2002
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Les manieres sexuees d’etudier en premiere annee d’universite
A. Frickey
SOLIIS-URMIS-CNRS Université de Nice-Sophia Antipolis Pôle universitaire St Jean d’Angely 24 avenue des Diables Bleus 06357 NICE cedex 4
J.-l. Primon
SOLIIS-URMIS-CNRS Université de Nice-Sophia Antipolis Pôle universitaire St Jean d’Angely 24 avenue des Diables Bleus 06357 NICE cedex 4
Les théories de la reproduction ont montré le rôle que l’institution scolaire jouait dans le maintien des inégalités sociales. Pour ce faire, elles ont mis l’accent sur les déterminants sociaux exogènes au monde scolaire. Mais, au cours des trois dernières décennies, les
progrès de la scolarisation féminine et les succès scolaires remportés par les filles témoignent
d’un changement social important. Ce dernier a été interprété par les sociologues comme le
résultat de l’adhésion mentale et pratique des filles aux règles et aux normes du travail scolaire, sans que, pour autant, le travail scolaire, les manières d’apprendre fassent fréquemment l’objet d’études sociologiques. Dans cet article, nous nous proposons donc de traiter la
question de la différenciation sexuelle dans l’enseignement supérieur à travers le déchiffrement des pratiques ou des tâches qu’implique l’action d’étudier. Nous montrerons notamment
que les modes de gestion du temps et les rythmes de travail en première année d’Université
ainsi que les manières de préparer les examens sont très marqués sexuellement.
Carry out the Various Tasks in Work during their First Year at University
Reproduction theories, focusing mainly on social determinants other than those inherent to the school system itself, have shown the important role educational institutions can play in perpetuating social inequality. High female attendance rates in
higher educational establishments and the high success rates achieved by girls during the last three decades show that important changes have occurred in this respect.
Sociologists have taken this improvement as a result mainly of girls’ attitudes, since
they are thought to take the rules and standards of education more seriously than
boys. However, very few sociological studies have actually examined young people’s approach to the learning process and the way they perform educational tasks.
In this paper, we propose to examine the question of gender differences in higher
education, focusing on how male and female students carry out the various tasks involved in work during their first year at University. Results show that the way students manage their time and handle their work, in general, and the way they prepare
for examinations differ considerably between the two sexes.
Comme le montrent nombre d’enquêtes, la seconde moitié du vingtième siècle
témoigne de la progression spectaculaire de la scolarisation des filles en France. Aujourd’hui, dans l’enseignement secondaire ou universitaire, les résultats scolaires du
sexe féminin sont souvent supérieurs à ceux du sexe masculin. Forts de ce double
constat, nous envisageons ici de traiter la question de la différenciation sexuelle dans
les études supérieures en nous intéressant non pas aux succès universitaires des filles
et des garçons, mais aux manières d’étudier de l’un et l’autre sexe. Cet intérêt pour
les pratiques et les techniques que les étudiantes et les étudiants mettent en œuvre
sera exposé après un rappel succinct des principaux faits statistiques de scolarisation. La deuxième partie de l’article sera consacrée, d’une part, à la présentation
de l’enquête sur laquelle se fonde notre étude et, d’autre part, à l’analyse des pratiques d’études ou de travail que nous avons enregistrées dans trois disciplines universitaires (Histoire, Sciences Économiques, Science de la Vie). À la lumière de ces
résultats, nous reviendrons dans une dernière partie sur les principales interprétations sociologiques relatives à la supériorité scolaire des filles pour évoquer en
conclusion les effets tant méthodologiques qu’empiriques de l’orientation scolaire
sexuée sur notre propre étude.
1. DE LA SCOLARISATION DES FILLES AUX PRATIQUES DE TRAVAIL
1.1. LA SCOLARISATION DES FILLES
Les recherches en Histoire et en Sociologie de l’éducation ont montré que la scolarisation des filles constituait un des faits sociaux les plus marquants des trente ou
quarante dernières années. Un premier aspect particulièrement saillant de ce phénomène se rapporte à la croissance des effectifs féminins. Alors qu’en 1940, en France,
les filles scolarisées étaient deux fois moins nombreuses que les garçons, en 1971, le
déficit est comblé. Dans les années qui suivront, leur nombre puis leurs chances statistiques de scolarisation vont dépasser ceux des garçons
[1]. Cette progression spectaculaire de la scolarisation féminine et sa conséquence, la féminisation du public scolaire (Blöss, Frickey, 1994), vont s’accompagner également de succès scolaires plus
grands que ceux des garçons.
Dans les premier et second degrés d’enseignement, on observe en effet une supériorité féminine dans les résultats scolaires ou les tests de connaissances
[2]. Même en
mathématiques, les garçons n’arrivent pas en tête de la compétition scolaire : leur
taux de réussite aux tests de sixième s’élève à 59,6 % quand celui des filles atteint
60,6 %. Plus avant dans la scolarité, la différence entre les sexes persiste avec
81,2 % de filles admises aux séries générales du baccalauréat contre 76,5 % pour les
garçons ou encore un taux de succès des lycéennes de l’enseignement technologique
de 83,3 % aux épreuves du baccalauréat contre 75,7 % pour les lycéens de ces spécialités
[3].
Mais l’essor de la scolarisation féminine et donc la possibilité accrue pour les
femmes d’accéder au savoir scolaire, ainsi que la bonne réussite des filles, ne suffisent pas à réaliser l’égalité des sexes face à l’École car l’un et l’autre sexe ne suivent
pas exactement les mêmes études à partir de l’enseignement secondaire. Au lycée,
les filles se dirigent plus vers les séries générales ou technologiques que vers les séries professionnelles et, simultanément, dans la voie professionnelle se perpétue une
ségrégation sexuelle entre les formations tertiaires et industrielles
[4]. Dans
l’enseignement secondaire technologique, certaines filières excluent de fait tout
semblant de mixité sexuelle
[5]. Quant aux filières de l’enseignement secondaire général, bien que plus mixtes, elles n’éliminent pas pour autant toute hiérarchie scolaire
entre les sexes
[6]. Après le lycée, la faible représentation numérique des filles dans
les séries scientifiques du baccalauréat diminue pour ainsi dire mécaniquement la
part du sexe féminin dans les filières supérieures qui prédestinent aux postes de décision ou de pouvoir (intellectuel, économique ou politique)
[7]. Enfin, les formations
générales de l’Université n’échappent pas à la distribution sexuée de la population
étudiante. À la rentrée universitaire de 1999, les statistiques montrent que la moitié
des garçons se sont dirigés vers les formations de sciences ou de santé, contre seulement un quart des filles et bien que la part des filles s’élève à 60 % dans les premiers cycles universitaires (hors IUT), les étudiantes ne représentent que 30 % des
inscrits en Sciences et Structures de la Matière (SSM) et seulement 18 % en Sciences et Technologies et Sciences pour l’Ingénieur (STPI)
[8].
Dans les années quatre-vingt-dix, plusieurs interprétations sociologiques du développement de la scolarisation des filles et du maintien d’une orientation scolaire
sexuée ont été proposées ( cf. notamment Duru-Bellat, Kieffer, Marry, 2001). Nous y
reviendrons au terme de notre développement, après avoir examiné et comparé les
manières d’étudier des étudiantes et des étudiants.
1.2. ANALYSER LES PRATIQUES DE TRAVAIL DES ETUDIANTES ET ETUDIANTS
Dans ce texte nous nous proposons de traiter la question de la différenciation
sexuelle dans les études supérieures en nous concentrant sur les conduites de travail
en première année d’Université. Cet intérêt pour les manières d’étudier à
l’Université, que l’on appellera aussi « pratiques d’études » ou encore « pratiques de
travail », se rattache à l’histoire de la recherche sociologique en éducation.
Il est en effet connu que, depuis la fin des années cinquante et le début des années soixante, la sociologie de l’éducation s’est développée en France en rupture
avec les fausses évidences naturalistes ou méritocratiques dans l’explication de la
réussite et de l’échec scolaires ou universitaires. Elle y est parvenue au prix d’une
concentration de ses recherches sur les thèmes de la fonction sociale de l’École, des
réseaux de scolarisation et de la place des facteurs économiques, sociaux et culturels
dans l’explication des chances scolaires de survie ou d’élimination. Cette approche
principalement axée sur les mécanismes structurels a permis de mettre au jour
l’homologie entre le système de différenciation de classes et le système de différenciation scolaire. Dès lors, la question de la relation entre l’École et la Société ne
s’est plus posée uniquement à partir de la fonction civique, culturelle ou d’éducation
que remplit le système d’enseignement, mais également en mettant l’accent sur la
contribution de l’institution scolaire à la reproduction de la structure des inégalités
sociales (ou de la division sociale du travail).
