprise, incompréhension et parfois désenchantement (Blöss, Erlich, 2000). Ce sont précisément les manières
d’enseigner en cours magistral ex cathedra (en amphi) qui symbolisent la rupture
entre l’enseignement au lycée et la formation universitaire que Régine Boyer et
Charles Coridian étudient par voie d’observation. Un des résultats les plus marquants de leur recherche est de montrer l’existence de « styles pédagogiques » disciplinaires qui renvoient en définitive à la différence de statut social entre ces disciplines dans le champ académique de l’enseignement supérieur. Cette différence de statut académique s’incarne dans la formation reçue par les enseignants et consécutivement dans les conceptions plus ou moins élitistes dont ces derniers sont porteurs.
Elle se manifeste concrètement dans les manières que les enseignants d’Histoire et
de Sociologie ont d’appréhender leur auditoire, d’en connaître les origines, et d’en
percevoir ou d’en intégrer les difficultés scolaires, dans leur faculté ou volonté de
s’adapter à leur public, et in fine dans leurs exigences pédagogiques.
C’est tout l’intérêt de l’article de Régine Boyer et Charles Coridian de proposer
dans ce domaine une comparaison qui nous éclaire sur les cultures académiques disciplinaires, tant il est vrai que l’identité professionnelle de l’enseignant-chercheur
est fondamentalement attachée à sa filière, voire à sa discipline de référence. Or,
comme le rappellent Séraphin Alava et Marc Romainville (2001), les études sur les
pratiques enseignantes ignorent bien souvent cette spécificité disciplinaire, les typologies des conceptions de l’enseignement étant établies sans référence aux domaines
dans lesquels enseignent les enseignants interrogés. Pour autant, quels effets
concrets cela produit-il sur la socialisation des étudiants de ces filières ? C’est sur
cette question que débouche l’article de Régine Boyer et Charles Coridian, dont
l’objet porte en effet plus spécifiquement sur la manière dont les enseignements disciplinaires sont dispensés que sur la manière dont ils sont reçus par les étudiants. Les
réponses à cette question appelleront sans doute de prochaines investigations en sociologie de l’éducation. Elles complèteront utilement les enquêtes déjà réalisées sur
les modes de vie des étudiants – dont le rapport pédagogique fait partie – qui ont déjà montré que les différenciations sociales selon les filières représentent une clé de
lecture indispensable à la description des manières d’étudier (cf. Lahire, 1997) et
plus largement à la compréhension des nouvelles formes d’inégalité dans le supérieur.
À ce titre, les caractéristiques sexuelles repérables dans les manières d’étudier en
première année d’Université constituent une dimension importante des différenciations sociales du monde étudiant. Alain Frickey et Jean-Luc Primon les interprètent
comme un facteur essentiel permettant d’expliquer la réussite supérieure des filles
par rapport aux garçons. Leur article constitue de ce point de vue une contribution
critique à l’interprétation fréquemment avancée d’un plus grand conformisme ou
d’une docilité plus précoce des filles aux règles et normes de l’institution scolaire.
Les auteurs écartent ces arguments de type « naturaliste », en se centrant sur l’existence de différences significatives dans la manière de travailler des deux sexes. Ce
qui les conduit concrètement à mettre en évidence des rythmes de travail, des présences et des prises de notes en cours ainsi que des modes de préparation aux examens distincts selon que l’on est fille ou garçon. Ces déterminations sexuelles, certes
exhibées à partir des déclarations des étudiants interrogés, illustrent un plus grand
« esprit de sérieux » féminin. Elles trouvent en partie leur signification sociale dans
le fait que l’École sert encore de nos jours plus aux filles qu’aux garçons de tremplin
pour trouver un travail (Blöss, Frickey, 2001). De la sorte, à l’Université, les qualités
d’organisation déployées par les premières, « leur bonne volonté scolaire », selon
l’expression d’Alain Frickey et Jean-Luc Primon, prennent la forme d’une réponse
voire d’un engagement implicite ajusté aux lois de la domination masculine.
En entrant à l’Université, les étudiants découvrent et développent de nouveaux
rapports aux savoirs. Le type d’études suivi est en la matière un cadre prescripteur
déterminant. L’effet du cadre scolaire (disciplinaire) se fait notamment ressentir en
matières de genres de livres lus, précise Bernard Lahire dans son article, mais surtout, dans la place qu’il accorde à l’activité livresque au principe de la formation délivrée. La nécessité scolaire de lire, en utilisant notamment les bibliothèques universitaires, apparaît ainsi comme une ligne de clivage entre étudiants littéraires, d’un
côté, et étudiants des filières technologiques courtes et scientifiques, de l’autre. Cette
typologie des pratiques étudiantes connue et reconnue correspond en définitive à une
vision pour ne pas dire une conception académique courante de l’activité lectorale
qui accorde la primauté normative au nombre de livres lus et à leur proximité vis-à-vis de « la culture légitime classique » encore fortement dominée par une définition
littéraire de la lecture. La diversification des formes de lecture induite par le développement des formations supérieures, leur caractère parfois utilitaire ou perçu
comme tel, contribuent de ce point de vue à alimenter l’impression d’une baisse
voire d’une détérioration de la lecture étudiante – ce que réfute Bernard Lahire. Plus
fondamentalement, cette évolution conduit en quelque sorte à discuter les catégories
habituelles d’entendement et d’enregistrement des pratiques de lectures. Et s’il existait une ou plusieurs autres manière de lire, moins prestigieuses ou moins culturellement dignes, mais tout aussi représentatives des modes de socialisation scolaire,
dont la myopie de l’observateur empêche de rendre compte ? Cette interrogation
nourrie dans l’article de Bernard Lahire est au cœur de la problématique sociologique abordée dans ce numéro de Sociétés Contemporaines, dans la mesure où elle
questionne les catégories de savoirs étudiants historiquement construites.