En particulier, la théorie de la reproduction de Bourdieu et Passeron s’est efforcée d’effacer de ses constructions et analyses toute référence aux dimensions qui
risquaient de réintroduire, directement ou indirectement, un principe naturaliste dans
l’explication sociologique des inégalités scolaires (génie, intelligence, talents, dons,
facultés, etc.) pour insister sur le rôle des déterminants sociaux exogènes au monde
scolaire :
« Le dévoilement du privilège culturel anéantit l’idéologie apologétique
qui permet aux classes privilégiées (…) de voir dans leur réussite la confirmation de
dons naturels et personnels : l’idéologie du don reposant avant tout sur la cécité aux
inégalités sociales devant l’École et la culture, la simple description de la relation
entre le succès universitaire et l’origine sociale a une vertu critique. » (Bourdieu,
Passeron, 1964). En contrepartie, ces problématiques ont accordé assez peu de place
au fonctionnement interne de l’enseignement et, par là même, peu d’attention aux
acquisitions scolaires ou bien encore aux tâches et aux actes impliqués dans la réalisation des productions scolaires
[9]. Pour se prémunir contre les ressorts particuliers
de la légitimité scolaire, la sociologie de l’éducation, dans un premier temps, a donc
pris ses distances avec les modalités concrètes de l’enseignement, avec la vie des
classes et des établissements tout comme avec les savoirs enseignés ou les connaissances apprises par les élèves ou les étudiants (Lahire, 1999/2).
On comprend mieux la place mineure accordée au travail scolaire (ou universitaire) et à ses produits dans les recherches sociologiques lorsqu’on se rappelle que,
pour le discours pédagogique contemporain, les fruits du travail constituent la matière première de la reconnaissance du mérite individuel, contribuant ainsi à justifier
et à légitimer les inégalités de classement scolaire. Comme l’a constaté Anne Barrère (1997), le travail des élèves suscite une véritable adhésion parmi les agents de
l’enseignement :
« le travail est devenu le discours dominant de la réussite scolaire ». Sans doute, l’École a-t-elle toujours valorisé l’effort, en particulier celui des
plus démunis, bien que la qualité « d’élève travailleur » n’ait jamais suffi à faire un
« bon ou très bon élève » et encore moins un « élève brillant » ou un « élève excellent » car, pour décerner les plus hautes distinctions, l’inconscient scolaire (Bourdieu, 1999) associe généralement à la bonne volonté un don ou un talent particulier :
«
la définition de l’excellence tend toujours à se référer au naturel » (Bourdieu, Passeron, 1970)
[10].
Si, comme le montrent les enquêtes, dans la réalité scolaire, nombre d’élèves ou
d’étudiants peuvent faire individuellement l’expérience que l’équivalence entre la
quantité de travail et la réussite est loin d’être systématique et observer qu’il ne suffit pas de beaucoup travailler pour réussir ou qu’il est possible de réussir en travaillant moins (Barrère, 1997, Erlich, 2000), l’idée que dans cet univers, plus directement peut-être que dans la vie professionnelle, les produits du travail, de l’effort, de
la persévérance, peuvent être reconnus et récompensés à leur juste valeur et se
conclure par une promotion, constitue une croyance largement partagée. Ainsi, dans
les enquêtes auprès des étudiants d’universités, l’attribution du succès au travail
fourni par la personne concernée reste-t-elle toujours la réponse la plus légitime à la
question sur les causes de la réussite à une épreuve. Cette opinion est renforcée parmi les étudiants qui passent dans l’année supérieure alors que les mêmes imputent
plus fréquemment un échec à la nature des épreuves (Rousvoal, 1999)
[11]. Cette
conviction se trouve par ailleurs confortée par les rares analyses statistiques qui traitent du lien entre le travail universitaire et la réussite comme celles déjà anciennes
menées par Millot et Orivel (1980) et dans laquelle les deux chercheurs avaient tenté
de mesurer l’impact du temps d’études sur le taux de réussite dans les formations
universitaires. À l’issue de leur investigation, ils parvenaient à établir l’existence
d’une augmentation parallèle du temps de travail personnel et des chances de réussir, que ce travail ait lieu en bibliothèque, à l’Université ou au domicile
[12]. Ces auteurs montraient également que, dans l’enseignement universitaire, l’efficacité de
l’assistance aux cours ou aux TD sur la réussite était moindre que celle procurée par
le travail personnel
[13].
Plus récemment, dans nos propres recherches, nous avons pu vérifier à l’intérieur
de plusieurs spécialités universitaires la présence d’un lien positif entre le temps
consacré au travail personnel, et plus généralement aux études, avec les chances de
passage dans l’année supérieure (Frickey, Primon, 2000). Trois autres sources, très
récentes, confirment l’existence d’une relation statistique entre les pratiques
d’études et la réussite universitaire. En premier lieu, nous pouvons mentionner une
recherche traitant de l’hétérogénéité et de la réussite dans le premier cycle universitaire (Alava, Clanet, Trinquier, 1999) dans laquelle les auteurs révèlent que les étudiants de Psychologie, d’AES ou de Sciences de la Vie qui assistent à la totalité des
cours et déclarent travailler régulièrement en semaine et le week-end sont surreprésentés parmi les reçus aux examens et que leur moyenne est significativement
plus élevée que celle des autres étudiants. Pour les mêmes filières, C. Michaut, dans
sa thèse (Michaut, 2000), observe également un effet significatif et positif de
l’assiduité aux cours et de la régularité du travail sur la réussite en première année et
sur le passage dans l’année supérieure, y compris lorsque les modèles de régression
multiple intègrent des indications sur les caractéristiques socio-démographiques
(sexe, origine sociale), la scolarité antérieure (série du baccalauréat, mention, redoublements, projets d’études) et les conditions de vie des étudiants (travail professionnel, bourse, domicile, distance au lieu d’études). Enfin, en s’appuyant sur
l’échantillon national de l’enquête sur les conditions de vie des étudiants de 1997,
C. Grignon et L. Gruel (1999) ont pu montrer que si la durée totale du travail personnel n’avait pas d’influence particulière sur la réussite, le travail personnel le
week-end et l’assiduité ont un effet positif sur le succès aux études supérieures, toutes choses égales par ailleurs.
À l’exception des formes disciplinaires (enfermement, domestication du corps,
etc.), la traduction dans les pratiques et dans les résultats scolaires ou universitaires
de cette morale du travail que défend l’École
[14] n’a fait que très récemment l’objet
d’études bien que ses effets aient été souvent présupposés dans l’interprétation des
faits éducatifs. La manière dont la réussite scolaire des filles est analysée et interprétée sociologiquement constitue un bon exemple de ce mode de pensée. En effet, sur
un plan à la fois historique et théorique, l’évolution de la scolarisation féminine et
les succès scolaires que les filles remportent signifient que si l’institution scolaire
joue un rôle décisif dans la reproduction des inégalités sociales, le système éducatif
participe également au changement social (Baudelot, Establet, 1992). Or, quelles
que soient les hypothèses défendues et les interprétations sociologiques proposées
dans ce domaine, elles reviennent à poser que la supériorité scolaire des filles résulte
peu ou prou de leur adhésion mentale et pratique aux règles et aux normes du travail
scolaire. Ce rôle attribué à l’activité des élèves (Felouzis, 1994), mais aussi à celui
de l’institution, nous incline à soutenir que pour expliquer et comprendre les mécanismes de la sélection et la genèse des inégalités scolaires, le regard sociologique n’a
rien à perdre à se rapprocher du fonctionnement scolaire (Derouet, 2000) et à mener
l’enquête sur les «
pratiques scolaires d’enseignement, les savoirs scolaires, les
rapports différenciés à ces savoirs, les rapports pédagogiques qui s’organisent à
partir de ces savoirs » (Lahire, 1999). Comment, en effet, concevoir l’action des variables extérieures au champ scolaire sur les inégalités internes à l’École sans faire
appel à la transmutation des propriétés sociales et culturelles dans l’ordre des activités, des interactions et des classifications scolaires (Bourdieu, 1966,1989) et en faisant abstraction des processus formels ou informels de division ou de hiérarchisation
propres au monde scolaire ?
Dans le prolongement de cette problématique, nous avons donc pris le parti de
traiter la question de la différenciation sexuelle dans l’enseignement supérieur en
déchiffrant les pratiques ou les tâches qu’implique l’action d’étudier. Les données
empiriques qui constituent nos matériaux proviennent d’une enquête par questionnaire qui a été réalisée auprès des étudiants de première année de plusieurs spécialités d’un même établissement universitaire
[15] avec l’objectif d’enregistrer et de reconstruire les manières d’étudier afin de les comparer et d’en mesurer le lien avec le
passage dans le grade supérieur. Plus précisément, il s’agira de recenser et de décrire
les pratiques en nous focalisant sur les disparités de nature sexuée, tout en nous limitant aux comportements les plus directement objectivables – aux actes et aux tâches
– et sans chercher à atteindre ici la signification ou le sens que les agents (ou les sujets) associent à leur activité (Charlot, Bauthier, Rochex 1992 ; Charlot 1992 et
1997).
2. ENQUETE ET ANALYSE DES PRATIQUES DE TRAVAIL
2.1. LES CARACTERISTIQUES DE LA POPULATION
TABLEAU 1
INSCRITS ET PUBLIC ENQUETE SELON LE SEXE ET LA DISCIPLINE
TABLEAU 1 : INSCRITS ET PUBLIC ENQUETE SELON LE SEXE ET LA DISCIPLINE
Inscrits administratifs (pop. de référence) Histoire Sc. Eco. SVT
Hommes 44 64 43
Femmes 56 36 57
Ensemble 100 100 100
Effectifs 515 353 570
Enquêtés (début du second semestre)
Hommes 42 49 37
Femmes 58 52 63
Ensemble 100 100 100
Effectifs 217 101 167
Passage en DEUG2 (pop. de référence)
Hommes 41,3 35,2 41,0
Femmes 48,8 41,3 57,2
Passage en DEUG2 (pop. enquêtée)
Hommes 68,1 68,2 60,0
Femmes 69,0 64,8 78,9
L’analyse de la différenciation sexuelle des pratiques de travail dans les filières
d’une université suppose que soit réalisée une mixité sexuelle, même imparfaite et
non paritaire, dans le recrutement et la composition des formations étudiées. Or,
comme nous l’avons rappelé, la distribution dans les spécialités universitaires reste
inégale selon les sexes. À l’échelle d’un établissement pluridisciplinaire comme celui que nous avons enquêté
[16], l’orientation sexuée peut aller jusqu’à diviser l’espace
des formations en régions monopolisées par un seul des deux sexes. Ainsi, à la date
de l’enquête, on dénombrait 8 % d’étudiantes parmi les diplômés de la Licence en
Électronique et Automatique et seulement 5 % parmi les lauréats de la Licence
d’Informatique et aucune dans la Maîtrise correspondante. Le choix de comparer les
conduites de travail des étudiants et des étudiantes appartenant à une même spécialité d’enseignement n’est donc pas neutre sociologiquement puisqu’il implique de sélectionner des filières qui relèvent nécessairement de la seule partie mixte de
l’espace universitaire.
Dans l’enquête, nous avons souhaité préserver une certaine variété disciplinaire
et décidé d’interroger les étudiantes et les étudiants de première année de trois formations, à savoir : l’Économie, l’Histoire et les Sciences de la Vie et de la Terre
(SVT). Au total, 485 étudiants des deux sexes ont répondu au questionnaire
[17]. Dans
ces trois disciplines d’enseignement, parmi le public qui assistait aux cours magistraux ou aux travaux dirigés le jour de l’enquête, on note que le rapport numérique
entre les sexes est toujours favorable au sexe féminin. En Sciences de la Vie, ce ratio
s’élève même à deux filles pour un garçon. Or, cette dominance démographique du
sexe féminin, que l’on vérifie dans les trois spécialités enquêtées, ne reflète que partiellement et imparfaitement la répartition de la population inscrite en début d’année
dans les formations respectives. Alors qu’en Histoire et en Sciences de la Vie, le
poids des étudiantes dans l’enquête en comparaison de la part qu’elles représentent
parmi les inscrits n’est qu’accentué, en Économie les grandeurs se sont inversées :
de minoritaires, les étudiantes deviennent majoritaires. Cette différence de composition ou de structure entre les inscrits et les étudiantes et étudiants présents aux cours
et aux TD traduit sur le plan des observations statistiques les effets de deux définitions distinctes de la population étudiante, l’une de nature administrative et l’autre
de nature pédagogique. Outre l’intérêt méthodologique de cette comparaison qui
permet d’apprécier la représentativité statistique des répondants à l’enquête vis-à-vis
des inscrits, la juxtaposition de ces deux populations nous donne de surcroît une
première indication du rapport différentiel des sexes à l’assistance aux cours et TD,
problème qui est directement en lien avec notre objet d’études. Or, sous ce rapport,
les écarts observés indiquent clairement une assiduité plus intense des étudiantes et,
en contrepoint, un absentéisme plus élevé des étudiants.
2.2. UNE SELECTION DIFFERENTIELLE DES DEUX SEXES
L’ambition de comparer les manières d’étudier des deux sexes implique de
s’intéresser à la composition des filières concernées par l’enquête et d’en faire
l’analyse sexuée afin d’enregistrer les similitudes ou les différences dans le recrutement des étudiantes et des étudiants sous le rapport de l’origine sociale, de la réussite au baccalauréat et de la scolarité antérieure.
À la lecture du tableau qui suit, il apparaît que le milieu social d’origine
n’oppose pas les étudiants et les étudiantes d’Histoire. En revanche, en Économie
comme en Sciences de la Vie, on observe une distance sociale entre hommes et
femmes. Dans ces deux formations, les étudiants de sexe masculin sont plus fréquemment issus d’un milieu social supérieur que les étudiantes et, partant, la survie
scolaire des filles jusqu’à la date de l’enquête ne peut pas être imputée à une origine
sociale plus favorisée. Le passé scolaire et les performances enregistrées au cours de
la scolarité antérieure clivent nettement les deux sexes dans les trois spécialités. Ce
n’est pas tant la précellence scolaire des filles, mesurée par la mention obtenue au
baccalauréat et qui ne s’observe qu’en SVT, qui différencie les étudiantes des étudiants que la célérité du parcours antérieur (redoublement, retard scolaire, etc.).
TABLEAU 2
LES CARACTERISTIQUES SOCIO - DEMOGRAPHIQUES ET SCOLAIRES
TABLEAU 2 : LES CARACTERISTIQUES SOCIO - DEMOGRAPHIQUES ET SCOLAIRES
Économie Histoire Sciences de la Vie
Hommes Femmes Hommes Femmes Hommes Femmes
Origine sociale :
Cadre et Prof. Sup. 35 23 27 26 45 34
Autres catégories sociales 65 77 73 74 55 66
100 100 100 100 100 100
Ensemble (49) (52) (91) (126) (62) (105)
Mention au baccalauréat :
AB, B, TB 41 40 24 23 34 44
Aucune mention 59 60 76 77 66 56
100 100 100 100 100 100
Ensemble (49) (52) (91) (126) (62) (105)
Indicateurs de scolarité :
Taux de redoublants (snd) 35 % 14 % 55 % 43 % 32 % 31 %
18 ans et moins au baccalauréat 69 % 79 % 44 % 55 % 68 % 72 %
Taux de néo-bacheliers 57 % 83 % 57 % 68 % 50 % 61 %
Si l’on se base sur le redoublement pour apprécier les performances passées, en
Économie et en Histoire, la scolarité secondaire des hommes a été dans l’ensemble
moins linéaire que celle de leurs homologues féminins, puisque, dans ces deux formations, le taux de redoublement masculin est significativement supérieur à celui du
genre féminin. Il s’ensuit que les étudiants de sexe masculin d’Économie et
d’Histoire ont passé leur baccalauréat en étant proportionnellement plus âgés que
leurs condisciples du sexe féminin. Aussi, dans ces deux spécialités, la part des
femmes qui a obtenu le baccalauréat à 18 ans ou moins, c’est-à-dire « à l’heure » ou
en avance par rapport à l’âge théorique, est-elle de 10 points supérieure à celle des
hommes. Cette sélectivité scolaire qui semble définir mieux le genre féminin que le
sexe masculin se vérifie dans le fait que, dans les trois filières, les étudiantes sont
plus fréquemment des bachelières de l’année que les étudiants. Ceci signifie que les
femmes ont moins souvent que les hommes fait l’expérience d’un redoublement ou
d’une réorientation dans l’enseignement supérieur et qu’elles accumulent ainsi
moins de retard. Comparées à leurs condisciples masculins, sur le plan scolaire, les
étudiantes apparaissent donc sur-sélectionnées. C’est là le résultat d’une orientation
différentielle des sexes dans l’enseignement supérieur dont une des caractéristiques
est que, à formation et performance scolaires identiques, les bachelières s’orientent
moins fréquemment vers les filières sélectives (CPGE, IUT) que les bacheliers.