Précisément, en explorant le déroulement des études, pendant les cours et en dehors des cours, les articles qui composent ce numéro contribuent à appréhender le
rapport social contrasté des étudiants à leurs études. Ils ont en commun d’établir le
lien entre conditions sociales d’étude et rapport au savoir pédagogique. De façon
emblématique, les bacheliers des filières technologiques et professionnelles, souvent
d’origine sociale populaire, symbolisent le double défi d’affiliation et de socialisation universitaire auquel sont confrontées les nouvelles générations d’étudiants. Eux
qui doivent s’acclimater à un univers étranger, souvent vécu comme une rupture
avec les pratiques pédagogiques de l’enseignement secondaire
[4], et trouver une stratégie d’orientation dans le maquis des filières de l’enseignement supérieur, alors
même qu’ils y sont entrés par défaut.
L’Université apparaît ainsi plus que jamais comme une institution divisée. Son
pouvoir de socialisation reste fortement variable selon les disciplines qui, y compris
au sein d’un même secteur de formation (comme les lettres et sciences humaines),
peuvent ainsi se spécifier sensiblement par leurs pratiques d’apprentissage. Ce qui
n’est pas sans conséquence sur les conditions d’étude et de réussite des étudiants qui
les fréquentent et donc sur l’hétérogénéité de leurs trajectoires. Mener dans ces
conditions une analyse sociologique sur le rapport au savoir universitaire commande
de tenir ensemble une double « contrainte épistémologique » : d’une part déconstruire le monde social des jeunes entrants à l’Université, en particulier à partir de
leurs antécédents scolaires, et d’autre part discerner les types de savoirs en présence,
c’est-à-dire concrètement les types de cursus proposés, les types d’exigence académique attendus et donc les types d’interactions pédagogiques produits par les filières
d’enseignement. L’Université est certainement trop diversifiée pour que l’on puisse
prétendre à l’existence d’une condition sociale commune à l’ensemble des jeunes
qui y sont scolarisés. Si l’étudiant moyen n’existe pas (Grignon et Gruel, 2002), la
condition étudiante est bel et bien une notion révolue, la disparité des ressources matérielles, et plus largement des modes de vie des étudiants (incluant leurs pratiques
d’étude), rendant en effet abstraite toute tentative de synthétisation de leur statut social.
·
ALAVA S., ROMAINVILLE M. 2001, Les pratiques d’étude, entre socialisation et co-gnition. Note de synthèse, Revue française de pédagogie, n° 136, p. 159-180.
·
BEAUD S. 2002, 80% au bac… Et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, La Découverte.
·
BLÖSS T., ERLICH V. 2000, Les nouveaux acteurs de la sélection universitaire. Les
bacheliers technologiques en question, Revue française de sociologie, n° 41,4.
·
BLÖSS T. FRICKEY A. 2001, La femme dans la société française, PUF, QSJ ?
3e édition mise à jour.
·
FAVE-BONNET M.-F., CLERC N. 2001, Des « héritiers » aux « nouveaux » étudiants,
35 ans de recherches, Revue française de pédagogie, n° 136, p. 9-19.
·
GRIGNON C., GRUEL L. 2002, L’étudiant moyen n’existe pas, Informations sociales,
n° 99, p. 4-13.
·
LAHIRE B. 1997, Les manières d’étudier, Paris, La Documentation française.
[1]
Dans cette introduction, Thierry Blöss, coordinateur du dossier, a fait le choix d’intégrer un certain
nombre de remarques sociologiques faites par les lecteurs du comité de rédaction au cours de
l’examen des articles qui leur étaient soumis. Que Simone Bateman, Michèle Ferrand, Florence
Maillochon, Bernard Pudal et Lucie Tanguy soient ici remerciés pour leur contribution indirecte à
ce numéro.
[2]
Le lecteur pourra se reporter utilement aux numéros récents de la
Revue française de pédagogie
intitulé « Entrer, étudier, réussir à l’Université », coordonné par Patrick Rayou, n° 136,2001, et de
la revue
Informations sociales éditée par la Cnaf (intitulé « Les étudiants », n° 99,2002).
[3]
Cf. notamment l’étude réalisée par l’Université de Nice-Sophia Antipolis et l’INRP, sous la direction d’Alain Frickey, sous ce même intitulé. MEN, « Les Dossiers », n° 115, juin 2000.
[4]
Ce qui implique une désorganisation/réorganisation de leurs conduites sociales et cognitives (cf.
Blöss et Erlich, 2000 ; Alava et Romainville, 2001).