Dans les trois disciplines considérées, les parcours scolaires différencient donc
nettement les deux sexes et l’avantage appartient aux étudiantes. Pour poursuivre
l’investigation, dans la suite du texte nous avons pris le parti de rendre compte de la
différenciation sexuelle à travers trois domaines où les disparités révélées par
l’enquête dans les manières de travailler semblent particulièrement révélatrices d’un
rapport sexué aux études. Nous examinerons donc successivement la gestion générale du travail, les rythmes de travail, la façon de prendre le cours en notes et corrélativement la manière de préparer les examens.
2.3. L’ORGANISATION DU TRAVAIL UNIVERSITAIRE ET LE TEMPS
[18]
La plupart des enquêtes sociologiques s’intéressant aux rapports à la temporalité
ont mis en évidence la plus grande précision des femmes lorsqu’il s’agissait de se
remémorer ou de dater les événements se référant au passé. Il s’avère ici que les étudiantes sont également plus rigoureuses dans l’enregistrement et la conservation des
faits à venir, pratique qui favorise très certainement, le moment venu, le souvenir
des événements consignés. Il est logique en effet que la possession et l’utilisation
d’un agenda facilite le rappel des échéances et il est non moins évident que ce sont
là des pratiques largement féminisées que l’on recense plus fréquemment chez les
étudiantes des trois disciplines. Les écarts – toujours en faveur des femmes – sont ici
très conséquents : plus de 30 points en Histoire, 20 points en Sciences de la Vie, près
de 15 points en Économie. À l’opposé, et dans les trois disciplines, très peu
d’hommes déclarent avoir recours à un agenda, ce qui dénote un rapport général au
temps relativement lâche et imprécis. Inscrire et planifier ses études sur un calendrier, consigner les échéances à venir, agencer son emploi du temps, constituent autant d’actes qui signalent une organisation dans le temps présent du temps futur et
que font couramment les femmes, mais qui sont loin d’être l’apanage des étudiants
du sexe masculin. À défaut d’agenda, les hommes se fient donc le plus souvent à
leur mémoire. Dans un environnement universitaire, où les emplois du temps officiels sont peu structurants, parce que variables d’un jour sur l’autre, d’une semaine à
l’autre, la mémoire, en l’absence de repères écrits, formalisés, a toutes les chances
de se révéler défaillante. Ne pas enregistrer les échéances à venir peut très vite retentir sur l’organisation générale du travail et conduire à un absentéisme ponctuel prélude d’un éventuel décrochage à plus ou moins long terme
[19].
TABLEAU 3
LE TRAVAIL ET SA PLANIFICATION SELON LE SEXE
TABLEAU 3 : LE TRAVAIL ET SA PLANIFICATION SELON LE SEXE
Économie Histoire Sciences de la VieProportion d'étudiants qui répondent positivement aux items
suivants : hommes femmes hommes femmes hommes femmes
tenir un agenda 27 % 40 % 36 % 68 % 31 % 51 %
se fixer un plan de travail :
aucun 49 31 48 25 36 30
sur la semaine 43 64 35 60 47 64
au delà de la semaine
(mois, semestre, année) 8 6 17 16 18 7
ensemble 100 100 100 100 100 100
respecter ce plan de travail 50 % 58 % 67 % 70 % 60 % 62 %
Effectifs (49) (52) (91) (126) (62) (105)
Lecture du tableau : en économie, 27 % des hommes tiennent un agenda, c’est le cas de 40 %
des femmes. 49 % des étudiants de sexe masculin de cette même discipline ne se fixent aucun
plan de travail (contre 31 % pour les femmes), etc. Enfin, parmi ceux et celles qui se fixent un
plan de travail, 50 % des hommes disent le respecter (contre 58 % des femmes).
La possession d’un agenda et son utilisation régulière, qui est très largement
marquée sexuellement, ne signifie pas pour autant que les étudiantes programment
davantage leur travail universitaire sur une échelle plus étendue que leurs condisciples masculins. Au mieux, pour les étudiants des deux sexes l’horizon temporel de
référence reste la semaine, ce qui n’est pas pour surprendre, puisqu’à l’Université
c’est le rythme hebdomadaire qui structure cours, TP et autres TD. Mais si près de
deux étudiantes sur trois planifient leur travail sur la semaine, c’est loin d’être le cas
des étudiants de sexe masculin. Ainsi, en Économie comme en Histoire, c’est plutôt
l’absence de toute programmation du travail qui caractérise les hommes. En Sciences de la Vie, les étudiants masculins sont plus nombreux à planifier leur travail sur
la semaine (46.8 %) qu’à écarter toute programmation (35.5 %) mais, ce faisant, ils
ne se rapprochent pas pour autant de leurs condisciples féminines (63,8 % des étudiantes de SVT planifient leur travail sur la semaine). Enfin, on remarquera que, selon la discipline étudiée, entre un tiers et la moitié des personnes interrogées concèdent ne pas parvenir à tenir les échéances – même limitées – qu’elles se sont fixées.
Dans l’ensemble cependant, le plan de travail est plus respecté par les femmes que
par les hommes, même si les différences ne sont pas, sur ce point, très marquées.
En résumé, étudier à l’Université signifie réellement, pour la majorité des étudiants débutants des deux sexes, travailler pour le très court terme (la semaine) ou ne
rien planifier, ne pas prévoir. Pour une fraction significative des étudiants de toutes
les formations, le travail universitaire ne se programme pas ou peu. Seule l’échelle
hebdomadaire, celle qu’a instituée la vie scolaire antérieure, s’impose et encore pas
à tous. Ce qui signifie que le déroulement de l’activité d’étude ne se répartit pas avec
régularité dans le temps mais s’effectue dans des périodes relativement courtes, à
l’approche des échéances. Dans ce contexte général, il semblerait que les étudiantes
des trois disciplines enquêtées soient plus organisées que leurs homologues masculins : un usage beaucoup plus répandu de l’agenda, une planification des tâches sur
la semaine plus fréquente et un respect des échéances fixées participent conjointement à une meilleure adaptation aux conditions pédagogiques ayant cours à
l’Université, à savoir un rythme hebdomadaire des enseignements conjugué à une
forte variabilité des horaires et du nombre de cours d’un jour à l’autre. En d’autres
termes, même si les filles ne prévoient pas beaucoup plus loin dans le temps que les
garçons, elles répertorient et ordonnent davantage les tâches ou les activités, bref
elles organisent mieux leur travail universitaire.
2.4. LA TEMPORALITE DU TRAVAIL
B. Lahire a montré que, dans l’enseignement supérieur, l’emploi et l’organisation
du temps – l’armature temporelle des études – constituent une matrice de socialisation silencieuse des étudiants qui permet de distinguer ceux qui sont en quelque
sorte « organisés » par leur institution, comme les étudiants des IUT (confrontés à
un grand nombre d’heures de cours sur un rythme très régulier, préfigurant le rythme
d’un travail salarié), et ceux qui, à l’opposé, ont peu d’heures d’enseignement et qui
doivent s’organiser seuls pour atteindre des objectifs aux contours pas toujours clairement définis (Lahire, 1997). Les disciplines étudiées ici font très clairement partie
du second groupe, il s’ensuit que les rythmes de travail ne sont pas entièrement
prescrits par l’institution universitaire, loin s’en faut. À l’Université, les étudiants –
filles ou garçons – sont conduits à définir eux-mêmes leurs propres règles de travail.
Aussi, le travail personnel et le temps que les étudiants y consacrent constituent-ils
la marque d’une intériorisation de la condition étudiante. Pour la suite de notre analyse, il est donc important de connaître les rythmes de travail que les étudiants
s’imposent à l’échelle de la semaine, en dehors des jours ouvrables ou, à plus long
terme, à l’échelle de l’année universitaire
[20].
TABLEAU 4
JOURS ET RYTHMES DE TRAVAIL SELON LE SEXE
TABLEAU 4 : JOURS ET RYTHMES DE TRAVAIL SELON LE SEXE
Économie Histoire Sciences de la VieProportion d’étudiants qui réponet de la Terredent positivement aux items suivants : hommes femmes hommes femmes hommes femmes
Horaires
travailler régulièrement :
tard le soir 6 % 16 % 16 % 29 % 15 % 30 %
le samedi matin 23 % 33 % 23 % 33 % 24 % 27 %
le samedi après-midi 38 % 57 % 28 % 46 % 35 % 50 %
le dimanche matin 26 % 41 % 19 % 34 % 37 % 46 %
le dimanche après-midi 56 % 71 % 36 % 54 % 36 % 63 %
En général, travailler :
régulièrement 22 20 16 31 8 19
par périodes 37 35 30 34 39 38
avant les examens 22 24 37 19 26 18
cela dépend, ou selon l’envie 20 20 18 17 28 26
100 100 100 100 100 100
Effectifs (49) (52) (91) (126) (62) (105)
Lecture du tableau : en Économie, 6 % des hommes déclarent travailler régulièrement tard le
soir, contre 16 % des femmes. De même, 23 % des hommes travaillent régulièrement le samedi matin (contre 33 % des femmes). Les réponses ne sont pas exclusives : un même étudiant
peut déclarer travailler tard le soir mais également le week-end. En revanche, les réponses
sont exclusives dans la partie inférieure du tableau.
Sans ambiguïté possible, dans chaque discipline, les femmes sont toujours proportionnellement plus nombreuses à déclarer travailler régulièrement tard le soir ou
bien encore le samedi ou le dimanche, que ce soit le matin ou l’après-midi
[21]. Ces
différences sont statistiquement significatives. Bien entendu, les réponses à chacune
de ces questions ne sont pas exclusives, une personne déclarant travailler le dimanche matin peut également déclarer travailler le dimanche après-midi (ou ne pas le
déclarer). Dans les trois disciplines étudiées la régularité de la supériorité féminine
en la matière n’en est pas moins impressionnante. Ce temps de travail effectué le
week-end et le soir tard est généralement effectué hors du lieu d’études. Il relève de
l’initiative des étudiants et l’activité se déroule le plus souvent à l’intérieur de
l’espace privé ou domestique plutôt qu’universitaire. En effet, étudiants et étudiantes
travaillent de préférence chez eux, c’est-à-dire le plus souvent chez leurs parents
[22]
lorsqu’ils et elles sont en première année d’Université. C’est dire que ce temps de
travail personnel est étroitement lié aux conditions et modes de vie dominants en
première année d’Université. La forme universitaire d’enseignement n’enferme pas
le temps d’études dans les établissements, mais le déporte, sans contrainte forte, vers
le temps disponible et hors de l’institution. Comme l’écrit Lahire, à l’entrée de
l’Université le nouveau problème qui se pose aux étudiants concerne la reconstitution d’un contexte scolaire et d’un temps spécifique d’étude à l’intérieur d’autres
espaces-temps, parmi lesquels l’univers domestique et familial (Lahire, 1997). Dans
ce nouvel ordre spatio-temporel, on comprend que les phénomènes qui se passent
dans d’autres régions de l’espace social puissent avoir un impact direct sur le temps
d’études et en particulier sur le temps de travail personnel qui, presque par définition, se passe hors de l’enseignement. En retour, cette structure temporelle des études universitaires fonde objectivement les approches sociologiques actuelles qui
analysent la condition étudiante dans son rapport avec les modes de vie juvéniles et
qui essaient de l’inscrire dans le temps des cycles de vie (Erlich, 1998 ; Galland,
1995 ; Grignon
et alii, 1996).
Ayant pour cadre l’espace privé, l’accomplissement du travail personnel est très
largement l’apanage des filles, ce qui signifie également que les étudiantes, plus que
les étudiants, consentent à s’imposer une discipline impliquant un renoncement volontaire à d’autres activités
[23], comme les sorties, les pratiques sportives, etc. Les
filles, en s’astreignant en plus grand nombre à l’ascèse d’un travail intellectuel volontaire, s’approprient ainsi les nouvelles formes de contraintes scolaires : elles quittent la condition d’élève et deviennent des étudiantes. Cette discipline librement
consentie est par ailleurs souvent la marque des étudiants des deux sexes porteurs
des signes du mérite scolaire (mention au baccalauréat, célérité dans les études, etc.)
qui consacrent un temps plus long que la moyenne aux travaux personnels
[24].
En plus d’un horizon temporel borné par la semaine, c’est le travail par période
ou épisodique plus que le labeur quotidien mais régulier dans le temps qui constitue
la norme commune aux étudiants des deux sexes, même si en Histoire ceux du sexe
masculin optent pour le bachotage (qui n’est qu’une forme accentuée du travail par
périodes). Malgré tout, une nouvelle fois, les filles sont, en proportion, plus nombreuses à travailler régulièrement que les garçons qui, pour leur part, déclarent plus
fréquemment se mobiliser à l’approche des examens.
Si les différences enregistrées entre les étudiants et les étudiantes sont, dans
l’ensemble, conséquentes et à l’avantage de ces dernières, il n’en demeure pas moins
que le travail régulier n’est le fait que d’une minorité d’étudiants des deux sexes.
L’enseignement universitaire qui rompt avec le rythme contraignant de la vie lycéenne et qui est censé favoriser le travail personnel par la liberté de temps qu’il
donne, sécrète en réalité, pour la majorité des personnes interrogées, l’imprévision
des tâches et, sur la durée, une arythmie des études et du temps de travail qui se manifeste par l’alternance entre de longues périodes de travail en dilettante et des séquences courtes d’activité intense.
2.5. LA PRISE DE NOTES, LES SUPPORTS DE TRAVAIL ET LA PREPARATION AUX
EXAMENS
Cette fois, il n’est plus question de l’organisation du travail personnel, mais de la
façon dont les étudiants et les étudiantes retranscrivent le cours, de leurs préférences
pour tel ou tel support de travail et de leur manière de se préparer pour les examens
[25].
Visiblement, dans les trois formations, les filles notent plus fréquemment que les
garçons l’intégralité du cours. Et corrélativement, les garçons sont plus nombreux à
sélectionner l’information en ne notant que ce qui leur paraît essentiel. Vouloir
prendre l’intégralité du cours en note, autrement dit refuser de sélectionner
l’information, ne pas trier l’essentiel du superflu, tous ces actes ont souvent été interprétés par les enseignants du supérieur comme les signes d’une secondarisation
des premiers cycles, voire, ont été confondus avec une incapacité scolaire. Or, il devient difficile d’assimiler cette pratique plus féminine que masculine à une défaillance ou à un manque, alors que par ailleurs les filles sont généralement, de par leur
passé scolaire, plus performantes que les garçons. Si les étudiantes prennent en notes
l’intégralité du cours plus souvent que les garçons, indépendamment de la spécialité
à laquelle elles appartiennent, c’est qu’en effet elles sont, comme on dit, « scolaires », mais au sens où elles ont intériorisé dans leurs comportements les normes scolaires et le sérieux de l’enjeu scolaire (Bourdieu, Passeron, 1964).
Significative quant à la manière de noter un cours, la différence entre les genres
n’est
a contrario pas très marquée lorsqu’il s’agit de choisir entre plusieurs supports
de travail. Pour les deux sexes, notes de cours et manuels constituent les supports les
plus fréquents en première année d’Université. Le recours aux ouvrages autres que
les manuels ou aux articles des revues scientifiques, pratique traditionnellement ap-parentée au sein du monde universitaire aux formes supérieures d’apprentissage,
paraît quel que soit le sexe très minoritaire par rapport aux notes de cours
[26]. La différenciation sexuelle dans les manières d’étudier redevient, en revanche, perceptible
à l’approche des épreuves.
TABLEAU 5
PRISE DE NOTES, SUPPORTS DE TRAVAIL ET LA PREPARATION AUX EXAMENS SELON LE SEXE.
TABLEAU 5 : PRISE DE NOTES, SUPPORTS DE TRAVAIL ET LA PREPARATION AUX EXAMENS SELON LE SEXE.
Sciences de la Vie
Économie Histoire et de la TerreProportion d’étudiants qui répondent
positivement aux items suivants :
Hommes Femmes Hommes Femmes Hommes Femmes
En cours :
noter tout 35 48 23 35 30 41
noter ce qui est primordial 61 48 76 64 64 55
autre 4 4 1 2 7 4
100 100 100 100 100 100
Effectifs (49) (52) (91) (126) (62) (105)
Les supports de travail préférés :
notes de cours 37 41 33 30 38 45
manuels 38 38 35 40 31 31
ouvrages articles 16 12 22 19 7 12
polycopiés 8 7 8 10 16 9
ne sait pas 1 2 1 1 7 2
100 100 100 100 100 100
La préparation des examens :
relecture des cours 30 18 25 18 24 20
annotation des cours 11 13 9 11 10 10
apprentissage par cœur 3 5 5 7 11 7
recherches complémentaires 5 5 15 16 3 4
fiches résumés 18 26 14 23 21 29
préparation d’aides mémoire 8 8 5 2 10 8
plans types 2 4 5 3 8 6
consulte le manuel 24 22 21 19 9 15
préparation de « pompes » 0 0 2 0 5 2
100 100 100 100 100 100
Lecture du tableau : Pour les supports de travail préférés et la préparation aux examens, les
étudiants interrogés avaient la possibilité de cocher plusieurs réponses. Le calcul des pourcentages est alors basé sur le nombre de réponses et le tableau se lit alors ainsi : en Économie, la relecture des cours représente 30 % des réponses ou des citations des étudiants de
sexe masculin et 18 % pour le sexe féminin.
Les différentes formes de préparation à l’examen ne sont, bien sûr, pas exclusives les unes des autres, mais, globalement, on peut dire qu’à l’Université le travail
s’organise autour des cours. Même si les étudiants savent que le cours n’est qu’un
matériau parmi d’autres et que, généralement, les enseignants encouragent à aller
voir ailleurs, qu’ils insistent sur la lecture d’ouvrages ou de manuels, qu’à cet effet
ils distribuent des bibliographies, etc., en fin de compte, pour les étudiants de première année, le cours reste la référence incontournable.
Dans l’esprit de nombre d’étudiants débutants, la bonne connaissance du cours
devrait donc permettre d’assurer l’essentiel, i.e. la réussite à l’examen, les autres
modalités étant le plus souvent considérées comme secondaires par rapport au cours.
Et de fait, tous, ou presque, mentionnent, sous une forme ou sous une autre, le cours
comme mode de préparation à l’examen. Mais les pratiques induites à partir d’un
même cours peuvent être très variées. La simple relecture, plus ou moins attentive,
satisfait certains, alors que d’autres adoptent l’annotation ou le surlignage au feutre,
qui constitue déjà une réappropriation du cours plus active. D’autres encore réécrivent le cours, parfois complètement, le « mettent au propre » afin de disposer, le
moment venu, d’un manuscrit plus lisible et plus aisé à étudier et à se remémorer. Le
résumé, qui est la technique la plus répandue d’assimilation du cours, est, dans les
trois disciplines considérées, une pratique plus usuelle chez les filles que chez les
garçons. Beaucoup moins nombreux sont les étudiants des deux sexes qui poursuivent ce travail d’épuration et de réduction des informations jusqu’à son terme en
schématisant le cours de façon à ne faire apparaître que sa structure, son principe
logique et ordonnateur. Enfin, à cette énumération, il convient d’ajouter ceux qui se
servent des manuels, parfois tout simplement parce que leur prise de notes est défaillante et ne saurait, en l’état, constituer une base de travail acceptable.
Si le cours est incontournable pour les étudiants des deux sexes, hommes et
femmes se différencient dans l’approche qu’ils ont de la préparation à l’examen.
Très schématiquement, la relecture du cours constitue pour les garçons la manière de
faire la plus usuelle, alors que pour les femmes, c’est la confection des fiches avec
résumé qui est la modalité la plus fréquente. Que chacune de ces deux manières de
travailler soit marquée sexuellement est en soi déjà très révélateur : la lecture d’un
cours, même réitérée, n’implique pas un apprentissage de même nature ou de même
intensité que la rédaction d’un résumé. Mais surtout cela donne à penser que les
usages du cours sont très différents selon le sexe. La simple relecture laisse le cours
en l’état ou, au mieux, l’enrichit d’un surlignage. Le cours reste un prêt à penser qui
devra être mémorisé en vue de l’examen, alors que le résumé implique une réappropriation du cours dispensé par l’enseignant qui passe par l’écriture. Il s’agit là d’un
travail de retraitement et de restructuration de l’information, d’une remise en ordre
logique du contenu de l’enseignement. Le cours pourra être résumé sur des fiches,
travail de réduction, mais également schématisé de façon à faire apparaître son architecture et sa logique interne. Parmi les adeptes des techniques minimalistes, les
étudiants de sexe masculin sont sur-représentés cependant que les étudiantes privilégient plus qu’eux la remise en ordre logique.
3. L’INTERPRETATION SOCIOLOGIQUE DES DIFFERENCES
DANS LES MANIERES D’ETUDIER
La mise au jour d’une différence sexuelle dans la pratique du travail universitaire
mérite qu’on s’y arrête car elle permet de s’inscrire dans le débat sur cette « énigme
sociologique » (Terrail, 1995) que constituent la scolarisation et la réussite scolaire
des filles.
On pourrait, par exemple, déceler dans les pratiques féminines que l’enquête
nous a permis de répertorier les traces d’un conformisme scolaire homologue à celui
que l’on peut observer au début de la scolarité. La bonne réussite scolaire des filles
dans l’enseignement primaire et l’avantage qu’elles semblent avoir par rapport aux
garçons pourraient en effet s’expliquer, au moins partiellement, comme un effet de
l’actualisation dans les comportements scolaires des stéréotypes de sexes inculquées
au cours de la socialisation primaire (Baudelot, Establet, 1992). Dans les premières
années de scolarisation, les filles, en raison de leur éducation familiale et des modèles sexués qu’elles intériorisent, seraient potentiellement mieux préparées que les
garçons à répondre aux attentes scolaires et à satisfaire aux règles du métier d’élève.
Leur prédisposition à l’intériorisation des valeurs scolaires et leur intégration précoce au monde scolaire leur donneraient ainsi une supériorité sur les garçons, jusqu’au moment où l’École, par exploitation des différences (Baudelot, Establet,
1992), génère une inégalité des sexes dans les orientations disciplinaires. En accord
avec cette hypothèse, on retrouverait, dans le comportement des étudiantes de nos
disciplines, l’empreinte des qualités féminines stéréotypées que véhiculent les modèles de sexe (« dociles », « organisées », « soigneuses ») telles qu’elles sont toujours
objectivées dans les recherches menées auprès des élèves de collèges par exemple
(Felouzis, 1994 ; Durand-Delvigne, 1995 ; Boyer, 1999). À l’appui de ce schéma
explicatif, des recherches psychologiques sur la catégorisation sexuelle (Pichevin,
1995) ont démontré le caractère prescriptif des stéréotypes du masculin et du féminin sur nos modes de penser et nos façons de nous comporter.
La prise en compte de l’évolution historique et sociale de la scolarisation féminine montre cependant que la référence aux dispositions et aux comportements générés par l’intériorisation des modèles de sexe ne suffit pas à rendre raison des variations historiques que l’on observe dans les performances scolaires des filles (Terrail,
1992,1995,1997). L’explication de l’essor de la scolarisation féminine et des résultats des filles pour être plus complète doit intégrer aussi une mobilisation scolaire
qui, à partir des années soixante, s’associe étroitement à l’ouverture du marché du
travail salarié aux femmes. La détermination scolaire des filles trouverait alors ses
ressorts dans l’entrée et le maintien des femmes sur le marché du travail salarié ou
plus largement encore dans le processus historique d’émancipation et non plus seulement dans les modèles traditionnels de sexe qui font, par ailleurs, l’objet de
contestations et de remises en cause à partir des années soixante. Dans ces circonstances historiques où la réussite scolaire devient la voie privilégiée de l’émancipation, la « sur-scolarisation » des filles par rapport aux garçons et leurs bonnes performances scolaires traduiraient l’engagement subjectif et les investissements pratiques des intéressées (Terrail, 1995). Dans cette optique, les différences dans les manières d’étudier que notre enquête met en relief peuvent ne plus s’interpréter seulement comme l’effet paradoxal de l’activation des stéréotypes de la féminité mais deviennent la manifestation d’une bonne volonté scolaire dont font preuve les étudiantes en vue de déterminer leur propre devenir. Une valeur positive est attribuée non
pas seulement aux résultats ou aux performances réalisés mais aussi aux actes et aux
pratiques qui les génèrent. Satisfaisant pour comprendre le surcroît de travail et
d’activité que les étudiantes accomplissent, ce schéma reste, selon nous, trop général
pour rendre compte des différences de certaines méthodes aussi détaillées que celles
déclarées à propos de la prise de notes.
On l’a vu, étudiantes et étudiants ne prennent pas de la même manière leur cours
en notes. Dans les trois disciplines étudiées, une majorité de garçons opte pour une
prise de notes sélectives et ils sont, en valeur relative, plus nombreux que les filles à
le faire. Retranscrire l’intégralité du cours en revanche est plus fréquent parmi les
étudiantes et toujours plus rare de la part des étudiants. Noter l’intégralité du cours
est souvent perçu négativement par les enseignants du supérieur et interprété comme
une conduite trop scolaire qui serait le signe d’une maîtrise trop partielle des techniques d’écoute ou d’expression exigées par les études supérieures. Or, l’enquête
montre que ce sont les filles, plus que les garçons, qui privilégient ce mode de transcription du cours et que ce comportement est transversal aux trois disciplines. À cet
endroit de notre raisonnement, il est important de rappeler que dans les études universitaires, la manière de prendre un cours n’est pas sans conséquence sur
l’organisation générale du travail puisque le cours reste la référence principale dans
la préparation des examens. La prise de notes et donc la manière de conserver le
contenu du cours, loin d’être une tâche secondaire, constitue une activité centrale
dans le métier d’étudiant.
À cette échelle, la différenciation sexuelle dans les pratiques peut s’interpréter,
selon nous, comme un effet propre ou spécifique de la socialisation scolaire. À la
suite des recherches sur les interactions scolaires, l’hypothèse de l’existence d’un
curriculum caché qui aurait pour effet de transmettre, en même temps que les apprentissages disciplinaires, des apprentissages sociaux (représentations, stéréotypes,
comportements, rôles) liés aux rapports sociaux de sexe et par l’intermédiaire desquels s’inculquent et se remanient les identités de sexe est posée (Mosconi, 1999).
Cette socialisation scolaire différenciée ne consiste pas seulement en une actualisation dans le champ scolaire des stéréotypes de sexe transmis aux élèves par une éducation diffuse mais bien plutôt en une contribution directe à la formation des identités de sexe par l’intermédiaire d’une action pédagogique qui reproduit les catégorisations de sexe et le stéréotypage. L’observation des interactions scolaires montrerait, par exemple, que les représentations et les attentes des enseignants sont différentes selon le sexe des élèves. Les filles y sont généralement perçues comme un
groupe relativement indifférencié et, de manière sensible, dans les classes elles sont
moins connues et interpellées par leur nom et prénom (Baudoux et Noircent, 1995).
Dans les enseignements de mathématiques du premier degré, les filles sont estimées
par les enseignants plus attentives que les garçons et plus mobilisées qu’eux, perception qui aboutit à un « double standard » dans l’évaluation (Mosconi, 1999). Les
garçons sont ainsi considérés comme des « sous-réalisateurs » potentiels dotés de
capacités intellectuelles qui restent inexploitées en raison d’un manque de travail
alors que la réussite scolaire des filles est généralement attribuée aux efforts qu’elles
fournissent et à leur obéissance aux normes scolaires. Dans le rapport au savoir, la
place dévolue aux filles et aux garçons par la logique de l’institution n’est donc pas
la même. Ainsi, l’espace mixte de la classe est-il généralement dominé par les garçons, les filles y jouant souvent les seconds rôles. Plusieurs recherches confirment
que les interactions maîtres/élèves favorisent nettement les garçons au détriment des
filles. Les observations des situations d’enseignement montrent également que les
garçons reçoivent de la part des enseignants plus d’informations que les filles (Baudoux et Noircent, 1995 ; Duru-Bellat et Jarlégan, 2001). Le genre féminin serait ainsi préposé à rappeler les savoirs institués, alors que le genre masculin serait plus fréquemment chargé de produire le savoir nouveau. Il est, semble-t-il, plus fréquent
qu’un enseignant, par ses questions, demande aux filles de restituer une information
et aux garçons une conceptualisation plus élevée (Duru-Bellat et Jarlégan, 2001).
Ces observations réalisées principalement sur les situations scolaires de
l’enseignement primaire tendent à conforter l’hypothèse d’une construction scolaire
des différences de sexe susceptible de produire des effets à l’heure des choix scolaires (Duru-Bellat et Jarlégan, 2001). On peut, selon nous, aller plus avant et poser
l’hypothèse que l’existence d’un curriculum caché véhiculé par l’action pédagogique
contribue à produire des habitus scolaires sexués qui, en tant que « formations durables et transposables », s’objectivent dans les pratiques de travail à l’Université.
Cette proposition trouve une raison supplémentaire dans les observations qui révèlent que, confrontées au traitement différentiel et à la domination masculine de
l’espace de la classe, les filles adoptent souvent des comportements en apparence
hyper conformistes, comme le fait de choisir une place devant la classe, de se
concentrer sur le travail, de se conformer aux exigences des routines scolaires, etc.
(Felouzis, 1994 ; Baudoux et Noircent, 1995 ; Baudoux, 1998), conduites qui peuvent s’interpréter comme des stratégies (inconscientes) de compensation, mais qu’à
l’issue de notre investigation on peut voir réapparaître dans les pratiques au niveau
supérieur de l’enseignement.
L’étude de ces trois spécialités, sans être représentative de l’ensemble des filières
universitaires, atteste donc que, dans leurs manières d’étudier, étudiantes et étudiants
pratiquent différemment. La comparaison entre les sexes permet en effet de constater que, tout en suivant les mêmes études, les manières de travailler à l’Université
sont loin d’êtres semblables selon le sexe. L’implication paraît plus intense et constante chez les étudiantes. Comme semblent le confirmer la possession plus fréquente
d’un agenda, la confection d’un plan de travail, une pratique plus régulière du travail
universitaire en soirée et le week-end ou encore le caractère plus soutenu du temps
passé à étudier, l’activité que les femmes associent aux études se caractérise, par
rapport aux hommes, par un surcroît d’anticipation, de planification et
d’organisation qui se retrouve dans la manière de préparer les examens. En fin de
compte, les étudiantes paraissent plus actives et plus engagées dans leurs études et
aussi plus studieuses que les étudiants.
Pour rendre raison de ces différences de pratiques entre les deux sexes, il est cependant indispensable de ne pas oublier que, comme nous l’avons souligné dès
l’introduction de l’analyse empirique, l’orientation scolaire sexuée induit, dans une
même formation, un degré de sélection scolaire différent selon les sexes. En effet,
l’espace des formations universitaires reste structuré par la division des sexes et,
partant, la comparaison sexuée des conduites studieuses ou des pratiques de travail à
l’échelle de la première année d’une filière universitaire porte rarement sur des populations strictement similaires sous le rapport de la scolarisation antérieure ou de la
position occupée dans la hiérarchie des filières. Or, il s’avère que, dans les trois spécialités d’enseignement enquêtées, les filles sont scolairement sur-sélectionnées.
Pour partie, la différenciation sexuelle dans les manières d’étudier peut donc être
mise au crédit des différences dans l’antériorité scolaire de l’un et l’autre sexe. Mais
il est également à retenir que la possession et l’utilisation de certains objets comme
l’agenda ou que certaines pratiques comme la confection de résumés ou un surcroît
de travail le week-end relèvent de la construction et de l’expression des identités
sexuées dans le cours de la scolarisation. D’autres recherches devront dire dans
quelle mesure ces pratiques d’études sexuées interviennent dans l’explication des
inégalités de réussite universitaire selon le sexe
[27].
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[1]
Ainsi, en 1998-1999, on constate que 54 % des filles âgées de 16 à 25 ans sont scolarisées, contre
51 % pour les garçons. La même année, à 20 ans, le taux de scolarisation est de 51,6 % pour les
hommes alors qu’il s’élève à 58,3 % pour les femmes (Minodier, 2000). Depuis 1975, dans
l’enseignement supérieur, le nombre de filles dépasse celui des garçons (Baudelot, Establet, 1992)
et, en 1998-1999, le taux de scolarisation dans l’enseignement supérieur des 16-25 ans s’approche
des 25 % pour les femmes alors qu’il reste inférieur à 20 % pour les hommes.
[2]
Par exemple, dès le CE2,83,7 % des filles ont l’âge « normal » (8 ans) contre 79,8 % des garçons.
Cet écart perceptible au début de la scolarité se creuse aux niveaux plus élevés :
— En 6
ème ce sont 71,4 % des filles qui ont l’âge « normal » (11 ans) contre seulement 63,6 % des
élèves du sexe masculin.
— À la fin de l’enseignement secondaire on comptabilise 47,7 % de lycéennes âgées de 17 ans en
classe de terminale contre 39,4 % de lycéens du même âge.
Autre indice du succès scolaire des filles, les tests de connaissances en français : en sixième le taux
de réussite des filles s’élève à 67,6 % pour les collégiennes contre 59,6 % pour les collégiens.
[3]
Source :
Promouvoir l’égalité des chances entre les filles et les garçons dans le système éducatif,
Ministère de l’Éducation Nationale, 1997/98.
[4]
On dénombre ainsi 95 % de filles parmi les élèves des terminales « secrétariat et bureautique »
contre 10 % dans les filières préparant aux métiers de la production.
[5]
Par exemple, le public des terminales en Sciences Médico-Sociales (SMS) est exclusivement féminin (95 %) alors que celui des classes de Sciences et Technologies Industrielles (STI) demeure exclusivement masculin (95 %).
[6]
En 1997-1998, la statistique scolaire révèle que dans les terminales littéraires la part des filles
s’élève à 81,5 % alors qu’elle n’est que de 42 % dans les terminales scientifiques.
[7]
En effet, 60 % des classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) dispensent une formation
scientifique. Source :
Les femmes dans la filière de l’enseignement supérieur. Résumé du rapport.
Ministère de l’Éducation Nationale, Octobre 2000.
[8]
Source :
Les femmes dans la filière de l’enseignement supérieur. Résumé du rapport. Ministère de
l’Éducation Nationale, Octobre 2000.
[9]
Dans les sciences sociales, une des formes théoriques extrêmes de la dénégation des acquisitions
scolaires est représentée par la théorie économique du signal qui ne prend en considération que
l’effet de la certification scolaire sur le marché du travail en faisant abstraction des connaissances
ou des qualifications qu’un diplôme est censé garantir.
[10]
Sur la place respective du « travail » et du « talent » dans la pensée scolaire et pour un tableau des
catégories scolaires, cf. Bourdieu, 1989.
[11]
Cette remarque perd de sa pertinence lorsqu’il est question de l’élite scolaire (Bourdieu, 1989).
[12]
Millot et Orivel montraient aussi que la lecture d’intérêt général avait peu d’incidence sur la réussite. Ces résultats paraissaient assez stables selon la discipline, l’origine sociale, le mode de financement des études, la ville universitaire, le mode de résidence ou le statut matrimonial de l’étudiant.
Dans leur modèle statistique, qui intégrait aussi l’appartenance à la filière, le temps de travail personnel, à lui seul, constituait le second facteur explicatif du taux de réussite (25 % de la variance)
après la formation suivie.
[13]
Comme nous l’avons suggéré, l’influence du travail personnel sur la réussite n’a sans doute pas la
même intensité dans l’enseignement secondaire et dans l’enseignement universitaire, compte tenu
du caractère nettement moins prescrit et plus « libre » des études supérieures (Frickey, dir. 2000).
[14]
Cette morale est vraisemblablement d’autant plus prégnante que l’on se trouve dans des régions
dominées de l’espace scolaire (Bourdieu 1989), mais il y a aussi lieu de penser que cette morale de
l’effort perd en crédibilité et en efficacité lorsque, pour une fraction sociale, la scolarisation ne rend
plus possible une mobilité sociale ou pire encore lorsqu’elle ne protège plus d’une relégation sociale (ce qui peut se traduire par des manifestations de délégitimation scolaire).
[15]
Nous avons adopté pour cette enquête certains partis pris méthodologiques : tout d’abord, pour rendre possible une comparaison des conduites ou des comportements entre les différentes filières ou
spécialités, nous avons privilégié un questionnement standard, à même de s’appliquer à tous les
étudiants, mais qui peut conduire à négliger les particularités disciplinaires. Ensuite, notre questionnaire enregistre des déclarations de pratiques, en aucun cas nous n’avons observé les pratiques
elles-mêmes. Enfin, nous avons diffusé le questionnaire pendant les cours magistraux ou les travaux dirigés ; la population interrogée est donc composée du public qui assistait aux enseignements
le jour de l’enquête.
[16]
Il s’agit de l’Université de Nice-Sophia Antipolis.
[17]
101 en Économie, 217 en Histoire et 167 en SVT.
[18]
Le questionnaire distribué en amphis comportait trois questions sur l’organisation générale du travail en première année d’université. La première était relative à la tenue d’un agenda (et non à la
simple possession) : P
our gérer votre temps d’études utilisez-vous un agenda ? La seconde portait
sur la planification du travail dans le temps :
En général, vous fixez-vous un plan de travail pour
vos études ? Les réponses possibles étaient :
aucun, sur la semaine, sur le mois, le semestre,
l’année. La troisième interrogeait les étudiants sur le respect de cette auto-planification :
respectez-vous le plan que vous vous fixez ?
[19]
D’autres sources basées sur des déclarations de pratiques confirment le caractère particulièrement
féminin de l’agenda (Lahire, 1997). Les rares observations de cours universitaires nous apprennent
que d’autres objets comme la trousse semblent appartenir plus fréquemment à la panoplie de
l’étudiante qu’à celle de l’étudiant : «
la trousse est aux filles ce que la poche est aux garçons »
(Faure-Rouesnel, 2001).
[20]
Pour cela, nous leur avons posé une série de questions :
travaillez-vous régulièrement : tard le
soir ? le samedi matin ? le samedi après-midi ? le dimanche matin ? le dimanche après-midi ?
D’autre part, nous les avons également questionnés sur leur rythme de travail :
Travaillez-vous :
régulièrement ? Par période ? À l’approche des examens ? Quand vous en avez envie ? Cela dépend ?
[21]
Ces résultats rejoignent notamment ceux d’une enquête réalisée auprès des candidats aux études de
médecine de l’Université Catholique de Louvain (De Ketele
et alii, 1992).
[22]
L’espace privé constitue l’espace de travail personnel de référence, à l’exception des étudiants des
formations juridiques, qui se différencient des autres étudiants en travaillant plus fréquemment en
bibliothèque, cette caractéristique étant étroitement corrélée au contenu de la discipline (consultations de jurisprudence, etc. ).
Cf. sur ce point notre étude sur la socialisation des étudiants débutants
(Frickey, dir. 2000).
[23]
Lahire (1997) parle de sacrifices qu’on est d’autant plus disposé à faire que la formation est scolairement prestigieuse, pédagogiquement encadrée et économiquement rentable (ces trois caractéristiques allant généralement de pair).
[24]
Cf. sur ce point « La socialisation des étudiants débutants : expériences universitaires familiales et
sociales », op. cit.) p. 178-179.
[25]
Nous avons donc interrogé les étudiants de première année sur leur manière de prendre le cours en
note. Deux modalités concentrent l’essentiel des réponses :
noter l’intégralité du cours et
noter seulement l’essentiel. Les autres possibilités (
ne noter que ce que l’enseignant demande de noter ou
bien encore
ne rien noter du tout ) sont très peu fréquentes et sont regroupées dans le tableau 5 sous
le rubrique « autre ». Pour les deux questions relatives aux supports de travail (cours, manuels, polycopiés, etc.) et la (ou plutôt les) manière(s) de préparer l’examen, les personnes enquêtées avaient
la possibilité de donner plusieurs réponses. Les valeurs communiquées sont calculées sur
l’ensemble des réponses et non sur l’ensemble des répondants.
[26]
Dans ses observations du matériel des étudiants de Droit et de Philosophie, L. Faure-Rouesnel ne
relève aucune différence sexuée quant à l’utilisation des feuilles de papier (gros carreaux, petits carreaux, feuilles blanches) (Faure-Rouesnel. 2001).
[27]
Des analyses statistiques récentes de la réussite universitaire qui intègrent dans leurs modèles de
régression des caractéristiques comme le sexe ou l’origine sociale, mais aussi des variables relatives au passé scolaire et à certaines pratiques d’études comme l’assistance aux cours ou la tenue
d’un agenda, montrent que l’influence du sexe sur la réussite disparaît lorsque ces dimensions sont
supposées égales (et sans interaction) (Michaux 2000 ; Gruel 2002).